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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 07:47

Rosa Luxemburg

Alors que la haine de classe contre le prolétariat et la menace immédiate de révolution sociale qu'il représente détermine intégralement les faits et gestes des classes bourgeoises, leur programme de paix et leur politique à venir, que fait le prolétariat international ? Totalement sourd aux leçons de la révolution russe, oubliant l'abc du socialisme, il cherche à faire aboutir le même programme de paix que la bourgeoisie et le préconise comme son programme propre ! Vive Wilson et la Société des Nations ! Vive l'autodétermination nationale et le désarmement ! Voilà maintenant la bannière à laquelle se rallient soudain les socialistes de tous les pays - et avec eux les gouvernements impérialistes de l'Entente, les partis les plus réactionnaires, les socialistes gouvernementaux arrivistes, les socialistes oppositionnels du marais "fidèles aux principes", les pacifistes bourgeois, les utopistes petits-bourgeois, les États nationalistes parvenus, les impérialistes allemands en faillite, le pape, les bourreaux finlandais du prolétariat révolutionnaire, les mercenaires ukrainiens du militarisme allemand.

En Pologne, les Daszynski sont intimement liés aux hobereaux de Galicie et à la grande bourgeoisie de Varsovie; en Autriche allemande, les Adler, Renner, Otto Bauer et Julius Deutsch vont main dans la main avec les chrétiens sociaux, les agrariens et les nationaux allemands; en Bohème, les Soukup et Nemec forment un bloc compact avec tous les partis bourgeois - quelle émouvante réconciliation générale des classes! Et au-dessus de toute cette ivresse nationale, flotte la bannière internationale de la paix. Partout. les socialistes tirent les marrons du feu pour la bourgeoisie; par leur crédit et leur idéologie, ils aident à couvrir la déroute morale de la société bourgeoise, ils l'aident à s'en sauver, à restaurer et à consolider l'hégémonie bourgeoise de classe.

Et la première consécration pratique de cette politique bien huilée, c'est l'écrasement de la révolution russe et le morcellement (?) de la Russie.

C'est la politique du 4 août 1914 qui se reflète inversée dans le miroir concave de la paix. La capitulation dans la lutte des classes et la coalition avec les bourgeoisies nationales respectives en vue d'un carnage réciproque, se sont transformées en une alliance mondiale, internationale pour une "paix d'entente". Ils tombent dans le panneau des pires platitudes, des pires fadeurs, de la berceuse, du mélo de cinéma: le capital a soudain disparu, les conflits de classes sont nuls et non avenus. Désarmement, paix, harmonie des nations. La force plie devant la loi, le faible se redresse, Au lieu de canons, Krupp va produire ... des bougies de Noël, la ville américaine de Gari (?) va se transformer en un jardin d'enfants de Frôbel. Arche de Noé où l'agneau ira tranquillement paître auprès du loup, où le tigre ronronne en clignant des yeux comme un gros chat domestique, alors que du bout de ses cornes, l'antilope le chatouille derrière l'oreille, où le lion et la chèvre jouent à saute-mouton. Et tout cela grâce à la formule magique de Wilson, du président des, milliardaires américains, tout cela grâce au soutien des Clemenceau, Lloyd George et du prince Max de Bade. Désarmement apte qu'en Angleterre et en Amérique, deux nouveaux. militarismes; Fournisseur: le Japon. Après une progression illimitée de la technique. Alors que le capital financier et le capital de l'industrie de guerre ont tous les États dans leur poche à cause de la dette publique ! Alors que les colonies restent des colonies. Ici, l'idée de la lutte des classes capitule devant l'idée nationale. Il semble que l'harmonie des classes dans chaque nation soit la condition préalable et le complément de l'harmonie des nations qui doit sortir de la guerre mondiale pour s'épanouir dans la "Société des Nations". Le nationalisme est actuellement de mise. Des nations et des mini-nations s'annoncent de toutes parts et affirment leurs droits à constituer des États. Des cadavres putréfiés sortent de tombes centenaires, animés d'une nouvelle vigueur printanière et des peuples "sans histoire" qui n'ont jamais constitué d'entité étatique autonome ressentent le besoin violent de s'ériger en États. Polonais, Ukrainiens, Bielorusses, Lithuaniens, Tchèques, Yougoslaves, dix nouvelles nations au Caucase... Les Sionistes édifient déjà leur ghetto palestinien, pour l'instant à Philadelphie.... c'est aujourd'hui la nuit de Walpurgis sur le Brocken nationaliste.

Sur un balai, sur un bâton

Ne volera plus jamais, qui aujourd'hui n'a pas volé.

Mais le nationalisme n’est qu'une formule. La substance, le contenu historique qu'elle couvre est aussi divers et ramifié qu'est creuse et pauvre la formule d' "autodétermination nationale" qui le cache.

Maintenant, comme dans toutes les grandes périodes révolutionnaires, on présente toutes sortes de factures, vieilles et nouvelles, de conflits à régler pêle-mêle, des restes démodés du passé, les questions les plus actuelles du présent et des problèmes à peine esquissés de l'avenir. La décadence de l'Autriche et de la Turquie est la dernière liquidation du Moyen-âge féodal, un appendice à l'œuvre de Napoléon. Mais l'effondrement et l'abaissement de l’Allemagne est, en même temps, la faillite du plus jeune et du plus vigoureux des impérialismes et de ses projets de domination du monde qui n'ont pris forme que dans la guerre. Ce n'est aussi que la faillite d'une méthode particulière de domination impérialiste: à travers la réaction de l'Elbe orientale et la dictature militaire, à travers l'état de siège et les méthodes d'extermination, c'est l'effondrement de la stratégie de Trotha, transposée des hereros du désert de Kalahari à l'Europe. Analogue à celle de l'Autriche et de la Turquie, dans l'apparence et la forme des résultats - la constitution de nouveaux petits États nationaux - la décadence de la Russie cache un problème opposé: d'une part, la capitulation de la politique prolétarienne à l'échelle nationale devant l'impérialisme, d'autre part la contre-révolution capitaliste contre la prise du pouvoir par le prolétariat .

Dans son schématisme pédant de maître d'école, un K(autsky) y voit le triomphe de la "démocratie" qui prendrait tout simplement la forme et les accessoires d'un État national. Ce formaliste sec et petit bourgeois oublie, bien sûr, d'examiner le fond historique des choses; gardien attitré du temple du matérialisme historique, il oublie qu' "État national" et "nationalisme" sont, en soi, des moules vides dans lesquels chaque période historique et les rapports de classes dans chaque pays, coulent un contenu matériel particulier. Dans l'Allemagne ou l'Italie des années 70, le mot d'ordre d'"État national" servait de programme à l'État bourgeois, à l'hégémonie bourgeoise de classe; l'offensive visait un passé moyen-âgeux et féodal, un état bureaucratico-partriarcal et une vie économique disloquée. En Pologne, le mot d'ordre d'"État national" était traditionnellement celui de l'opposition de la noblesse rurale et de la petite bourgeoisie au développement capitaliste moderne, un mot d'ordre dont la pointe était précisément dirigée contre les phénomènes modernes de la vie, aussi bien le libéralisme bourgeois que son antipode, le mouvement ouvrier socialiste. Dans les Balkans, en Bulgarie, en Roumanie, en Serbie, deux guerres sanglantes, préludes à la guerre mondiale, ont marqué l'irruption violente du nationalisme, expression des aspirations du capitalisme à se développer et de la classe bourgeoise à exercer son hégémonie dans tous ces États; le nationalisme y est, d'une part, l'expression des intérêts contradictoires de ces bourgeoisies entre elles qui se heurtent par ailleurs à l'impérialisme autrichien dans leurs tentatives d'expansion. Mais en même temps, bien qu'il soit en fait l'expression d'un capitalisme tout jeune, presque embryonnaire, le nationalisme de ces États a été et est encore contaminé par l'atmosphère générale des tendances impérialistes, En Italie, le nationalisme sert déjà exclusivement, et sans conteste, de raison sociale à de purs appétits colonialo-impérialistes; ce nationalisme de la guerre en Tripolitaine et des convoitises albanaises a aussi peu de points communs avec le nationalisme italien des années 60 que M. Sonnino avec Giuseppe Garibaldi.

Avant l'insurrection d'octobre 1917 à Pétersbourg, le nationalisme en Ukraine russe était aussi peu consistant qu'une bulle de savon, c'était le produit des ratiocinations de quelques douzaines de professeurs et d'avocats dont la plupart ne parlaient même pas l'ukrainien. Depuis l'insurrection bolchevique, il est devenu l'expression d'intérêts très réels de la contre-révolution petite-bourgeoise dont l'offensive est dirigée contre la classe ouvrière socialiste. En Inde, le nationalisme est l'expression des ambitions de la bourgeoisie indigène qui aspire à exploiter le pays pour son propre compte et à ne plus se contenter de servir d'objet au vampirisme du capital anglais; d'après son contenu social et son degré de développement historique, ce nationalisme correspond donc aux luttes d'émancipation des États-Unis d'Amérique à l'issue du XVIII° siècle.

Ainsi, le nationalisme reflète tous les intérêts, toutes les nuances, toutes les situations historiques qu'on peut imaginer. C'est un chatoiement de mille couleurs. Il n'est rien, il est tout, il n'est qu'un moule idéologique, il importe avant tout de déterminer à chaque fois la substance qu'il contient.

L'explosion actuelle de nationalisme, généralisée au monde entier, renferme un fouillis hétéroclite d'intérêts et de tendances spécifiques. Mais un axe passe à travers tous ces intérêts spécifiques et les oriente, un intérêt général créé par les particularités de la situation historique: l'offensive contre la menace d'une révolution mondiale du prolétariat.

La révolution russe et le pouvoir des bolcheviks qui en est issu, ont inscrit le problème de la révolution sociale à l'ordre du jour de l'histoire. Ils ont, en règle générale, exacerbé à l'extrême le conflit de classes entre capital et travail. Ils ont creusé soudain entre les deux classes un gouffre béant qui crache des vapeurs volcaniques et des flammes brûlantes. Le soulèvement de juin du prolétariat parisien et le massacre de juin ont pour la première fois pratiquement scindé la bourgeoisie en deux classes antagonistes qui ne peuvent connaître qu'une seule loi: la lutte à la vie à la mort; ainsi, le pouvoir des bolcheviks en Russie a pratiquement contraint la société bourgeoise a faire face à cette lutte finale, à la vie à la mort. Il a anéanti et dissipé la fiction d'une classe ouvrière docile avec laquelle on s'arrange à l'amiable, d'un socialisme aux fanfaronnades théoriques inoffensives qui, dans la pratique, est fidèle au principe: vivre et laisser vivre - cette fiction née de la pratique de la social-démocratie allemande dans les trente dernières années, et devenue, sur ses traces, celle de l'Internationale tout entière. La révolution russe a asséné un coup de poing soudain et déterminant au modus vivendi entre socialisme et capitalisme élaboré au cours du demi-siècle de parlementarisme qui vient de s'écouler; grâce à elle, le socialisme est sorti de la phraséologie inoffensive de campagne électorale traitant d'un avenir nébuleux, il est devenu le problème crucial du jour d'aujourd'hui. Elle a rouvert brutalement la vieille et terrible blessure de la société bourgeoise qui s'était cicatrisée depuis les journées de juin 1848 à Paris.

Seules les classes dirigeantes en ont bien sûr d'abord pris conscience. Avec la violence d'un choc électrique, les journées de juin ont inoculé instantanément à la bourgeoisie de tous les pays la conscience d'un antagonisme de classe irréconciliable avec la classe ouvrière, elles ont empli les cœurs d'une haine mortelle du prolétariat, alors que les ouvriers de tous les pays ont mis des années à tirer les leçons des journées de juin, à acquérir la conscience de l'antagonisme de classe; la même chose se reproduit à l'heure actuelle; la révolution russe a communiqué à toutes les classes possédantes de tous les pays du monde, la panique, la haine farouche, fulminante, effrénée du spectre menaçant de la dictature politique, une haine qui ne peut se mesurer qu'aux sentiments de la bourgeoisie parisienne pendant les massacres de juin et le carnage de la Commune. Le "bolchévisme" est devenu le mot clé du socialisme révolutionnaire pratique, des aspirations de la classe ouvrière à la prise du pouvoir. Le mérite historique du bolchévisme est d'avoir ouvert brutalement le fossé social au sein de la société bourgeoise, d'avoir approfondi et exacerbé à l'échelle internationale l'antagonisme de classe; et, comme dans tous les grands contextes historiques, cette œuvre fait disparaître sans rémission toutes les erreurs et toutes les fautes particulières du bolchévisme

Ces sentiments sont aujourd'hui la substance profonde des délires nationalistes auxquels le monde capitaliste a apparemment succombé; ils sont l'étoffe historique objective à laquelle se réduit, en fait, l'échantillonnage hétéroclite des nationalismes nouvellement déclarés. Les jeunes micro-bourgeoisies qui aspirent maintenant à une existence indépendante, ne frétillent pas seulement du désir d'acquérir une hégémonie de classe sans entraves et sans tutelle, mais elles se promettent un délice dont elles ont trop longtemps été privées: étrangler de leurs propres mains l'ennemi mortel, le prolétariat révolutionnaire - fonction qu'elles avaient été contraintes de céder jusqu'à présent à l'appareil rigide d'une domination étrangère. On accepte peu volontiers d'aimer ou de haïr par personne interposée. Les orgies sanglantes de Mannerheim, le Gallifet finnois, ont montré combien la violence ardente de l'année passée a fait germer de haine dans le cœur de toutes ces "petites nations", des Polonais, des Lithuaniens, des Roumains, des Ukrainiens, des Tchèques des Croates, etc., une haine qui n'attendait que la possibilité de trouver son expression: étriper enfin le prolétariat révolutionnaire par des moyens "nationaux" à soi. Ces "jeunes" nations, agneaux blancs et innocents qui gambadent dans la prairie de l'histoire mondiale, ont déjà l'œil étincelant du tigre courroucé qui guette le moindre mouvement du "bolchévisme" pour lui "régler son compte". Derrière tous les banquets idylliques, toutes les fêtes de fraternisation enivrantes à Vienne, à Prague, à Agram, à Varsovie s'ouvrent déjà béantes les tombes de Mannerheim que l'on contraint les gardes rouges à creuser de leurs propres mains, se profilent les ombres troubles des potences de Kharkov; les Loubinski et Holoubovitch ont invité les "libérateurs" allemands à les dresser.

C'est la même idée fondamentale qui domine l'ensemble du programme démocratique de paix de Wilson. Dans l'atmosphère d'ivresse victorieuse de l'impérialisme anglo-américain, dans l'atmosphère créée par le spectre menaçant du bolchévisme qui hante la scène mondiale, la "Société des Nations" ne peut être qu'une seule chose: une alliance bourgeoise mondiale pour la répression du prolétariat. La Russie bolchevique sera la première victime toute chaude que sacrifiera le grand prêtre Wilson à la tête de ses augures de l'arche d'alliance de la "Société des Nations"; les "nations autodéterminées", victorieuses et vaincues, se précipiteront sur elle.

Les classes dirigeantes font ici, une fois de plus, preuve de leur instinct infaillible pour leurs intérêts de classe, d'une sensibilité merveilleuse aux dangers qui les menacent. Le temps est apparemment au beau fixe pour la bourgeoisie et les prolétaires de tous les pays s'enivrent au souffle printanier du nationalisme et de la Société des Nations; mais la société bourgeoise ressent dans tous ses membres une douleur lancinante qui lui annonce l'approche d'une chute du baromètre de l'histoire et d'un changement de temps. En tant que "ministres nationaux", les socialistes mettent un zèle de rustres à tirer pour elle les marrons de la paix du feu de la guerre mondiale; mais elle voit déjà se profiler derrière son dos la fatalité inévitable: elle voit se dresser le spectre géant de la révolution sociale mondiale qui a pénétré en silence sur l'arrière-plan de la scène.

C'est l'insolubilité objective des tâches auxquelles la société bourgeoise est confrontée, qui fait du socialisme une nécessité historique et qui rend la révolution mondiale inévitable.

Personne ne peut prévoir la durée de cette dernière période et les formes qu'elle va revêtir. L'histoire est sortie des chemins battus, a cessé d'avancer d'un train paisible; à chaque pas de plus, à chaque détour du chemin, s'ouvrent de nouvelles perspectives, se présente un nouveau décor.

Il importe avant tout d'appréhender le problème décisif de cette période et de s'y tenir sans se laisser démonter. Et ce problème s'intitule: la dictature du prolétariat, réalisation du socialisme. Les difficultés de la tâche ne résident pas dans la puissance de l'opposant, des résistances de la société bourgeoise. La guerre a rendu inutilisable pour la répression du prolétariat son ultima ratio, l'armée, devenue elle-même révolutionnaire. La guerre a disloqué la base matérielle de son existence, le maintien de la société. La tradition, la routine, l'autorité - sa base morale d'existence - ont été dispersées à tous vents. Tout l'édifice se relâche, s'ébranle, s'effrite. Les conditions de la lutte pour le pouvoir sont plus favorables à la classe ascendante qu'elles ne l'ont jamais été dans l'histoire mondiale. Il peut tomber comme un fruit mûr dans l'escarcelle du prolétariat. La difficulté réside dans le prolétariat lui-même, dans son manque de maturité ou plus encore dans le manque de maturité de ses chefs, des partis socialistes. La course poursuite générale du nationalisme et de la Société des Nations. Les socialistes doivent maintenant faire leur apprentissage, réapprendre l'abc, mais accéléré dans la pratique. Le programme de paix de la société bourgeoise est inapplicable. D'où la garantie historique de la proximité de la révolution et de la victoire. La classe ouvrière regimbe, elle recule sans cesse devant l'énormité incertaine de sa tâche. Mais elle doit le faire, il le faut. L'histoire lui ferme toutes les portes de sortie elle doit mener l'humanité dégradée hors de la nuit et de J'épouvante vers la lumière de la libération...

Traduit d'après l'édition allemande de Die Russische Revolution, présentée par Ossip Flechtheim, Francfort, Europäische Verlagsanstalt, 1963.

Repris sur le site: http://www.drapeaunoir.org/allemagne/rosa/fragment.html

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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 21:07
Pour consulter le blog: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Rosa Luxemburg a publié à la fin du siècle une série d'articles, inédits en langue française car ne faisant pas partie des oeuvres majeures. Ces articles de circonstances ont cependant comme intérêt de montrer l'évolution du capitalisme dans cette phase majeure qu'est son internationalisation. Et la sensibilité de Rosa Luxemburg à cette évolution qui lui permettra comme penseur marxiste d'analyser le processus d'accumulation du capital dans l'une de ses oeuvres politiques les plus abouties.

Un premier article avait été proposé sur le blog. Ce deuxième article publié en décembre 1898 dans le Leipziger Volkszeitung montre l'accélération du processus capitaliste et de l'accession de nouveaux pays à la domination impérialiste.


"Il y a peu de temps encore, les Etats-Unis étaient avant tout un pays agricole, qui couvraient ses besoins industriels essentiellement par des importations en provenance des pays européens. Les nouvelles statistiques concernant l'élevage montrent l'évolution qui s'est produite ces dernières années dans ce domaine. L'on constate ainsi que depuis 1894, le nombre des têtes de bétail diminue fortement aux Etats-Unis - on comptait en 1895, 16,5 millions de vaches laitières et en 1898, 15,8 millions de têtes...Dans le même temps, les importations augmentent. En 1894, elles ne dépassaient pas 1600 têtes de bétail, elles atteignent maintenant les 300 000 têtes. Et le recul constaté n'a certainement pas de causes momentanées ou fortuites, mais il vient des coûts sans cesse croissants de l'élevage, augmentation à mettre en relation avec celle de la densité des populations.

D'autre part, l'industrie se développe avec une rapidité étonnante
. Il suffit de prendre comme exemple la production de fonte légère. En 1891, cette branche n'existait pas encore aux Etats-Unis, et l'ensemble des besoins était couvert par l'importation de produits étrangers, anglais en général pour un total de plus d'un milliard de livres. En 1892, cette nouvelle branche a été créée, et la production a atteint 13 millions de livres et grâce à une croissance par bonds successifs, elle est parvenue à un total de 650 millions de livres en 1898. Dans le même temps, les importations étrangères diminuent et passent de un milliard de livres à 170 000 livres et sont amenées à disparaître bientôt complètement.

Mais les Etats-Unis sont devenus aussi ces dernières années un Etat industriel exportateur. Il suffit de prendre comme exemple un pays: le Japon. En 1896, les Etats-Unis représentaient seulement 26%, l'Angleterre de son côté 65% des exportations de locomotives vers ce pays. En 1897, l'Angleterre descend à 43% et les importations des autres pays disparaissent complètement. La même chose vaut pour l'importation d'autres matériels ferroviaires.

En Amérique du Sud comme en Asie orientale, l'industrie américaine prépare une rude concurrence à l'industrie anglaise. Pour résumer, ce pays qui représentait un débouché pour l'industrie européenne devient aujourd'hui un pays capitaliste exportateur, qui en fin de compte vient disputer leur place aux autres pays. Et quelles sont les conséquences de ce phénomène? Le marché mondial devient de plus en plus étroit, la production  dépasse de plus en plus les possibilités de débouchés, la concurrence devient de plus en plus désespérée et un krach commercial plus ou moins généralisé ébranlera à court ou long terme les pays capitalistes. Le développement industriel des Etats-Unis avec toutes les conséquences qu'il entraîne donne là de nouveau une fameuse couleuvre à avaler à tous ceux qui soutiennent la célèbre théorie des capacités d'adaptation capitaliste de la production aux besoins."

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Published by lieb - dans capitalisme
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25 septembre 2008 4 25 /09 /septembre /2008 20:20

Ce dessin s'intitule: On règlera nos comptes!
Il fait partie d'un ensemble de 57 dessins publiés
après la première guerre mondiale.

Contre les capitalistes, les responsables des guerres.

Et ce dessin, nous pourrions sans arrêt
le reprendre et le reprendre encore
pour tous les morts que cause
encore et toujours l'impérialisme.
L'image “http://321ignition.free.fr/img/art/pag_004/abre_s.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.
Autres oeuvres de Grosz parues dans cette même série: "Das Gesicht der Herrschenden Klasse" (le visage de la classe dominante), "Ecco Homo", "Gott Mit Uns" (Dieu avec nous), "Im Schatten" (dans l'ombre), "Die Räuber" (les brigands).
(sur le 321ignition.free.fr)
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25 septembre 2008 4 25 /09 /septembre /2008 06:07
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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 20:27

Dans un précédent article, nous avions vu avec Gilbert Badia le processus qui amena l'ensemble des députés sociaux-démocrates, Liebknecht compris,  à voter les crédits de guerre le 4 août 1914 au nom de la discipline de parti. Donc contrairement à une image que nous sommes nombreux à partager, le premier vote des crédits fut bien unanime. Et cela montre la force de cette idée d'unité du parti qui ne reculait même pas devant l'enclenchement du conflit mondial.

Cet autre chapitre du livre de Badia s'attache au processus entamé par Liebknecht, montre bien comment les opposants fondent comme neige au soleil au fur et à mesure que s'approche le moment du vote et les arguments avancés pour justifier l'injustifiable: la sécurité du pays.

A réfléchir aujourd'hui alors que les Etats impérialistes interviennent dans le monde entier au nom d'un nouvel argument: défendre démocratie et droit de l'Homme.



A mesure que passaient les semaines, le fossé s'est en effet creusé à l'intérieur du parti social-démocrate. Le voyage de Liebknecht en Belgique, son discours de Stuttgart ont été l'occasion pour le Comité directeur du parti de lui demander des comptes. Le 2 octobre, il a été cité devant les instances supérieures. La petite guerre commence, qui va, dans les premiers temps, prendre la forme d'un échange de lettres.

ANALYSE DU CARACTERE DE LA GUERRE

La discussion tourne essentiellement autour du caractère de la guerre.
Dans les premiers temps, les futurs Spartakistes avaient pris une attitude défensive. Leurs mises au point tendaient à réfuter les prises de position des instances officielles. A présent, ils en viennent à définir une plate-forme. Dans sa lettre du 26 octobre, Liebknecht déclare "qu'il s'agit [bien] d'une guerre impérialiste de la guerre mondiale impérialiste, prévue depuis longtemps [...]; nous avons affaire à une grossière guerre préventive germano-autrichienne, doublée d'une guerre de conquête". Cette idée est reprise dans un schéma de propagande diffusé par les soins de l'opposition au début novembre: "Ce sont des intérêts capitalistes qui ont conduit à la guerre et qui devaient nécessairement y mener. Si nous le comprenons clairement, il nous est impossible de participer à la campagne nationaliste, de partager l'enthousiasme pour la guerre, de donner dans le panneau de la patrie menacée". Le 17 novembre, au cours d'une réunion de militants chargés de la propagande auprès des femmes social-démocrates, Käthe Duncker expose les causes de la guerre actuelle et propose à l'assemblée une série de conclusions, notamment celle-ci: "La guerre mondiale actuelle n'a pour origine ni l'action arbitraire de telle ou telle personnalité, ni "la haine raciale des peuples" mais la recherche de profits capitalistes à l'échelle mondiale et les contradictions impérialistes".

Le moment, à vrai dire, est plus favorable qu'en septembre: militairement, la bataille de la Marne a fait envoler les espoirs allemands d'emporter la décision au terme dune Blitzkreig de quelques semaines. Vient l'hiver et se creusent les premières tranchées. On peut déjà craindre que la guerre ne dure et il n'est pas besoin de beaucoup d'imagination pour deviner les effets prochains du blocus allié.

En novembre, les leaders de la gauche ont encore quelques possibilités d'exprimer légalement leur point de vue. Die Neue Zeit, organe théorique du SPD, que dirige Kautsky, publie le 2O, un article de Mehring intitulé "De l'essence de la guerre", où l'auteur montre qu'il n'y a pas rupture entre la politique antérieure de la bourgeoisie et la guerre. Il met en garde contre l'idée - entretenue par la majorité de la social-démocratie - que l'important c'est de battre les ennemis extérieurs, après quoi se résoudront tous les problèmes de politique intérieure qui se posaient à la social-démocratie.

Au début du mois, Clara Zetkin, de son côté, avait rédigé un "Appel aux femmes socialistes de tous les pays" qui devait paraître le 27, dans le journal féminin (social-démocrate) dont elle assurait la rédaction, Die GleichheitBerner Tageswacht, puis fut diffusé sous forme de tract en Allemagne. "Plus cette guerre sera dure", écrit Clara Zetkin, "et plus pâlissent les phrases chatoyantes destinées à camoufler sa nature capitaliste [...]les masques tombent; elle est là, dans toute sa hideur, cette guerre de conquête capitaliste, cette guerre pour le pouvoir mondial".

Dans le courant du mois de novembre également,
déclare "qu'il s'agit [bien] d'une guerre impérialiste, de (L'Egalité). La censure en interdit la publication. L'appel parut en Suisse, dans la Liebknecht rédige, dès qu'il comprend que la direction du parti est résolue à voter les nouveaux crédits militaires que le gouvernement va demander au Parlement, un projet de résolution contre le vote des crédits qu'il adresse à plusieurs députés de la minorité. Il y joint des thèses qu'il a élaborées pour justifier sa prise de position et où il met directement et dès le début l'Allemagne en accusation: "Un caractère essentiel de l'impérialisme dont le représentant principal sur le continent européen est l'Allemagne, est constitué par l'expansionnisme économique et politique, qui engendre des tensions de plus en plus grandes". Et Liebknecht d'énumérer les objectifs de l'expansion allemande en Europe, au Proche-Orient, en Afrique. Puis il montre pourquoi cette guerre est une guerre impérialiste "de la plus belle eau" et non une guerre défensive ni une guerre pour une "civilisation supérieure". "Les plus grands Etats de même civilisation sont aux prises précisément parce que ce sont des Etats de même civilisation , c'est-à-dire de civilisation capitaliste."

Il ne faut donc pas se laisser prendre aux phrases invoquant Dieu, pas plus qu'à celles où il est question du droit des nationalités.

D'autre part les classes dirigeantes ont mis à profit la guerre pour instaurer un régime de terreur.

"On a défendu de parler de la lutte des classes - ce qui n'a pas supprimé les contradictions de classe. On a enlevé ses armes au prolétariat qui lutte pour sa libération, mais on n'a pas touché à l'oppression politique, ni à l'exploitation économique. L'"Union sacrée" n'est qu'une périphrase pour état de siège. Le postulat "il n'y a plus  de partis" signifie simplement qu'on reconnaît au prolétariat l'égalité des droits en tant que chair à canon."


Pourtant, Liebknecht ne s'en prend pas encore avec netteté à la direction du parti. C'est qu'il n'a pas perdu l'espoir de gagner la social-démocratie toute entière à ses vues. Et cependant ses efforts demeurent vains.

Le "non" de Liebknecht

Le scrutin avait été précédé, le 30 novembre, de nouvelles et longues discussions au sein de la fraction parlementaire. Liebknecht proposa de refuser les crédits et invoqua, pour justifier ce vote, la violation de la neutralité belge et les méthodes brutales de l'armée allemande, les visées annexionnistes dont plusieurs personnages officiels ne faisaient pas mystère.

La proposition Liebknecht recueillit dis-sept voix au sein du groupe social-démocrate. Par rapport au mois d'août, l'opposition s'était accrue de quatre nouveaux députés nouveaux; Un des opposants du mois d'août, Lensch, avit par contre rallié les rangs de la majorité. Mais celle-ci refusa à la minorité le droit de faire connaître sa position publiquement. De nouveau, Haase se laissa convaincre de lire à la tribune l'explication du vote. Il y affirmait que la social-démocratie maintenanit son point de vue du 4 août: "Nos frontières sont encore menacées par des troupes ennemies." Toute fois, il se déclarait d'accord avec l'Internationale pour rappeler le droit à l'indépendance de tous les peuples.

Reprenant la formule du 4 août, la déclaration demandait qu'une fois la sécurité de l'Allemagne assurée, "une paix [soit conclue] qui permette de vivre en amitié avec les peuples voisins". L'orateur sollicitait enfin du gouvernement des mesures de justice sociale et une atténuation de la censure.

Quelques députés s'étaient déclarés prêts à voter contre s'ils étaient au nombre de quinze. Finalement, Liebknecht ne fut pas suivi et seul de tout le Reichstag, le 2 décembre 1914, il refuse de voter les crédits militaires.

Pour justifier son vote, il avait adressé au président de l'Assemblée un texte, que celui-ci interdit de mentionner au procès-verbal mais qui sera diffusé clandestinement par la suite :

Cette guerre [...] est une guerre impérialiste, une guerre pour la domination du marché mondial [...] Le mot d'ordre allemand " Contre le tsarisme" a servi - tout comme le mot d'ordre lancé en France et en Angleterre. "Contre le militarisme" - à mobiliser les instincts les plus nobles, les traditions révolutionnaires et les espoirs du peuple au service de la haine chauvine [...] La libération du peuple russe comme celle du peuple allemand doivent êtreleur oeuvre propre. Il importe d'exiger une paix rapide, une paix sans annexion, qui ne soit humiliante pour personne. Seule peut-être solide une paix qui se fonde sur la solidarité internationale de la classe ouvrière et la liberté de tous les peuples.
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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 20:26

1914

Paru dans le n°33 du Social-Démocrate (1.11.1914)


La situation et les tâches de l'Internationale Socialiste


Ce qu'il y a de plus pénible dans la crise actuelle, c'est la victoire remportée par le nationalisme bourgeois, le chauvinisme, sur la plupart des représentants officiels du socialisme européen. Ce n'est pas sans raison que les journaux bourgeois de tous les pays distillent tour à tour, à leur égard, les sarcasmes et les flatteries condescendantes. Et rien n'est plus important, pour un socialiste qui désire rester tel, que de rechercher les causes de la crise socialiste et d'analyser les tâches de l'Internationale.

Certaines gens ont peur de reconnaître cette vérité que la crise ou, plus exactement, la faillite de la II° Internationale est celle de l'opportunisme.

Ils allèguent, par exemple, l'unanimité des socialistes français, le regroupement soi‑disant complet des anciennes fractions du socialisme à propos de la question de la guerre. Mais ces allégations sont inexactes.

La défense de la collaboration des classes, la répudiation de l'idée de la révolution socialiste et des méthodes révolutionnaires de lutte, l'adaptation au nationalisme bourgeois, l'oubli du caractère historiquement transitoire des frontières de nationalité et de patrie, la valeur de fétiche attribuée à la légalité bourgeoise, la renonciation au point de vue de classe et à la lutte de classe par  crainte de s'aliéner « la grande masse de la population » (lire : la petite bourgeoisie), tels sont incontestablement les fondements idéologiques de l'opportunisme. C'est sur ce terrain qu'a grandi le chauvinisme, le patriotisme actuel de la plupart des dirigeants de la II° Internationale. Il y a longtemps déjà que des observateurs de toutes opinions ont remarqué cette prédominance de fait des opportunistes parmi eux. La guerre n'a fait que révéler avec une rapidité et une force particulières les proportions réelles de cette prédominance. Que l'acuité extraordinaire de la crise ait provoqué divers regroupements des anciennes fractions, voilà qui n'a rien d'étonnant. Mais, d'une façon générale, ces regroupements n'ont touché que les personnalités. Les tendances au sein du socialisme sont restées les mêmes.

Il n'y a pas d'unanimité complète parmi les socialistes français. Vaillant lui‑même, qui suit la ligne chauvine avec Guesde, Plékhanov, Hervé, etc., doit convenir qu'il reçoit des lettres de protestation de socialistes français disant que la guerre est une guerre impérialiste, et que la bourgeoisie française n'en est pas moins responsable que les autres. N'oublions pas que ces voix sont étouffées, non seulement par l'opportunisme triomphant, mais aussi par la censure militaire. Chez les Anglais, le groupe Hyndman (les social‑démocrates anglais, le British Socialist Party) a entièrement versé dans le chauvinisme, tout comme la plupart des leaders semi‑libéraux des trade‑unions. Mac‑Donald et Keir Hardie, de l'Independent Labour Party opportuniste, repoussent le chauvinisme. C'est vraiment une exception. Mais certains social‑démocrates révolutionnaires, depuis longtemps adversaires de Hyndman, ont maintenant quitté le British Socialist Party [1]. Chez les Allemands, le tableau est net : les opportunistes ont vaincu, ils jubilent, ils sont « dans leur assiette ». Le « centre », Kautsky en tête, est tombé dans l'opportunisme, qu'il défend avec des sophismes particulièrement hypocrites, vulgaires et pleins de suffisance. Parmi les social‑démocrates révolutionnaires, on entend les protestations de Mehring, de Pannekoek, de Karl Liebknecht, ainsi que diverses voix anonymes provenant d'Allemagne et de Suisse allemande. En Italie, la démarcation est tout aussi nette : les ultra-opportunistes, Bissolati et Cie, sont pour la « patrie », pour Guesde‑Vaillant‑Plékhanov‑Hervé. Les social‑démocrates révolutionnaires (le « parti socialiste [2] »), l'Avanti ! en tête, combattent le chauvinisme et démasquent les intérêts égoïstes de la bourgeoisie camouflés derrière les appels à la guerre. Ils ont la sympathie de l'immense majorité des ouvriers avancés. En Russie, les ultra‑opportunistes du camp des liquidateurs [3]Martov, à en juger par le Goloss [4] de Paris, qui a dans toute cette bande l'attitude la plus correcte : il combat le chauvinisme allemand et français, s'insurge contre le Vorwaerts, aussi bien que contre M. Hyndman et contre Maslov, mais n'ose pas déclarer résolument la guerre à l'opportunisme international et à son apologiste « le plus influent », le « centre » de la social‑démocratie allemande. Les tentatives de présenter le volontariat comme la réalisation de tâches socialistes (voir la déclaration du groupe des volontaires social‑démocrates et socialistes‑révolutionnaires russes de Paris, et aussi des social‑démocrates polonais, de Leder et Cie), n'ont trouvé de défenseur qu'auprès de Plékhanov. La majorité de la section parisienne de notre Parti les a condamnées. Le lecteur peut juger de la position du Comité central de notre Parti d'après l'éditorial du présent numéro. En ce qui concerne l'historique de la formulation des vues de notre Parti, nous devons, pour éviter tout malentendu, établir les faits suivants : un groupe de membres de notre Parti, surmontant les immenses difficultés qui s'opposent au rétablissement des liens d'organisation rompus par la guerre, a tout d'abord élaboré des « thèses », qu'il fit circuler parmi les camarades du 6 au 8 septembre (nouveau style). Puis, par l'intermédiaire des social‑démocrates suisses, il les fit parvenir à deux membres de la conférence italo‑suisse de Lugano (le 27 septembre). C'est seulement à la mi‑octobre que la liaison put être rétablie et que l'on parvint à formuler le point de vue du Comité central de notre Parti. L'éditorial de ce numéro est la rédaction définitive de ces « thèses ». donnent déjà de la voix, dans les réunions et dans la presse, en faveur du chauvinisme. P. Maslov et E. Smirnov défendent le tsarisme sous prétexte de défendre la patrie (l'Allemagne, voyez‑vous, menace de « nous » imposer « par la force du glaive » des traités de commerce, tandis que le tsarisme, lui, s'abstiendrait sans doute, comme il l'a toujours fait, d'étouffer par le glaive, le knout et la potence, la vie économique, politique et nationale des neuf dixièmes de la population de la Russie !), et justifient l'entrée des socialistes dans les ministères réactionnaires bourgeois, le vote des crédits de guerre aujourd'hui et de nouveaux armements demain !! Plékhanov, qui teinte de francophilie son chauvinisme russe, et Alexinski ont aussi sombré dans le nationalisme. C'est

Telle est, en bref, la situation dans la social‑démocratie européenne et russe. La faillite de l'Internationale est évidente. La polémique de presse entre socialistes français et allemands en a apporté la preuve définitive. Le fait a été reconnu non seulement par les social‑démocrates de gauche (Mehring et la Bremer Bürger‑Zeitung), mais aussi par des organes suisses modérés (le Volksrecht). Les tentatives de Kautsky pour masquer cette faillite ne sont que des faux-fuyants de poltron. Et cette faillite, c'est très précisément celle de l'opportunisme, qui s'est révélé prisonnier de la bourgeoisie.

La position de la bourgeoisie est claire. Il n'est pas moins clair que les opportunistes se bornent à reprendre aveuglément ses arguments. On pourrait encore compléter l'éditorial de ce numéro en signalant simplement la cruelle dérision des articles de la Neue Zeit, pour qui l'internationalisme consiste précisément dans le fait que les ouvriers des différents pays s'entre‑tuent au nom de la défense de la patrie !

La question de la patrie, répondrons‑nous aux opportunistes, ne peut pas être posée en ignorant le caractère historique concret de la guerre actuelle. C'est une guerre impérialiste, c'est‑à‑dire une guerre de l'époque du capitalisme le plus développé, de l'époque de la fin du capitalisme. La classe ouvrière doit d'abord « s'organiser dans le cadre de la nation », dit le « Manifeste communiste », qui indique à quelles conditions et dans quelles limites nous reconnaissons la nationalité et la patrie, comme des formes nécessaires de la société bourgeoise et aussi, par conséquent, de la patrie bourgeoise. Les opportunistes dénaturent cette vérité en prenant ce qui est juste à l'époque de la naissance du capitalisme, et en le rapportant à celle de la fin de ce régime. Or, à propos de cette époque, des tâches du prolétariat dans la lutte pour l'abolition, non pas de la féodalité, mais du capitalisme, le Manifeste communiste déclare nettement et sans ambiguïté : « Les ouvriers n'ont pas de patrie. » On comprend pourquoi les opportunistes craignent de reconnaître cette vérité du socialisme, et même le plus souvent de l'affronter au grand jour. Le mouvement socialiste ne peut pas vaincre dans l'ancien cadre de la patrie. Il crée des formes nouvelles, supérieures, de la société humaine, où les besoins légitimes et les aspirations progressistes des masses laborieuses de toutes les nationalités seront, pour la première fois, satisfaits dans l'unité internationale, les frontières nationales actuelles étant abolies. Aux efforts de la bourgeoisie contemporaine qui cherche à diviser et à désunir les ouvriers en alléguant hypocritement la « défense de la patrie », les ouvriers conscients répondront par des efforts renouvelés un vue d'unir les travailleurs des différentes nations dans la lutte pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie de toutes les nations.

La bourgeoisie trompe les masses en dissimulant le brigandage impérialiste sous la vieille idéologie de la « guerre nationale ». Le prolétariat dénonce cette duperie en proclamant le mot d'ordre de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. C'est précisément ce mot d'ordre qui est indiqué par les résolutions de Stuttgart et de Bâle, qui prévoyaient non pas la guerre en général, mais bien la guerre actuelle, et parlaient non pas de « défendre la patrie », mais de « précipiter la chute de la domination capitaliste », d'utiliser à cette fin la crise suscitée par la guerre, de suivre l'exemple de la Commune. La Commune a été la transformation d'une guerre de peuples en guerre civile.

Une transformation de ce genre n'est évidemment pas facile et ne peut pas s'accomplir « au gré » de tels ou tels partis. Mais elle s'inscrit dans les conditions objectives du capitalisme en général, et de l'époque de la fin du capitalisme en particulier. C'est dans cette direction exclusivement que doit s'orienter l'activité des socialistes. Ne pas voter les crédits militaires, né pas encourager le chauvinisme de « son propre » pays (et des pays qui lui sont alliés), combattre au premier chef le chauvinisme de « sa propre » bourgeoisie, sans se borner aux formes légales de lutte lorsque survient une crise et que la bourgeoisie abroge elle-même lit légalité qu'elle a créée, voilà la ligneconduit à la guerre civile et qui y amènera, à un moment donné de la conflagration européenne. d'action qui

La guerre n'est pas un accident, elle n'est pas un « péché », comme le pensent les prêtres chrétiens (qui prêchent le patriotisme, l'humanitarisme et la paix non moins bien que les opportunistes), mais une étape inévitable du capitalisme, une forme aussi naturelle de la vie capitaliste que la paix. De nos jours, la guerre est une guerre de peuples. Cette vérité n'implique pas qu'il faille se laisser emporter par le courant « populaire » du chauvinisme, mais elle signifie que les contradictions de classe qui déchirent les peuples persistent et se manifesteront également en temps de guerre, à la guerre dans le cadre de la guerre. Le refus du service militaire, la grève contre la guerre, etc., ne sont que pures sottises, qu'un rêve misérable et craintif d'une lutte sans armes contre la bourgeoisie armée, qu'un vœu souhaitant la destruction du capitalisme sans une ou plusieurs guerres civiles acharnées. Dans l'armée aussi, un socialiste a pour devoir d'être le propagandiste de la lutte de classe ; l'action visant à transformer la guerre des peuples en guerre civile est la seule action socialiste à l'époque du conflit impérialiste armé des bourgeoisies de toutes les nations. A bas la niaise sentimentalité des vœux pieux sur « la paix à tout prix » ! Levons le drapeau de la guerre civile ! L'impérialisme met en jeu le destin de la civilisation européenne : d'autres guerres suivront bientôt celle‑ci, à moins qu'il ne se produise une série de révolutions victorieuses. La fable de la « dernière guerre » est un songe creux et nuisible ; c'est un « mythe » petit‑bourgeois, selon la juste expression du Goloss. Si ce n'est aujourd'hui, cela sera demain, si ce n'est au cours de la présente guerre, cela sera dans la période qui suivra, si ce n'est durant cette guerre, cela sera pendant la prochaine, le drapeau de la guerre civile du prolétariat deviendra le point de ralliement non seulement de centaines de milliers d'ouvriers conscients, mais aussi de millions de semi-prolétaires et de petits bourgeois aujourd'hui bernés par le chauvinisme, et que les horreurs de la guerre, au lieu de les épouvanter et de les abrutir seulement, vont éclairer, instruire, éveiller, organiser, tremper et préparer à la guerre contre la bourgeoisie de « leur propre » pays et des pays « étrangers ».

La II° Internationale est morte, vaincue par l'opportunisme. A bas l'opportunisme, et vive la III° Internationale débarrassée non seulement des « transfuges » (comme le souhaite le Goloss), mais aussi de l'opportunisme !

La II° Inernationale a accompli, pour sa part, un utile travail préparatoire d'organisation des masses prolétariennes, pendant une longue époque « pacifique » qui a été celle de l'esclavage capitaliste le plus cruel et du progrès capitaliste le plus rapide : le dernier tiers du XIX° siècle et le début du XX°. A la III° Internationale revient la tâche d'organiser les forces du prolétariat en vue de l'assaut révolutionnaire contre les gouvernements capitalistes, de la guerre civile contre la bourgeoisie de tous les pays pour le pouvoir politique, pour la victoire du socialisme !

(http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1914/11/vil19141101b.htm)

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17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 22:00

Une histoire de l'Internationale, journal publié en 1915 et qui aura un seul numéro (extrait de l'ouvrage de Badia)

De Stuttgart, un membre de l'opposition, Crispien, avait envoyé le 5 janvier 1915, une lettre circulaire à des camarades sûrs, en leur demandant de proposer une date et un lieu de réunion. Deux semaines plus tard, le 20, il informait ses correspondants qu'il avait reçu une réponse positive de "Karl Liebknecht, Luxemburg, Julian Borchardt (Berlinà, Dissman (Francfort), Menke (Dresde), Notter (Munich), Bartel (Duisbourg), Zimmer (Karlsruhe), Zetkin et Westmeyer (Stuttgart).

LA REUNION DU 5 MARS 1915

Il ya tout lieu de penser que ces sondages de Crispien sont à l'origine de la réunion qui se tint à Berlin le 5 mars 1915; d'abord dans le bureau de Karl Liebknecht - qui était avocat - puis, probablement pour des raisons de sécurité, dans l'appartement de Wilhem Pieck; et à laquelle participèrent cinquante militants environ.

Les noms qui sont mentionnés dans les notes de Wilhem Pieck ne se recoupent pas exactement avec ceux des correspondants de Crispien. Selon Pieck étaient présents notamment Franz Mehring, Käthe et Hermann Duncker (Rosa luxemburg était incarcérée à la prison de Barnimstrasse) et Otto Gäbel pour Berlin, Otto Rühle, le second député qui ait refusé de voter les crédits militaires, et Merkel, de Dresde, Paul Levi, jeune avocat de Francfort, qui avait défendu Rosa Luxemburg lors du procès qui lui avait valu un an de prison en 1914, Otto Geithner, de Gotha, dont le journal venait d'être interdit par l'autorité militaire, Peter Berten de Düsseldorf et Crispien.

Cette liste prouve que la conférence ne réunissait pas que des futurs spartakistes. Crispien par exemple sera l'un des  fondateurs du parti socialiste indépendant, mais n'adhèrera jamais au spartakisme. D'une façon générale, à cette date, l'opposition se cherche encore. Unie par une commune hostilité à la politique de compromis et de compromissions menée par la direction du parti, elle diverge sur les méthodes à utiliser pour mettre fin à cette guerre
qu'elle condamne et probablement aussi sur l'appréciation de la situation politique intérieure et extérieure.

La Conférence mit sur pied un embryon d'organisation: en fait, on désigna des camarades responsables d'une région. Chacun d'eux pouvait ensuite prendre sur place les contacts qu'il jugeait nécessaires avec les opposants qu'il connaissait. On était avant tout préoccupé de trouver des adresses de militants sûrs auxquels on pourrait envoyer du matériel de propagande. Il n'était pas encore question d'élaborer en commun une plate-forme politique précise ni de proposer une organisation centralisée. Chacun, dans son secteur, menait la lutte avec ses amis comme il le pouvait et comme bon lui semblait. Pour l'instant d'ailleurs, l'action clandestine ne débordait pas le cadre du parti social-démocrate. L'objectif restait de s'assurer des positions à l'intérieur du parti, de convaincre des militants de lire et diffuser les articles de ces dirigeants sociaux-démocrates connus qu'étaient Liebknecht, Luxemburg ou Mehring.

Préoccupée de l'absence de base théorique de l'opposition, Rosa Luxemburg avait proposé "d'éditer une revue mensuelle consacrée surtout à rétablit le contact avec les autres partis socialistes"

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17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 21:42

Cet extrait de lettre de Rosa Luxemburg concerne le journal l'Internationale et peut être lu dans l'ouvrage de Badia "les Spartakistes"

Cher camarade Winckler,

Au nom de Karl L. et en mon nom personnel, je vous remercie cordialement pour l'aide efficace que vous apportez à notre entreprise. Les préparatifs se poursuivent. Hier, l'imprimeur de Leipzig chez qui nous faisons tirer la revue était ici et nous avons discuté les aspects pratiques de la chose. Le numéro 1 paraîtra au début du mois de mars, les divers articles sont déjà en cours de rédaction. J'espère que l'entreprise aura du succès. Ici, à Berlin et dans plusieurs localités avec lesquelles nous sommes en liaison, il existe dans les rangs du parti une véritable soif d'entendre une parole social-démocrate au vieux sens du mot. La masse des camarades, on le voit mieux chaque jour, n'a pas choisi une nouvelle orientation, elle n'a pas "réappris"; elle a simplement désappris à faire confiance à ses dirigeants, étant donné que ceux-ci ont si pitoyablement manqué à leur devoir. ...
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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 10:37
Pour consulter le blog                                                                                                                                                                           comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Gilbert Badia, Le Spartakisme
L'Arche, 1967 - Chapitre 1 - P 15 à 20

Au soir du 4 août ...

Le 4 août 1914, le parti social-démocrate allemand unanime vote au Reichstag les crédits militaires, inaugurant ainsi la politique d'"Union sacrée" que la majorité de ses dirigeants poursuivra jusqu'à la fin des hostilités, approuvant implicitement l'attitude du Chancelier Bethmann Hollweg et les décisions de son gouvernement, c'est-à-dire la guerre et l'invasion de la Belgique.


Au soir du 4 août, quelques opposants se réunissent dans l'appartement berlinois de Rosa Luxemburg. Il y a là Franz Mehring, Julian Karski-Marchlewski, Ernst Meyer, Käthe et Hermann Duncker, Hugo Eberlein et Wilhem Pieck. La proposition de quitter le parti fut repoussée. On convint d'inviter les sociaux-démocrates connus pour leurs sympathies envers les positions de la gauche à une réunion de discussion. Sur-le-champ, on expédia plus de trois cents télégrammes. Le résultat fut catastrophique. Clara Zetkin fut la seule à dire immédiatement son accord sans réserve. Beaucoup ne donnèrent même pas signe de vie. Ceux qui malgré tout, répondirent, invoquèrent de mauvaises et sottes raisons.

Ainsi, ces quelques opposants se retrouvaient seuls, ou presque. C'est le signe de l'effondrement quasi-total de la gauche dans le parti, ce que Liebknecht appelle "l'atomisation de l'aile radicale".

Comment expliquer cet échec?

Au Congrès d'Iéna, en 1913, la gauche social-démocrate s'était comptée à l'occasion de deux scrutins: elle avait recueilli un peu moins du tiers des mandats. Mais, maintenant, la guerre venait d'éclater qui bouleversait bien des choses. Et pourtant cette éventualité avait été prévue et avait l'objet de longs et passionnés débats.


La social-démocratie et la guerre

Bien avant 1914, le parti avait pris position sur le problème de la guerre. Dans les congrès de l'Internationale, on avait voté des résolutions. A Stuttgart, en 1907, Lénine et Rosa Luxemburg avaient proposé un amendement important, faisant obligation aux socialistes, si la guerre malgré tout venait à éclater, "de s'entremettre pour la faire cesser promptement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste".

Mais les résolutions que la social-démocratie acceptait de voter dans les congrès internationaux étaient une chose, autre chose la pratique politique quotidienne. On condamnait la guerre, certes - qui donc eût pu l'approuver? - mais si on était attaqué, ne fallait-il pas se défendre? D'où la distinction courante entre guerre offensive et guerre défensive qui allait permettre tous les accomodements avec le régime. Après Bebel et plus nettement que lui, Noske avait proclamé au congrès social-démocrate d'Essen en 1907, qu'en cas de guerre, les socialistes allemands ne se montreraient pas moins patriotes que les bourgeois : "Au cas où notre pays serait sérieusement menacé, les sociaux-démocrates défendront leur patrie avec enthousiasme [...] car ils ne sont pas moins patriotes que la bourgeoisie". Combattant ces idées,
Clara Zetkin assurait qu'affirmer la nécessité de la défense nationale signfiait tout simplement "conserver [aux ennemis de la classe ouvrière] la patrie en tant que domaine où s'exerçaient l'exploitation et la domination d'une classe et permettre d'étendre cette exploitation, par-delà les frontières, au prolétariat d'autres pays".

Aussi Liebknecht préconisait-il avec insistance le développement de la propagande antimilitariste, parmi les jeunes surtout (sans méconnaître toutefois, la possibilité de guerres révolutionnaires : il peut y avoir des cas de guerre "que la social-démocratie ne saurait repousser" disait-il). Cependant les Gauches n'allaient pas jusqu'à considérer, avec Lénine, que le prolétariat devait s'employer à transformer en guerre révolutionnaire toute guerre impérialiste.

Les divergences que l'on constate entre la majorité et la minorité du parti social-démocrate allemand se retrouvent au sein de l'Internationale. Les délégués allemands s'y sont toujours opposés aux tentatives, émanant surtout des socialistes français, de faire inscrire expressément dans les résolutions des congrès la grève générale, voire l'insurrection, parmi les moyens les plus efficaces pour lutter contre la menace de guerre (motion Vaillant-Keir Hardie présentée à Copenhague en 1910). Les socialistes allemands ne voulaient pas avoir les mains liées par une résolution de cet ordre. Ils affirmaient que la grève générale paralyserait d'abord et surtout le pays où les socialistes étaient les plus forts et les plus disciplinés, favorisant ainsi les nations les plus rétrogrades; ils disaient aussi qu'un tel mouvement permettrait aux gouvernements de porter des coups terribles à l'organisation ouvrière; et les socialisrtes allemands étaient très fiers de leur organisation.

En fait, dès avant 1914, malgré la persistance de la phrase socialiste et l'élection de Haase (représentant le centre gauche) au poste laissé vacant par la disparition de Bebel, le parti social-démocrate allemand est aux mains de la droite.

D'ailleurs, en 1914, la crainte de la guerre a diminué. Après les alertes d'Agadir et des guerres balkaniques, on croit que le conflit austro-serbe pourra être, lui aussi, localisé. Plus profondément, l'idée a cours, dans les milieux socialistes, que l'imbrication internationale des capitaux est en dernière analyse un facteur de paix. Les capitalistes savent bien que leur guerre sera ruineuse, même pour le vainqueur. Peut-être cela explique-t-il qu'en juillet 1914, les socialistes allemands (y compris Rosa Luxemburg), tout comme les socialistes français, aient cru à la volonté de paix et à l'action pacifique de leurs gouvernements respectifs ...

L'argument de la légitime défense ...

Il est vrai que la guerre avait éclaté avec une soudaineté redoutable. Ebert était en vacances à l'île de Rügen, en mer Baltique, Kautsky se préparait à partir pour l'Italie, Scheidemann se promenait quelque part dans les Alpes, Bernstein se reposait en Suisse. Ajoutons que les leaders socialistes étaient à peu près réduits, pour leur information, aux nouvelles contradictoires que donnait la presse ou à celles que leur gouvernement voulait bien leur communiquer. Le jeu diplomatique et politique des chancelleries était quasi indéchiffrable pour quiconque n'était pas dans le secret.

Tout cela permet de comprendre les réactions des chefs sociaux-démocrates devant le conflit mondial.

Au lieu d'analyser le caractère de la guerre, on s'en tenait à la distinction, apparemment simple, entre agresseurs et agressés. La Russie ayant mobilisé la première et ses armes menaçant la Prusse orientale, l'Allemagne menait une guerre défensive. (En France, un raisonnement du même type prévaudra: l'Allemagne attaque, la France doit se défendre). "La Russie a allumé le brandon qu'elle a jeté contre notre maison", s'écrie le 4 août, devant le Reichstag, le Chancelier Berthmann Hoolweg en annonçant que l'Allemagne est en guerre. Et le sténogramme note : ("tempête de cris: très juste! Très vrai!) Messieurs" poursuit le Chancelier, "nous sommes à présent en état de légitime défense (vive approbation) et nécessité fait loi! (Tempête d'applaudissements)".

Au cours d'un entretien qu'il a avec le ministrte Dellbrück, quelques semaines plus tard, le député social-démocrate David dira : Si le groupe parlementaire s'est résolu à approuver unanimement les crédits de guerre, cela tenait pour l'essentiel, à ce qu'il s'agissait d'une guerre qui nous a été imposée par la Russie. La haine de la Russie et le souci passionné de porter un coup au tsarisme ont été les raisons principales de l'attitude de la social-démocratie". Cet argument, sous sa forme "populaire" : "Défendons nos femmes et nos enfants contre les hordes cosaques" sera repris à satiété par la presse social-démocrate.

Et la France? L'Allemagne a, de ce côté, engagé la première les hostilités, en application du proverbe que le Chancelier vient de citer. Si les troupes allemandes ont pénétré en Belgique, ajoute Bethmann Hollweg au Reichstag, c'est que "nous savions que la France était prête à envahir ce territoire". La presse - et même la presse social-démocrate - est plus nette encore : "Notre frontière occidentale est menacée. Selon le communiqué officiel, la France a attaqué. Ses troupes tentent de percer vers l'Alsace-Lorraine, vers l'Allemagne méridionale, vers la Rhénanie". Or une fois les hostilités déclenchées, pensent de nombreux dirigeants sociaux-démocrates, il n'ya plus d'autre solution que de se battre. Dans un article diffusé le 31 juillet et intitulé : "Etre ou ne pas être", Friedrich Stampfer reprenait l'argumentation de Noske. Si la guerre éclate "les types sans patrie" [les socialistes] feront leur devoir et, sur ce point, ne se laisseront nullement dépasser par les patriotes, dans tous les cas." Même si, écrit Wolfgang Heine, membre de l'extrême-droite du parti, il est vrai, "le gouvernement allemand, avait tout seul, allumé cet incendie mondial, nous aurions été dans l'obligation de défendre notre pays et de sauver ce que l'on pouvait sauver".

D'ailleurs l'Allemagne est porteuse de progrès. Contre la réactionnaire Russie, toute victoire allemande sauvegarde les intérêts du socialisme international. Et de ressortir des textes de Marx (dans la gazette Rhénane, en 1848) ou un article d'Engels, publié en 1891, dans la Neue Zeit, sans préciser combien la situation avait changé puisque la Russie, depuis 1905, était devenue le pays des révolutions.

  ... Et celui de l'attitude des masses

En adoptant une position "patriotique", en mettant en avant, pour la première fois, l'argument "national", il semble que la social-démocratie exprime les sentiments qui animent les foules, à Berlin et dans plusieurs grandes villes du Reich.

Aux premiers jours d'août, la majorité du peuple allemand avait été emportée dans une sorte de tourbillon; à Berlin, comme à Paris d'ailleurs, une fièvre étrange embrumait les cerveaux. Rosa Luxemburg évoquera plus tard "l'ivresse, le tapage patriotique dans les rues, la chasse aux automobiles en or, les faux télégrammes successifs parlant de sources empoisonnées [...] d'étudiants russes lançant des bombes sur les ponts de chemin de fer de Berlin,de Français survolant Nuremberg; les excès d'une foule qui flairait partout l'espion, l'affluence dans les cafés où déferlaient une musique assourdissante et des chants patriotiques; la population de villes entières muée en populace prête à dénoncer n'importe qui, à maltraiter des femmes, à crier: hourrah! et à atteindre le paroxysme du délire en colportant elle-même des rumeurs folles; un climat de sacrifice rituel, une atmosphère de pogrome".

Un socialiste boër, Pontsma qui est resté à Berlin jusqu'au 28 août, parle lui aussi de la "frénésie patriotique"; l'Espagnol Alvarez del Vayo, rentré en Espagne le 17 septembre, publie dans El Liberal de Madrid ses impressions que l'Humanité reprend dans son numéro du 8 octobre: "Tout le monde est sûr [à Berlin] de deux choses : que les Allemands ont raison, qu'ils remportent partout des succès".

Un social-démocrate allemand, qui en août, passe brusquement de l'aile gauche à l'extrême-droite, Konrad Haenisch, a raconté comment, à la nouvelle de la déclaration de guerre, il était rentré à Berlin en toute hâte, persuadé que la révolution avait éclaté. A la gare, des camarades lui apprennenet que les Russes ont envahi l'Allemagne. Il court alors chez lui et rencontre son ami Hermann Duncker. Haenisch essaie de le convaincre, en invoquant l'invasion russe, de la nécessité de défendre la patrie menacée.

(L'utilisation du gras et de l'italique sont le fait du blog. La suite de ce premier chapitre de l'ouvrage de Badia publié à l'Arche et consacré au vote des crédits de guerre en Allemagne le 4 août 1914, fera l'objet d' prochain article. Il permet de suivre avec précision le processus qui a conduit au ralliement de la social-démocratie allemande à l'Union sacrée et de réfléchir à ce type de processus réformiste, nationaliste qui amène aux conséquences les plus graves aujourd'hui encore)
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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 10:35

Badia - Le Spartakisme (extrait)
L'Arche - 1967 - P 20 à 25


Le vote des crédits

C'est dans ces conditions que le 3 août se réunit à Berlin la direction social-démocrate pour fixer son attitude devant la demande de crédits militaires que le gouvernement va présenter le lendemain au Parlement. Voter ecs crédits, c'est approuver le gouvernement et donc accepter la guerre. A vrai dire, du côté gouvernemental, on a déjà des assurances.

Le 27 juillet encore, la social-démocratie avait organisé, dans la seule capitale du Reich, vingt-sept meetings contre la guerre. Des manifestations analogues avaient eu lieu en provinve: à Stuttgart et Hambourg, à Gotha et en Saxe. Mais un député socialiste, Südekum, avait rendu secrètement visite au Chancelier, le 29 juillet. Après avoir vu les principaux dirigeants du parti: Ebert, Braun, Hermann Müller, il confirme à Berthmann Hollweg "qu'aucune action d'aucune sorte n'était ni projetée ni à redouter (grève générale ou partielle, sabotage, etc)".

le 3 août, au cours de la réunion du groupe parlementaire et du Comité directeur (on avait également convié Kautsky à cette séance, en raison de sa réputation de théoricien), le parti social-démocrate, passant de la neutralité bienveillante au soutien, décida de voter les crédits de guerre demandés par le gouvernement. Ce vote, s'il constituait une rupture flagrante avec le programme et les engagements pris dans les congrès internationaux, à Bâle notamment, se situait bien dans le prolongement de la politique suivie par les dirigeants du partie et des syndicats.

D'ailleurs, à la veille de la séance, les membres de l'aile droite du parti s'étaient concertés, Scheidemann, nous le confirme dans ses mémoires. Liebknecht, en février 1915, parlera à son tour de "ces vingt à trente camarades qui, selon le témoignage d'Edmund Fischer, étaient prêts, le 4 août 1914, à violer la discipline et à voter les crédits militaires au cas où le groupe parlementaire aurait décidé de voter contre".

Et pourtant, à la réunion du 3 août, l'opposition fit entendre sa voix. Une opposition divisée et faible, puisqu'au moment du vote quatorze députés se prononcèrent contre l'approbation des crédits.

Encore cette minorité s'inclina-t-elle et accepta-t-elle, à son coeur défendant d'émettre, en séance publique, un vote qu'elle désapprouvait. Haase, qui était d'avis de refuser les crédits, se laissa convaincre de lire à la tribune une déclaration expliquant et justifiant le vote unanime des socialistes.

On peut s'étonner que le 4 août, Liebknecht lui-même ait voté contre ses convictions. Pour lui, comme pour ses amis, le respect de la discipline de vote était un principe. Dans le passé, la gauche, dans le parti, s'était toujours battue pour imposer le respect des décisions des congrès, pour l'imposer, en particulier, à la majorité des députés révisionnistes de Bavière qui n'hésitait pas à voter le budget et à mêler ses voix, contre l'avis du Comité directeur, à celles des députés des partis bourgeois. Le parti social-démocrate tirait en partie sa force de sa cohésion. D'où les scrupules des opposants à briser cette cohésion. D'autre part le 4 août, on ne savait pas encore ce que serait la politique du parti. "La minorité", dira Liebknecht, "escomptait que, pour le reste, le parti pratiquerait malgré tout une politique d'opposition, une politique de lutte de classe, même pendant la guerre".

Or il n'en fut rien. Le chauvinisme gagna la presse social-démocrate. L'engagement d'un jeune député Franck, puis l'annonce de sa mort sur le front occidental, furent l'occasion d'articles exaltant sans mesure le patriotisme de la social-démocratie et la gloire du Reich. Devant les succès remportés par les armées allemandes, plusieurs députés socialistes n'hésitèrent pas à envisager la possibilité d'agrandissements territoriaux. Lors de leur visite en Belgique, Noske et Koster, socialiste de Hambourg, expliquèrent à leurs interlocuteurs belges que la Belgique ne serait pas annexée, mais que ses forts seraient rasés "et que l'Allemagne ferait d'Anvers la base d'une flotte de guerretellement puissante qu'elle imposerait à l'Angleterre l'abandon de toute idée de guerre future". C'était approuver la politique d'annexion préconisée par les pangermanistes.

Clivage au sein de la social-démocratie

Dès les premiers jours de la guerre, les front se dessinent à l'intérieur de la social-démocratie allemande. C'est sur le problème du caractère de la guerre que le clivage se fait. Pour la majorité, l'Allemagne est engagée dans une guerre défensive et les socialistes se battent aux côtés de tous ceux qui veulent sauver la patrie menacée. Pour Liebknecht et ses amis, cette guerre est une guerre impérialiste qu'il faut dénoncer sans concession, à laquelle il faut mettre fin au plus vite, dans l'intérêt du peuple.

Mais la guerre n'a été en fait qu'un catalyseur. Dans la social-démocratie de 1913, coexistent des tendances tout à fait opposées : une aile révolutionnaire, qui pense que la lutte du parti doit tendre à faire éclater la société capitaliste, à substituer au régime impérial la République socialiste; un centre réformiste qui accepte une monarchie mais souhaite l'amender, collaborer avec elle pour obtenir ou hâter des réformes sociales ; une aile droite enfin qui veut transformer la social-démocratie, l'intégrer au régime.

Nous avons de la réalité de cette tendance, des preuves indiscutables: rendant visite secrètement, à la fin août, au ministre de l'Intérieur von Dellbrück, le député socal-démocrate David lui explique que son objectif est une "démocratie nationale", dont la social-démocratie serait membre à part entière. Reçu le 2 octobre 1914 par le secrétaire d'Etat Wahnschaffe, un autre député socialiste, Cohen-Reuss, est plus explicite encore. Il explique à son interlocuteur qu'"une forte majorité du groupe parlementaire social-démocrate s'emploie avec zêle à faire du 4 août un tournant pour le parti. On veut faire la paix avec la monarchie et l'armée et l'on veut, par tous les moyens combler le fossé qui coupe le peuple allemand en deux. Mais l'aile droite du parti ne réussira à prendre la direction du S.P.D. que si le gouvernement fait preuve lui aussi de compréhension ..." Dans la suite de l'entretien, Cohen déclare: "... que lui aussi envisage une évolution du parti social-démocrate dans le sens monarchique, analogue à celle du parti progressiste ...". On parle de "récupérer" les masses ouvrières, de les intégrer à la vuie de l'Etat, et le député social-démocrate pense que "les révisionnistes vont si loin à cet égard qu'ils ne reculeraiebnt nullement devant une scission du parti".

Les milieux gouvernementaux suivaient avec l'attention que l'on devine la lutte qui se déroulait au sein de la social-démocratie et soutenait de diverses façons les efforts de l'aile "intégrationniste". Le Chancelier Bethmann Hollweg multipliait les contacts. Les commandants de régions militaires avaient été invités à laisser désormais la presse social-démocrate pénétrer dans les casernes. L'Association nationale contre la social-démocratie (Reichsverband gegen die Sozialdemokratie) suspendait ses activités. Mais il y avait toujours, à droite, des réactionnaires bornés pour qui le plus chauvin des sociaux-démocrates restait un dangereux "rouge".

C'est contre eux que s'élève, dans une note de septembre 1914, le ministre de l'Intérieur de Saxe :"La répétition d'attaques de ce genre ne pourrait manquer d'inciter la social-démocratie à la réplique, ce qui provoquerait une fêlure dans l'unité des partis qui est d'une si pressante nécessité. Or il m'apparaît que maintenir cette unité des partis politiques sur les questions nationales n'est pas seulement ce que commande, pour la période de la guerre un souci d'habileté tactique, mais aussi une exigence politique à long terme, pour quiconque envisage l'avenir du peuple allemand [...]. S'l y a lieu de tenter jamais de faire sortir la classe ouvrière d'elle-même pour en faire une force politique saine, ce n'est possible qu'à une époque de sursaut national, comme celle que nous vivons présentement. Il se pourrait qu'une occasion plus favorable ne se présentât pas dans les cent années à venir. Aussi la chose doit-elle être tentée. Mais non pas en rompant les ponts et en insistant sur l'abîme infranchissable qui sépare les partis bourgeois de la social-démocratie; il importe au contraire de se rencontrer sur le terrain commun de la conscience nationale et de sauvegarder ce moment idéal dont la force et la vitalité se sont manifestées de façon si surprenante au cours des dernières semaines".

*

Si nous avons insisté sur ces tentatives du pouvoir vis-àvis d'une partie de la social-démocratie allemande, c'est qu'elles font mieux comprendre l'attitude des futurs spartakistes et la difficulté de leur lutte. Ils sont contraints de se battre sur de multiples fronts. Ils doivent aller à contre-courant de la vague chauvine et pour cela, ils vont analyser le caractère de cette guerre ; reprenant l'argumentation socialiste classique, mais oubliée ou ignorée pour l'heure en Allemagne, ils vont montrer que la guerre n'a fait qu'accentuer la lutte de classes et aggraver l'exploitation des ouvrier par la bourgeoisie. Dans le parti, ils dénonceront la politique d''Union sacrée qui masque les vrais problèmes et trahit les principes socialistes.

Du coup, ils seront en butte à l'hostilité vigoureuse et de l'appareil du parti et de l'appareil répressif gouvernemental. L'un et l'autre, ayant intérêt à ce que la voix des futurs Spartakistes ne porte pas et que leurs arguments ne soient pas entendus, s'efforceront, par tous les moyens de faire taire ces gêneurs.

Dès le début, il semble que ce mouvement soit voué à l'échec, qu'il doive être écrasé sous le poids du nombre et de la force. L'opposition social-démocrate paraît donc se lancer dans une lutte courageuse, mais désespérée ...



La publication de ce premier chapitre de l'ouvrage de Gilbert Badia a deux buts:

. montrer l'intérêt d'un ouvrage qui décrit les événements avec précision, les étaie par le recours aux sources et présente ainsi une analyse fine d'un processus, que chacun connaît dans son ensemble mais non dans sa réelle logique politique et théorique.
. Et aider ainsi à une réflexion sur les processus en cours aujourd'hui. Car ce chapitre n'éveille-t-il pas des parallèles historiques comme le vote des pleins pouvoirs lors de la guerre d'Algérie, où l'on constate les mêmes logiques de ralliement quand les logiques nationales contrarient la lutte des classes?

Et cela ne nous permet-il pas de réfléchir aux événements d'aujourd'hui (Irak, Afghanistan, Géorgie ...) en nous affranchissant de la "propagande ambiante" et en nous posant deux questions : que recherche le capitalisme, l'impérialisme avec ces conflits, que  faire pour que chacun partout puisse exister sans exploitation, sans oppression?

c.a.r.l. (comprendre-avec-rosa-luxemburg)


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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009