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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 10:16
La question d’Orient et le Vorwärts. Une analyse de 1896 de Rosa Luxemburg à propos de la "Question d'Orient"

La question d’Orient et le Vorwärts

 

Sächsische Arbeiter-Zeitung (Dresde)

N° 273, 25 novembre 1896

Gesammelte Werke, Tome 1/1

Berlin 1970 – P. 69 – 73

Traduction Dominique Villaeys-Poirré, oct. 2016

 

 

J’ai adressé le 14 de ce mois à la rédaction du Vorwärts une réponse à la déclaration du camarade Liebknecht parue dans ce journal le 11. A ce jour, elle n’a pas été publiée, elle n’a pas non plus fait l’objet d’une réponse sous quelle que forme que ce soit de la part de la rédaction. Cela équivaut vraisemblablement à un refus de publication. J’espère que la rédaction de la « Sächsische Arbeiterzeitung » ne me refusera pas la publication de la réponse ci-après, et que je pourrai ainsi défendre ma position concernant la question d’Orient telle que je l’ai présentée dans la « Sächsische Arbeiterzeitung », position qui a été si fortement critiquée par Liebknecht.

 

Selon une étrange logique du destin, l’interpellation du Vorwärts par une assemblée berlinoise à propos de la question arménienne a eu la conséquence suivante : le camarade Liebknecht s’est placé avec mes articles sur ce thème dans la « Sächsische Arbeiterzeitung » en accusateur, a prononcé mon exclusion de la question d’Orient et mon bannissement sur les terres des « atrocités » polonaises. D’une part, mes articles n’apporteraient rien de neuf selon Liebknecht, car « pour n’importe quel béotien du socialisme, il est clair que le soulèvement arménien est lié aux conditions économiques », mais d’autre part ils ne constitueraient rien d’autre qu’une qu'une reproduction grossière des analyses de la presse de Gladstone et de la presse russe, qui aurait pu être réalisée par n’importe quel camarade en Allemagne.

 

En ce qui concerne la relation existant entre les mouvements politiques et nationaux et les causes économiques, je ne doute pas un instant que cela soit clair pour le camarade Liebknecht puisque pour Liebknecht « même ( ?!) les guerres de rapine des tribus africaines les plus arriérées peuvent être expliquées par des causes économiques». Seulement, le facteur économique "à l'oeuvre  à l’arrière-plan" en Turquie prend pour lui une forme orientale étrange, c’est-à-dire que ce n’est pas pour lui un effet du développement économique interne de la Turquie mais du rouble russe. Ainsi lisons-nous littéralement dans une notice de l’édition du Vorwärts du 6 septembre de cette année : « Les oppositions nationales et religieuses, dont on ne voyait auparavant aucune trace, s’exacerbent de plus en plus et les Grecs et les Arméniens qui au cours des siècles étaient parvenus à la possession de presque toutes les richesses et de tous les postes, se retrouvent brusquement en position d’opprimés ! … Et tout ceci depuis que la diplomatie européenne s’est mêlée des affaires turques et que la Turquie est devenue le proie et le jouet des intrigues politiques. ». Dans un autre article, on nous assure que les Arméniens dans leur ensemble et en particulier sont un peuple vile, haï de tous, dans un troisième que les atrocités n’existent que sur le papier et dans un quatrième que Salisbury serait le seul à pouvoir faire régner le calme en Orient etc, etc. Le rouble est en soi sans aucun doute un facteur « économique » ». Mais le Vorwärts, en en faisant un facteur historique fondamental, réduit toute l’histoire moderne en Orient à une simple et gigantesque question de corruption, à un jeu d’intrigues diplomatiques, c’est-à-dire à quelque chose qui ne peut être vu comme « conditions économiques » qu’au sein d’un épais brouillard où tous les chats sont gris.

 

Mais il ne s’agissait en aucun cas de faire une découverte évidente, à savoir qu’il y a quelque chose d’économique dans les fondements du mouvement arménien. Cela ne serait en effet qu’un « lieu commun ». Il s’agissait de fait de reconstruire l’évolution économique de la Turquie à partir des faits connus et qui sont vus habituellement comme des éléments épars et sans relations entre eux de la vie sociale, d’en montrer les ferments internes et l’orientation et d’en tirer les conséquences politiques d’une part et pour les intérêts de la social-démocratie en Orient d’autre part, en bref – non pas d’expliquer l’histoire de la Turquie à l’aune du rouble, mais au contraire d’expliquer le rôle du rouble à partir de l’histoire de la Turquie, non pas d’intégrer de force les événements dans nos analyses sclérosées mais au contraire de mettre en harmonie nos analyses et les événements actuels. En partant de ce point de vue, on devait nécessairement parvenir à la conclusion que le déclin de la Turquie n’est que la conséquence naturelle de sa décomposition économique interne, qui de son côté a été causée par l’économie financière et la modernisation de l’appareil d’Etat, que ce processus que nous ne pouvons arrêter nous est très profitable car il nous donne, avec une Turquie libérée de ses protecteurs chrétiens de même qu’avec des Etats des Balkans libérés du joug turc, une arme puissante contre les convoitises russes en Orient. Il est possible que mes articles comme le pense le camarade Liebknecht n’aient pas apporté de lumière sur ces questions, c’est d’ailleurs sans importance. Ce qui importe c’est que le Vorwärts a fait montre en tous les cas dans ses analyses d’une longue suite de manquements. Toute la faiblesse de sa position nous apparaît de fait résider dans ce que Liebknecht considère comme sa plus grande force : il a étudié la question d’Orient - contrairement à nous - à partir de ses propres conceptions (parmi elles, il compte la fréquentation de Karl Marx et l’école de Londres du génial Urquhart), à savoir celles du temps de la guerre de Crimée. Mais depuis la guerre de Crimée, 40 années entières ont passé et beaucoup de choses ont changé depuis sous les cieux et sur la terre. Depuis, la Russie qui était un pays d’économie naturelle est devenue un pays capitaliste et s’est élevée sur le tas de cendres politiques au rang de maître de l’Europe. La Turquie est passée depuis à l’économie financière. Depuis, il y a eu la guerre de 1877 et le Congrès de Berlin (1878). Depuis, la Roumanie, la Serbie et la Bulgarie, la Bosnie et l’Herzégovine se sont séparées de la Turquie. La décomposition économique qui a conduit à son déclin politique n’est parvenue à son plus haut point qu’après la guerre de Crimée. D’autre part, la diplomatie russe elle aussi n’a pu tirer que de l’expérience de l’indépendance de la Bulgarie, de la Roumanie, de la Serbie et donc dans les années 80, les enseignements politiques, à savoir que l’effritement progressif de la Turquie est dommageable, qu’au contraire son intégrité compte tenu de son affaiblissement interne peut jusqu’à un certain point rendre de grands services. L’état des choses concernant la question orientale a donc connu, aussi bien matériellement que pour les conséquences politiques qui en découlent, un virage à 180° depuis la guerre de Crimée et pris une direction complètement opposée à celle existant auparavant. Les choses s’étant transformées en leur propre antithèse depuis la guerre de Crimée, il était donc nécessaire que les idées de l’époque se transforment en leur contraire elles aussi, par rapport aux événements actuels et dans le même temps aux présupposés d’autrefois.

 

La politique orientale poursuivie autrefois par les socialistes avait pour cible toute entière la Russie. La Russie recherchait inlassablement le déclin de la Turquie, les socialistes se battaient donc pour son intégrité. Au contraire, aujourd’hui, la Russie veut protéger l’intégrité de la Turquie. Comme le Vorwärts persiste dans son ancienne politique et sonne l’alarme pour défendre l’intégrité de la Turquie au moindre frémissement sur la péninsule balkanique, il retombe dans le travers originel suivant :

 

Tout d’abord, les changements sur le front de la Russie semblent tout à fait incompréhensibles si on les analyse à partir des points de vue de la politique socialiste de 1855. C’est pourquoi le Vorwärts croit les voir comme « uun mirage trompeur », et comme il a en tête les anciennes intrigues russes, il recherche obstinément des signes du vieux jeu diplomatique russe dans les évènements d’aujourd’hui qui sont en complète contradiction avec lui.

 

Deuxièmement, l’ensemble de l’évolution de la situation en Turquie qui conduit aux soulèvements et à sa décomposition n’est pour lui rien d’autre qu’un fait désagréable, gênant et est donc tout simplement ignoré. On dénonce les accusations de cruautés comme un mensonge, ceux qui se soulèvent comme un peuple dénué d’intérêt et les révoltes comme une pièce de théâtre.

 

En un mot du fait de son hostilité envers la Turquie, le Vorwärts en est arrivé à la même situation que la diplomatie russe ; en cherchant à s’interposer contre les prétendus projets de la Russie, il devient un défenseur inconscient de ses véritables plans. Et comme les événements réels dérangent ses interprétations, il en déclare tout simplement la réalité comme un effet de l’imagination.

 

Il est possible que si l’on part du point de vue de cette politique, c'est-à-dire du point de vue de la guerre de Crimée, ma conception de la question d’Orient puisse paraître russophile. Mais il me semble tout à fait incontestable que la politique orientale du camarade Liebknecht constitue du point de vue actuel, un service rendu malgré lui au bastion de l’absolutisme européen. Cela me semble incontestable. Faire un lien entre Liebknecht et la politique russophile peut paraître une mauvaise plaisanterie. Mais une telle mauvaise plaisanterie peut devenir l’Histoire avec un grand H, car tout béotien du socialisme sait bien qu’avec le temps "La raison devient folie, le bienfait, tourment".

 

Camarades ! Liebknecht me fait comprendre à la fin qu’en étudiant la question d’Orient, j’aurais d’une certaine façon pénétré dans son domaine réservé et que je ferais mieux de m’occuper des atrocités commises en Pologne. Si personne ne pouvait plus étudier des événements pour lesquels le Camarade Liebknecht s'est forgé en leur temps une opinion, cela constituerait en tous les cas une conséquence fatale, à ce jour inconnue des historiens, de la guerre de Crimée. Mais Liebknecht est le moins bien placé pour imposer "une séparation stricte des domaines où s’exerce la violence", car il a lui-même justement du temps de la guerre de Crimée de manière grave craché dans la soupe de nous autres socialistes polonais, en servant par ses déclarations le nationalisme polonais et en prenant parti dans une question divisant les socialistes polonais, question qu’il ne connaît ni de par ses propres analyses ou ni par d'autres analyses, ni par la presse de Gladstone et par une autre presse.

(Merci de toute proposition d'amélioration de la traduction)

.

Bulgarie 1907

Bulgarie 1907

Pour avoir accès aux articles auxquels il est fait référence :

en allemand : http://www.marxists.org/archive/luxemburg/1896/10/10.htm

et qui existent en français sur le site : http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/01/rosa-luxemburg-social-democratie-et.html

Source : Article publié pour la première fois les 8, 9 et 10 octobre 1896 dans le Sächsische Arbeiter-Zeitung, organe de presse des Sociaux-démocrates allemands à Dresde. Cité in : « The Balkan Socialist Tradition – Balkan Socialism and the Balkan Federation, 1871-1915 », in Revolutionary History, vol. 8, n° 3, 2003. Traduction de l’allemand en anglais : © Ian Birchall. Traduction française : © Georges Festa – 01.2011.

Sur le blog :

Ce texte complète les documents de 1893 - 1896 et montre à la fois la hardiesse de Rosa Luxemburg qui ne craint pas de remettre en cause Liebknecht lui-même, et son approche précise du monde capitaliste. Il s'inscrit dans l'ensemble des textes sur le nationalisme et l'analyse des rapports de force en pleine évolution de la fin du XIXème siècle. Il est le témoignage d'une pensée en train de se construire.

Voir les nombreux dossiers et articles sur ce blog, dont :

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/dossier-social-patriotisme-rosa-luxemburg-et-la-question-nationale.html

Le texte a fait l'objet d'une nouvelle traduction au sein du séminaire organisé par des étudiants de Normale supérieure autour de la traduction de textes de Rosa Luxemburg. Ce séminaire est ouvert à tous. Il a lieu de 15 h 45 à 17 h 45 au département de philosophie. Les deux séances à venir seront consacrées à la traduction de ce texte important dans l'élaboration de la pensée de Rosa Luxemburg par rapport à l'impérialisme. Accès au texte allemand : http://adlc.hypotheses.org/zur-orientpolitik-des-vorwarts

c.a.r.l. 02.02.2017

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26 décembre 2016 1 26 /12 /décembre /2016 11:23
1893 - 1896 : les premiers articles de Rosa Luxemburg contre le nationalisme

Ci-dessous la liste des articles parus entre 1893 et 1896. Ils sont majeurs et portent sur la Pologne et la Turquie. Ils constituent les prémisses des analyses contre le nationalisme de Rosa Luxemburg

(Cet article est en cours de rédaction).

 

 

1. Compte-rendu adressé au IIIème Congrès socialiste international des travailleurs de Zurich sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate dans la Pologne russe 1889 - 1893

 

Texte non signé par Rosa Luxemburg (il est présenté par la rédaction du journal "Sprawa Robotnicza", organe du SDKP récemment créé par son courant) mais une indication de sa part montre qu'elle y a très largement contribué.

Sur le blog, traduction inédite (Dominique Villaeys-Poirré, 2015):

 

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2015/12/rosa-luxemburg-rapport-adresse-au-iiieme-congres-socialiste-des-travailleurs-zurich-1893-sur-l-etat-et-le-developpement-du-mouvement

 

2. Nouveaux courants au sein du mouvement socialiste polonais en Allemagne et Autriche.

 

Paru dans "Die neue Zeit", 14ème année 1895-1896

 

3. Le social-patriotisme en Pologne

 

Paru dans "Die neue Zeit", 14ème année 1895-1896

Lire la traduction française de la résolution au Congrès de L'Internationale de Londres contenue dans cet article sur :

 

https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1896-07-la-question-polonaise-au-congres-international-de-londres/

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2016/02/rosa-luxemburg-le-social-patriotisme-en-pologne-die-neue-zeit-juillet-1896-introduction.html

 

4. A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise

 

Paru dans Vorwärts N° 172, 25 juillet 1896

 

5. Les combats nationaux en Turquie et la social-démocratie

 

3 articles parus dans La Sächsische Arbeiter-Zeitung N° 234 - 235 - 236, les 8, 9 et 10 octobre 1896

Texte en français sur :

 

http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/01/rosa-luxemburg-social-democratie-et.html

 

6. A propos de la politique orientale du "Vorwärts"

 

Dans La Sächsische Arbeiter-Zeitung, N° 273, 25 novembre 1896

A ces articles, il faut ajouter.

 

L’année 1793 ! Article paru dans la « Sprawa Robotnicza », juillet 1893

·  Quelles sont les origines du 1er mai ? (1894)

 

Ils sont disponibles sur le site du Collectif Smolny ; http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=982

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4 février 2016 4 04 /02 /février /2016 15:55

Pour ce faire, on peut utiliser avec beaucoup de profit l’ouvrage de Nettl qui non seulement est clair et précis, mais permet d’avoir accès en français à des informations qui seraient, sinon, difficiles à trouver. Nous utilisons les chapitres II, « Les premières années en Pologne 1871 – 1890 » et III. « Suisse, études et politique ».

JP Nettll, Rosa Luxemburg, Editions Spartacus, version abrégée, 2012

 

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

Consulter le dossier

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Ludwig Warynski, mort dans les prisons tsaristes à un peu plus de 30 ans - Un des fondateurs du "Parti socialiste-révolutionnaire du prolétariat" dit "Prolétariat".

Le chapitre II. commence par ces mots qui caractérisent bien le style direct et accessible de Nettl « Cette histoire se déroule dans la partie orientale de l’Europe ». Il fait référence ensuite à l’action contre Alexandre II en 1881 d'un militant polonais Ignacy Hryniewiecki. Cela n'est pas anecdotique, pour lui,  car cela s’inscrit dans une logique de lien étroit entre la social-démocratie russe qui prône encore à l’époque l’action individuelle et les militants polonais. Rosa Luxemburg avait alors une dizaine d’années.

 

1878 - 1888

 

Relation à la social-démocratie russe, revendication nationale, développement du capitalisme

 

Le mouvement socialiste dans la Pologne russe, dans cette période, présente deux grandes caractéristiques : la relation à la social-démocratie russe (et donc le rapport à l’action individuelle) et la problématique de la revendication nationale au sein du mouvement polonais. Il faut ajouter à cela l’arrière-plan, essentiel, de l’évolution du capitalisme dans les années 80/90 dans les différentes parties de la Pologne occupée, évolution du capitalisme que Rosa Luxemburg étudiera et décrira pour la Pologne sous domination russe dans sa thèse soutenue et publiée en 1897.

 

Depuis l’insurrection de 1863-1864 en Pologne russe, la russification est portée à son comble  et concernant le développement économique, Nettl indique :  « A bien des égards, la  révolution industrielle polonaise fut aussi sauvage que celle des pionniers anglais cinquante ans plus tôt » P. 50.

 

Prolétariat, Lud Polski

 

En 1882 est créé le "Parti socialiste-révolutionnaire du prolétariat", communément appelé "Prolétariat", par Ludwik Warynski, que l’on peut considérer comme le premier pas vers un parti socialiste. Et dans le même temps est fondé le groupe Lud Polski ("Le peuple polonais") animé par Bolewslaw Limanowski. On a là dès cette période les bases des deux grands courants au sein du socialisme polonais..

 

Dès 1883, Prolétariat parvient à organiser de grandes grèves ouvrières qui donneront lieu à une répression féroce.

 

En 1884, un accord est conclu entre l’organisation russe Narodnaya Wolya et Prolétariat.

 

En 1884 aussi, quatre dirigeants de Prolétariat sont pendus (et en 1886 Warzynski, emprisonné depuis 1883, est condamné à 16 ans de prison, il mourra en 1889, les conditions de détention étant particulièrement inhumaines). Rosa Luxemburg a alors 15 ans et sera certainement très marquée. D’autant qu’elle est déjà très consciente, politiquement et engagée. Elle a probablement été membre du Second Prolétariat avant son départ en exil.

 

Tableau

Date

Evénement

Nom

1881

Exécution d’Alexandre II

Ignacy Hryniewiecki

 

1882

Création du « Parti socialiste-révolutionnaire du prolétariat »

Ludwik Warynski

1882

Création de Lud Polski (Peuple polonais)

Bolewslaw Limanowski

Avr. 1883  

Grandes grèves, répression

 

1884

Accord Narodnaya Wolya/Prolétariat

 

28.01.1886

Exécution par pendaison de quatre dirigeants du Prolétariat

 

1886

Condamnation de  Warynski à 16 années de forteresse

 

1888 

Création du Second Prolétariat

Martin Kasprzak

1889

Alliance des ouvriers polonais (ZPR)

Julian Marchlewski (Karski)

Puis Adolf Warszawki (Warski)

 

--------------------------------------------------

 

1889 - 1893

 

Le Prolétariat subit la répression de front. Se constituera alors tout d'abord la tendance nationaliste autour de Mendelson et Limanowski qui aboutira à la création du PPS en 1893 à laquelle répondra celle du SDKP regroupant Rosa Luxemburg, Leo Jogiches et  les militants  de l'Alliance des ouvriers polonais animée par Marchlewski et Warsawski.

 

1893 marque bien les débuts du social-patriotisme et de la lutte de Rosa Luxemburg contre ce courant. De même, On voit par le résumé ci-dessus que sa thèse s’inscrit complètement dans l’action de Rosa Luxemburg à l’époque et inversement. Qu’elle est d’une certaine mesure l’aboutissement de son travail de réflexion et aussi le fondement de l’action menée.

 

Tableau

 

Congrès de l'Union des socialistes polonais à l'étranger (ZZSP)

Date

Evénement

Noms

1888  

Départ en exil de Rosa Luxemburg

 

1890 

Abolition des lois antisocialistes en Prusse. Création d’une association des socialistes polonais

 

1891

La Gazeta Robotnicza

 

1889 – 1897  

Etudes à l’Université de Zürich. Liens avec les militants en exil

 

Nov. 1892     

Limanowski et Mendelson

1893 

Création du P.P.S., Parti socialiste polonais et de l’ Association des socialistes polonais à l’étranger

 

1893 

Création du SDKP

Rosa Luxemburg, léo Jogiches et les dirigeants de l’Alliance  des ouvriers polonais

 

1897

Thèse sur le développement industriel de la Pologne russe.

Rosa Luxemburg

 

Malgré le soin apporté à ce résumé historique, merci d'indiquer au blog les éventuelles erreurs.

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 13:57
1er numéro de la revue

1er numéro de la revue

L'article est paru dans la Neue Zeit, 14ème année, 1895/1896, Tome 2, P 459 à 470. Après cette introduction, comme l'annonce Rosa Luxemburg, son article comprendra deux parties, la première consacrée à la résolution au Congrès de Londres, la deuxième sur la situation sociale en Pologne russe.

Le social-patriotisme en Pologne

Texte allemand : dans Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Editions 1982, P  37 à 51

Traduction et mise en ligne :

Dominique Villaeys-Poirré – février 2016

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

Consulter le dossier

 

La position que S. Haecker (Cracovie) et ses camarades ont prise dans l’article sur le « socialisme en Pologne », dans le N° 37 de la « Neue Zeit » par rapport au social-patriotisme, n’est, selon nous, en aucun cas de nature à clarifier cette question. Selon les déclarations de Haecker, il convient de ne pas laisser de place dans le programme des socialistes polonais, à l’indépendance de la Pologne, mais elle doit être prise en compte comme « postulat » dans l’agitation politique. Il est clair cependant que peu importe que l’on nomme cette revendication discutable « programme » ou « postulat », la chose demeure inchangée. Les tendances social-patriotiques conduisent au nationalisme petit-bourgeois, non pas parce qu’elles sont inscrites dans le programme, mais parce qu’elles sont utilisées dans les campagnes d’agitation. Un simple changement de nom ne dispense ni de la nécessité de donner une justification à la revendication social-patriotique, ni des conséquences négatives de la reprise de cette revendication dans les campagnes d’agitation.

 

Häcker se révèle encore moins en mesure de dire quelque chose de satisfaisant sur la faisabilité d’un tel postulat. Quand il affirme que lui et ses camarades « ne prétendent pas  a priori » être en mesure « de réaliser l’indépendance de la Pologne avant le grand chambardement », cela ne signifie pas pour autant qu’il apporte une solution à la question mais c’est une vaine tentative pour l’esquiver. Car la restauration de la Pologne comme un Etat de classe seulement « après le grand  chambardement », est un non sens et la libération de la Pologne après celui-ci va de soi et ne peut donc constituer un postulat « particulier » dans les campagnes d’agitation aujourd’hui. Mais ce qui est le plus important à dire, c’est qu’ en fait, personne parmi les sociaux-patriotes, en posant cette revendication, ne pense à autre chose qu’à l’établissement d’un Etat de classe polonais. L’Association des Socialistes Polonais à l’Etranger de même que les innombrables éléments sociaux-patriotes de la Pologne sous domination russe, avec lesquels les socialistes de Galicie se déclarent solidaires, tous rejettent même, sans discussion, la revendication pour une constitution en Russie et considèrent comme leur objectif immédiat la création d’une république polonaise, où l’on jouira d’un salaire minimum, de la liberté de grève etc. (voir le bulletin officiel, Londres, N°1). De même pour autant que les socialistes de Galicie, dans leur campagne, posent cette revendication  et cherchent à la justifier, ce qu’ils ont toujours eu en tête, c’est un Etat polonais bourgeois. La Pologne à laquelle ils aspirent est donc un Etat de classe à ériger « avant » le grand chambardement et la question de savoir comment le prolétariat l’érigera reste, comme auparavant, ouverte.

 

Enfin, Haecker explique l’action commune des trois partis polonais comme lors du 1er mai, par des considérations pécuniaires et autres raisons secondaires ; mais cela n’empêche en rien qu’une telle action dans les moments les plus importants de la vie du parti est de fait l’expression d’une volonté d’action politique commune sans que le fondement d’une telle action, du fait des conditions diverses dans lesquelles agissent les socialistes polonais, aient été et aient pu être montrées par Haecker.

 

De même, Häcker ne sait opposer à nos considérations sur les conditions nécessaires des aspirations sociales-patriotiques au sein du mouvement, rien d’autre que la politique actuelle des partis polonais, qui cependant, comme nous le soulignons expressément « ne peut être prise en compte » parce qu’elle est « à mettre au crédit manifestement du programme commun avec les camarades allemands et autrichiens et en aucun cas comme la mise en œuvre pratique de la revendication d’indépendance de la Pologne ». Mais nos indications au contraire concernant la nouvelle contradiction récente entre le social-patriotisme et le combat social-démocrate, et sur l’inanité théorique du premier  reste sans aucune réponse

 

Nous pensons de ce fait pouvoir penser que la réponse de Haecker montre mieux que tout l'impossibilité de défendre le point de vue social-patriote et nous nous voyons de ce fait dispensés de la nécessité d'aller plus avant dans les questions pratiques du mouvement en Galicie. Nous voulons donc simplement, en lien avec l'article de Haecker, étudier deux points ayant une importance générale et de principe : la résolution au Congrès de Londres, que Haecker défend comme étant celle du Parti de Galicie, et les conditions sociales règnant en Pologne russe, pour laquelle il a avancé des théories tout à fait aventureuses, mais qui sont de fait décisives concernant l'appréciation de la question polonaise.

Rosa Luxemburg. Le social-patriotisme en Pologne, Die neue Zeit, juillet 1896. Introduction.

A noter :

 

. La publication de l’article de Samuel Haecker est prévue sur le site mlwerke :

Der Sozialismus in Polen. S. Häcker. Die Neue Zeit, 14. Jahrgang 1896, 1. Halbband, S. 324 bis 332. http://www.mlwerke.de/NeueZeit/nz14/nz14_324.htm

 

. Lire Finis Poloniæ? Von Karl Kautsky, disponible sur le net.
 
. Lire sur ce blog : Rosa Luxemburg et la question polonaise au Congrès de Londre : ici
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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 22:18

Article de Rosa Luxemburg publié simultanément dans Sprawa Robotnicza N°25 (juillet 1896) et dans Critica Sociale N°14 (juillet 1896).

Rosa Luxemburg. La question polonaise au Congrès international de Londres. Juillet 1896
Repris du site bataillesocialiste,
Traduction bataillesocialiste

https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/

1896-07- la-question-polonaise-au-congres-international-de-londres/

Dossier social-patriotisme

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Il y a trente-deux ans, lorsque les fondateurs de ce qui allait devenir l’Internationale se sont rencontrés pour la première fois à Londres, ils ont ouvert leurs travaux par une protestation contre l’asservissement de la Pologne, qui était alors engagée, pour la troisième fois, dans une lutte stérile pour l’indépendance. Dans quelques semaines, le Congrès de l’Internationale ouvrière se réunira, également à Londres, et y verra présenté une résolution en faveur de l’indépendance polonaise. La similitude des circonstances amène tout naturellement à comparer ces deux événements dans la vie du prolétariat international.

 

Le prolétariat a parcouru un long chemin dans son développement au cours de ces  trente-deux dernières années. Les progrès sont manifestes dans tous les domaines, et de nombreux aspects de la lutte de la classe ouvrière se présentent très différemment d’il y a trente-deux ans. Mais l’élément essentiel de cet essor pourrait se résumer dans la phrase suivante: d’une secte d’idéologues, les socialistes sont devenus un grand parti unifié capable de gérer ses propres affaires. Alors qu’ils existaient à peine dans de petits groupes isolés en marge de la vie politique des pays, ils représentent aujourd’hui le facteur dominant dans la vie de la société. C’est particulièrement vrai dans les grands pays civilisés, mais aussi partout, ils sont un élément que le gouvernement et la classe dirigeante doivent prendre en compte. S’il fallait au départ diffuser le nouveau message, aujourd’hui, la question primordiale est de savoir comment la vaste lutte des masses populaires, désormais baignée de socialisme, peut être au mieux tendue vers son objectif.

 

Le Congrès international des travailleurs a connu des changements  équivalents. A ses débuts, le Bureau international était surtout un conseil qui se réunissait pour formuler les principes de base du nouveau mouvement, aujourd’hui c’est surtout, voire exclusivement, un organe de délibérations concrètes par un prolétariat conscient sur les questions urgentes de l’ordre du jour de sa lutte. Toutes les tâches et tous les objectifs y sont rigoureusement étudiés quant à leur faisabilité; ceux qui semblent dépasser les forces du prolétariat sont mis de côté, quel que soit leur attrait ou leur effet d’annonce. C’est la différence essentielle entre la conférence de cette année au Hall Saint-Martin et celle qui a eu lieu trente-deux ans auparavant, et c’est de ce point de vue que la résolution déposée devant le Congrès doit être examinée.

 

La résolution sur la restauration de la Pologne qui sera présentée au Congrès de Londres se lit comme suit. [1]

 «  Considérant que l’asservissement d’une nation par une autre ne profite qu’aux capitalistes et aux despotes, qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur; qu’en particulier le tsarisme russe, qui puise sa force intérieure et son poids extérieur dans l’asservissement et le partage de la Pologne, constitue une menace permanente pour le développement du mouvement ouvrier international, le Congrès déclare que l’indépendance de la Pologne représente une impérative exigence politique  tant pour le prolétariat polonais que pour le mouvement ouvrier international mouvement dans son ensemble.

 

La demande d’indépendance politique de la Pologne est défendue avec deux arguments: premièrement, la nature nuisible des annexions du point de vue des intérêts du prolétariat et, deuxièmement, l’importance particulière de l’asservissement de la Pologne quant au maintien du tsarisme russe, et donc, implicitement, l’importance de l’indépendance polonaise pour contribuer à sa chute. »

 

Commençons par le second point.

 

Le tsarisme russe ne puise ni sa force intérieure, ni son poids extérieur de la domination de la Pologne. Cette affirmation de la résolution est fausse de A à Z. Le tsarisme russe tire sa force intérieure des rapports sociaux au sein même de la Russie. La base historique de l’absolutisme russe est une économie naturelle qui repose sur les relations archaïques de propriété communautaire de la paysannerie. L’arrière-plan de cette structure sociale – et il y en a  encore de nombreux vestiges dans la Russie d’aujourd’hui – ainsi que la configuration générale des autres facteurs sociaux, constituent la base du tsarisme russe. La noblesse est contenue sous le joug du tsar par un flot incessant de taxes sur la paysannerie.  La politique étrangère est menée au profit de la bourgeoisie, avec l’ouverture de nouveaux marchés comme objectif principal, tandis que la politique douanière met le consommateur russe à la merci des fabricants. Enfin, l’activité interne même du tsarisme est au service du capital: organisation d’expositions industrielles, construction du chemin de fer de Sibérie, et autres projets de même nature sont menés en vue de faire progresser les intérêts du capitalisme. De façon générale, la bourgeoisie joue un rôle très important dans le cadre du tsarisme dans l’élaboration de la politique intérieure et étrangère, un rôle que son inconséquence numérique ne saurait jamais  lui permettre de jouer sans le tsar.  C’est cela, la combinaison de facteurs qui donne  au tsarisme sa force interne. S’il continue à végéter, c’est parce que les formes  sociales obsolètes n’ont pas encore complètement disparu, et que les rapports de classe embryonnaires d’une société moderne ne se sont pas encore pleinement développés et cristallisés.

 

A nouveau: le tsarisme  ne tire pas sa force du partage de la Pologne, mais des particularités de l’Empire russe. Ses vastes masses humaines lui fournissent une source illimitée de ressources financières et militaires, disponibles presque à la demande, qui élève la Russie au niveau d’une puissance européenne de premier plan. Son immensité et  sa situation géographique donnent à la Russie un intérêt tout particulier dans la question d’Orient, où il rivalise avec les autres nations également impliquées dans cette partie du monde. Les frontières de la Russie avec les possessions britanniques en Asie le mènent vers une confrontation inévitable avec l’Angleterre. En Europe aussi, la Russie est profondément impliquée dans les questions vitales des puissances européennes. Surtout en ce dix-neuvième siècle, la lutte de classe révolutionnaire émergente a placé le tsarisme dans le rôle de gardien de la réaction en Europe, ce qui contribue également à sa stature à l’étranger.

 

Mais surtout, si l’on doit parler de la position extérieure de la Russie, en particulier au cours des dernières décennies, ce n’est pas du partage de la Pologne, mais uniquement et exclusivement de l’annexion de l’Alsace-Lorraine qu’il tire son pouvoir: en divisant l’Europe en deux camps hostiles, par la création d’une menace de guerre permanente, et en conduisant la France dans les bras de la Russie.

 

De fausses prémisses donnent de fausses conclusions: comme si l’existence d’une Pologne indépendante pourrait priver la Russie de ses pouvoirs chez elle ou à l’étranger… La restauration de la Pologne  ne pourrait provoquer la chute de l’absolutisme russe que si elle supprimait en même temps la base sociale du tsarisme en Russie même, à savoir, les restes de la vieille économie paysanne  et l’utilité du tsarisme pour à la fois la noblesse et la bourgeoisie. Mais bien sûr cela n’a aucun sens: avec ou sans la Pologne, cela n’y changera rien. L’espoir de briser  la toute-puissance russe grâce à la restauration de la Pologne est un anachronisme qui remonte à ce temps révolu où il ne semblait y avoir aucun espoir que des forces au sein même de la Russie y soient jamais capables de viser la destruction du tsarisme. La Russie de l’époque, une terre d’économie naturelle, semblait, comme l’ont fait ces pays,  s’embourber dans la stagnation sociale  la plus totale. Mais depuis les années soixante, elle a mis le cap vers le développement d’une économie moderne et, ce faisant, a semé le germe d’une solution au problème de l’absolutisme russe. Le tsarisme se trouve contraint de soutenir une économie capitaliste, mais, ce faisant, il scie la branche sur laquelle il est assis.

 

Par sa politique financière, il détruit ce qui reste des anciennes relations agricoles communes, et donc élimine les fondements de la pensée conservatrice chez les paysans. Qui plus est, dans son pillage de la paysannerie, le tsarisme sape ses  propres fondements matériels en détruisant les ressources avec lesquelles il a acquis la loyauté de la noblesse. Enfin, le tsarisme s’est visiblement fait une spécialité de ruiner la plupart des consommateurs pour l’embarras de la bourgeoisie, ce qui laisse les poches  assez vides  aux seuls qui pourraient vouloir sacrifier un peu de leurs intérêts à ceux de la nation. Une l’agent de l’économie bourgeoise dépensé, la bureaucratie pèse de tout son poids. Le résultat en est l’accélération de la croissance du prolétariat industriel, la seule force sociale à laquelle le tsarisme ne peut pas s’allier et à laquelle il ne peut pas céder sans mettre en péril sa propre existence.

 

Ce sont donc là les contradictions sociales dont la solution implique la chute de l’absolutisme. Le tsarisme fonce directement vers  ce moment fatal, comme une pierre roule du haut de la montagne. La montagne, c’est le développement du capitalisme et ses flancs sont les poings de la classe ouvrière prête au combat. Seule la lutte politique du prolétariat dans tout l’empire de Russie peut accélérer ce processus. L’indépendance de la Pologne a relativement peu à voir avec la chute du tsarisme, de même que le partage de la Pologne avait peu à voir avec son existence.

 

Prenons maintenant le premier point de la résolution.  « La soumission d’une nation par une autre», y lit-on, « ne peut servir que les intérêts des capitalistes et des despotes, tandis qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur…  » C’est sur cette base que la proposition de l’indépendance de la Pologne est censée devenir une exigence impérative du prolétariat. Ici, nous avons une de ces grandes vérités, si grande, en effet, que c’en est un lieu commun, et en tant que tel, ne peut mener à la moindre conclusion pratique. Si, en affirmant que l’assujettissement d’une nation par une autre est dans l’intérêt des capitalistes et des despotes,  on en conclut que toutes les annexions sont injustes, et peuvent être éradiquées dans le cadre du système capitaliste, alors raisonnons dans l’absurde, car cela ne tient pas compte des principes de base de l’ordre existant.

 

Il est intéressant de noter que ce point dans la résolution relève presque du même argument que la fameuse résolution néerlandaise: [2] « la conquête et le contrôle d’une nation par une autre et le combat d’un peuple par un autre ne peuvent être utiles qu’aux classes dirigeantes » … où le prolétariat doit accélérer la fin de la guerre en organisant des grèves militaires. Les deux résolutions sont fondées sur la croyance naïve qu’il suffit de reconnaître qu’un fait quelconque est avantageux pour les despotes  et nuisible pour les travailleurs, pour l’éliminer sur-le-champ. La similitude va plus loin. Le mal qui doit être écarté est dans son principe le même dans les deux résolutions: la résolution néerlandaise veut prévenir de futures annexions futures en mettant fin à la guerre, alors que la résolution polonaise veut défaire les guerres passées en supprimant les annexions. Dans les deux cas, il s’agit pour le prolétariat d’éliminer la guerre et les annexions dans le cadre du capitalisme, sans éliminer le capitalisme lui-même,  alors que les deux font, de fait, partie de la nature même du capitalisme.

 

Si le truisme que nous venons de citer ne sert pas à grand chose pour l’abolition générale des annexions, il offre encore moins de raison d’abolir l’annexion  en question en Pologne. Dans ce cas particulier, sans une évaluation critique des conditions historiques concrètes, rien de bon ne peut être utile.  Mais sur ce point, sur la question de savoir comment – et si – le prolétariat peut libérer la Pologne, la résolution garde un profond silence profond. La résolution néerlandaise est plus élaborée à cet égard: elle propose au moins un moyen spécifique: un accord secret avec l’armée,  ce qui nous donne la mesure du côté utopique de la résolution. La résolution polonaise reste en-deçà et se contente de « demander », ce qui n’est guère moins utopique  que le reste.

 

Comment le prolétariat polonais peut-il construire un État sans classes? Face aux trois gouvernements au pouvoir en Pologne, face de la bourgeoisie du Congrès polonais vendu au trône de Saint-Pétersbourg et rejetant toute idée d’une Pologne ressuscitée comme un crime et un complot contre son propre agenda, face aux grandes propriétés foncières de Galice représentées dans l’administration Badani, [3] qui vise  l’unité de l’Autriche (garantissant le partage de la Pologne) et, enfin, face aux Junkers prussiens qui alimentent le budget militaire pour sauvegarder les annexions; face à tous ces facteurs, que peut faire le prolétariat polonais? Toute révolte  serait matée dans le sang. Mais si aucune tentative de rébellion n’est faite, rien  d’autre ne se fera, car l’insurrection armée est la seule façon de réaliser l’indépendance polonaise. Aucun des États concernés ne renoncera volontairement à ses provinces, où ils ont régné pendant un long siècle. Mais dans les conditions actuelles, toute rébellion du prolétariat serait écrasée – il ne pourrait en résulter rien d’autre. Peut-être le prolétariat international pourrait-il aider? Il  ne serait pas  en position d’agir comme le prolétariat polonais lui-même, mais tout au moins peut-il déclarer sa sympathie.  Supposons  pourtant que toute la campagne en faveur de la restauration de la Pologne se limite à des manifestations pacifiques?  Eh bien, dans ce cas, bien sûr, les États qui l’ont partagée pourront continuer à régner sur la Pologne en toute tranquillité. Si donc le prolétariat international fait du rétablissement de la Pologne sa revendication politique – comme la résolution l’exige – il n’aura fait rien d’autre que prononcer un vœu pieux. Si l’on « exige » quelque chose, il faut se donner les moyens de cette exigence. Si l’on ne peut rien faire, l ‘ « exigence » creuse pourra bien tonner dans les airs, mais cela n’ébranlera certainement pas le pouvoir des États sur la Pologne.

 

L’adoption de la résolution social-patriotique par le Congrès international pourrait toutefois avoir des implications plus vastes qu’il ne peut sembler à première vue. Tout d’abord, cela contredirait les décisions du précédent Congrès, en particulier relatifs à la résolution néerlandaise sur la grève militaire. À la lumière d’arguments essentiellement équivalents et d’un contenu identique, l’adoption de la résolution social-patriotique réouvrirait la porte à la néerlandaise. Comment les délégués polonais, après avoir voté contre la résolution Nieuwenhuis, ont-ils réussi à proposer ce qui est pour l’essentiel une résolution identique, c’est là un point que nous ne discuterons pas pour le moment. En tout cas, ce serait bien pire si le Congrès dans son ensemble entrait dans une telle contradiction avec lui-même.

 

Deuxièmement, cette résolution, si elle était adoptée, aurait un effet pour le mouvement polonais que les prochains délégués au Congrès n’ont sûrement même pas osé imaginer. Ces trois dernières années – comme je l’ai détaillé dans mon article dans la Neue Zeit, numéros 32 et 33 [4] – on a tenté d’imposer aux socialistes polonais un programme pour le rétablissement de la Pologne, avec l’intention de les séparer de leurs camarades allemands, autrichiens et russes en les unifiant dans un parti polonais  construit sur une ligne  nationaliste. Compte tenu de l’utopie de ce programme et de sa contradiction avec toute lutte politique efficace, les défenseurs de cette tendance n’ont pas encore été en mesure de fournir d’argument à leurs visées nationalistes qui résiste à la critique. C’est ainsi qu’ils n’ont guère, jusqu’à présent, mis en avant leur tendance sur la scène publique. Alors que les partis polonais des secteurs autrichien  et prussien n’ont pas adopté le point relatif au rétablissement de la Pologne dans leur programme, l’avant-garde de la tendance nationaliste, le groupe de Londres qui se fait appeler Zwiazek Polskich Zagraniczny Socjalistow, [5] a travaillé ferme  à susciter des sympathies dans les partis d’Europe occidentale, notamment via le journal Bulletin Officiel et par d’innombrables articles dans: Socialist Poland , The Poland of the Workers , Democratic Poland , The Independent Republic of Poland, etc les mêmes proses ont tourné en boucle en polonais, en allemand et en français. C’est ainsi qu’a été préparé le terrain pour l’adoption dans le programme d’un État de classe polonais. Le couronnement de tout ce processus devait être le Congrès de Londres, avec l’adoption de la résolution du courant nationaliste passant en contrebande sous le drapeau international.  Le prolétariat international est sans doute censé lever le drapeau rouge sur le vieil édifice nationaliste et le consacrer temple de l’internationalisme. Ensuite cette consécration par les représentants du prolétariat international devrait couvrir l’absence d’une quelconque motivation scientifique et élever le social-patriotisme au rang de dogme qu’il serait vain de critiquer. Enfin cette décision devrait encourager les partis polonais à adopter, une fois pour toutes, le programme nationaliste et à s’organiser sur des bases nationales.

 

L’adoption de la résolution social-patriotique créerait un précédent important pour le mouvement socialiste dans d’autres pays. Ce qui vaut pour l’un vaut pour les autres. Si la libération nationale de la Pologne devait être élevée au rang d’objectif politique du prolétariat international, pourquoi pas aussi la libération de la Tchécoslovaquie,  de l’Irlande, et de l’Alsace-Lorraine? Tous ces objectifs sont tout autant utopiques, et ne sont pas moins justifiés que la libération de la Pologne. La libération de l’Alsace-Lorraine, en particulier, serait même beaucoup plus importante pour le prolétariat international, et bien plus probable: derrière l’Alsace-Lorraine il y a quatre millions de baïonnettes françaises, et dans les questions d’annexions bourgeoises, les baïonnettes ont plus de poids que les manifestations morales. Ensuite si les Polonais des trois  parties occupées s’organisent selon  des critères de nationalités pour la libération de la Pologne, pourquoi les autres nationalités en Autriche n’agiraient-elles pas de la même façon, pourquoi pas les Alsaciens ne s’organiseraient-ils pas en commun avec les Français? En un mot, la porte serait ouverte aux luttes nationales et aux organisations nationalistes. A la place de l’organisation des travailleurs et en fonction des données politiques et étatiques, on rendrait hommage au principe de l’organisation selon la nationalité, procédé qui nous a souvent égarés dès le début.  Au lieu de programmes politiques de classe, on établirait des programmes nationaux.  Le sabotage de la lutte politique unitaire du prolétariat menée dans chaque État déboucherait sur une série de luttes nationales stériles.

 

Voilà la signification principale de la résolution social-patriotique, si elle devait être adoptée. Nous avons évoqué en commençant les progrès que le prolétariat a fait depuis l’époque de la première Internationale, son développement à partir de petits groupes  pour devenir un grand parti capable de gérer ses propres affaires. Mais à quoi prolétariat doit-il ce progrès? Seulement à sa capacité de comprendre la primauté de la lutte politique dans son activité. L’ancienne Internationale a fait place à des partis organisés dans chaque pays en conformité avec les conditions politiques propres à ces pays, sans, pour cela, s’occuper de la nationalité des travailleurs. Seule la lutte politique en conformité avec ce principe rend la classe ouvrière forte et puissante. Mais la résolution social-patriotique suit son cours en opposition diamétrale à ce principe. Son adoption par le Congrès serait renier trente-deux ans d’expérience accumulée par le prolétariat et d’enseignement théorique.

 

La résolution social-patriotique a été formulée très habilement: c’est derrière la protestation contre le tsarisme qu’on proteste contre l’annexion – mais après tout, la  revendication d’indépendance de la Pologne s’adresse aussi bien à l’Autriche et à la Prusse qu’à la Russie: elle sanctionne une tendance nationaliste ayant des intérêts internationaux; elle essaie d’obtenir l’appui du programme socialiste sur la base d’une manifestation morale générale. Mais la faiblesse de son argumentation est encore plus grande que l’habileté de sa formulation: quelques lieux communs sur la malfaisance des annexions et des sottises sur l’importance de la Pologne pour le tsarisme – cela et rien de plus – c’est tout ce que cette résolution est capable d’offrir.

 

Notes:

[1] Le texte de la résolution est reproduit d’après la forme présentée par Rosa Luxemburg dans son essai, Der Sozialpatriotismus in Polen, dans Neue Zeit. Cf. Collected Works , I, I, 39ff.

[2] Il s’agit d’une référence à un projet de résolution néerlandaise au Congrès socialiste international de Zurich en 1893. It was rejected in favor of a German resolution on the same theme. Il a été rejeté au profit d’une résolution allemand sur le même thème. Cf. Protokoll des Internationalen Sozialistischen Arbeiterkongresses in der Tonhalle Zurich vom 6 bis 12 August 1893 , Zurich 1894, p.25.

[3]  Référence à un membre de la noblesse polonaise de la Pologne autrichienne, Premier ministre de 1895 à 1897.

[4] Neue Strömungen in der polnischen sozialistischen Bewegung in Deutschland and Österreich ( New Tendencies in the Polish Socialist Movement in Germany and Austria ), in Collected Works , I, I.

[5] Union  à l’étranger des socialistes polonai s, comité spécial associé au PPS.

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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 19:20

A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise

article paru dans Vorwärts, N° 72, du 25 juillet 1896

Rosa Luxemburg. A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise, 25 juillet 1896. 1ère partie (inédit en français)

Texte allemand : dans Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Editions 1981, P  52 à 56

Traduction et mise en ligne :

Dominique Villaeys-Poirré – Janvier 2016

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

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I.

 

Sous ce titre un « très honorable camarade polonais » (c’est ainsi qu’il nous faut le nommer  avec le « Vorwärts », car il reste anonyme), répond dans les suppléments aux numéros 15, 16 et 17, à notre article paru dans les  numéros 32 et 33 de la « Neue Zeit ».

 

Il est arrivé un malheur à notre très honorable camarade, il a confondu le processus d’évolution sociale et les intérêts de la bourgeoisie et, du fait de la fatale confusion qu'il a commise, il nous lance à la tête les plus effroyables fables. Parce que nous, en Pologne, nous voulons voir le programme politique du prolétariat être en accord avec le processus du développement économique de la bourgeoisie, on nous accuse de soutenir la politique coloniale ! De soutenir la politique douanière ! Un pas de plus et le très honorable camarade serait en mesure de nous démontrer que, pour mettre en accord nos aspirations et les intérêts de la bourgeoisie, nous allions devoir nous battre pour la suppression du suffrage universel, du droit d’association, voire pour que « la poudre parle et que le sabre sorte du fourreau » !

 

Le très honorable camarade semble n’avoir jamais, au grand jamais, entendu dire que l’orientation générale du développement capitaliste dans un pays et les intérêts propres de la bourgeoisie non seulement ne sont pas identiques, mais qu’il existe entre eux deux une contradiction fondamentale – l’une des principales contradictions de l’ordre capitaliste –. Le prolétariat – lui-même produit de l’évolution capitaliste – prend et doit prendre en compte l’évolution générale propre à chaque pays et combat dans le même temps les intérêts partiels de la bourgeoisie. L’orientation générale qui caractérise l’évolution  du capitalisme polonais est sa dépendance toujours plus étroite de la Russie. Si le très honorable camarade, avec ses amis, entend « se gausser »  de cette orientation générale  - comme il le déclare résolument -, alors nous éprouvons la plus grande des inquiétudes quant au fait de voir les faits en Pologne se gausser de lui et de son programme de restauration de la Pologne, tout comme les événements en Russie commencent à se gausser ouvertement des fondements de ce programme.

 

Le très honorable camarade ne semble pas avoir la moindre idée de l’existence d’une orientation de l’évolution sociale, unique, propre à chaque pays. Au contraire, il voit l’Histoire comme une vendeuse empressée qui recherche, pour chacun, selon ses goûts et ses désirs, l’objet souhaité au milieu de toutes les bonnes choses offertes, les socialistes pouvant choisir en magasin le meilleur de tout ce qui est proposé puisqu’ils viendraient dans le magasin munis du mandat du futur maître du monde. La tâche du parti socialiste en est c’est sûr très simplifiée. Il suffit avant toute chose de s’asseoir et d'imaginer toutes les formes et combinaisons politiques possibles pour un prolétariat donné. On les examine alors et on les compare avec le plus grand soin, on choisit – si l’on est un véritable ami de la classe ouvrière – le meilleur, sans se préoccuper des limites historiques existantes de l'Etat donné  – et le tour est joué. C’est après une telle réflexion intellectuelle que le très honorable camarade et ses amis sont parvenus à la conclusion qu’une République polonaise serait plus favorable au prolétariat qu’une constitution russe. La certitude concernant la forme républicaine de la Pologne indépendante leur vient du fait littéraire indiquant que le dernier monarque polonais, Stanislav Poniatowski est mort sans descendance. Ils oublient que la Bulgarie et la Grèce n’avaient pas non plus de roi ni de tradition monarchique. L’essentiel est : où allons-nous trouver les moyens pour réaliser le plus magnifique des programmes de la plus démocratique des Républiques ? Le très honorable camarade  ne s'est pas embarrassé  pour nous donner la réponse : nous serions nous-mêmes persuadés que « la Russie n’a plus assez de force, qu’il suffirait d’une pichenette pour la mettre à terre ». Non, nous ne somme pas de cet avis, et nous n’avons pas dit cela. Certes, nous avons dit, que tôt ou tard le tsarisme serait balayé "de même que le tremblement de terre implique le renversement du poulailler" (1). Mais «la Russie» et le "tsarisme", l’Etat et la forme de l’Etat – sont bien deux choses différentes. Confondre les deux dans une discussion est parfois très pratique, mais ne l’est pas du tout dans la vie politique. Le Prolétariat russe et polonais peut et va abattre le tsarisme, mais il ne peut pas et ne va pas détruire l’Etat russe en tant qu’objet politique. C’est là que réside tout le fossé qui sépare le combat pour la constitution et l’aspiration à la restauration de la Pologne, la social-démocratie et le social-patriotisme. Si le très honorable camarade croit, par la confusion entre les termes « tsarisme russe » et « Russie », faire du programme social-patriotique un programme social-démocrate, alors la pratique pourrait régulièrement pour ce tour de passe-passe lui taper sur les doigts, à lui et ses amis. S’ils pensent se jeter la tête la première non contre le tsarisme mais contre la Russie tout entière , nous craignons qu’ils ne récoltent rien d’autre que plaies et bosses politiques.

 

(1) Révélations sur le procès des communistes de Cologne Traduction par Léon Rémy. L’Allemagne en 1848, Schleicher, 1901 (pp. 300-305). https://fr.wikisource.org/wiki/R%C3%A9v%C3%A9lations_sur_le_proc%C3%A8s_des_communistes_de_Cologne/II]

 

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 11:26
Rosa Luxemburg - Etat d'exception en Galicie autrichienne, article publié le 13 juillet 1898. (inédit en français)

Etat d’exception en Galicie autrichienne

 

Sächsische Arbeiterzeitung, N° 159, 13 juillet 1898

Texte allemand : Dietz Verlag, Gesammelte Werke,

Editions 1981, P 226 - 227

Traduction et mise en ligne : Dominique Villaeys-Poirré,

21 janvier 2016

Dossier social-patriotisme

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En Galicie sous domination autrichienne règne une atmosphère pesante indescriptible. L’instauration de la loi martiale et tout particulièrement l’arrivée d’un bourreau à Neusandez a porté la panique à son comble. Seuls, les pauvres paysans arrêtés, que l’on transfère en ville quotidiennement, entravés, cernés de Uhlans sabre au clair, montrent un visage souriant et plaisantent. Les pauvres croient fermement qu’on les arrête simplement pour la galerie et qu’on va devoir les libérer aussitôt, car c’est « sur ordre de l’Empereur », avec l'autorisation  dûment signée du starost, qu’ils se sont livrés au pillage. Ces Messieurs les grands propriétaires affichent, concernant le destin de leurs gens, une bien plus triste figure, ils ont de fait d'autres préoccupations : « Toutes les prisons de Neusandez», écrit le journal de Krakau Réforma « sont surpeuplées mais le peuple (!!) demande : Qui va travailler dans les champs? Qui va assurer les récoltes? Car celles-ci sont dans une, tout au plus deux semaines et les pauvres les plus jeunes, les plus vigoureux (!) restent désoeuvrés dans les prisons (!). Les propriétaires les plus dynamiques devraient prendre des mesures pour faire libérer les gens le temps des récoltes. Ceux-ci ne risquent pas de s’enfuir en Amérique car ils sont pauvres et il ne sera donc pas difficile de les reprendre!». Jamais depuis les premiers meurtres d’enfants de l'industrie en Angleterre, le capital ne s'était exprimé avec tant de cynisme ! Des gens, dont certains risquent peut-être la peine de mort et sûrement de longues peines de prison, devraient être libérés pour assurer les récoltes, puisque « l’on pourrait les reprendre ensuite. ». Oh ! Saint Capital ! Quand t’arrachera-t-on enfin ton horrible langue de ta gorge avide ?

A propos de cet article

 

. Cet article est écrit peu après l'arrivée - en mai - en Allemagne de Rosa Luxemburg.

. Il paraît dans la Sächsische Arbeiterzeitung, journal dans lequel Rosa Luxemburg a déjà écrit alors qu'elle était encore en Suisse et dans lequel peu après (décembre 1898), elle entamera une chronique régulière qu'elle signera ego. Parvus, militant slave, en était alors et avant son expulsion le rédacteur en chef. 

. Il s'inscrit dans l'activité de Rosa Luxemburg sur la Pologne: lutte contre le PPS et le social-patriotisme au sein du mouvement polonais, campagne pour les élections législatives de 1898 en Allemagne (dès le 5 juin, elle tient son premier meeting et part pour la Haute-Silésie pour une série de meetings!)

. Cependant c'est un article à part, très circonstanciel, mais qui témoigne de l'approche de Rosa Luxemburg par sa dénonciation du capitalisme.

Hôtel de ville reconstruit en 1895

Hôtel de ville reconstruit en 1895

. La ville de Neusandez dont parle cet article est une ville importante dont l'Autriche après l'annexion de la province a fait une garnison et qui s'est beaucoup développée au XIXème siècle / début du XXème siècle (construction d'un lycée, arrivée du chemin de fer, construction d'une centrale thermique, colonisation de populations de langue allemande ...)

 

Ci-dessous quelques indications historiques en allemand sur Neusandez (Nowy Sacz) issues du site http://sadeckie.com/nowy-sacz-zabytki/?lang=de :

 

Vor der ersten Teilung Polens war das Gebiet ein wichtiger Raum, wo die Konföderation von Bar wirkte. Im Jahr 1770 – zwei Jahre vor der ersten Teilung Polens – wurde Nowy Sącz und der südliche Teil der Sądecczyzna durch die österreichische Armee besetzt. Das sądecka Gebiet wurde im Jahr 1772, in der Zeit der ersten Teilung Polens, in die österreichisch – ungarische Monarchiie eingegliedert. Eine der Folgen, der österreichischen Herrschaft war die Einführung der deutschen Kolonisten, die die beschlagnahmten kirchlichen Güter in Anspruch nahmen. Diese Kolonisten bildeten bis zum zweiten Weltkrieg mit den polnischen Bürgern und den Juden, die sich 100 Jahre früher angesiedelt haben, eine vielfältige kulturelle und ethnische Gemeinschaft auf dem Gebiet Nowy Sącz.

Im Jahr 1818 gründete man in Nowy Sącz ein Gymnasium – eine der ersten solchen Schulen im Vorgebirge. Am Anfang des XIX Jahrhunderts wurde von der österreichischen Regierung eine Entscheidung getroffen, dass in dieser Stadt auch ein Standort für die österreichische Armee gegründet werden soll. Eine große Bedeutung hatte der Bau der Eisenbahnstrecke Tarnowsko – Leluchowskiej im Jahr 1876 für die Stadt. Im Jahr 1884 entstand die Eisenbahnverbindung Nowy Sącz – Chabówka, dies führte zum schnellen Ausbau der Eisenbahnwerkstätte. In dieser Zeit erweiterte die Stadt ihre Bebauung, bis hin zum historischen Zentrum der Stadt, das sich zwischen den Flüssen Dunajec und Kamienica befindet. Am 17 April 1894 zerstörte ein Brant ein erheblichen Teil der Stadt unter anderem das alte Rathaus mit seinen Stadtarchiv. Im Jahr 1912 erbaute man hier das erste Kraftwerk in Polen.

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 18:12

Il s'agit du 1er texte publié dans les Gesammelte Werke chez Dietz Verlag. Non signé, il est présenté comme rédigé par la rédaction de la "Sprawa Robotnicza", journal créé par le courant de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches dans le même temps que leur parti,  le SDKP (puis SDKPil). Il constitue le premier acte de l'action au sein du mouvement ouvrier international de ces militants en lutte contre le développement du "social-patriotisme", c'est-à-dire le développement du mouvement nationaliste au sein du mouvement ouvrier, incarné en Pologne par le Parti Socialiste Polonais. Il est  inédit en français sur le net. La traduction a été assurée par nos soins.

 

-----------------------------------------------------------------------

 

Rapport adressé au IIIème Congrès ouvrier socialiste international de Zurich, 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893.

 

 

Source allemande : Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Pages 5 - 13

Traduction : Dominique Villaeys-Poirré et

mise en ligne, décembre 2015.

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

Consulter le dossier

 

Chers camarades! C’est la première fois que les sociaux-démocrates polonais de la Pologne sous domination russe participent à votre Congrès.

 

Venant du sombre empire du despotisme et de la réaction la plus rigide, les travailleurs de Varsovie et de Lodz envoient leur délégué, qui est aussi le nôtre, participer au Parlement des travailleurs des deux mondes.

 

Nous vous envoyons nos salutations fraternelles et l'heureux message que les principes sociaux-démocrates ont pris racine chez nous aussi et que, malgré les poursuites de la bourgeoisie alliée à une puissance policière brutale, le drapeau rouge est devenu pour les masses ouvrières polonaises l’étendard de son combat pour son émancipation. Pendant que vous volez à l’Ouest de victoire en victoire, nous menons à l’Est, fidèles aux principes de la social-démocratie internationale, sans faillir, le combat contre le despotisme russe, ce dernier et puissant rempart de la réaction européenne. Les conditions politiques fondamentalement différentes nous contraignent à adopter une autre méthode de lutte différente dans sa forme. Poussés par la nécessité, nous enveloppons notre inlassable travail de l'obscurité de la conspiration, nous mettons en danger sans cesse notre liberté et nos vies, et nous ne pouvons donc agir comme vous librement et ouvertement et nous ne pouvons qu'au coup par coup, dans des cas précis, comme au 1er mai, nous joindre à vos formes de lutte. Naturellement, les formes et les moyens de ce combat doivent être autres. C'est pourquoi, parmi les résolutions prises lors des importantes réunions où vous évoquez les moyens et les formes que doit utiliser le prolétariat des deux mondes pour atteindre les buts qu'il s'est fixés, peu peuvent être appliquées dans notre situation.

 

Le mouvement socialiste dans ce que l'on nomme "la Pologne issue du Congrès" existe depuis presque 15 ans, cependant ce mouvement ne pouvait être qualifié jusqu'à ces quatre dernières années de social-démocrate. Le parti révolutionnaire "Prolétariat" auquel revient l'immense mérite d'avoir donné naissance aux premiers courants socialistes et de les avoir fusionnés dans un seul ensemble organique et qui a dirigé le mouvement jusqu'en 1889, a certes formellement reconnu les principes généraux exprimés dans le Manifeste communiste, cependant il n'était pas simple de mettre en application ces principes  dans de nouvelles conditions dans un Etat dont les conditions politiques sont si totalement différentes de celles de l'Europe occidentale. Ce parti n'est pas parvenu à résoudre cette tâche. Parallèlement, il faut garder à l'esprit, l'influence exercée par le combat héroïque du parti révolutionnaire "Narodnadja Wolna" sur notre mouvement. Ce duel héroïque des révolutionnaires contre le tyran tout puissant a suscité la plus grande admiration et a éveillé involontairement beaucoup d'espoirs. Aussi n'est-il pas étonnant que le Parti Socialiste Polonais partant du présupposé, exact,  d'un combat commun avec les révolutionnaires russes soit tombé complètement sous l'influence de ce parti  et, en contradiction avec le programme formel, ait pris la forme du blanquisme utopique à caractère conspiratif.

 

Selon les conceptions des révolutionnaires d'autrefois, la chute du tsarisme allait de pair avec la révolution sociale. Comme leur parti frère, la "Narodnadja Wolna", les révolutionnaires d'autrefois étaient persuadés que la révolution peut être amenée par un petit nombre de conspirateurs décidés, ayant la volonté d'agir et conscients du but à atteindre. Ils attribuaient à la grande masse du prolétariat comme seul rôle celui de soutenir au moment décisif les conspirateurs socialistes.

 

Conformément à cette analyse, l'action du parti était pratiquement totalement orientée vers l'éveil de sentiments révolutionnaires au moyen de proclamations et actes terroristes. On pensait peu ou pas du tout à élever le niveau matériel et la conscience des masses prolétaires au sein de la société actuelle. On négligeait totalement de considérer comme prochain objectif d'obtenir de l'Etat actuel des concessions politiques et sociales, circonstancielles, comme le font les partis ouvriers de tous les pays. Le parti se contentait de gagner des individus - ce en quoi il a grandement facilité ensuite l'action social-démocrate - et d'autre part d'éveiller au sein des masses la haine contre le despotisme et l'ordre social dominant; le parti travaillait, vivant dans un pays despotique, sur une révolution sociale à court terme. Régulièrement, il était contraint de se rallier, même s'il était en cela en contradiction avec le caractère général de son action, aux mouvements se manifestant de manière autonome au sein des masses et orientés vers des buts politiques ou sociaux propres., de même, il participa au 1er mai 1890.

 

Pour parvenir cependant au rôle qui lui revient et pour devenir l'expression véritable du combat de classe des travailleurs, le socialisme devait rompre définitivement avec la tradition blanquiste et se placer sur le terrain du mouvement ouvrier de l'Europe occidentale. Ce bouleversement des conceptions et de la tactique des socialistes a commencé en 1889 pour parvenir finalement à l'existence d'un mouvement social-démocrate indépendant. Il a enfin été compris que le rôle du parti social-démocrate consiste à diriger, conscient du but à atteindre, le combat du prolétariat contre l'ordre établi se développant au sein de la société capitaliste avec une force élémentaire, que le combat sur le plan économique, pour les intérêts au quotidien de la classe ouvrière, le combat pour arracher des formes démocratiques de gouvernement, constitue de fait l'école que doit suivre le prolétariat avant d'être en mesure de renverser la société actuelle. Cette conception, la nouvelle organisation l'a constamment gardée à l'esprit.

 

Comme tout parti socialiste, la social-démocratie chez nous s'efforçait de gagner et de regrouper autour d'elle les meilleurs éléments et les plus actifs de la classe ouvrière; cependant on ne s'attachait pas à attirer les dirigeants de la future révolution mais des agitateurs conscients du but à atteindre, des dirigeants de la classe ouvrière l'accompagnant dans l'accomplissement de l'ensemble de ses tâches et combats.

 

La situation matérielle misérable des travailleurs polonais exploités sans limite devait nécessairement faire naître un combat économique désespéré; la social-démocratie s'est  alors placée à sa tête, lui a donné un plan d'action et une organisation cohérents et a cherché à lui donner la conscience du but à atteindre.

 

Ces dernières années, il y a eu presque 30 grèves concernant presque autant de secteurs économiques. Ces grèves pratiquement toutes victorieuses dans la plupart des cas ont été menées sous la direction active de l'organisation social-démocrate. Ces chiffres qui seraient à peine notables en Europe occidentale, revêtaient chez nous une importantance tout à fait significative, parce que les grèves, ici plus qu'ailleurs, sont un formidable outil, qui fait bouger les masses indifférentes et les fait se lever pour résister. Cela a constitué nos premiers succès pratiques, elles ont montré clairement et de manière manifeste l'importance d'une conscience solidaire de classe, démasqué la contradiction fondamentale existant entre bourgeoisie et prolétariat, démontré le caractère de classe du gouvernement et la nécessité incontournable de les combattre tous les deux. Pour organiser et faciliter ce combat, le parti social-démocrate devait faire naître les organisations correspondantes nécessaires. C'est ainsi qu'ont été créées des organisations sectorielles qui, en poursuivant des buts économiques immédiats, constituaient dans le même temps un terrain solide  pour la propagande socialiste. Des bibliothèques et des cercles de lecture furent créés avec le même objectif.

 

Dans les deux principaux centres industriels, de véritables caisses de grève ont été organisées qui apportèrent leur aide à des centaines d'ouvriers. Ces caisses ont à nos yeux une signification particulière dans la mesure où prenant en compte les intérêts matériels des travailleurs, elles rencontrent donc un écho dans de larges couches et maintiennent par leur administration même leurs membres en mouvement, tout en créant des points d'ancrage pertinents pour l'action socialiste.

 

De cette manière, les sociaux-démocrates devinrent  peu à peu les véritables dirigeants du mouvement ouvrier et gagnèrent en popularité et la confiance des larges masses.

 

L'attitude décidée adoptée par les travailleurs força la bourgeoisie et le gouvernement à faire des concessions; ici et là, les travailleurs obtinrent des salaires plus élevés, une réduction du temps de travail, le gouvernement se posa, obligé par la nécessité, en protecteur du travail, surveilla la mise en place d'une législation de protection des travailleurs, répondant aux besoins les plus essentiels, ce qui permit de réduire au moins les maux les plus criants; le nombre des services d'inspection des usines et des inspecteurs fut augmenté. Naturellement, ici et là comme dans les autres Etats,  fut menée une "politique sociale d'en haut", pour la galerie et non pour résoudre fondamentalement les problèmes.

 

Le combat politique est imposé au prolétariat du fait de l'attitude du gouvernement dans les questions économiques; car d'une part cette politique de protection des travailleurs est une tromperie, offre de misérables moyens palliatifs, qui restent pour une grande part lettre morte, d'autre part, elle cherche à vaincre toute volonté indépendante des classes opprimées par la force policière la plus brutale. Les grèves sont interdites en vertu d'ordonnances spéciales et quand elle ont lieu malgré tout, la police et l'armée sont prêtes à les combattre par la force.  Les associations ouvrières et les caisses de grève sont également interdites et si elles sont découvertes, de lourdes peines de prison menacent les participants. Tout fait de ce type constitue un enseignement pour les travailleurs et confirme l'enseignement social-démocrate; car chacun de ces faits montre clairement et manifestement que l'absolutisme est une barrière qui rend impossible toute amélioration de la situation actuelle de la classe ouvrière, de même qu'elle constitue un obstacle aux aspirations social-démocrates, que tous les efforts du prolétariat doivent être orientés vers le renversement de cette barrière, il montre que toutes les forces doivent s'employer à arracher une constitution démocratique au tsarisme. Cette devise de la social-démocratie, le combat politique pour les droits et la liberté, se fait entendre le plus fortementr lors du 1er mai.

 

Le 1er mai a revêtu dès le premier moment auprès du Prolétariat sa pleine signification. Dès 1890, environ une dizaine de milliers d'ouvriers, principalement à Varsovie, ont manifesté en même temps que les travailleurs du monde entier. L'année suivante, ce chiffre était monté déjà à 20 000 jusqu'à 30 000 et, en dehors de Varsovie, des travailleurs ont manifesté à Lodz et Zyradow. Le 1er mai 1892, durant lequel, à Lodz, 80 000  ouvriers cessèrent le travail et qui se termina par un bain de sang à la suite de provocations policières, a attiré l'attention de l'Europe entière. Cette année aussi malgré la terrible hemorragie subie par le parti du fait de nombreuses arrestations, malgré la cruauté raffinée et l'espionnage exercés par le gouvernement, quelques milliers de travailleurs ont brandi l'étendard des huit heures et ce n'est que par le déploiement dans les villes ouvrières de toute la puissance militaire, que "l'ordre fut maintenu".

 

Par son caractère et sa signification, le 1er mai chez nous est le plus proche du 1er mai en Autriche; mais il a pour nous une signification encore plus grande, car il constitue la seule occasion de manifester en masse de manière ouverte. Le 1er mai ébranle les masses ouvrières les plus larges et les réveille d'un profond sommeil. Du fait de notre situation, il ne peut revêtir d'autre forme que celle de l'arrêt du travail. Cette forme concrète, claire de manifester est seule en mesure de susciter l'enthousiasme et d'exercer une influence; elle revêt comme en Autriche la forme d'une manifestation politique. Du fait du manque total de libertés et de droits, elle lie la revendication des huit heures avec le droit de vote, le droit d'association,  la liberté de conscience, de langue, de parole et d'écrire. Ces revendications sont toutes exprimées à cette occasion dans des proclamations écrites. Enfin, le 1er mai est la seule forme concrète qui rend visible la solidarité internationale de nos masses ouvrières; il constitue presque la seule opportunité pour notre prolétariat de se sentir et d'agir comme membre de la puissante armée internationale des travailleurs.

 

C'est ainsi que l'on peut décrire l'action de notre social-démocratie durant ces quatre dernières années. Appuyée sur les principes de la social-démocratie internationale, elle poursuit sans faillir son but; chaque pas en avant est payé cher par elle. Dans ce court laps de temps de quatre ans, des centaines de camarades ont été privés de liberté; sur les quatre 1er mai, deux se sont terminés comme à Fourmies par un affrontement sanglant avec l'armée. - En 1891, les travailleurs celèbrent dans le calme et avec sérieux, comme partout, le 1er mai, l'armée les attaque et provoque un affrontement sanglant. L'année suivante, 80 000 travailleurs livrent une bataille en règle avec la soldatesque, là aussi suite à une provocation de la part de la police. Les arrestations arrachent presque chaque jour des camarades des rangs des combattants; la "Citadelle" à Varsovie manque souvent de place pour incarcérer tous les prisonniers, et malgré ce sacrifice, le combat continue de manière opiniâtre. Une nouvelle arme vient justement d'être mise à sa disposition dernièrement, sous la forme d'un journal ouvrier social-démocrate, paraissant à l'étranger, la "Sprawa Robotnicza".

 

Le mouvement ouvrier dans le Royaume de Pologne est devenu peu à peu une élément important de notre vie sociale. Conformément à sa tradition historique, la bourgeoisie s'est vouée entièrement à la recherche effrènée de profit et a sacrifié pour le plat de lentilles de ses intérêts matériels garantis par le gouvernement, toutes ses aspirations patriotiques et politiques avec un cynisme manifeste. Le marché russe qui lui permet de réaliser sa plus-value sur les travailleurs polonais, en fait un soutien fidèle du "trône et de l'autel"; elle n'existe pas en tant que force politique indépendante. La petite-bourgeoisie polonaise est encore celle qui est le plus traversée par  les traditions révolutionnaires patriotiques; ses intérêts opposés à ceux de la grande industrie, qui s'est développée du fait du lien politique avec la Russie, nourrit son patriotisme et en fait des adeptes de l'indépendance de la Pologne. Mais la petite-bourgeoisie est aussi peu indépendante dans son action que la grande-bourgeoisie. Le seul élément actif oppositionnel dans notre société est la classe ouvrière. Naturellement, toute aspiration politique, tout mouvement oppositionnel cherche à en faire son porte-parole. Mêmes nos "intellectuels" patriotes, qui épousent inconsciemment sur le terrain social les idéaux petits-bourgeois, cherchent à attirer le mouvement ouvrier dans les eaux patriotiques; d'ou les tentatives de ces "intellectuels" ces derniers temps de fondre le programme d'une restauration d'un empire polonais indépendant avec celui de la social-démocratie en une synthèse social-patriote. Mais le premier essai pratique, de plaquer sur le 1er mai de cette année, un caractère semi-patriotique, a échoué du fait de la résistance énergique du prolétariat social-démocrate conscient de son identité de classe.

 

L'orientation patriotique, l'idéal d'un empire polonais indépendant n'a aucune chance de gagner à sa cause le prolétariat social-démocrate. L'histoire économique et sociale des trois parties de l'ancien royaume de Pologne les a intégrées de manière organique aux trois pays qui les ont annexées et a créé dans chacune des parties des aspirations et des intérêts propres. Sur un marché mondial chroniquement saturé, la grande industrie de l'ancienne Pologne n'existe et ne peut se développer aujourd'hui que dans une coexistence politique avec la Russie, d'où est né un ensemble économique liant les deux pays. Ce lien économique est renforcé encore continuellement par une politique habile du gouvernement russe qui favorise de manière générale le développement de l'industrie polonaise en partie dans le but de gagner la classe capitaliste dans l'intérêt de la russification, en partie pour ses propres intérêts économiques. Du fait de ce lien économique, qui trouve ses racines dans la logique du capitalisme, l'aspiration à créer un Etat capitaliste polonais ne repose sur aucune base réelle. Le patriotisme, de ce fait, devient un programme auquel les souhaits subjectifs de ses créateurs servent de fondement et pour lequel l'éventualité incalculable d'une guerre européenne sert de moyen de réalisation. Le soutien de la démocratie européenne, sur laquelle comptent nos patriotes ne peut pas remplacer cependant du fait de son énorme importance morale le manque de base matérielle du programme.

 

Le programme d''une restauration de la Pologne indépendante, ne s'appuyant pas sur une réalité, il ne peut créer d'action politique correspondant aux besoins du prolétariat. Un programme minimal de la classe ouvrière commun aux trois parties de la Pologne, alors qu'une partie jouit d'une liberté politique relativement large et du droit de vote, que la deuxième possède des droits politiques modestes et doit conquérir le droit de vote, et que la troisième se trouve complètement sous le joug de l'absolutisme, un tel programme commun est impossible pratiquement dans la mesure où l'action d'un parti ouvrier doit toujours correspondre aux conditions existantes. Adopter un tel programme aujourd'hui sur le plan politique signifierait renoncer à toute action poliique. Cependant, la classe ouvrière doit mener une telle action, elle ne peut être gagnée que pour des revendications  réelles,  pour des revendications qui entraînent un combat au nom de besoins réels, proches et essentiels. Une telle action politique reposant sur des conditions réelles correspond aujourd'hui pour le prolétariat de Galicie au combat commun avec le prolétariat de toute l'Autriche pour le suffrage universel. Pour le prolétariat de Posnanie et de Silésie c'est le combat commun avec la social-démocratie allemande. Pour le prolétariat de la Pologne russe, c'est le slogan, correspondant véritablement à ses conditions de vie et commun à l'ensemble du prolétariat de l'empire russe : abattre l'absolutisme.. Ce programme vient des nécessités de son combat économique quotidien tout comme de ses aspirations socialistes. Ce programme lui permet de se protéger de la politique de russification du gouvernement, en  se donnant pour but l'obtention des droits politiques qui correspondent le plus étroitement à ses intérêts sur le plan local. Ce programme enfin mène directement la classe ouvrière au triomphe du socialisme et rapproche le moment de la disparition définitive de toute forme d'oppression, fait disparaître l'oppression de la nationalité polonaise définitvement et enlève toute base à l'oppression culturelle.

 

Le programme, qui se donne comme tâche d'abattre le tsarisme, ne compte pas sur des bouleversements hypothétiques pour parvenir à son but, il ne fait pas dépendre son existence des souhaits et idéaux d'individus et de classes sans plus aucune vie. Il naît au contraire du cours objectif de l'histoire, qui voit disparaître une économie agricole patriarcale et de ce fait enterre les fondements matériels du tsarisme, qui voit parallèlement le développement du capitalisme et la création de ce fait de la force politique qui le renversera - le prolétariat.

 

Décidée dans son propre intérêt à imposer une nouvelle forme politique, notre classe ouvrière a une haute conscience qu'elle agit pour le bien commun du prolétariat international, qu'elle contribue en combattant le rempart le plus puissant de la réaction européenne, réellement au triomphe des buts fondamentaux qui unissent aujourd'hui dans un même sentiment et une même aspiration des milliers de camarades dans le monde entier.

 

Rapport adressé au IIIème Congrès ouvrier socialiste international de Zurich, 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893. rédigé par la rédaction du journal "Sprawa Robotnicza" (La cause ouvrière), organe des sociaux-démocrates du Royaume de Pologne.

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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 19:39
Rosa Luxemburg. Rapport adressé au IIIème Congrès ouvrier socialiste international de Zurich, 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893. (inédit en français sur le net)

Il s'agit du 1er texte publié dans les Gesammelte Werke. Non signé, il est présenté comme rédigé par la rédaction de la "Sprawa Robotnicza", journal créé par le courant de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches dans le même temps que leur parti,  le SDKPiL.

 

Il constitue le premier acte au sein du mouvement ouvrier international de ces militants en lutte contre le développement du "social-patriotisme", c'est-à-dire, puisqu'il faut peut-être réexpliquer aujourd'hui ce terme,  le développement du mouvement nationaliste au sein du mouvement ouvrier, incarné en Pologne par le Parti Socialiste Polonais.

 

Il est  inédit en français sur le net. La traduction a été assurée par nos soins, nous accueillons volontiers toute amélioration de celle-ci.

 

La raison qui nous amène à privilégier la traduction en vue de publication sur le blog de ces premiers textes de Rosa Luxemburg témoignant de son combat contre le nationalisme au sein du mouvement ouvrier, vient de la nécessité qui resurgit aujourd'hui de donner à chacun les moyens d'une réflexion contre le développement du nationalisme prôné par la social-démocratie au pouvoir et même au sein d'autres courants dits de gauche, ce sont des outils pour un internationalisme fondé et réfléchi.

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Dossier : Textes de Rosa Luxemburg

contre le social-patriotisme 1893 - 1899

 

Ier texte

 

Rapport adressé au IIIème Congrès ouvrier socialiste international de Zurich, 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893.

 

Source allemande : Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Pages 5 - 13

Traduction : Dominique Villaeys-Poirré et

mise en ligne, décembre 2015.

 

Chers camarades! C’est la première fois que les sociaux-démocrates polonais de la Pologne sous domination russe participent à votre Congrès.

 

Venant du sombre empire du despotisme et de la réaction la plus rigide, les travailleurs de Varsovie et de Lodz envoient leur délégué, qui est aussi le nôtre, participer au Parlement des travailleurs des deux mondes.

 

Nous vous envoyons nos salutations fraternelles et l'heureux message que les principes sociaux-démocrates ont pris racine chez nous aussi et que, malgré les poursuites de la bourgeoisie alliée à une puissance policière brutale, le drapeau rouge est devenu pour les masses ouvrières polonaises l’étendard de son combat pour son émancipation. Pendant que vous volez à l’Ouest de victoire en victoire, nous menons à l’Est, fidèles aux principes de la social-démocratie internationale, sans faillir, le combat contre le despotisme russe, ce dernier et puissant rempart de la réaction européenne. Les conditions politiques fondamentalement différentes nous contraignent à adopter une autre méthode de lutte différente dans sa forme. Poussés par la nécessité, nous enveloppons notre inlassable travail de l'obscurité de la conspiration, nous mettons en danger sans cesse notre liberté et nos vies, et nous ne pouvons donc agir comme vous librement et ouvertement et nous ne pouvons qu'au coup par coup, dans des cas précis, comme au 1er mai, nous joindre à vos formes de lutte. Naturellement, les formes et les moyens de ce combat doivent être autres. C'est pourquoi, parmi les résolutions prises lors des importantes réunions où vous évoquez les moyens et les formes que doit utiliser le prolétariat des deux mondes pour atteindre les buts qu'il s'est fixés, peu peuvent être appliquées dans notre situation.

 

Le mouvement socialiste dans ce que l'on nomme "la Pologne issue du Congrès" existe depuis presque 15 ans, cependant ce mouvement ne pouvait être qualifié jusqu'à ces quatre dernières années de social-démocrate. Le parti révolutionnaire "Prolétariat" auquel revient l'immense mérite d'avoir donné naissance aux premiers courants socialistes et de les avoir fusionnés dans un seul ensemble organique et qui a dirigé le mouvement jusqu'en 1889, a certes formellement reconnu les principes généraux exprimés dans le Manifeste communiste, cependant il n'était pas simple de mettre en application ces principes  dans de nouvelles conditions dans un Etat dont les conditions politiques sont si totalement différentes de celles de l'Europe occidentale. Ce parti n'est pas parvenu à résoudre cette tâche. Parallèlement, il faut garder à l'esprit, l'influence exercée par le combat héroïque du parti révolutionnaire "Narodnadja Wolna" sur notre mouvement. Ce duel héroïque des révolutionnaires contre le tyran tout puissant a suscité la plus grande admiration et a éveillé involontairement beaucoup d'espoirs. Aussi n'est-il pas étonnant que le Parti Socialiste Polonais partant du présupposé, exact,  d'un combat commun avec les révolutionnaires russes soit tombé complètement sous l'influence de ce parti  et, en contradiction avec le programme formel, ait pris la forme du blanquisme utopique à caractère conspiratif.

 

Selon les conceptions des révolutionnaires d'autrefois, la chute du tsarisme allait de pair avec la révolution sociale. Comme leur parti frère, la "Narodnadja Wolna", les révolutionnaires d'autrefois étaient persuadés que la révolution peut être amenée par un petit nombre de conspirateurs décidés, ayant la volonté d'agir et conscients du but à atteindre. Ils attribuaient à la grande masse du prolétariat comme seul rôle celui de soutenir au moment décisif les conspirateurs socialistes.

 

Conformément à cette analyse, l'action du parti était pratiquement totalement orientée vers l'éveil de sentiments révolutionnaires au moyen de proclamations et actes terroristes. On pensait peu ou pas du tout à élever le niveau matériel et la conscience des masses prolétaires au sein de la société actuelle. On négligeait totalement de considérer comme prochain objectif d'obtenir de l'Etat actuel des concessions politiques et sociales, circonstancielles, comme le font les partis ouvriers de tous les pays. Le parti se contentait de gagner des individus - ce en quoi il a grandement facilité ensuite l'action social-démocrate - et d'autre part d'éveiller au sein des masses la haine contre le despotisme et l'ordre social dominant; le parti travaillait, vivant dans un pays despotique, sur une révolution sociale à court terme. Régulièrement, il était contraint de se rallier, même s'il était en cela en contradiction avec le caractère général de son action, aux mouvements se manifestant de manière autonome au sein des masses et orientés vers des buts politiques ou sociaux propres., de même, il participa au 1er mai 1890.

 

Pour parvenir cependant au rôle qui lui revient et pour devenir l'expression véritable du combat de classe des travailleurs, le socialisme devait rompre définitivement avec la tradition blanquiste et se placer sur le terrain du mouvement ouvrier de l'Europe occidentale. Ce bouleversement des conceptions et de la tactique des socialistes a commencé en 1889 pour parvenir finalement à l'existence d'un mouvement social-démocrate indépendant. Il a enfin été compris que le rôle du parti social-démocrate consiste à diriger, conscient du but à atteindre, le combat du prolétariat contre l'ordre établi se développant au sein de la société capitaliste avec une force élémentaire, que le combat sur le plan économique, pour les intérêts au quotidien de la classe ouvrière, le combat pour arracher des formes démocratiques de gouvernement, constitue de fait l'école que doit suivre le prolétariat avant d'être en mesure de renverser la société actuelle. Cette conception, la nouvelle organisation l'a constamment gardée à l'esprit.

 

Comme tout parti socialiste, la social-démocratie chez nous s'efforçait de gagner et de regrouper autour d'elle les meilleurs éléments et les plus actifs de la classe ouvrière; cependant on ne s'attachait pas à attirer les dirigeants de la future révolution mais des agitateurs conscients du but à atteindre, des dirigeants de la classe ouvrière l'accompagnant dans l'accomplissement de l'ensemble de ses tâches et combats.

 

La situation matérielle misérable des travailleurs polonais exploités sans limite devait nécessairement faire naître un combat économique désespéré; la social-démocratie s'est  alors placée à sa tête, lui a donné un plan d'action et une organisation cohérents et a cherché à lui donner la conscience du but à atteindre.

 

Ces dernières années, il y a eu presque 30 grèves concernant presque autant de secteurs économiques. Ces grèves pratiquement toutes victorieuses dans la plupart des cas ont été menées sous la direction active de l'organisation social-démocrate. Ces chiffres qui seraient à peine notables en Europe occidentale, revêtaient chez nous une importantance tout à fait significative, parce que les grèves, ici plus qu'ailleurs, sont un formidable outil, qui fait bouger les masses indifférentes et les fait se lever pour résister. Cela a constitué nos premiers succès pratiques, elles ont montré clairement et de manière manifeste l'importance d'une conscience solidaire de classe, démasqué la contradiction fondamentale existant entre bourgeoisie et prolétariat, démontré le caractère de classe du gouvernement et la nécessité incontournable de les combattre tous les deux. Pour organiser et faciliter ce combat, le parti social-démocrate devait faire naître les organisations correspondantes nécessaires. C'est ainsi qu'ont été créées des organisations sectorielles qui, en poursuivant des buts économiques immédiats, constituaient dans le même temps un terrain solide  pour la propagande socialiste. Des bibliothèques et des cercles de lecture furent créés avec le même objectif.

 

Dans les deux principaux centres industriels, de véritables caisses de grève ont été organisées qui apportèrent leur aide à des centaines d'ouvriers. Ces caisses ont à nos yeux une signification particulière dans la mesure où prenant en compte les intérêts matériels des travailleurs, elles rencontrent donc un écho dans de larges couches et maintiennent par leur administration même leurs membres en mouvement, tout en créant des points d'ancrage pertinents pour l'action socialiste.

 

De cette manière, les sociaux-démocrates devinrent  peu à peu les véritables dirigeants du mouvement ouvrier et gagnèrent en popularité et la confiance des larges masses.

 

L'attitude décidée adoptée par les travailleurs força la bourgeoisie et le gouvernement à faire des concessions; ici et là, les travailleurs obtinrent des salaires plus élevés, une réduction du temps de travail, le gouvernement se posa, obligé par la nécessité, en protecteur du travail, surveilla la mise en place d'une législation de protection des travailleurs, répondant aux besoins les plus essentiels, ce qui permit de réduire au moins les maux les plus criants; le nombre des services d'inspection des usines et des inspecteurs fut augmenté. Naturellement, ici et là comme dans les autres Etats,  fut menée une "politique sociale d'en haut", pour la galerie et non pour résoudre fondamentalement les problèmes.

 

Le combat politique est imposé au prolétariat du fait de l'attitude du gouvernement dans les questions économiques; car d'une part cette politique de protection des travailleurs est une tromperie, offre de misérables moyens palliatifs, qui restent pour une grande part lettre morte, d'autre part, elle cherche à vaincre toute volonté indépendante des classes opprimées par la force policière la plus brutale. Les grèves sont interdites en vertu d'ordonnances spéciales et quand elle ont lieu malgré tout, la police et l'armée sont prêtes à les combattre par la force.  Les associations ouvrières et les caisses de grève sont également interdites et si elles sont découvertes, de lourdes peines de prison menacent les participants. Tout fait de ce type constitue un enseignement pour les travailleurs et confirme l'enseignement social-démocrate; car chacun de ces faits montre clairement et manifestement que l'absolutisme est une barrière qui rend impossible toute amélioration de la situation actuelle de la classe ouvrière, de même qu'elle constitue un obstacle aux aspirations social-démocrates, que tous les efforts du prolétariat doivent être orientés vers le renversement de cette barrière, il montre que toutes les forces doivent s'employer à arracher une constitution démocratique au tsarisme. Cette devise de la social-démocratie, le combat politique pour les droits et la liberté, se fait entendre le plus fortementr lors du 1er mai.

 

Le 1er mai a revêtu dès le premier moment auprès du Prolétariat sa pleine signification. Dès 1890, environ une dizaine de milliers d'ouvriers, principalement à Varsovie, ont manifesté en même temps que les travailleurs du monde entier. L'année suivante, ce chiffre était monté déjà à 20 000 jusqu'à 30 000 et, en dehors de Varsovie, des travailleurs ont manifesté à Lodz et Zyradow. Le 1er mai 1892, durant lequel, à Lodz, 80 000  ouvriers cessèrent le travail et qui se termina par un bain de sang à la suite de provocations policières, a attiré l'attention de l'Europe entière. Cette année aussi malgré la terrible hemorragie subie par le parti du fait de nombreuses arrestations, malgré la cruauté raffinée et l'espionnage exercés par le gouvernement, quelques milliers de travailleurs ont brandi l'étendard des huit heures et ce n'est que par le déploiement dans les villes ouvrières de toute la puissance militaire, que "l'ordre fut maintenu".

 

Par son caractère et sa signification, le 1er mai chez nous est le plus proche du 1er mai en Autriche; mais il a pour nous une signification encore plus grande, car il constitue la seule occasion de manifester en masse de manière ouverte. Le 1er mai ébranle les masses ouvrières les plus larges et les réveille d'un profond sommeil. Du fait de notre situation, il ne peut revêtir d'autre forme que celle de l'arrêt du travail. Cette forme concrète, claire de manifester est seule en mesure de susciter l'enthousiasme et d'exercer une influence; elle revêt comme en Autriche la forme d'une manifestation politique. Du fait du manque total de libertés et de droits, elle lie la revendication des huit heures avec le droit de vote, le droit d'association,  la liberté de conscience, de langue, de parole et d'écrire. Ces revendications sont toutes exprimées à cette occasion dans des proclamations écrites. Enfin, le 1er mai est la seule forme concrète qui rend visible la solidarité internationale de nos masses ouvrières; il constitue presque la seule opportunité pour notre prolétariat de se sentir et d'agir comme membre de la puissante armée internationale des travailleurs.

 

C'est ainsi que l'on peut décrire l'action de notre social-démocratie durant ces quatre dernières années. Appuyée sur les principes de la social-démocratie internationale, elle poursuit sans faillir son but; chaque pas en avant est payé cher par elle. Dans ce court laps de temps de quatre ans, des centaines de camarades ont été privés de liberté; sur les quatre 1er mai, deux se sont terminés comme à Fourmies par un affrontement sanglant avec l'armée. - En 1891, les travailleurs celèbrent dans le calme et avec sérieux, comme partout, le 1er mai, l'armée les attaque et provoque un affrontement sanglant. L'année suivante, 80 000 travailleurs livrent une bataille en règle avec la soldatesque, là aussi suite à une provocation de la part de la police. Les arrestations arrachent presque chaque jour des camarades des rangs des combattants; la "Citadelle" à Varsovie manque souvent de place pour incarcérer tous les prisonniers, et malgré ce sacrifice, le combat continue de manière opiniâtre. Une nouvelle arme vient justement d'être mise à sa disposition dernièrement, sous la forme d'un journal ouvrier social-démocrate, paraissant à l'étranger, la "Sprawa Robotnicza".

 

Le mouvement ouvrier dans le Royaume de Pologne est devenu peu à peu une élément important de notre vie sociale. Conformément à sa tradition historique, la bourgeoisie s'est vouée entièrement à la recherche effrènée de profit et a sacrifié pour le plat de lentilles de ses intérêts matériels garantis par le gouvernement, toutes ses aspirations patriotiques et politiques avec un cynisme manifeste. Le marché russe qui lui permet de réaliser sa plus-value sur les travailleurs polonais, en fait un soutien fidèle du "trône et de l'autel"; elle n'existe pas en tant que force politique indépendante. La petite-bourgeoisie polonaise est encore celle qui est le plus traversée par  les traditions révolutionnaires patriotiques; ses intérêts opposés à ceux de la grande industrie, qui s'est développée du fait du lien politique avec la Russie, nourrit son patriotisme et en fait des adeptes de l'indépendance de la Pologne. Mais la petite-bourgeoisie est aussi peu indépendante dans son action que la grande-bourgeoisie. Le seul élément actif oppositionnel dans notre société est la classe ouvrière. Naturellement, toute aspiration politique, tout mouvement oppositionnel cherche à en faire son porte-parole. Mêmes nos "intellectuels" patriotes, qui épousent inconsciemment sur le terrain social les idéaux petits-bourgeois, cherchent à attirer le mouvement ouvrier dans les eaux patriotiques; d'ou les tentatives de ces "intellectuels" ces derniers temps de fondre le programme d'une restauration d'un empire polonais indépendant avec celui de la social-démocratie en une synthèse social-patriote. Mais le premier essai pratique, de plaquer sur le 1er mai de cette année, un caractère semi-patriotique, a échoué du fait de la résistance énergique du prolétariat social-démocrate conscient de son identité de classe.

 

L'orientation patriotique, l'idéal d'un empire polonais indépendant n'a aucune chance de gagner à sa cause le prolétariat social-démocrate. L'histoire économique et sociale des trois parties de l'ancien royaume de Pologne les a intégrées de manière organique aux trois pays qui les ont annexées et a créé dans chacune des parties des aspirations et des intérêts propres. Sur un marché mondial chroniquement saturé, la grande industrie de l'ancienne Pologne n'existe et ne peut se développer aujourd'hui que dans une coexistence politique avec la Russie, d'où est né un ensemble économique liant les deux pays. Ce lien économique est renforcé encore continuellement par une politique habile du gouvernement russe qui favorise de manière générale le développement de l'industrie polonaise en partie dans le but de gagner la classe capitaliste dans l'intérêt de la russification, en partie pour ses propres intérêts économiques. Du fait de ce lien économique, qui trouve ses racines dans la logique du capitalisme, l'aspiration à créer un Etat capitaliste polonais ne repose sur aucune base réelle. Le patriotisme, de ce fait, devient un programme auquel les souhaits subjectifs de ses créateurs servent de fondement et pour lequel l'éventualité incalculable d'une guerre européenne sert de moyen de réalisation. Le soutien de la démocratie européenne, sur laquelle comptent nos patriotes ne peut pas remplacer cependant du fait de son énorme importance morale le manque de base matérielle du programme.

 

Le programme d''une restauration de la Pologne indépendante, ne s'appuyant pas sur une réalité, il ne peut créer d'action politique correspondant aux besoins du prolétariat. Un programme minimal de la classe ouvrière commun aux trois parties de la Pologne, alors qu'une partie jouit d'une liberté politique relativement large et du droit de vote, que la deuxième possède des droits politiques modestes et doit conquérir le droit de vote, et que la troisième se trouve complètement sous le joug de l'absolutisme, un tel programme commun est impossible pratiquement dans la mesure où l'action d'un parti ouvrier doit toujours correspondre aux conditions existantes. Adopter un tel programme aujourd'hui sur le plan politique signifierait renoncer à toute action poliique. Cependant, la classe ouvrière doit mener une telle action, elle ne peut être gagnée que pour des revendications  réelles,  pour des revendications qui entraînent un combat au nom de besoins réels, proches et essentiels. Une telle action politique reposant sur des conditions réelles correspond aujourd'hui pour le prolétariat de Galicie au combat commun avec le prolétariat de toute l'Autriche pour le suffrage universel. Pour le prolétariat de Posnanie et de Silésie c'est le combat commun avec la social-démocratie allemande. Pour le prolétariat de la Pologne russe, c'est le slogan, correspondant véritablement à ses conditions de vie et commun à l'ensemble du prolétariat de l'empire russe : abattre l'absolutisme.. Ce programme vient des nécessités de son combat économique quotidien tout comme de ses aspirations socialistes. Ce programme lui permet de se protéger de la politique de russification du gouvernement, en  se donnant pour but l'obtention des droits politiques qui correspondent le plus étroitement à ses intérêts sur le plan local. Ce programme enfin mène directement la classe ouvrière au triomphe du socialisme et rapproche le moment de la disparition définitive de toute forme d'oppression, fait disparaître l'oppression de la nationalité polonaise définitvement et enlève toute base à l'oppression culturelle.

 

Le programme, qui se donne comme tâche d'abattre le tsarisme, ne compte pas sur des bouleversements hypothétiques pour parvenir à son but, il ne fait pas dépendre son existence des souhaits et idéaux d'individus et de classes sans plus aucune vie. Il naît au contraire du cours objectif de l'histoire, qui voit disparaître une économie agricole patriarcale et de ce fait enterre les fondements matériels du tsarisme, qui voit parallèlement le développement du capitalisme et la création de ce fait de la force politique qui le renversera - le prolétariat.

 

Décidée dans son propre intérêt à imposer une nouvelle forme politique, notre classe ouvrière a une haute conscience qu'elle agit pour le bien commun du prolétariat international, qu'elle contribue en combattant le rempart le plus puissant de la réaction européenne, réellement au triomphe des buts fondamentaux qui unissent aujourd'hui dans un même sentiment et une même aspiration des milliers de camarades dans le monde entier.

 

Rapport adressé au IIIème Congrès socialiste des Travailleurs, Zurich 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893. rédigé par la rédaction du journal "Sprawa Robotnicza" (La cause ouvrière), organe des sociaux-démocrates du Royaume de Pologne.

source de l'illustration de début d'article : http://www.ozzip.pl/images/fotki/rewo04.jpg

La ville de Lodz

La ville de Lodz

 

En  mémoire de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches, Julian Marchlewski (1921)

 

Un éclairage important est constitué par un texte de Julian Marchlewski écrit en l'honneur de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches en 1921. Nous reprenons le passage qui concerne les débuts du courant représenté par lui-même, Rosa Luxemburg, Leo Jogiches, Adolf Warski et sur le Congrès de Zurich ...

 

"Les thèses fondamentales de cette tendance étaient celles-ci : le capitalisme se développe dans la Pologne asservie dans un étroit accord avec le capitalisme russe, allemand et autrichien ; les liens les plus étroits se créent nécessairement entre la bourgeoisie des provinces polonaises et celle de ces États ; la lutte des classes devient plus âpre en Pologne et rend impossible l'insurrection contre le joug national. La tâche du prolétariat polonais c'est de lutter, de concert avec les ouvriers russes, allemands et autrichiens, contre l'ordre capitaliste ; cette lutte politique et économique doit être conduite en tenant compte des conditions de la vie politique dans chaque Etat, ce qui rend nécessaires des relations étroites avec les Partis socialistes russe, allemand et autrichien. L'autonomie du Parti polonais, qui lui permet de défendre les intérêts de la culture du prolétariat polonais, doit être naturellement sauvegardée. Seule la révolution commune, en détruisant l'ordre capitaliste, entraînera la libération de tous les peuples, donc du peuple polonais ; tant que règne l'ordre capitaliste, la création d'un Etat polonais indépendant n'est pas possible. La tâche des prolétaires polonais, ce n'est donc pas de lutter pour une Pologne capitaliste indépendante, mais pour la destruction des Etats capitalistes en général. Tout ceci nous paraît aujourd'hui indiscutable, mais il fallut alors un énorme travail pour ouvrir un chemin à ces idées.

 

Rosa Luxemburg prouva de suite un remarquable talent de publiciste et les dons d'un brillant théoricien. Nous reconnûmes volontiers en elle notre guide doctrinal. Le camarade Jogiches était son auxiliaire le plus actif bien que seuls ses plus proches amis l'avaient su.

 

La nouvelle tendance eut bientôt à soutenir son premier combat sur une large arène. A l'automne de 1891, la gendarmerie du tsar détruisit l'Union Ouvrière dont presque tous les leaders furent arrêtés. La manifestation du 1er mai, en 1892, revêtit néanmoins des proportions grandioses, montrant que le mouvement des masses ouvrières était devenu en Pologne un fait capital de la vie sociale.

 

En 1893, il devint possible de renouveler et d'élargir notre activité révolutionnaire dans la région. Le camarade Wesołowski était alors l'un des meilleurs organisateurs. Les ouvriers de l'Union et ceux qui restaient du Parti du Prolétariat adhérèrent au nouveau groupe et nous adoptâmes le nom de Parti Social-Démocrate de l'empire polonais. Cette appellation paraîtra étrange à beaucoup (quel accouplement de mots : socialiste et empire !). Elle fut choisie dans un but défini. Nous voulions exprimer ainsi que, selon nos doctrines, nous étendions notre organisation sur un territoire donné et précisément sur cette partie de la Pologne où le prolétariat doit lutter la main dans la main avec le prolétariat de toute la Russie. Justement, cette année-là, un Congrès Socialiste International se réunissait à Zurich. Nous résolûmes de nous y affirmer devant le prolétariat du monde entier. Les ouvriers de Varsovie m'envoyèrent un mandat de délégué. Les groupes de l'étranger en donnèrent à Rosa Luxemburg et au camarade Warszawski. Les meneurs du P. P. S. menaient contre nous une furieuse campagne dans laquelle ils eurent recours aux moyens les plus honteux, accusant effrontément le camarade Warszawski d'être « un agent russe ». Comme il y avait parmi eux des hommes entretenant depuis longtemps d'excellentes relations avec les chefs de l'Internationale : Engels, Wilhem Liebknecht et d'autres, il leur fut facile de nous représenter comme un petit groupe d'intrigants rompant l'unité du socialisme polonais. Malgré le brillant discours de Rosa Luxemburg réfutant ce mensonge le Congrès résolut de ne valider ni son mandat ni celui du camarade Warszawski. Plekhanov joua dans cette affaire un bien piètre rôle ; il connaissait les affaires polonaises et il eût suffi d'un mot de lui qui jouissait dans l'Internationale d'une si grande popularité pour anéantir toute cette intrigue. Mais il préféra se taire et reconnut plus tard qu'il lui sembla fâcheux de « devoir aller à l'encontre de l'opinion du vieil Engels ». Malheureusement, ces choses devaient par la suite arriver assez souvent dans la Seconde Internationale où les affaires se décidaient fréquemment selon les sympathies et les antipathies des chefs jouissant d'une certaine popularité. Nous subîmes un échec, mais on s'intéressa dans l'Internationale aux questions du socialisme polonais et l'occasion se présenta à nous d'exposer ces questions dans la presse française et allemande. Cette tâche aussi fut surtout dévolue à Rosa Luxemburg.

 

* Repris du site de la MIA. Source de ce texte : numéro 3 du Bulletin communiste (deuxième année), 20 janvier 1921, dans la rubrique « Héros et martyrs du communisme ».

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-julian-marchlewski-a-la-memoire-de-rosa-luxemburg-et-de-leo-tyszka-jogiches-117436322.html

 

* Indiquons une lettre qu'il convient de lire en contre-point à ce texte : Lettre à Leo Jogiches, Clarens, 15 avril 1893

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Le texte en allemand

 

Rosa Luxemburg: Bericht an den III. Internationalen Sozialistischen Arbeiterkongress in Zürich 1893 über den Stand und Verlauf der sozialdemokratischen Bewegung in Russisch-Polen 1889-1893

 

Erstattet von der Redaktion der Zeitschrift „Sprawa Robotnicza" (Arbeitersache), Organ der Sozialdemokraten des Königreichs Polen1

 

[Bericht an den III. Internat. Socialistischen Arbeiterkongress in Zürich 1893 über den Stand und Verlauf der socialdemokratischen Bewegung in Russisch-Polen 1889-1893, erstattet von der Redaktion der Zeitschrift „Sprawa Robotnicza" („Arbeitersache"), Organ der Socialdemokraten des Königreichs Polen, o. O. u. J. Nach Gesammelte Werke Band 1/1, 1970, S. 5-13]

Genossen! Es ist das erste Mal, dass die polnischen Sozialdemokraten aus dem Russland unterworfenen Teile Polens an Eurem Kongress teilnehmen.

Aus dem finstern Reiche des politischen Despotismus und der starren Reaktion senden die Arbeiter von Warschau und Łódź ihren Delegierten, der zumal der unsrige ist, teilzunehmen an dem Arbeiterparlament zweier Welten.

Wir senden Euch unsern Brudergruß und die frohe Botschaft, dass auch bei uns die sozialdemokratischen Prinzipien Wurzel gefasst haben und trotz der Verfolgungen der mit einer rohen Polizeimacht verbündeten Bourgeoisie das rote Banner der Sozialdemokratie für die polnischen Arbeitermassen zum Leitstern ihres Emanzipationskampfes geworden ist. Während Ihr im Westen von Sieg zu Sieg schreitet, führen wir im Osten, den Prinzipien der internationalen Sozialdemokratie treu, unentwegt den Kampf mit dem russischen Despotismus, diesem letzten und gewaltigsten Hort der europäischen Reaktion. Die von Grund aus verschiedenen politischen Verhältnisse zwingen uns eine der Form nach andere Kampfesweise auf. Notgedrungen hüllen wir unsere unablässige Arbeit in das Dunkel der Konspiration, gefährden beständig Freiheit und Leben und können daher nicht frei und offen wie Ihr handeln und vorläufig nur in einzelnen Fällen, wie der Maifeier, uns Eurer Kampfesweise anschließen. Selbstverständlich müssen auch die Formen und Mittel dieses Kampfes andere sein. Deshalb sind nur wenige der Beschlüsse, welche Ihr bei Euren wichtigen und fruchtbaren Beratungen fasst, in denen Ihr die Mittel und Wege erwägt, welche das Proletariat beider Welten zum erhabenen Ziele, zum Siege der sozialistischen Ideen, führen sollen, auf unsere Lage anwendbar.

Die sozialistische Bewegung im sogenannten Kongresspolen2 datiert seit fast 15 Jahren; doch war diese Bewegung bis zu den letzten vier Jahren nicht sozialdemokratisch zu nennen.3 Die revolutionäre Partei „Proletariat"4, welcher das hohe Verdienst zukommt, den ersten sozialistischen Strömungen Ausdruck gegeben und sie in ein organisches Ganzes zusammengefasst zu haben, und welche die Bewegung bis zum Jahre 1889 leitete, hat zwar formell die allgemeinen im Kommunistischen Manifest ausgedrückten Prinzipien anerkannt; doch war es nicht leicht, diese Prinzipien unter neuen Bedingungen in einem Staate, dessen politische Verhältnisse so gänzlich verschieden von denen des westlichen Europas sind, in Anwendung zu bringen. Diese Aufgabe zu lösen ist dieser Partei nicht gelungen. Dabei muss man den Einfluss im Auge behalten, welchen der heroische Kampf der russischen revolutionären Partei „Narodnaja Wolja" auf unsere Bewegung ausüben musste. Hat doch dieser heldenmütige Zweikampf der Revolutionäre mit dem allmächtigen Alleinherrscher in ganz Europa höchste Bewunderung hervorgerufen und unwillkürlich Hoffnungen erweckt. Es ist daher nicht zu verwundern, wenn die Polnische Sozialistische Partei, von dem richtigen Standpunkte des gemeinsamen Kampfes mit den russischen Revolutionären ausgehend, vollständig unter den Einfluss jener Partei geriet. Die Folge hiervon war, dass die praktische Tätigkeit und Taktik des „Proletariat" im Widerspruch mit dem formellen Programm der Ausdruck des utopistisch verschwörerischen Blanquismus wurde.

In den Begriffen der damaligen Revolutionäre fiel der Sturz des Zarentums mit der sozialen Revolution zusammen. Ebenso wie ihre Bruderpartei „Narodnaja Wolja" waren die damaligen Revolutionäre überzeugt, dass die Revolution durch eine Anzahl entschlossener, tatkräftiger und zielbewusster Verschwörer herbeigeführt werden kann. Der großen Masse des Proletariats wurde nur die Rolle vorbehalten, im entscheidenden Augenblicke die sozialistischen Verschwörer zu unterstützen.

Dieser Voraussetzung entsprechend war die Agitation der Partei fast ausschließlich darauf gerichtet, revolutionäre Gefühle mittelst Proklamationen und terroristischer Taten zu erwecken; an die Hebung des geistigen und materiellen Niveaus der Arbeitermasse innerhalb der heutigen Gesellschaftsordnung wurde wenig oder gar nicht gedacht. Man versäumte, es ganz, die vorläufigen, von dem heutigen Staate zu erzwingenden sozialen und politischen Zugeständnisse als nächstes Ziel zu betrachten, wie dies die Arbeiterparteien aller Länder tun. Die Partei beschränkte sich darauf, einzelne Individuen zu gewinnen – wodurch sie viel dazu beigetragen hat, die spätere sozialdemokratische Agitation zu erleichtern – und anderseits den Hass gegen die Despotie und die bestehende Gesellschaftsordnung unter den Massen zu wecken; die Partei arbeitete, in einem despotischen Staate lebend, direkt auf eine soziale Revolution in nächster Zeit hin. Wiederholt war die Partei gezwungen, wenn auch im Widerspruche zum Charakter ihrer Tätigkeit im allgemeinen, den sich in der Masse selbständig kundgebenden, auf ökonomische oder politische Ziele gerichteten Regungen sich anzuschließen, ebenso nahm sie an der Maifeier 1890 teil.

Um jedoch die ihm zukommende Bedeutung zu erlangen und zum wahren Ausdruck des Klassenkampfes der Arbeiter zu werden, musste der Sozialismus endgültig mit den blanquistischen Traditionen brechen und sich auf den Boden der westeuropäischen Arbeiterbewegung stellen. Diese Umwandlung in den Ansichten und der Taktik der Sozialisten begann im Jahre 1889 und führte schließlich zu einer selbständigen sozialdemokratischen Bewegung. Man sah endlich ein, dass die Rolle der sozialdemokratischen Partei darin bestehe, den im Kapitalismus mit elementarer Gewalt sich entwickelnden Kampf des Proletariats gegen die bestehende Gesellschaftsordnung zielbewusst zu leiten, dass der Kampf auf ökonomischem Gebiete um die alltäglichen Interessen der arbeitenden Klassen, der Kampf um demokratische Regierungsformen die Schule ist, welche das Proletariat unbedingt durchmachen muss, ehe es imstande ist, die heutige Gesellschaft zu stürzen. Diesen Gesichtspunkt behielt die neue Organisation bei ihrer Tätigkeit beständig im Auge.

Wie jede sozialistische Partei, war die Sozialdemokratie bei uns bemüht, die besten und tatkräftigsten Elemente der Arbeiterschaft heranzuziehen und um sich zu gruppieren; dabei war aber das Augenmerk nicht darauf gerichtet, Leiter der bevorstehenden Revolution heranzuziehen, sondern zielbewusste Agitatoren, Führer der Arbeiterklasse bei allen ihren Aufgaben und Kämpfen.

Die elende materielle Lage der schrankenlos ausgebeuteten polnischen Arbeiter musste notgedrungen einen verzweifelten ökonomischen Kampf hervorrufen; die Sozialdemokraten stellten sich an seine Spitze, verliehen ihm einen einheitlichen Plan, eine Organisation und suchten ihn zielbewusst zu machen.

In den letzten drei Jahren fanden etwa 30 Streiks statt, welche fast ebenso viele Gewerke betrafen.5 Diese in den meisten Fällen wesentlich erfolgreichen Streiks wurden unter der tätigen Leitung der sozialdemokratischen Organisation ausgefochten. Diese Ziffer, welche im westlichen Europa kaum nennenswert sein würde, hat bei uns eine ganz besondere Bedeutung, weil die Streiks hier mehr als irgendwo ein hervorragendes Mittel, die indifferente Masse aufzurütteln, sie zum Widerstand hinzureißen, bilden. Es waren dies unsere ersten praktischen Erfolge; sie bewiesen klar und anschaulich die Bedeutung des solidarischen Klassenbewusstseins, enthüllten den prinzipiellen Gegensatz zwischen Bourgeoisie und Proletariat, legten den Klassencharakter der Regierung bloß, wiesen auf die unumgängliche Notwendigkeit, beide zu bekämpfen, hin. Um diesen Kampf zu regeln und zu erleichtern, musste die sozialdemokratische Partei entsprechende Organisationen ins Leben rufen. So wurden Fachvereine gegründet, welche, unmittelbare ökonomische Vorteile verfolgend, gleichzeitig festen Boden für die sozialistische Propaganda bildeten. Zu demselben Zwecke wurden Bibliotheken und Lesezirkel eingerichtet.

In den beiden Hauptzentren unserer Industrie wurden regelrechte Streikkassen angelegt, welchen Hunderte von Arbeitern beitraten. Diese Kassen haben für uns eine besondere Bedeutung, da sie direkt die alltäglichen materiellen Interessen der Arbeiter ins Auge fassten, daher in den weitesten Schichten Anklang fanden und schon durch ihre Administration ihre Mitglieder in fortwährender Bewegung erhielten, während sie andererseits treffliche Anknüpfungspunkte für die sozialistische Agitation abgaben.

Auf diese Weise wurden die Sozialdemokraten nach und nach die wirklichen Führer der Arbeiterbewegung, erlangten Popularität und Zutrauen der großen Masse.

Die von den Arbeitern angenommene entschlossene Haltung zwang der Bourgeoisie und Regierung manches Zugeständnis ab; hier und da erlangten die Arbeiter höhere Löhne oder kürzere Arbeitszeit, die Regierung nahm notgedrungen die Rolle eines Beschützers der Arbeit auf sich, überwachte die Erfüllung der notdürftigsten Arbeiterschutzgesetzgebung, wodurch wenigstens den schreiendsten Übeln hie und da abgeholfen wurde; die Zahl der Fabrikinspektionskreise und der Inspektoren wurde vergrößert. Natürlich wurde auch hier wie in allen Staaten, die „Sozialpolitik von oben" treiben, hauptsächlich der Schein gewahrt und nichts Durchgreifendes geschaffen.

Der politische Kampf wird dem Proletariat durch die Haltung der Regierung in ökonomischen Fragen aufgedrungen; denn einerseits heuchelt diese Arbeiterschutzpolitik, bietet ihm kleinliche Palliativmittelchen an, welche größtenteils auf dem Papier bleiben, anderseits sucht sie jede selbständige Regung der ausgebeuteten Klassen mit roher Polizeifaust niederzuschmettern. Die Streiks werden durch besondere Verordnungen verboten, und wenn sie trotzdem zustande kommen, sind Polizei und Militär bereit, sie niederzuhalten. Arbeitervereine und -kassen sind ebenfalls verboten, und wenn sie entdeckt werden, drohen den Beteiligten langjährige Kerkerstrafen. Jede Tatsache dieser Art ist eine neue praktische Lehre von der Notwendigkeit des politischen Kampfes für die Arbeiter und bestätigt die Lehren der Sozialdemokratie; denn jede dieser Tatsachen zeigt klar und deutlich, dass der Absolutismus eine Schranke ist, welche jede Verbesserung der heutigen Lage der arbeitenden Klasse unmöglich macht, ebenso wie er den sozialistischen Bestrebungen überhaupt im Wege steht, dass alle Anstrengungen des Proletariats darauf gerichtet sein müssen, diese Schranke zu stürzen, dass alle Kräfte daranzusetzen sind, dem Zaren-tum eine demokratische Konstitution abzuzwingen. Diese Losung der Sozialdemokratie, der politische Kampf, der Kampf um Rechte und Freiheiten für das arbeitende Volk, ertönt am lautesten am Tage der Maifeier.

Die Maifeier hat vom ersten Augenblicke an bei unserm Proletariat ihre volle Bedeutung gewonnen. Schon im Jahre 1890 feierten gegen zehntausend Arbeiter, hauptsächlich in Warschau, gemeinschaftlich mit den Arbeitern der ganzen Welt. Im nächsten Jahre war die Zahl schon auf 25000 bis 30000 gestiegen und feierten außer in Warschau die Arbeiter der Industriezentren Zyrardów und Łódź. Die Maifeier im Jahre 1892, an welcher in Łódź allein 80000 Arbeiter die Arbeit niederlegten und welche infolge der Polizeiprovokationen so blutig endete, zog ihrerzeit die Aufmerksamkeit von ganz Europa auf sich. Auch in diesem Jahre erhoben trotz des furchtbaren Aderlasses, den die Partei durch zahlreiche Verhaftungen erlitten hatte, trotz der raffinierten Grausamkeit und Spionage seitens der Regierung einige tausend Arbeiter das Banner des achtstündigen Arbeitstages, und nur dadurch, dass in den Fabrikstädten die ganze Militärmacht entfaltet wurde, gelang es, „die Ruhe aufrechtzuerhalten".

Der Charakter und die Bedeutung der Maifeier bei uns steht der in Österreich am nächsten; doch hat sie für uns eine noch größere Bedeutung, weil sie die einzige Gelegenheit zu offener Massenmanifestation ist. Die Maifeier rüttelt die weitesten Massen des Proletariats auf und weckt sie aus ihrem tiefen Schlafe. Infolge unserer Lage kann dieselbe bei uns keine andere Form erhalten als die der Arbeitseinstellung. Diese konkrete, grelle Art der Demonstration ist allein imstande, Begeisterung hervorzurufen und Einfluss zu üben; sie trägt, wie in Österreich, den Charakter einer politischen Manifestation. Beim vollständigen Mangel an politischen Freiheiten und Rechten verbindet sie mit der Forderung des Achtstundentages die des allgemeinen Wahlrechts, des Versammlungs- und Vereinsrechts, der Freiheit des Gewissens, der Sprache, des Wortes und der Schrift. Solche Forderungen enthalten alle bei dieser Gelegenheit gedruckten Proklamationen. Schließlich ist die Maifeier die einzige konkrete Form, bei der die internationale Solidarität unsern Massen ersichtlich wird; sie ist fast die einzige Gelegenheit, bei welcher unser Proletariat sich als Glied der mächtigen internationalen Arbeiterarmee fühlen und betätigen kann.

So stellt sich die Tätigkeit unserer Sozialdemokratie in den letzten vier Jahren dar. Gestützt auf die Prinzipien der internationalen Sozialdemokratie, verfolgt sie unentwegt ihr Ziel; schwer muss jeder Schritt von ihr erkauft werden. In der kurzen Zeit von vier Jahren verloren Hunderte von Genossen die Freiheit; von den vier Maifeiern endeten zwei, ähnlich wie in Fourmies, mit einem blutigen Zusammenstoß mit dem Militär. – Im Jahre 1891 feiern die Arbeiter ruhig und ernst wie überall, das Militär greift sie an und provoziert einen blutigen Kampf. – Im nächsten Jahre liefern 80000 Arbeiter in Łódź der Soldateska eine förmliche Schlacht, und das wiederum infolge der Provokation seitens der Polizei. Die Verhaftungen reißen fast jeden Tag Genossen aus den Reihen der Kämpfer; die Warschauer „Zitadelle" hat oft nicht Platz genug, um alle Gefangenen aufzunehmen, und trotz dieser Opfer wird der Kampf beharrlich fortgesetzt. Es wurde ihm eben in der letzten Zeit eine neue Waffe in Gestalt der sozialdemokratischen, im Ausland erscheinenden Arbeiterzeitung „Sprawa Robotnicza" zu Diensten gestellt.

Die Arbeiterbewegung im Königreich Polen wurde allmählich zur wichtigsten Erscheinung unseres sozialen Lebens. Jeder historischen Tradition bar, hat sich unsere Bourgeoisie ganz der Profitwut hingegeben und um das Linsengericht des ihren materiellen Interessen von der Regierung gewährten Schutzes alle patriotischen und politischen Bestrebungen mit zynischer Offenheit preisgegeben. Der russische Absatzmarkt, der ihr erlaubt, den aus den polnischen Arbeitern erpressten Mehrwert zu realisieren, hat sie zur treuen Stütze „des Throns und Altars" gemacht; als eine selbständige politische Macht existiert sie nicht. Das polnische Kleinbürgertum ist noch am ehesten von patriotisch-revolutionären Traditionen durchdrungen; sein Interessengegensatz zur Großindustrie, welche sich infolge der politischen Verbindung mit Russland entwickelt hat, entfacht seine patriotische Stimmung und macht es zum Schwärmer für die Unabhängigkeit Polens. Aber selbständig tätig ist das Kleinbürgertum ebensowenig wie die Großbourgeoisie. Das einzige oppositionell tätige Element in unserer Gesellschaft ist die Arbeiterklasse. Natürlicherweise sucht auch jeder politische Gedanke, jede oppositionelle Regung sie zu ihrem Träger zu machen. Auch unsere patriotische „Intelligenz", welche auf sozialem Gebiet unbewusst kleinbürgerliche Ideale vertritt, sucht die Arbeiterbewegung ins patriotische Fahrwasser hinüberzulenken; daher die Versuche dieser „Intelligenz" in der allerletzten Zeit, das Programm der Wiederherstellung des selbständigen polnischen Reiches mit dem sozialdemokratischen zu einer Synthese des Sozialpatriotismus zu verschmelzen. Aber der erste praktische Versuch, der Maifeier in diesem Jahre einen halbpatriotischen Charakter aufzuzwingen, scheiterte an dem energischen Widerstand der klassenbewussten sozialdemokratischen Arbeiterschaft.

Die patriotische Richtung, das Ideal eines selbständigen polnischen Reiches, hat keine Aussichten, die sozialdemokratische Arbeiterschaft für sich zu gewinnen. Die ökonomisch-soziale Geschichte der drei Teile des ehemaligen Königreiches Polen hat sie den drei großen Annexionsstaaten organisch einverleibt und in jedem besondere Bestrebungen und politische Interessen geschaffen. Bei der chronischen Überfüllung des Weltmarktes existiert und entwickelt sich heute die Großindustrie von Kongresspolen nur infolge der politischen Koexistenz mit Russland, welcher ein ökonomisches Band beider Länder entwuchs. Dieses ökonomische Band verstärkt noch beständig die russische Regierung durch tückische Politik, indem sie die polnische Industrie teils um im Interesse der Russifizierung die Kapitalistenklasse für sich zu gewinnen, teils im eigenen ökonomischen Interesse im großen und ganzen fördert. Angesichts dieser ökonomischen Verknüpfung, die in der unüberwindlichen Logik des Kapitalismus wurzelt, entbehrt die Bestrebung, einen kapitalistischen polnischen Staat ins Leben zu rufen, jeder reellen Basis. Der Patriotismus wird angesichts dieser Tatsachen zu einem Programm, welchem die subjektiven Wünsche seiner Schöpfer zur Grundlage und die unberechenbaren Eventualitäten eines europäischen Krieges als Mittel der Verwirklichung dienen. Die Unterstützung der europäischen Demokratie, auf welche unsere Patrioten rechnen, kann bei ihrer enormen moralischen Bedeutung die mangelnde materielle Basis des Programms denn doch nicht ersetzen.

Das Programm, ein selbständiges Polen wiederherzustellen, kann, da es nicht mit der Wirklichkeit rechnet, keine politische Tätigkeit schaffen, welche den Bedürfnissen des Proletariats entspricht. Ein gemeinsames politisches Minimalprogramm der Arbeiterklasse der drei polnischen Länder, deren eines eine relativ weite politische Freiheit mit allgemeinem Stimmrecht besitzt, deren zweites, im Besitz einiger kümmerlicher politischer Rechte, das allgemeine Stimmrecht erst zu erkämpfen hat, deren drittes vollends im Joch des Absolutismus sich befindet, ein solches gemeinsames Programm ist heute eine praktische Unmöglichkeit, da ja die politische Tätigkeit der Arbeiterpartei immer den gegebenen politischen Formen entsprechen muss. Jenes Programm heute als ein politisches annehmen würde soviel bedeuten, wie auf jede politische Tätigkeit verzichten zu wollen. Die Arbeiterklasse muss aber eine solche üben, sie kann nur für reelle Forderungen gewonnen werden, für solche, die schon heute einen praktischen Kampf im Namen wirklicher, naheliegender und wichtiger Bedürfnisse schaffen. Eine solche auf reellen Verhältnissen beruhende politische Aktion ist heute für das Proletariat von Galizien der ihm mit dem Proletariat von ganz Österreich gemeinsame Kampf um das allgemeine Wahlrecht. Für das Proletariat von Posen und Schlesien ist das politische Programm das Zusammengehen mit der deutschen Sozialdemokratie. Für das Proletariat von Russisch-Polen ist es die seinen wirklichen Lebensverhältnissen entsprechende, dem gesamten Proletariat des russischen Reiches gemeinsame Parole – die Niederwerfung des Absolutismus. Dieses Programm ergibt sich aus den Bedürfnissen seines alltäglichen ökonomischen Kampfes ebensowohl wie aus seinen sozialistischen Bestrebungen überhaupt. Dieses Programm macht es ihm möglich, indem es ihm die Erkämpfung solcher politischen Rechte, welche am besten seinen lokalen Interessen entsprechen, zum Ziele setzt, sich gleichzeitig vor der Russifizierungspolitik der Regierung zu schützen. Dieses Programm endlich führt die Arbeiterklasse auf geradem Wege zum Triumphe des Sozialismus und nähert sie gleichzeitig demjenigen Momente, in welchem mit der definitiven Aufhebung aller Unterdrückung auch die Unterjochung der polnischen Nationalität endgültig beseitigt und aller kulturellen Bedrückung der Grund entzogen wird.

Das Programm, das sich die Niederwerfung des Zarentums zur nächsten politischen Aufgabe stellt, rechnet in seiner Verwirklichung nicht auf zufällige Umwälzungen in der europäischen Politik, es verdankt sein Bestehen nicht den Wünschen und Idealen einzelner [Personen] und abgelebter Klassen. Es ist vielmehr von dem objektiven Gang der Geschichte erzeugt, welcher die patriarchalische Bauernwirtschaft zersetzt und die materiellen Bedingungen des Zarentums dadurch untergräbt, welcher gleichzeitig den Kapitalismus entwickelt und damit die politische Macht geschaffen hat, die ihn stürzen wird – das Proletariat.

Bestrebt, in ihrem eigenen Interesse eine neue politische Form zu erringen, hat unsere Arbeiterklasse das erhabene Bewusstsein, dass sie für die gemeinsame Sache des internationalen Proletariats wirkt, dass sie durch Bekämpfung des mächtigsten Hortes der europäischen Reaktion wirklich zum Triumphe der großen Ziele beiträgt, welche heute in einem Gedanken und einem Gefühle Tausende von Genossen der ganzen Welt vereinigen.

 

1 Dieser Bericht ist nicht gezeichnet. Aus einer Fußnote in Rosa Luxemburgs Artikel „Der Sozialpatriotismus in Polen" (siehe S. 39) geht hervor, dass sie an der Abfassung des Berichts weitgehend beteiligt war.

2 Als Kongresspolen wird das 1815 durch den Wiener Kongress geschaffene Königreich Polen bezeichnet, das bis 1915 bestand, durch Personalunion mit Russland verbunden war und unter zaristischer Herrschaft litt.

3 Im Jahre 1889 war in Warschau unter Führung der Sozialdemokraten Julian Marchlewski und Jan Leder der Verband Polnischer Arbeiter (Związek Robotników Polskich) gegründet worden. Er konzentrierte sich zunächst auf den ökonomischen Kampf, leistete eine breite Aufklärungsarbeit unter dem Proletariat und forderte das Bündnis mit den russischen Sozialdemokraten. Der Verband konstituierte sich 1893 mit einem Teil des „II. Proletariat" zur Sozialdemokratischen Partei des Königreichs Polen (SDKP).

4 Die 1882 von Ludwik Waryński gegründete erste Sozialrevolutionäre Arbeiterpartei im Königreich Polen, genannt das „I." oder „Große Proletariat", wurde 1886 in einer großen Verhaftungswelle zerschlagen.

Das von Marcin Kasprzak gegründete „II." oder „Kleine Proletariat" bestand von 1888 bis 1893.

5 Seit dem 1. Mai 1890 nahm die Streikbewegung große Ausmasse an und erfasste die meisten Branchen der metallverarbeitenden und chemischen Industrie Warschaus, der Textilindustrie in Łódź, der Kohlen- und Hüttenindustrie von Dabrowa sowie die Webereien von Zyrardów. Den Höhepunkt erreichte sie im Aufstand von Łódź am 5. Mai 1892 mit etwa 80 000 Streikende

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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 12:46
Rosa Luxemburg dans les annéees 1895 - 1898

Rosa Luxemburg dans les annéees 1895 - 1898

Condamnations possibles pour atteintes aux symboles nationaux, hymne, drapeau, célébration imposée dans les écoles et recommandée fortement dans les rues après les attentats. Peut-on encore être internationalistes en France aujourd'hui?

 

Il devient alors urgent de relire Rosa Luxemburg dont le combat contre le nationalisme a été constant alors même qu'elle venait d'un pays sous domination de trois empires, combat qui lui a permis de s'opposer aux menée impérialistes tout au long du XIXème siècle et au conflit mondial.

 

Son tout premier combat est la création, avec des camarades, du SDKPiL (Social-démocratie du Royaume de Pologne et de Lituanie) sur des bases marxistes et contre le social-patriotisme incarné par le PPS (Parti Socialiste Polonais) et sa lutte contre le social-patriotisme polonais au sein de la Seconde Internationale.

 

A la même époque, elle publie une analyse d'une grande pertinence et témoignant de la même démarche, à propos des événements en Turquie critiquant l'approche nationaliste de la politique de la social-démocratie.

 

Lire sur le blog la page consacrée à Rosa Luxemburg et la question nationale: http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/pages/4_Rosa_luxemburg_et_la_Pologne_la_question_nationale-595118.html

 

"L’adoption de la résolution social-patriotique créerait un précédent important pour le mouvement socialiste dans d’autres pays. Ce qui vaut pour l’un vaut pour les autres. Si la libération nationale de la Pologne devait être élevée au rang d’objectif politique du prolétariat international, pourquoi pas aussi la libération de la Tchécoslovaquie,  de l’Irlande, et de l’Alsace-Lorraine? Tous ces objectifs sont tout autant utopiques, et ne sont pas moins justifiés que la libération de la Pologne. La libération de l’Alsace-Lorraine, en particulier, serait même beaucoup plus importante pour le prolétariat international, et bien plus probable: derrière l’Alsace-Lorraine il y a quatre millions de baïonnettes françaises, et dans les questions d’annexions bourgeoises, les baïonnettes ont plus de poids que les manifestations morales. Ensuite si les polonais des trois  parties occupées s’organisent selon  des critères de nationalités pour la libération de la Pologne, pourquoi les autres nationalités en Autriche n’agiraient-elles pas de la même façon, pourquoi pas les Alsaciens ne s’organiseraient-ils pas en commun avec les Français? En un mot, la porte serait ouverte aux luttes nationales et aux organisations nationalistes. A la place de l’organisation des travailleurs et en fonction des données politiques et étatiques, on rendrait hommage au principe de l’organisation selon la nationalité, procédé qui nous a souvent égarés dès le début.  Au lieu de programmes politiques de classe, on établirait des programmes nationaux.  Le sabotage de la lutte politique unitaire du prolétariat menée dans chaque État déboucherait sur une série de luttes nationales stériles." Citation tirée de son article "La question polonaise au Congrès international de Londres" juillet 1896, article reproduit intégralement plus bas et qui  constitue un exposé très complet de sa position.


Liste des articles et textes parus en langue allemande entre 1893 et 1899

 

Compte-rendu pour le 3ème Congrès de l'Internationale socialiste de Zurich en 1893 sur l'Etat et l'action du mouvement social-démocrate en Pologne russe.

Paru dans la "Sprawa Robotnisza, journal que viennent de créer Rosa Luxemburg et Leo Jogiches

 

Nouveaux courants au sein du mouvement social-démocrate polonais en Allemagne et en Autriche

Paru dans la Neue Zeit, le journal animé par Kautzky

 

Le social-patriotisme en Pologne

Paru dans la Neue Zeit

 

A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise

Paru dans l'organe du parti Vorwärt, le 25 juillet 1896

 

Les luttes nationalistes en Turquie et la social-démocratie

Paru les 8, 9 et 10 octobre 1896 dans la Sächsische Arbeiterzeitung

 

A propos de la politique "orientale" du Vorwärts

Paru dans la Sächsische Arbeiterzeitung le 25 novembre 1896

 

L'action auprès de la population polonaise

Paru le 5 juillet 1897 dans la Sächsische Arbeiterzeitung

 

Le socialisme en Pologne

Sozialistische Monatshefte1897

 

Pas à pas (Histoire de la bourgeoisie en Pologne)

Paru dans la Neue Zeit 1897/1898

 

Sa thèse: Le développement industriel de la Pologne

Tenue à à l'Université de Zurich auprès du Professeur Julius Wolf

 

Les élections en Haute-Silésie

Paru dans le Leipziger Volkszeitung

 

Nouvelles de Posnanie

Paru dans la Sächsische Arbeiterzeitung des 8 et13 juillet 1898

 

Etat d'urgence en Galicie autrichienne

Paru dans la Sächsische Arbeiterzeitung  le 13 juillet 1898

 

Adam Mickiewicz

Paru dans le Leipziger Volkszeitung le 24 décembre 1898

 

La Russie en 1898

Paru dans le Leipziger Volkszeitung les 18 et 20 janvier 1899

 La question polonaise au Congrès international de Londres , juillet 1896

Article de Rosa Luxemburg publié simultanément dans Sprawa Robotnicza N°25 (juillet 1896) et dans Critica Sociale N°14 (juillet 1896).

 

Il y a trente-deux ans, lorsque les fondateurs de ce qui allait devenir l’Internationale se sont rencontrés pour la première fois à Londres, ils ont ouvert leurs travaux par une protestation contre l’asservissement de la Pologne, qui était alors engagée, pour la troisième fois, dans une lutte stérile pour l’indépendance. Dans quelques semaines, le Congrès de l’Internationale ouvrière se réunira, également à Londres, et y verra présenté une résolution en faveur de l’indépendance polonaise. La similitude des circonstances amène tout naturellement à comparer ces deux événements dans la vie du prolétariat international.

Le prolétariat a parcouru un long chemin dans son développement au cours de ces  trente-deux dernières années. Les progrès sont manifestes dans tous les domaines, et de nombreux aspects de la lutte de la classe ouvrière se présentent très différemment d’il y a trente-deux ans. Mais l’élément essentiel de cet essor pourrait se résumer dans la phrase suivante: d’une secte d’idéologues, les socialistes sont devenus un grand parti unifié capable de gérer ses propres affaires. Alors qu’ils existaient à peine dans de petits groupes isolés en marge de la vie politique des pays, ils représentent aujourd’hui le facteur dominant dans la vie de la société. C’est particulièrement vrai dans les grands pays civilisés, mais aussi partout, ils sont un élément que le gouvernement et la classe dirigeante doivent prendre en compte. S’il fallait au départ diffuser le nouveau message, aujourd’hui, la question primordiale est de savoir comment la vaste lutte des masses populaires, désormais baignée de socialisme, peut être au mieux tendue vers son objectif.

Le Congrès international des travailleurs a connu des changements  équivalents. A ses débuts, le Bureau international était surtout un conseil qui se réunissait pour formuler les principes de base du nouveau mouvement, aujourd’hui c’est surtout, voire exclusivement, un organe de délibérations concrètes par un prolétariat conscient sur les questions urgentes de l’ordre du jour de sa lutte. Toutes les tâches et tous les objectifs y sont rigoureusement étudiés quant à leur faisabilité; ceux qui semblent dépasser les forces du prolétariat sont mis de côté, quel que soit leur attrait ou leur effet d’annonce. C’est la différence essentielle entre la conférence de cette année au Hall Saint-Martin et celle qui a eu lieu trente-deux ans auparavant, et c’est de ce point de vue que la résolution déposé devant le Congrès doit être examinée.

La résolution sur la restauration de la Pologne qui sera présenté au Congrès de Londres se lit comme suit. [1]

 » Considérant que l’asservissement d’une nation par une autre ne profite qu’aux capitalistes et aux despotes, qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur; qu’en particulier le tsarisme russe, qui puise sa force intérieure et son poids extérieur dans l’asservissement et le partage de la Pologne, constitue une menace permanente pour le développement du mouvement ouvrier international, le Congrès déclare que l’indépendance de la Pologne représente une impérative exigence politique  tant pour le prolétariat polonais et pour le mouvement ouvrier international mouvement dans son ensemble.

La demande d’indépendance politique de la Pologne est défendue avec deux arguments: premièrement, la nature nuisible des annexions du point de vue des intérêts du prolétariat et, deuxièmement, l’importance particulière de l’asservissement de la Pologne quant au maintien du tsarisme russe, et donc, implicitement, l’importance de l’indépendance polonaise pour contribuer à sa chute. »

Commençons par le second point.

Le tsarisme russe ne puise ni sa force intérieure, ni son poids extérieur de la domination de la Pologne. Cette affirmation de la résolution est fausse de A à Z. Le tsarisme russe tire sa force intérieure des rapports sociaux au sein même de la Russie. La base historique de l’absolutisme russe est une économie naturelle qui repose sur les relations archaïques de propriété communautaire de la paysannerie. L’arrière-plan de cette structure sociale – et il y en a  encore de nombreux vestiges dans la Russie d’aujourd’hui – ainsi que la configuration générale des autres facteurs sociaux, constituent la base du tsarisme russe. La noblesse est contenue sous le joug du tsar par un flot incessant taxe sur la paysannerie.  La politique étrangère est menée au profit de la bourgeoisie, avec l’ouverture de nouveaux marchés comme objectif principal, tandis que la politique douanière met le consommateur russe à la merci des fabricants. Enfin, l’activité interne même du tsarisme est au service du capital: organisation d’expositions industrielles, construction du chemin de fer de Sibérie, et autres projets de même nature sont menés en vue de faire progresser les intérêts du capitalisme. De façon générale, la bourgeoisie joue un rôle très important dans le cadre du tsarisme dans l’élaboration de la politique intérieure et étrangère, un rôle que son inconséquence numérique ne serait jamais  lui permettre de jouer sans le tsar.  C’est cela, la combinaison de facteurs qui donne  au tsarisme sa force interne. S’il continue à végéter, c’est parce que les formes  sociales obsolètes n’ont pas encore complètement disparu, et que les rapports de classe embryonnaires d’une société moderne ne se sont pas encore pleinement développés et cristallisés.

A nouveau: le tsarisme  ne tire pas sa force du partage de la Pologne, mais des particularités de l’Empire russe. Ses vastes masses humaines lui fournissent une source illimitée de ressources financières et militaires, disponibles presque à la demande, qui élève la Russie au niveau d’une puissance européenne de premier plan. Son immensité et  sa situation géographique donnent à la Russie un intérêt tout particulier dans la question d’Orient, où il rivalise avec les autres nations également impliqués dans cette partie du monde. Les frontières de la Russie avec les possessions britanniques en Asie le mènent vers une confrontation inévitable avec l’Angleterre. En Europe aussi, la Russie est profondément impliquée dans les questions vitales des puissances européennes. Surtout en ce dix-neuvième siècle, la lutte de classe révolutionnaire émergente a placé le tsarisme dans le rôle de gardien de la réaction en Europe, ce qui contribue également à sa stature à l’étranger.

Mais surtout, si l’on doit parler de la position extérieure de la Russie, en particulier au cours des dernières décennies, ce n’est pas du partage de la Pologne, mais uniquement et exclusivement de l’annexion de l’Alsace-Lorraine qu’il tire son pouvoir: en divisant l’Europe en deux camps hostiles, par la création d’une menace de guerre permanente, et en conduisant la France dans les bras de la Russie.

De fausses prémisses donnent de fausses conclusions: comme si l’existence d’une Pologne indépendante pourrait priver la Russie de ses pouvoirs chez elle ou à l’étranger… La restauration de la Pologne  ne pourrait provoquer la chute de l’absolutisme russe que si elle supprimait en même temps la base sociale du tsarisme en Russie même, à savoir, les restes de la vieille économie paysanne  et l’utilité du tsarisme pour à la fois la noblesse et la bourgeoisie. Mais bien sûr cela n’a aucun sens:  avec ou sans la Pologne, cela n’y changera rien. L’espoir de briser  la toute-puissance russe grâce à la restauration de la Pologne est un anachronisme qui remonte à ce temps révolu où il ne semblait y avoir aucun espoir que des forces au sein même de la Russie y soient jamais capable de viser la destruction du tsarisme. La Russie de l’époque, une terre d’économie naturelle, semblait, comme l’ont fait ces pays,  s’embourber dans la stagnation sociale  la plus totale. Mais depuis les années soixante elle a mis le cap vers le développement d’une économie moderne et, ce faisant, a semé le germe d’une solution au problème de l’absolutisme russe. Le tsarisme se trouve contraint de soutenir une économie capitaliste, mais, ce faisant, il scie la branche sur laquelle il est assis.

Par sa politique financière, il détruit ce qui reste des anciennes relations agricoles communes, et donc élimine les fondements de la pensée conservatrice chez les paysans. Qui plus est, dans son pillage de la paysannerie, le tsarisme sape ses  propres fondements matériels en détruisant les ressources avec lesquelles il a acquis la loyauté de la noblesse. Enfin, le tsarisme s’est visiblement fait une spécialité de ruiner la plupart des consommateurs pour l’embarassas de la bourgeoisie, ce qui laisse les poches  assez vides  aux seuls qui pourraient vouloir sacrifier un peu de leurs intérêts à ceux de la nation. Une l’agent de l’économie bourgeoise dépensé, la bureaucratie pèse de tout son poids.  Le résultat en est l’accélération de la croissance du prolétariat industriel, la seule force sociale à laquelle le tsarisme ne peut pas s’allier et à laquelle il ne peut pas céder sans mettre en péril sa propre existence.

Ces sont donc là les contradictions sociales dont la solution implique la chute de l’absolutisme. Le tsarisme fonce directement vers  ce moment fatal, comme une pierre roule du haut de la montagne. La montagne c’est le développement du capitalisme et ses flancs sont les poings de la classe ouvrière prête au combat. Seule la lutte politique du prolétariat dans tout l’empire de Russie peut accélérer ce processus. L’indépendance de la Pologne a relativement peu à voir avec la chute du tsarisme, de même que le partage de la Pologne avait peu à voir avec son existence.

Prenons maintenant le premier point de la résolution.  « La soumission d’une nation par une autre», y lit-on, « ne peut servir que les intérêts des capitalistes et des despotes, tandis qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur…  » C’est sur cette base que la proposition de l’indépendance de la Pologne est censée devenir une exigence impérative du prolétariat. Ici, nous avons une de ces grandes vérités, si grande, en effet, que s’en est un lieu commun, et en tant que tel, ne peut mener à la moindre conclusion pratique. Si, en affirmant que l’assujettissement d’une nation par une autre est dans l’intérêt des capitalistes et des despotes,  on en conclut que toutes les annexions sont injustes, et peuvent être éradiquées dans le cadre du système capitaliste, alors raisonnons dans l’absurde, car ça ne tient pas compte des principes de base de l’ordre existant.

Il est intéressant de noter que ce point dans la résolution relève presque du même argument que la fameuse résolution néerlandaise: [2] « la conquête et le contrôle d’une nation par une autre et le combat d’un peuple par un autre ne peuvent être utiles qu’aux classes dirigeantes » … où le prolétariat doit accélérer la fin de la guerre en organisant des grèves militaires. Les deux résolutions sont fondées sur la croyance naïve qu’il suffit de reconnaître qu’un fait quelconque est avantageux pour les despotes  et nuisible pour les travailleurs, pour l’éliminer sur-le-champ. La similitude va plus loin. Le mal qui doit être écarté est dans son principe le même dans les deux résolutions: la résolution néerlandaise veut prévenir de futures annexions futures en mettant fin à la guerre, alors que la résolution polonais veut défaire les guerres passées en supprimant les annexions. Dans les deux cas, il s’agit pour le prolétariat d’éliminer la guerre et les annexions dans le cadre du capitalisme, sans éliminer le capitalisme lui-même,  alors que les deux font, de fait, partie de la nature même du capitalisme.

Si le truisme que nous venons de citer ne sert pas à grand chose pour l’abolition générale des annexions, il offre encore moins de raison d’abolir l’annexion  en question en Pologne. Dans ce cas particulier, sans une évaluation critique des conditions historiques concrètes, rien de bon ne peut être utile.  Mais sur ce point, sur la question de savoir comment – et si – le prolétariat peut libérer la Pologne, la résolution garde un profond silence profond. La résolution néerlandaise est plus élaborée à cet égard: elle propose au moins un moyen spécifique: un accord secret avec l’armée,  ce qui nous donne la mesure du côté utopique de la résolution. La résolution polonais reste en-deçà et se contente de « demander », ce qui n’est guère moins utopique  que le reste.

Comment le prolétariat polonais peut-il construire un État sans classes? Face aux trois gouvernements au pouvoir en Pologne, face de la bourgeoisie du Congrès polonais vendu au trône de Saint-Pétersbourg et rejetant toute idée d’une Pologne ressuscitée comme un crime et un complot contre son propre agenda, face aux grandes propriétés foncières de Galice représentées dans l’administration Badani, [3] qui vise  l’unité de l’Autriche (garantissant le partage de la Pologne) et, enfin, face aux Junkers prussiens qui alimentent le budget militaire pour sauvegarder les annexions; face à tous ces facteurs, que peut faire le prolétariat polonais? Toute révolte  serait matée dans le sang. Mais si aucune tentative de rébellion n’est faite, rien  d’autre ne se fera, car l’insurrection armée est la seule façon de réaliser l’indépendance polonaise. Aucun des États concernés ne renoncera volontairement à ses provinces, où ils ont régné pendant un long siècle. Mais dans les conditions actuelles, toute rébellion du prolétariat serait écrasée – il ne pourrait en résulter rien d’autre. Peut-être le prolétariat international pourrait-il aider? Il  ne serait pas  en position d’agir comme le prolétariat polonais lui-même, mais tout au moins peut-il déclarer sa sympathie.  Supposons  pourtant que toute la campagne en faveur de la restauration de la Pologne se limite à des manifestations pacifiques?  Eh bien, dans ce cas, bien sûr, les États qui l’ont partagé pourront continuer à régner sur la Pologne en toute tranquillité. Si donc le prolétariat international fait du rétablissement de la Pologne sa revendication politique – comme la résolution l’exige – il n’aura fait rien d’autre que prononcer un vœu pieux. Si l’on « exige » quelque chose, il faut se donner les moyens de cette exigence. Si l’on ne peut rien faire, l ‘ « exigence » creuse pourra bien tonner dans les airs, mais il ça n’ébranlera certainement pas le pouvoir des États sur la Pologne.

L’adoption de la résolution social-patriotique par le Congrès international pourrait toutefois avoir des implications plus vastes qu’il ne peut sembler à première vue. Tout d’abord, cela contredirait les décisions du précédent Congrès, en particulier relatifs à la résolution néerlandais sur la grève militaire. À la lumière d’arguments essentiellement équivalents et d’un contenu identique, l’adoption de la résolution social-patriotique réouvrirait la porte à la néerlandaise. Comment les délégués polonais, après avoir voté contre la résolution Nieuwenhuis, ont-ils réussi à proposer ce qui est pour l’essentiel une résolution identique, c’est là un point que nous ne discuterons pas pour le moment. En tout cas, ce serait bien pire si le Congrès dans son ensemble entrait dans une telle contradiction avec lui-même.

Deuxièmement, cette résolution, si elle était adoptée, aurait un effet pour le mouvement polonais que les prochains délégués au Congrès n’ont sûrement même pas osé imaginer. Ces trois dernières années – comme je l’ai détaillé dans mon article dans la Neue Zeit, numéros 32 et 33 [4] – on a tenté d’imposer aux socialistes polonais un programme pour le rétablissement de la Pologne, avec l’intention de les séparer de leurs camarades allemands, autrichiens et russes en les unifiant dans un parti polonais  construit sur une ligne  nationaliste. Compte tenu de l’utopie de ce programme et de sa contradiction avec toute lutte politique efficace, les défenseurs de cette tendance n’ont pas encore été en mesure de fournir d’argument à leur visées nationalistes qui résiste à la critique. C’est ainsi qu’ils n’ont guère, jusqu’à présent, mis en avant leur tendance sur la scène publique. Alors que les partis polonais des secteurs autrichien  et prussien n’ont pas adopté le point relatif au rétablissement de la Pologne dans leur programme, l’avant-garde de la tendance nationaliste, le groupe de Londres qui se fait appeler Zwiazek Polskich Zagraniczny Socjalistow, [5] a travaillé ferme  à susciter des sympathie dans les partis d’Europe occidentale, notamment via le journal Bulletin Officiel et par d’innombrables articles dans: Socialist Poland , The Poland of the Workers , Democratic Poland , The Independent Republic of Poland, etc les mêmes proses ont tourné en boucle en polonais, en allemand et en français. C’est ainsi qu’a été préparé le terrain pour l’adoption dans le programme d’un État de classe polonais. Le couronnement de tout ce processus devait être le congrès de Londres, avec l’adoption de la résolution du courant nationaliste passant en contrebande sous le drapeau international.  Le prolétariat international est sans doute censé lever le drapeau rouge sur le vieil édifice nationaliste et le consacrer temple de l’internationalisme. Ensuite cette consécration par les représentants du prolétariat international devrait couvrir l’absence d’une quelconque motivation scientifique et élever le social-patriotisme au rang de dogme qu’il serait vain de critiquer. Enfin cette décision devrait encourager les partis polonais à adopter, une fois pour toutes, le programme nationaliste et à s’organiser sur des bases nationales.

L’adoption de la résolution social-patriotique créerait un précédent important pour le mouvement socialiste dans d’autres pays. Ce qui vaut pour l’un vaut pour les autres. Si la libération nationale de la Pologne devait être élevée au rang d’objectif politique du prolétariat international, pourquoi pas aussi la libération de la Tchécoslovaquie,  de l’Irlande, et de l’Alsace-Lorraine? Tous ces objectifs sont tout autant utopiques, et ne sont pas moins justifiés que la libération de la Pologne. La libération de l’Alsace-Lorraine, en particulier, serait même beaucoup plus importante pour le prolétariat international, et bien plus probable: derrière l’Alsace-Lorraine il y a quatre millions de baïonnettes françaises, et dans les questions d’annexions bourgeoises, les baïonnettes ont plus de poids que les manifestations morales. Ensuite si les polonais des trois  parties occupées s’organisent selon  des critères de nationalités pour la libération de la Pologne, pourquoi les autres nationalités en Autriche n’agiraient-elles pas de la même façon, pourquoi pas les Alsaciens ne s’organiseraient-ils pas en commun avec les Français? En un mot, la porte serait ouverte aux luttes nationales et aux organisations nationalistes. A la place de l’organisation des travailleurs et en fonction des données politiques et étatiques, on rendrait hommage au principe de l’organisation selon la nationalité, procédé qui nous a souvent égarés dès le début.  Au lieu de programmes politiques de classe, on établirait des programmes nationaux.  Le sabotage de la lutte politique unitaire du prolétariat menée dans chaque État déboucherait sur une série de luttes nationales stériles.

Voilà la signification principale de la résolution social-patriotique, si elle devait être adoptée. Nous avons évoqué en commençant les progrès que le prolétariat a fait depuis l’époque de la première Internationale, son développement à partir de petits groupes  pour devenir un grand parti capable de gérer ses propres affaires. Mais à quoi prolétariat doit-il ce progrès? Seulement à sa capacité de comprendre la primauté de la lutte politique dans son activité. L’ancienne Internationale a fait place à des partis organisés dans chaque pays en conformité avec les conditions politiques propres à ces pays, sans, pour cela, s’occuper de la nationalité des travailleurs. Seule la lutte politique en conformité avec ce principe rend la classe ouvrière forte et puissante. Mais la résolution social-patriotique suit son cours en opposition diamétrale à ce principe. Son adoption par le Congrès serait renier trente-deux ans d’expérience accumulée par le prolétariat et d’enseignement théorique.

La résolution social-patriotique a été formulé très habilement: c’est derrière la protestation contre le tsarisme qu’on proteste contre l’annexion – mais après tout, la  revendication d’indépendance de la Pologne s’adresse aussi bien à l’Autriche et à la Prusse qu’à la Russie: elle sanctionne une tendance nationaliste ayant des intérêts internationaux; elle essaie d’obtenir l’appui du programme socialiste sur la base d’une manifestation morale générale. Mais la faiblesse de son argumentation est encore plus grande que l’habileté de sa formulation: quelques lieux communs sur la malfaisance des annexions et des sottises sur l’importance de la Pologne pour le tsarisme – cela et rien de plus – c’est tout ce que cette résolution est capable d’offrir.

 

Notes:

[1] Le texte de la résolution est reproduit d’après la forme présentée par Rosa Luxemburg dans son essai, Der Sozialpatriotismus in Polen, dans Neue Zeit. Cf. Collected Works , I, I, 39ff.

[2] Il s’agit d’une référence à un projet de résolution néerlandaise au Congrès socialiste international de Zurich en 1893. It was rejected in favor of a German resolution on the same theme. Il a été rejeté au profit d’une résolution allemand sur le même thème. Cf. Protokoll des Internationalen Sozialistischen Arbeiterkongresses in der Tonhalle Zurich vom 6 bis 12 August 1893 , Zurich 1894, p.25.

[3]  Référence à un membre de la noblesse polonaise de la Pologne autrichienne, Premier ministre de 1895 à 1897.

[4] Neue Strömungen in der polnischen sozialistischen Bewegung in Deutschland and Österreich ( New Tendencies in the Polish Socialist Movement in Germany and Austria ), in Collected Works , I, I.

[5] Union  à l’étranger des socialistes polonais , comité spécial associé au PPS.

 

Paru sur le site lLa Bataille socialiste : https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1896-07-la-question-polonaise-au-congres-international-de-londres/

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Lettre publiée en 1896

Lettre à Karl Kautsky
Zurich, le 5 mars 1896

Monsieur le rédacteur en chef,

Par le même courrier, je vous envoie un assez long article sur les courants nationalistes dans le mouvement socialiste polonais. Le sujet - j'espère que vous le constaterez à la lecture de l'article - est tout à fait d'actualité. Le changement d'orientation politique des socialistes polonais d'allemagne et d'Autriche, préparé de longue main, peut avoir, à mon avis, une autre conséquence immédiate: à l'exemple de ce qui s'est déjà passé en Allemagne, le parti de Galicie se séparerait de la social-démocratie autrichienne. Ce changement d'orientation a déjà entraîné une résolution du peuple galicien, à propos de la célébration du premier mai, qui est très importante sur le plan pratique. Et son importance déborde et de loin le cadre du mouvement polonais lui-même, même si on laisse de côté l'intérêt immédiat que le mouvement polonais présente pour les camarades allemands. En effet, tout le mouvement nationaliste parmi les socialistes polonais tente de se donner des apparences marxistes, en invoquant surtout les sympathies dont il jouirait auprès de la social-démocratie allemande et il veut d'autre part gagner les sympathies des socialistes d'Europe occidentale grâce à une feuille qu'il édite spécialement à leur intention: Le Bulletin du parti soc(ialiste) pol(onais).
Mais traiter ce problème semble tout particulièrement indiqué si l'on considère que les représentants de la tendance nationaliste- socialiste se proposent - comme ils l'écrivent eux-mêmes dans l'organe allemaniste - Le Parti ouvrier - de soumettre au Congrès international de Londres une résolution qui sanctionnerait comme une rendication politique du prolétariat la restauration d'un Etat polonais, ce qui préparerait l'inclusion de cette revendication dans le programme pratique des partis polonais.
Si vous décidez de faire paraître mon article, son importance pratique sera d'autant plus grande qu'il sera publié plus vite, compte tenu de la proximité du Congrès de la social-démocratie autrichienne qui doit traiter de la question du premier mai et d'autres problèmes abordés dans cet article.

Veuillez agréer l'assurance de ma considération distinguée.

Rosa Luxemburg

L'allemand étant pour moi une langue étrangère, il se pourrait qu'une expression pas tout à fait correcte se fût glissé dans mon article. Aussi je me permets de vous prier très courtoisement de bien vouloir, le cas échéant, corriger mon article à cet égard

Mon adresse: Mademoiselle Luxemburg ...

(Vive la lutte - P44/45 - Maspero - Sous la direction de Georhes Haupt)

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009