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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 21:45
A propos de Cuba et les Etats-Unis, lire "Le prix d'une victoire", article de Rosa Luxemburg sur la guerre hispano-américaine et les débuts de l'impérialisme américain.

LE PRIX D’UNE VICTOIRE – Leipziger Volkszeitung – 19 décembre 1898

 

Les négociations de paix entre l’Espagne et les Etats-Unis ont scellé la victoire de l’Union. L’Union nord-américaine reçoit un territoire de 4OO OOO km2 avec une population de 12 millions d’habitants, dont 7 millions de race jaune et un million de race noire.

 

Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haut : l’argent.

 

Dès après l’explosion du Maine, le caractère inéluctable de la guerre est apparu clairement à chacun dans l’Union et les préparatifs de guerre ont été rapidement entamés. Aussitôt, le Congrès donna, le 8 mars, son accord pour engager un crédit de 50 millions de dollars pour la « défense nationale », mais ce crédit fut rapidement épuisé, en l’espace de quelques semaines. Les Etats-Unis dépensèrent 18 millions de dollars pour l’acquisition d’une flotte de 101 bâtiments. Certains croiseurs comme le « Haward » ou le « Yale » revinrent chacun, pour chaque jour de guerre à  2OOO dollars, et le « Saint-Louis » et le « Saint-Paul » à 25OO dollars. Tout aussi onéreux étaient les canons de la marine, puisque chaque boulet de 13 revenait à 500 dollars et chaque boulet de canon de 8 mm à 134 dollars

 

Les achats nécessaires au renouvellement complet du stock de munitions utilisées par la flotte occasionnèrent une dépense de 65 millions de dollars. La destruction de la flotte espagnole au large de Manille par l’Amiral Dewey a coûté un demi-million de dollars, celle de la flotte de Cevera de même, tandis que les pertes de l’Espagne en bâtiments au large de Santiago devraient se chiffrer aux alentours des 16,5 millions de dollars.

 

De plus, 125 OOO hommes ont été appelés sous les drapeaux dès le début de la guerre entraînant le quintuplement du budget des armées.

 

En tout, les dépenses de l’Union pour son armée et sa flotte durant toute la guerre ont atteint 1 25O OOO dollars par jour, alors qu’elles se montent à 25O OOO en temps de paix..

 

Le crédit de 2O millions de dollars approuvé en mars par le Congrès a donc été très rapidement épuisé et les crédits se sont succédés si bien que la somme allouée se monte au total à 361 788 dollars. Quand il s’est agi de voter ces crédits, le Congrès patriotique, où l’influence discrète du trust de l’industrie sucrière joue un grand rôle, l’a fait avec toujours le plus grand enthousiasme. Mais il fallait bien aussi que ces crédits soient couverts par des liquidités. Et qui allait payer, si ce n’est  la grande masse du peuple des Etats-Unis.

 

Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait en trouver encore 200 millions et le gouvernement des Etats-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

 

La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre. Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche.

 

Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première.

 

Avec l’annexion des Philippines, les Etats-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale. Au principe défensif de la doctrine Monroe succède une politique mondiale offensive, une politique d’annexion de territoires se trouvant sur des continents étrangers. Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, elle est impliquée dans tous les grands problèmes mondiaux et soumise au risque de nouvelles guerres. L’ère du développement interne et de la paix est terminée et une nouvelle page s’ouvre sur laquelle l’histoire pourra inscrire les événements les plus inattendus et les plus étranges.

 

Dès maintenant, l’Union nord-américaine doit procéder à une réorganisation de fond de son armée pour défendre les nouveaux territoires qu’elle a acquis. Jusqu’à présent, elle disposait d’une armée modeste (30 OOO hommes dont 12 OOO pour l’infanterie, 6OOO pour la cavalerie, 4OOO pour l’artillerie, 8OOO fonctionnaires et 6O batteries) et d’une flotte d’importance secondaire (81 bâtiments représentant un tonnage de 230 OOO tonnes, 18 amiraux, 12 OOO matelots et 75O mousses.)

 

Il lui faut à présent procéder à une augmentation énorme de son armée de terre et de sa flotte. A Cuba et à Porto Rico, il lui faudra entretenir au minimum 40 à 50 OOO hommes et au moins autant aux Philippines. En bref, l’Union devra certainement augmenter les effectifs de son armée permanente pour les porter à 15O OOO voire 2OO OOO hommes. Cependant, une telle armée ne pourra pas être constituée sur la base du système actuellement en vigueur aux Etats-Unis. Aussi passera-t-on probablement au système européen du service militaire et de l’armée permanente dans les délais les plus brefs ; ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste.

 

De même la flotte américaine ne pourra pas en rester à ses modestes dimensions actuelles. Les Etats-Unis doivent s’imposer maintenant aussi bien sur l’Océan Atlantique que sur l’Océan Pacifique. Ils se voient donc contraints de rivaliser avec les puissances européennes et surtout avec l’Angleterre et devront donc très bientôt constituer une flotte de tout premier rang. En même temps que la politique mondiale, entrent aussi aux Etats-Unis ses jumeaux inséparables : le militarisme et les intérêts maritimes. L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles.

 

Non seulement l’organisation militaire mais aussi la vie économique et la vie intérieure vont être profondément modifiées par les conséquences de cette guerre. Soit les nouveaux territoires ne seront pas intégrés comme pays membres de l’Union avec les mêmes droits et alors les Etats-Unis qui étaient édifiés sur une base démocratique se transformeront en Etat tyran. Et l’on peut avoir une petite idée de la façon dont cette domination va s’exercer en se rappelant les premières années qui ont suivi la Guerre de Sécession où les Etats du Sud étaient gouvernés par ceux du Nord et soumis à un régime sans scrupule de pilleurs (carpet-badgeur). Il n’est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment les fondements de la démocratie sont progressivement remis en question laissant place à la corruption politique.

 

Soit les territoires seront intégrés à l’Union et au Congrès en tant qu’Etat avec les mêmes droits  que les autres. Mais on peut se demander quelles conséquences cet afflux d’un courant si profondément différent aura sur la vie politique américaine ; seuls les Dieux peuvent répondre à cette question. La question peut aussi être aisément formulée comme le fit Carlile (l’ancien secrétaire au Trésor de Cleveland) dans le magazine Harper : « La question n’est pas de savoir ce que nous ferons des Philippins, mais ce que les Philippins feront de nous ».

 

Dans ce dernier cas surgit une autre question importante. Si les habitants des Philippines, sont considérés comme des citoyens ayant les mêmes droits, leur immigration vers les Etats-Unis ne pourra être interdite du fait même de la Constitution des Etats-Unis  Mais apparaît alors le fantôme menaçant du « péril jaune », la concurrence des Malais des Philippines et des Chinois qui y sont en grand nombre. Pour prévenir ce danger, une voie médiane est proposée : faire des pays annexés un protectorat ou quelque chose de semblable afin de pouvoir traiter au moins ces territoires comme des pays étrangers. Mais il est clair qu’il s’agirait alors d’un compromis et qu’il ne s’agirait que d’une phase de transition, qui se développera ensuite, soit vers une domination pleine et entière, soit vers une pleine et entière égalité des droits.

 

Mais on peut s’attendre encore dès maintenant à d’autres conséquences économiques et politiques suite à cette victoire. Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les Etats-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts. La guerre avec l’Espagne a montré le caractère insupportable du détour forcé que constitue le contournement du continent américain. Aussi l’on s’achemine de plus en plus vers le creusement du Canal du Nicaragua. D’où l’intérêt de l’Union du Nord  pour l’Amérique centrale et le désir d’y prendre pied. En Angleterre, on a compris cela et l’on voit ce qui va se passer avec une résignation forcée. « Il est absurde et de plus très dangereux », écrit le journal anglais l’Economiste, « de vouloir se battre contre les faits, et c’est un fait que si les Etats-Unis veulent établir leur domination sur les côtes de l’Amérique centrale, leur situation géographique leur rendra cette domination possible. » La victoire sur l’Espagne entraîne donc des bouleversements pour l’Union, non seulement pour ce qui concerne sa position par rapport à la politique mondiale mais encore en Amérique même. D’autres effets encore inconnus pour l’instant devraient se faire sentir.

 

Ainsi, l’Union nord-américaine doit-elle faire face à une situation tout à fait nouvelle dans les domaines militaire, politique et économique, suite à sa guerre victorieuse. Et si l’on considère l’avenir, totalement imprévisible pour ce qui concerne l’Union, on est tenté de s’écrier pour résumer le prix de cette victoire : vae victori ! (Malheur aux vainqueurs !).

 

Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des Etats-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques. La révolution ayant lieu dans les conditions politiques exacerbées est le fruit d’une évolution capitaliste progressant doucement durant la première décennie. Les Etats-Unis sont devenus un Etat industriel exportateur.

 

« Nos exportations » déclare Monsieur Gage, le secrétaire d’Etat au Trésor dans son rapport trisannuel, « se sont montées à 246 297 OOO livres sterling et nos importations à seulement 123 210 OOO livres ». Pour la première fois de notre histoire », constate-t-il avec fierté, « nos exportations de produits manufacturés ont dépassé nos importations ». C’est ce rapide essor économique qui a produit l’enthousiasme pour la guerre d’annexion menée contre l’Espagne, de même qu’il a permis de rassembler les fonds pour en assumer le coût. La bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire.

 

« La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

 

Si l’explosion sur le Maine pouvait donc être le fruit d’un hasard, la guerre avec l’Espagne, elle, ne l’était pas. Et la politique mondiale l’est encore moins.

 

Nous, qui avec Goethe trouvons « que toute ce qui existe est digne de disparaître » et qui considérons avec intérêt l’état des choses actuel, nous ne pouvons qu’être satisfaits  du cours des événements.

 

L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but.

 

Mais comme il apparaît comique, face à ces gigantesques bouleversements qui ont lieu dans l’autre hémisphère et qui ont provoqué un ouragan politique impressionnant, le raisonnement de ceux qui, en s’appuyant sur une décennie de statistiques dans le monde, affirment que l’ordre capitaliste est maintenant établi pour un temps indéfini et que cet ordre reposerait sur une base inébranlable. Ils font penser à cette grenouille qui considérant le calme régnant dans son étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

 

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. 1988 - sur le blog 02.04.2014

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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 20:54
Marx  - Engels. Textes  sur  le colonialisme. Editions du Progrès - Table des matières

Documentation pour la rencontre Rosa Luxemburg et le colonialisme

 

Pour information, la table des matières de l'ouvrage paru en 1977 en français aux Editions du PROGRES. Les dates indiquées pour les articles sont celles où l'article a été écrit.

Table des matières

 

K. Marx et F.Engels. Extraits de « L’idéologie allemande » 1845-1846

 

K. Marx et F.Engels. Extraits du « Manifeste du parti communiste ». 1848

 

K. Marx et F.Engels. Extrait de l’article :  « Première revue internationale ». 31 janvier 1850

 

K. Marx et F.Engels. La révolution en Chine et en Europe. 20 mai 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article : « Les affaires hollandaises. – le Danemark. – La conversion de la dette publique de la Grande-Bretagne – L’Inde. – La Turquie et la Russie. ». 24 mai 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article : « La tromperie russe. – L’échec de Gladstone. – Les réformes de Sir Charles Wood pour les Indes orientales. » 07 juin 1853

 

K. Marx. La domination britannique en Inde. 10 juin 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article « La prospérité anglaise. – Les grèves. – La question turque. – L’Inde. » 17 juin 1853

 

K. Marx. La Compagnie des Indes orientales. Son histoire et les conséquences de son activité. 24 juin 1853

 

K. Marx. La question indienne – Le droit du tenancier irlandais. 28 juin 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article : La guerre turque. – Le New York Daily Tribune. – A la Chambre des Communes. – Le gouvernement de l’Inde. » 05 juillet 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article. « Les complications russo-turques. – Les subterfuges du Cabinet britannique. – La dernière note de Nesselrode. -  La question des Indes orientales. 12 juillet 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article. « La guerre en Birmanie. – La question russe.  – Une curieuse correspondance diplomatique. » 15 juillet 1853

 

K. Marx. Extrait de l’article. « La question militaire. – Les affaires parlementaires. – L’Inde. ». 19 juillet 1853

 

K. Marx. Les résultats éventuels de la domination britannique en Inde. 22 juillet 1853

 

K. Marx La guerre anglo-persane. 30 octobre 1856

 

K. Marx. La querelle britannique avec la Chine. 07 janvier 1857

 

K. Marx. La guerre contre la Perse. 27 janvier 1857

 

K. Marx. Les débats parlementaires sur les hostilités en Chine. 27 février 1857

 

K. Marx. Extrait de l’article. « Les élections prochaines en Angleterre ». 13 mars 1857

 

K. Marx. Les atrocités anglaises en Chine. 22 mars 1857

 

F. Engels. Une nouvelle expédition anglaise en Chine. Début avril 1857

 

K. Marx. La Perse et la Chine. 20 mai 1857

 

K. Marx. Le traité persan. 12 juin 1857

 

K. Marx. Extrait de l’article : « La révolte dans l’armée indienne. » 30 juin 1857

 

K. Marx. Extrait de l’article : « La question indienne. » 28 juillet 1857

 

F. Engels. Extrait de l’article : « L’Afghanistan. » 10 août 1857

 

K. Marx. Extrait de l’article. « L’insurrection indienne ». 14 août 1857

 

K. Marx. Enquêtes sur les tortures en Inde. 28 août 1857

 

K. Marx. Les revenus britanniques en Inde. Début septembre 1857

 

K. Marx. La révolte indienne. 4 septembre 1857

 

F. Engels. Extrait de l’article : « L’Algérie ». 17 septembre 1857

 

K. Marx. Le prochain emprunt indien. 22 janvier 1858

 

F. Engels. Extrait de l’article : « Les détails de l’attaque de Lucknow ». 8 mai 1858

 

K. Marx. L’annexion de l’Aoudh. 14 mai 1858

 

F. Engels. Extrait de l’article : « L’armée britannique en Inde ». 4 juin 1858

 

K. Marx. Le gouvernement britannique et la traite des esclaves. 18 juin 1858

 

K. Marx. Les impôts en Inde. 29 juin 1858

 

K. Marx. Le bill indien. 09 juillet 1858

 

K. Marx. Le commerce de l’opium. 31 août 1858

 

K. Marx. Le commerce de l’opium. 3 septembre 1858

 

K. Marx. Le traité anglo-chinois. 10 septembre 1858

 

K. Marx. la question des îles Ioniennes. 17 décembre 1858

 

K. Marx. La nouvelle guerre chinoise. 13, 16, 20 et 30 septembre 1858

 

K. Marx. Extrait de l’article : « Le commerce britannique du coton ». 21 septembre 1861

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre premier, t.2. Chapitre XV Le machinisme et la grande industrie. VII. La répulsion et l’attraction des ouvriers par la fabrique. Les grandes crises cotonnières. septembre 1867.

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre premier, t.3. Chapitre XXV La loi générale de l’accumulation capitaliste. VII. Illustration de la loi générale de l’accumulation capitaliste. 6) Irlande. septembre 1867

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre premier, t.3. Chapitre XXXI. La genèse du capital industriel. septembre 1867

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre troisième, t.1. Chapitre XX. Aperçu historique sur la capital marchand

 

K. Marx. Extrait du « Capital », livre troisième, t.2. Chapitre XXXV. Métaux précieux et cours du change. II. Le cours des changes. Balance commerciale de l’Angleterre.

 

F. Engels. Fragment de l’ouvrage : « Histoire de l’Irlande ». 1869 – 1870

 

K. Marx. Le gouvernement anglais et les prisonniers fénians. 21 février 1870

 

K. Marx. Extrait de l’article : « Notes confidentielles ». 28 mars 1870

 

K. Marx. Extrait des « Notes chronologiques ». 1871

 

F. Engels. A propos de la question irlandaise. 1882

 

K. Marx. Extrait des « Notes chronologiques » 1883

 

F. Engels. Extrait de l’article : « L’Angleterre en 1845 et 1885 ». Février 1885

 

F. Engels. Extrait de l’article : « Le protectionnisme et le libre-échange ». 11 avril au 16 mai 1888

 

F. Engels. Extrait des : « Compléments et suppléments au livre III du « Capital ». II. – La bourse. 1894 – 1895

 

Correspondances

 

Lettres de Marx à Engels

   2 juin 1853

   6 juin 1853

   14 juin 1853

Lettre  de Engels à Marx

   23 mai 1858

Lettres de Marx à Engels

            14 janvier 1858

            Le [8 octobre] 1858

            Le 20 novembre 1865           

Lettre  de Engels à Marx

            1er décembre 1865

Lettres de Marx à Engels

            2 novembre 1867

            30 novembre 1867

Lettre de Marx à Kugelman

            6 avril 1868

Lettre  de Engels à Marx

            24 octobre 1869

Lettre de Marx à Kugelman

            29 novembre 1869

Lettres de Marx à Engels

            10 décembre  1869

Lettre  de Engels à Marx

            19 janvier  1870

Karl Marx à S. Meyer et A. Vogt

            9 avril 1870

Karl Marx à Danielson

            19 février 1881

F. Engels à Bernstein

            9 août 1882

F. Engels à Kautsky

            12 septembre 1882

            18 septembre 1883

            16 février 1884

            23 septembre 1894

F. Engels à F. Adolf Sorge, A. Hoboken

            10 novembre 1894

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 23:23

Algérie : Système foncier ancestral et conséquences de la colonisation française (Marx) - lundi 25 juillet 2016, article repris de : http://www.gauchemip.org/spip.php?article8089

 

C’est l’Algérie qui conserve les traces les plus importantes – après l’Inde-de la forme archaïque de la propriété foncière. La propriété tribale et familiale indivise y était la forme la plus répandue. Des siècles de domination arabe, turque et enfin française ont été impuissants – sauf dans la toute dernière période, officiellement depuis la loi de 1873 – à briser l’organisation fondée sur le sang et les principes qui en découlent : l’indivisibilité et l’inaliénabilité de la propriété foncière.


En Algérie propriété foncière individuelle et collective ; la première surgit vraisemblablement sous l’influence du droit romain ; elle domine encore aujourd’hui parmi les Berbères autochtones ainsi que chez les Maures et les Hébreux qui constituent le contingent principal de la population urbaine. Parmi les Berbères, certains, nommés Kabyles, habitant au nord de la côte de la Méditerranée, gardent beaucoup de traces de la propriété tribale et communautaire ; ils vivent encore actuellement par familles indivises, observant strictement la règle d’inaliénabilité de la propriété familiale. La plus grande partie des Berbères a emprunté aux Arabes la langue, le mode de vie, les particularités du régime foncier. Les formes collectives de propriété, et en tête la forme tribale, furent sans aucun doute introduites par les Arabes.

 

Dans la première moitié du VIIe siècle, irruptions des Arabes en Algérie, mais sans colonisation, donc sans influence sur les institutions locales ; mais :

 

Au milieu du XIe siècle, soumission volontaire de l’un des chefs berbères au Kalifat de Bagdad ; les premiers Arabes fixés dans le nord de l’Algérie furent les Hilal et les Solaïm. L’absence de rapports amicaux de la part des Berbères autochtones donna à la conquête arabe, provisoirement arrêtée à la fin du XIe siècle par la fondation d’un empire maure unique, la possibilité de se soumettre progressivement tous les pays de la côte nord d’Afrique parmi lesquels l’Algérie. Dans leurs différends intérieurs, les principicules berbères se tournèrent souvent vers les milices arabes et les récompensèrent de leur appui par la cession, en toute propriété, de territoires importants, à la condition qu’elles se soumettent désormais à l’obligation militaire à leur profit. C’est ainsi que dès la fin du XIIe siècle, on trouvait de nombreux colons arabes dans la partie côtière de l’Algérie actuelle, que l’on nomme le Tell. A la fin du XIVe siècle, les migrations des tribus arabes, aussi bien partielles que générales, cessèrent complètement. C’est pourquoi elles vivent encore aux mêmes endroits qu’il y a cinq siècles. Se mêlant largement aux autochtones, les Arabes occupèrent dès cette époque toute la côte nord de l’Afrique, où ils se trouvent encore. La vie pastorale, qu’ils avaient apportée d’Arabie, trouva dans les caractéristiques physiques du pays qu’ils occupaient la possibilité d’un nouveau développement. Le plateau nord-africiain, que ne coupe aucune grande montagne, est riche en vastes pâturages.

 

Ceux-ci restèrent, du peuplement arabe initial à nos jours, la possession indivise des tribus nomades qui les parcouraient ; la propriété tribale est transmise chez ces Arabes de génération en génération. Elle ne se modifia qu’à la suite des changements suivants : 1. Fractionnement (graduel) de la tribu en plusieurs branches ; 2. Inclusion de membres appartenant à des tribus étrangères. Donc : détachement des pâturages tribaux de parcelles d’importance secondaire (par la superficie) et en certains endroits remplacement de la propriété tribale par la propriété de voisinage, autrement dit, communautaire.

 

Le système foncier développé chez les Kabyles sous l’influence arabe se distingue du système arabe en ce qu’il s’est éloigné davantage du type primitif de la propriété tribale. Certes, chez eux également:la responsabilité collective pour les droits et prestations en nature ; il n’est pas rare de trouver l’achat, sur les fonds de la communauté, de bœufs, chèvres et moutons, dont la viande est ensuite répartie entre les familles composantes. L’autonomie judiciaire et administrative des tribus leur était également connue ; on voit apparaître chez eux comme arbitres dans des procès de succession les conseils tribaux ; les autorités tribales peuvent seules accorder à quelqu’un la permission de s’établir parmi les Kabyles ; aucune personne étrangère à la tribu n’est admise sans leur autorisation à acquérir de la propriété ; ce sont les mêmes dirigeants qui répartissent les terres en friche en propriété entre des personnes qui les avaient rendues cultivables et les avaient travaillées trois années de suite. De plus : pâturages et forêts sont chez les Kabyles sous régime d’exploitation communautaire ; en ce qui concerne la terre arable, il existe encore le droit de préemption des parents et alliés, l’achat tribal ou communautaire, le droit d’héritage de toute la communauté sur les biens laissés par l’un de ses membres ; ce dernier droit est réglé différemment selon les "kanoun" – règlements coutumiers – des différentes branches familiales. Chez certains, la subdivision tribale – le village – est appelée à hériter concurremment aux frères du défunt ; chez d’autres, cela n’est possible qu’en l’absence de tout autre parent jusqu’au sixième degré. D’autre part, seule la famille et la famille indivise, apparaît encore chez les Kabyles comme sujet de droit pour ce qui touche les terres arables, donc la famille indivise est propriétaire de la terre ; elle comprend le père, la mère, les fils, leurs femmes, enfants et enfants des enfants (petits-enfants), les oncles, tantes, neveux et cousins. Ordinairement, les biens de la famille sont gérés par le plus âgé, après élection par tous les membres de la famille. Il achète et vend, afferme des terres, préside à l’ensemencement et à la récolte des céréales, conclut des accords commerciaux, paie pour la famille et encaisse les paiements qui lui sont dus ; ses pouvoirs ne sont nullement illimités ; pour tous les cas importants, en particulier pour l’achat et la vente de biens immeubles, il est tenu de consulter tous les membres de la famille. A part cela, il peut disposer sans entrave des biens familiaux. Si sa gestion paraît préjudiciable aux intérêts de la famille, elle a le droit de le destituer et de nommer à sa place un nouvel administrateur. Le ménage de la famille indivise est entièrement entre les mains de la femme la plus âgée (Cf chez les Croates) ou de la plus qualifiée pour le diriger, chaque fois élue par tous les membres de la famille ; il n’est pas rare non plus que les femmes se succèdent dans cette fonction.

 

La famille fournit à chacun de ses membres les instruments de travail, une arme à feu, les capitaux nécessaires au commerce ou à l’artisanat. Chacun de ces membres doit consacrer son travail à la famille, c’est-à-dire qu’il doit remettre tous les revenus tirés de ce travail entre les mains du chef de famille, sous peine d’expulsion de la famille. Pour ce qui est de la propriété INDIVIDUELLE, elle se limite pour les hommes – en ce qui concerne les biens meubles – aux habits ; pour les femmes aux vêtements de tous les jours et à la parure qu’elles reçoivent en DOT (OU PLUTOT en cadeau) le jour du mariage ; exception seulement pour les vêtements de luxe et les colliers de prix : ceux-ci demeurent propriété commune de la famille et ne peuvent faire l’objet que d’un usufruit de la part de l’une ou l’autre des femmes (cf CHEZ LES SLAVES DU SUD). En ce qui concerne les biens immeubles reçus par l’un des membres, en donation ou héritage, ils sont considérés comme sa propriété INDIVIDUELLE, mais c’est la famille entière qui en a la jouissance. Si la famille n’a que peu de membres, les repas sont pris à une table commune et la fonction de cuisinière revient à tour de rôle à tous les membres féminins. Les mets une fois prêts sont servis à chaque membre par la maîtresse de maison (le chef de famille FEMME).

 

Lorsque les effectifs sont nombreux, on partage chaque mois les provisions, à l’exception de la viande, répartie crue entre les membres de la famille, à intervalle indéterminés, après chaque achat et abattage de bétail. Lors de la répartition des provisions, le père de famille observe une stricte égalité entre les membres. Ensuite : existence de la vendetta comme institution : chacun peut être rendu responsable, c’est-à-dire payer de sa vie, le meurtre perpétré par un autre membre de la famille. La famille indivise chez les Kabyles étant une union à la fois des personnes et des biens, reste phénomène bien vivant. A leur mort, les pères de famille enjoignent à leurs enfants de demeurer sous le régime de l’indivision.

 

Cependant, dans la pratique, la séparation et le partage ne sont pas rares ; à en croire la sagesse populaire, ce sont les femmes qui en seraient les principales responsables ; dicton kabyle : "Trop parler au lit mène les familles au partage". Le partage des biens de famille est régi habituellement par les mêmes règles que le partage des héritages. On prend souvent en considération non seulement le degré de parenté, mais l’importance du bien apporté au patrimoine commun par une personne privée. L’égalité des parts n’est observée que pour le partage des provisions annuelles, du grain, de l’huile d’olive, etc. Plus courante que le partage est la sortie de la communauté, qu’aux termes du droit coutumier tout membre peut revendiquer. Dans ce cas, il lui est attribué la part qui lui serait revenue par héritage légal, idem pour l’ensemble du bien individuel qu’il a mis à la disposition de la famille. Après le départ d’un de ses membres, la communauté familiale continue à vivre comme avant, à l’état indivis.

 

Donc, si la propriété individuelle du sol est connue des Kabyles, ce n’est qu’à titre d’exception. Là comme partout, elle apparaît comme le produit du lent processus de décomposition de la propriété tribale, communautaire et familiale.

 

La dégradation des formes collectives du statut foncier, résultant ici comme partout ailleurs, de causes internes, fut considérablement accélérée, chez les Arabes et les Kabyles d’Algérie, par la conquête turque de la fin du XVIe siècle. Conformément à ses lois, le Turc laissa en règle générale le pays aux mains des tribus qui l’avaient ; mais une partie importante des terres non cultivées, qui appartenaient jusque-là aux tribus devint propriété domaniale. Ces terres – nommées haouch ou azib-el-beylik (terres du bey, ou "Beg") – furent cultivées aux frais du gouvernement turc. Les beys locaux reçurent à cet effet, sur les fonds des caisses d’Etat, du bétail de trait et des instruments agricoles, et la population autochtone fournit la main-d’œuvre nécessaire à la récolte. Cependant, la plus grande partie des terres domaniales ne resta pas sous l’administration directe du gouvernement ; elle passa entre les mains de fermiers dont une partie était tenue chaque année de verser une certaine somme d’impôts en argent aux caisses d’Etat, et l’autre de fournir certains droits et prestations en nature au profit de l’administration domaniale. Donc, deux catégories de terres affermées : 1. L’ "azel" qui paie une rente en argent ; 2. Le "touizza", qui n’est tenu qu’à des droits et prestations en nature. Les fermiers des deux sortes ne sont admis qu’à la condition qu’ils cultivent le sol. Si cela n’était pas fait pendant trois ans, on leur retirait leurs arpents, qui étaient remis par le fisc à des tiers.

 

Pour se protéger des émeutes, outre les milices locales, qui existaient encore, les Turcs fondèrent des colonies militaires (que Kowalevski qualifie à tort de "féodales" sous le mauvais prétexte qu’elles auraient pu donner quelque chose de comparable – toutes proportions gardées – aux jaghirs indous) ; elles se nommaient des zmalas (54). Donc implantées au milieu de la population autochtone, des colonies militaires turques complétées peu à peu par des cavaliers arabes et kabyles. Chaque colon recevait du gouvernement, avec sa parcelle, le grain nécessaire à l’ensemencement, un cheval et un fusil ; en retour, il était astreint au service militaire à vie à l’intérieur des limites du district – du caïdat ; ce service dispensait sa terre de l’impôt. La grandeur de la parcelle variait avec les obligations de son propriétaire ; une parcelle entière obligeait à se présenter au premier appel de troupe dans les rangs de la cavalerie turque ; une demi-parcelle n’obligeait qu’au service dans l’infanterie.

 

Une zoudja (55) de terre arable équivalait à une parcelle entière ; les membres de la zmala était appelés "makhzen" (56).

 

La superficie du territoire occupé par le domaine et les colonies militaires grandit avec chaque génération, à la suite des confiscations de biens appartenant à des tribus rebelles, ou simplement suspectées de rébellion. La majeure partie des terres confisquées était vendue par les autorités sur le marché public par l’intermédiaire des begs (alias beys). D’où essor (commencé par les Romains)de la propriété privée du sol. Les acheteurs étaient le plus souvent des personnes privées appartenant à la population turque. Ainsi naquit peu à peu une catégorie importante de propriétaires fonciers privés ; leur titre de propriété consistait uniquement en une quittance de l’administration des impôts, laquelle quittance constatait le fait de l’achat de la parcelle au marché public et la remise à l’autorité de la somme due pour cela par l’acheteur ; ces quittances se nommaient "beil-el-mal" (57), elles étaient reconnues juridiquement au même titre que les autres documents fonciers (d’achat, de donation, de mise en gage). En même temps, le gouvernement turc favorisa grandement la concentration de la propriété privée entre les mains d’institutions religieuses ou de bienfaisance. Le poids des impôts et la facilité avec laquelle le gouvernement procédait à la confiscation incitèrent souvent les propriétaires privés à céder leurs titres de propriété à des institutions de ce genre, c’est-à-dire à fonder des "wakuf" ou "habous". [Sidi Halil, une des plus grandes autorités d’Algérie dans l’exégèse de la doctrine malékite, admet la possibilité de la cession par des personnes privées de telle ou telle terre, de tel ou tel revenu, non seulement en propriété héréditaire, mais aussi en usufruit temporaire à vie.] Ces biens devenaient par là même libres d’impôts et soustraits à la confiscation ; la cession se faisait sous la condition que l’ancien propriétaire de la terre donnée en "wakuf" en aurait l’usage à vie, mais le plus souvent à titre héréditaire, en revanche, il devait les prestations en argent et en nature (Robotzahlung)à la fondation (...)

 

La domination turque ne conduisit nullement à une féodalisation à la manière hindoustane (à l’époque de la décadence de l’administration des Grands Mogols). Ce qui l’empêcha, c’est la forte centralisation de l’administration civile et militaire d’Algérie ; celle-ci excluait la possibilié d’un accaparemnt héréditaire des fonctions locales et de la transformation de leurs titulaires en grands propriétaires terriens quasi indépendants des Deys. Tous les deys et caïds locaux, qui habituellement affermaient la perception des redevances dans leur district respectif, ne restaient que trois ans en fonction. Ce roulement était strictement prescrit par la loi, et il se faisait encore plus rapidement dans la pratique. C’est donc seulement chez les Arabes que le gouvernement turc favorisa le développement de la propriété privée aux dépens de la propriété "communautaire". D’après des renseignements statistiques recueillis par le député Warnier à l’Assemblée nationale (corps législatif, 1873), la situation foncière à la conquête française était la suivante dans le Tell, c’est-à-dire la région côtière :

 

Propriété domaniale : un million et demi d’hectares ; ditto à la disposition de l’Etat, à titre de biens communs (Bled-el-Islam)à tous les vrais croyants : trois millions d’hectares de terres en friche ;

 

Mulk (propriété privée):trois millions d’hectares, parmi lesquels un million et demi d’hectares partagées entre les Berbères de l’époque romaine et un million et demi d’hectares qui s’y étaient ajoutés par appropriation privée sous la domination turque.

 

En jouissance indivise des tribus arabes (arch) : cinq millions d’hectares.

 

En ce qui concerne le Sahara, seulement trois millions d’hectares situés à l’intérieur des oasis, en partie propriété familiale indivise, en partie propriété privée ;

 

le reste du Sahara, vingt-trois millions d’hectares, étant constitué uniquement par un désert de sable.

 

B. L’administration française et son influence sur la décadence de la propriété collective des terres chez les autochtones

 

L’institution de la propriété foncière privée était (aux yeux du bourgeois français)la condition indispensable de tout progrès dans les domaines politique et social. Le maintien de la propriété communautaire, "forme qui encourage dans les esprits les tendances communistes" (débats de l’Assemblée nationale, 1873)est dangereux aussi bien pour la colonie que pour la métropole ; on pousse au partage des propriétés familiales, on le prescrit même ; premièrement comme moyen d’affaiblir les tribus soumises, toujours au bord de la révolte ; deuxièmement comme unique voie pour faire passer ultérieurement la terre des mains des autochtones dans celles des colons européens. Politique qui fut suivie par les Français à travers tous les changements successifs de régime de 1830 à nos jours.

 

Les moyens ont souvent varié, le but est resté toujours le même : anéantissement de la propriété collective autochtone par la liberté d’achat et de vente, ce qui facilite son passage final aux mains des colons français (loc.cit.). Le député Humbert déclarait à la séance du 30 juin 1873 à l’occasion de la discussion d’un projet de loi : "Cette loi n’est que le couronnement d’une série d’ordonnances, de décrets, de lois et de senatus-consultes, ayant tous pour objet de préparer l’organisation de la propriété individuelle sur les terres arabes de l’Algérie" (loc.cit.).

 

Le premier souci des Français, après avoir conquis une partie de l’Algérie, fut de déclarer la majeure partie du territoire conquis propriété du gouvernement (français). Prétexte : la doctrine, courante chez les musulmans, selon laquelle l’imam possède le droit de déclarer le territoire des autochtones "wakuf" national ; ce qui est en effet le dominium eminens (pouvoir suprême)de l’imam, reconnu aussi bien par le droit malékite que par le droit hanefitique. Mais ce droit[...]ne lui permet que de lever des impôts (capitation)sur la population soumise. Et ce, dit Khalil, "pour conserver des moyens de satisfaire les besoins des descendants du Prophète et de toute la communauté musulmane". Louis-Philippe, en qualité de successeur de l’imam, ou plutôt des deys soumis, met la main, bien entendu, non seulement sur la propriété domaniale, mais aussi sur toutes les terres non travaillées – y compris celles de la commune : pâturages, forêts et friches.

 

Lorsqu’un droit étranger, extra-européen, leur est "profitable", les européens – comme c’est le cas ici pour le droit musulman – non seulement le reconnaissent – immédiatement ! – mais "se trompent dans son interprétation" à leur seul bénéfice, comme dans le cas présent. La rapacité française saute aux yeux : si le gouvernement était et reste le propriétaire initial de tout le pays, on n’est pas obligé de reconnaître les prétentions des tribus arabes et kabyles sur telle ou telle parcelle de terre, dès lors qu’elles ne pouvaient justifier leurs titres par des documents écrits. Ainsi : d’une part les propriétaires communaux antérieurs réduits à l’état d’occupants temporaires d’un domaine gouvernemental ; d’autre part, pillage par la force des parties considérables du territoire occupées par les tribus et implantation sur elles de colons européens. Arrêtés du 8 septembre 1830, 10 juin 1831 dans ce sens, etc. D’où le système du cantonnement, c’est-à-dire la division du territoire tribal en deux parties : l’une laissée aux membres des tribus, l’autre conservée par le gouvernement, aux fins d’y installer des colons européens. Les terres communales furent laissées – sous Louis-Philippe – à la libre disposition de l’administration civile-militaire établie dans la colonie. Par des ordonnances du 21 juillet 1846, dans le district d’Alger, dans les communes de Blida, d’Oran, Mostaganem et Bône, la propriété foncière privée fut au contraire déclarée inviolable ; mais là aussi le gouvernement français se réserva le droit d’expropriation, non seulement pour les cas prévus par le Code civil, mais chaque fois que cela était nécessaire pour l’extension d’anciennes colonies ou la fondation de nouvelles, pour la défense militaire ou si les intérêts du fisc souffraient de ce que des propriétaires ne cultivaient pas leurs parcelles [arrêtés du 8 septembre 1830, 10 juin et 11 juillet 1831, 1er et 3 décembre 1840 ; ordonnances royales des 31 octobre et 28 novembre 1845, 1er octobre 1844, 21 juillet 1846].

 

La plupart des acquéreurs de terre français (privés) ne songeaient nullement à cultiver ; ils spéculaient sur la revente au détail des terres ; acheter à des prix ridiculement bas, revendre à des prix relativement élevés, cela leur semblait un placement rentable de leurs capitaux. Ces Messieurs, sans tenir compte de l’inaliénabilité des possessions tribales, se hâtaient de conclure en série des contrats d’achat avec des familles isolées. Exploitant la fièvre de spéculation montée subitement avec l’arrivée des chacals français, et comptant que le gouvernement français ne pourrait tenir le pays bien longtemps, les autochtones aliénaient complaisamment, souvent à deux ou trois acheteurs simultanément telle ou telle parcelle de terre, ou totalement inexistante ou encore faisant partie des possessions collectives de la tribu. Quand on entreprit la vérification des titres de propriété devant les tribunaux, il apparut que plus des trois quarts des terrains vendus appartenaient en même temps à différentes personnes (...). Que fit le gouvernement français ? L’infame ! Il commença par sanctionner la violation du droit coutumier en légitimant toutes les cessions et aliénations, effectuées illégalement ! Dans la loi du 1er octobre 1844,[ce même gouvernement bourgeois qui s’était déclaré propriétaire exclusif du sol algérien en vertu d’une fausse interprétation du droit musulman], déclare : "Aucun acte translatif de propriété d’immeuble consenti par un indigène (même quand il vendait ce qui ne lui appartenait pas ! K.M.) au profit d’un européen ne pourra être attaqué par le motif que les immeubles étaient inaliénables aux termes de la loi musulmane". Outre l’intérêt des colons, le gouvernement avait en vue l’affaiblissement de la population soumise par la dégradation de l’organisation tribale communautaire (c’est ainsi que le député Didier déclare en 1851 dans un rapport à l’Assemblée nationale : "Nous devons activer la destruction des communautés fondées sur le sang : c’est là que se trouvent les chefs de l’opposition contre notre domination". Par ailleurs, la crainte de soulever la population contre lui et le désir d’assurer à l’avenir le marché monétaire contre les ébranlements entraînés inévitablement par les spéculations sur des titres de propriétés fictifs, ont conduit le gouvernement français à renoncer à l’utilisation ultérieure de son système de colonisation. A cela s’ajoute : les Arabes réussirent dans la majorité des cas à racheter, pour partie aux colons européens et pour partie au gouvernement lui-même, toutes les terres qui avaient été aliénées ou qui leur avaient été arrachées. C’est ainsi que le système des cantonnements finit par un fiasco retentissant. C’est précisément cette tentative qui fit mettre le nez sur la réalité du mode de propriété foncière tribo-communautaire très vivace ; il ne suffisait plus de l’ignorer, il fallut passer à des mesures concrètes pour le liquider. C’est à quoi visait le senatus-consulte du 22 avril 1863 ; il reconnaît la légitimité du droit à la propriété des tribus en ce qui concerne les portions occupées par elles, mais cette propriété collective devait être partagée non seulement entre les familles, mais aussi entre les membres de chaque famille. Le général Allard, chargé par le Conseil d’Etat de défendre le projet de loi déclara entre autre au Sénat : "Le gouvernement ne perdra pas de vue que la tendance de sa politique doit en général être l’amoindrissement de l’influence des chefs, et la désagrégation de la tribu. C’est ainsi qu’il dissipera ce fantôme de féodalité que les adversaires du sénatus-consulte semblent vouloir lui opposer...La constitution de la propriété individuelle, l’immixtion des européens dans la tribu... seront un des plus puissants moyens de désagrégation". L’article 11 du senatus-consulte de 1863 prévoit, dans un proche avenir, par décret impérial : 1°délimitation des territoires des tribus ; 2°répartition entre les différents douars de chaque tribu du Tell et des autres pays de culture, avec réserve des terres qui devront conserver le caractère de biens communaux ; 3°l’établissement de la propriété individuelle entre les membres de ces douars, partout où cette mesure sera reconnue possible et opportune. Napoléon III lui-même était contre ce troisième point : voir sa lettre au maréchal Mac-Mahon (58), 1865. Par ukase gouvernemental, promulgué avec l’assentiment du Conseil d’Etat, Badinguet ordonna la création de commissions spéciales pour procéder aux partages ; chaque commission comprenait un général de brigade ou un colonel comme président, un sous-préfet ou un conseiller de préfecture, un fonctionnaire d’un bureau départemental ou militaire arabe et un fonctionnaire de l’administration des domaines. La nomination des membres de la commission était confiée au général-gouverneur d’Alger ; seuls les présidents étaient directement ratifiés par l’Empereur ; les sous-commissions comprenaient des fonctionnaires de l’administration locale d’Algérie (Règlement d’administration publique du 23 mai 1863). La sous-commission était chargée de tous les travaux préparatoires : recueillir les données pour la fixation exacte des frontières des tribus, de chacune de ces fractions, des terres arables et des pâturages à l’intérieur de ces dernières, enfin des posssessions privées et domaniales comprises dans le rayon du district tribal. Ensuite intervient la commission : définition sur place, en présence de délégués des tribus voisines, des frontières des terres familiales soumises au partage ; d’autre part : confirmation des accords à l’amiable entre les possesseurs privés de terres (comprises à l’intérieur des limites du domaine tribal) et la tribu ; enfin : décisions judiciaires en cas de plaintes des tribus voisines au sujet de la fixation injuste des frontières des possessions qui leur étaient attribuées. La commission doit rendre compte de toutes les mesures qu’elle adoptait au gouverneur général d’Algérie, qui décide en dernier ressort (...).

D’après le rapport Warnier, président de la commission d’élaboration du projet de loi sur la "propriété privée" en Algérie, à l’Assemblée nationale de 1873 (voir Annales de l’Assemblée nationale, t XVII, Annexe n°1770), sur un total = 700 de possessions, 400 furent déjà partagés de 1863 à 1873 entre les unions consanguines entrant dans la composition des tribus – c’est-à-dire parmi les alliés proches (par le sang) dont chacun recevait un domaine bien délimité [la propriété domaniale et privée entrant déjà à l’époque dans leurs limites étaient aussi reconnues par l’autorité publique]. Cette partie du règlement de 1863 fut facile à appliquer parce que ce morcellement – semblable au processus par lequel se sont détachées de l’ancienne Marche germanique des communautés libres, semi-libres ou serves – avait débuté longtemps avant les Français, du temps de la domination turque en Algérie.

 

Eugène Robe : Les lois de la propriété foncière en Algérie, page 77, fait observer à ce sujet : "Mais bientôt le chef ne fut plus un patriarche ; il dégénéra en caïd ; l’autorité paternelle devint une autorité légale, politique, officielle ; un travail de dislocation commença peu à peu, et se fit insensiblement, d’abord dans les idées, puis dans les faits ; le sentiment de la consanguinité s’affaiblit et se retrécit ; les rameaux se détachèrent du tronc ; on se cantonna (villages) par groupes de parents ; chaque tente devint le centre d’un intérêt spécial, d’une famille particulière qui eut naturellement ses besoins propres, ses aspirations égoïstes et des tendances plus étroites. C’est ainsi que la tribu cessa d’être une grande famille, une communauté, pour n’être plus qu’un centre de population, qu’une confédération de tentes avec un caractère politique et officiel plus déterminé". La commission se trouva ainsi, pour l’application de ce point du règlement du 23 mai 1863, en présence de tribus déjà fragmentées d’elles-mêmes en leurs subdivisions ; elle n’eut qu’à donner force de loi à ce qui existait déjà en fait depuis longtemps.

 

Il en alla bien autrement de ses autres tâches : l’instauration de la propriété privée à l’intérieur des frontières de ces subdivisions. Ceci devait se faire, d’après le titre V, article 26 du Règlement, en tenant compte des différents types de droits coutumiers historiques, donc seulement après leur constatation préalable. Il n’en fut rien. Ce point fut abandonné sous Badinguet.

 

Il faut mentionner ici dans le rapport Warnier : que la difficulté des partages en Algérie résulta entre autres des conditions économiques extrêmement différentes des membres des tribus. Dans 142 tribus, il y avait de 1 à 4 hectares par personne ; dans 143, il y en avait de 4 à 8 ; dans 8, de 8 à 16 ; dans 30, de 16 à 185[le partage crée en même temps de grands et de petits propriétaires fonciers, les uns à peine capables de s’assurer leur subsistance par l’agriculture, les autres hors d’état d’utiliser entièrement les terres qui leur revenaient en propriété]. Ainsi, il ne résulta pratiquement rien de ces mesures d’expropriation des tribus arabes au profit des colons européens. Entre 1863 et 1871, les colons européens n’achetèrent aux indigènes qu’en tout et pour tout même pas 20.000 hectares de plus qu’ils ne leur en vendirent ; annuellement, en fait, seulement 2 170 hectars, 29 ares et 22 centiares, même pas assez de terrain pour y établir un seul village, comme le note Warnier. 1873. La première préoccupation de l’ "Assemblée des ruraux" (59) de 1873 fut donc d’adopter des mesures plus efficaces pour enlever la terre aux Arabes.[Les débats de cette honteuse assemblée sur le projet "d’introduction de la propriété privée" en Algérie, cherchent à masquer les filouteries commises sous le couvert de prétendues lois éternelles de l’économie politique. Il en résulte de ces débats de la "Rurale" que tous sont unanimes, sur l’objectif à atteindre : la destruction de la propriété collective ; le débat ne porte que sur les moyens d’en finir avec elle. Le député Clapier, par exemple, veut y arriver en appliquant les modalités du senatus-consulte de 1863, selon lesquelles la propriété privée ne doit être indroduite que dans les communes dont les parcelles sont déjà détachées du bien tribal ; la commission des "ruraux", dont le président et rapporteur est Warnier, insiste au contraire, pour commencer cette opération par la fin, c’est-à-dire par les déterminations du lot individuel de chaque membre de la communauté, et simultanément dans les 700 tribus.]

 

Les artifices esthétiques par lesquels le sieur Warnier veut farder une mesure dont le but est l’expropriation des Arabes sont notamment les suivants :

 

1° Les Arabes eux-mêmes ont souvent émis le vœu de passer au partage de leurs terres communautaires. Or, ceci est un mensonge éhonté. C’est le député Clapier qui lui répond (séance du 30 juin 1873) : "Mais, en définitive, cette constitution de la propriété privée que vous voulez faire, sont-ce les Arabes qui la demandent ? Nous a-t-on apporté les vœux émis par les tribus, par les djemma (60) ? Non, ils sont satisfaits de leur situation, de leur législation, leurs coutumes leur suffisent. Ce sont les spéculateurs et les prêteurs qui vous demandent le projet de loi".

 

2° Le système de la libre disposition par chaque Arabe de la terre lui appartenant par droit de propriété lui donnerait à la rigueur la possibilité de se procurer le capital qui lui manque par l’aliénation ou la mise en gage : cela n’était-il pas souhaitable dans l’intérêt même des algériens ? Comme si on ne rencontrait pas, dans tous les pays à système de production non capitaliste, l’exploitation la plus ignominieuse de la population rurale par de petits usuriers et des propriétaites terriens voisins disposant de capitaux disponibles. Voir l’Inde, voir la Russie où le paysan emprunte au "koulak", à des intérêts de 20, 30 et souvent 100%, la somme qu’il lui faut pour payer l’impôt d’Etat. Par ailleurs, le gros propriétaire terrien profite des circonstances qui accablent le paysan pour le lier par contrat au cours de l’hiver, pour toute la période des foins et de la moisson, pour le tiers ou la moitié du salaire habituel, qu’il lui paye d’avance, l’argent allant remplir encore une fois les caisses sans fond de l’Etat russe. Le gouvernement anglais travaille, dans les provinces nord-ouest de l’Inde et au Pendjab, grâce à l’ "aliénation" et la "mise en gage" – sanctionnées par la loi – à la dissolution de la propriété collective paysanne, à l’expropriation finale des paysans, à faire de la terre communautaire la propriété privée des usuriers – lettre de Badinguet à Mac-Mahon de 1865 – porte témoignage d’une activité analogue d’un usurier d’Alger dont la charge des impôts d’Etat sert d’instrument pour passer à l’attaque (lettre citée par Clapier dans son discours à l’Assemblée du 30 juin 1873).

 

Au moins, sous le gouvernement musulman, le paysan ne pouvait pas être exproprié par les usuriers spéculateurs. On n’en reconnaisssait pas la mise en gage de la terre (hypothèque), puisque la propriété communale (conformément à la propriété familiale indivise) était reconnue indivisible et inaliénable. [Cependant, il reconnaissait le "rhène", celui-ci donnait au prêteur d’argent un droit préférentiel sur les autres créanciers ; il obtenait d’être remboursé avant eux sur les revenus de la fortune meuble et immeuble du débiteur : ce qui ouvrait un champ d’action relatif à l’usure, comme en Russie, etc. Le senatus-consulte de 1863, article 6, reconnaît tout d’abord le droit de libre aliénation aussi bien pour la propriété privée de la terre, tout Arabe peut maintenant disposer librement du terrain qui lui était attribué en toute propriété ; le résultat sera : l’expropriation des terres des populations autochtones par les colons et spéculateurs européens. Mais c’était là le but conscient de la "loi" de 1873.

 

3° L’introduction de la propriété privée de la terre chez une population qui n’y est pas préparée et qui éprouve de l’antipathie à son égard devait être la panacée infaillible pour améliorer le travail de la terre et, par conséquent pour élever la productivité de l’agriculture. C’était là la cri général de l’économie politique de l’Europe occidentale, mais aussi des soi-disant "classes cultivées" de l’Europe orientale ! Mais pas un seul fait de l’histoire de la colonisation n’a été évoqué à l’appui de cette thèse au cours des débats de l’Assemblée des ruraux. Warnier se réfère à l’amélioration des moyens de culture des domaines de colons européens, de peu de superficie mais bien situés pour l’écoulement de la production. Le chiffre de toutes les terres appartenant aux colons européens en Algérie = 400.000 hectares, dont 120.000 appartiennent à deux compagnies, celle d’Alger et celle de Sétif, ces vastes domaines, situés loin des marchés comme Warnier lui-même le reconnaît – étaient travaillés par des fermiers arabes avec leurs méthodes anciennes et traditionnelles, celles qui existaient avant l’arrivée des Français "porteurs de lumières". Les 280.0000 hectares restants étaient émiettés de façon fort inégale entre 122.000 Français, dont 35.000 fonctionnaires et citadins ne s’occupant pas d’agriculture. Restent 87.000 colons français agriculteurs ; mais même chez eux, pas de culture intensive, qui ne paye pas là où l’étendue du sol inculte est grande et la population relativement réduite (cf débat du 30 juin 1873).

 

L’expropriation des Arabes par la loi poursuivait deux buts : 1) fournir aux colons français le maximum de terre ; 2) en arrachant les Arabes à leurs liens naturels avec la terre, briser ce qui restait de la puissance des liens tribaux déjà en décomposition, et éliminer ainsi tout danger de rébellion. Warnier démontre que les terres mises à la disposition des colons ne suffisent pas à la satisfaction des besoins de ceux qui affluent chaque année de France. Il était donc impossible de multiplier le nombre de colons tout en conservant le système de propriété foncière arabe. Pour accélérer le processus de passage des anciennes terres tribales aux mains des colons, la loi (1873)prescrit, sinon d’abroger entièrement le droit d’achat par chaque membre de la "ferka" (fraction de tribu) d’une terre vendue par tel ou tel membre de la ferka (cf discours du député Humbert, séance du 30 juin 1843, Annales de l’Assemblée nationale, tome XVIII, page 336), droit exactement semblable à celui qui subsiste encore aujourd’hui dans certaines parties du canton des Grisons],du moins de le limiter aux degrés de parenté auxquels le Code civil français reconnaît le droit de préemption. Enfin, pour agrandir les domaines du gouvernement, le projet de loi de 1873 déclara propriétés gouvernementales les friches, en en laissant l’usage communataire aux tribus arabes, mais en ne les partageant pas entre leurs territoires. Brigandage pur et simple ! C’est bien pour cette raison que l’Assemblée des ruraux, par ailleurs si tendre pour la sacro-sainte "propriété" adopta ce projet de loi violant la propriété communale sans la moindre modification et devait le faire entrer en vigueur dans le courant même de l’année 1873 (troisième délibération de la séance du 26 juillet 1873, Annales de l’Assemblée nationale, tome XIX, page 230). Le maréchal Niel remarqua à juste titre au cours des débats de l’Assemblée nationale de 1879 : "La société algérienne est fondée surle sang [c’est-à-dire sur la parenté]". Ainsi, par l’individualisation de la propriété foncière, on atteint du même coup l’objectif politique : anéantir les bases mêmes de cette société.

 

Source : Source en note

NOTE SUR LA SOURCE

Ce texte est un extrait du cahier de Karl Marx comprenant des notes prises lors de sa lecture du livre de M. M. Kovalevski : Le système foncier communautaire ; causes, déroulement et conséquences de sa décomposition, paru à Moscou en 1879.

Une traduction française a été réalisée par l’institut du marxisme léninisme de Moscou et publiée par La nouvelle critique (n°109) en 1959

Ce texte a ensuite été repris par le Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes sous le titre "Sur les sociétés précapitalistes Textes de Marx et Engels" publié aux Editions Sociales en 1970.

 

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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 09:59

Rosa Luxemburg raisonne et combat sur ces bases du marxisme originel: dans la compréhension de la colonisation elle ne franchit guère non plus ces limites que l'économisme de la social-démocratie allemande a encore durcies. Mais sa prise en compte de l'impérialisme d'une part et son intrépidité révolutionnaire face au révisionnisme, puis à la droite et au centre même de la social-démocratie, face à Kautsky en le disant ou sans le dire, face à la trahison dans la guerre, la conduisent d'abord à radicaliser la dénonciation de la colonisation, puis à fondre l'opposition à la colonisation tant dans les métropoles que celle des colonisés eux-mêmes, dans la lutte mondiale du prolétariat. Son originalité se situe donc dans cette conjonction. Elle est politique et non point spécifiquement économique comme on le croit au vu de l'argumentation de L'Accumulation du Capital. Elle relève d'une stratégie anti-impérialiste. Elle n'est même que la nouvelle formulation de la lutte de classes, pour elle la seule ligne révolutionnaire, en réponse à l'impérialisme.

Extrait de Rosa Luxemburg et la colonisation, article de René Gallissot paru dans l'Homme et la société en 1974. Lire l'article complet sur ce blog : http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2016/09/rosa-luxemburg-et-l-algerie-l-un-des-articles-majeurs-sur-ce-theme-rosa-luxemburg-et-la-colonisation-de-r-gallissot.html

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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 19:51
Karl Liebknecht, extrait d'une lettre du front à son fils, le 31 octobre 1915. "Une histoire de cette guerre sera, mon enfant, plus simple à faire que l'histoire de nombre des guerres précédentes ...". En contre-point à Rosa Luxemburg

DOSSIER LIEBKNECHT

 

A Wilhem Liebknecht, le 31 octobre 15

 

Mon très cher enfant, 

 

... Cette marche nous a conduits à travers les positions russes conquises, un labyrinthe totalement souterrain conçu avec art et confortable. Mais, bien entendu maintenant largement dévasté. Les cadavres tout autour dispersés sur la terre gelée, recroquevillés comme des vers, ou les bras tendus comme s'ils voulaient se sauver, se fondre à la terre ou au ciel. Les visages tournés vers le sol ou sur le dos, en partie déjà noirs.

 

Mon dieu, j'ai vu aussi durant ce même temps, certains de nos morts, et aidé à leur retirer leurs pauvres biens, derniers souvenirs pour leurs femmes et leurs enfants.

 

Une histoire de cette guerre sera, mon enfant, plus simple à faire que l'histoire de nombre des guerres précédentes. Car les forces qui ont poussé justement à cette guerre-ci apparaissent de manière tout à fait brutale à la surface. Réfléchis aux croisades, comme était trompeuse l'apparence religieuse et mettant en avant des buts imaginaires de civilisation, ne faisant que masquer, dans ce cas-là aussi, des tendances presque uniquement économiques. Les croisades étaient de fait de grandes guerres commerciales

 

La monstruosité en importance, moyens, buts de la guerre actuelle ne masque pas la réalité mai  plutôt la révèle, la démasque. Mais nous reparlerons de tout cela. Et de beaucoup d'autres choses.

 

Texte allemand : Gesammelte Reden und Schriften, Tome VIII., Dietz Verlag, première parution 1966, P 362 -363

Traduction Dominique Villaeys-Poirré, le 14 novembre 2015. Parution sur le blog le 15 novembre 2015

 

   ... Dieser Marsch führte uns durch die eroberten russischen Stellungen, reine unterirdische Labyrinthe, kunstvoll u. bequem ausgebaut. Zer"deppert" natürlich jetzt vielfach. Da lagen die Leichen herum, auf der eisigen Erde, gekrümmt wie Würmer oder mit ausgebreiteten Armen, als wollten sie sich an die Erde oder den Himmel schmiegen, retten. Die Gesichter nach dem Boden oder aufwärts. Schwarz schon zuweilen.

   Gott, ich sah auch manchen unserer Toten in dieser Zeit u. half, Ihnen die Habseligkeiten abnehmen, die letzten Erinnerungen für Frau u. Kinder.

   Eine Geschichte dieses Krieges wird einfacher sein, mein Kind, als die Geschichte vieler früherer Kriege. Weil die Triebkräfte gerade dieses Krieges ganz brutal an der Oberfläche liegen. Denk an, die Kreuzzüge, wie verirrend der religiös- und kulturell-phantastische Anschein, der freilich auch fast nur wirtschaftliche Tendenzen verdeckte. Die Kreuzzüge waren grosse Handelskriege.

   Die Ungeheuerlichkeit in Mass, Mitteln, Zielen des heutigen Krieges verdeckt nicht, sondern entdeckt, deckt eher auf. Darüber reden wir noch. Und über vieles andere.

 

 

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22 novembre 2014 6 22 /11 /novembre /2014 08:58

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Auteur: | Catégorie: a. Textes de Rosa Luxemburg, a.a Rosa Luxemburg et la guerre
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Ces mots qui disent le drame des prolétaires qui s’entretuent et la nécessité de chacun de résister, de refuser de tuer au nom du capital.

Ce 11 novembre 2014, devant le Monument aux morts de Saint-Martin d’Estreaux, au milieu d’autres témoignages et avant que ne s’élancent les chants de trois chorales engagées de la région, ont été lues les dernières lignes de la « brochure de Junius », rédigée près de 100 auparavant, dans sa cellule, par Rosa Luxemburg. Ses mots ont retrouvé en ce jour plus que symbolique une vie et une force palpables. Ces mots disent le drame des prolétaires qui s’entretuent et la nécessité de chacun de résister, de refuser de tuer au nom du capital. Cette lecture est apparue alors comme un hommage à la fois à ceux qui ont eu le courage d’édifier ce monument unique et à tous ceux qui ont combattu à l’époque la guerre, minoritaires dans toutes les composantes des organisations progressistes et minoritaires parmi les prolétaires de tous les pays. Et ces mots sont apparus pour ce qu’ils doivent être et rester, un appel à refuser de tuer pour le seul bien du capitalisme.

(Nous remercions tous ceux qui ont rendu cette lecture possible, les amis et camarade de Saint-Etienne, qui agissent ainsi de fait dans la continuité de la quinzaine Rosa Luxemburg et ceux qui nous ont donné la parole devant le monument.)


Les dernières lignes de la « brochure de Junius »

(Dont le titre exact est « La faillite de la social-démocratie », texte paru sous pseudonyme, car Rosa Luxemburg était emprisonnée)

La guerre mondiale se révèle être non seulement un crime grandiose mais aussi un suicide de la classe ouvrière européenne. Ce sont bien les soldats du socialisme, les prolétaires d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie, de Belgique, qui se massacrent les uns les autres depuis des mois sur ordre du capital, qui s’enfoncent  les uns les autres dans le cœur le fer glacial du meurtre, qui basculent ensemble dans la tombe en s’enlaçant les uns les autres d’une étreinte mortelle.

 » L’Allemagne, l’Allemagne par dessus tout! Vive la démocratie! Vive le tsar et le panslavisme! Dix mille toiles de tentes garanties standard! Cent mille kilos de lard, d’ersatz de café, livrables immédiatement! » Les dividendes montent et les prolétaires tombent. Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe.

Cette absurdité insensée, ce cauchemar infernal et sanglant ne cesseront que lorsque les ouvriers d’Allemagne et de France, d’Angleterre et de Russie se réveilleront enfin de leur ivresse et se tendront une main fraternelle, lorsqu’ils couvriront le chœur bestial des fauteurs de guerre impérialistes et le hurlement rauque des hyènes capitalistes par l’ancien et puissant cri de guerre du Travail : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »

 

Publié dans les Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, Tome IV, Agone, 2014, P 196/197


 A propos du Monument aux morts de Saint Martin d’Estreaux dans la Loire.

1 ) Il comporte trois panneaux avec une colonne. Une liste présente les morts de la guerre avec leur photo. Au milieu de ces noms, une pleureuse a été sculptée en bas-relief. Sur l’autre face du monument, trois panneaux résolument pacifistes. Le panneau de gauche affirme : « Si vis pacem, para pacem », soit « si tu veux la paix, prépare la paix ». Le panneau de droite se termine par « Maudite soit la guerre et ses auteurs ! ». Le panneau central dresse un bilan de la guerre, en détaillant les morts (12 millions) et les souffrances des peuples. Enfin avec l’inscription : « des innocents au poteau d’exécution », il y est dénoncé le drame des soldats fusillés pour l’exemple. Le monument est l’œuvre du sculpteur Picaud de Roanne. Afin de respecter le deuil des familles et celui de la patrie, le monument ne fut inauguré qu’en 1947.  (Source wikipedia)

2) Imaginé en 1918, édifié en 1922, objet de vandalisme dans les années trente, il ne fut inauguré qu’en 1947 lors de l’inscription des victimes de la guerre de 39-45. Par décret préfectoral, il a été inscrit en 1989 sur l’inventaire des monuments historiques. L’histoire du monument débute comme partout en France par une délibération du conseil municipal en date du 8 décembre 1918. Pierre Monot, agriculteur, maire et conseiller général radical-socialiste, veut « quelque chose de bien qui ait son originalité locale, sinon il préfèrerait ne rien faire du tout ». Les textes pacifistes sont rédigés par le maire assisté du directeur de l’école, M. Hugenneng. Les plans du sculpteur roannais Jean-Baptiste Picaud sont présentés en séance du 25 janvier 1920, et le plan de financement faisant état des diverses subventions, le 30 octobre 1921.

3) Nous devons à Pierre Monot l’un des plus remarquables monuments pacifistes que l’on puisse trouver dans notre pays … On est en droit d’être surpris que Pierre Monot ait pu mener à bien son projet. Certes, le maire s’est montré discret. Nous n’avons rien trouvé qui explique qu’il ait pu déjouer l’attentive et pointilleuse surveillance de la Commission préfectorale. Mais Monsieur Monot était conseiller général, il avait une forte personnalité et beaucoup de courage politique : il l’a montré lorsque la sous-préfecture de Roanne lui a demandé, comme à tous les maires bien sûr, de glorifier Jeanne d’Arc. Avec beaucoup d’ironie et de malice, il a rappelé au sous-préfet toute l’estime que l’on devait sans aucun doute porter à Jeanne d’Arc mais qu’en ce qui le concernait, il était davantage soucieux d’obtenir la réhabilitation des fusillés de Vingré. Cette préoccupation est gravée dans la pierre du monument « des innocents au poteau d’exécution, des coupables aux honneurs ».

 

http://moulindelangladure.typepad.fr/monumentsauxmortspacif/2007/12/saint-martin-de.html

http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/actualites/maudite-soit-la-guerre-et-ses-auteurs-15061

 

 saintmartin_estreaux_32_3saintmartindestreaux42saintmartinestreaux5

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12 nov 2014

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12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 08:58

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Ces mots qui disent le drame des prolétaires qui s’entretuent et la nécessité de chacun de résister, de refuser de tuer au nom du capital.

Ce 11 novembre 2014, devant le Monument aux morts de Saint-Martin d’Estreaux, au milieu d’autres témoignages et avant que ne s’élancent les chants de trois chorales engagées de la région, ont été lues les dernières lignes de la « brochure de Junius », rédigée près de 100 auparavant, dans sa cellule, par Rosa Luxemburg. Ses mots ont retrouvé en ce jour plus que symbolique une vie et une force palpables. Ces mots disent le drame des prolétaires qui s’entretuent et la nécessité de chacun de résister, de refuser de tuer au nom du capital. Cette lecture est apparue alors comme un hommage à la fois à ceux qui ont eu le courage d’édifier ce monument unique et à tous ceux qui ont combattu à l’époque la guerre, minoritaires dans toutes les composantes des organisations progressistes et minoritaires parmi les prolétaires de tous les pays. Et ces mots sont apparus pour ce qu’ils doivent être et rester, un appel à refuser de tuer pour le seul bien du capitalisme.

(Nous remercions tous ceux qui ont rendu cette lecture possible, les amis et camarade de Saint-Etienne, qui agissent ainsi de fait dans la continuité de la quinzaine Rosa Luxemburg et ceux qui nous ont donné la parole devant le monument.)


Les dernières lignes de la « brochure de Junius »

(Dont le titre exact est « La faillite de la social-démocratie », texte paru sous pseudonyme, car Rosa Luxemburg était emprisonnée)

La guerre mondiale se révèle être non seulement un crime grandiose mais aussi un suicide de la classe ouvrière européenne. Ce sont bien les soldats du socialisme, les prolétaires d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie, de Belgique, qui se massacrent les uns les autres depuis des mois sur ordre du capital, qui s’enfoncent  les uns les autres dans le cœur le fer glacial du meurtre, qui basculent ensemble dans la tombe en s’enlaçant les uns les autres d’une étreinte mortelle.

 » L’Allemagne, l’Allemagne par dessus tout! Vive la démocratie! Vive le tsar et le panslavisme! Dix mille toiles de tentes garanties standard! Cent mille kilos de lard, d’ersatz de café, livrables immédiatement! » Les dividendes montent et les prolétaires tombent. Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe.

Cette absurdité insensée, ce cauchemar infernal et sanglant ne cesseront que lorsque les ouvriers d’Allemagne et de France, d’Angleterre et de Russie se réveilleront enfin de leur ivresse et se tendront une main fraternelle, lorsqu’ils couvriront le chœur bestial des fauteurs de guerre impérialistes et le hurlement rauque des hyènes capitalistes par l’ancien et puissant cri de guerre du Travail : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »

 

Publié dans les Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, Tome IV, Agone, 2014, P 196/197


 A propos du Monument aux morts de Saint Martin d’Estreaux dans la Loire.

1 ) Il comporte trois panneaux avec une colonne. Une liste présente les morts de la guerre avec leur photo. Au milieu de ces noms, une pleureuse a été sculptée en bas-relief. Sur l’autre face du monument, trois panneaux résolument pacifistes. Le panneau de gauche affirme : « Si vis pacem, para pacem », soit « si tu veux la paix, prépare la paix ». Le panneau de droite se termine par « Maudite soit la guerre et ses auteurs ! ». Le panneau central dresse un bilan de la guerre, en détaillant les morts (12 millions) et les souffrances des peuples. Enfin avec l’inscription : « des innocents au poteau d’exécution », il y est dénoncé le drame des soldats fusillés pour l’exemple. Le monument est l’œuvre du sculpteur Picaud de Roanne. Afin de respecter le deuil des familles et celui de la patrie, le monument ne fut inauguré qu’en 1947.  (Source wikipedia)

2) Imaginé en 1918, édifié en 1922, objet de vandalisme dans les années trente, il ne fut inauguré qu’en 1947 lors de l’inscription des victimes de la guerre de 39-45. Par décret préfectoral, il a été inscrit en 1989 sur l’inventaire des monuments historiques. L’histoire du monument débute comme partout en France par une délibération du conseil municipal en date du 8 décembre 1918. Pierre Monot, agriculteur, maire et conseiller général radical-socialiste, veut « quelque chose de bien qui ait son originalité locale, sinon il préfèrerait ne rien faire du tout ». Les textes pacifistes sont rédigés par le maire assisté du directeur de l’école, M. Hugenneng. Les plans du sculpteur roannais Jean-Baptiste Picaud sont présentés en séance du 25 janvier 1920, et le plan de financement faisant état des diverses subventions, le 30 octobre 1921.

3) Nous devons à Pierre Monot l’un des plus remarquables monuments pacifistes que l’on puisse trouver dans notre pays … On est en droit d’être surpris que Pierre Monot ait pu mener à bien son projet. Certes, le maire s’est montré discret. Nous n’avons rien trouvé qui explique qu’il ait pu déjouer l’attentive et pointilleuse surveillance de la Commission préfectorale. Mais Monsieur Monot était conseiller général, il avait une forte personnalité et beaucoup de courage politique : il l’a montré lorsque la sous-préfecture de Roanne lui a demandé, comme à tous les maires bien sûr, de glorifier Jeanne d’Arc. Avec beaucoup d’ironie et de malice, il a rappelé au sous-préfet toute l’estime que l’on devait sans aucun doute porter à Jeanne d’Arc mais qu’en ce qui le concernait, il était davantage soucieux d’obtenir la réhabilitation des fusillés de Vingré. Cette préoccupation est gravée dans la pierre du monument « des innocents au poteau d’exécution, des coupables aux honneurs ».

 

http://moulindelangladure.typepad.fr/monumentsauxmortspacif/2007/12/saint-martin-de.html

http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/actualites/maudite-soit-la-guerre-et-ses-auteurs-15061

 

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12 nov 2014

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 09:00

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 " Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux  qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe. "

rl_1915

 

« C’est notre force, notre espoir qui est fauché quotidiennement en rangs serrés
comme l’herbe sous la faux. »

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916). Editions Agone &Smolny, 2014. P 195 – 197

Publié sur Comprendre avec Rosa Luxemburg 2


 » Mais la fureur présente de la bestialité impérialiste sur le sol européen a encore un autre effet, pour lequel « le monde civilisé » n’a ni un regard épouvanté ni le cœur tressaillant de douleur : c’est la disparition en masse du prolétariat européen. Jamais une guerre n’a exterminé dans de telles proportions des couches entières de population. Jamais, depuis un siècle, une guerre n’a saisi de cette sorte l’ensemble des grands et anciens pays civilisés d’Europe. Dans les Vosges, dans les Ardennes, en Belgique, en Pologne, dans les Carpates, sur la Save, des millions de vies humaines sont anéanties, des milliers d’hommes sont frappés d’infirmité. Mais neuf dixièmes de ces millions de victimes sont constitués par la population laborieuse des villes et des campagnes. C’est notre force, notre espoir qui est fauché quotidiennement en rangs serrés comme l’herbe sous la faux. Ce sont les meilleures forces du socialisme international, les plus intelligentes, les plus instruites, ce sont les porteurs des traditions les plus sacrées du mouvement ouvrier moderne, et de son héroïsme les plus intrépides, les troupes d’avant-garde de l’ensemble du prolétariat mondial – les ouvriers d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie – qui sont maintenant réduits au silence, abattus en masse. C’est seulement d’Europe, c’est seulement de ces pays capitalistes que peut venir, lorsque l’heure sonnera, le signal de la révolution sociale qui libérera l’humanité. Seuls les ouvriers anglais, français, belges, allemands, russes et italiens peuvent prendre ensemble la tête de l’armée des exploités et des opprimés des cinq continents. Quand le temps sera venu, eux seuls peuvent demander des comptes et exercer les représailles pour les crimes séculaires du capitalisme envers tous les peuples primitifs et pour son œuvre d’anéantissement sur l’ensemble du globe. Mais la progression du socialisme exige un prolétariat fort et capable d’agir, instruit, des masses dont la puissance réside aussi bien dans leur culture intellectuelle que dans leur nombre. Et ce sont précisément ces masses qui sont décimées par la guerre mondiale. Des centaines de milliers d’hommes, dans leur jeunesse ou dans la fleur de l’âge, dont l’éducation socialiste, en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne et en Russie, était le produit d’un travail d’agitation et d’instruction de dizaines d’années, et d’autres centaines de milliers, qui, demain, auraient pu être gagnés au socialisme, tombent et tuent misérablement sur les champs de bataille. Le fruit de dizaines d’années de sacrifices et d’efforts de plusieurs générations a été détruit en quelques semaines. La fine fleur des troupes du prolétariat a été coupée à la racine.


La saignée de la boucherie de Juin avait paralysé le mouvement français pour une quinzaine d’années. La saignée du carnage de la Commune l’a encore retardé de dix ans. Ce qui a lieu maintenant est un massacre de masse sans précédent qui réduit toujours plus la population ouvrière adulte de tous les pays civilisés aux femmes, vieillards et infirmes. C’est une saignée qui menace de faire perdre tout son sang au mouvement ouvrier européen. Encore une telle guerre mondiale et les perspectives du socialisme seront ensevelies sous les décombres amoncelés par la barbarie impérialiste …


La guerre mondiale se révèle être non seulement un crime grandiose mais aussi un suicide de la classe ouvrière européenne. Ce sont bien les soldats du socialisme, les prolétaires d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie, de Belgique, qui se massacrent les uns les autres depuis des mois sur ordre du capital, qui s’enfoncent  les uns les autres dans le cœur le fer glacial du meurtre, qui basculent ensemble dans la tombe en s’enlaçant les uns les autres d’une étreinte mortelle … Les dividendes montent et les prolétaires tombent. Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux  qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe … »

Article publié sur Comprendre avec Rosa Luxemburg 2. Une semaine avec « Junius » (1). A l’occasion de la publication du tome IV des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg.  31. 10. 2014 | Auteur: | Catégorie: a. Textes de Rosa Luxemburg, e. Rosa Luxemburg et l'impérialisme, i. actualité de Rosa Luxemburg, j. militarisme, colonialisme, impérialisme

(éditer)

 


 

A l’occasion de la publication du tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous consacrons sur le site une semaine à cette publication essentielle des textes de Rosa Luxemburg autour de l‘éclatement en 1914 du conflit mondial, et de la faillite de  la social-démocratie. Le texte majeur que l’on connaît sous le nom de Brochure de Junius, à la fois sombre, poignant et terriblement lucide, a été ici retravaillé pour ce qui concerne sa traduction, on y ressent pleinement ce lyrisme, cette écriture si forte qui caractérise l’expression de Rosa Luxemburg. Ce texte est mis en perspective et prend toute son importance grâce d’une part à la relation faite à l’un des moments essentiels de l’action de Rosa Luxemburg auparavant:  son intervention au Congrès de Stuttgart en 1907 et d’autre part à l’action qu’elle développera ensuite autour du concept et de l’idée d’organisation internationale du prolétariat. On découvre ainsi que  l’Internationale n’est pas un simple slogan mais est devenue pour elle la  dimension organique, nécessaire, constitutive de l’action du mouvement ouvrier. Cet ouvrage fait ainsi comprendre mieux que tout la conception de Rosa Luxemburg de l’Internationale, conception qui naît de son expérience et de sa réflexion et qui se cristallise dans les « Principes directeurs » publiés à la fin de ce volume. Dans l’extrait que nous choisissons de publier en premier, Rosa Luxemburg pointe un fait rarement compris: la disparition sur les fronts, de la classe ouvrière, en particulier de la classe ouvrière éduquée, consciente et engagée et ce que cela signifiera ensuite pour nous qui connaissons l’issue de l’histoire, la montée du fascisme que plus rien n’enrayera plus. En souhaitant que la beauté tragique et la lucidité de ce texte vous  incite à aller plus avant dans la lecture de cet ouvrage. Comprendre avec Rosa Luxemburg 2

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 08:52

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De « socialisme ou barbarie » à « socialisme ou impérialisme »

 

De la brochure de Junius, on a surtout repris la notion de « socialisme ou barbarie« , qui a connu une audience sans précédent.

A l’occasion de la lecture du Tome IV des œuvres complètes de Rosa Luxemburg, consacré à la guerre et l’Internationale, on trouve  dans l’un des textes publié pour la première fois en français « Reconstruction de l’Internationale », l’expression: socialisme ou impérialisme. Cette alternative, c’est celle qui parcourt cependant tous les textes de ce tome.

Alors, se demander en quoi l’une a fait plus « recette » que l’autre, n’est-ce pas se poser de fait la question de la perception de Rosa Luxemburg,  de l’impasse faite souvent sur le penseur politique marxiste.


A l’occasion de la publication du tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous consacrons sur le site une semaine à cette publication essentielle des textes de Rosa Luxemburg autour de l’éclatement en 1914 du conflit mondial, et de la faillite de  la social-démocratie. Le texte majeur que l’on connaît sous le nom de Brochure de Junius, à la fois sombre, poignant et terriblement lucide, a été ici retravaillé pour ce qui concerne sa traduction, on y ressent pleinement ce lyrisme, cette écriture si forte qui caractérise l’expression de Rosa Luxemburg. Ce texte est mis en perspective et prend toute son importance grâce d’une part à la relation faite à l’un des moments essentiels de l’action de Rosa Luxemburg auparavant:  son intervention au Congrès de Stuttgart en 1907 et d’autre part à l’action qu’elle développera ensuite autour du concept et de l’idée d’organisation internationale du prolétariat. On découvre ainsi que  l’Internationale n’est pas un simple slogan mais est devenue pour elle la  dimension organique, nécessaire, constitutive de l’action du mouvement ouvrier. Cet ouvrage fait ainsi comprendre mieux que tout la conception de Rosa Luxemburg de l’Internationale, conception qui naît de son expérience et de sa réflexion et qui se cristallise dans les « Principes directeurs » publiés à la fin de ce volume. Dans l’extrait que nous choisissons de publier en premier, Rosa Luxemburg pointe un fait rarement compris: la disparition sur les fronts, de la classe ouvrière, en particulier de la classe ouvrière éduquée, consciente et engagée et ce que cela signifiera ensuite pour nous qui connaissons l’issue de l’histoire, la montée du fascisme que plus rien n’enrayera plus. En souhaitant que la beauté tragique et la lucidité de ce texte vous  incite à aller plus avant dans la lecture de cet ouvrage.

La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907 – 1916). Editions Agone &Smolny, 2014. P 26

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2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 09:07

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Tardi

 

A lire et à discuter : Causes de la Première Guerre Mondiale : capitalisme, nationalisme et responsabilité des Etats. samedi 2 août 2014. Source : Jacques Serieys Sélection 3

 

 

Plan :


1) Boucherie !

2) Dire la souffrance mais aussi comprendre l’histoire

3) Comment expliquer une telle inhumanité ?

4) Le choc des impérialismes

5) Antagonismes et buts de guerre des belligérants

6) Le choc des nations et des nationalismes

7) La responsabilité des différents Etats dans le déclenchement de la guerre : exemple de l’Autriche-Hongrie

Conclusion


28 juillet 1914 L’Autriche Hongrie déclare la guerre à la Serbie et commence à l’envahir. La Russie, alliée des Serbes, débute la mobilisation de ses forces. 1er août 1914 L’Allemagne, alliée de l’Autriche, déclare la guerre à la Russie. La France, alliée de la Russie, décrète la mobilisation générale. 3 août : L’Allemagne déclare la guerre à la France et l’attaque...

Il est indispensable d’analyser les causes de cette 1ère guerre mondiale tant elle va influer sur le cours de l’histoire mondiale.


1) Boucherie !


Le mot n’est pas trop fort. Des millions d’Européens peuvent encore témoigner des récits de leurs pères et grands pères, voisins, amis.


Sur le déroulement de la guerre vécue par les poilus, je ne dirai rien de plus que la lettre d’Henri Barbusse, en date du 15 octobre 1915 :


- " Le ravin et les talus qui s’étendent sur plusieurs kilomètres ne sont plus qu’une vaste nécropole. Partout, des cadavres momifiés, squelettiques, réduits à l’état de petits tas mêlés de boue rougeâtre... parfois un pied ou bien un morceau d’étoffe émergent çà et là et indiquent un cadavre. Il y en a des quantités formidables... On voit une face à la Ramsès qui émerge d’un sac haché, recroquevillé dessous, des tibias, des fémurs, des os des mains ou des pieds serrés comme des osselets... Ce ne sont plus des cadavres mais des amas d’ordures désséchés... affreusement mutilés, la figure gonflée, noire comme une tête de nègre, la chair tuméfiée pleine d’insectes et de vers ramassés en tas..." Les récits allemands, russes, anglais, autrichiens... sont identiques.


La guerre s’éternisant, des armes de plus en plus destructrices sont utilisées. Tel est le cas des nuages de gaz :


" Avec la vague, la mort nous a enveloppés, elle a imprégné nos vêtements et nos couvertures, elle a tué autour de nous tout ce qui vivait, tout ce qui respirait. Les petits oiseuax sont tombés dans les boyaux de tranchée, les chats et les chiens, nos compagnons d’infortune, se sont étendus à nos pieds et ne se sont plus réveillés. Nous avions tout vu : les mines, les obus, les lacrymogènes, le bouleversement des bois, les noirs déchirements des mines tombant par quatre, les blessures les plus affreuses et les avalanches de fer les plus meurtrières, mais tout cela n’est pas comparable à ce brouillard qui, pendant des heures longues comme des siècles, a voilé à nos yeux l’éclat du soleil, la lumière du jour, la blanche pureté de la neige" (Le Filon, 20 mars 1917).


2) Dire la souffrance mais aussi comprendre l’histoire


Durant une grande partie du 20ème siècle, la majorité des publications concernant la guerre de 14 étaient des "livres de guerre". Aussi, ils insistaient par exemple sur le Plan Schlieffen, la prise des forts de Liège, la bataille de l’Ourcq et les marais de Saint- Gond, la course à la mer, la Somme, Verdun, Craonne, Joffre et French, Foch et Pétain... Ils participaient d’ une vision militariste, nationaliste et impérialiste de l’histoire.


Depuis une vingtaine d’années, ce sont plutôt les témoignages qui sont mis en avant, témoignage de la souffrance, du froid, des mauvaises conditions sanitaires, de l’inhumanité de la guerre de tranchées... Cette approche rappelle la forme donnée au "devoir de mémoire" concernant le nazisme et la Seconde guerre mondiale. Cela participe d’une vision plus humaniste mais essentiellement moralisante de l’histoire, ne donnant pas une priorité à l’ analyse du contexte, des causes et des conséquences.


La prise en compte de la façon dont des humains eux-mêmes ont vécu l’histoire est évidemment un élément central dans le croisement des sources pour approcher au mieux la connaissance d’une époque. Mais cela ne doit pas aller jusqu’à déshistoriciser l’histoire.


La description des sacrifices par une exposition chaque automne dans chaque préfecture, par un grand film chaque année ( La chambre des officiers, Joyeux Noël...) ne remplace pas une question :


- Pourquoi ? Quelles sont les causes de telles boucheries ?


3) Comment expliquer une telle inhumanité ?


a) La nature humaine ?


" Le fait est que les hommes dans leur grande majorité sont prêts à considérer, du moins en certaines circonstances, que le recours aux armes est une démarche légitime. Ce peut être le désir d’enrichir sa communauté et d’exalter son amour-propre... Ces considérations nous rappellent que la guerre est dans la nature humaine" (Robin Prior et Trevor Wilson ; Atlas des guerres ; La Première Guerre mondiale). Je comprends qu’un professeur d’Académie militaire fasse de la guerre une essence de la nature humaine. Mais, est-ce qu’en 1914 "les hommes dans leur grande majorité" ont fait délibérément le choix de la guerre ? Ayant beaucoup vécu enfant dans le monde des anciens combattants de 14, je suis en accord avec le récit de mon père ( Le chant des rivières) : " Le 1er août 1914, jour d’une grande foire à Entraygues, le tocsin sonna à trois heures de l’après-midi. Dès les premiers sons de cloche tout le monde comprit. Madame Marc passait en ce moment sur le trottoir où ma mère tenait une mercerie. Cette pauvre femme tomba évanouie. Pressentiment...? Peut-être. Son mari ne revint jamais... Cinq minutes après, le champ de foire était vide. Le silence, plus un bruit dans les cabarets... A la campagne, surpris à l’époque des grands travaux, les gens restaient comme assommés. Ce n’est que dans les casernes..."


b) L’engrenage des alliances ?


Ce fait-là, souvent mise en avant dans les manuels scolaires, ne constitue pas vraiment une cause. Depuis 1880, chaque "Etat" :


- avait choisi une alliance en fonction de ses intérêts ;

- avait maintenu ou pas cette alliance fonction de ses intérêts ( la diplomatie anglaise est essentiellement dirigée contre la France dans les années 1890 avant de s’allier à elle)

- a fait jouer ou pas ses alliances en 1914, fonction de ses intérêts ( l’Italie, alliée de l’Allemagne et de l’Autriche Hongrie jusqu’en 1914 n’entre pas en guerre avec elles puis s’allie à la France et à la Grande Bretagne).


De plus, même si ces alliances ont joué un rôle, reste à expliquer le pourquoi de celles-ci. De plus, des personnalités, des gouvernements ont concrètement pesé en faveur de la guerre et de l’engrenage des alliances. Ainsi, le 20 mai 1914, le chef d’état-major général allemand Moltke demande à la Wilhemstrasse de faire des préparatifs politico-militaires en vue d’une guerre préventive contre la Russie et la France. Ainsi, l’état-major autrichien voulait la guerre. Ainsi, le président de la République française Raymond Poincaré a pesé en faveur de la guerre au moment décisif fin juillet.


c) Un hasard malencontreux ?


Quiconque parcourt les ouvrages spécialisés récents peut constater la vogue d’une méthode importée des Etats Unis pour qui l’histoire et même ses conflits majeurs naissent essentiellement de la conjonction accidentelle d’évènements fortuits. A.J.P. Taylor en est l’exemple type lorsqu’il explique la Guerre de 14-18 comme l’aboutissement d’une succession de facteurs secondaires : hasards, incidents, manoeuvres diplomatiques manquées, déclaration de guerre visant plus à à intimider qu’à provoquer le conflit, plans de mobilisation soumis aux horaires de chemin de fer" pris pour une attaque en règle... De telles "explications" nécessitent d’empiler des centaines de pages de faits décousus pour ne donner, en fin de compte, aucune cohérence causale.


La méthode "américaine" non causaliste, pèse parmi les historiens français des 20 dernières années :


- "Plus un évènement est lourd de conséquences, moins il est possible de le penser du point de vue de ses causes" ( François Furet)

- " La question des causes de la guerre de 1914 est d’une extrême complexité et, dans une large mesure, il reste une part de mystère dans la manière dont les puissances européennes se sont laissées glisser vers la catastrophe" ( Stéphane Audouin et Annette Becker dans " La Grande guerre" chez Gallimard).



d) L’attentat de Sarajevo


Le type d’"explications" ci-dessus domine aujourd’hui dans les manuels scolaires ; aussi, l’assassinat de l’archiduc héritier d’Autriche a bon dos. Comme si un évènement mineur pouvait déclencher une guerre mondiale sans raisons plus profondes. D’ailleurs, plusieurs personnalités politiques autrichiennes avaient expliqué dès 1919 comment cet assassinat avait été un prétexte.


e) Le choix de la guerre par des régimes autocratiques confrontés aux mouvements sociaux et démocratiques

Ce choix d’une "bonne guerre" pour rassembler la "nation" autour de son "sauveur" ne fait pas de doute pour de nombreuses personnalités proches du pouvoir à Vienne et à Moscou en particulier. La Russie par exemple est secouée en juin et juillet 1914 par des grèves générales massives, y compris dans la capitale Saint Pétersbourg.


f) Comprendre le contexte socio-historique pour mieux cerner les causes de la guerre


Quelles sont les caractéristiques principales de la période 1900-1914 ?


- phase de développement économique très rapide alors que les institutions politiques, certaines encore empreintes de vestiges du mode de production féodal, ne s’adaptent pas aussi vite.


- phase de formation de nations. Les classes sociales favorisées détournent le mécontentement des couches populaires par l’exaspération du nationalisme. Dans ce processus apparaissent les courants militaristes préfascistes en Allemagne, Italie, France, Autriche... dont l’audience est réelle dans les milieux militaires par exemple.

- expansion impérialiste des nations capitalistes fondée sur la conquête coloniale de territoires, sur un rapport de force militaire, commercial et financier permanent pour gagner marchés et matières premières. " De nouvelles causes de conflit surgissent à chaque instant. Il s’élève des problèmes insolubles autant qu’il passe de jours ; une solution ici fait une crise ailleurs ; on ne dénoue qu’en nouant, comme dans la ficelle embrouillée" (Alain en 1913).


Ces grandes caractéristiques donnent-elles une grille de compréhension des causes profondes de la guerre ? A mon avis, oui.


4) Le choc des impérialismes


Les dirigeants socialistes ont tous insisté sur la responsabilité des antagonismes impérialistes dans l’engrenage qui va mener au déclenchement de la guerre " Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage" (Jean Jaurès).


En 1968, mon manuel d’histoire des classes terminales (dont l’auteur Carbonell se positionnait politiquement à droite) commençait par les raisons économiques le chapitre sur "les causes et responsabilités" : "Dans un monde où les jeunes nations industrielles, Etats Unis, Allemagne, Japon, se multiplient et où il ne reste guère de possibilités pour l’expansion coloniale, de sourdes luttes économiques opposent les grandes puissances au début du 20ème siècle. La lutte pour la conquête des marchés se transpose sur le plan politique. Ainsi, l’Allemagne chasse l’Angleterre du marché balkanique et de celui du Moyen Orient où l’or noir commence à couler..."


La "Belle époque" est marquée par un développement extrêmement rapide de l’économie capitaliste qui envahit peu à peu toutes les terres de la planète par la colonisation.


Le Royaume-Uni possède d’immenses colonies (Inde, Afrique de l’Est...), de puissants dominions ( Canada, Nouvelle Zélande, Australie, Afrique du Sud) et de nombreux points commerciaux ( Singapour, Gibraltar, Canal de Suez, Hong Kong...). L’Empire colonial français s’étend principalement sur une grande partie de l’Afrique.

L’Allemagne s’est constituée en nation de façon récente ; aussi, ses colonies sont moindres ( Cameroun, Namibie, Tanzanie, Togo, îles du Pacifique). Cependant, le développement de sa puissance industrielle, financière, commerciale, militaire devient de plus en plus contradictoire avec les intérêts de la France, de la Grande Bretagne et de la Russie (Balkans). Même les Etats Unis sont en opposition avec l’Allemagne dans leur "pré carré" d’Amérique du Sud.


Le romancier Stefan Zweig, né en 1881, a bien décrit le contexte économique et social de l’époque :


"L’essor avait peut-être été trop rapide. Les Etats, les villes avaient acquis trop vite leur puissance et le sentiment de leur force incite toujours les hommes comme les Etats à en user ou en abuser. La France regorgeait de richesses. Mais elle voulait davantage encore, elle voulait encore une colonie bien qu’elle n’eût pas assez d’hommes, et de loin pour peupler les anciennes. Pour le Maroc, on faillit en venir à la guerre. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexait la Bosnie. La Serbie et la Bulgarie se lançaient contre la Turquie...


La volonté de consolidation intérieure commençait partout, en même temps, comme s’il s’agissait d’une infection bacillaire à se transformer en désir d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, menaient une campagne de haine contre les Allemands qui s’engraissaient de leur côté parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons... Les compagnies de navigation hambourgeoises, avec leurs dividendes formidables, travaillaient contre celles de Southampton, les paysans hongrois contre les Serbes, les grands trusts les uns contre les autres ; la conjoncture les avait tous rendu enragés de gagner toujours plus dans leur concurrence sauvage".


5) Antagonismes et buts de guerre des belligérants


Le rôle des antagonismes entre nations européennes dans le déclenchement de la guerre est évident, antagonismes économico-financiers mais aussi géo-politiques. " Si l’orage surgit tout à coup, en juillet 1914, c’est que... les crises s’y succèdent depuis le début du siècle, de plus en plus violentes et rapprochées : dans les Balkans, les Russes ne veulent pas laisser les Autrichiens accéder à la Méditerranée en débouchant sur Salonique. Allemands et Autrichiens ne veulent pas davantage que les Russes pèsent sur les Détroits en dépeçant l’Empire turc malade. Les Anglais voient d’un mauvais oeil les Allemands prendre pied en Turquie..."

C’est sans doute en pointant les buts de guerre des belligérants que l’on comprend le mieux les antagonismes entre les impérialismes européens en 1914. Rappelons que plusieurs tentatives de médiation ont été faites, en particulier en 1916, et qu’elles ont achoppé sur ces antagonismes.


La France a communiqué ses objectifs à son allié russe : récupération de l’Alsace-Lorraine, annexion de la Sarre allemande ( mines de charbon, sidérurgie) convoitée par les maîtres des forges, création d’un Etat tampon sur la rive gauche du Rhin pour soustraire la Ruhr industrielle au capitalisme allemand. De plus, la France convoite des colonies allemandes et attise depuis longtemps les revendications identitaires des "nationalités" de l’Empire austro-hongrois ; ce dernier choix implique un soutien indéfectible de la France au nationalisme serbe.


L’Allemagne a annexé l’Alsace et la Lorraine en 1871, source d’une guerre à venir contre la France, a bien analysé Marx immédiatement. Elle veut vassaliser la Belgique ; la France et la Grande Bretagne ne peuvent l’accepter. Dans les Balkans, Serbie et Bulgarie sont en guerre en 1913, la première soutenue par la France, la Russie et la Grande Bretagne, la seconde par l’Autriche et l’Allemagne.


La Grande Bretagne pousse à l’éclatement de l’Empire ottoman en soutenant le nationalisme arabe et le sionisme. Pour se protéger, les Turcs s’allient à l’Autriche et à l’Allemagne.


Même sur les océans, l’antagonisme est réel. La Grande Bretagne vit dans le mythe exalté de l’île indomptable protégée par une marine maîtresse du monde. Le développement rapide de la flotte et du commerce allemands l’inquiètent. Aussi, lorsque le président américain Wilson demande à Londres ses buts de guerre, le désarmement de la marine de guerre allemande constitue un objectif primordial.


On pourrait faire le même type de remarque sur l’antagonisme des belligérants en ce qui concerne le Détroit des Dardanelles, le Caucase ou l’or d’Afrique du Sud.


On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels (Anatole France)


Dans sa thèse de doctorat, Félix Kreissler résume bien la question « S’il est vrai que l’empereur allemand, sous l’influence des généraux, des banquiers et des industriels qui voulaient conquérir de nouveaux marchés portent une responsabilité particulièrement grave, s’il est vrai que l’attitude arrogante de l’Autriche-Hongrie dans l’affaire de l’ultimatum à la Serbie a accéléré la déflagration, on ne peut en aucun cas dire que ces puissances centrales supportèrent à elles seules la responsabilité de la guerre... »


6) Le choc des nations et des nationalismes


La création des nations est un phénomène récent en 1914. Il est évidemment le produit du développement des économies nationales abordées ci-dessus et de l’aspiration des peuples à la constitution d’identités politiques dans lesquelles ils puissent améliorer leur sort.


La Russie, l’Autriche Hongrie et l’Etat ottoman sont des empires multiethniques sinon multinationaux avec une classe politique dirigeante présentant encore des aspects féodaux en 1914.


L’Allemagne a mené trois guerres successives avant de créer son empire en 1871. Comme dans les trois pays ci-dessus, le poids politique de l’armée et de l’orgueilleuse noblesse est très important. L’influence de courants nationalistes préfascistes ne doit pas être négligé. Voici par exemple une citation d’Ernst Hasse, président de la Ligue pangermaniste en 1905 : " L’égoisme sain de la race nous commande de planter nos poteaux frontières dans le territoire étranger, comme nous l’avons fait à Metz, plutôt... Ces terres coloniales de l’avenir se composent ... des vastes territoires occupés par les Polonais, les Tchèques, les Magyars, les Slovaques, les Slovènes, les Ladins, les Rhétiens, les Wallons, les Lituaniens, les Estoniens et les Finlandais. Tant que les territoires de ces petits peuples, mal faits pour créer des Etats nationaux, n’auront pas été répartis entre les grands Etats de l’Europe centrale, l’Europe ne pourra jamais avoir, n’aura jamais la paix. Cette répartition coûtera naturellement de dures guerres".


La Serbie, indépendante depuis 1878, a mené ensuite guerre sur guerre pour s’agrandir ; elle va jouer un rôle clef en 1914. L’étude de ce pays est intéressante car on suit très bien les objectifs de la bourgeoisie serbe, dans la constitution d’un marché spécifique, d’un Etat indépendant, d’une vision mythique et mystificatrice de "la" nation historique serbe.


Le royaume d’Italie se fonde en 1861. Une vision mythique et mystificatrice de la nation italienne a-t-elle été développée comme en Serbie ? Bien sûr. Voici par exemple un texte de Mazzini, extrait de République et royauté en Italie :


" L’indépendance, c’est à dire la destruction des obstacles intérieurs et extérieurs qui s’opposent à la constitution de la vie nationale, doit donc s’obtenir non seulement pour le peuple, mais par le peuple. La guerre par tous, la victoire pour tous...

" Créer : créer un peuple ! Il est temps, ô jeunes gens, de comprendre combien est grande, religieuse et sainte l’oeuvre que Dieu vous confie. Elle ne saurait s’accomplir... que par l’exemple vivant donné aux multitudes d’une vertu austère, par les sueurs de l’âme et les sacrifices du sang... par l’audace de la foi, par cet enthousiasme solennel, indomptable, inaltérable qui remplit le coeur de l’homme lorsqu’il ne reconnaît pour maître que Dieu..., pour unique but l’avenir de l’Italie".


La France développe aussi le sentiment national de 1870 à 1914 sur des mythes historiques ( Vercingétorix, Clovis, Jeanne d’Arc...) et des références souvent "spirituelles", xénophobes (pour la droite). Tel est le cas par exemple lors de la célèbre conférence d’Ernest Renan le 11 mars 1882 : "La nation comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale..." Entre cette conception de la nation et la conception allemande fondée sur le sang, il n’y a pas grande différence.


Pour terminer ce rapide tour d’horizon des nations et des nationalismes avant 1914, voici ce qu’écrivait l’historien suédois Harold Hjarne dans le journal Svenska Dagblade le 31 décembre 1899 : " En ces dernières heures du siècle, je voudrais méditer sur l’une des forces qui ont été à la fois les plus créatrices et les plus dissolvantes ... le nationalisme... Certes, les tendances nationales ont aussi servi la culture... Mais ces avantages pèsent moins lourds que les inconvénients qui en ont résulté et qui ont fait du nationalisme le facteur politique dominant. La haine de tout ce qui est étranger... transforme rapidement le sentiment national en un instinct qui échappe au contrôle de la raison... Le nationalisme, en se combinant avec d’autres forces, nous conduit irrésistiblement vers de nouvelles catastrophes.


7) La responsabilité des différents Etats dans le déclenchement de la guerre : exemple de l’Autriche-Hongrie


Dans tout travail historique, il faut éviter une démarche déterministe du type "ça ne pouvait se passer que comme ça". Ainsi, l’étude des responsabilités immédiates dans le déclenchement de la guerre montre le rôle plus important des "Empires" que des puissances capitalistes. Ecrire cela n’invalide pas les analyses précédentes mais les affine ; des pouvoirs politiques "impériaux" comme l’Autriche-Hongrie, la Russie et la Turquie étaient dépassés et menacés par les conséquences du développement capitaliste et par les revendications démocratiques ainsi générées.


Les Etats-Unis, déjà principale puissance capitaliste mondiale, ont essayé en 1914 d’éviter la guerre puis en 1916 de l’arrêter. Des historiens se sont penchés dans le détail sur le courrier et les démarches diplomatiques des heures ayant précédé la guerre ; ils en ont conclu que la Grande Bretagne avait essayé d’éviter l’engrenage guerrier. La preuve la plus évidente en est l’état d’impréparation militaire de ce pays : au début de la guerre, elle n’a de réserves ni en soldats, ni en uniformes, munitions, fusils, artillerie... Ces deux pays ne s’étaient pas préparés à une telle guerre ; c’est là une évidence.


Parmi les grandes puissances, l’Autriche Hongrie, moins impérialiste et plus marquée par l’héritage féodal, porte une lourde responsabilité. Pour des historiens comme Keith Wilson et Samuel Williamson, le gouvernement et l’état-major austro-hongrois "ont voulu la guerre, ont cherché le soutien allemand et ont su l’exploiter... Le comte Berchtold, ministre des affaires étrangères, a été le principal acteur de la crise de juillet 1914, en a fixé le rythme et a empêché toute solution diplomatique". En Autriche Hongrie comme dans tous les pays, la caste noble pèse lourd dans la folie guerrière ; le chef d’état-major Conrad Von Hoetzendorf s’en tient durant cette période critique à un mot d’ordre sans nuance : "la guerre, la guerre, la guerre".


Le 30 juin 1914, le comte Berchtold rencontre l’empereur et Conrad Von Hoetzendorf ; tous trois s’entendent pour utiliser l’assassinat de l’archiduc comme prétexte afin d’"éliminer la Serbie comme puissance politique" et rétablir ainsi la puissance austro-hongroise sur la scène européenne.


La Commission d’enquête autrichienne sur l’attentat de Sarajevo conclut le 13 juillet ne pas pouvoir prouver l’implication du gouvernement serbe. Pourtant le 19, le Conseil impérial envoie un ultimatum inacceptable à la Serbie. La Serbie faisant preuve de bonne volonté, de nouveaux prétextes sont inventés. Le 28 juillet, l’empereur François Joseph déclare la guerre à la Serbie, adressant à Berchtold cette déclaration cornélienne " Si la monarchie doit périr, elle doit au moins périr dignement".


En 1919, le comte Von Werburg, diplomate proche de Berchtold en 1914, livrait cette analyse :" C’est nous qui avons commencé la guerre, pas les Allemands et encore moins l’Entente ( France, Russie, Grande Bretagne) ; cela, je le sais".


Un excellent livre de Léon Schirmann paru en 2003 aux Editions italiques montre que le gouvernement russe a eu globalement la même attitude "va-t-en guerre". Les castes nobles et féodalo-bourgeoises d’Autriche Hongrie, Russie, Turquie... Prusse, France... constatent chaque jour un peu plus que leur monde s’effondre ébranlé par le nouveau pouvoir de l’argent, par les revendications démocratiques, par les luttes sociales, par les minorités culturelles et nationales... La guerre leur paraît l’ultime solution pour éviter l’inéluctable disparition de leur pouvoir. C’est sans doute le vieux Von Moltke qui a le mieux résumé cette exaspération " La guerre et qu’on en finisse".

 

Pour conclure


L’analyse des causes de la guerre touche à trois sujets que j’ai préféré ne pas aborder ici :


- La faiblesse du mouvement ouvrier et socialiste pour conjurer la catastrophe

- le poids des courants nationalistes préfascistes et traditionnalistes dans la presse, l’armée, les corps de l’Etat.

- le rôle social et les ressorts psychologiques du militarisme.


Jacques Serieys

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009