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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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Nous avons été avertis de la présence de publicités sur le blog. Elles sont particulièrement aggressives. Cela nous est imposé sans concertation par notre hébergeur. C'est une grave remise en cause de notre travail.  Nous avons le choix entre prendre une option payante, migrer. Nous continuons à animer ce blog, l'un des seuls en langue française et même au-delà à fournir un travail scientifique régulier. Car il est fréquenté quotidiennement. Aussi, nous vous remercions de rester fidèle à ce travail. Vous pouvez utiliser un bloqueur de publicités comme adblock.  c.a.r.l.
Parallèlement, vous pouvez consulter  et si possible vous abonner à notre nouveau site où nous continuons notre travail de recherche, de publication d'inédits et où nous reprenons les articles les plus importants du blog:

14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 19:14
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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 18:10
Cerises et Grenades. D’après les textes de Louise Michel, Rosa Luxembourg et Angela Davis au Chok Théâtre, Saint-Etienne du 18 au 20 janvier 2017

Mise en scène, Anaïs Cintas. Avec Sabrina Lorre, Marie-Audrey Simoneau, Jessica Jargot

D’après les textes de Louise Michel, Rosa Luxembourg et Angela Davis
Au Chok Théatre
24, rue Bernard Palissy

Mise en scène Anaïs Cintas
Avec Sabrina Lorre, Marie-Audrey Simoneau, Jessica Jargot
Production Compagnie les Montures du Temps

Tarif unique : 10 €

Cerises et Grenades s’empare des procès de Louise Michel, Rosa Luxemburg et Angela Davis pour offrir une tribune à leurs idées, à leur combat. Trois femmes qui paient de leur liberté personnelle pour avoir voulu la liberté de l’humanité toute entière.

Trois femmes qui n’incarnent pas seulement des femmes constantes et révolutionnaires, mais qui sont également la voix de millions d’êtres humains, femmes et hommes, assoiffées de liberté, de justice et de paix, refusant de se taire, s’organisant et se soulevant contre l’oppression d’où quelle vienne.

Les voix se mêlent et s’entrecroisent. Entre procès et intimité, la langue déstructurée, telle une partition, fuse et botte en touche.

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26 décembre 2016 1 26 /12 /décembre /2016 11:23
1893 - 1896 : les premiers articles de Rosa Luxemburg contre le nationalisme

Ci-dessous la liste des articles parus entre 1893 et 1896. Ils sont majeurs et portent sur la Pologne et la Turquie. Ils constituent les prémisses des analyses contre le nationalisme de Rosa Luxemburg

(Cet article est en cours de rédaction).

 

 

1. Compte-rendu adressé au IIIème Congrès socialiste international des travailleurs de Zurich sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate dans la Pologne russe 1889 - 1893

 

Texte non signé par Rosa Luxemburg (il est présenté par la rédaction du journal "Sprawa Robotnicza", organe du SDKP récemment créé par son courant) mais une indication de sa part montre qu'elle y a très largement contribué.

Sur le blog, traduction inédite (Dominique Villaeys-Poirré, 2015):

 

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2015/12/rosa-luxemburg-rapport-adresse-au-iiieme-congres-socialiste-des-travailleurs-zurich-1893-sur-l-etat-et-le-developpement-du-mouvement

 

2. Nouveaux courants au sein du mouvement socialiste polonais en Allemagne et Autriche.

 

Paru dans "Die neue Zeit", 14ème année 1895-1896

 

3. Le social-patriotisme en Pologne

 

Paru dans "Die neue Zeit", 14ème année 1895-1896

Lire la traduction française de la résolution au Congrès de L'Internationale de Londres contenue dans cet article sur :

 

https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1896-07-la-question-polonaise-au-congres-international-de-londres/

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2016/02/rosa-luxemburg-le-social-patriotisme-en-pologne-die-neue-zeit-juillet-1896-introduction.html

 

4. A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise

 

Paru dans Vorwärts N° 172, 25 juillet 1896

 

5. Les combats nationaux en Turquie et la social-démocratie

 

3 articles parus dans La Sächsische Arbeiter-Zeitung N° 234 - 235 - 236, les 8, 9 et 10 octobre 1896

Texte en français sur :

 

http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/01/rosa-luxemburg-social-democratie-et.html

 

6. A propos de la politique orientale du "Vorwärts"

 

Dans La Sächsische Arbeiter-Zeitung, N° 273, 25 novembre 1896

A ces articles, il faut ajouter.

 

L’année 1793 ! Article paru dans la « Sprawa Robotnicza », juillet 1893

·  Quelles sont les origines du 1er mai ? (1894)

 

Ils sont disponibles sur le site du Collectif Smolny ; http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=982

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 22:15

rosa-luxemburg

Le Séminaire de traduction a lieu tous les lundis et entame sa douzième séance. Il regroupe essentiellement des jeunes, germanistes, germanophones ou ne parlant pas l'allemand et nous traduisons dans une démarche collective et exigeante, mais aussi sensible et à l'écoute. C'est une expérience très agréable et réellement enrichissante comme nombre des rencontres que mon travail sur Rosa Luxemburg a pu me permettre de vivre.

Nous abordons notre quatrième texte, l'un de ceux qui me sont les plus chers. Begründung des Antrages zur Marokkoresolution Rosa Luxemburg y tente d'infléchir la position du parti social-démocrate, qui dans sa résolution contre la guerre oublie tout autant les guerres coloniales (Nous sommes en 1911 en pleine affaire marocaine") que ce que signifie le colonialisme d'exploitation et d'oppression pour les peuples des pays colonisés.

Ci-dessous la présentation sur le site "Les armes de la  critique" du séminaire. Chacun est bienvenu.

 

Séminaire de traduction de Rosa Luxemburg

http://adlc.hypotheses.org/seminaires/seminaire-de-traduction-de-rosa-luxemburg

 

L’objectif du séminaire est de réunir chaque semaine un groupe de germanistes afin de traduire un ensemble de textes de Rosa Luxemburg, n’ayant de préférence jamais été traduits en français, dans la perspective de contribuer à l’édition des Œuvres Complètes de Rosa Luxemburg chez Smolny. Ce travail de traduction sera l’occasion de discuter la pensée politique de Luxemburg dans ses dimensions historique, philosophique et économique. Sous réserve de modification ultérieure, nous étudierons essentiellement des textes concernant le colonialisme et l’impérialisme.

Pour chaque séance, deux personnes seront chargées de préparer la traduction d’un texte ou d’un extrait de texte de Luxemburg et soumettront leur traduction à l’ensemble des participants du séminaire. Tous les germanistes intéressés par la philosophie, la politique, l’histoire ou l’économie et souhaitant collaborer à cette entreprise de traduction sont les bienvenus.

Tous les lundis, de 16h à 17h45 en salle Séminaire (département de philosophie, 45 rue d’Ulm), à partir du 3 octobre (vous pouvez naturellement nous rejoindre en cours d’année).

 

Contact: alice.vincent@ens.fr et ulysse.lojkine@ens.fr

 

Séances :

  • 3 octobre : début de la traduction du discours « Dem Weltkrieg entgegen » (1911)
  • 10 octobre : suite sur le même texte
  • 17 octobre : suite, discussion sur les textes suivants
  • 24 octobre : fin de la traduction du discours
  • 31 octobre : début de la traduction du texte « Um Marokko » (1911)
  • 7 novembre : suite sur le même texte
  • 14 novembre : idem
  • 21 novembre : présentation par le groupe Smolny de leur traduction du texte « Kleinbürgerliche oder proletarische Weltpolitik ? » (article paru dans le Leipziger Volkszeitung le 19 août 1911)
  • 28 novembre : reprise de la traduction de « Um Marokko »
  • 5 décembre : fin de la traduction de « Um Marokko »
  • 12 décembre : début de la traduction du discours « Begründung des Antrages zur Marokkoresolution » (1911)

Liens utiles :

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 21:45
A propos de Cuba et les Etats-Unis, lire "Le prix d'une victoire", article de Rosa Luxemburg sur la guerre hispano-américaine et les débuts de l'impérialisme américain.

LE PRIX D’UNE VICTOIRE – Leipziger Volkszeitung – 19 décembre 1898

 

Les négociations de paix entre l’Espagne et les Etats-Unis ont scellé la victoire de l’Union. L’Union nord-américaine reçoit un territoire de 4OO OOO km2 avec une population de 12 millions d’habitants, dont 7 millions de race jaune et un million de race noire.

 

Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haut : l’argent.

 

Dès après l’explosion du Maine, le caractère inéluctable de la guerre est apparu clairement à chacun dans l’Union et les préparatifs de guerre ont été rapidement entamés. Aussitôt, le Congrès donna, le 8 mars, son accord pour engager un crédit de 50 millions de dollars pour la « défense nationale », mais ce crédit fut rapidement épuisé, en l’espace de quelques semaines. Les Etats-Unis dépensèrent 18 millions de dollars pour l’acquisition d’une flotte de 101 bâtiments. Certains croiseurs comme le « Haward » ou le « Yale » revinrent chacun, pour chaque jour de guerre à  2OOO dollars, et le « Saint-Louis » et le « Saint-Paul » à 25OO dollars. Tout aussi onéreux étaient les canons de la marine, puisque chaque boulet de 13 revenait à 500 dollars et chaque boulet de canon de 8 mm à 134 dollars

 

Les achats nécessaires au renouvellement complet du stock de munitions utilisées par la flotte occasionnèrent une dépense de 65 millions de dollars. La destruction de la flotte espagnole au large de Manille par l’Amiral Dewey a coûté un demi-million de dollars, celle de la flotte de Cevera de même, tandis que les pertes de l’Espagne en bâtiments au large de Santiago devraient se chiffrer aux alentours des 16,5 millions de dollars.

 

De plus, 125 OOO hommes ont été appelés sous les drapeaux dès le début de la guerre entraînant le quintuplement du budget des armées.

 

En tout, les dépenses de l’Union pour son armée et sa flotte durant toute la guerre ont atteint 1 25O OOO dollars par jour, alors qu’elles se montent à 25O OOO en temps de paix..

 

Le crédit de 2O millions de dollars approuvé en mars par le Congrès a donc été très rapidement épuisé et les crédits se sont succédés si bien que la somme allouée se monte au total à 361 788 dollars. Quand il s’est agi de voter ces crédits, le Congrès patriotique, où l’influence discrète du trust de l’industrie sucrière joue un grand rôle, l’a fait avec toujours le plus grand enthousiasme. Mais il fallait bien aussi que ces crédits soient couverts par des liquidités. Et qui allait payer, si ce n’est  la grande masse du peuple des Etats-Unis.

 

Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait en trouver encore 200 millions et le gouvernement des Etats-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

 

La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre. Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche.

 

Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première.

 

Avec l’annexion des Philippines, les Etats-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale. Au principe défensif de la doctrine Monroe succède une politique mondiale offensive, une politique d’annexion de territoires se trouvant sur des continents étrangers. Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, elle est impliquée dans tous les grands problèmes mondiaux et soumise au risque de nouvelles guerres. L’ère du développement interne et de la paix est terminée et une nouvelle page s’ouvre sur laquelle l’histoire pourra inscrire les événements les plus inattendus et les plus étranges.

 

Dès maintenant, l’Union nord-américaine doit procéder à une réorganisation de fond de son armée pour défendre les nouveaux territoires qu’elle a acquis. Jusqu’à présent, elle disposait d’une armée modeste (30 OOO hommes dont 12 OOO pour l’infanterie, 6OOO pour la cavalerie, 4OOO pour l’artillerie, 8OOO fonctionnaires et 6O batteries) et d’une flotte d’importance secondaire (81 bâtiments représentant un tonnage de 230 OOO tonnes, 18 amiraux, 12 OOO matelots et 75O mousses.)

 

Il lui faut à présent procéder à une augmentation énorme de son armée de terre et de sa flotte. A Cuba et à Porto Rico, il lui faudra entretenir au minimum 40 à 50 OOO hommes et au moins autant aux Philippines. En bref, l’Union devra certainement augmenter les effectifs de son armée permanente pour les porter à 15O OOO voire 2OO OOO hommes. Cependant, une telle armée ne pourra pas être constituée sur la base du système actuellement en vigueur aux Etats-Unis. Aussi passera-t-on probablement au système européen du service militaire et de l’armée permanente dans les délais les plus brefs ; ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste.

 

De même la flotte américaine ne pourra pas en rester à ses modestes dimensions actuelles. Les Etats-Unis doivent s’imposer maintenant aussi bien sur l’Océan Atlantique que sur l’Océan Pacifique. Ils se voient donc contraints de rivaliser avec les puissances européennes et surtout avec l’Angleterre et devront donc très bientôt constituer une flotte de tout premier rang. En même temps que la politique mondiale, entrent aussi aux Etats-Unis ses jumeaux inséparables : le militarisme et les intérêts maritimes. L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles.

 

Non seulement l’organisation militaire mais aussi la vie économique et la vie intérieure vont être profondément modifiées par les conséquences de cette guerre. Soit les nouveaux territoires ne seront pas intégrés comme pays membres de l’Union avec les mêmes droits et alors les Etats-Unis qui étaient édifiés sur une base démocratique se transformeront en Etat tyran. Et l’on peut avoir une petite idée de la façon dont cette domination va s’exercer en se rappelant les premières années qui ont suivi la Guerre de Sécession où les Etats du Sud étaient gouvernés par ceux du Nord et soumis à un régime sans scrupule de pilleurs (carpet-badgeur). Il n’est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment les fondements de la démocratie sont progressivement remis en question laissant place à la corruption politique.

 

Soit les territoires seront intégrés à l’Union et au Congrès en tant qu’Etat avec les mêmes droits  que les autres. Mais on peut se demander quelles conséquences cet afflux d’un courant si profondément différent aura sur la vie politique américaine ; seuls les Dieux peuvent répondre à cette question. La question peut aussi être aisément formulée comme le fit Carlile (l’ancien secrétaire au Trésor de Cleveland) dans le magazine Harper : « La question n’est pas de savoir ce que nous ferons des Philippins, mais ce que les Philippins feront de nous ».

 

Dans ce dernier cas surgit une autre question importante. Si les habitants des Philippines, sont considérés comme des citoyens ayant les mêmes droits, leur immigration vers les Etats-Unis ne pourra être interdite du fait même de la Constitution des Etats-Unis  Mais apparaît alors le fantôme menaçant du « péril jaune », la concurrence des Malais des Philippines et des Chinois qui y sont en grand nombre. Pour prévenir ce danger, une voie médiane est proposée : faire des pays annexés un protectorat ou quelque chose de semblable afin de pouvoir traiter au moins ces territoires comme des pays étrangers. Mais il est clair qu’il s’agirait alors d’un compromis et qu’il ne s’agirait que d’une phase de transition, qui se développera ensuite, soit vers une domination pleine et entière, soit vers une pleine et entière égalité des droits.

 

Mais on peut s’attendre encore dès maintenant à d’autres conséquences économiques et politiques suite à cette victoire. Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les Etats-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts. La guerre avec l’Espagne a montré le caractère insupportable du détour forcé que constitue le contournement du continent américain. Aussi l’on s’achemine de plus en plus vers le creusement du Canal du Nicaragua. D’où l’intérêt de l’Union du Nord  pour l’Amérique centrale et le désir d’y prendre pied. En Angleterre, on a compris cela et l’on voit ce qui va se passer avec une résignation forcée. « Il est absurde et de plus très dangereux », écrit le journal anglais l’Economiste, « de vouloir se battre contre les faits, et c’est un fait que si les Etats-Unis veulent établir leur domination sur les côtes de l’Amérique centrale, leur situation géographique leur rendra cette domination possible. » La victoire sur l’Espagne entraîne donc des bouleversements pour l’Union, non seulement pour ce qui concerne sa position par rapport à la politique mondiale mais encore en Amérique même. D’autres effets encore inconnus pour l’instant devraient se faire sentir.

 

Ainsi, l’Union nord-américaine doit-elle faire face à une situation tout à fait nouvelle dans les domaines militaire, politique et économique, suite à sa guerre victorieuse. Et si l’on considère l’avenir, totalement imprévisible pour ce qui concerne l’Union, on est tenté de s’écrier pour résumer le prix de cette victoire : vae victori ! (Malheur aux vainqueurs !).

 

Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des Etats-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques. La révolution ayant lieu dans les conditions politiques exacerbées est le fruit d’une évolution capitaliste progressant doucement durant la première décennie. Les Etats-Unis sont devenus un Etat industriel exportateur.

 

« Nos exportations » déclare Monsieur Gage, le secrétaire d’Etat au Trésor dans son rapport trisannuel, « se sont montées à 246 297 OOO livres sterling et nos importations à seulement 123 210 OOO livres ». Pour la première fois de notre histoire », constate-t-il avec fierté, « nos exportations de produits manufacturés ont dépassé nos importations ». C’est ce rapide essor économique qui a produit l’enthousiasme pour la guerre d’annexion menée contre l’Espagne, de même qu’il a permis de rassembler les fonds pour en assumer le coût. La bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire.

 

« La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

 

Si l’explosion sur le Maine pouvait donc être le fruit d’un hasard, la guerre avec l’Espagne, elle, ne l’était pas. Et la politique mondiale l’est encore moins.

 

Nous, qui avec Goethe trouvons « que toute ce qui existe est digne de disparaître » et qui considérons avec intérêt l’état des choses actuel, nous ne pouvons qu’être satisfaits  du cours des événements.

 

L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but.

 

Mais comme il apparaît comique, face à ces gigantesques bouleversements qui ont lieu dans l’autre hémisphère et qui ont provoqué un ouragan politique impressionnant, le raisonnement de ceux qui, en s’appuyant sur une décennie de statistiques dans le monde, affirment que l’ordre capitaliste est maintenant établi pour un temps indéfini et que cet ordre reposerait sur une base inébranlable. Ils font penser à cette grenouille qui considérant le calme régnant dans son étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

 

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. 1988 - sur le blog 02.04.2014

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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 20:54
Marx  - Engels. Textes  sur  le colonialisme. Editions du Progrès - Table des matières

Documentation pour la rencontre Rosa Luxemburg et le colonialisme

 

Pour information, la table des matières de l'ouvrage paru en 1977 en français aux Editions du PROGRES. Les dates indiquées pour les articles sont celles où l'article a été écrit.

Table des matières

 

K. Marx et F.Engels. Extraits de « L’idéologie allemande » 1845-1846

 

K. Marx et F.Engels. Extraits du « Manifeste du parti communiste ». 1848

 

K. Marx et F.Engels. Extrait de l’article :  « Première revue internationale ». 31 janvier 1850

 

K. Marx et F.Engels. La révolution en Chine et en Europe. 20 mai 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article : « Les affaires hollandaises. – le Danemark. – La conversion de la dette publique de la Grande-Bretagne – L’Inde. – La Turquie et la Russie. ». 24 mai 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article : « La tromperie russe. – L’échec de Gladstone. – Les réformes de Sir Charles Wood pour les Indes orientales. » 07 juin 1853

 

K. Marx. La domination britannique en Inde. 10 juin 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article « La prospérité anglaise. – Les grèves. – La question turque. – L’Inde. » 17 juin 1853

 

K. Marx. La Compagnie des Indes orientales. Son histoire et les conséquences de son activité. 24 juin 1853

 

K. Marx. La question indienne – Le droit du tenancier irlandais. 28 juin 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article : La guerre turque. – Le New York Daily Tribune. – A la Chambre des Communes. – Le gouvernement de l’Inde. » 05 juillet 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article. « Les complications russo-turques. – Les subterfuges du Cabinet britannique. – La dernière note de Nesselrode. -  La question des Indes orientales. 12 juillet 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article. « La guerre en Birmanie. – La question russe.  – Une curieuse correspondance diplomatique. » 15 juillet 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article. « La question militaire. – Les affaires parlementaires. – L’Inde. ». 19 juillet 1853

 

K. Marx. Les résultats éventuels de la domination britannique en Inde. 22 juillet 1853

 

K. Marx La guerre anglo-persane. 30 octobre 1856

 

K. Marx. La querelle britannique avec la Chine. 07 janvier 1857

 

K. Marx. La guerre contre la Perse. 27 janvier 1857

 

K. Marx. Les débats parlementaires sur les hostilités en Chine. 27 février 1857

 

K. Marx. Extrait de l’article. « Les élections prochaines en Angleterre ». 13 mars 1857

 

K. Marx. Les atrocités anglaises en Chine. 22 mars 1857

 

F. Engels. Une nouvelle expédition anglaise en Chine. Début avril 1857

 

K. Marx. La Perse et la Chine. 20 mai 1857

 

K. Marx. Le traité persan. 12 juin 1857

 

K. Marx. Extrait de l’article : « La révolte dans l’armée indienne. » 30 juin 1857

 

K. Marx. Extrait de l’article : « La question indienne. » 28 juillet 1857

 

F. Engels. Extrait de l’article : « L’Afghanistan. » 10 août 1857

 

K. Marx. Extrait de l’article. « L’insurrection indienne ». 14 août 1857

 

K. Marx. Enquêtes sur les tortures en Inde. 28 août 1857

 

K. Marx. Les revenus britanniques en Inde. Début septembre 1857

 

K. Marx. La révolte indienne. 4 septembre 1857

 

F. Engels. Extrait de l’article : « L’Algérie ». 17 septembre 1857

 

K. Marx. Le prochain emprunt indien. 22 janvier 1858

 

F. Engels. Extrait de l’article : « Les détails de l’attaque de Lucknow ». 8 mai 1858

 

K. Marx. L’annexion de l’Aoudh. 14 mai 1858

 

F. Engels. Extrait de l’article : « L’armée britannique en Inde ». 4 juin 1858

 

K. Marx. Le gouvernement britannique et la traite des esclaves. 18 juin 1858

 

K. Marx. Les impôts en Inde. 29 juin 1858

 

K. Marx. Le bill indien. 09 juillet 1858

 

K. Marx. Le commerce de l’opium. 31 août 1858

 

K. Marx. Le commerce de l’opium. 3 septembre 1858

 

K. Marx. Le traité anglo-chinois. 10 septembre 1858

 

K. Marx. la question des îles Ioniennes. 17 décembre 1858

 

K. Marx. La nouvelle guerre chinoise. 13, 16, 20 et 30 septembre 1858

 

K. Marx. Extrait de l’article : « Le commerce britannique du coton ». 21 septembre 1861

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre premier, t.2. Chapitre XV Le machinisme et la grande industrie. VII. La répulsion et l’attraction des ouvriers par la fabrique. Les grandes crises cotonnières. septembre 1867.

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre premier, t.3. Chapitre XXV La loi générale de l’accumulation capitaliste. VII. Illustration de la loi générale de l’accumulation capitaliste. 6) Irlande. septembre 1867

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre premier, t.3. Chapitre XXXI. La genèse du capital industriel. septembre 1867

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre troisième, t.1. Chapitre XX. Aperçu historique sur la capital marchand

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre troisième, t.2. Chapitre XXXV. Métaux précieux et cours du change. II. Le cours des changes. Balance commerciale de l’Angleterre.

 

F. Engels. Fragment de l’ouvrage : « Histoire de l’Irlande ». 1869 – 1870

 

K. Marx. Le gouvernement anglais et les prisonniers fénians. 21 février 1870

 

K. Marx. Extrait de l’article : « Notes confidentielles ». 28 mars 1870

 

K. Marx. Extrait des « Notes chronologiques ». 1871

 

F. Engels. A propos de la question irlandaise. 1882

 

K. Marx. Extrait des « Notes chronologiques » 1883

 

F. Engels. Extrait de l’article : « L’Angleterre en 1845 et 1885 ». Février 1885

 

F. Engels. Extrait de l’article : « Le protectionnisme et le libre-échange ». 11 avril au 16 mai 1888

 

F. Engels. Extrait des : « Compléments et suppléments au livre III du « Capital ». II. – La bourse. 1894 – 1895

 

Correspondances

 

Lettres de Marx à Engels

   2 juin 1853

   6 juin 1853

   14 juin 1853

Lettre  de Engels à Marx

   23 mai 1858

Lettres de Marx à Engels

            14 janvier 1858

            Le [8 octobre] 1858

            Le 20 novembre 1865           

Lettre  de Engels à Marx

            1er décembre 1865

Lettres de Marx à Engels

            2 novembre 1867

            30 novembre 1867

Lettre de Marx à Kugelman

            6 avril 1868

Lettre  de Engels à Marx

            24 octobre 1869

Lettre de Marx à Kugelman

            29 novembre 1869

Lettres de Marx à Engels

            10 décembre  1869

Lettre  de Engels à Marx

            19 janvier  1870

Karl Marx à S. Meyer et A. Vogt

            9 avril 1870

Karl Marx à Danielson

            19 février 1881

F. Engels à Bernstein

            9 août 1882

F. Engels à Kautsky

            12 septembre 1882

            18 septembre 1883

            16 février 1884

            23 septembre 1894

F. Engels à F. Adolf Sorge, A. Hoboken

            10 novembre 1894

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 14:13
Extrait de la Critique des critiques de Rosa Luxemburg :" ... il touche le fait dominant de la vie publique actuelle, l'impérialisme"

Documents pour une rencontre : Rosa Luxemburg et le colonialisme, à Lyon le 11 novembre. Pour une compréhension de la "conquête" coloniale comme élément central de l'impérialisme : extrait de la "Critique des critiques" (Antikritik)

Cet ouvrage écrit en 1915, en prison, est une réponse aux critiques social-démocrates adressées à son livre " L'accumulation du capital". On peut considérer donc qu'il représente la forme achevée de ses analyses et en particulier de son analyse de l'impérialisme mais aussi de son expérience puisqu'il est écrit après l'éclatement de la guerre et l'effondrement de la social-démocratie.

" Voici, résumés brièvement, le problème et sa solution tels que je les envisage. Il peut sembler au premier coup d'œil qu'on ait affaire à des élucubrations purement théoriques. Et pourtant l'importance pratique de ce problème est évidente : il touche le fait dominant de la vie publique actuelle, l'impérialisme. Les phénomènes extérieurs typiques de la période impérialiste : la lutte des États capitalistes pour les colonies et les sphères d'influence qui permettent l'investissement du capital européen; le système des emprunts internationaux ; le militarisme, le protectionnisme, la prépondérance du capital bancaire et de l'industrie cartellisée dans la politique mondiale sont aujourd'hui universellement connus. La liaison de ces phénomènes avec la dernière phase de l'évolution capitaliste et leur importance pour l'accumulation du capital sont si évidentes que les partisans et les adversaires de l'impérialisme sont unanimes à les reconnaître. La social-démocratie ne peut cependant se contenter de cette connaissance empirique. Elle doit rechercher avec précision les lois économiques de cet ensemble de phénomènes variés qui constituent l'impérialisme et en mettre à nu les causes profondes.

Car, comme toujours dans un tel cas, seule la compréhension théorique exacte du problème pris à la racine peut donner à notre lutte pratique contre l'impérialisme. cette sûreté de but et cette force indispensables à la politique du prolétariat. Les faits de l'exploitation, du surtravail, du profit étaient connus avant la publication du Capital. Mais ce n'est que par la connaissance exacte des lois de la plus-value et de sa formation, de la loi des salaires et de l'armée industrielle de réserve telles que Marx les a établies dans sa théorie de la valeur que la lutte des classes a pu acquérir dans la pratique la base ferme à partir de laquelle se sont développés le mouvement ouvrier allemand et, à sa suite, le mouvement international jusqu'à la guerre mondiale. Certes la théorie seule ne suffit pas, la meilleure théorie du monde peut s'accompagner d'une pratique tout à fait déficiente : l'effondrement actuel de la social-démocratie allemande le prouve assez. Mais cet effondrement ne s'est pas produit à cause de la théorie de Marx, mais malgré elle, et le mouvement ouvrier ne retrouvera sa vigueur que dans la mesure où il mettra la pratique en accord avec la théorie. Ici comme sur tous les points importants de la lutte des classes notre position n'aura d'assises solides que si elle se fonde sur la théorie de Marx, sur les nombreuses richesses non encore exploitées que recèlent ses œuvres fondamentales. Il est hors de doute que l'explication des racines économiques de l'impérialisme découle des lois de l'accumulation capitaliste, auxquelles elle doit être rattachée ; en effet, d'après toutes les observations empiriques, l'impérialisme dans son ensemble n'est pas autre chose qu'une méthode spécifique de l'accumulation. Mais il est impossible d'admettre cette explication si l'on s'en tient aveuglément à l'hypothèse, évoquée par Marx dans le deuxième livre du Capital, d'une société dominée exclusivement par la production capitaliste et composée uniquement de capitalistes et d'ouvriers. On peut certes diverger quant à une définition plus précise des ressorts économiques internes de l'impérialisme. Mais il y a au moins une chose claire et universellement reconnue : l'impérialisme consiste précisément dans l'expansion du capitalisme vers de nouveaux territoires et dans la lutte économique et politique que se livrent les vieux pays capitalistes pour se disputer ces territoires. Or, dans le deuxième livre du Capital, Marx imaginait le monde entier comme une « nation capitaliste », et supposait que toutes les autres formations économiques et sociales avaient déjà disparu. Comment expliquer alors l'impérialisme dans une telle société, puisqu'il ne disposerait plus d'aucun espace libre ?

C'est ici qu'intervient ma critique. L'hypothèse théorique d'une société composée exclusivement de capitalistes et d'ouvriers est parfaitement justifiée pour faciliter l'étude de certaines questions, par exemple dans le premier livre du Capital, lorsque Marx analyse le capital individuel et ses méthodes d'exploitation à l'usine ; mais elle me semble inutile et gênante lorsqu'il s'agit de l'accumulation du capital social total. L'accumulation, qui est le processus historique réel du développement capitaliste, reste incompréhensible si l'on fait abstraction de toutes les conditions de cette réalité historique. Depuis son origine jusqu'à nos jours, l'accumulation du capital comme processus historique se fraie une voie à travers un milieu de formations précapitalistes diverses, au prix d'une lutte politique constante et grâce à des échanges économiques continus avec ces formations. Comment explique-t-on ce processus et ses lois dynamiques internes à partir d'une fiction théorique abstraite qui ne tient pas compte de ce milieu, de cette lutte et de ces échanges ? Il me semble nécessaire et conforme à l'esprit de la doctrine de Marx d'abandonner à présent cette hypothèse, qui a prouvé son utilité dans le premier volume du Capital, nous étudierons désormais l'accumulation comme processus total à partir de la base concrète de l'échange entre le capital et son milieu historique. Si l'on adopte cette méthode, les théories fondamentales de Marx nous fourniront l'explication de ce processus, qui s'accorde parfaitement alors avec toutes les autres parties de son œuvre économique."

 

1881, Il y a 135 ans, le Code de L'indigénat étendu en 1887 à toutes les colonies. Source : Alger républicain.

1881, Il y a 135 ans, le Code de L'indigénat étendu en 1887 à toutes les colonies. Source : Alger républicain.

Les "élucubration théoriques" concernent son analyse de l'état du capitalisme à savoir les relations entre pays capitalistes et non capitalistes. Voici pour la compréhension le passage qui précède :

En réalité dans tous les pays capitalistes, et même dans ceux où la grande industrie est très développée, il existe, à côté des entreprises capitalistes, de nombreuses entreprises industrielles et agricoles de caractère artisanal et paysan, où règne une économie marchande simple. A côté des vieux pays capitalistes il existe, même en Europe, des pays où la production paysanne et artisanale domine encore aujourd'hui de loin l'économie, par exemple la Russie, les pays balkaniques, la Scandinavie, l'Espagne. Enfin, à côté de l'Europe capitaliste et de l'Amérique du Nord, il existe d'immenses continents où la production capitaliste ne s'est installée qu'en certains points peu nombreux et isolés, tandis que par ailleurs les territoires de ces continents présentent toutes les structures économiques possibles, depuis le communisme primitif jusqu'à la société féodale, paysanne et artisanale. Non seulement toutes ces formes de sociétés et de production subsistent et ont subsisté à côté du capitalisme sur le mode d'une tranquille coexistence, mais, depuis le début de l'ère capitaliste, on a vu se développer entre elles et le capital européen des relations d'échange très intenses d'un ordre particulier. Le capitalisme comme production massive est nécessairement dépendant d'acheteurs issus des couches paysannes et artisanales dans les vieux pays industriels ainsi que de consommateurs de pays arriérés ; de son côté il ne peut techniquement se passer des produits de ces pays et de ces couches non capitalistes - qu'il s'agisse de moyens de production ou de moyens de subsistance. C'est ainsi que s'est développé dès le début, entre la production capitaliste et le milieu non capitaliste qui l'entoure, un ensemble de rapports grâce auxquels le capital a pu à la fois réaliser sa propre plus-value en argent pour poursuivre la capitalisation, se procurer toutes les marchandises nécessaires à l'extension de sa propre production, et enfin, en détruisant les formes de production non capitalistes, s'assurer un apport constant de forces de travail qu'il transforme en prolétaires.

Voilà, dans sa sécheresse, le contenu économique de ces relations.

Dans leur forme concrète, elles offrent toute la variété du drame historique du développement du capitalisme sur la scène mondiale.

L'échange du capital avec son milieu non capitaliste se heurte en effet d'abord aux barrières de l'économie naturelle, à la sécurité et à la stabilité des rapports sociaux, aux besoins limités de l'économie paysanne patriarcale ainsi que de l'artisanat. Ici le capital a recours aux « moyens héroïques », autrement dit à la violence politique. En Europe, son premier geste fut l'abolition par la révolution de l'économie naturelle féodale. Dans les pays d'outre-mer, le capital marqua son entrée sur la scène mondiale en soumettant et en détruisant les communes traditionnelles ; depuis lors ces actes accompagnent constamment l'accumulation. C'est en ruinant l'économie naturelle paysanne et patriarcale de ces pays que le capital européen ouvre la voie à l'échange et à la production de marchandises ; c'est ainsi qu'il transforme les habitants en acheteurs de marchandises capitalistes et qu'il accélère en même temps sa propre accumulation, en pillant directement les trésors et les richesses naturelles entassées par les peuples soumis. A ces méthodes s'ajoutent depuis le début du XIX° siècle, l'exportation hors d'Europe du capital accumulé et l'investissement dans les pays non capitalistes d'outre-mer; le capital trouve là, sur les ruines de la production indigène, de nouveaux acheteurs pour ses marchandises et de ce fait même un nouveau champ d'accumulation. Ainsi le capitalisme ne cesse de croître grâce à ses relations avec les couches sociales et les pays non capitalistes, poursuivant l'accumulation à leurs dépens mais en même temps les décomposant et les refoulant pour s'implanter à leur place. Mais à mesure qu'augmente le nombre des pays capitalistes participant à la chasse aux territoires d'accumulation et à mesure que se rétrécissent les territoires encore disponibles pour l'expansion capitaliste la lutte du capital pour ses territoires d'accumulation devient de plus en plus acharnée et ses campagnes engendrent à travers le monde une série de catastrophes économiques et politiques : crises mondiales, guerres, révolutions.

Par ce processus, le capital prépare doublement son propre effondrement : d'une part en s'étendant aux dépens des formes de production non capitalistes, il fait avancer le moment où l'humanité tout entière ne se composera plus effectivement que de capitalistes et de prolétaires et où l'expansion ultérieure, donc l'accumulation. deviendront impossibles. D'autre part, à mesure qu'il avance, il exaspère les antagonismes de classe et l'anarchie économique et politique internationale à tel point qu'il provoquera contre sa domination la rébellion du prolétariat international bien avant que l'évolution économique ait abouti à sa dernière conséquence : la domination absolue et exclusive de la production capitaliste dans le monde.

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5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 23:00
Du colonialisme à la boucherie de 14/18Du colonialisme à la boucherie de 14/18

Du colonialisme à la boucherie de 14/18

"Rosa Luxemburg et le colonialisme, une approche par essence marxiste et révolutionnaire" avec Dominique Villaeys-Poirré et Sabrina Lorre

De 1898 jusqu’à 1913, des premiers textes sur la guerre hispano-américaine à sa grande œuvre économique, l’Accumulation du Capital, Rosa Luxemburg a analysé avec précision les événements qui ont marqué la marche vers la guerre en les replaçant dans leur véritable contexte : l’impérialisme. Elle a aussi montré la connivence qui s’installe au sein du mouvement socialiste et qui fera des courants réformistes les meilleurs alliés du capital de la guerre impérialiste mondiale. Elle a sans relâche appelé à la conscience et à l’action et dénoncé les exactions coloniales. L’action de Rosa Luxemburg contre le colonialisme, le militarisme et la guerre est par essence … marxiste et révolutionnaire.

Pour décrypter les analyses de Rosa Luxemburg Table Rase invite Dominique Villays-Poirré, animatrice du blog de réflexion et d’information, "Comprendre avec Rosa Luxemburg". Elle participe également au collectif de traduction des oeuvres de Rosa Luxemburg en français par Les éditions Agone et le Collectif Smolny. Elle sera accompagnée de Sabrina Lorre, comédienne et metteuse en scène de la compagnie "Ensemble Romana", qui a été notamment à l’initiative de la Quinzaine Rosa Luxemburg (à Saint-Etienne).

 

RDV le Vendredi 11 Novembre 2016 à 18h30

au Jusqu’Ici 169 Grande Rue de la Guillotière

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La guerre de 14/18 et le colonialisme, une même logique, cet extrait d'un texte de Rosa Luxemburg pour introduire la rencontre initiée par Table rase et que j'animerai ce 11 novembre, date symbolique s'il en fût.

" L’actuelle guerre mondiale est un tournant dans le parcours de l’impérialisme.

Pour la première fois, les bêtes féroces [1] que l’Europe capitaliste avait lâchées sur tous les autres continents ont fait irruption d’un seul bond en plein milieu de l’Europe. Un cri d’effroi parcourut le monde lorsque la Belgique, ce précieux petit bijou de la civilisation européenne, ainsi que les plus vénérables monuments culturels du Nord de la France, volèrent en éclats sous le choc d’une force de destruction aveugle.

Le « monde civilisé » qui avait observé avec flegme ce même impérialisme lorsqu’il vouait des dizaines de milliers de Héréros à la fin la plus atroce, et qu’il remplissait le désert du Kalahari des cris déments d’hommes assoiffés et des râles de moribonds [2] ; lorsqu’il torturait jusqu’à la mort, en l’espace de dix ans, quarante mille hommes sur le Putumayo par l’entremise d’une bande de chevaliers d’industrie européens et que le reste du peuple fut battu à en être infirme [3] ; lorsqu’en Chine, il abandonnait une civilisation vieille comme le monde à la soldatesque européenne pour qu’elle soit mise à feu et à sang et subisse toutes les horreurs de la destruction et de l’anarchie ; lorsqu’il étranglait la Perse, impuissante, avec le nœud coulant toujours plus resserré de la tyrannie étrangère ; lorsqu’à Tripoli il a courbé les Arabes sous le joug du capital par le feu et par l’épée tandis que leur civilisation et leurs habitations étaient laminées - ce « monde civilisé » prend seulement conscience aujourd’hui que la morsure des fauves impérialistes est mortelle, que leur souffle est infâme. "

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 20:00
Sur le site Ballast, l'abécédaire de Rosa Luxemburg

À nos frères : « Si on attend de nous que nous brandissions les armes contre nos frères de France et d’ailleurs, alors nous nous écrions : Nous ne le ferons pas ! » (Discours devant le tribunal de Francfort Rosa Luxemburg, 20 février 1914)

 

Brin d’herbe : « Je me sens bien plus chez moi dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne, entourée de bourdons et de brins d’herbe que dans un congrès du Parti. À vous, je peux bien dire cela tranquillement : vous n’irez pas tout de suite me soupçonner de trahir le socialisme. Vous savez bien qu’au bout du compte, j’espère mourir à mon poste : dans un combat de rue ou au pénitencier. Mais mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux camarades. » (Lettre à Sonia Liebknecht, 2 mai 1917)

 

Colonialisme : « Guerre et paix, le Maroc en échange du Congo ou le Togo pour Tahiti, ce sont là des questions où il y va de la vie de milliers de personnes, du bonheur ou du malheur de peuples entiers. Une douzaine de chevaliers de l’industrie racistes laissent de fins commis politiciens réfléchir et marchander sur ces questions comme on le fait au marché pour la viande ou les oignons, et les peuples attendent la décision avec angoisse tels des troupeaux de moutons conduits à l’abattoir. » (« Le Maroc », 14 août 1911)

 

Démocratie : « Sans élections générales, sans liberté illimitée de la presse et de réunion, sans lutte libre entre les opinions, la vie se meurt dans toutes les institutions publiques, elle devient une vie apparente, où la bureaucratie reste le seul élément actif. […] L’erreur fondamentale de la théorie Lénine-Trotsky est précisément que, tout comme Kautsky, ils opposent la démocratie à la dictature. » (La Révolution russe, 1918)

 

Être humain : « Fais donc en sorte de rester un être humain. C’est ça l’essentiel : être humain. Et ça, ça veut dire être solide, clair et calme, oui, calme, envers et contre tout, car gémir est l’affaire des faibles. Être humain, c’est, s’il le faut, mettre gaiement sa vie toute entière sur la grande balance du destin, tout en se réjouissant de chaque belle journée et de chaque beau nuage. » (Lettre du 28 décembre 1916, à Mathilde Wurm)

 

Femmes de la bourgeoisie : « À part quelques-unes d’entre elles, qui exercent une activité ou une profession, les femmes de la bourgeoisie ne participent pas à la production sociale. Elles ne sont rien d’autre que des coconsommatrices de la plus-value que leurs hommes extorquent au prolétariat. Elles sont les parasites des parasites du corps social. » (« Suffrage féminin et lutte de classes », 1912)

 

Grève générale : « Elle n’est effi­cace que dans une situa­tion révo­lu­tion­naire, comme expres­sion d’une éner­gie révo­lu­tion­naire for­te­ment concen­trée, et d’une haute ten­sion des anta­go­nismes. Déta­chée de cette éner­gie et de cette situa­tion, trans­for­mée en une manœuvre stratégique déterminée long­temps d’avance et exé­cu­tée de façon pédante, à la baguette, la grève de masse ne peut qu’échouer neuf fois sur dix. » (« Nouvelle expérience belge », mai 1913)

 

Héroïsme : « Ah ! quelle misère que vos âmes d’épiciers ! Vous seriez prêts à la rigueur à montrer un peu d’héroïsme, mais seulement contre monnaie sonnante, et tant pis si on ne vous donne que trois pauvres sous moisis, pourvu que vous voyiez toujours le bénéfice sur le comptoir. » (Lettre du 28 décembre 1916, à Mathilde Wurm)

 

Immensité : « Et où veux-tu en venir avec les souffrances particulières des Juifs ? Pour moi, les malheureuses victimes des plantations de caoutchouc dans la région de Putumayo, les nègres d’Afrique dont les corps servaient de ballons aux Européens, me sont aussi proches. […] Ce silence sublime de l’immensité, où tant de cris se perdent sans avoir été jamais entendus, résonne en moi si fort qu’il n’y a pas dans mon cœur un petit coin spécial pour le ghetto : je me sens chez moi dans le monde entier, partout où il y a des nuages, des oiseaux et les larmes des hommes. » (Lettre à Mathilde Wurm, 16 février 1917) 

 

Juges : « Si, Messieurs les Juges, de tous les gens présents aux réunions que je tenais, vous aviez interrogé l’ouvrier le plus frustre, il vous eût donné une tout autre image, une tout autre impression de ce que j’ai dit. Oui, les hommes et les femmes les plus simples du peuple travailleur sont sans doute en mesure de comprendre nos idées qui, dans le cerveau d’un procureur prussien, se reflètent comme dans un miroir déformant. » (Discours devant le Tribunal de Francfort, 20 février 1914)

 

Karl Marx : « L’héritage de Marx est resté en friche. On laisse rouiller cette arme merveilleuse. » (« Arrêts et progrès du marxisme », 1903)

 

Liberté : « La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. » (La Révolution russe, 1918)

 

Masse : « Le prolétaire est d’abord l’ouvrier capable et consciencieux qui, dès son enfance, trime patiemment pour verser son tribut quotidien au capital. La moisson dorée des millions s’ajoutant aux millions s’entasse dans les granges des capitalistes ; un flot de richesses de plus en plus imposant roule dans les banques et les bourses tandis que les ouvriers — masse grise, silencieuse, obscure — sortent chaque soir des usines et des ateliers tels qu’ils y sont entrés le matin, éternels pauvres hères, éternels vendeurs apportant au marché le seul bien qu’ils possèdent : leur peau. » (« Dans l’asile de nuit », 1912)

 

Nation : « La mission historique de la bourgeoisie est la création d’un État national moderne ; mais la tâche historique du prolétariat est d’abolir cet État en ce qu’il est une forme politique du capitalisme dans laquelle lui-même émerge en tant que classe consciente, afin d’établir le système socialiste. » (« L’État-nation et le prolétariat », 1908)

 

Oisiveté : « Il faut en finir avec la vie oisive comme la mènent aujourd’hui la plupart des riches exploiteurs. Il va de soi que la société socialiste exige l’obligation du travail pour tous ceux qui sont en état de travailler, à l’exception, bien entendu, des enfants, des vieillards et des malades. » (« La socialisation de la société », 1918)

 

Prison : « La prison me semble tout naturellement faire partie de notre métier de combattants prolétariens de la liberté, et la Russie m’a habituée à considérer qu’entrer et sortir de ces murs était une chose des plus banales. » (Lettre du 25 février 1916, à Westphal)

 

Question féministe : « Passons à la propagande parmi les femmes ! Nous sommes comme toi convaincus de son importance et de son urgence. Au cours de la première séance de notre cercle, nous avons décidé, sur ma proposition, de publier aussi un journal féminin […]. » (Lettre à Clara Zetkin Berlin, 24 novembre 1918)

 

Représentation : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, est-il dit dans le Manifeste communiste. Et les travailleurs, ce ne sont pas quelques centaines de représentants élus qui dirigent les destinées de la société avec des discours et des contre-discours, ce sont encore moins les deux ou trois douzaines de dirigeants qui occupent les fonctions gouvernementales. La classe ouvrière, ce sont les masses elles-mêmes, dans toute leur ampleur. » (« L’Achéron s’est mis en mouvement », 1918)

 

Souffrance animale : « Pendant qu’on déchargeait la voiture, les bêtes restaient immobiles, totalement épuisées, et l’un des buffles, celui qui saignait, regardait droit devant lui avec, sur son visage sombre et ses yeux noirs et doux, un air d’enfant en pleurs. C’était exactement l’expression d’un enfant qu’on vient de punir durement et qui ne sait pour quel motif et pourquoi, qui ne sait comment échapper à la souffrance et à cette force brutale… J’étais devant lui, l’animal me regardait, les larmes coulaient de mes yeux, c’étaient ses larmes. Il n’est pas possible, devant la douleur d’un frère chéri, d’être secouée de sanglots plus douloureux que je ne l’étais dans mon impuissance devant cette souffrance muette. » (Lettre à Sonia Liebknecht, Écrits de prison)

 

Tombe : « Sur ma tombe, comme dans ma vie, il n’y aura pas de phrases grandiloquentes. Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : tsvi-tsvi. C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. » (Lettre du 7 février 1917, à Mathilde Jacob)

 

Union sacrée : « En plus de l’Union sacrée et des crédits de guerre, la social-démocratie approuvait par son silence l’état de siège qui la livrait pieds et poings liés au bon vouloir des classes dirigeantes. Elle admettait du même coup que l’état de siège, le musellement du peuple et la dictature militaire étaient des mesures nécessaires à la défense de la patrie. » (La crise de la social-démocratie, 1915)

 

Voleurs : « Les profiteurs qui ont gagné des millions pendant la guerre ont été acquittés ou s’en sont tirés avec des peines ridicules, mais les petits voleurs ont reçu des peines de prison sévères. Épuisés par la faim et le froid, dans des cellules à peine chauffées, ces enfants oubliés de la société attendent l’indulgence, le soulagement. Ils attendent en vain. » (« Un devoir d’honneur », 18 novembre 1918)

 

Weimar : « Ce sont ceux qui sont à l’origine de cette loi qui devraient se trouver ici sur le banc des accusés, et non moi. Je ne m’associe pas à la demande de non-lieu par crainte des maux et tracas d’une peine de prison — cela m’est complètement indifférent —, mais parce que je juge qu’une peine de prison serait préjudiciable au développement des débats au sein de notre parti. » (Déclaration au tribunal de Weimar)

 

XIXe siècle : « Il faut en réalité admirer l’incroyable résistance du peuple indien et des institutions communistes agraires dont, malgré ces conditions, des restes se sont conservés jusqu’au XIXe siècle. » (Introduction à l’économie politique, 1907)

 

Yeux : « La lumière du soleil ourlait ces nuages d’un blanc d’écume éclatant, et au cœur, ils étaient gris, d’un gris très expressif, passant par toutes les nuances, du voile argenté le plus doux au ton orageux le plus sombre. Avez-vous déjà déjà remarqué la beauté et la richesse du gris ? Il y a quelque chose de si distingué et pudique, il offre tant de possibles. Quelle merveille, tous ces tons gris sur le fond bleu tendre du ciel ! Comme une robe grise va bien aux yeux bleu profond. » (Lettre à Hans Diefendbach, 6 juillet 1917)

 

Zoologie : « Vous n’avez pas d’élan du tout, vous rampez. Ce n’est pas une différence de degré, mais de nature. Au fond, vous êtes d’une autre espèce zoologique que moi, et vos personnes chagrines, moroses, lâches et tièdes ne m’ont jamais été aussi étrangères, je ne les ai jamais autant détestées qu’aujourd’hui. » (Lettre du 28 décembre 1916, à Mathilde Wurm)

_______________________________________________________

Sa mort tragique — une balle dans la tempe avant d’être jetée dans un canal par la social-démocratie allemande — fit d’elle un mythe : on la célèbre dès lors parfois plus qu’on ne la lit vraiment. Celle qui naquit à Zamość, en Pologne, perdit la vie ainsi qu’elle l’avait prédit : à son poste de militante socialiste, lors de la révolution allemande qui éclata en 1918. L’économiste marxiste qu’elle était cofonda la Ligue spartakiste (qui aspirait à faire des « esclaves salariés » des « travailleurs coopérateurs libres », à en finir avec « la haine chauvine » et à exproprier l’ensemble des banques, des mines et des usines à des fins populaires) et faisait de l’énergie et de la bienveillance les deux piliers de l’idéal d’émancipation qui l’animait. Cet abécédaire, conçu par nos soins, esquisse sur la base de ses ouvrages, articles et lettres l’œuvre-vie d’une femme, emprisonnée pour s’être opposée à la Première Guerre mondiale, qui jurait qu’il convenait de chercher partout le « miel dans chaque fleur ». Malgré tout.

https://www.revue-ballast.fr/labecedaire-de-rosa-luxemburg/

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 18:28

Quelques semaines d'absence pour cause de recherches. Sur le colonialisme justement. Alors pour notre plaisir à tous, et pour reprendre nos publications, une petite vidéo!

 

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Published by lieb
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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009