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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 23:23

Algérie : Système foncier ancestral et conséquences de la colonisation française (Marx) - lundi 25 juillet 2016, article repris de : http://www.gauchemip.org/spip.php?article8089

 

C’est l’Algérie qui conserve les traces les plus importantes – après l’Inde-de la forme archaïque de la propriété foncière. La propriété tribale et familiale indivise y était la forme la plus répandue. Des siècles de domination arabe, turque et enfin française ont été impuissants – sauf dans la toute dernière période, officiellement depuis la loi de 1873 – à briser l’organisation fondée sur le sang et les principes qui en découlent : l’indivisibilité et l’inaliénabilité de la propriété foncière.


En Algérie propriété foncière individuelle et collective ; la première surgit vraisemblablement sous l’influence du droit romain ; elle domine encore aujourd’hui parmi les Berbères autochtones ainsi que chez les Maures et les Hébreux qui constituent le contingent principal de la population urbaine. Parmi les Berbères, certains, nommés Kabyles, habitant au nord de la côte de la Méditerranée, gardent beaucoup de traces de la propriété tribale et communautaire ; ils vivent encore actuellement par familles indivises, observant strictement la règle d’inaliénabilité de la propriété familiale. La plus grande partie des Berbères a emprunté aux Arabes la langue, le mode de vie, les particularités du régime foncier. Les formes collectives de propriété, et en tête la forme tribale, furent sans aucun doute introduites par les Arabes.

 

Dans la première moitié du VIIe siècle, irruptions des Arabes en Algérie, mais sans colonisation, donc sans influence sur les institutions locales ; mais :

 

Au milieu du XIe siècle, soumission volontaire de l’un des chefs berbères au Kalifat de Bagdad ; les premiers Arabes fixés dans le nord de l’Algérie furent les Hilal et les Solaïm. L’absence de rapports amicaux de la part des Berbères autochtones donna à la conquête arabe, provisoirement arrêtée à la fin du XIe siècle par la fondation d’un empire maure unique, la possibilité de se soumettre progressivement tous les pays de la côte nord d’Afrique parmi lesquels l’Algérie. Dans leurs différends intérieurs, les principicules berbères se tournèrent souvent vers les milices arabes et les récompensèrent de leur appui par la cession, en toute propriété, de territoires importants, à la condition qu’elles se soumettent désormais à l’obligation militaire à leur profit. C’est ainsi que dès la fin du XIIe siècle, on trouvait de nombreux colons arabes dans la partie côtière de l’Algérie actuelle, que l’on nomme le Tell. A la fin du XIVe siècle, les migrations des tribus arabes, aussi bien partielles que générales, cessèrent complètement. C’est pourquoi elles vivent encore aux mêmes endroits qu’il y a cinq siècles. Se mêlant largement aux autochtones, les Arabes occupèrent dès cette époque toute la côte nord de l’Afrique, où ils se trouvent encore. La vie pastorale, qu’ils avaient apportée d’Arabie, trouva dans les caractéristiques physiques du pays qu’ils occupaient la possibilité d’un nouveau développement. Le plateau nord-africiain, que ne coupe aucune grande montagne, est riche en vastes pâturages.

 

Ceux-ci restèrent, du peuplement arabe initial à nos jours, la possession indivise des tribus nomades qui les parcouraient ; la propriété tribale est transmise chez ces Arabes de génération en génération. Elle ne se modifia qu’à la suite des changements suivants : 1. Fractionnement (graduel) de la tribu en plusieurs branches ; 2. Inclusion de membres appartenant à des tribus étrangères. Donc : détachement des pâturages tribaux de parcelles d’importance secondaire (par la superficie) et en certains endroits remplacement de la propriété tribale par la propriété de voisinage, autrement dit, communautaire.

 

Le système foncier développé chez les Kabyles sous l’influence arabe se distingue du système arabe en ce qu’il s’est éloigné davantage du type primitif de la propriété tribale. Certes, chez eux également:la responsabilité collective pour les droits et prestations en nature ; il n’est pas rare de trouver l’achat, sur les fonds de la communauté, de bœufs, chèvres et moutons, dont la viande est ensuite répartie entre les familles composantes. L’autonomie judiciaire et administrative des tribus leur était également connue ; on voit apparaître chez eux comme arbitres dans des procès de succession les conseils tribaux ; les autorités tribales peuvent seules accorder à quelqu’un la permission de s’établir parmi les Kabyles ; aucune personne étrangère à la tribu n’est admise sans leur autorisation à acquérir de la propriété ; ce sont les mêmes dirigeants qui répartissent les terres en friche en propriété entre des personnes qui les avaient rendues cultivables et les avaient travaillées trois années de suite. De plus : pâturages et forêts sont chez les Kabyles sous régime d’exploitation communautaire ; en ce qui concerne la terre arable, il existe encore le droit de préemption des parents et alliés, l’achat tribal ou communautaire, le droit d’héritage de toute la communauté sur les biens laissés par l’un de ses membres ; ce dernier droit est réglé différemment selon les "kanoun" – règlements coutumiers – des différentes branches familiales. Chez certains, la subdivision tribale – le village – est appelée à hériter concurremment aux frères du défunt ; chez d’autres, cela n’est possible qu’en l’absence de tout autre parent jusqu’au sixième degré. D’autre part, seule la famille et la famille indivise, apparaît encore chez les Kabyles comme sujet de droit pour ce qui touche les terres arables, donc la famille indivise est propriétaire de la terre ; elle comprend le père, la mère, les fils, leurs femmes, enfants et enfants des enfants (petits-enfants), les oncles, tantes, neveux et cousins. Ordinairement, les biens de la famille sont gérés par le plus âgé, après élection par tous les membres de la famille. Il achète et vend, afferme des terres, préside à l’ensemencement et à la récolte des céréales, conclut des accords commerciaux, paie pour la famille et encaisse les paiements qui lui sont dus ; ses pouvoirs ne sont nullement illimités ; pour tous les cas importants, en particulier pour l’achat et la vente de biens immeubles, il est tenu de consulter tous les membres de la famille. A part cela, il peut disposer sans entrave des biens familiaux. Si sa gestion paraît préjudiciable aux intérêts de la famille, elle a le droit de le destituer et de nommer à sa place un nouvel administrateur. Le ménage de la famille indivise est entièrement entre les mains de la femme la plus âgée (Cf chez les Croates) ou de la plus qualifiée pour le diriger, chaque fois élue par tous les membres de la famille ; il n’est pas rare non plus que les femmes se succèdent dans cette fonction.

 

La famille fournit à chacun de ses membres les instruments de travail, une arme à feu, les capitaux nécessaires au commerce ou à l’artisanat. Chacun de ces membres doit consacrer son travail à la famille, c’est-à-dire qu’il doit remettre tous les revenus tirés de ce travail entre les mains du chef de famille, sous peine d’expulsion de la famille. Pour ce qui est de la propriété INDIVIDUELLE, elle se limite pour les hommes – en ce qui concerne les biens meubles – aux habits ; pour les femmes aux vêtements de tous les jours et à la parure qu’elles reçoivent en DOT (OU PLUTOT en cadeau) le jour du mariage ; exception seulement pour les vêtements de luxe et les colliers de prix : ceux-ci demeurent propriété commune de la famille et ne peuvent faire l’objet que d’un usufruit de la part de l’une ou l’autre des femmes (cf CHEZ LES SLAVES DU SUD). En ce qui concerne les biens immeubles reçus par l’un des membres, en donation ou héritage, ils sont considérés comme sa propriété INDIVIDUELLE, mais c’est la famille entière qui en a la jouissance. Si la famille n’a que peu de membres, les repas sont pris à une table commune et la fonction de cuisinière revient à tour de rôle à tous les membres féminins. Les mets une fois prêts sont servis à chaque membre par la maîtresse de maison (le chef de famille FEMME).

 

Lorsque les effectifs sont nombreux, on partage chaque mois les provisions, à l’exception de la viande, répartie crue entre les membres de la famille, à intervalle indéterminés, après chaque achat et abattage de bétail. Lors de la répartition des provisions, le père de famille observe une stricte égalité entre les membres. Ensuite : existence de la vendetta comme institution : chacun peut être rendu responsable, c’est-à-dire payer de sa vie, le meurtre perpétré par un autre membre de la famille. La famille indivise chez les Kabyles étant une union à la fois des personnes et des biens, reste phénomène bien vivant. A leur mort, les pères de famille enjoignent à leurs enfants de demeurer sous le régime de l’indivision.

 

Cependant, dans la pratique, la séparation et le partage ne sont pas rares ; à en croire la sagesse populaire, ce sont les femmes qui en seraient les principales responsables ; dicton kabyle : "Trop parler au lit mène les familles au partage". Le partage des biens de famille est régi habituellement par les mêmes règles que le partage des héritages. On prend souvent en considération non seulement le degré de parenté, mais l’importance du bien apporté au patrimoine commun par une personne privée. L’égalité des parts n’est observée que pour le partage des provisions annuelles, du grain, de l’huile d’olive, etc. Plus courante que le partage est la sortie de la communauté, qu’aux termes du droit coutumier tout membre peut revendiquer. Dans ce cas, il lui est attribué la part qui lui serait revenue par héritage légal, idem pour l’ensemble du bien individuel qu’il a mis à la disposition de la famille. Après le départ d’un de ses membres, la communauté familiale continue à vivre comme avant, à l’état indivis.

 

Donc, si la propriété individuelle du sol est connue des Kabyles, ce n’est qu’à titre d’exception. Là comme partout, elle apparaît comme le produit du lent processus de décomposition de la propriété tribale, communautaire et familiale.

 

La dégradation des formes collectives du statut foncier, résultant ici comme partout ailleurs, de causes internes, fut considérablement accélérée, chez les Arabes et les Kabyles d’Algérie, par la conquête turque de la fin du XVIe siècle. Conformément à ses lois, le Turc laissa en règle générale le pays aux mains des tribus qui l’avaient ; mais une partie importante des terres non cultivées, qui appartenaient jusque-là aux tribus devint propriété domaniale. Ces terres – nommées haouch ou azib-el-beylik (terres du bey, ou "Beg") – furent cultivées aux frais du gouvernement turc. Les beys locaux reçurent à cet effet, sur les fonds des caisses d’Etat, du bétail de trait et des instruments agricoles, et la population autochtone fournit la main-d’œuvre nécessaire à la récolte. Cependant, la plus grande partie des terres domaniales ne resta pas sous l’administration directe du gouvernement ; elle passa entre les mains de fermiers dont une partie était tenue chaque année de verser une certaine somme d’impôts en argent aux caisses d’Etat, et l’autre de fournir certains droits et prestations en nature au profit de l’administration domaniale. Donc, deux catégories de terres affermées : 1. L’ "azel" qui paie une rente en argent ; 2. Le "touizza", qui n’est tenu qu’à des droits et prestations en nature. Les fermiers des deux sortes ne sont admis qu’à la condition qu’ils cultivent le sol. Si cela n’était pas fait pendant trois ans, on leur retirait leurs arpents, qui étaient remis par le fisc à des tiers.

 

Pour se protéger des émeutes, outre les milices locales, qui existaient encore, les Turcs fondèrent des colonies militaires (que Kowalevski qualifie à tort de "féodales" sous le mauvais prétexte qu’elles auraient pu donner quelque chose de comparable – toutes proportions gardées – aux jaghirs indous) ; elles se nommaient des zmalas (54). Donc implantées au milieu de la population autochtone, des colonies militaires turques complétées peu à peu par des cavaliers arabes et kabyles. Chaque colon recevait du gouvernement, avec sa parcelle, le grain nécessaire à l’ensemencement, un cheval et un fusil ; en retour, il était astreint au service militaire à vie à l’intérieur des limites du district – du caïdat ; ce service dispensait sa terre de l’impôt. La grandeur de la parcelle variait avec les obligations de son propriétaire ; une parcelle entière obligeait à se présenter au premier appel de troupe dans les rangs de la cavalerie turque ; une demi-parcelle n’obligeait qu’au service dans l’infanterie.

 

Une zoudja (55) de terre arable équivalait à une parcelle entière ; les membres de la zmala était appelés "makhzen" (56).

 

La superficie du territoire occupé par le domaine et les colonies militaires grandit avec chaque génération, à la suite des confiscations de biens appartenant à des tribus rebelles, ou simplement suspectées de rébellion. La majeure partie des terres confisquées était vendue par les autorités sur le marché public par l’intermédiaire des begs (alias beys). D’où essor (commencé par les Romains)de la propriété privée du sol. Les acheteurs étaient le plus souvent des personnes privées appartenant à la population turque. Ainsi naquit peu à peu une catégorie importante de propriétaires fonciers privés ; leur titre de propriété consistait uniquement en une quittance de l’administration des impôts, laquelle quittance constatait le fait de l’achat de la parcelle au marché public et la remise à l’autorité de la somme due pour cela par l’acheteur ; ces quittances se nommaient "beil-el-mal" (57), elles étaient reconnues juridiquement au même titre que les autres documents fonciers (d’achat, de donation, de mise en gage). En même temps, le gouvernement turc favorisa grandement la concentration de la propriété privée entre les mains d’institutions religieuses ou de bienfaisance. Le poids des impôts et la facilité avec laquelle le gouvernement procédait à la confiscation incitèrent souvent les propriétaires privés à céder leurs titres de propriété à des institutions de ce genre, c’est-à-dire à fonder des "wakuf" ou "habous". [Sidi Halil, une des plus grandes autorités d’Algérie dans l’exégèse de la doctrine malékite, admet la possibilité de la cession par des personnes privées de telle ou telle terre, de tel ou tel revenu, non seulement en propriété héréditaire, mais aussi en usufruit temporaire à vie.] Ces biens devenaient par là même libres d’impôts et soustraits à la confiscation ; la cession se faisait sous la condition que l’ancien propriétaire de la terre donnée en "wakuf" en aurait l’usage à vie, mais le plus souvent à titre héréditaire, en revanche, il devait les prestations en argent et en nature (Robotzahlung)à la fondation (...)

 

La domination turque ne conduisit nullement à une féodalisation à la manière hindoustane (à l’époque de la décadence de l’administration des Grands Mogols). Ce qui l’empêcha, c’est la forte centralisation de l’administration civile et militaire d’Algérie ; celle-ci excluait la possibilié d’un accaparemnt héréditaire des fonctions locales et de la transformation de leurs titulaires en grands propriétaires terriens quasi indépendants des Deys. Tous les deys et caïds locaux, qui habituellement affermaient la perception des redevances dans leur district respectif, ne restaient que trois ans en fonction. Ce roulement était strictement prescrit par la loi, et il se faisait encore plus rapidement dans la pratique. C’est donc seulement chez les Arabes que le gouvernement turc favorisa le développement de la propriété privée aux dépens de la propriété "communautaire". D’après des renseignements statistiques recueillis par le député Warnier à l’Assemblée nationale (corps législatif, 1873), la situation foncière à la conquête française était la suivante dans le Tell, c’est-à-dire la région côtière :

 

Propriété domaniale : un million et demi d’hectares ; ditto à la disposition de l’Etat, à titre de biens communs (Bled-el-Islam)à tous les vrais croyants : trois millions d’hectares de terres en friche ;

 

Mulk (propriété privée):trois millions d’hectares, parmi lesquels un million et demi d’hectares partagées entre les Berbères de l’époque romaine et un million et demi d’hectares qui s’y étaient ajoutés par appropriation privée sous la domination turque.

 

En jouissance indivise des tribus arabes (arch) : cinq millions d’hectares.

 

En ce qui concerne le Sahara, seulement trois millions d’hectares situés à l’intérieur des oasis, en partie propriété familiale indivise, en partie propriété privée ;

 

le reste du Sahara, vingt-trois millions d’hectares, étant constitué uniquement par un désert de sable.

 

B. L’administration française et son influence sur la décadence de la propriété collective des terres chez les autochtones

 

L’institution de la propriété foncière privée était (aux yeux du bourgeois français)la condition indispensable de tout progrès dans les domaines politique et social. Le maintien de la propriété communautaire, "forme qui encourage dans les esprits les tendances communistes" (débats de l’Assemblée nationale, 1873)est dangereux aussi bien pour la colonie que pour la métropole ; on pousse au partage des propriétés familiales, on le prescrit même ; premièrement comme moyen d’affaiblir les tribus soumises, toujours au bord de la révolte ; deuxièmement comme unique voie pour faire passer ultérieurement la terre des mains des autochtones dans celles des colons européens. Politique qui fut suivie par les Français à travers tous les changements successifs de régime de 1830 à nos jours.

 

Les moyens ont souvent varié, le but est resté toujours le même : anéantissement de la propriété collective autochtone par la liberté d’achat et de vente, ce qui facilite son passage final aux mains des colons français (loc.cit.). Le député Humbert déclarait à la séance du 30 juin 1873 à l’occasion de la discussion d’un projet de loi : "Cette loi n’est que le couronnement d’une série d’ordonnances, de décrets, de lois et de senatus-consultes, ayant tous pour objet de préparer l’organisation de la propriété individuelle sur les terres arabes de l’Algérie" (loc.cit.).

 

Le premier souci des Français, après avoir conquis une partie de l’Algérie, fut de déclarer la majeure partie du territoire conquis propriété du gouvernement (français). Prétexte : la doctrine, courante chez les musulmans, selon laquelle l’imam possède le droit de déclarer le territoire des autochtones "wakuf" national ; ce qui est en effet le dominium eminens (pouvoir suprême)de l’imam, reconnu aussi bien par le droit malékite que par le droit hanefitique. Mais ce droit[...]ne lui permet que de lever des impôts (capitation)sur la population soumise. Et ce, dit Khalil, "pour conserver des moyens de satisfaire les besoins des descendants du Prophète et de toute la communauté musulmane". Louis-Philippe, en qualité de successeur de l’imam, ou plutôt des deys soumis, met la main, bien entendu, non seulement sur la propriété domaniale, mais aussi sur toutes les terres non travaillées – y compris celles de la commune : pâturages, forêts et friches.

 

Lorsqu’un droit étranger, extra-européen, leur est "profitable", les européens – comme c’est le cas ici pour le droit musulman – non seulement le reconnaissent – immédiatement ! – mais "se trompent dans son interprétation" à leur seul bénéfice, comme dans le cas présent. La rapacité française saute aux yeux : si le gouvernement était et reste le propriétaire initial de tout le pays, on n’est pas obligé de reconnaître les prétentions des tribus arabes et kabyles sur telle ou telle parcelle de terre, dès lors qu’elles ne pouvaient justifier leurs titres par des documents écrits. Ainsi : d’une part les propriétaires communaux antérieurs réduits à l’état d’occupants temporaires d’un domaine gouvernemental ; d’autre part, pillage par la force des parties considérables du territoire occupées par les tribus et implantation sur elles de colons européens. Arrêtés du 8 septembre 1830, 10 juin 1831 dans ce sens, etc. D’où le système du cantonnement, c’est-à-dire la division du territoire tribal en deux parties : l’une laissée aux membres des tribus, l’autre conservée par le gouvernement, aux fins d’y installer des colons européens. Les terres communales furent laissées – sous Louis-Philippe – à la libre disposition de l’administration civile-militaire établie dans la colonie. Par des ordonnances du 21 juillet 1846, dans le district d’Alger, dans les communes de Blida, d’Oran, Mostaganem et Bône, la propriété foncière privée fut au contraire déclarée inviolable ; mais là aussi le gouvernement français se réserva le droit d’expropriation, non seulement pour les cas prévus par le Code civil, mais chaque fois que cela était nécessaire pour l’extension d’anciennes colonies ou la fondation de nouvelles, pour la défense militaire ou si les intérêts du fisc souffraient de ce que des propriétaires ne cultivaient pas leurs parcelles [arrêtés du 8 septembre 1830, 10 juin et 11 juillet 1831, 1er et 3 décembre 1840 ; ordonnances royales des 31 octobre et 28 novembre 1845, 1er octobre 1844, 21 juillet 1846].

 

La plupart des acquéreurs de terre français (privés) ne songeaient nullement à cultiver ; ils spéculaient sur la revente au détail des terres ; acheter à des prix ridiculement bas, revendre à des prix relativement élevés, cela leur semblait un placement rentable de leurs capitaux. Ces Messieurs, sans tenir compte de l’inaliénabilité des possessions tribales, se hâtaient de conclure en série des contrats d’achat avec des familles isolées. Exploitant la fièvre de spéculation montée subitement avec l’arrivée des chacals français, et comptant que le gouvernement français ne pourrait tenir le pays bien longtemps, les autochtones aliénaient complaisamment, souvent à deux ou trois acheteurs simultanément telle ou telle parcelle de terre, ou totalement inexistante ou encore faisant partie des possessions collectives de la tribu. Quand on entreprit la vérification des titres de propriété devant les tribunaux, il apparut que plus des trois quarts des terrains vendus appartenaient en même temps à différentes personnes (...). Que fit le gouvernement français ? L’infame ! Il commença par sanctionner la violation du droit coutumier en légitimant toutes les cessions et aliénations, effectuées illégalement ! Dans la loi du 1er octobre 1844,[ce même gouvernement bourgeois qui s’était déclaré propriétaire exclusif du sol algérien en vertu d’une fausse interprétation du droit musulman], déclare : "Aucun acte translatif de propriété d’immeuble consenti par un indigène (même quand il vendait ce qui ne lui appartenait pas ! K.M.) au profit d’un européen ne pourra être attaqué par le motif que les immeubles étaient inaliénables aux termes de la loi musulmane". Outre l’intérêt des colons, le gouvernement avait en vue l’affaiblissement de la population soumise par la dégradation de l’organisation tribale communautaire (c’est ainsi que le député Didier déclare en 1851 dans un rapport à l’Assemblée nationale : "Nous devons activer la destruction des communautés fondées sur le sang : c’est là que se trouvent les chefs de l’opposition contre notre domination". Par ailleurs, la crainte de soulever la population contre lui et le désir d’assurer à l’avenir le marché monétaire contre les ébranlements entraînés inévitablement par les spéculations sur des titres de propriétés fictifs, ont conduit le gouvernement français à renoncer à l’utilisation ultérieure de son système de colonisation. A cela s’ajoute : les Arabes réussirent dans la majorité des cas à racheter, pour partie aux colons européens et pour partie au gouvernement lui-même, toutes les terres qui avaient été aliénées ou qui leur avaient été arrachées. C’est ainsi que le système des cantonnements finit par un fiasco retentissant. C’est précisément cette tentative qui fit mettre le nez sur la réalité du mode de propriété foncière tribo-communautaire très vivace ; il ne suffisait plus de l’ignorer, il fallut passer à des mesures concrètes pour le liquider. C’est à quoi visait le senatus-consulte du 22 avril 1863 ; il reconnaît la légitimité du droit à la propriété des tribus en ce qui concerne les portions occupées par elles, mais cette propriété collective devait être partagée non seulement entre les familles, mais aussi entre les membres de chaque famille. Le général Allard, chargé par le Conseil d’Etat de défendre le projet de loi déclara entre autre au Sénat : "Le gouvernement ne perdra pas de vue que la tendance de sa politique doit en général être l’amoindrissement de l’influence des chefs, et la désagrégation de la tribu. C’est ainsi qu’il dissipera ce fantôme de féodalité que les adversaires du sénatus-consulte semblent vouloir lui opposer...La constitution de la propriété individuelle, l’immixtion des européens dans la tribu... seront un des plus puissants moyens de désagrégation". L’article 11 du senatus-consulte de 1863 prévoit, dans un proche avenir, par décret impérial : 1°délimitation des territoires des tribus ; 2°répartition entre les différents douars de chaque tribu du Tell et des autres pays de culture, avec réserve des terres qui devront conserver le caractère de biens communaux ; 3°l’établissement de la propriété individuelle entre les membres de ces douars, partout où cette mesure sera reconnue possible et opportune. Napoléon III lui-même était contre ce troisième point : voir sa lettre au maréchal Mac-Mahon (58), 1865. Par ukase gouvernemental, promulgué avec l’assentiment du Conseil d’Etat, Badinguet ordonna la création de commissions spéciales pour procéder aux partages ; chaque commission comprenait un général de brigade ou un colonel comme président, un sous-préfet ou un conseiller de préfecture, un fonctionnaire d’un bureau départemental ou militaire arabe et un fonctionnaire de l’administration des domaines. La nomination des membres de la commission était confiée au général-gouverneur d’Alger ; seuls les présidents étaient directement ratifiés par l’Empereur ; les sous-commissions comprenaient des fonctionnaires de l’administration locale d’Algérie (Règlement d’administration publique du 23 mai 1863). La sous-commission était chargée de tous les travaux préparatoires : recueillir les données pour la fixation exacte des frontières des tribus, de chacune de ces fractions, des terres arables et des pâturages à l’intérieur de ces dernières, enfin des posssessions privées et domaniales comprises dans le rayon du district tribal. Ensuite intervient la commission : définition sur place, en présence de délégués des tribus voisines, des frontières des terres familiales soumises au partage ; d’autre part : confirmation des accords à l’amiable entre les possesseurs privés de terres (comprises à l’intérieur des limites du domaine tribal) et la tribu ; enfin : décisions judiciaires en cas de plaintes des tribus voisines au sujet de la fixation injuste des frontières des possessions qui leur étaient attribuées. La commission doit rendre compte de toutes les mesures qu’elle adoptait au gouverneur général d’Algérie, qui décide en dernier ressort (...).

D’après le rapport Warnier, président de la commission d’élaboration du projet de loi sur la "propriété privée" en Algérie, à l’Assemblée nationale de 1873 (voir Annales de l’Assemblée nationale, t XVII, Annexe n°1770), sur un total = 700 de possessions, 400 furent déjà partagés de 1863 à 1873 entre les unions consanguines entrant dans la composition des tribus – c’est-à-dire parmi les alliés proches (par le sang) dont chacun recevait un domaine bien délimité [la propriété domaniale et privée entrant déjà à l’époque dans leurs limites étaient aussi reconnues par l’autorité publique]. Cette partie du règlement de 1863 fut facile à appliquer parce que ce morcellement – semblable au processus par lequel se sont détachées de l’ancienne Marche germanique des communautés libres, semi-libres ou serves – avait débuté longtemps avant les Français, du temps de la domination turque en Algérie.

 

Eugène Robe : Les lois de la propriété foncière en Algérie, page 77, fait observer à ce sujet : "Mais bientôt le chef ne fut plus un patriarche ; il dégénéra en caïd ; l’autorité paternelle devint une autorité légale, politique, officielle ; un travail de dislocation commença peu à peu, et se fit insensiblement, d’abord dans les idées, puis dans les faits ; le sentiment de la consanguinité s’affaiblit et se retrécit ; les rameaux se détachèrent du tronc ; on se cantonna (villages) par groupes de parents ; chaque tente devint le centre d’un intérêt spécial, d’une famille particulière qui eut naturellement ses besoins propres, ses aspirations égoïstes et des tendances plus étroites. C’est ainsi que la tribu cessa d’être une grande famille, une communauté, pour n’être plus qu’un centre de population, qu’une confédération de tentes avec un caractère politique et officiel plus déterminé". La commission se trouva ainsi, pour l’application de ce point du règlement du 23 mai 1863, en présence de tribus déjà fragmentées d’elles-mêmes en leurs subdivisions ; elle n’eut qu’à donner force de loi à ce qui existait déjà en fait depuis longtemps.

 

Il en alla bien autrement de ses autres tâches : l’instauration de la propriété privée à l’intérieur des frontières de ces subdivisions. Ceci devait se faire, d’après le titre V, article 26 du Règlement, en tenant compte des différents types de droits coutumiers historiques, donc seulement après leur constatation préalable. Il n’en fut rien. Ce point fut abandonné sous Badinguet.

 

Il faut mentionner ici dans le rapport Warnier : que la difficulté des partages en Algérie résulta entre autres des conditions économiques extrêmement différentes des membres des tribus. Dans 142 tribus, il y avait de 1 à 4 hectares par personne ; dans 143, il y en avait de 4 à 8 ; dans 8, de 8 à 16 ; dans 30, de 16 à 185[le partage crée en même temps de grands et de petits propriétaires fonciers, les uns à peine capables de s’assurer leur subsistance par l’agriculture, les autres hors d’état d’utiliser entièrement les terres qui leur revenaient en propriété]. Ainsi, il ne résulta pratiquement rien de ces mesures d’expropriation des tribus arabes au profit des colons européens. Entre 1863 et 1871, les colons européens n’achetèrent aux indigènes qu’en tout et pour tout même pas 20.000 hectares de plus qu’ils ne leur en vendirent ; annuellement, en fait, seulement 2 170 hectars, 29 ares et 22 centiares, même pas assez de terrain pour y établir un seul village, comme le note Warnier. 1873. La première préoccupation de l’ "Assemblée des ruraux" (59) de 1873 fut donc d’adopter des mesures plus efficaces pour enlever la terre aux Arabes.[Les débats de cette honteuse assemblée sur le projet "d’introduction de la propriété privée" en Algérie, cherchent à masquer les filouteries commises sous le couvert de prétendues lois éternelles de l’économie politique. Il en résulte de ces débats de la "Rurale" que tous sont unanimes, sur l’objectif à atteindre : la destruction de la propriété collective ; le débat ne porte que sur les moyens d’en finir avec elle. Le député Clapier, par exemple, veut y arriver en appliquant les modalités du senatus-consulte de 1863, selon lesquelles la propriété privée ne doit être indroduite que dans les communes dont les parcelles sont déjà détachées du bien tribal ; la commission des "ruraux", dont le président et rapporteur est Warnier, insiste au contraire, pour commencer cette opération par la fin, c’est-à-dire par les déterminations du lot individuel de chaque membre de la communauté, et simultanément dans les 700 tribus.]

 

Les artifices esthétiques par lesquels le sieur Warnier veut farder une mesure dont le but est l’expropriation des Arabes sont notamment les suivants :

 

1° Les Arabes eux-mêmes ont souvent émis le vœu de passer au partage de leurs terres communautaires. Or, ceci est un mensonge éhonté. C’est le député Clapier qui lui répond (séance du 30 juin 1873) : "Mais, en définitive, cette constitution de la propriété privée que vous voulez faire, sont-ce les Arabes qui la demandent ? Nous a-t-on apporté les vœux émis par les tribus, par les djemma (60) ? Non, ils sont satisfaits de leur situation, de leur législation, leurs coutumes leur suffisent. Ce sont les spéculateurs et les prêteurs qui vous demandent le projet de loi".

 

2° Le système de la libre disposition par chaque Arabe de la terre lui appartenant par droit de propriété lui donnerait à la rigueur la possibilité de se procurer le capital qui lui manque par l’aliénation ou la mise en gage : cela n’était-il pas souhaitable dans l’intérêt même des algériens ? Comme si on ne rencontrait pas, dans tous les pays à système de production non capitaliste, l’exploitation la plus ignominieuse de la population rurale par de petits usuriers et des propriétaites terriens voisins disposant de capitaux disponibles. Voir l’Inde, voir la Russie où le paysan emprunte au "koulak", à des intérêts de 20, 30 et souvent 100%, la somme qu’il lui faut pour payer l’impôt d’Etat. Par ailleurs, le gros propriétaire terrien profite des circonstances qui accablent le paysan pour le lier par contrat au cours de l’hiver, pour toute la période des foins et de la moisson, pour le tiers ou la moitié du salaire habituel, qu’il lui paye d’avance, l’argent allant remplir encore une fois les caisses sans fond de l’Etat russe. Le gouvernement anglais travaille, dans les provinces nord-ouest de l’Inde et au Pendjab, grâce à l’ "aliénation" et la "mise en gage" – sanctionnées par la loi – à la dissolution de la propriété collective paysanne, à l’expropriation finale des paysans, à faire de la terre communautaire la propriété privée des usuriers – lettre de Badinguet à Mac-Mahon de 1865 – porte témoignage d’une activité analogue d’un usurier d’Alger dont la charge des impôts d’Etat sert d’instrument pour passer à l’attaque (lettre citée par Clapier dans son discours à l’Assemblée du 30 juin 1873).

 

Au moins, sous le gouvernement musulman, le paysan ne pouvait pas être exproprié par les usuriers spéculateurs. On n’en reconnaisssait pas la mise en gage de la terre (hypothèque), puisque la propriété communale (conformément à la propriété familiale indivise) était reconnue indivisible et inaliénable. [Cependant, il reconnaissait le "rhène", celui-ci donnait au prêteur d’argent un droit préférentiel sur les autres créanciers ; il obtenait d’être remboursé avant eux sur les revenus de la fortune meuble et immeuble du débiteur : ce qui ouvrait un champ d’action relatif à l’usure, comme en Russie, etc. Le senatus-consulte de 1863, article 6, reconnaît tout d’abord le droit de libre aliénation aussi bien pour la propriété privée de la terre, tout Arabe peut maintenant disposer librement du terrain qui lui était attribué en toute propriété ; le résultat sera : l’expropriation des terres des populations autochtones par les colons et spéculateurs européens. Mais c’était là le but conscient de la "loi" de 1873.

 

3° L’introduction de la propriété privée de la terre chez une population qui n’y est pas préparée et qui éprouve de l’antipathie à son égard devait être la panacée infaillible pour améliorer le travail de la terre et, par conséquent pour élever la productivité de l’agriculture. C’était là la cri général de l’économie politique de l’Europe occidentale, mais aussi des soi-disant "classes cultivées" de l’Europe orientale ! Mais pas un seul fait de l’histoire de la colonisation n’a été évoqué à l’appui de cette thèse au cours des débats de l’Assemblée des ruraux. Warnier se réfère à l’amélioration des moyens de culture des domaines de colons européens, de peu de superficie mais bien situés pour l’écoulement de la production. Le chiffre de toutes les terres appartenant aux colons européens en Algérie = 400.000 hectares, dont 120.000 appartiennent à deux compagnies, celle d’Alger et celle de Sétif, ces vastes domaines, situés loin des marchés comme Warnier lui-même le reconnaît – étaient travaillés par des fermiers arabes avec leurs méthodes anciennes et traditionnelles, celles qui existaient avant l’arrivée des Français "porteurs de lumières". Les 280.0000 hectares restants étaient émiettés de façon fort inégale entre 122.000 Français, dont 35.000 fonctionnaires et citadins ne s’occupant pas d’agriculture. Restent 87.000 colons français agriculteurs ; mais même chez eux, pas de culture intensive, qui ne paye pas là où l’étendue du sol inculte est grande et la population relativement réduite (cf débat du 30 juin 1873).

 

L’expropriation des Arabes par la loi poursuivait deux buts : 1) fournir aux colons français le maximum de terre ; 2) en arrachant les Arabes à leurs liens naturels avec la terre, briser ce qui restait de la puissance des liens tribaux déjà en décomposition, et éliminer ainsi tout danger de rébellion. Warnier démontre que les terres mises à la disposition des colons ne suffisent pas à la satisfaction des besoins de ceux qui affluent chaque année de France. Il était donc impossible de multiplier le nombre de colons tout en conservant le système de propriété foncière arabe. Pour accélérer le processus de passage des anciennes terres tribales aux mains des colons, la loi (1873)prescrit, sinon d’abroger entièrement le droit d’achat par chaque membre de la "ferka" (fraction de tribu) d’une terre vendue par tel ou tel membre de la ferka (cf discours du député Humbert, séance du 30 juin 1843, Annales de l’Assemblée nationale, tome XVIII, page 336), droit exactement semblable à celui qui subsiste encore aujourd’hui dans certaines parties du canton des Grisons],du moins de le limiter aux degrés de parenté auxquels le Code civil français reconnaît le droit de préemption. Enfin, pour agrandir les domaines du gouvernement, le projet de loi de 1873 déclara propriétés gouvernementales les friches, en en laissant l’usage communataire aux tribus arabes, mais en ne les partageant pas entre leurs territoires. Brigandage pur et simple ! C’est bien pour cette raison que l’Assemblée des ruraux, par ailleurs si tendre pour la sacro-sainte "propriété" adopta ce projet de loi violant la propriété communale sans la moindre modification et devait le faire entrer en vigueur dans le courant même de l’année 1873 (troisième délibération de la séance du 26 juillet 1873, Annales de l’Assemblée nationale, tome XIX, page 230). Le maréchal Niel remarqua à juste titre au cours des débats de l’Assemblée nationale de 1879 : "La société algérienne est fondée surle sang [c’est-à-dire sur la parenté]". Ainsi, par l’individualisation de la propriété foncière, on atteint du même coup l’objectif politique : anéantir les bases mêmes de cette société.

 

Source : Source en note

NOTE SUR LA SOURCE

Ce texte est un extrait du cahier de Karl Marx comprenant des notes prises lors de sa lecture du livre de M. M. Kovalevski : Le système foncier communautaire ; causes, déroulement et conséquences de sa décomposition, paru à Moscou en 1879.

Une traduction française a été réalisée par l’institut du marxisme léninisme de Moscou et publiée par La nouvelle critique (n°109) en 1959

Ce texte a ensuite été repris par le Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes sous le titre "Sur les sociétés précapitalistes Textes de Marx et Engels" publié aux Editions Sociales en 1970.

 

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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 09:59

Rosa Luxemburg raisonne et combat sur ces bases du marxisme originel: dans la compréhension de la colonisation elle ne franchit guère non plus ces limites que l'économisme de la social-démocratie allemande a encore durcies. Mais sa prise en compte de l'impérialisme d'une part et son intrépidité révolutionnaire face au révisionnisme, puis à la droite et au centre même de la social-démocratie, face à Kautsky en le disant ou sans le dire, face à la trahison dans la guerre, la conduisent d'abord à radicaliser la dénonciation de la colonisation, puis à fondre l'opposition à la colonisation tant dans les métropoles que celle des colonisés eux-mêmes, dans la lutte mondiale du prolétariat. Son originalité se situe donc dans cette conjonction. Elle est politique et non point spécifiquement économique comme on le croit au vu de l'argumentation de L'Accumulation du Capital. Elle relève d'une stratégie anti-impérialiste. Elle n'est même que la nouvelle formulation de la lutte de classes, pour elle la seule ligne révolutionnaire, en réponse à l'impérialisme.

Extrait de Rosa Luxemburg et la colonisation, article de René Gallissot paru dans l'Homme et la société en 1974. Lire l'article complet sur ce blog : http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2016/09/rosa-luxemburg-et-l-algerie-l-un-des-articles-majeurs-sur-ce-theme-rosa-luxemburg-et-la-colonisation-de-r-gallissot.html

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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 13:00
Rosa Luxemburg et l'Algérie. L'un des articles majeurs sur ce thème: "Rosa Luxemburg et la colonisation" de R. Gallissot.

Le blog donne aujourd'hui accès à un article majeur sur le thème Rosa Luxemburg et la colonisation. Il est paru en 1974 dans la revue L'Homme et la société. Il peut être consulté sur le site www.persee.fr. C'est une analyse fondée et précise que propose R. Gallissot et donc des pistes d'information, de réflexion ... et de discussion.

 

Rosa Luxemburg et la colonisation

 

René Gallissotsem-link

L'Homme et la société Année 1974 Volume 33 Numéro 1 pp. 133-151

Fait partie d'un numéro thématique : Économie et tiers

http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1974_num_33_1_1549

 

Ce titre est présomptueux, car ma réflexion (1) se fonde essentiellement sur une confrontation des textes de Marx et Engels sur l'Algérie, et des passages que Rosa Luxemburg consacre après eux au domaine colonial français, dans l'Introduction à l'Economie politique et dans l'Accumulation du capital, et allusivement pour discussion sur l'émigration dans la Critique des critiques. La comparaison est d'autant plus facile et probante que Rosa se tient, comme à l'ordinaire, très près de la lettre de Marx, en particulier du Manifeste et du livre I du Capital, et de surcroît, utilise les mêmes sources ou documents que Marx et Engels, fondamentalement l'ouvrage de l'historien russe Kowalewski publié à Moscou en 1879 : Le système foncier communautaire : causes, historique et conséquences de sa décomposition.

 

Mon rappel est ici sommaire : de l'ensemble des textes de Marx et Engels consacrés soit directement à la colonisation, soit par un biais ou un autre, à des pays non-européens ou aux sociétés précapitalistes, je tire simplement trois ordres de constatations :

 

1 - Marx et Engels ont une conception d'époque et pour partie ancienne de la colonisation qui, suivant le flux des migrations européennes, se définit par l'implantation de colons, et particulièrement de colons ruraux ; Marx insiste dans le Capital sur cette installation agricole. Les Etats-Unis d'Amérique offrent le modèle colonial.

 

2 - La colonisation est vue en même temps comme l'extension du capitalisme ; elle est ainsi intégrée au mouvement de civilisation par les liaisons marchandes, les destructions mêmes, l'uniformisation économique et culturelle que porte le capitalisme, et tous les pays du monde sont ainsi condamnés à marcher sur cette voie de progrès, à entrer en civilisation.

 

3 - Enfin, alors que Marx et Engels ont analysé la question irlandaise, tant en Irlande qu'en Angleterre par la présence des émigrés irlandais, comme une question à la fois coloniale et nationale, en notant en particulier les effets sur la classe ouvrière anglaise qui s'embourgeoise et s'intègre par idéologie nationaliste, ils n'ont jamais transposé aux colonies, soit hors d'Europe, cette approche qui est donc non plus seulement économique (extension du capitalisme) mais sociale (formation nationale, opposition et oppression culturelle). Comme ils s'en tiennent donc à l'explication économique, et par là sont conduits à accepter comme inévitable, la colonisation qui reste contradictoirement agent de progrès, leur critique s'arrête à la dénonciation de la brutalité de la conquête et des méthodes d'exploitation. En conséquence, et la lettre d'Engels à Kautsky du 12 décembre 1882 bien qu'ouverte sur plusieurs hypothèses, est explicite : la libération des colonies ne s'inscrit dans une perspective socialiste, qu'en concomitance au mieux, ou sous impulsion de la révolution prolétarienne dont le centre se situe dans les pays capitalistes développés, en Europe continentale plus précisément, par suite de la défaillance britannique et de la promotion encore à venir des Etats-Unis.

 

Rosa Luxemburg raisonne et combat sur ces bases du marxisme originel: dans la compréhension de la colonisation elle ne franchit guère non plus ces limites que l'économisme de la social-démocratie allemande a encore durcies. Mais sa prise en compte de l'impérialisme d'une part et son intrépidité révolutionnaire face au révisionnisme, puis à la droite et au centre même de la social-démocratie, face à Kautsky en le disant ou sans le dire, face à la trahison dans la guerre, la conduisent d'abord à radicaliser la dénonciation de la colonisation, puis à fondre l'opposition à la colonisation tant dans les métropoles que celle des colonisés eux-mêmes, dans la lutte mondiale du prolétariat. Son originalité se situe donc dans cette conjonction. Elle est politique et non point spécifiquement économique comme on le croit au vu de l'argumentation de L'Accumulation du Capital.  Elle relève d'une stratégie anti-impérialiste. Elle n'est même que la nouvelle formulation de la lutte de classes, pour elle la seule ligne révolutionnaire, en réponse à l'impérialisme.

 

I. Sur trois textes : différences entre Rosa Luxemburg et Marx

 

Rosa Luxemburg est pénétrée de ses lectures de Marx, aussi les formules reviennent-elles souvent identiques comme spontanément, et les facteurs explicatifs sont exactement repris, mais le ton change, ou plutôt la démonstration joue sur un autre registre ; c'est que l'emploi des arguments n'est pas le même ; elle retourne contre l’« orthodoxie » social-démocrate, les armes et le vocabulaire même d'un marxisme qui se veut réellement fidèle. La différence avec Marx qui dresse fondamentalement la critique de l'économie politique bourgeoise apparaît déjà dans la violence contenue de cette critique interne au mouvement socialiste. Mais plus profondément, c'est la violence de fait qui se retrouve mise en évidence, la violence de la colonisation, puis de la politique impérialiste, celle des contradictions et de la crise même ; du capitalisme, celle « de la guerre, et la violence nécessaire de la révolution mondiale. Trois groupes de textes vont nous révéler cette distance entre Rosa Luxemburg et Marx :

 

1 - Dans l'Introduction à l'économie politique (chapitre I, 4), son cours à l'école centrale du parti en 1906-1908/ Rosa Luxemburg reprend le développement du Manifeste sur l'expansion de la civilisation et de la société moderne par le capitalisme; elle abat tout comme Marx et Engels les « murailles de Chine et les frontières nationales ». Ce que Marx annonçait avec précipitation déjà, elle le donne comme réalisé : la base économique est unifiée mondialement, tes différences entre pays ne sont plus qu'artifice politique, et le prolétariat est devenu une force mondiale unique. Surtout, l'exposé de Rosa Luxemburg abandonne le ton épique du Manifeste qui célèbre le triomphe de la bourgeoisie délivrant le vieux monde de ses liens ancestraux fussent-ils idylliques ; chez Marx, cette exaltation n'est pas de circonstance, puisqu'elle se retrouve dans ses cahiers qui nous valent les Fondements de la critique de l'économie politique. Au contraire de Marx qui marque donc qu'à travers même les destructions, le capitalisme accomplit une œuvre positive, Rosa Luxemburg porte toute son attention sur les ravages qu'il entraîne, sur la ruine que l'exploitation après la conquête, conduit à son terme ; le capitalisme fait œuvre de mort. En un sens, si Rosa Luxemburg est moins évolutionniste que Marx, c'est qu'elle souligne les effets catastrophiques pour usage politique et polémique ; son analyse est contrainte par la double conjoncture de l'agressivité impérialiste et de l'orientation consentante de la social-démocratie ; la vision de Marx porte un long regard sur l'histoire.

 

« Ainsi avec cette "marchandise", le capital, des "marchandises" encore plus étranges sont transportées de plus en plus massivement de quelques vieux pays dans le monde entier : moyens modernes de communication et extermination de populations indigènes entières, économie fondée sur l'argent et endettement de la paysannerie, richesse et pauvreté, prolétariat et exploitation, insécurité de l'existence et crises, anarchie et révolutions. Les "économies nationales" européennes étendent leurs tentacules vers tous les pays et tous les peuples de la terre, pour les prendre dans le grand filet de l'exploitation capitaliste et les étrangler ».

 

Voici donc le capitalisme dans le plein exercice de sa force destructrice ; sa seule loi est la violence.

 

2 - Ce décalage peut aboutir à une critique au moins implicite de Marx, comme dans plusieurs passages de L'Accumulation du Capital et de la Critique des critiques.  Parce que les analyses du Capital sont établies principalement sur la connaissance du capitalisme anglais, déduites de cette forme restée largement marchande, ce qui est le fondement de sa prééminence; C'est que cette « critique de l'économie politique » s'exerce sur les œuvres des pères fondateurs de l'économie politique qui est libérale ; la pensée de Marx est restée attachée à une vision libre-échangiste ; l'Etat n'a autant dire pas de place dans le CapitaL Devant les contradictions impérialistes, le retour au protectionnisme, les affrontements qui vont aboutir à la guerre mondiale, tout en conservant la croyance dans l'unification mondiale politique comme résultante de l'unification économique, qui est aussi chez Marx, un fruit du libéralisme anglais, Rosa Luxemburg remet en cause ce qui subsiste par ailleurs de libre-échangisme dans le marxisme. Par citation directe et indirecte, Marx se trouve visé. Le capitalisme n'est jamais innocent et le libéralisme n'est qu'un masque :

 

« L'autre aspect de l'accumulation capitaliste concerne les relations entre le capital et les modes de production non capitalistes, il a le monde entier pour théâtre. Ici les méthodes employées sont la politique coloniale d'intérêt, la guerre. La violence, l'escroquerie, l'oppression, le pillage se déploient ouvertement sans masque, et il est difficile de reconnaître les lois rigoureuses du processus économique dans l'enchevêtrement des violences et des brutalités politiques. La théorie libérale bourgeoise n'envisage que l'aspect unique de la « concurrence pacifique » des merveilles de la technique et de l'échange pur de marchandises ; elle sépare le domaine économique du capital de l'autre aspect, celui des coups de force considérés comme des incidents plus ou moins fortuits de la politique extérieure. En réalité, la violence politique est, elle aussi, l'instrument et le véhicule du processus économique ; la dualité des aspects de l'accumulation recouvre un même phénomène organique, issu des conditions de la reproduction capitaliste. La carrière historique du capital ne peut être appréciée qu'en fonction de ces deux aspects. Le capital n'est pas qu'à sa naissance « dégoûtant de sang et de boue par tous les pores », mais pendant toute sa marche à travers le monde ; c'est ainsi qu'il prépare, dans des convulsions toujours violentes son propre effrondement ».L 'Accumulation du capital, (chapitre 31)

 

La guerre mondiale apporte une preuve au raisonnement de Rosa Luxemburg ; elle revient dans la Critique des critiques à cette action destructrice qui écrase et la civilisation des pays colonisés et celle des pays européens mêmes.

 

« Après avoir livré pendant quatre siècles, l'existence et la civilisation de tous les peuples non capitalistes d'Asie, d'Afrique, d'Amérique et d'Australie à des convulsions incessantes et au dépérissement en masse, l'expansion capitaliste précipite aujourd'hui les peuples civilisés de l'Europe elle-même dans une suite de catastrophes dont le résultat final ne peut être que la ruine de la civilisation ou l'avènement de la production socialiste. A la lumière de cette conception, l'attitude du prolétariat à l'égard de l'impérialisme est celle d'une lutte générale contre la domination du capital » Critique des critiques (chapitre 5).

 

Voici déjà rompue, la conception évolutionniste de la civilisation qui est chez Marx et Engels ; tout au moins existe-t-il plusieurs civilisations et plusieurs sens du terme ; et la chute du texte qui fait revenir le leit-motiv de L'accumulation du Capital, marque avec force que le but de l'œuvre est bien d'assurer la ligne politique anti-impérialiste.

 

3 - Mais Rosa Luxemburg entend fonder cette conclusion, qui n'est au reste pas une conclusion — mais sa détermination de départ et sa motivation constante sur une démonstration économique : le développement capitaliste n'est possible que par la ruine des économies précapitalistes, à preuve la colonisation anglaise en Inde, et celle de l'Algérie par la France. Il se trouve qu'elle s'appuie et d'une manière très suiviste, plus fidèle même que Marx qui n'est pas d'accord sur l'interprétation de la « féodalisation » dans l'empire ottoman, sur des passages de Kowalewski qu'il a déjà commentés, soit les pages que l'historien russe consacre aux communautés rurales d'Algérie, de Kabylie principalement, d'après l'ouvrage de Hanoteau et Letourneux : La Kabylie et les coutumes kabyles. Nous avons les notes de Marx, qui souligne au reste, je le dis au passage, avec une vigueur digne de Rosa Luxemburg, la « rapacité des chacals français » ; c'est qu'il s'en prend à l'assemblée française versaillaise qui a brisé la Commune de Paris et voté la loi de colonisation foncière en 1873. Marx qui travaille à l'infini à cette époque (fin des années 1870 et 1880-81) sur les communautés rurales, s'interroge sur les différences d'évolution et les variations du collectif au privé à travers les formes d'organisation agraire et d'organisation de la parenté ; il raisonne notamment sur la Commune russe, mais multiplie les comparaisons et les hypothèses, renvoie à un passé de plus en plus originel comme à un postulat de départ, le « communisme primitif », pour s'attacher à la diversité des formes dérivées ; son évolutionnisme devient plurilinéaire. Ce qui l'intéresse donc, et ce qu'il relève dans ses références, ce sont les combinaisons des rapports de propriété, des formes de collectivités agricoles ou pastorales et des formes familiales, ces liens dits de sang, que vient rompre la colonisation. Il n'idéalise pas, tout au contraire par des rapprochements comme avec la Zadrouga, il cherche à démêler l'écheveau au plus près du réel.

 

Rosa Luxemburg utilise les mêmes citations, les mêmes données sur la ventilation de la propriété qui se trouvent dans l'ouvrage de Kowalewski; elle suit même pas à pas le texte du chapitre, mais opère une transposition. Elle gomme d'abord ce qui est évolution, que Kowalewski explicite et que Marx commente, pour dresser un tableau autant dire immobile d'une société tenue par son réseau communautaire et patriarcal. Sa description, car l'on passe du plan de l'analyse au récit, beaucoup plus vivant certes, des activités agricoles, ou à l'illustration de la vie de famille, se complaît dans l'égalité ancienne, proche de l’« Idylle ». L'Algérie est intégrée au chapitre de la « lutte contre l’économie naturelle »: l'économie et la société sont alors, rendus plus « naturelles » qu'historiques comme si une barrière séparait encore à cette époque, et même depuis longtemps déjà, la diffusion capitaliste et le monde non capitaliste demeuré primitif, d'autant que la Kabylie est certainement la région d'Algérie où sous couvert traditionnel, les mutations sociales sont les plus avancées. Un meilleur emploi de l'exemple algérien, surtout kabyle se trouverait au chapitre suivant : « l'introduction de l'économie marchande ». L'argumentation économique que masque la reconstitution quelque peu littéraire et idéaliste de la vie domestique, de la cohésion familiale, du nomadisme heureux «- jusqu'au climat et au désert qui deviennent bienveillants - tient du schéma qui fait se heurter deux états de la production ; le communisme primitif et le capitalisme. En rendant la société primitive, elle grandit l'écart, et donc la violence du choc à l'heure de la colonisation. S'annonce ici la contradiction entre un marxisme réduit à l'entre-choc des modes de production, victime donc de l'économisme, et une détermination politique renouvelée face à l'impérialisme par delà Marx puisqu'elle prend en charge la lutte des pays colonisés ; mais l'avancée de Rosa Luxemburg, qui est donc politique, apporte encore d'autres nouveautés.

 

II. Trois caractères originaux de la colonisation capitaliste

 

Allusivement, et le commentaire risque de forcer le sens, Rosa Luxemburg perçoit la profondeur et donc la gravité de la colonisation qui, par le capitalisme, se différencie de toute forme antérieure de conquête, et généralise l'exploitation ; elle ne s'en tient pas à la reconnaissance de la violence, mais la saisit en quelque sorte à l'œuvre en sa double action politique et économique, et cette colonisation oppressive et spoliatrice, par choc en retour et déjà en ses motivations, retentit sur la métropole, tisse des liens de connivence, en particulier dans la société française ; elle découvre ainsi la constance de la France coloniale et la force de l'attachement à l’« Algérie française ».

 

1 - La colonisation capitaliste se distingue des formes anciennes de conquête, d'invasion ou de migration. Engels et Marx n'avaient guère discerné cette nouveauté qui fait de toute opération coloniale, une expédition militaire ; la situation coloniale n'est que la conservation d'un rapport de force, et en cas de résistance, puis de mouvement de libération, l'armée coloniale est condamnée à une fonction contre-révolutionnaire avec toutes les conséquences que cela suscite dans la pratique de la répression ; peuplement colonisateur, administration locale et politique métropolitaine, risquent d'être pris dans cet entraînement proprement réactionnaire. Certes, en lisant les rapports anglais, Marx pressent en Chine et en Inde, les effets de perversion sur l'armée, mais il ne se détache guère de cette vision lointaine héritée de la philosophie occidentale qui met l'Orient hors de l'histoire ; les destinées non européennes se réduiraient à n'être que succession de conquêtes, comme si dans l'histoire européenne, les mouvements de population, les expéditions militaires et les extensions de souveraineté étaient d'une autre nature. Il dit de l'Inde, ce que la thèse coloniale française n'a cessé de répéter de l'Algérie ; « La société indienne n'a pas d'histoire du tout, du moins pas d'histoire connue. Ce que nous appelons son histoire n'est que l'histoire des envahisseurs successifs qui fondèrent leur empire sur la base passive de cette société immuable et sans résistance » (article de 1853).

 

Or, il existe une différence fondamentale, elle est entre les migrations anciennes et l'implantation coloniale, entre les formes d'empire disons d'ancien régime comme celles de l'Empire ottoman pour l'Algérie, véritable superstructure politique, et l'encadrement, voire le peuplement colonial dont les fins sont économiques par l'exploitation du pays et de la force de travail et par la dépendance exclusive, commerciale d'abord, de la métropole. La colonisation capitaliste est nécessairement occupation, et par là destruction et compression de la société colonisée, même si elle ne s'établit pas toujours en colonie de peuplement ou si selon la méthode anglaise, elle sait alléger l'encadrement colonial en le spécialisant et fabriquer des relais « indigènes » ; l'occupation n'est ainsi pas seulement militaire et économique mais multiforme et omniprésente, fût-ce indirectement, elle constitue un blocage social et impose une pression culturelle ; ce fait de base modifie bien entendu la nature de l'opposition qu'elle rencontre ou suscite, et justifie la place que prendra le mouvement de libération nationale dans la lutte anti-impérialiste. Rosa Luxemburg a le pressentiment de cette nouveauté radicale de la colonisation capitaliste. Certes, quand elle parle d'occupation, elle pense d'abord à l'occupation du sol car elle reste prisonnière de la conception ancienne qui voit immédiatement l'établissement d'un colonat sur des terres, ce qui est encore largement valable pour l'Algérie, mais elle ne limite pas la colonisation à n'être que prise de possession de la terre ; elle la comprend comme recours capitaliste à une réserve de force de travail ; elle écrit ainsi dans l'Introduction à l'économie politique :

 

« Les conquérants européens sont les premiers qui ne se proposent pas uniquement d'asservir et d'exploiter économiquement les indigènes, mais arrachent de leurs mains, les moyens de production eux-mêmes : le sol. Ce faisant, le capitalisme européen ôte la base de l'ordre social primitif. Survient alors ce qui est pire que n'importe quelle oppression et exploitation : une anarchie totale et un phénomène spécifiquement européen ; l'insécurité de l'existence sociale, la population sous le joug, qu'on sépare de ses moyens de production, n'est plus considérée par le capitalisme européen que comme de la force de travail et si, à ce titre elle est utilisable pour les buts du capital, elle est réduite en esclavage si elle n'est pas exterminée. Nous avons vu cette méthode appliquée dans les colonies espagnoles, anglaises, françaises ».

 

Si Rosa Luxemburg est ainsi sensible aux conséquences de l'occupation coloniale sur la société colonisée elle-même, dans l'Accumulation du Capital, elle évoque « la mutilation de l'Algérie, qui dure depuis quatre-vingts ans », elle ne va pas jusqu'à deviner, mais le pouvait-elle à cette époque, cet effet de la colonisation sur la force de travail qui se traduit par l'émigration de main-d'œuvre ; au contraire, nous le verrons, par assimilation au capitalisme, oublieuse de la nouveauté, elle se laissera tromper par le sens des migrations européennes vers l’outre-mer à la fin du XIXème siècle.

 

2 - Son analyse de l'exploitation généralisée de la force de travail par la colonisation, lui fait néanmoins toucher ce qui est un moyen d'extorsion de profit, non pas spécifique puisqu'il sévit déjà sur la paysannerie des pays capitalistes, mais d'usage intensif, toujours poussé au rendement maximum en colonie, soit l'impôt. Le prélèvement fiscal est en effet le grand agent de paupérisation,, et l'appauvrissement rendra à terme disponible une main-d'œuvre qui ne pourra plus subsister en son organisation sociale, alors même que cette organisation n'a pas été forcément totalement détruite, mais resserrée, refoulée, mise en état de conservatisme même. Le cas de l'Algérie est alors patent, car sa population a été ruinée par l'impôt à tel point que depuis la fin du XIXème siècle, le rapport des « impôts arabes » fléchit. La colonisation aboutit à la paupérisation et non pas à la prolétarisation. Rosa Luxemburg reconnaît le premier terme, en constatant la détresse des populations rurales, en particulier à travers les famines, quand les silos traditionnels sont vides, quand les réserves sont épuisées (chapitre cité de l'Accumulation du capital), mais en sa transposition du capitalisme des métropoles au monde entier, elle croit que se constitue en même temps fatalement une classe ouvrière indigène, alors que sur place la base du prolétariat restera étroite, et de ce fait, déjetée par rapport aux masses de sous, ou de préprolétariat ; c'est en France que se développera la classe ouvrière algérienne.

 

Dans L'Accumulation du Capital, Rosa Luxemburg reviendra à plusieurs reprises sur la ruine par l'impôt qui double l'appropriation des terres ; elle mettait déjà en évidence, ce double phénomène dans L'Introduction à l'économie politique :

 

« Maintenant il s'agissait, outre ces méthodes de colonisation anciennes mais qui, ici ou là, demeurent florissantes jusqu'à ce jour et n'ont jamais cessé d'être pratiquées, d'une nouvelle méthode pour exploiter plus durablement et plus systématiquement les populations des colonies en vue d'enrichir la « métropole ». A cette fin, on allait utiliser deux moyens : d'une part prendre effectivement possession du sol en tant que la plus importante source matérielle de la richesse de tout pays, et ensuite imposer sans arrêt, la large masse de la population ».

 

Rosa Luxemburg relève donc ce que beaucoup d'économistes et d'historiens négligeront, certains volontairement, dans le recensement du profit colonial, c'est-à-dire l'apport de la pression fiscale sur les colonisés, lorsqu'ils prétendront répondre à cette lancinante question : les colonies n'ont-elles pas coûté plus cher (à qui du reste ?) qu'elles n'ont rapporté (à qui encore ?). Les dettes du budget colonial ne constituent pas une preuve de perte ; au contraire l'argument se retourne, quand l'assiette de ce budget fut-il en équilibre, est maintenue largement par l'impôt local, et quand ce rapport fiscal sert ensuite à garantir les emprunts ; l'on passe alors à un autre chapitre de la compréhension de l'impérialisme et de l'Accumulation du capital, celui de « l'emprunt international ».

 

Enfin, comme Rosa Luxemburg le note, cette paupérisation par l'impôt dans le cas de l'Algérie, accompagne la dépossession par l'accaparement colonial des terres. Bien qu'elle conçoive toujours la colonisation comme rurale, elle laisse entendre cependant que l'exploitation coloniale peut s'exercer sans colonat foncier. A la limite, c'est-à-dire, quand il n'est plus possible de faire autrement, l'implantation coloniale peut être abandonnée, c'est l'heure du néocolonialisme ; pour l'Algérie, ce sera l'heure du gaullisme, qui pour sauver les intérêts proprement impérialistes, pétroliers d'abord, manifestera les divergences, avec des intérêts proprement coloniaux. Surtout, l'analyse de Rosa Luxemburg prend en compte l'effet colonial sur la société colonisée, à la différence des prises de position fréquentes de la gauche et de l’extrême-gauche, y compris du communisme en Algérie, et cette interprétation est passée dans l'historiographie qui ne retient que l'exploitation par les colons, par « la féodalité nouvelle des seigneurs de la terre et de la vigne»; en cette polarisation sur le seul colonat agricole, l'antagonisme colonial est déplacé,, ramené vers une contradiction interne à la société coloniale. C'est le grand conflit politique des Européens fonctionnaires et petits blancs contre les « gros » colons. Etant anticolons, ils se croient anticolonialistes, mais ne le sont que pour partie et ne peuvent plus situer la lutte des colonisés dans la lutte anti-impérialiste, ce que fait sans cesse Rosa Luxemburg, sans avoir au reste conscience de cette ligne de clivage, simplement par pleine reconnaissance de la paupérisation qui mine la société colonisée.

 

3 - La colonisation de l'Algérie qui dépouille les Algériens et de leurs terres et de leurs ressources, des moyens de production et des moyens de subsistance, suppose en sa continuité, et c'est la troisième découverte de Rosa Luxemburg, l'accord ou la complicité politique française. L'on va répétant en forme d'excuse que la France n'a pas eu de politique coloniale, pour dire simplement que sa « politique indigène » fut à courte vue ; mais qu'est-ce qu'une politique coloniale, sinon une politique, fut-elle faite d'absence d'intervention, de conservation de la colonie ? Or les gouvernements français ont veillé successivement à garder cette colonie, la plus proche et sentimentalement la plus valorisée. Parlements, ministères, royaume, empire, république et « Etat français » ont maintenu jalousement les liaisons administratives contraignantes avec l'Algérie, nommé des fonctionnaires qui subissaient certes les injonctions des colons, mais renouvelaient incessamment la mainmise française. La France a entretenu un appareil administratif, militaire et policier, multiplié les lois et les réglementations, assuré la perception des impôts bien mieux que la scolarisation, et cette importance de l'impôt déjà relevée, indique bien que la responsabilité ne se situe pas seulement dans la rapacité des colons, mais dans l'action publique même. Comme l'armée, la colonie a servi d'issue, voire de promotion sociale, à l'exode rural, assuré le placement par la fonction publique et la facilité des carrières des fils de famille petites bourgeoises de la France méridionale en particulier ; elle a contrebalancé le lent déclassement de la France moyenne et paysanne ; un pacte inavoué liait la colonie d'Algérie à la société française.

Rosa Luxemburg écrit dans l'Accumulation du capital :

 

« On sait qu'au cours des quarante' années écoulée, depuis la conquête de l'Algérie, aucun Etat européen n'a changé aussi souvent de régime politique que la France. A la Restauration avait succédé la révolution de Juillet et la royauté bourgeoise, celle-ci fut chassée par la révolution en Février qui fut suivie de la seconde République, du second empire, enfin de la débâcle de 1870 et de la troisième République. La noblesse, la haute finance, la petite bourgeoisie, les larges couches de la moyenne bourgeoisie se cédaient successivement le pouvoir politique: Mais la politique française en Algérie demeura immuable à travers ces vicissitudes, elle resta orientée du début à la fin vers le même but : au bord du désert africain, elle découvrait le centre d'intérêt de tous les bouleversements politiques en France au XIXème siècle : la domination de la bourgeoisie capitaliste et de sa forme de propriété ».

 

Rosa Luxemburg vise loin en montrant cette continuité de l'emprise française sur l'Algérie : elle offre une des clefs pour l'explication de la conservation coloniale jusqu'à la guerre d'Algérie, dans cette liaison par la propriété qui porte l'adhésion non seulement de l'ancienne noblesse et de la grande bourgeoisie, mais aussi et probablement plus encore, celle des couches de petite et moyenne bourgeoisie, paysannerie implicitement comprise ; la France rurale et la majeure partie de la société française furent profondément coloniales, et cet attachement à « l'Algérie française » fut progressivement compris, au XXème siècle plus qu'au XIXème siècle toutefois, dans le nationalisme français qu'il soit de droite ou de gauche ; par entraînement idéologique, le sentiment colonial pénétra même la classe ouvrière française.

 

En un sens, Rosa Luxemburg dit de la France et de l'Algérie, de la colonisation hors d'Europe, ce que Marx et Engels ont dit mais sans autre application de l'Angleterre et de l'Irlande, soulignant que « l'embourgeoisement par idéologie nationaliste, gagnait la classe ouvrière anglaise. Ces observations vont bien au delà de la définition léniniste, très restrictive, de « l'aristocratie ouvrière » entretenue par « les miettes de la colonisation ». La lucidité de Rosa Luxemburg qui provient très certainement de sa critique de la soumission de la social-démocratie allemande à la politique impérialiste, entrevoit des développements d'une histoire longue de la colonisation au travers de ces trois originalités : la plénitude, oppressive de l'occupation coloniale, la paupérisation de la société colonisée qu'elle entraine, la complicité des classes sociales métropolitaines qu'elle implique.

 

III. Un pas avant et double arrêt sur l'obstacle

 

Cette attention politique aux pays colonisés et l'élargissement de l'analyse économique qui met à nu les méfaits du capitalisme non seulement en Europe, mais conjointement dans l'action de destruction des sociétés précapitalistes, supportent l'affirmation répétée au travers de l'Introduction à l'Economie politique et surtout dans L'Accumulation du Capital et La Critique des Critiques, de la superposition de la lutte des colonisés et de la lutte du prolétariat. Encore convient-il de saisir l'exacte justification de cette position qui marque l'avancée de Rosa Luxemburg par delà Marx et Engels, et qui chronologiquement, vient avant l'ouverture de Lénine à la poussée des pays dominés, fondée certes sur sa compréhension de l'impérialisme, mais aussi très conjoncturellement sur les impératifs de salut de l'entreprise révolutionnaire en Russie. Rosa Luxemburg se distingue par l'antériorité de sa clairvoyance politique sur l'évolution de la social-démocratie allemande ; disons même que toute son originalité se tient en ce domaine colonial, dans le sens politique de la nature nouvelle de la lutte de classe comme lutte anti-impérialiste, car tant en son raisonnement économique que dans sa conception historique, elle reste enfermée, mais Lénine aussi à sa façon, dans les cercles vicieux de l'économisme marxiste. On fait probablement erreur, par delà ses efforts pour résoudre les contradictions, sur l'importance de son œuvre économique, de L'Accumulation du capital en particulier, comme sur l'importance de la réflexion économique de Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Leur génie à tous deux est politique, dans leurs divergences mêmes. Ce n'est au reste pas du génie, mais la recherche toujours poussée plus avant de l'adéquation au moment pour Lénine notamment, à l'étape pour l'un et l'autre, de la lutte de classes du prolétariat.

 

1 - Ce n'est pas le lieu de retracer ici la situation et les combats de Rosa Luxemburg dans le socialisme européen, ni de reprendre en son ensemble de débat sur sa conception de l'impérialisme ; toute sa force tient dans le fait que sa déduction de la ligne anti-impérialiste est contemporaine du développement même de l'impérialisme. C'est dire qu'elle opère donc une distinction entre colonisation et impérialisme. Je me limite à ce point qui a fait l'objet de discussions récentes (2). Avec Rosa Luxemburg, il n'est pas possible de s'interroger doctement sur la signification de l'impérialisme comme stade suprême ; elle redit expressément dans la Critique des critiques, ce qui sous-tend toute la démonstration de L'Accumulation du capital ; l'impérialisme est la dernière phase du développement capitaliste.

 

« L'impérialisme actuel n'est pas comme dans le schéma de Bauer, le prélude à l'expansion capitaliste mais la dernière étape de son processus historique d'expansion : la période de la concurrence mondiale accentuée et généralisée des états capitalistes du globe. Dans cette phase finale, la catastrophe économique et politique constitue l'élément vital, le mode normal d'existence du capital, autant qu'elle l'avait été dans sa phase initiale, celle de l'« accumulation primitive ».

 

Cela ne signifie pas qu'historiquement l'évolution économique aille fatalement jusqu'à son terme et encore moins que le mouvement ouvrier doive attendre.

 

« A mesure que le capital avance, il exaspère les antagonismes de classe et l'anarchie économique et politique internationale à tel point qu'il provoquera contre sa domination, la rébellion du prolétariat international bien avant que l'évolution économique ait abouti à sa dernière conséquence ; la domination absolue et exclusive de la production capitaliste dans le monde ».

 

Il suffit de relire la définition de l'impérialisme dans L' Accumulation du Capital et de rappeler que cet ouvrage se termine par le chapitre sur le militarisme :

 

« L'impérialisme est l'expression politique du processus de l'accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes mondiaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde ».

 

Le libre échange n'a été qu'un épisode du capitalisme, et Rosa Luxemburg prend là ses distances avec Marx. Elle se place en face des contradictions de la dernière période dans le heurt des puissances capitalistes à travers l'emprunt international, le protectionnisme, le partage du monde, la concentration qui portent la violence jusqu'à la guerre et la première guerre mondiale est venue conclure son raisonnement.

 

Comme l'impérialisme s'exerce mondialement, il sévit donc à travers l'entreprise coloniale ancienne comme en Inde et en Algérie, mais comme Rosa Luxemburg le montre par l'étude de l'emprunt international, il renouvelle également l'intervention et les méthodes coloniales, ainsi en Egypte et au Maroc. Les exemples sont bien choisis. Il existe donc une colonisation impérialiste en la phase initiale, mais la colonisation est à l'évidence distincte de l'impérialisme, puisqu'antérieure Elle est même aux origines du capitalisme et accompagne tout son développement ; c'est par elle que se produit ce « métabolisme » entre l’économie capitaliste et les économies précapitalistes qui est la condition permanente de l'accumulation. Rosa Luxemburg met en avant le débat sur l'impérialisme par urgence politique, parce qu'il est le plan d'affrontement avec la droite puis le centre de la social-démocratie, le lieu de détermination de la ligne révolutionnaire, mais le problème théorique porte sur la colonisation ; à preuve la longue argumentation qui rend la colonisation inséparable de l'accumulation, en fait sa face externe. Avec l'usure de la paysannerie indigène, c'est-à-dire celle des pays capitalistes, elle constitue la continuité du capitalisme même.

 

Colonisation et capitalisme, cette question de fond, avec une moindre insistance bien sûr, se trouve déjà dans le Capital. Dans l'explication de l'accumulation primitive, la colonisation est aussi aux origines du capitalisme par la formation du marché mondial, elle est le lieu de départ, d'exercice et de rivalité des pratiques capitalistes ; elle entre par le capital commercial et le capital financier, par la généralisation de la production marchande, dans la genèse du capitalisme industriel. Nous retrouvons la concordance entre Rosa Luxemburg et le livre I du Capital. Quand l'on néglige cette partie de l'analyse de l'accumulation primitive, il ne reste plus que la ligne d'explication, je force les choses, par les enclosures anglaises. Le développement capitaliste se tient intégralement dans les entrailles de l'Europe, sur fond agraire, et dans les limites d'une liaison nécessaire par succession de la féodalité occidentale et du capitalisme. Entre la prise en compte de l'explication totale et la restriction au féodalisme européen, passe certainement une ligne fondamentale de partage de la conception marxiste, non seulement théorique, mais politique, car sa négligence théorique exclut ce qui se passe historiquement hors d'Europe, et minimise aujourd'hui les mouvements de libération nationale. Rosa Luxemburg n'admet pas cette amputation : elle se tient de l'autre côté de la ligne de partage, et peut donc reconnaître les luttes des pays dominés, ce qui lui permet de contourner en quelque sorte la question nationale, ou tout au moins tout se passe comme si sa négation de la libération nationale qui n'est au reste pas aussi absolue qu'on le dit, car elle est sensible à l'autonomie culturelle et politique, n'avait pas ici d'incidences. Elle est par là en rupture avec la vision de Kautsky et même d'Hilferding qui regarde le monde du haut du capital industriel ou du capital financier dont l'Occident européen est le lieu de concentration. J'ajoute que Rosa Luxemburg n'est pas « tiers-mondiste », si l’on entend par là, l'exclusion inverse,  et Marx moins encore, car le capitalisme se développe, par la dépendance des deux domaines. Ceci posé, la pente de leur explication du procès historique suit deux versants différents.

 

Avec insistance, Rosa Luxemburg cherche à montrer que le précapitalisme est le sol nourricier du capitalisme, que son développement se tient dans la ruine, intérieure donc, des sociétés précapitalistes. En un sens, sa base est encore agraire, paysanne par le féodalisme ou le communisme primitif. Cette compréhension a son étroitesse dans la mécanique des modes de production, nous le verrons, mais elle porte déjà loin comme par divination, quand Rosa Luxemburg évoque les écarts de valeur de la force de travail. J'ai cité tout à l'heure un texte explicite. Du moins se trouve posée la question de la surexploitation de la force de travail par la colonisation ; encore ne dit-elle pas, car elle part toujours de sociétés précapitalistes, que la dévalorisation grandit quand l’économie n'est plus que faussement précapitaliste en étant placée dans la dépendance capitaliste sans possibilité de croissance interne, quand la société conserve alors l'échelle de valeurs de l’économie de subsistance, mais perd l'emploi productif, et que le besoin de travail et la concurrence de l'offre redoublent l’avilissement de la force de travail.

 

Par contre, Rosa Luxemburg ne s'engage pas dans cette autre voie, historiquement féconde, à mon sens, qu'ouvre Marx, de l'explication du développement capitaliste sur fond marchand. Pour lui, la colonisation n'est somme toute que la forme de l'extension du réseau des échanges, celle par laquelle le marché devient mondial. La marchandise n'est présente qu'en périphérie ou dans « les pores des sociétés précapitalistes, tissant des rapports qui se superposent en quelque sorte à l’économie agraire ; le fait marchand, ponctuel d'abord, se développe ensuite par l'élargissement de ses foyers, puis en anastomosant ses liaisons. La marchandise pénètre partout, elle investit donc les sociétés de l'extérieur ; par concentration du produit marchand et du capital financier, les métropoles seules deviennent industrielles. Cette ligne historique n'est pas fixée sur la succession du féodalisme terrien de l'Europe occidentale, mais sur la translation des centres marchands, et leur expansion par les rapports d'échanges mondiaux, jusqu'au renversement qui, avec le capitalisme industriel, établit la prépondérance de la production sur la marchandise. A la limite, il est possible de dire que l'origine du capitalisme est sur mer ; la domination maritime est le moyen de la promotion capitaliste ; la colonisation est bien l'outre-mer placé en dépendance. Je rejoins les positions défendues par Eric Hobsbawm (3), notamment dans la présentation des Formes qui ont précédé la production capitaliste. A la fin du XIXème siècle, prend force! d'orthodoxie, chez les marxistes allemands d'abord, le rejet de l'explication du développement capitaliste par le marché pour ne conserver que l'enchaînement agraire, à tel point que le marginalisme aura le champ libre pour ériger un contre-type du marxisme. Le marxisme de Rosa Luxemburg qui est par formation le même que celui de Kautsky, se tient encore sur ce terrain, même s'il y a transposition hors d'Europe. Ce qui vaut pour la paysannerie européenne est simplement généralisé pour toutes les économies précapitalistes. De surcroit, chez Rosa Luxemburg, cette méfiance devant la fonction marchande, est certainement renforcée par son hostilité à ce que l'on appellera l'austro-marxisme, par opposition à Bauer et Hilferding même.

 

Quoiqu'il en soit et même en son argumentation restrictive et abusive, Rosa Luxemburg déborde Marx dans son approche de la colonisation. En sa perception marchande, il se tient en effet à l'extérieur des sociétés précapitalistes ; la colonisation constitue un lieu de commerce et de rapine, une chasse gardée, une réserve. Certes, il traite de l'implantation de colons ruraux ; mais en se limitant à la société coloniale, son analyse, tout au moins dans les textes publiés de son vivant ou par Engels, reste encore étrangère aux pays colonisés, comme la société coloniale elle-même. Rosa Luxemburg porte le regard à l'intérieur des sociétés dominées, ruinées et en réaction de défense contre la puissance coloniale. Ainsi par exemple pour l'Algérie, suit-elle les oppositions à la colonisation jusqu'à l'heure même où elle écrit. Dans L'Accumulation du Capital elle évoque ainsi « l'exode de Tlemcen », elle justifie aussi la résistance marocaine.

 

En cette reconnaissance des luttes coloniales, Rosa Luxemburg se situe avant Lénine. Lors du différend sur la question nationale à propos de la brochure Junius, l'on se trouve déjà au cœur de la première guerre mondiale, alors que sa ligne anti-impérialiste est définie dès ses leçons au parti de 1906, et s'esquisse antérieurement. Dans l'affirmation que la lutte des colonisés se confond avec celle du prolétariat, elle est donc première et en un sens déterminée moins conjoncturellement que Lénine qui ne vient que relativement tardivement à l'étude de l'impérialisme en ramassant dans toute la force du terme, les travaux qui l’ont précédé pour en faire une œuvre politique. Sur la question nationale, Lénine est d'autre part demeuré longtemps obsédé par Le Bund, dont Staline a conservé l'obsession. Aussi pour les pays colonisés et peut-être pas seulement pour eux, le droit à l'indépendance nationale n'est-il guère autre chose qu'un principe. C'est à l'heure de la révolution en Russie et quand ses chances en Europe occidentale apparaissent fermées, que Lénine déplace son » attention vers les pays colonisés. Il y a toujours chez lui du stratège politique, quand Rosa Luxemburg se laisse porter et emporter par son espoir de rupture du capitalisme et de remplacement par le socialisme. Au terme, mais à l'extrême terme seulement de sa progression, Lénine ira plus loin, en acceptant à l'Internationale communiste de prendre les mouvements nationaux de libération pour autre chose que des mouvements démocratiques bourgeois, soit pour des mouvements révolutionnaires de masse. Les pays dominés devenaient en eux-mêmes, ce qui ne veut pas dire seuls, une force révolutionnaire, alors que pour Rosa Luxemburg, leur lutte rejoint simplement en devenant identique, celle du mouvement ouvrier sur le pur schéma de l'antagonisme capital-prolétariat. En ce conflit de classe contre classe, disparaît l'originalité aperçue de la colonisation. Rosa Luxemburg butte sur les limites de l'économisme marxiste.

 

2 - Le thème central de son œuvre est celui de la lutte mondiale entre le prolétariat et le capital ; inutile d'insister. Notons seulement tout d'abord que la simplification de classes interdit l'analyse des sociétés colonisées. Rosa Luxemburg ne les étudie au reste pas comme telles, en démêlant les classes sociales au travers des incidences coloniales, mais restitue un tableau de départ. Par artifice, elle donne donc une description de la situation qu'elle fige évidemment, d'avant la colonisation, qui explicite ce que sont le communisme primitif ou l'économie naturelle ; nous l'avons vu pour la Kabylie. Par ailleurs, et c'est aussi du déjà vu, son explication de la destruction de l'économie des pays colonisés, n'est le plus souvent que la généralisation de son analyse de la ruine de la paysannerie européenne. Les observations neuves sur la paupérisation par l'impôt en colonie viennent également de là. Les colonisés sont les paysans du monde, et l'on croirait quelquefois entendre par anticipation une interprétation puisée dans des commentaires sur le marxisme, quand Rosa Luxemburg appelle tous ces paysans, le prolétariat mondial. Mais dans le vocabulaire chinois, si la paysannerie est appelée prolétariat, par le truchement de la révolution communiste, elle n'en demeure pas moins paysannerie, et en tire fierté ou argument de pauvreté. Rosa Luxemburg par contre est tentée de transformer tous les paysans en prolétaires : « En s'étendant aux dépens des formes de production non capitalistes, le capital fait avancer le moment où l'humanité tout entière ne se composera plus effectivement que de capitalistes.

 

La complexité des classes déjà en pays développé, la complexité de l'ensemble social en pays dominé sont recouvertes, ou, mieux, dissoutes par l'application de la prolétarisation accélérée. Comme la colonisation suit en colonie le même mouvement qu'en métropole, en particulier par cette transposition de l'exploitation paysanne, les mêmes conséquences se retrouvent ; du développement capitaliste naît une classe ouvrière dans le pays colonisé, et c'est elle qui va rejoindre l'armée du prolétariat mondial. Ce retour de manivelle du mécanisme économique fait qu'en définitive Rosa Luxemburg, après s'être située à l'intérieur du domaine colonial, ce qui est nouveau, ne s'éloigne guère d'Engels sur la question des destinées des colonies, par cette liaison avec le prolétariat pleinement constitué. Poussant le raisonnement à son terme, sur le schéma économique du capitalisme, elle aboutit dans une impasse en argumentant sur les migrations.

 

Le défaut tient précisément à la transposition du procès d'accumulation capitaliste dans le domaine colonial. Dans l'épure économique, l'accumulation capitaliste se développe en «libérant» dans les campagnes notamment, la force de travail, c'est-à-dire la main-d'œuvre qui devient disponible pour la production capitaliste. Dans les pays- dominés» le premier effet, soit la dissociation de la force travail et de la propriété des moyens de production se manifeste, quelles que soient les dissimulations, par la survie de l'organisation familiale et communautaire, mais le processus complémentaire de l'emploi et de la concentration capitaliste n'apparaît guère, tout au moins par l'implantation industrielle, car par le colonat agricole s'installe cependant un secteur d'embauché limité et bénéficiant de l'abondance de main-d'œuvre. Les mines et les plantations ouvrent éventuellement des secteurs similaires. Au contraire, l'accumulation renforce la concentration industrielle mais, dans la métropole, tout se passe comme si le schéma de l'accumulation boitait, ou plutôt jouait en des lieux distincts, et le pays colonisé n'est touché que par l'effet négatif. Or Rosa Luxemburg parce qu'elle investit tout son effort à faire fonctionner le schéma capitaliste réduit au couple prolétariat-capital, annonce la constitution d'une classe ouvrière dans les colonies qui prend place dans le prolétariat international, alors que comme je le formule par simplification : la colonie connaît une paupérisation sans prolétarisation complémentaire. C'est que comme Marx déjà, elle a les yeux fixés sur les Etats-Unis, c'est aussi qu'elle est contemporaine et du mouvement d'émigration européenne vers l'outre-mer et des débats de la llème Internationale sur les migrations qui n'envisagent que cet exode ; elle valorise alors l'émigration européenne qui effectivement constitue dans les colonies de peuplement prépondérant, une classe ouvrière. d'un capitalisme se développant sur place, en rupture avec l'ancienne métropole. Précisément, nous sommes alors en présence de l'autonomisme colonial, du triomphe de la colonisation comme dans le cas américain, en Australie, en Nouvelle Zélande, comme par la suite en Afrique du Sud. Mais dans ces exemples, les colonisés sont éliminés, disqualifiés ou ségrégués. Dans les autres pays, ils subissent le déséquilibre économique et social. Certes l'évolution se noue seulement sous les yeux de Rosa Luxemburg, mais théoriquement, elle ne pouvait déjà plus percevoir le phénomène.

 

Dans la Critique des critiques, elle entend répondre à Otto Bauer qui. pour avoir suivi les migrations de travail dans l'Empire austro-hongrois et étudié les inégalités entre tchèques et allemands, avait constaté que les courants migratoires naissaient de la misère des régions paysannes ruinées, pour livrer une main-d'œuvre concurrentielle aux régions de concentration capitaliste grandissante. L'inégalité allait donc croissante, sans parler de « l'échange inégal » qui résulte de la disparité des salaires et des prix qu'évoque également Bauer. L'accumulation condamne les candidats au travail, soit à n'être que des masses sous-prolétariennes, soit à partir vers les métropoles pour devenir partie du prolétariat,- mais partie étrangère d'un prolétariat métropolitain. C'est la situation irlandaise du XIXème siècle qui avait seule retenu l'attention de Marx et Engels ; le rapport colonial, notaient-ils, renvoie la classe ouvrière anglaise vers le nationalisme et le racisme. Rosa Luxemburg pas plus que Marx ne perçoit ce même ordre de faits dans la colonisation ; si Marx ne pouvait guère anticiper sur l'évolution coloniale, Rosa Luxemburg perd cette excuse, car si elle ne prolonge pas le raisonnement, c'est par absorption dans le schéma de fonctionnement du capitalisme. « Les forces de travail excédentaires, comme l'écrit Marx, ne font que suivre le capitalisme qui émigre ». Elle ne pense encore qu'aux colonies de peuplement et à l'émigration européenne. Rosa Luxemburg est victime de cette réduction du marxisme qui replie l'histoire sur l’économie politique.

 

3 - La tentative de Rosa Luxemburg tient à la fois de l'exploit théorique et de l'effort manqué. Politiquement, elle est attachée avec raison à sa ligne qui identifie lutte de classes et lutte anti-impérialiste. Mais elle entend emporter la démonstration de la justesse de son combat par une argumentation fondée sur les schémas de la production et de la reproduction économique du Capital. Elle remarque que ceux-ci ne suffisent pas, à l'inverse de ses critiques qui s'évertuent à les faire fonctionner tant bien que mal et plus mal que bien, comme Otto Bauer encore, grâce à des adjuvants comme l'accroissement de population. Rosa Luxemburg joue alors sur deux références, mais qui restent toutes deux purement économiques ; elle se tient à la fois sur le terrain des schémas de la production, et sur celui du découpage repris à l'économie politique allemande autant qu'à Marx, entre économie naturelle, économie marchande et capitalisme ; par là, elle trouve comme perche de salut qui compense le dysfonctionnement des schémas, le facteur externe qui assure le développement du capitalisme : la ruine de l'économie naturelle, notamment et c'est l'œuvre de la colonisation, par le ravage des sociétés non capitalistes. C'est ce qu'elle nomme «  le processus historique» d'accumulation du capital. Cette explication tente de faire se rejoindre deux ordres de faits différents : la schématisation du mode de production capitaliste, qui est une construction démonstrative essentielle dans l'exposé du Capital, un condensé de réalité économique, mais dont on ne peut déduire des reconstitutions historiques, directement tout au moins, sinon par référence à un système productif et, d'autre part, les interférences d'évolutions sociales des populations du monde entier secouées par la croissance capitaliste, liées par les échanges, subissant les crises et les dépendances des puissances métropolitaines et de la concentration du capital, mais subsistant par elles-mêmes et se transformant aussi de l'intérieur. Les changements s'effectuent à la fois sous l'effet des impulsions de la production capitaliste et des échanges, mais aussi au travers de la reproduction et de la transformation des sociétés en elles-mêmes, soit sur leurs propres bases d'héritages différents et dans leurs modes d'organisations internes en ses liaisons familiales et locales, comme en ses formes collectives d'existence et de représentation, en ses expressions religieuses mêmes, comme par la métamorphose de ses formes politiques de communautés, jusqu'à la communauté nationale, qui est le fait contemporain. La colonisation n'est pas alors réductible à la seule expansion économique, celle de l'exportation de marchandises ou celle de l'exportation de capitaux, mais elle est en même temps, domination sociale, culturelle et politique. Rosa Luxemburg l'entrevoit dans sa mise en évidence du rôle de la violence, sans en percevoir tous les effets, car les contraintes de l'économisme la retiennent.

 

Cette faiblesse est générale, elle apparaît gravement dans l'utilisation qu'elle fait en argumentant sur la colonisation, de la catégorie du communisme primitif ; les sociétés sont renvoyées avec facilité à ce type, dès qu'apparaissent des communautés rurales. Marx avait rompu depuis longtemps avec cette pratique qu'il dénonçait dans le populisme russe, pour montrer la pluralité des formes de « commune » agricole, et surtout insister sur le fait que les communautés non seulement survivantes au XIXème siècle, mais du haut Moyen-Age même, étaient des formes dérivées. Pour Rosa Luxemburg, que l'on se reporte encore aux pages consacrées à l'Algérie, le communisme primitif est le contre-type de l'économie capitaliste. Il est construit somme toute comme tel, pour être ensuite le champ de destruction et d'expansion du capitalisme. A la limite, un mode de production précapitaliste est fabriqué pour que le capitalisme vienne le vider de sa substance. Non seulement les transitions n'existent guère, mais l'histoire, et particulièrement la colonisation se réduisent à un heurt de modes de production.

 

Engels dans L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, ce qui ne veut pas dire qu'il ne participe pas, lui aussi, à la récession du marxisme par économisme, en conservant la référence fondamentale à la production économique, avait fait place à la « reproduction sociale » : d'abord générique, puis constituant et transformant les systèmes de relations, soit les formes communautaires, familiales, classiques, tribales etc.. Reproduction sociale et production économique sont indissociables, sous peine de mort à l'évidence, mais la production économique qui reste déterminante s'exerce nécessairement à l'intérieur ou au travers de collectivités ; celles-ci qui appartiennent donc à l'ordre de la reproduction sociale, sont certes portées et partagées par les oppositions de classes, mais existent en tant que telles et se reproduisent, se transforment, se succèdent ; ce sont leurs évolutions et successions, décompositions et mutations qui constituent l'histoire par le jeu des formations sociales. Les communautés ne sont donc pas réductibles aux seules classes sociales qui sont à la fois à l'intérieur et les traversent. Or ce qui disparaît, dans le repli du marxisme caractérisé par la réduction économique, c'est toute la conception de la reproduction sociale. Il ne reste donc plus que la production économique et les classes ; l'histoire est repliée sur l'économie politique. Cet économisme dont l'explication relève de l'évolution même du mouvement ouvrier européen, en premier lieu allemand, et de l'évolution intellectuelle marquée par le scientisme qui rabat les lois sociales sur la fatalité des lois naturelles, triomphe dans la social-démocratie allemande. Rosa Luxemburg répond à Kautsky avec les armes théoriques. Dans l'analyse du capitalisme il n'existe plus que deux classes liées aux deux pôles du capital : la bourgeoisie et le prolétariat, et à Kautsky, qui fait sortir le socialisme par progression économique, Rosa Luxemburg répond que la révolution naîtra par crise, de la rupture de cet unique rapport. Hors du capitalisme s'impose le fait agraire que ronge l'expansion de la marchandise, l'évolution est elle-même uniquement économique sans être compliquée par les différences de sociétés. Tout au moins, celles-ci sont ramenées à des cas simples, définis économiquement : le communisme primitif, l'esclavage antique, la féodalité. Les formations sociales ne sont que modes de production et l'histoire, entrechoc de modes de production. Le capitalisme télescope le communisme primitif. Cette réduction du marxisme rend difficile l'approche des sociétés non-européennes, comme celle de la question nationale. C'est dire qu'elle est une impasse pour la compréhension de la question coloniale. La colonisation n'est qu'un transfert du capitalisme ; si le phénomène est violent, s'il fait naître en de nouvelles régions, la question sociale par l'apparition d'une classe ouvrière, il n'est guère reconnu comme un système d'oppression sociale et culturelle, contraignant une société et provoquant son ébranlement, puis la mise en mouvement par formation nationale. Rosa Luxemburg ne peut rompre ce cercle du socialisme d'époque ; sa force demeure, par delà ses aperçus de la nouveauté de la colonisation puis de l'impérialisme, et en se situant face aux contradictions de cette phase, de se tenir sur la ligne anti-impérialiste : « l'attitude du prolétariat à l'égard de l'impérialisme est celle d'une lutte générale contre la domination du capital ».

 

Il est trop facile aujourd'hui de relever les limites de l'analyse de la colonisation, de juger l'économisme dérivant du marxisme, et de dénoncer l'européocentrisme. Ce sont les mouvements de résistance à la colonisation puis de libération nationale, ce sont les guerres impérialistes, la révolution soviétique et le mouvement révolutionnaire communiste, particulièrement en Chine et au Vietnam, c'est dans la crise de l'impérialisme et la récession hors d'Europe et d'Amérique du Nord, du capitalisme, que nous trouvons les raisons de poser en termes neufs conjointement la question coloniale et la question nationale. Ce n'est pas diminuer Rosa Luxemburg, de montrer les limites de l'interprétation marxiste qui sont celles en réalité du mouvement ouvrier européen au début du XXème siècle. Tout au contraire restituée au milieu de la social-démocratie, elle ressort comme une exception par l'affirmation de sa position anti-impérialiste ; en ramenant le marxisme à l'histoire, grandit d'autant son audace politique.

Notes

 

(l) Ce texte reprend la contribution destinée à la Semaine internationale d'études marxistes qui s'est tenue à Reggio de Calabrc du 18 au 22 septembrc 1973, et qui était consacrée à « l'apport de, Rosa Luxemburg au développement de la pensée marxiste ». Autre limitation donc, il ne traite que marginalement de l'impérialisme qui était le suiet d'autres interventions.

 

 (2) cf. L'Impérialisme, colloque d'Alger mars 1969. S.N.E.D. Alger 1970. Cahiers du C.E.R.M. N. 72, Contribution à l'étude des formes contemporaines de l'impérialisme, Paris 1969, N. 85 et 86. Journée d'étude sur l'impérialisme. Pans 1971, et articles de Christian Palloix dans l'Homme et la Société et Politique aujourd'hui, 1970.

 

(3) K. Marx, Pre-capitalist Economie Formations, Lawrence et Wishart, Londres, 1964.

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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 22:25

Publié en 1976 chez 10/18, il s’agit d’un ouvrage de R. Gallissot écrit en collaboration avec Gilbert Badia. C'est l'un des rares livres sur le sujet. Il propose des textes de Marx et Engels et s'attache à analyser les positions marxistes sur l'Algérie, dont celle de Rosa Luxemburg.

A propos de Rosa Luxemburg et l'Algérie, plan de l'ouvrage de R. Gallissot "Marxisme et Algérie"

Il est composé de  trois parties.

 

La première partie « Conquête et colonisation » présente trois textes d’Engels :

  • « Conquête coloniale et civilisation » (janvier 1848), article du Nothern Star,
  • La biographie de Bugeaud dans l’Encyclopédie américaine (1857)
  • L’article L’ALGERIE de 1857.
  • Elle aborde aussi la dimension militaire chère à Engels (l’Algérie, école militaire).

 

La deuxième partie nous concerne plus directement puisqu’elle s’intitule de Marx à Rosa Luxemburg : la réflexion marxiste sur le régime foncier en Algérie.

 

Ele s’attache tout d’abord à l’analyse de la communauté première chez Marx jeune, puis à la recherche historique sur les communautés de Maurer à Morgan et aux positions de Kowalewski. Elle analyse en dernier lieu ce que Gallissot nomme « L’infléchissement du marxisme d’Engels à Rosa Luxemburg » puis les thèses défendues par Rosa Luxemburg dans l’Accumulation du capital

 

La dernière partie s’intitule « Le séjour de Marx à Alger en 1882 ».

 

Dans sa conclusion « Marxisme, communisme et Algérie, Gallissot aborde « le marxisme après Marx » et expose ce qu'il définit come « le rachat politique de l’économisme par Rosa Luxemburg".

 

Ce sont donc aux pages 247 – 287 et dans la conclusion que l’on trouve les indications les plus précises sur les positions selon Gallissot de Rosa Luxemburg par rapport à l’Algérie.

22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 23:17
Après la quinzaine Rosa Luxemburg, une quinzaine Kateb Yacine à Saint-Etienne du 1er au 25 septembre 2016

Quinzaine Kateb Yacine

www.quinzainekatebyacine.blog.spot.fr

~ Organisé par : Ensemble Romana ~

 

Après Richard Brautigan, Rosa Luxemburg, c'est au tour de Kateb Yacine de venir nous perturber!

 

Hommes et Femmes libres, laissez-vous porter par ce vent culturel populaire qui mobilisera Saint-Étienne et ses alentours pendant une quinzaine artistique unique afin de redonner vie à l’œuvre de Kateb Yacine. 

Chez Kateb Yacine, ce merveilleux écrivain algérien né en 1929 à Constantine et mort à Grenoble en 1989, tout est métaphore, chant, soliloque. Son verbe est une musique irradiante nourrie d’une force souterraine.

Ses romans, ses poèmes, ses pièces de théâtre, l’ensemble de son œuvre écrite en français et dans les langues populaires algériennes est libre et tranchante. Le combat de Kateb Yacine est la résistance à l’aliénation, à toutes les formes de domination et au silence.

Du 11 au 25 septembre, ensemble, tentons une rencontre entre la création et l’engagement. Tentons une expérience de poésie politique. Une errance lucide au beau milieu des protestations de Kateb Yacine, contre les pouvoirs autocratiques et théocratiques. Tentons de faire nôtre l’idée que le théâtre est un théâtre de combat ; dans la lutte des classes, on ne choisit pas son arme. Le théâtre est la nôtre. Il ne peut pas être discours, nous vivons devant le peuple ce qu’il a vécu, nous brassons mille expériences en une seule, nous poussons plus loin et c’est tout. Nous sommes des apprentis de la vie.

Expositions, ateliers, lectures, projections, débats, scènes publiques, concerts… seront proposés dans le respect de l’esprit de l’auteur. Un éclairage accessible mais ambitieux, fragile et puissant pour que le souffle de l’engagement de Kateb Yacine soit toujours présent. Le temps d’une quinzaine, comme pour nous rapprocher de l'intégralité de la pensée de l'auteur ou ne pas la réduire à une interprétation.

Merci et au plaisir de vous croiser lors de la quinzaine

Kateb Yacine, un vrai poète

 
Le vrai poète, même dans un courant progressiste, doit manifester ses désaccords. S’il ne s’exprime pas pleinement, il étouffe. Telle est sa fonction. Il fait sa révolution à l’intérieur de la révolution politique ; il est, au sein de la perturbation, l’éternel perturbateur. Son drame, c’est d’être mis au service d’une lutte révolutionnaire, lui qui ne peut ni ne doit composer avec les apparences d’un jour. Le poète, c’est la révolution à l’état nu, le mouvement même de la vie dans une incessante explosion.
 

Kateb Yacine
 

الشاعر الحقيقي ينفذ ثورته داخل الثورة السياسية
Après la quinzaine Rosa Luxemburg, une quinzaine Kateb Yacine à Saint-Etienne du 1er au 25 septembre 2016

C'est avec vous que nous fabriquerons cet événement. Cette troisième édition de quinzaine culturelle et artistique. Participer, ce n'est pas forcèment vous impliquer financièrement. Parce que. Parce que nous savons ... Nous savons que... Mais si vous pouviez faire suivre le lien de ce pot commun et l'adresse du blog de la quinzaine, vous nous aideriez considérablement.

 

www.lepotcommun.fr/pot/242gfkwa

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20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 11:11

Algerie_YT88

Reprise de cet article publié le 30 juillet 2013  sur le blog.

 

Sur le site Bataille socialiste , on trouve cet extrait de l'Accumulation du Capital de Rosa Luxemburg consacré à l'Algérie et qui complète bien les textes que notre blog a déjà publiés, textes de Rosa Luxemburg qui font un lien précis entre colonialisme et processus impérialiste : Rosa Luxemburg et le colonialisme, textes et articles.

L’impérialisme français en Algérie (Luxemburg, 1913)

 

Extrait de l’Accumulation du capital, par Rosa Luxemburg. C’est probablement cet extrait qui avait été publié dans La Flamme (N°5, novembre 1945), c’est pourquoi nous y avons donné le même titre.

A côté de l’Inde britannique et de son martyre, l’Algérie sous la domination politique française tient une place d’honneur dans les annales de l’économie coloniale capitaliste. Lorsque les Français conquirent l’Algérie, la masse de la population kabyle était dominée par des institutions sociales et économiques très anciennes qui, à travers l’histoire mouvementée du pays, se sont maintenues jusqu’au XIXe siècle et en partie jusqu’à aujourd’hui. Sans doute la propriété privée existait-elle dans les villes parmi les Maures et les Juifs, chez les marchands, les artisans et les usuriers. Sans doute la suzeraineté turque avait-elle confisqué dans la campagne de grandes éten­dues de terre comme domaines d’État. Cependant presque la moitié de la terre cultivée était restée propriété collective des tribus arabes kabyles, qui gardaient des mœurs patriarcales très anciennes. Beaucoup de tribus arabes menaient au XIXe siècle la même vie nomade qu’elles avaient toujours menée, et qui ne semble instable et désordonnée qu’à un regard superficiel, mais qui en réalité est réglée de manière stricte et souvent monotone ; chaque été, avec les femmes et les enfants, emmenant les troupeaux et les tentes, elles émigraient vers la région côtière de Tell, au climat rafraîchi par le vent, et chaque hiver les ramenait à la chaleur protectrice du désert. Chaque tribu et chaque famille avaient leurs itinéraires déterminés, et les stations d’hiver ou d’été où elles plantaient leurs tentes étaient fixes. De même, chez les Arabes agriculteurs, la terre était la plupart du temps propriété collective des tribus. La grande famille kabyle avait également des mœurs patriarcales et vivait selon des règles traditionnelles sous la direction de ses chefs élus.

 

Dans ce large cercle familial, la direction commune des affaires domestiques était confiée à la femme la plus âgée, qui pouvait également être élue par les autres membres de la famille, ou encore à chacune des femmes successivement. L’organisa­tion de la grande famille kabyle au bord du désert africain ressemblait assez curieuse­ment à la « zadruga » des pays slaves du Sud ; la famille possédait en commun non seulement le soi, mais tous les outils, les armes et l’argent nécessaires à l’activité pro­fes­sionnelle de ses membres et acquis par eux. Chaque homme possédait en propre un seul costume, et chaque femme simplement les vêtements et les bijoux qu’elle avait reçus en cadeau de noces. Mais tous les vêtements plus précieux et les joyaux étaient considérés comme propriété indivise de la famille et ne pouvaient être portés par chacun des membres qu’avec la permission de tous. Si la famille était peu nom­breuse, elle prenait ses repas à une table commune, les femmes faisaient la cuisine à tour de rôle, et les femmes âgées étaient chargées de servir les plats. Si le cercle familial était trop large, le chef de la tribu distribuait une ration mensuelle de vivres non préparés, les répartissant avec une stricte égalité entre les diverses familles, qui se chargeaient de les préparer. Ces communautés étaient réunies par des liens étroits d’égalité, de solidarité et d’assistance mutuelle, et les patriarches avaient coutume en mourant de recommander à leurs fils de demeurer fidèles à la communauté [1].

 

La domination turque qui s’était établie en Algérie au XVIe siècle avait déjà fait de sérieuses entailles dans cette organisation sociale. Cependant ce sont les Français qui inventèrent la légende selon laquelle les Turcs auraient confisqué toute la terre au bénéfice du fisc. Seuls des Européens pouvaient imaginer une idée aussi absurde, qui est en contradiction avec tous les fondements économiques de l’Islam et des croyants. Au contraire les Turcs respectèrent généralement la propriété collective des villages et des grandes familles. Es reprirent seulement aux familles une grande partie des terres non cultivées pour les transformer en domaines d’État (beyliks) qui, sous la direction d’administrateurs locaux turcs, furent soit gérés directement par l’État avec l’aide d’une main-d’œuvre indigène, soit affermés en échange d’un bail ou de redevances en nature. En outre les Turcs profitèrent de chaque rébellion des tribus soumises et de chaque trouble dans le pays pour agrandir les domaines fiscaux par des confiscations de terrains, y fondant des colonies militaires ou bien vendant aux enchères publiques les biens confisqués, qui tombaient généralement entre les mains d’usuriers turcs ou autres. Pour échapper aux confiscations ou à la pression fiscale. beaucoup de paysans se plaçaient, comme au Moyen Âge en Allemagne, sous la protection de l’Église, qui devint ainsi propriétaire d’immenses domaines. Enfin, la répartition des propriétés en Algérie se présentait, après ces nombreuses vicissitudes, de la manière suivante : les domaines d’État comprenaient 1 500 000 hectares de terrain ; 3 000 000 d’hectares de terres non cultivées appartenaient également à l’État comme « propriété commune de tous les croyants » (bled el Islam) ; 3 000 000 d’hectares étaient la propriété privée des Berbères, depuis l’époque romaine ; en outre, sous la domination turque, 1 500 000 hectares étaient devenus propriété privée. Les tribus arabes gardaient en indivision 5 000 000 d’hectares. Quant au Sahara, il comprenait environ 3 000 000 d’hectares de terres cultivables dans le domaine des oasis, qui appartenaient soit à des domaines gérés collectivement par les grandes familles, soit à des domaines privés. Les 23 000 000 d’hectares restants étaient pratiquement déserts.

 

Après la conquête de l’Algérie, les Français firent grand bruit autour de leur œuvre de civilisation. On sait que l’Algérie, qui s’était délivrée au début du XVIIIe siècle du joug turc, était devenue un repaire de pirates infestant la Méditerranée et se livrant au trafic d’esclaves chrétiens. L’Espagne et l’Union Nord-Américaine, qui elles-mêmes à l’époque pouvaient se glorifier de hauts faits dans le domaine du trafic d’esclaves, déclarèrent une guerre sans merci aux infamies des Musulmans. La Révolution française prêcha également une croisade contre l’anarchie algérienne. La France avait donc entrepris la conquête de l’Algérie en proclamant les mots d’ordre de la lutte contre l’esclavage et de l’instauration de la civilisation. La pratique allait bientôt montrer ce qui se cachait derrière ces phrases. On sait qu’au cours des qua­rante années écoulées depuis la conquête de l’Algérie, aucun État européen n’a changé aussi souvent de régime politique que la France. A la Restauration avait succédé la révolution de Juillet et la royauté bourgeoise, celle-ci fut chassée par la révolution de Février qui fut suivie de la seconde République, du second Empire, enfin de la débâcle de 1870 et de la troisième République. La noblesse, la haute finance, la petite bourgeoisie, les larges couches de la moyenne bourgeoisie se cédaient successive­ment le pouvoir politique. Mais la politique française en Algérie demeura immuable à travers ces vicissitudes, elle resta orientée du début à la fin vers le même but : au bord du désert africain elle découvrait le centre d’intérêt de tous les bouleversements politiques en France au XIXe siècle : la domination de la bourgeoisie capitaliste et de sa forme de propriété.

 

Le 30 juin 1873, le député Humbert, rapporteur de la Commission pour le règle­ment de la situation agricole en Algérie, déclara à une séance de la Chambre : « Le projet de loi que nous proposons à votre étude n’est rien d’autre que le couronnement de l’édifice dont le fondement a été posé par une série d’ordonnances, de décrets, de lois et de senatus-consultes, qui tous ensemble et chacun en particulier poursuivent le même but : l’établissement de la propriété privée chez les Arabes. »

 

La destruction et le partage systématiques et conscients de la propriété collective, voilà le but et le pôle d’orientation de la politique coloniale française pendant un demi-siècle, quels que fussent les orages qui secouèrent la vie politique intérieure. On servait en ceci un double intérêt clairement reconnu.

 

Il fallait détruire la propriété collective surtout pour abattre la puissance des familles arabes comme organisations sociales, et briser ainsi la résistance opiniâtre contre la domination française ; cette résistance se manifestait, malgré la supériorité de la puissance militaire française, par de constantes insurrections de tribus, ce qui entraînait un état de guerre permanent dans la colonie [2].

 

En outre la ruine de la propriété collective était la condition préalable à la domi­nation économique du pays conquis; il fallait en effet arracher aux Arabes les terres qu’ils possédaient depuis un millénaire pour les confier aux mains des capitalistes français. A cet effet on jouait de cette même fiction, que nous connaissons déjà, selon laquelle toute la terre appartiendrait, conformément à la loi musulmane, aux déten­teurs du pouvoir politique. Comme les Anglais en Inde, les gouverneurs de Louis-Philippe en Algérie déclaraient « impossible » l’existence de la propriété collective des grandes familles. Sur la base de cette fiction, la plupart des terres cultivées, notam­­ment les terrains communaux, les forêts et les prairies furent déclarées pro­priété de l’État et utilisées à des buts de colonisation. On construisit tout un système de cantonnements par lequel les colons français s’installèrent au milieu des territoires indigènes, tandis que les tribus elles-mêmes se trouvèrent parquées dans un territoire réduit au minimum. Les décrets de 1830, 1831, 1840, 1844, 1845 et 1846, « légalisè­rent » ces vols de terrains appartenant aux tribus arabes. Mais ce système de canton­ne­ments ne favorisa aucunement la colonisation. Il donna simplement libre cours à la spéculation et à l’usure. La plupart du temps, les Arabes s’arrangèrent pour racheter les terrains qui leur avaient été volés, ce qui les obligea naturellement à s’endetter. La pression fiscale française accentua cette tendance. En particulier la loi du 16 juin 1851, qui proclamait les forêts domaines d’État, vola ainsi 2 400 000 hectares de pâturages et de taillis privant les tribus éleveuses de bétail de leurs moyens d’exis­tence. Cette avalanche de lois, d’ordonnances et de décrets donna lieu à une confusion indescriptible dans les réglementations de la propriété. Pour exploiter la fièvre de spéculation foncière et dans l’espoir de récupérer bientôt leurs terres, beaucoup d’indigènes vendirent leurs domaines à des Français, mais ils vendaient souvent le même terrain à deux ou trois acheteurs à la fois ; parfois il s’agissait d’un domaine qui ne leur appartenait pas en propre, mais était la propriété commune et inaliénable de leur tribu. Ainsi une société de spéculation de Rouen crut avoir acheté 20 000 hectares de terre, tandis qu’en réalité elle n’avait un titre – contestable – de propriété que pour un lot de 1 370 hectares. Une autre fois, un terrain de 1 230 hectares se réduisit après la vente et le partage à 2 hectares. Il s’ensuivit une série infinie de procès, où les tribunaux faisaient droit par principe à toutes les récla­mations des acheteurs et respectaient tous les partages. L’insécurité de la situation, la spéculation, l’usure et l’anarchie se répandaient universellement. Mais le plan du gouvernement français, qui voulait s’assurer le soutien puissant d’une masse de colons français au milieu de la population arabe, échoua misérablement. C’est pourquoi la politique française sous le Second Empire changea de tactique : le gouvernement, après avoir pendant trente ans nié la propriété collective des tribus, fut obligé, sous la pression des faits, d’en reconnaître officiellement l’existence, mais d’un même trait de plume il proclamait la nécessité de la partager de force. Le senatus-consulte du 22 avril 1863 a cette double signification : « Le gouver­nement, déclarait le général Allard au Sénat, ne perd pas de vue que le but commun de la politique est d’affaiblir l’influence des chefs de tribus et dissoudre ces tribus. De cette manière les derniers restes de féoda­lisme (!) seront supprimés, les adversaires du projet gouvernemental sont les défenseurs de ce féodalisme… L’établissement de la propriété privée, l’installations de colons français au milieu des tribus arabes… seront les moyens les plus sûrs pour accélérer le processus de dissolution des tribus [3]. »

 

Pour procéder au partage des terres, la loi de 1863 instaura des commissions particulières composées de la manière suivante : un général de brigade ou un capi­taine comme président, puis un sous-préfet, un employé des autorités militaires arabes et un fonctionnaire de l’Administration des Domaines. Ces experts tout dési­gnés des questions économiques et sociales africaines avaient une triple tâche : il fallait d’abord délimiter les frontières des territoires des tribus, puis répartir le domaine de chaque tribu entre les branches diverses des grandes familles, enfin diviser ces terrains familiaux eux-mêmes en petites parcelles individuelles. Cette expédition des généraux de brigade fut ponctuellement exécutée à l’intérieur de l’Algérie. Les commissions se rendirent sur place. Elles jouaient à la fois le rôle d’arpenteurs, de distributeurs de parcelles, et en outre, de juges dans tous les litiges qui s’élevaient à propos des terres. C’était au gouverneur général de l’Algérie de confirmer en dernière instance les plans de répartition. Dix ans de travaux difficiles des commissions aboutirent au résultat suivant : de 1863 à 1873, sur 700 propriétés des tribus arabes, 400 furent réparties entre les grandes familles. Ici déjà se trouvait en germe l’inégalité future entre la grande propriété foncière et le petit lotissement, car selon la grandeur des terrains et le nombre des membres de la tribu, chaque membre se vit attribuer tantôt des parcelles de 1 à 4 hectares, tantôt des terrains de 100 et parfois même de 180 hectares. Le partage des terres n’alla cependant pas plus loin. Malgré les généraux de brigade, les mœurs des Arabes offraient des résistances insurmontables au partage ultérieur des terres familiales. Le but de la politique française : l’établissement de la propriété privée et la transmission de cette propriété aux Français, avait donc encore une fois échoué dans l’ensemble.

 

Seule la Troisième République, régime officiel de la bourgeoisie, a trouvé le courage et le cynisme d’aller droit au but et d’attaquer le problème de front, sans s’embarrasser de démarches préliminaires. En 1873, l’Assemblée élabora une loi, dont le but avoué était le partage immédiat des terres des 700 tribus arabes en parcelles individuelles, l’introduction de la propriété privée par la force. Le prétexte de cette loi était la situation désespérée qui régnait dans la colonie. Il avait fallu autrefois la grande famine indienne de 1866 pour éclairer l’opinion publique en Angleterre sur les beaux résultats de la politique coloniale anglaise et provoquer l’institution d’une commission parlementaire chargée d’enquêter sur la situation désastreuse de l’Inde. De même, à la fin des années 1860, l’Europe fut alarmée par les cris de détresse de l’Algérie, où quarante ans de domination française se traduisaient par la famine collective et par un taux de mortalité extraordinairement élevé parmi les Arabes. On réunit une commission chargée d’étudier les causes et l’effet des lois nouvelles sur la population arabe ; l’enquête aboutit à la conclusion unanime que la seule mesure susceptible de sauver les Arabes était l’instauration de la propriété privée. En effet, la propriété privée seule permettrait à chaque Arabe de vendre et d’hypothéquer son terrain et le sauverait ainsi de la ruine. On déclara ainsi que le seul moyen de soulager la misère des Arabes qui s’étaient endettés parce que les Français leur avaient volé leurs terres et les avaient soumis à un lourd système d’impôts, était de les livrer aux mains des usuriers. Cette farce fut exposée à la Chambre avec le plus grand sérieux et les dignes membres de l’Assemblée l’accueillirent avec non moins de gravité. Les vainqueurs de la Commune de Paris triomphaient sans pudeur.

 

La Chambre invoquait surtout deux arguments pour appuyer la nouvelle loi. Les avocats du projet de loi gouvernementale répétaient sans relâche que les Arabes eux-mêmes souhaitaient ardemment l’introduction de la propriété privée. En effet ils la souhaitaient, surtout les spéculateurs de terrains et les usuriers algériens, qui avaient le plus grand intérêt à « libérer » leurs victimes des liens protecteurs des tribus et de leur solidarité. Tant que le droit musulman était en vigueur en Algérie, les propriétés des tribus et des familles restaient inaliénables, ce qui opposait des difficultés insurmontables à l’hypothèque des terres. Il fallait à présent abolir complètement l’obstacle pour laisser libre champ à l’usure. Le deuxième argument était d’ordre « scientifique ». Il faisait partie du même arsenal intellectuel où puisait l’honorable James Mill lorsqu’il étalait les preuves de sa méconnaissance du système de propriété indien : l’économie politique classique anglaise. Les disciples de Smith et de Ricardo proclamaient avec emphase que la propriété privée est la condition nécessaire de toute culture du sol intensive en Algérie, qui seule parviendrait à supprimer la famine; il est évident en effet que personne ne veut investir ses capitaux ou faire une dépense intensive de travail dans une terre qui ne lui appartient pas et dont il ne peut goûter seul les produits. Mais les faits parlaient un autre langage. Ils démontraient que les spéculateurs français se servaient de la propriété privée, instaurée par eux en Algérie, à de tout autres fins qu’à une culture plus intensive et à une meilleure exploi­tation du sol. En 1873, sur les 400 000 hectares de terres appartenant aux Français, 120 000 hectares étaient aux mains de compagnies capitalistes, la Compagnie Algérienne et la Compagnie de Sétif ; celles-ci, loin de cultiver elles-mêmes les terres, les affermaient aux indigènes, qui les cultivaient selon les méthodes tradi­tionnelles. Un quart des propriétaires français restants se désintéressaient égale­ment de l’agriculture. Il était impossible de susciter artificiellement des investisse­ments de capitaux et des méthodes intensives de culture, comme il est impossible de créer des conditions capitalistes à partir de rien. C’étaient là des rêves nés de l’imagination avide des spéculateurs français et de la confusion doctrinale de leurs idéologues, les économistes classiques. Abstraction faite des prétextes et des ornements par lesquels on voulait justifier la loi de 1873, il s’agissait simplement du désir non dissimulé de dépouiller les Arabes de leur terre, qui était la base de leur existence. Malgré toute la pauvreté de l’argumentation et l’hypocrisie manifeste de sa justification, la loi qui devait ruiner la population algérienne et anéantir sa prospérité matérielle fut votée à la quasi-unanimité le 26 juillet 1873.

 

Cependant cette politique de brigandage devait échouer avant longtemps. La Troisiè­me République ne sut pas mener à bien la difficile politique qui consistait à substituer d’un coup aux liens familiaux communistes ancestraux la propriété bourgeoise privée. Le Second Empire y avait également échoué. En 1890, la loi de 1873, complétée par celle du 28 avril 1887, ayant été appliquée pendant dix-sept ans, on avait le résultat suivant : on avait dépensé 14 millions de francs pour aménager 1 600 000 hectares de terres. On calculait que cette méthode aurait dû être poursuivie jusqu’en 1950 et qu’elle aurait coûté 60 millions de francs supplémentaires. Cependant, le but, qui était de supprimer le communisme tribal, n’aurait pas encore été atteint. Le seul résultat que l’on atteignit incontestablement fut la spéculation foncière effrénée, l’usure florissante et la ruine des indigènes.

 

Puisqu’on avait échoué à l’établissement par la force de la propriété privée, on tenta une nouvelle expérience. Bien que dès 1890, les lois de 1873 et de 1887 aient été étudiées et condamnées par une commission instituée par le gouvernement général d’Algérie, sept ans s’écoulèrent avant que les législateurs des bords de la Seine eussent le courage d’entreprendre une réforme dans l’intérêt du pays ruiné. La nouvelle politique abandonnait le principe de l’instauration forcée de la propriété privée à l’aide de méthodes administratives. La loi du 27 février 1897 ainsi que l’instruction du gouvernement général d’Algérie du 7 mars 1898 prévoient que l’instauration de la propriété privée se fera surtout à la demande des propriétaires ou des acquéreurs [4].

 

Cependant certaines clauses permettaient à un seul propriétaire l’accession à la propriété privée sans qu’il ait besoin du consentement des copropriétaires du sol ; en outre, à tous moments, la pression de l’usurier pouvait s’exercer sur les propriétaires endettés pour les pousser à l’accession « volontaire » à la propriété ; ainsi la nouvelle loi offrait des armes aux capitalistes français et indigènes pour poursuivre la désintégration et le pillage des territoires des tribus et des grandes familles.

 

La mutilation de l’Algérie dure depuis quatre-vingts ans; les Arabes y opposent aujourd’hui d’autant moins de résistance qu’ils sont, depuis la soumission de la Tunisie en 1881 et plus récemment du Maroc, de plus en plus encerclés par le capital français et lui sont livrés pieds et poings liés. La dernière conséquence de la politique française en Algérie est l’émigration massive des Arabes en Turquie d’Asie [5].

 

Algerie_YT88 

 

Notes:


[1] « Presque toujours le père de famille en mourant recommande à ses descendants de vivre dans l’indivision, suivant l’exemple de leurs aïeux : c’est là sa dernière exhortation et son vœu le plus cher. » (A. Hanotaux et A. Letourneux, La Kabylie et les coutumes kabyles, 1873, tome 2, Droit civil, pp. 468-473.) Les auteurs ont le front de faire précéder cette description du commentaire suivant : « Dans la ruche laborieuse de la famille associée tous sont réunis dans un but commun, tous travaillent dans un intérêt général mais nul n’abdique sa liberté et ne renonce à ses droits héréditaires. Cher aucune nation on ne trouve de combinaison qui soit plus près de l’égalité et plus loin du communisme ! »
[2] « Nous devons nous hâter – déclara le député Didier, rapporteur de la Commission à une séance de la Chambre en 1851 – de dissoudre les associations familiales, car elles sont le levier de toute opposition contre noire domination. »
[3] Cité par Kowalesky, op. cit., p. 217. Comme on le sait, il est d’usage en France, depuis la Révolution de stigmatiser toute opposition au gouvernement comme une apologie ouverte ou indirecte du « féodalisme ».
[4] Cf. G. K. Anton, Neuere Agrarpolitik in Algerien und Tunesien, Jahrbuch für Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft, 1900, p. 1341 et suiv.
[5] Dans son discours du 20 juillet 1912 devant la Chambre des Députés, le rapporteur de la commission pour la réforme de l’indigénat (c’est-à-dire de la justice administrative) en Algérie, Albin Rozet, lit état de l’émigration de milliers d’Algériens dans le district de Sétif. Il rapporta que l’année précédente, en un mois, 1 200 indigènes avaient émigré de Tlemcen. Le but de l’émigration est la Syrie. Un émigrant écrivait de sa nouvelle patrie : « Je me suis établi maintenant à Damas et je suis parfaitement heureux. Nous sommes ici, en Syrie, de nombreux Algériens, émigrants comme moi ; le gouvernement nous donne une terre ainsi que les moyens de la cultiver. » Le gouvernement d’Algérie lutte contre l’émigration de la manière suivante : il refuse les passeports (voir le Journal Officiel du 21 mai 1912, p. 1594 et suiv.).

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1 août 2016 1 01 /08 /août /2016 11:24
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Plusieurs lettres sont datées du 24 novembre 1917. Dans l'une Rosa Luxemburg indique qu'elle l'a fait sortir clandestinement. Peut-être est-ce le cas des autres courriers. Elle peut donc être un peu plus longue et précise. Nous publions ici les extraits concernant la Révolution d'Octobre.

Nous sommes environ quinze jours après le 17 octobre, calendrier russe de l'époque (cela correspond aujourd'hui au 7 novembre). Elle écrit à ses principaux interlocuteurs politiques. Le contenu des lettres est semblable, dans le fond et parfois même dans la reprise des expressions.

A ce moment précis, Rosa Luxemburg ne pense pas que la révolution puisse se maintenir. Non pas du fait de la révolution elle-même, mais du fait de la situation générale et avant tout du manque de soutien des partis sociaux-démocrates dans les autres pays occidentaux.

Elle est convaincue cependant que cela constituera un jalon essentiel dans l'histoire mondiale et que les bouleversements suivront.

Rosa Luxemburg et la Révolution d'Octobre (2) - Les lettres du 24 novembre 1917

24 novembre 1917 – Luise Kautsky :

 

... Est-ce que tu te réjouis pour ce qui concerne les Russes ? Evidemment, ils ne pourront pas se maintenir dans ce sabbat qui règne aujourd’hui – non pas parce que les statistiques témoignent d’un état de développement si arriéré en Russie comme le montre ton époux si malin, mais parce que la social-démocratie dans les pays hautement développés de l’Occident se compose de lamentables lâches qui – regardant calmement le spectacle - vont laisser les Russes agonir. Mais il vaut mieux un tel déclin que « de rester en vie pour la patrie », c’est un événement d’importance historique mondiale dont la trace ne disparaîtra pas dans le néant. J’attends encore de grandes choses dans les prochaines années, j’aimerais seulement ne pas admirer l’évolution de l’histoire mondiale de derrière les barreaux …

 

24 novembre 1917 – Franz Mehring :

 

En politique, il en va pour vous certainement comme pour moi. Je m’empare impatiemment de tout journal nouvellement paru, pour voir les nouvelles de Saint- Petersbourg, mais on ne  comprend pas plus pour autant ce qui se passe. C’est malheureusement presque exclu que les camarades de Lénine se maintiennent au pouvoir dans ce terrible chaos et devant l’indifférence des masses en occident. Mais leur tentative est déjà historique en soi.

 

24 novembre 1917 – Clara Zetkin :

 

Ma chère Klara ! Je t’écris ce courrier en utilisant une possibilité de sortir cette lettre, donc n’y fais pas référence dans ta prochaine lettre. …

La petite guerre des « Indépendants » avec le courant de Scheidemann me dégoûte. Je ne suis vraiment plus en état de lire les comptes rendus de victoire des prêches de campagne des Vogtherr, Geyer et Dittmann, surtout quand je m’imagine ces personnages. Comme ils se sont conduits de manière lamentable et ridicule dans cette triste affaire Michaelis (à propos des événements de Wilhemshaven). C’était à hurler.

Que le diable les emporte tous. Mais je reste malgré tout positive par rapport à l’ensemble de cette situation, parce que je suis convaincue maintenant qu’un grand bouleversement est inévitable dans toute l’Europe – surtout si la guerre dure encore longtemps -, et c’est plus que vraisemblable.

Les événements en Russie sont d’une grandeur et d’un tragique magnifique. Naturellement,  face à ce chaos inextricable les camarades de Lénine ne peuvent pas vaincre, mais leur tentative constitue déjà un fait historique d’importance mondiale et un véritable «  jalon »  bien différent de cet autre « jalon » posé par le bienheureux Paulus [Singer], à la fin de l’effroyable Congrès du parti allemand. Je suis persuadée que les nobles prolétariens allemands, de même que les Français et les Anglais laisseront tranquillement mourir les Russes. Mais dans quelques années, les choses prendront un tout autre tour, et la lâcheté et la faiblesse ne seront d’aucune aide. Du reste, je prends tout cela avec calme et sérénité. Plus la banqueroute généralisée prendra des  dimensions gigantesques et durera, plus on en reviendra à des considérations élémentaires qui sont loin des normes communément admises. S’énerver contre toute une humanité est ridicule, il faut considérer et étudier les choses avec le calme d’un naturaliste. Mais je suis seulement curieuse de savoir si j’admirerai cela de derrière les barreaux. …

Ces lettres sont publiées aux pages 328 à 332 des Gesammelte Briefe, Tome 5, chez Dietz Verlag. Traduction : Dominique Villaeys-Poirré - 1er août 2016. Merci pour toute amélioration.

24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 12:38
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Le 7 novembre (25 octobre pour le calendrier en vigueur en Russie), le courant bolchévique chasse le gouvernement provisoire, les soviets deviennent la forme du pouvoir politique en Russie. Une dizaine de courriers de Rosa Luxemburg ont pu être conservés  évoquant  les tout débuts de la Révolution d’Octobre.

Voici les premières lignes qu’elle consacre à la Révolution d’octobre dans deux courriers des 12 et 15 novembre 1917. On y lit déjà deux constantes : son enthousiasme et un certain pessimisme sur la possibilité de réussite  de la Révolution. Mais aussi la réflexion que cela suscite chez elle concernant le mouvement en Allemagne, avec la critique du courant de Kautsky et la deuxième Internationale.

 

12 novembre 1917 – Marta Rosenbaum :

 

Depuis une semaine environ, toutes mes pensées vont vers Saint-Pétersbourg, et chaque matin et chaque soir, je m’empare impatiemment des journaux fraîchement sortis mais les nouvelles sont malheureusement trop brèves et confuses. On ne peut cependant escompter une réussite durable, mais le mouvement vers une prise du pouvoir est déjà un camouflet pour la social-démocratie ici et pour l’Internationale endormie. Kautsky n’a pas d’autre idée que de montrer statistiquement que les conditions sociales règnant en Russie ne sont pas mûres pour la dictature du prolétariat ! C’est vraiment un digne "théoricien" du Parti social-démocrate indépendant ! Il a simplement oublié qu’en 1789 et aussi en 1793, statistiquement, la France était encore moins mûre pour prendre le pouvoir sur la bourgeoisie … Par bonheur, depuis longtemps, l’histoire ne se déroule pas selon les recettes théoriques de Kautsky, nous espérons donc le meilleur de cet événement.

 

 

15 novembre 1917 – Mathilde Wurm :

 

« Mon cœur bat à tout rompre pour les Russes, je n’espère pas malheureusement de victoire des Léninistes, mais malgré tout – une défaite comme celle-ci est pour moi préférable « à rester en vie pour la patrie » …

 

 

Traduction : Dominique Villaeys Poirré - 24 juillet 2016

Source : Gesammelte Briefe - Dietz Verlag - P 319 et 321

Rosa Luxemburg et la Révolution d’Octobre – Premières lignes de prison de Rosa Luxemburg : « Depuis une semaine environ, toutes mes pensées vont vers Saint-Pétersbourg … »

Le contexte de ces lettres

 

. Quand éclate la Révolution d’octobre, Rosa Luxemburg est emprisonnée.

 

C’est son cinquième emprisonnement. En février 1915, elle était sortie d’un emprisonnement d’une année. Elle participe cependant à la fameuse manifestation contre la guerre du 1er  mai 1916 et est alors emprisonnée en juillet 1916 en rétention, sans procès. D’abord enfermée à Wronke, elle est transférée brutalement à la prison de Breslau. Les conditions y sont extrêmement difficiles, isolement géographique, prison très sécuritaire, typique des constructions carcérales du XIXème siècle, enfermement sans date prévisible de fin, et guerre dans son moment le plus intense et où elle voit disparaître beaucoup de proches.

 

Ainsi au moment-même où éclate la Révolution d’Octobre, pratiquement jour pour jour, disparaît Hand Diefenbach, un ami très cher, jeune médecin, socialiste contre la guerre, mort au front : elle apprend cette nouvelle le 10 novembre 1916. Les lettres de ce ces mois de novembre - décembre sont donc un mélange de récit de son quotidien imprégné de lecture, de réflexion, de réaction à la mort de Hans Diefenbach et au milieu de tout cela de ses réaction à la Révolution d’Octobre.

 

. Rosa Luxembug est bien entendu très isolée.

 

Les visites qu’elle peut recevoir sont limitées : ce sont essentiellement Marta Rosenbaum, Mathilde Jacob, deux femmes politisées certes mais elle ne peut recevoir de militants et camarades de son courant, donc discuter et réfléchir avec eux. Rappelons aussi que Liebknecht est emprisonné comme d’autres Spatakistes. Pour les courriers, beaucoup doivent sortir clandestinement. Elle est limitée par le nombre de lettres autorisé, la censure, les destinataires admis et même le manque de papier.

 

. Presse et connaissance du mouvement ouvrier russe

 

Mais elle peut lire la presse.  Et sa très bonne connaissance du mouvement ouvrier en Russie, son action au sein du mouvement polonais au quotidien depuis 1893, son expérience de la révolution de 1905 lui permettent une analyse plus fine que nombre de militants en liberté. C’est donc dans ces conditions que Rosa Luxemburg apprend la prise du pouvoir par le courant bolchévique, qu’elle analyse les événements et c’est avec cet-arrière plan en tête que nous devons lire les lettres conservées

13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 10:25
La morsure des fauves impérialistes est mortelle ! Sur mediapart. Quand Rosa Luxemburg fait le lien le plus étroit entre colonialisme, la guerre de 14/18 et l'impérialisme. Putumayo, Héréros, bataille de la Somme.La morsure des fauves impérialistes est mortelle ! Sur mediapart. Quand Rosa Luxemburg fait le lien le plus étroit entre colonialisme, la guerre de 14/18 et l'impérialisme. Putumayo, Héréros, bataille de la Somme.La morsure des fauves impérialistes est mortelle ! Sur mediapart. Quand Rosa Luxemburg fait le lien le plus étroit entre colonialisme, la guerre de 14/18 et l'impérialisme. Putumayo, Héréros, bataille de la Somme.

Repris sur mediapart . https://blogs.mediapart.fr/lancetre/blog/250616/la-morsure-des-fauves-imperialistes-est-mortelle https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/30/The_Putumayo_-_the_devil's_paradise,_travels_in_the_Peruvian_Amazon_Region_and_an_account_of_the_atrocities_committed_upon_the_Indians_therein_%281913%29_%2814782203995%29.jpg Source: http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=205

____________________________________

 

L’actuelle guerre mondiale est un tournant dans le parcours de l’impérialisme.

 

Pour la première fois, les bêtes féroces [1] que l’Europe capitaliste avait lâchées sur tous les autres continents ont fait irruption d’un seul bond en plein milieu de l’Europe. Un cri d’effroi parcourut le monde lorsque la Belgique, ce précieux petit bijou de la civilisation européenne, ainsi que les plus vénérables monuments culturels du Nord de la France, volèrent en éclats sous le choc d’une force de destruction aveugle.

 

Le « monde civilisé » qui avait observé avec flegme ce même impérialisme lorsqu’il vouait des dizaines de milliers de Héréros à la fin la plus atroce, et qu’il remplissait le désert du Kalahari des cris déments d’hommes assoiffés et des râles de moribonds [2] ; lorsqu’il torturait jusqu’à la mort, en l’espace de dix ans, quarante mille hommes sur le Putumayo par l’entremise d’une bande de chevaliers d’industrie européens et que le reste du peuple fut battu à en être infirme [3] ; lorsqu’en Chine, il abandonnait une civilisation vieille comme le monde à la soldatesque européenne pour qu’elle soit mise à feu et à sang et subisse toutes les horreurs de la destruction et de l’anarchie ; lorsqu’il étranglait la Perse, impuissante, avec le nœud coulant toujours plus resserré de la tyrannie étrangère ; lorsqu’à Tripoli il a courbé les Arabes sous le joug du capital par le feu et par l’épée tandis que leur civilisation et leurs habitations étaient laminées - ce « monde civilisé » prend seulement conscience aujourd’hui que la morsure des fauves impérialistes est mortelle, que leur souffle est infâme.

 

Il ne l’a remarqué que lorsque les fauves ont enfoncé leurs griffes acérées dans le sein de leur propre mère, la civilisation bourgeoise européenne.

 

Et encore, cette découverte perce-t-elle avec réticence sous la forme distordue de l’hypocrisie bourgeoise, qui veut que chaque peuple ne reconnaisse l’infamie que dans l’uniforme national de son adversaire.

 

« Les barbares allemands ! » - comme si tout peuple qui se prépare au meurtre organisé ne se transformait pas à l’instant même en une horde de barbares.

 

« Les horreurs des cosaques ! » - comme si la guerre n’était pas en soi la plus grande des horreurs, comme si l’exaltation de la boucherie humaine présentée comme un héroïsme dans un journal socialiste à destination de la jeunesse n’était pas un bouillon de culture d’esprit cosaque !

 

[1] Lire la description du capitalisme comme « bête féroce », p. 75 dans la même édition.

 

[2] Les troupes allemandes mènent de 1904 à 1908 une guerre d’extermination contre la population héréro dans le Sud-Ouest africain allemand, colonie établie en 1884 et qui correspond à l’actuelle Namibie. Le lieutenant-général Lothar von Trotha (1848-1920), en charge des opérations militaires en 1904, avait donné des ordres explicites visant à la liquidation de toute la population, notamment en canalisant les soldats défaits, mais aussi les familles, dans le désert du Kalahari après en avoir fait empoisonner les points d’eau. On estime qu’au cours de ces quelques années, la population héréro a chuté de 80 000 à 15 000 individus — Lire aussi Rosa LUXEMBURG, Introduction à l’économie politique, Marseille, Agone & Smolny, 2009, note 13 p. 329.

 

[3] Référence au véritable asservissement par la force de travailleurs pour le caoutchouc dans le bassin de l’Amazone au début du xxe siècle, et notamment sur la rivière Putumayo en Colomb

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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 18:25
Rosa Luxemburg - Une sculpture de Nicolas Milhé. "C’était une grande penseuse, un personnage magnifique, révolutionnaire et pacifiste" ...

Nicolas Milhé, Rosa Luxemburg © Fabrice Gousset.

Nicolas Milhé, Rosa Luxemburg © Fabrice Gousset.

Avec sa sculpture Rosa Luxemburg, Nicolas Milhé devient le 7e lauréat du Prix Maif et réaffirme la dimension politique qui irrigue son travail. D’une facture classique, la sculpture qui connaîtra donc une version en bronze, présente la célèbre militante communiste sous les traits d’une femme d’aujourd’hui, col boutonné et pantalon taille haute.

 

Alexandrine Dhainault : Pourquoi avoir choisi de rendre hommage à Rosa Luxemburg ?

 

Nicolas Milhé : C’est d’abord un personnage fascinant, une grande figure de l’internationalisme. Je suis étonné finalement du peu de gens qui la connaissent. C’était une grande penseuse, un personnage magnifique, révolutionnaire et pacifiste, qui a été assassiné au moment de la guerre, comme Jaurès en France. Je me suis d’abord intéressée à elle par ses lettres écrites en prison qui sont d’une beauté hallucinante. C’était déjà le nœud de mon exposition « tsvi-tsvi » à la Galerie melanieRio à Nantes en 2014. Le « tsvi-tsvi », c’est le chant de la mésange que Rosa Luxemburg imitait depuis sa cellule pour attirer les oiseaux. Je ne suis pas tant rentré dans son histoire par la voie militante mais plutôt par la poésie de ces courriers. Je me suis penché ensuite sur son parcours politique. Dans mon exposition « Spartacus » au Printemps de septembre à Toulouse, je l’avais aussi également choisie comme figure tutélaire, en référence à la Ligue spartakiste, le groupe révolutionnaire qu’elle avait fondé. J’y représentais une immense usine un peu mortuaire avec des cloches suspendues. Rosa Luxemburg représente un tournant du début du XXe siècle en Europe et dans le monde. Pour moi, elle fait partie des personnages qui auraient pu changer le cours de l’histoire. Peu récompensée au final puisque assassinée par ses petits camarades du SPD, l’équivalent des socialistes d’aujourd’hui, qui étaient déjà des traîtres (Rires) ! J’aime convoquer des figures importantes comme elle dans mon travail.

 

À travers le choix d’une tenue contemporaine, Rosa Luxemburg est devenue une jeune fille un peu lisse, presque sage et tendance. C’est une démarche assez iconoclaste.

 

N.M : Non, pas du tout, pour moi, c’était un hommage à sa beauté. C’est une femme qui est morte jeune, une très belle femme, un peu plus tassée que la belle Sophie qui a servi de modèle, mais j’ai fait un casting très honnête !

 

 

Un casting ?

 

N.M : Oui, un casting sauvage. Je cherchais quelqu’un qui pouvait lui ressembler dans l’allure. C’est une jeune architecte qui a servi de modèle. Je l’ai scannée puis les marbriers d’art ont assuré les finitions. Je voulais ramener Rosa Luxemburg vers nous. L’habiller de manière contemporaine, c’est un anachronisme, un hommage à la fois à mon modèle et aux pensées de Rosa Luxemburg. Je ne suis pas dans la nostalgie, mais je voulais lui donner une sorte d’immortalité qui serait renouvelée. Je ne suis pas un sculpteur sur marbre. J’arrive à la sculpture grâce à un procédé de scan 3D où il n’y a pas de triche. Je joue avec un modèle vivant et un système de sculpture qui est une empreinte de la réalité.

 

En quoi le passage au bronze pouvait t’intéresser ?

 

N.M : Il y avait déjà un côté « art officiel » dans ma première version en marbre. Là, elle va prendre une dimension un peu plus « espace public ». Dans les deux cas, j’adopte une certaine position classique. Il y a un jeu temporel dans la forme et la manière de faire de la sculpture. L’anachronisme vient aussi de l’hyper technologie que je voulais contrebalancer par la facture très traditionnelle de la statuaire en bronze. Il y a finalement une suite logique.

 

http://www.zerodeux.fr/specialweb/prix-maif-nicolas-milhe/

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009