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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 10:16
La question d’Orient et le Vorwärts. Une analyse de 1896 de Rosa Luxemburg à propos de la "Question d'Orient"

La question d’Orient et le Vorwärts

 

Sächsische Arbeiter-Zeitung (Dresde)

N° 273, 25 novembre 1896

Gesammelte Werke, Tome 1/1

Berlin 1970 – P. 69 – 73

Traduction Dominique Villaeys-Poirré, oct. 2016

 

 

J’ai adressé le 14 de ce mois à la rédaction du Vorwärts une réponse à la déclaration du camarade Liebknecht parue dans ce journal le 11. A ce jour, elle n’a pas été publiée, elle n’a pas non plus fait l’objet d’une réponse sous quelle que forme que ce soit de la part de la rédaction. Cela équivaut vraisemblablement à un refus de publication. J’espère que la rédaction de la « Sächsische Arbeiterzeitung » ne me refusera pas la publication de la réponse ci-après, et que je pourrai ainsi défendre ma position concernant la question d’Orient telle que je l’ai présentée dans la « Sächsische Arbeiterzeitung », position qui a été si fortement critiquée par Liebknecht.

 

Selon une étrange logique du destin, l’interpellation du Vorwärts par une assemblée berlinoise à propos de la question arménienne a eu la conséquence suivante : le camarade Liebknecht s’est placé avec mes articles sur ce thème dans la « Sächsische Arbeiterzeitung » en accusateur, a prononcé mon exclusion de la question d’Orient et mon bannissement sur les terres des « atrocités » polonaises. D’une part, mes articles n’apporteraient rien de neuf selon Liebknecht, car « pour n’importe quel béotien du socialisme, il est clair que le soulèvement arménien est lié aux conditions économiques », mais d’autre part ils ne constitueraient rien d’autre qu’une qu'une reproduction grossière des analyses de la presse de Gladstone et de la presse russe, qui aurait pu être réalisée par n’importe quel camarade en Allemagne.

 

En ce qui concerne la relation existant entre les mouvements politiques et nationaux et les causes économiques, je ne doute pas un instant que cela soit clair pour le camarade Liebknecht puisque pour Liebknecht « même ( ?!) les guerres de rapine des tribus africaines les plus arriérées peuvent être expliquées par des causes économiques». Seulement, le facteur économique "à l'oeuvre  à l’arrière-plan" en Turquie prend pour lui une forme orientale étrange, c’est-à-dire que ce n’est pas pour lui un effet du développement économique interne de la Turquie mais du rouble russe. Ainsi lisons-nous littéralement dans une notice de l’édition du Vorwärts du 6 septembre de cette année : « Les oppositions nationales et religieuses, dont on ne voyait auparavant aucune trace, s’exacerbent de plus en plus et les Grecs et les Arméniens qui au cours des siècles étaient parvenus à la possession de presque toutes les richesses et de tous les postes, se retrouvent brusquement en position d’opprimés ! … Et tout ceci depuis que la diplomatie européenne s’est mêlée des affaires turques et que la Turquie est devenue le proie et le jouet des intrigues politiques. ». Dans un autre article, on nous assure que les Arméniens dans leur ensemble et en particulier sont un peuple vile, haï de tous, dans un troisième que les atrocités n’existent que sur le papier et dans un quatrième que Salisbury serait le seul à pouvoir faire régner le calme en Orient etc, etc. Le rouble est en soi sans aucun doute un facteur « économique » ». Mais le Vorwärts, en en faisant un facteur historique fondamental, réduit toute l’histoire moderne en Orient à une simple et gigantesque question de corruption, à un jeu d’intrigues diplomatiques, c’est-à-dire à quelque chose qui ne peut être vu comme « conditions économiques » qu’au sein d’un épais brouillard où tous les chats sont gris.

 

Mais il ne s’agissait en aucun cas de faire une découverte évidente, à savoir qu’il y a quelque chose d’économique dans les fondements du mouvement arménien. Cela ne serait en effet qu’un « lieu commun ». Il s’agissait de fait de reconstruire l’évolution économique de la Turquie à partir des faits connus et qui sont vus habituellement comme des éléments épars et sans relations entre eux de la vie sociale, d’en montrer les ferments internes et l’orientation et d’en tirer les conséquences politiques d’une part et pour les intérêts de la social-démocratie en Orient d’autre part, en bref – non pas d’expliquer l’histoire de la Turquie à l’aune du rouble, mais au contraire d’expliquer le rôle du rouble à partir de l’histoire de la Turquie, non pas d’intégrer de force les événements dans nos analyses sclérosées mais au contraire de mettre en harmonie nos analyses et les événements actuels. En partant de ce point de vue, on devait nécessairement parvenir à la conclusion que le déclin de la Turquie n’est que la conséquence naturelle de sa décomposition économique interne, qui de son côté a été causée par l’économie financière et la modernisation de l’appareil d’Etat, que ce processus que nous ne pouvons arrêter nous est très profitable car il nous donne, avec une Turquie libérée de ses protecteurs chrétiens de même qu’avec des Etats des Balkans libérés du joug turc, une arme puissante contre les convoitises russes en Orient. Il est possible que mes articles comme le pense le camarade Liebknecht n’aient pas apporté de lumière sur ces questions, c’est d’ailleurs sans importance. Ce qui importe c’est que le Vorwärts a fait montre en tous les cas dans ses analyses d’une longue suite de manquements. Toute la faiblesse de sa position nous apparaît de fait résider dans ce que Liebknecht considère comme sa plus grande force : il a étudié la question d’Orient - contrairement à nous - à partir de ses propres conceptions (parmi elles, il compte la fréquentation de Karl Marx et l’école de Londres du génial Urquhart), à savoir celles du temps de la guerre de Crimée. Mais depuis la guerre de Crimée, 40 années entières ont passé et beaucoup de choses ont changé depuis sous les cieux et sur la terre. Depuis, la Russie qui était un pays d’économie naturelle est devenue un pays capitaliste et s’est élevée sur le tas de cendres politiques au rang de maître de l’Europe. La Turquie est passée depuis à l’économie financière. Depuis, il y a eu la guerre de 1877 et le Congrès de Berlin (1878). Depuis, la Roumanie, la Serbie et la Bulgarie, la Bosnie et l’Herzégovine se sont séparées de la Turquie. La décomposition économique qui a conduit à son déclin politique n’est parvenue à son plus haut point qu’après la guerre de Crimée. D’autre part, la diplomatie russe elle aussi n’a pu tirer que de l’expérience de l’indépendance de la Bulgarie, de la Roumanie, de la Serbie et donc dans les années 80, les enseignements politiques, à savoir que l’effritement progressif de la Turquie est dommageable, qu’au contraire son intégrité compte tenu de son affaiblissement interne peut jusqu’à un certain point rendre de grands services. L’état des choses concernant la question orientale a donc connu, aussi bien matériellement que pour les conséquences politiques qui en découlent, un virage à 180° depuis la guerre de Crimée et pris une direction complètement opposée à celle existant auparavant. Les choses s’étant transformées en leur propre antithèse depuis la guerre de Crimée, il était donc nécessaire que les idées de l’époque se transforment en leur contraire elles aussi, par rapport aux événements actuels et dans le même temps aux présupposés d’autrefois.

 

La politique orientale poursuivie autrefois par les socialistes avait pour cible toute entière la Russie. La Russie recherchait inlassablement le déclin de la Turquie, les socialistes se battaient donc pour son intégrité. Au contraire, aujourd’hui, la Russie veut protéger l’intégrité de la Turquie. Comme le Vorwärts persiste dans son ancienne politique et sonne l’alarme pour défendre l’intégrité de la Turquie au moindre frémissement sur la péninsule balkanique, il retombe dans le travers originel suivant :

 

Tout d’abord, les changements sur le front de la Russie semblent tout à fait incompréhensibles si on les analyse à partir des points de vue de la politique socialiste de 1855. C’est pourquoi le Vorwärts croit les voir comme « uun mirage trompeur », et comme il a en tête les anciennes intrigues russes, il recherche obstinément des signes du vieux jeu diplomatique russe dans les évènements d’aujourd’hui qui sont en complète contradiction avec lui.

 

Deuxièmement, l’ensemble de l’évolution de la situation en Turquie qui conduit aux soulèvements et à sa décomposition n’est pour lui rien d’autre qu’un fait désagréable, gênant et est donc tout simplement ignoré. On dénonce les accusations de cruautés comme un mensonge, ceux qui se soulèvent comme un peuple dénué d’intérêt et les révoltes comme une pièce de théâtre.

 

En un mot du fait de son hostilité envers la Turquie, le Vorwärts en est arrivé à la même situation que la diplomatie russe ; en cherchant à s’interposer contre les prétendus projets de la Russie, il devient un défenseur inconscient de ses véritables plans. Et comme les événements réels dérangent ses interprétations, il en déclare tout simplement la réalité comme un effet de l’imagination.

 

Il est possible que si l’on part du point de vue de cette politique, c'est-à-dire du point de vue de la guerre de Crimée, ma conception de la question d’Orient puisse paraître russophile. Mais il me semble tout à fait incontestable que la politique orientale du camarade Liebknecht constitue du point de vue actuel, un service rendu malgré lui au bastion de l’absolutisme européen. Cela me semble incontestable. Faire un lien entre Liebknecht et la politique russophile peut paraître une mauvaise plaisanterie. Mais une telle mauvaise plaisanterie peut devenir l’Histoire avec un grand H, car tout béotien du socialisme sait bien qu’avec le temps "La raison devient folie, le bienfait, tourment".

 

Camarades ! Liebknecht me fait comprendre à la fin qu’en étudiant la question d’Orient, j’aurais d’une certaine façon pénétré dans son domaine réservé et que je ferais mieux de m’occuper des atrocités commises en Pologne. Si personne ne pouvait plus étudier des événements pour lesquels le Camarade Liebknecht s'est forgé en leur temps une opinion, cela constituerait en tous les cas une conséquence fatale, à ce jour inconnue des historiens, de la guerre de Crimée. Mais Liebknecht est le moins bien placé pour imposer "une séparation stricte des domaines où s’exerce la violence", car il a lui-même justement du temps de la guerre de Crimée de manière grave craché dans la soupe de nous autres socialistes polonais, en servant par ses déclarations le nationalisme polonais et en prenant parti dans une question divisant les socialistes polonais, question qu’il ne connaît ni de par ses propres analyses ou ni par d'autres analyses, ni par la presse de Gladstone et par une autre presse.

(Merci de toute proposition d'amélioration de la traduction)

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Bulgarie 1907

Bulgarie 1907

Pour avoir accès aux articles auxquels il est fait référence :

en allemand : http://www.marxists.org/archive/luxemburg/1896/10/10.htm

et qui existent en français sur le site : http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/01/rosa-luxemburg-social-democratie-et.html

Source : Article publié pour la première fois les 8, 9 et 10 octobre 1896 dans le Sächsische Arbeiter-Zeitung, organe de presse des Sociaux-démocrates allemands à Dresde. Cité in : « The Balkan Socialist Tradition – Balkan Socialism and the Balkan Federation, 1871-1915 », in Revolutionary History, vol. 8, n° 3, 2003. Traduction de l’allemand en anglais : © Ian Birchall. Traduction française : © Georges Festa – 01.2011.

Sur le blog :

Ce texte complète les documents de 1893 - 1896 et montre à la fois la hardiesse de Rosa Luxemburg qui ne craint pas de remettre en cause Liebknecht lui-même, et son approche précise du monde capitaliste. Il s'inscrit dans l'ensemble des textes sur le nationalisme et l'analyse des rapports de force en pleine évolution de la fin du XIXème siècle. Il est le témoignage d'une pensée en train de se construire.

Voir les nombreux dossiers et articles sur ce blog, dont :

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/dossier-social-patriotisme-rosa-luxemburg-et-la-question-nationale.html

Le texte a fait l'objet d'une nouvelle traduction au sein du séminaire organisé par des étudiants de Normale supérieure autour de la traduction de textes de Rosa Luxemburg. Ce séminaire est ouvert à tous. Il a lieu de 15 h 45 à 17 h 45 au département de philosophie. Les deux séances à venir seront consacrées à la traduction de ce texte important dans l'élaboration de la pensée de Rosa Luxemburg par rapport à l'impérialisme. Accès au texte allemand : http://adlc.hypotheses.org/zur-orientpolitik-des-vorwarts

c.a.r.l. 02.02.2017

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 21:45
A propos de Cuba et les Etats-Unis, lire "Le prix d'une victoire", article de Rosa Luxemburg sur la guerre hispano-américaine et les débuts de l'impérialisme américain.

LE PRIX D’UNE VICTOIRE – Leipziger Volkszeitung – 19 décembre 1898

 

Les négociations de paix entre l’Espagne et les Etats-Unis ont scellé la victoire de l’Union. L’Union nord-américaine reçoit un territoire de 4OO OOO km2 avec une population de 12 millions d’habitants, dont 7 millions de race jaune et un million de race noire.

 

Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haut : l’argent.

 

Dès après l’explosion du Maine, le caractère inéluctable de la guerre est apparu clairement à chacun dans l’Union et les préparatifs de guerre ont été rapidement entamés. Aussitôt, le Congrès donna, le 8 mars, son accord pour engager un crédit de 50 millions de dollars pour la « défense nationale », mais ce crédit fut rapidement épuisé, en l’espace de quelques semaines. Les Etats-Unis dépensèrent 18 millions de dollars pour l’acquisition d’une flotte de 101 bâtiments. Certains croiseurs comme le « Haward » ou le « Yale » revinrent chacun, pour chaque jour de guerre à  2OOO dollars, et le « Saint-Louis » et le « Saint-Paul » à 25OO dollars. Tout aussi onéreux étaient les canons de la marine, puisque chaque boulet de 13 revenait à 500 dollars et chaque boulet de canon de 8 mm à 134 dollars

 

Les achats nécessaires au renouvellement complet du stock de munitions utilisées par la flotte occasionnèrent une dépense de 65 millions de dollars. La destruction de la flotte espagnole au large de Manille par l’Amiral Dewey a coûté un demi-million de dollars, celle de la flotte de Cevera de même, tandis que les pertes de l’Espagne en bâtiments au large de Santiago devraient se chiffrer aux alentours des 16,5 millions de dollars.

 

De plus, 125 OOO hommes ont été appelés sous les drapeaux dès le début de la guerre entraînant le quintuplement du budget des armées.

 

En tout, les dépenses de l’Union pour son armée et sa flotte durant toute la guerre ont atteint 1 25O OOO dollars par jour, alors qu’elles se montent à 25O OOO en temps de paix..

 

Le crédit de 2O millions de dollars approuvé en mars par le Congrès a donc été très rapidement épuisé et les crédits se sont succédés si bien que la somme allouée se monte au total à 361 788 dollars. Quand il s’est agi de voter ces crédits, le Congrès patriotique, où l’influence discrète du trust de l’industrie sucrière joue un grand rôle, l’a fait avec toujours le plus grand enthousiasme. Mais il fallait bien aussi que ces crédits soient couverts par des liquidités. Et qui allait payer, si ce n’est  la grande masse du peuple des Etats-Unis.

 

Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait en trouver encore 200 millions et le gouvernement des Etats-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

 

La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre. Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche.

 

Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première.

 

Avec l’annexion des Philippines, les Etats-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale. Au principe défensif de la doctrine Monroe succède une politique mondiale offensive, une politique d’annexion de territoires se trouvant sur des continents étrangers. Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, elle est impliquée dans tous les grands problèmes mondiaux et soumise au risque de nouvelles guerres. L’ère du développement interne et de la paix est terminée et une nouvelle page s’ouvre sur laquelle l’histoire pourra inscrire les événements les plus inattendus et les plus étranges.

 

Dès maintenant, l’Union nord-américaine doit procéder à une réorganisation de fond de son armée pour défendre les nouveaux territoires qu’elle a acquis. Jusqu’à présent, elle disposait d’une armée modeste (30 OOO hommes dont 12 OOO pour l’infanterie, 6OOO pour la cavalerie, 4OOO pour l’artillerie, 8OOO fonctionnaires et 6O batteries) et d’une flotte d’importance secondaire (81 bâtiments représentant un tonnage de 230 OOO tonnes, 18 amiraux, 12 OOO matelots et 75O mousses.)

 

Il lui faut à présent procéder à une augmentation énorme de son armée de terre et de sa flotte. A Cuba et à Porto Rico, il lui faudra entretenir au minimum 40 à 50 OOO hommes et au moins autant aux Philippines. En bref, l’Union devra certainement augmenter les effectifs de son armée permanente pour les porter à 15O OOO voire 2OO OOO hommes. Cependant, une telle armée ne pourra pas être constituée sur la base du système actuellement en vigueur aux Etats-Unis. Aussi passera-t-on probablement au système européen du service militaire et de l’armée permanente dans les délais les plus brefs ; ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste.

 

De même la flotte américaine ne pourra pas en rester à ses modestes dimensions actuelles. Les Etats-Unis doivent s’imposer maintenant aussi bien sur l’Océan Atlantique que sur l’Océan Pacifique. Ils se voient donc contraints de rivaliser avec les puissances européennes et surtout avec l’Angleterre et devront donc très bientôt constituer une flotte de tout premier rang. En même temps que la politique mondiale, entrent aussi aux Etats-Unis ses jumeaux inséparables : le militarisme et les intérêts maritimes. L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles.

 

Non seulement l’organisation militaire mais aussi la vie économique et la vie intérieure vont être profondément modifiées par les conséquences de cette guerre. Soit les nouveaux territoires ne seront pas intégrés comme pays membres de l’Union avec les mêmes droits et alors les Etats-Unis qui étaient édifiés sur une base démocratique se transformeront en Etat tyran. Et l’on peut avoir une petite idée de la façon dont cette domination va s’exercer en se rappelant les premières années qui ont suivi la Guerre de Sécession où les Etats du Sud étaient gouvernés par ceux du Nord et soumis à un régime sans scrupule de pilleurs (carpet-badgeur). Il n’est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment les fondements de la démocratie sont progressivement remis en question laissant place à la corruption politique.

 

Soit les territoires seront intégrés à l’Union et au Congrès en tant qu’Etat avec les mêmes droits  que les autres. Mais on peut se demander quelles conséquences cet afflux d’un courant si profondément différent aura sur la vie politique américaine ; seuls les Dieux peuvent répondre à cette question. La question peut aussi être aisément formulée comme le fit Carlile (l’ancien secrétaire au Trésor de Cleveland) dans le magazine Harper : « La question n’est pas de savoir ce que nous ferons des Philippins, mais ce que les Philippins feront de nous ».

 

Dans ce dernier cas surgit une autre question importante. Si les habitants des Philippines, sont considérés comme des citoyens ayant les mêmes droits, leur immigration vers les Etats-Unis ne pourra être interdite du fait même de la Constitution des Etats-Unis  Mais apparaît alors le fantôme menaçant du « péril jaune », la concurrence des Malais des Philippines et des Chinois qui y sont en grand nombre. Pour prévenir ce danger, une voie médiane est proposée : faire des pays annexés un protectorat ou quelque chose de semblable afin de pouvoir traiter au moins ces territoires comme des pays étrangers. Mais il est clair qu’il s’agirait alors d’un compromis et qu’il ne s’agirait que d’une phase de transition, qui se développera ensuite, soit vers une domination pleine et entière, soit vers une pleine et entière égalité des droits.

 

Mais on peut s’attendre encore dès maintenant à d’autres conséquences économiques et politiques suite à cette victoire. Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les Etats-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts. La guerre avec l’Espagne a montré le caractère insupportable du détour forcé que constitue le contournement du continent américain. Aussi l’on s’achemine de plus en plus vers le creusement du Canal du Nicaragua. D’où l’intérêt de l’Union du Nord  pour l’Amérique centrale et le désir d’y prendre pied. En Angleterre, on a compris cela et l’on voit ce qui va se passer avec une résignation forcée. « Il est absurde et de plus très dangereux », écrit le journal anglais l’Economiste, « de vouloir se battre contre les faits, et c’est un fait que si les Etats-Unis veulent établir leur domination sur les côtes de l’Amérique centrale, leur situation géographique leur rendra cette domination possible. » La victoire sur l’Espagne entraîne donc des bouleversements pour l’Union, non seulement pour ce qui concerne sa position par rapport à la politique mondiale mais encore en Amérique même. D’autres effets encore inconnus pour l’instant devraient se faire sentir.

 

Ainsi, l’Union nord-américaine doit-elle faire face à une situation tout à fait nouvelle dans les domaines militaire, politique et économique, suite à sa guerre victorieuse. Et si l’on considère l’avenir, totalement imprévisible pour ce qui concerne l’Union, on est tenté de s’écrier pour résumer le prix de cette victoire : vae victori ! (Malheur aux vainqueurs !).

 

Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des Etats-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques. La révolution ayant lieu dans les conditions politiques exacerbées est le fruit d’une évolution capitaliste progressant doucement durant la première décennie. Les Etats-Unis sont devenus un Etat industriel exportateur.

 

« Nos exportations » déclare Monsieur Gage, le secrétaire d’Etat au Trésor dans son rapport trisannuel, « se sont montées à 246 297 OOO livres sterling et nos importations à seulement 123 210 OOO livres ». Pour la première fois de notre histoire », constate-t-il avec fierté, « nos exportations de produits manufacturés ont dépassé nos importations ». C’est ce rapide essor économique qui a produit l’enthousiasme pour la guerre d’annexion menée contre l’Espagne, de même qu’il a permis de rassembler les fonds pour en assumer le coût. La bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire.

 

« La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

 

Si l’explosion sur le Maine pouvait donc être le fruit d’un hasard, la guerre avec l’Espagne, elle, ne l’était pas. Et la politique mondiale l’est encore moins.

 

Nous, qui avec Goethe trouvons « que toute ce qui existe est digne de disparaître » et qui considérons avec intérêt l’état des choses actuel, nous ne pouvons qu’être satisfaits  du cours des événements.

 

L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but.

 

Mais comme il apparaît comique, face à ces gigantesques bouleversements qui ont lieu dans l’autre hémisphère et qui ont provoqué un ouragan politique impressionnant, le raisonnement de ceux qui, en s’appuyant sur une décennie de statistiques dans le monde, affirment que l’ordre capitaliste est maintenant établi pour un temps indéfini et que cet ordre reposerait sur une base inébranlable. Ils font penser à cette grenouille qui considérant le calme régnant dans son étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

 

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. 1988 - sur le blog 02.04.2014

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 14:13
Extrait de la Critique des critiques de Rosa Luxemburg :" ... il touche le fait dominant de la vie publique actuelle, l'impérialisme"

Documents pour une rencontre : Rosa Luxemburg et le colonialisme, à Lyon le 11 novembre. Pour une compréhension de la "conquête" coloniale comme élément central de l'impérialisme : extrait de la "Critique des critiques" (Antikritik)

Cet ouvrage écrit en 1915, en prison, est une réponse aux critiques social-démocrates adressées à son livre " L'accumulation du capital". On peut considérer donc qu'il représente la forme achevée de ses analyses et en particulier de son analyse de l'impérialisme mais aussi de son expérience puisqu'il est écrit après l'éclatement de la guerre et l'effondrement de la social-démocratie.

" Voici, résumés brièvement, le problème et sa solution tels que je les envisage. Il peut sembler au premier coup d'œil qu'on ait affaire à des élucubrations purement théoriques. Et pourtant l'importance pratique de ce problème est évidente : il touche le fait dominant de la vie publique actuelle, l'impérialisme. Les phénomènes extérieurs typiques de la période impérialiste : la lutte des États capitalistes pour les colonies et les sphères d'influence qui permettent l'investissement du capital européen; le système des emprunts internationaux ; le militarisme, le protectionnisme, la prépondérance du capital bancaire et de l'industrie cartellisée dans la politique mondiale sont aujourd'hui universellement connus. La liaison de ces phénomènes avec la dernière phase de l'évolution capitaliste et leur importance pour l'accumulation du capital sont si évidentes que les partisans et les adversaires de l'impérialisme sont unanimes à les reconnaître. La social-démocratie ne peut cependant se contenter de cette connaissance empirique. Elle doit rechercher avec précision les lois économiques de cet ensemble de phénomènes variés qui constituent l'impérialisme et en mettre à nu les causes profondes.

Car, comme toujours dans un tel cas, seule la compréhension théorique exacte du problème pris à la racine peut donner à notre lutte pratique contre l'impérialisme. cette sûreté de but et cette force indispensables à la politique du prolétariat. Les faits de l'exploitation, du surtravail, du profit étaient connus avant la publication du Capital. Mais ce n'est que par la connaissance exacte des lois de la plus-value et de sa formation, de la loi des salaires et de l'armée industrielle de réserve telles que Marx les a établies dans sa théorie de la valeur que la lutte des classes a pu acquérir dans la pratique la base ferme à partir de laquelle se sont développés le mouvement ouvrier allemand et, à sa suite, le mouvement international jusqu'à la guerre mondiale. Certes la théorie seule ne suffit pas, la meilleure théorie du monde peut s'accompagner d'une pratique tout à fait déficiente : l'effondrement actuel de la social-démocratie allemande le prouve assez. Mais cet effondrement ne s'est pas produit à cause de la théorie de Marx, mais malgré elle, et le mouvement ouvrier ne retrouvera sa vigueur que dans la mesure où il mettra la pratique en accord avec la théorie. Ici comme sur tous les points importants de la lutte des classes notre position n'aura d'assises solides que si elle se fonde sur la théorie de Marx, sur les nombreuses richesses non encore exploitées que recèlent ses œuvres fondamentales. Il est hors de doute que l'explication des racines économiques de l'impérialisme découle des lois de l'accumulation capitaliste, auxquelles elle doit être rattachée ; en effet, d'après toutes les observations empiriques, l'impérialisme dans son ensemble n'est pas autre chose qu'une méthode spécifique de l'accumulation. Mais il est impossible d'admettre cette explication si l'on s'en tient aveuglément à l'hypothèse, évoquée par Marx dans le deuxième livre du Capital, d'une société dominée exclusivement par la production capitaliste et composée uniquement de capitalistes et d'ouvriers. On peut certes diverger quant à une définition plus précise des ressorts économiques internes de l'impérialisme. Mais il y a au moins une chose claire et universellement reconnue : l'impérialisme consiste précisément dans l'expansion du capitalisme vers de nouveaux territoires et dans la lutte économique et politique que se livrent les vieux pays capitalistes pour se disputer ces territoires. Or, dans le deuxième livre du Capital, Marx imaginait le monde entier comme une « nation capitaliste », et supposait que toutes les autres formations économiques et sociales avaient déjà disparu. Comment expliquer alors l'impérialisme dans une telle société, puisqu'il ne disposerait plus d'aucun espace libre ?

C'est ici qu'intervient ma critique. L'hypothèse théorique d'une société composée exclusivement de capitalistes et d'ouvriers est parfaitement justifiée pour faciliter l'étude de certaines questions, par exemple dans le premier livre du Capital, lorsque Marx analyse le capital individuel et ses méthodes d'exploitation à l'usine ; mais elle me semble inutile et gênante lorsqu'il s'agit de l'accumulation du capital social total. L'accumulation, qui est le processus historique réel du développement capitaliste, reste incompréhensible si l'on fait abstraction de toutes les conditions de cette réalité historique. Depuis son origine jusqu'à nos jours, l'accumulation du capital comme processus historique se fraie une voie à travers un milieu de formations précapitalistes diverses, au prix d'une lutte politique constante et grâce à des échanges économiques continus avec ces formations. Comment explique-t-on ce processus et ses lois dynamiques internes à partir d'une fiction théorique abstraite qui ne tient pas compte de ce milieu, de cette lutte et de ces échanges ? Il me semble nécessaire et conforme à l'esprit de la doctrine de Marx d'abandonner à présent cette hypothèse, qui a prouvé son utilité dans le premier volume du Capital, nous étudierons désormais l'accumulation comme processus total à partir de la base concrète de l'échange entre le capital et son milieu historique. Si l'on adopte cette méthode, les théories fondamentales de Marx nous fourniront l'explication de ce processus, qui s'accorde parfaitement alors avec toutes les autres parties de son œuvre économique."

 

1881, Il y a 135 ans, le Code de L'indigénat étendu en 1887 à toutes les colonies. Source : Alger républicain.

1881, Il y a 135 ans, le Code de L'indigénat étendu en 1887 à toutes les colonies. Source : Alger républicain.

Les "élucubration théoriques" concernent son analyse de l'état du capitalisme à savoir les relations entre pays capitalistes et non capitalistes. Voici pour la compréhension le passage qui précède :

En réalité dans tous les pays capitalistes, et même dans ceux où la grande industrie est très développée, il existe, à côté des entreprises capitalistes, de nombreuses entreprises industrielles et agricoles de caractère artisanal et paysan, où règne une économie marchande simple. A côté des vieux pays capitalistes il existe, même en Europe, des pays où la production paysanne et artisanale domine encore aujourd'hui de loin l'économie, par exemple la Russie, les pays balkaniques, la Scandinavie, l'Espagne. Enfin, à côté de l'Europe capitaliste et de l'Amérique du Nord, il existe d'immenses continents où la production capitaliste ne s'est installée qu'en certains points peu nombreux et isolés, tandis que par ailleurs les territoires de ces continents présentent toutes les structures économiques possibles, depuis le communisme primitif jusqu'à la société féodale, paysanne et artisanale. Non seulement toutes ces formes de sociétés et de production subsistent et ont subsisté à côté du capitalisme sur le mode d'une tranquille coexistence, mais, depuis le début de l'ère capitaliste, on a vu se développer entre elles et le capital européen des relations d'échange très intenses d'un ordre particulier. Le capitalisme comme production massive est nécessairement dépendant d'acheteurs issus des couches paysannes et artisanales dans les vieux pays industriels ainsi que de consommateurs de pays arriérés ; de son côté il ne peut techniquement se passer des produits de ces pays et de ces couches non capitalistes - qu'il s'agisse de moyens de production ou de moyens de subsistance. C'est ainsi que s'est développé dès le début, entre la production capitaliste et le milieu non capitaliste qui l'entoure, un ensemble de rapports grâce auxquels le capital a pu à la fois réaliser sa propre plus-value en argent pour poursuivre la capitalisation, se procurer toutes les marchandises nécessaires à l'extension de sa propre production, et enfin, en détruisant les formes de production non capitalistes, s'assurer un apport constant de forces de travail qu'il transforme en prolétaires.

Voilà, dans sa sécheresse, le contenu économique de ces relations.

Dans leur forme concrète, elles offrent toute la variété du drame historique du développement du capitalisme sur la scène mondiale.

L'échange du capital avec son milieu non capitaliste se heurte en effet d'abord aux barrières de l'économie naturelle, à la sécurité et à la stabilité des rapports sociaux, aux besoins limités de l'économie paysanne patriarcale ainsi que de l'artisanat. Ici le capital a recours aux « moyens héroïques », autrement dit à la violence politique. En Europe, son premier geste fut l'abolition par la révolution de l'économie naturelle féodale. Dans les pays d'outre-mer, le capital marqua son entrée sur la scène mondiale en soumettant et en détruisant les communes traditionnelles ; depuis lors ces actes accompagnent constamment l'accumulation. C'est en ruinant l'économie naturelle paysanne et patriarcale de ces pays que le capital européen ouvre la voie à l'échange et à la production de marchandises ; c'est ainsi qu'il transforme les habitants en acheteurs de marchandises capitalistes et qu'il accélère en même temps sa propre accumulation, en pillant directement les trésors et les richesses naturelles entassées par les peuples soumis. A ces méthodes s'ajoutent depuis le début du XIX° siècle, l'exportation hors d'Europe du capital accumulé et l'investissement dans les pays non capitalistes d'outre-mer; le capital trouve là, sur les ruines de la production indigène, de nouveaux acheteurs pour ses marchandises et de ce fait même un nouveau champ d'accumulation. Ainsi le capitalisme ne cesse de croître grâce à ses relations avec les couches sociales et les pays non capitalistes, poursuivant l'accumulation à leurs dépens mais en même temps les décomposant et les refoulant pour s'implanter à leur place. Mais à mesure qu'augmente le nombre des pays capitalistes participant à la chasse aux territoires d'accumulation et à mesure que se rétrécissent les territoires encore disponibles pour l'expansion capitaliste la lutte du capital pour ses territoires d'accumulation devient de plus en plus acharnée et ses campagnes engendrent à travers le monde une série de catastrophes économiques et politiques : crises mondiales, guerres, révolutions.

Par ce processus, le capital prépare doublement son propre effondrement : d'une part en s'étendant aux dépens des formes de production non capitalistes, il fait avancer le moment où l'humanité tout entière ne se composera plus effectivement que de capitalistes et de prolétaires et où l'expansion ultérieure, donc l'accumulation. deviendront impossibles. D'autre part, à mesure qu'il avance, il exaspère les antagonismes de classe et l'anarchie économique et politique internationale à tel point qu'il provoquera contre sa domination la rébellion du prolétariat international bien avant que l'évolution économique ait abouti à sa dernière conséquence : la domination absolue et exclusive de la production capitaliste dans le monde.

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26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 09:02
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Les Etats-Unis, depuis le XIXème siècle ont des vues sur Cuba. La guerre hispano-américaine de 1898 en est un parfait exemple. Rosa Luxemburg a analysé ce moment essentiel dans l'histoire des Etats-Unis et de Cuba. Nous avons traduit cet article en 1988 et l'avons publié pour la première fois sur le blog en avril 2014. Dominique Villaeys-Poirré

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Remarquable article, ce texte de Rosa Luxemburg écrit au tout début de son action au sein de la social-démocratie allemande, et au moment même de la signature du traité de Paris, analyse le basculement des Etats-Unis dans la politique impérialiste et les conséquences de sa victoire sur l'Espagne. On y trouve aussi bien des informations précieuses sur le financement de cette guerre, qu'une réflexion sur les conséquences incalculables et incalculées de cette politique à l'intérieur du pays comme sur le plan mondial.

 

LE PRIX D’UNE VICTOIRE – Leipziger Volkszeitung – 19 décembre 1898

Traduction Dominique Villaeys-Poirré

 

 

Les négociations de paix entre l’Espagne et les Etats-Unis ont scellé la victoire de l’Union. L’Union nord-américaine reçoit un territoire de 4OO OOO km2 avec une population de 12 millions d’habitants, dont 7 millions de race jaune et un million de race noire.

 

Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haut : l’argent.

 

Dès après l’explosion du Maine, le caractère inéluctable de la guerre est apparu clairement à chacun dans l’Union et les préparatifs de guerre ont été rapidement entamés. Aussitôt, le Congrès donna, le 8 mars, son accord pour engager un crédit de 50 millions de dollars pour la « défense nationale », mais ce crédit fut rapidement épuisé, en l’espace de quelques semaines. Les Etats-Unis dépensèrent 18 millions de dollars pour l’acquisition d’une flotte de 101 bâtiments. Certains croiseurs comme le « Haward » ou le « Yale » revinrent chacun, pour chaque jour de guerre à  2OOO dollars, et le « Saint-Louis » et le « Saint-Paul » à 25OO dollars. Tout aussi onéreux étaient les canons de la marine, puisque chaque boulet de 13 revenait à 500 dollars et chaque boulet de canon de 8 mm à 134 dollars

 

Les achats nécessaires au renouvellement complet du stock de munitions utilisées par la flotte occasionnèrent une dépense de 65 millions de dollars. La destruction de la flotte espagnole au large de Manille par l’Amiral Dewey a coûté un demi-million de dollars, celle de la flotte de Cevera de même, tandis que les pertes de l’Espagne en bâtiments au large de Santiago devraient se chiffrer aux alentours des 16,5 millions de dollars.

 

De plus, 125 OOO hommes ont été appelés sous les drapeaux dès le début de la guerre entraînant le quintuplement du budget des armées.

 

En tout, les dépenses de l’Union pour son armée et sa flotte durant toute la guerre ont atteint 1 25O OOO dollars par jour, alors qu’elles se montent à 25O OOO en temps de paix..

 

Le crédit de 2O millions de dollars approuvé en mars par le Congrès a donc été très rapidement épuisé et les crédits se sont succédés si bien que la somme allouée se monte au total à 361 788 dollars. Quand il s’est agi de voter ces crédits, le Congrès patriotique, où l’influence discrète du trust de l’industrie sucrière joue un grand rôle, l’a fait avec toujours le plus grand enthousiasme. Mais il fallait bien aussi que ces crédits soient couverts par des liquidités. Et qui allait payer, si ce n’est  la grande masse du peuple des Etats-Unis.

 

Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait en trouver encore 200 millions et le gouvernement des Etats-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

 

La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre. Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche.

 

Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première.

 

Avec l’annexion des Philippines, les Etats-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale. Au principe défensif de la doctrine Monroe succède une politique mondiale offensive, une politique d’annexion de territoires se trouvant sur des continents étrangers. Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, elle est impliquée dans tous les grands problèmes mondiaux et soumise au risque de nouvelles guerres. L’ère du développement interne et de la paix est terminée et une nouvelle page s’ouvre sur laquelle l’histoire pourra inscrire les événements les plus inattendus et les plus étranges.

 

Dès maintenant, l’Union nord-américaine doit procéder à une réorganisation de fond de son armée pour défendre les nouveaux territoires qu’elle a acquis. Jusqu’à présent, elle disposait d’une armée modeste (30 OOO hommes dont 12 OOO pour l’infanterie, 6OOO pour la cavalerie, 4OOO pour l’artillerie, 8OOO fonctionnaires et 6O batteries) et d’une flotte d’importance secondaire (81 bâtiments représentant un tonnage de 230 OOO tonnes, 18 amiraux, 12 OOO matelots et 75O mousses.)

 

Il lui faut à présent procéder à une augmentation énorme de son armée de terre et de sa flotte. A Cuba et à Porto Rico, il lui faudra entretenir au minimum 40 à 50 OOO hommes et au moins autant aux Philippines. En bref, l’Union devra certainement augmenter les effectifs de son armée permanente pour les porter à 15O OOO voire 2OO OOO hommes. Cependant, une telle armée ne pourra pas être constituée sur la base du système actuellement en vigueur aux Etats-Unis. Aussi passera-t-on probablement au système européen du service militaire et de l’armée permanente dans les délais les plus brefs ; ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste.

 

De même la flotte américaine ne pourra pas en rester à ses modestes dimensions actuelles. Les Etats-Unis doivent s’imposer maintenant aussi bien sur l’Océan Atlantique que sur l’Océan Pacifique. Ils se voient donc contraints de rivaliser avec les puissances européennes et surtout avec l’Angleterre et devront donc très bientôt constituer une flotte de tout premier rang. En même temps que la politique mondiale, entrent aussi aux Etats-Unis ses jumeaux inséparables : le militarisme et les intérêts maritimes. L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles.

 

Non seulement l’organisation militaire mais aussi la vie économique et la vie intérieure vont être profondément modifiées par les conséquences de cette guerre. Soit les nouveaux territoires ne seront pas intégrés comme pays membres de l’Union avec les mêmes droits et alors les Etats-Unis qui étaient édifiés sur une base démocratique se transformeront en Etat tyran. Et l’on peut avoir une petite idée de la façon dont cette domination va s’exercer en se rappelant les premières années qui ont suivi la Guerre de Sécession où les Etats du Sud étaient gouvernés par ceux du Nord et soumis à un régime sans scrupule de pilleurs (carpet-badgeur). Il n’est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment les fondements de la démocratie sont progressivement remis en question laissant place à la corruption politique.

 

Soit les territoires seront intégrés à l’Union et au Congrès en tant qu’Etat avec les mêmes droits  que les autres. Mais on peut se demander quelles conséquences cet afflux d’un courant si profondément différent aura sur la vie politique américaine ; seuls les Dieux peuvent répondre à cette question. La question peut aussi être aisément formulée comme le fit Carlile (l’ancien secrétaire au Trésor de Cleveland) dans le magazine Harper : « La question n’est pas de savoir ce que nous ferons des Philippins, mais ce que les Philippins feront de nous ».

 

Dans ce dernier cas surgit une autre question importante. Si les habitants des Philippines, sont considérés comme des citoyens ayant les mêmes droits, leur immigration vers les Etats-Unis ne pourra être interdite du fait même de la Constitution des Etats-Unis  Mais apparaît alors le fantôme menaçant du « péril jaune », la concurrence des Malais des Philippines et des Chinois qui y sont en grand nombre. Pour prévenir ce danger, une voie médiane est proposée : faire des pays annexés un protectorat ou quelque chose de semblable afin de pouvoir traiter au moins ces territoires comme des pays étrangers. Mais il est clair qu’il s’agirait alors d’un compromis et qu’il ne s’agirait que d’une phase de transition, qui se développera ensuite, soit vers une domination pleine et entière, soit vers une pleine et entière égalité des droits.

 

Mais on peut s’attendre encore dès maintenant à d’autres conséquences économiques et politiques suite à cette victoire. Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les Etats-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts. La guerre avec l’Espagne a montré le caractère insupportable du détour forcé que constitue le contournement du continent américain. Aussi l’on s’achemine de plus en plus vers le creusement du Canal du Nicaragua. D’où l’intérêt de l’Union du Nord  pour l’Amérique centrale et le désir d’y prendre pied. En Angleterre, on a compris cela et l’on voit ce qui va se passer avec une résignation forcée. « Il est absurde et de plus très dangereux », écrit le journal anglais l’Economiste, « de vouloir se battre contre les faits, et c’est un fait que si les Etats-Unis veulent établir leur domination sur les côtes de l’Amérique centrale, leur situation géographique leur rendra cette domination possible. » La victoire sur l’Espagne entraîne donc des bouleversements pour l’Union, non seulement pour ce qui concerne sa position par rapport à la politique mondiale mais encore en Amérique même. D’autres effets encore inconnus pour l’instant devraient se faire sentir.

 

Ainsi, l’Union nord-américaine doit-elle faire face à une situation tout à fait nouvelle dans les domaines militaire, politique et économique, suite à sa guerre victorieuse. Et si l’on considère l’avenir, totalement imprévisible pour ce qui concerne l’Union, on est tenté de s’écrier pour résumer le prix de cette victoire : vae victori ! (Malheur aux vainqueurs !).

 

Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des Etats-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques. La révolution ayant lieu dans les conditions politiques exacerbées est le fruit d’une évolution capitaliste progressant doucement durant la première décennie. Les Etats-Unis sont devenus un Etat industriel exportateur.

 

« Nos exportations » déclare Monsieur Gage, le secrétaire d’Etat au Trésor dans son rapport trisannuel, « se sont montées à 246 297 OOO livres sterling et nos importations à seulement 123 210 OOO livres ». Pour la première fois de notre histoire », constate-t-il avec fierté, « nos exportations de produits manufacturés ont dépassé nos importations ». C’est ce rapide essor économique qui a produit l’enthousiasme pour la guerre d’annexion menée contre l’Espagne, de même qu’il a permis de rassembler les fonds pour en assumer le coût. La bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire.

 

« La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

 

Si l’explosion sur le Maine pouvait donc être le fruit d’un hasard, la guerre avec l’Espagne, elle, ne l’était pas. Et la politique mondiale l’est encore moins.

 

Nous, qui avec Goethe trouvons « que toute ce qui existe est digne de disparaître » et qui considérons avec intérêt l’état des choses actuel, nous ne pouvons qu’être satisfaits  du cours des événements.

 

L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but.

 

Mais comme il apparaît comique, face à ces gigantesques bouleversements qui ont lieu dans l’autre hémisphère et qui ont provoqué un ouragan politique impressionnant, le raisonnement de ceux qui, en s’appuyant sur une décennie de statistiques dans le monde, affirment que l’ordre capitaliste est maintenant établi pour un temps indéfini et que cet ordre reposerait sur une base inébranlable. Ils font penser à cette grenouille qui considérant le calme régnant dans son étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

 

traduction Dominique Villaeys-Poirré. 1988 - sur le blog 02.04.2014

 

Lire sur le blog le texte du Traité de Paris :

 

Le 10 décembre 1898, les Etats-Unis et l'Espagne ont signé le traité de Paris qui scelle la "victoire" des Etats-Unis et entraîne l'annexion de Cuba, Porto Rico et des Philippines. Lire le texte du Traité:

 

Lire : Le texte du Traité de Paris mettant fin à la guerre hispano-américaine. En contre-point à l'article de Rosa Luxemburg: Le prix d'une victoire. .

Contexte de l'écriture de cet article

 

Rosa Luxemburg est arrivée en Allemagne en mai avec la volonté de s'inscrire dans la politique du parti social-démocrate allemand, une stratégie bien définie dans une lettre qu'elle écrit à Leo Jogiches. Si la question de la Pologne était alors centrale, en six mois, c'est en fait sur le terrain politique général qu'elle agit et prend rapidement une existence forte.

 

Directrice de la Sächsiche Arbeiterzeitung pendant quelques mois, (Parvus, rédacteur en chef du journal avait dû abandonner ses fonctions, expulsé par les autorités allemandes. Contactée, elle avait accepté de lui succéder), elle écrit parallèlement une série d'articles "Panorama économique et social", signé du pseudonyme ego où elle aborde les bouleversements économiques et sociaux qui se produisent sur le marché mondial.

 

Les conditions d'écriture de ces articles sont décrites dans sa correspondance. A la bibliothèque, elle lit les journaux et armée des moyens d'une analyse de classe, elle choisit ses thèmes et les soumet à une grille d'analyse rigoureuse, qui fait de ces articles de circonstances, écrit en toute rapidité, les premiers articles anti-impérialistes d'une longue série d'articles et de textes. Le terme employé est alors encore Weltpolitik, politique mondiale. Mais c'est en fait une première approche de ce processus d'accumulation du capital qu'elle s'attachera à étudier toute sa vie et qui d'une politique nationale, est en train de passer à une phase internationale pour s'acheminer vers ce que l'on appelle maintenant la mondialisation.

 

C'est dans ce cadre qu'il faut lire l'article qu'elle consacre à la guerre hispano-américaine écrit  pour un autre grand journal la " Leipziger Volkszeitung".

 

A consulter sur le blog :   Une chronique nommée ego - Premiers pas vers une pensée de l'impérialisme

 

Quelques éléments d'analyse de cet article :

 

LE COÛT FINANCIER

 

L'écriture de Rosa Luxemburg montre dès cette époque ce caractère incisif qui interpelle le lecteur, qui ressent derrière l'humour grinçant, jamais gratuit, derrière la formule frappante, la réalité d'une analyse couplée à une sensibilité jamais démentie. La formule qui ouvre cet article en est le témoignage. « Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haute : l'argent »

 

Le premier point qu'elle aborde est le coût financier de cette guerre. Elle utilise les chiffres pour montrer ce que l'on tait souvent en s'abritant derrière de grandes phrases idéologiques, l'argent mis en jeu et l'origine des fonds: vote de crédits militaires, coût des armes, rôle des trusts de l'industrie sucrière, augmentation des impôts indirects, emprunt et ... particulièrement frappant l'appel aux fonds des gens modestes, "le petit gibier", que l'on attrape avec une campagne publicitaire sans précédent. On s'approche à grands pas du XXème siècle, siècle de la communication toute puissante. 

- "Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait trouver encore 200 millions et le gouvernement des Etats-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

- La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre."


Le coût d'une guerre, c'est d'abord la population qui la paye en argent, avant de la payer massivement de sa vie : "Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche."

 

L'ENTREE DES ETATS-UNIS DANS LE CIRQUE IMPERIALISTE

 

Aujourd'hui, toutes les analyses considèrent la guerre hispano-américaine comme l'entrée des Etats-Unis dans le cercle des Etats impérialistes. Rosa Luxemburg dans cet article écrit à chaud et sans le recul de l'histoire ne dit pas autre chose. Une petite métaphore pour lancer l'analyse et nous mettre l'eau à la bouche : "Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première." Et elle en vient tout de suite au point essentiel: "Avec l’annexion des Philippines, les Etats-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale" Ce qui signifie pour elle :

- L'abandon de la doctrine Monroe, l'entrée dans une logique d'annexion, la nécessité pour les Etats-Unis de défendre leurs intérêts sur tous les continents, de jouer leur avenir aussi bien sur mer que sur terre: « L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles. »,

- Leur implication dans tous les problèmes mondiaux avec les risques de guerre que cela entraîne: " Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne..."

- L'entrée sur la scène politique intérieure des "deux jumeaux inséparables: le militarisme et les intérêts maritimes".

- Et une transformation radicale de leur armée pour se rapprocher du système européen de l'armée de métier et de la conscription : "ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste." 

 

LES CONSEQUENCES SUR LA POLITIQUE INTERIEURE ET LA DEMOCRATIE

 

La suite de l'article est à la fois d'un grand enseignement sur les conséquences du colonialisme et d'une grande prescience sur ce que vivra ensuite le peuple philippin. Rosa Luxemburg s'interroge sur le statut des territoires annexés et en montre les conséquences : que ce soit le protectorat (forme pour laquelle elle établit une comparaison avec les années qui ont suivi la fin de la guerre de Sécession): "Il n'est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment cela entraîne une remise en question progressive des fondements de la démocratie  laissant la place à la corruption politique. » ou que ce soit l'intégration ou une voie médiane dont elle souligne le caractère nécessairement transitoire.

 

LE CANAL DU NICARAGUA

 

Cette victoire annonce la  politique des Etats-Unis par rapport à l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud: (Le percement du canal :"Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les Etats-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts.") et toutes les tentatives ultérieures de domination du continent.

 

LE SIGNE D'UNE EVOLUTION ECONOMIQUE MONDIALE

 

Rosa Luxemburg termine son analyse en montrant le lien entre l'évolution économique mondiale, et des Etats-Unis dans ce contexte, et la guerre : «Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des Etats-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques.» C'est parce que les Etats-Unis sont devenus pour la première fois en cette fin de siècle un pays exportateur, c'est-à-dire qu'ils s'inscrivent dans la concurrence mondiale acharnée que se livrent les principaux pays sur le marché mondial :

- Qu'ils ont besoin de s'étendre,

- Que "la bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire" , et de ses intérêts,

- Qu'ils ressentent le besoin d'une politique étrangère forte. Elle reprend pour montrer cela une citation : « La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

La guerre hispano-américaine s'inscrit bien pour elle dans la logique de cette politique mondiale qu'elle voit se développer devant ses yeux.

 

CONSEQUENCES POUR LE MOUVEMENT OUVRIER

 

Elle termine, comme pour la plupart de ces articles, par ce que cela peut signifier pour le prolétariat. Tout d'abord, en s'enthousiasmant sur le dynamisme de l'histoire et en incitant le mouvement ouvrier à en tirer parti: « L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but ». Cet optimisme qu'elle montrera toujours est-il forcé ou convaincu?

Et en remettant en cause les analyses étroites du courant réformiste au sein du parti :« ... cette grenouille qui considérant le calme régnant dans étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

 

Cet article présente donc une analyse très complète d'un événement majeur de la fin du XIXème siècle et qui constitue l'un des premiers pas dans la marche vers la guerre qui aboutira au conflit mondial en 1914. N'est-il pas juste, à sa lecture, de le considérer comme essentiel dans une approche de la pensée de Rosa Luxemburg contre la guerre?

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 13:57
1er numéro de la revue

1er numéro de la revue

L'article est paru dans la Neue Zeit, 14ème année, 1895/1896, Tome 2, P 459 à 470. Après cette introduction, comme l'annonce Rosa Luxemburg, son article comprendra deux parties, la première consacrée à la résolution au Congrès de Londres, la deuxième sur la situation sociale en Pologne russe.

Le social-patriotisme en Pologne

Texte allemand : dans Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Editions 1982, P  37 à 51

Traduction et mise en ligne :

Dominique Villaeys-Poirré – février 2016

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

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La position que S. Haecker (Cracovie) et ses camarades ont prise dans l’article sur le « socialisme en Pologne », dans le N° 37 de la « Neue Zeit » par rapport au social-patriotisme, n’est, selon nous, en aucun cas de nature à clarifier cette question. Selon les déclarations de Haecker, il convient de ne pas laisser de place dans le programme des socialistes polonais, à l’indépendance de la Pologne, mais elle doit être prise en compte comme « postulat » dans l’agitation politique. Il est clair cependant que peu importe que l’on nomme cette revendication discutable « programme » ou « postulat », la chose demeure inchangée. Les tendances social-patriotiques conduisent au nationalisme petit-bourgeois, non pas parce qu’elles sont inscrites dans le programme, mais parce qu’elles sont utilisées dans les campagnes d’agitation. Un simple changement de nom ne dispense ni de la nécessité de donner une justification à la revendication social-patriotique, ni des conséquences négatives de la reprise de cette revendication dans les campagnes d’agitation.

 

Häcker se révèle encore moins en mesure de dire quelque chose de satisfaisant sur la faisabilité d’un tel postulat. Quand il affirme que lui et ses camarades « ne prétendent pas  a priori » être en mesure « de réaliser l’indépendance de la Pologne avant le grand chambardement », cela ne signifie pas pour autant qu’il apporte une solution à la question mais c’est une vaine tentative pour l’esquiver. Car la restauration de la Pologne comme un Etat de classe seulement « après le grand  chambardement », est un non sens et la libération de la Pologne après celui-ci va de soi et ne peut donc constituer un postulat « particulier » dans les campagnes d’agitation aujourd’hui. Mais ce qui est le plus important à dire, c’est qu’ en fait, personne parmi les sociaux-patriotes, en posant cette revendication, ne pense à autre chose qu’à l’établissement d’un Etat de classe polonais. L’Association des Socialistes Polonais à l’Etranger de même que les innombrables éléments sociaux-patriotes de la Pologne sous domination russe, avec lesquels les socialistes de Galicie se déclarent solidaires, tous rejettent même, sans discussion, la revendication pour une constitution en Russie et considèrent comme leur objectif immédiat la création d’une république polonaise, où l’on jouira d’un salaire minimum, de la liberté de grève etc. (voir le bulletin officiel, Londres, N°1). De même pour autant que les socialistes de Galicie, dans leur campagne, posent cette revendication  et cherchent à la justifier, ce qu’ils ont toujours eu en tête, c’est un Etat polonais bourgeois. La Pologne à laquelle ils aspirent est donc un Etat de classe à ériger « avant » le grand chambardement et la question de savoir comment le prolétariat l’érigera reste, comme auparavant, ouverte.

 

Enfin, Haecker explique l’action commune des trois partis polonais comme lors du 1er mai, par des considérations pécuniaires et autres raisons secondaires ; mais cela n’empêche en rien qu’une telle action dans les moments les plus importants de la vie du parti est de fait l’expression d’une volonté d’action politique commune sans que le fondement d’une telle action, du fait des conditions diverses dans lesquelles agissent les socialistes polonais, aient été et aient pu être montrées par Haecker.

 

De même, Häcker ne sait opposer à nos considérations sur les conditions nécessaires des aspirations sociales-patriotiques au sein du mouvement, rien d’autre que la politique actuelle des partis polonais, qui cependant, comme nous le soulignons expressément « ne peut être prise en compte » parce qu’elle est « à mettre au crédit manifestement du programme commun avec les camarades allemands et autrichiens et en aucun cas comme la mise en œuvre pratique de la revendication d’indépendance de la Pologne ». Mais nos indications au contraire concernant la nouvelle contradiction récente entre le social-patriotisme et le combat social-démocrate, et sur l’inanité théorique du premier  reste sans aucune réponse

 

Nous pensons de ce fait pouvoir penser que la réponse de Haecker montre mieux que tout l'impossibilité de défendre le point de vue social-patriote et nous nous voyons de ce fait dispensés de la nécessité d'aller plus avant dans les questions pratiques du mouvement en Galicie. Nous voulons donc simplement, en lien avec l'article de Haecker, étudier deux points ayant une importance générale et de principe : la résolution au Congrès de Londres, que Haecker défend comme étant celle du Parti de Galicie, et les conditions sociales règnant en Pologne russe, pour laquelle il a avancé des théories tout à fait aventureuses, mais qui sont de fait décisives concernant l'appréciation de la question polonaise.

Rosa Luxemburg. Le social-patriotisme en Pologne, Die neue Zeit, juillet 1896. Introduction.

A noter :

 

. La publication de l’article de Samuel Haecker est prévue sur le site mlwerke :

Der Sozialismus in Polen. S. Häcker. Die Neue Zeit, 14. Jahrgang 1896, 1. Halbband, S. 324 bis 332. http://www.mlwerke.de/NeueZeit/nz14/nz14_324.htm

 

. Lire Finis Poloniæ? Von Karl Kautsky, disponible sur le net.
 
. Lire sur ce blog : Rosa Luxemburg et la question polonaise au Congrès de Londre : ici
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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 19:20

A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise

article paru dans Vorwärts, N° 72, du 25 juillet 1896

Rosa Luxemburg. A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise, 25 juillet 1896. 1ère partie (inédit en français)

Texte allemand : dans Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Editions 1981, P  52 à 56

Traduction et mise en ligne :

Dominique Villaeys-Poirré – Janvier 2016

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

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I.

 

Sous ce titre un « très honorable camarade polonais » (c’est ainsi qu’il nous faut le nommer  avec le « Vorwärts », car il reste anonyme), répond dans les suppléments aux numéros 15, 16 et 17, à notre article paru dans les  numéros 32 et 33 de la « Neue Zeit ».

 

Il est arrivé un malheur à notre très honorable camarade, il a confondu le processus d’évolution sociale et les intérêts de la bourgeoisie et, du fait de la fatale confusion qu'il a commise, il nous lance à la tête les plus effroyables fables. Parce que nous, en Pologne, nous voulons voir le programme politique du prolétariat être en accord avec le processus du développement économique de la bourgeoisie, on nous accuse de soutenir la politique coloniale ! De soutenir la politique douanière ! Un pas de plus et le très honorable camarade serait en mesure de nous démontrer que, pour mettre en accord nos aspirations et les intérêts de la bourgeoisie, nous allions devoir nous battre pour la suppression du suffrage universel, du droit d’association, voire pour que « la poudre parle et que le sabre sorte du fourreau » !

 

Le très honorable camarade semble n’avoir jamais, au grand jamais, entendu dire que l’orientation générale du développement capitaliste dans un pays et les intérêts propres de la bourgeoisie non seulement ne sont pas identiques, mais qu’il existe entre eux deux une contradiction fondamentale – l’une des principales contradictions de l’ordre capitaliste –. Le prolétariat – lui-même produit de l’évolution capitaliste – prend et doit prendre en compte l’évolution générale propre à chaque pays et combat dans le même temps les intérêts partiels de la bourgeoisie. L’orientation générale qui caractérise l’évolution  du capitalisme polonais est sa dépendance toujours plus étroite de la Russie. Si le très honorable camarade, avec ses amis, entend « se gausser »  de cette orientation générale  - comme il le déclare résolument -, alors nous éprouvons la plus grande des inquiétudes quant au fait de voir les faits en Pologne se gausser de lui et de son programme de restauration de la Pologne, tout comme les événements en Russie commencent à se gausser ouvertement des fondements de ce programme.

 

Le très honorable camarade ne semble pas avoir la moindre idée de l’existence d’une orientation de l’évolution sociale, unique, propre à chaque pays. Au contraire, il voit l’Histoire comme une vendeuse empressée qui recherche, pour chacun, selon ses goûts et ses désirs, l’objet souhaité au milieu de toutes les bonnes choses offertes, les socialistes pouvant choisir en magasin le meilleur de tout ce qui est proposé puisqu’ils viendraient dans le magasin munis du mandat du futur maître du monde. La tâche du parti socialiste en est c’est sûr très simplifiée. Il suffit avant toute chose de s’asseoir et d'imaginer toutes les formes et combinaisons politiques possibles pour un prolétariat donné. On les examine alors et on les compare avec le plus grand soin, on choisit – si l’on est un véritable ami de la classe ouvrière – le meilleur, sans se préoccuper des limites historiques existantes de l'Etat donné  – et le tour est joué. C’est après une telle réflexion intellectuelle que le très honorable camarade et ses amis sont parvenus à la conclusion qu’une République polonaise serait plus favorable au prolétariat qu’une constitution russe. La certitude concernant la forme républicaine de la Pologne indépendante leur vient du fait littéraire indiquant que le dernier monarque polonais, Stanislav Poniatowski est mort sans descendance. Ils oublient que la Bulgarie et la Grèce n’avaient pas non plus de roi ni de tradition monarchique. L’essentiel est : où allons-nous trouver les moyens pour réaliser le plus magnifique des programmes de la plus démocratique des Républiques ? Le très honorable camarade  ne s'est pas embarrassé  pour nous donner la réponse : nous serions nous-mêmes persuadés que « la Russie n’a plus assez de force, qu’il suffirait d’une pichenette pour la mettre à terre ». Non, nous ne somme pas de cet avis, et nous n’avons pas dit cela. Certes, nous avons dit, que tôt ou tard le tsarisme serait balayé "de même que le tremblement de terre implique le renversement du poulailler" (1). Mais «la Russie» et le "tsarisme", l’Etat et la forme de l’Etat – sont bien deux choses différentes. Confondre les deux dans une discussion est parfois très pratique, mais ne l’est pas du tout dans la vie politique. Le Prolétariat russe et polonais peut et va abattre le tsarisme, mais il ne peut pas et ne va pas détruire l’Etat russe en tant qu’objet politique. C’est là que réside tout le fossé qui sépare le combat pour la constitution et l’aspiration à la restauration de la Pologne, la social-démocratie et le social-patriotisme. Si le très honorable camarade croit, par la confusion entre les termes « tsarisme russe » et « Russie », faire du programme social-patriotique un programme social-démocrate, alors la pratique pourrait régulièrement pour ce tour de passe-passe lui taper sur les doigts, à lui et ses amis. S’ils pensent se jeter la tête la première non contre le tsarisme mais contre la Russie tout entière , nous craignons qu’ils ne récoltent rien d’autre que plaies et bosses politiques.

 

(1) Révélations sur le procès des communistes de Cologne Traduction par Léon Rémy. L’Allemagne en 1848, Schleicher, 1901 (pp. 300-305). https://fr.wikisource.org/wiki/R%C3%A9v%C3%A9lations_sur_le_proc%C3%A8s_des_communistes_de_Cologne/II]

 

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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 13:36
Rosa Luxemburg. A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise, 25 juillet 1896. 2ème partie (inédit en français).

Tactique de la social-démocratie polonaise

article paru dans Vorwärts, N° 72, du 25 juillet 1896

 

Texte allemand : dans Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Editions 1981, P  52 à 56

Traduction et mise en ligne :

Dominique Villaeys-Poirré – Janvier 2016

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

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II.

 

Le très honorable camarade pense que le programme social-patriotique peut parvenir à la plus parfaite harmonie avec l’action de la social-démocratie allemande, autrichienne et russe. Concernant les deux premiers cas, l’Allemagne et l’Autriche, nous n’avons pas besoin d'ajouter grand chose à nos idées développées dans le n° 33 de la « Neue Zeit », puisqu’elles n’ont pas fait l’objet de réponses. Les sociaux-patriotes espèrent parvenir à l’indépendance de la Pologne par la « démocratisation la plus avancée possible des deux empires ». Nous avons démontré que la démocratisation de l’Etat ne mène pas à leur éclatement – en Allemagne comme en Autriche -, mais bien au contraire à leur consolidation. Donc, où les socialistes polonais renoncent à leurs efforts pour ériger un Etat de classe polonais, ou bien ils vont choisir un autre chemin que la démocratisation de l’Allemagne et de l’Autriche, et ils entreront nécessairement en contradiction avec l’ensemble du mouvement social-démocrate.

 

Oui, la tendance naturelle à réduire la relation du mouvement polonais aux mouvement allemand et autrichien, à quelque chose de purement extérieur, aléatoire, à une pure question d’opportunité et non de principe, est dans l’essence même du social-patriotisme. Ainsi les amis du très honorable camarade écrivent dans leur organe « Robotnik Jednodniowka » en 1895 que les socialistes de Galicie sont organisés dans le parti social-démocrate autrichien, parce qu’ils n’ont pas vu de raison pour ne pas s’unir au sein de celui-ci, le parti autrichien possédant une très bonne organisation ». Ainsi donc, si les socialistes de Galicie ne forment pas un tout avec le parti portugais, c’est tout simplement pour ce dernier une juste punition pour son organisation défaillante.

 

Mais en ce qui concerne la Russie, le combat pour la restauration de la Pologneest là-bas en contradiction la plus exacerbée avec le combat du prolétariat russe pour une constitution. Et les sociaux-patriotes eux-mêmes en sont tout à fait conscients. « Imaginons-nous un instant » écrivent-ils dans un éditorial du « Przedswit » (L’aurore), en octobre 1895, « que nous ayons été  gagnés par la croyance dans la démocratisation et l’avènement proche de la constitution russe. Devons-nous, dans ce cas, faire de celle-ci une revendication  politique ? Nous répondons immédiatement que non. Un parti ne peut pas poser dans le même temps, deux revendications contradictoires. » De fait, l’aspiration à démocratiser les institutions politiques au sein des frontières d’un Etat  donné, et celle de s’échapper de ces frontières, s’excluent mutuellement. C’est pourquoi aussi le social-patriotisme signifie la division interne des forces prolétaires en Russie et en conséquence l’affaiblissement du combat contre le tsarisme. C’est un phénomène politique et psychologique bien étrange qu’un parti qui nie dans la Russie tsariste le combat pour la fin du tsarisme,  fantasme encore, en se prévalant d’une conscience élevée, sur le fait qu’il se battrait non seulement dans son propre intérêt, mais dans l’intérêt de l’ensemble du monde civilisé ! Espérons que le représentant de la civilisation, le prolétariat international, saura mieux faire la différence à Londres, concernant ses propres intérêts, que le très honorable camarade et ses très honorables amis.

 

Notre conception de l’histoire déplaît à notre très honorable camarade. Pour montrer son insuffisance, il nous pose quelques questions, auxquelles nous ne serions pas du tout en mesure – comme il semble le croire – de répondre en partant de notre point de vue.

 

Pourquoi, par exemple, malgré les échanges privilégiés de marchandises avec la Russie, « le parti loyaliste, proche du gouvernement étranger, est-il, en Pologne russe, justement le plus faible. C’est très simple : parce que le très honorable camarade vient juste d’inventer la fable que ce serait en Pologne russe qu’un tel parti serait le plus faible. Bien au contraire, tandis qu’en Galicie et en Posnanie, toute la petite bourgeoisie, très nombreuse, forme une opposition nationale, la petite bourgeoisie en Pologne russe se reconnaît elle aussi en grande partie dans une conception terroriste, du fait des avantages qu’elle tire de son appartenance à la Russie. En effet, les classes loyalistes en Russie – la bourgeoisie, la noblesse, une partie de la petite bourgeoisie – montrent les témoignages les plus forts de loyauté qu’une classe capitaliste peut manifester ; ils lèchent en se reniant eux-mêmes le pied qui, vu sous le point de vue politique et national, le frappe : voir  les laquais polonais à Saint-Petersbourg et Moscou lors de la montée sur le trône et le couronnement de Nicolas II.

 

La deuxième terrible question : pourquoi les junkers lituaniens, bien qu’ils souffrent de la concurrence des céréales russes,  ne sont-ils pas des partisans de la restauration de la Pologne, mais des amis de la Russie ? C’est tout aussi simple : parce que les junkers lituaniens ne sont pas des écoliers mais des gens pratiques qui considèrent les appels du très honorable camarade à la constitution d’un marché non concurrentiel des céréales dans un état polonais à construire au préalable, comme des enfantillages et qui cherchent à se débarrasser de leurs soucis non pas à partir d’élucubrations sur un Etat à venir mais par des moyens réels comme celui de mendier auprès du pouvoir tsariste et autres.

 

La troisième question : pourquoi les éleveurs galiciens qui sont envahis par les bovins hongrois ne s’enthousiasment-ils pas non plus pour la restauration de la Pologne ? Peut-être cet étonnant phénomène peut-il s’expliquer par le fait que le gouvernement autrichien laisse aux éleveurs de Galicie une possibilité, de traiter les paysans polonais et ruthènes comme des porcs et des bœufs, ce que la meilleure des patries ne pourrait leur offrir et qu’ils trouvent donc là une large compensation à la pénétration des bovins hongrois vers l’ouest.

 

Ainsi, « notre » conception matérialiste de l’histoire semble ne pas s’en sortir si mal que le pense notre très honorable camarade ! Ce sont encore et toujours les intérêts matériels qui déterminent et expliquent la physionomie politique des différentes classes.

 

Mais l’on nous compare pour conclure avec Achille Loria, et en mettant sur le même plan Loria et Marx, l’on nous achève en nous rabaissant au niveau de vulgaires libres-échangistes comme Ricardo. Cependant, au vu des échantillons des notions défendues par le très honorable camarade concernant la conception matérialiste de l’histoire, nous nous consolons en nous disant qu’il ne pensait vraisemblablement pas à mal, la terrible formule semblant être pour lui-même une équation à quatre inconnues.

Merci pour toute amélioration de la traduction

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 11:26
Rosa Luxemburg - Etat d'exception en Galicie autrichienne, article publié le 13 juillet 1898. (inédit en français)

Etat d’exception en Galicie autrichienne

 

Sächsische Arbeiterzeitung, N° 159, 13 juillet 1898

Texte allemand : Dietz Verlag, Gesammelte Werke,

Editions 1981, P 226 - 227

Traduction et mise en ligne : Dominique Villaeys-Poirré,

21 janvier 2016

Dossier social-patriotisme

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En Galicie sous domination autrichienne règne une atmosphère pesante indescriptible. L’instauration de la loi martiale et tout particulièrement l’arrivée d’un bourreau à Neusandez a porté la panique à son comble. Seuls, les pauvres paysans arrêtés, que l’on transfère en ville quotidiennement, entravés, cernés de Uhlans sabre au clair, montrent un visage souriant et plaisantent. Les pauvres croient fermement qu’on les arrête simplement pour la galerie et qu’on va devoir les libérer aussitôt, car c’est « sur ordre de l’Empereur », avec l'autorisation  dûment signée du starost, qu’ils se sont livrés au pillage. Ces Messieurs les grands propriétaires affichent, concernant le destin de leurs gens, une bien plus triste figure, ils ont de fait d'autres préoccupations : « Toutes les prisons de Neusandez», écrit le journal de Krakau Réforma « sont surpeuplées mais le peuple (!!) demande : Qui va travailler dans les champs? Qui va assurer les récoltes? Car celles-ci sont dans une, tout au plus deux semaines et les pauvres les plus jeunes, les plus vigoureux (!) restent désoeuvrés dans les prisons (!). Les propriétaires les plus dynamiques devraient prendre des mesures pour faire libérer les gens le temps des récoltes. Ceux-ci ne risquent pas de s’enfuir en Amérique car ils sont pauvres et il ne sera donc pas difficile de les reprendre!». Jamais depuis les premiers meurtres d’enfants de l'industrie en Angleterre, le capital ne s'était exprimé avec tant de cynisme ! Des gens, dont certains risquent peut-être la peine de mort et sûrement de longues peines de prison, devraient être libérés pour assurer les récoltes, puisque « l’on pourrait les reprendre ensuite. ». Oh ! Saint Capital ! Quand t’arrachera-t-on enfin ton horrible langue de ta gorge avide ?

A propos de cet article

 

. Cet article est écrit peu après l'arrivée - en mai - en Allemagne de Rosa Luxemburg.

. Il paraît dans la Sächsische Arbeiterzeitung, journal dans lequel Rosa Luxemburg a déjà écrit alors qu'elle était encore en Suisse et dans lequel peu après (décembre 1898), elle entamera une chronique régulière qu'elle signera ego. Parvus, militant slave, en était alors et avant son expulsion le rédacteur en chef. 

. Il s'inscrit dans l'activité de Rosa Luxemburg sur la Pologne: lutte contre le PPS et le social-patriotisme au sein du mouvement polonais, campagne pour les élections législatives de 1898 en Allemagne (dès le 5 juin, elle tient son premier meeting et part pour la Haute-Silésie pour une série de meetings!)

. Cependant c'est un article à part, très circonstanciel, mais qui témoigne de l'approche de Rosa Luxemburg par sa dénonciation du capitalisme.

Hôtel de ville reconstruit en 1895

Hôtel de ville reconstruit en 1895

. La ville de Neusandez dont parle cet article est une ville importante dont l'Autriche après l'annexion de la province a fait une garnison et qui s'est beaucoup développée au XIXème siècle / début du XXème siècle (construction d'un lycée, arrivée du chemin de fer, construction d'une centrale thermique, colonisation de populations de langue allemande ...)

 

Ci-dessous quelques indications historiques en allemand sur Neusandez (Nowy Sacz) issues du site http://sadeckie.com/nowy-sacz-zabytki/?lang=de :

 

Vor der ersten Teilung Polens war das Gebiet ein wichtiger Raum, wo die Konföderation von Bar wirkte. Im Jahr 1770 – zwei Jahre vor der ersten Teilung Polens – wurde Nowy Sącz und der südliche Teil der Sądecczyzna durch die österreichische Armee besetzt. Das sądecka Gebiet wurde im Jahr 1772, in der Zeit der ersten Teilung Polens, in die österreichisch – ungarische Monarchiie eingegliedert. Eine der Folgen, der österreichischen Herrschaft war die Einführung der deutschen Kolonisten, die die beschlagnahmten kirchlichen Güter in Anspruch nahmen. Diese Kolonisten bildeten bis zum zweiten Weltkrieg mit den polnischen Bürgern und den Juden, die sich 100 Jahre früher angesiedelt haben, eine vielfältige kulturelle und ethnische Gemeinschaft auf dem Gebiet Nowy Sącz.

Im Jahr 1818 gründete man in Nowy Sącz ein Gymnasium – eine der ersten solchen Schulen im Vorgebirge. Am Anfang des XIX Jahrhunderts wurde von der österreichischen Regierung eine Entscheidung getroffen, dass in dieser Stadt auch ein Standort für die österreichische Armee gegründet werden soll. Eine große Bedeutung hatte der Bau der Eisenbahnstrecke Tarnowsko – Leluchowskiej im Jahr 1876 für die Stadt. Im Jahr 1884 entstand die Eisenbahnverbindung Nowy Sącz – Chabówka, dies führte zum schnellen Ausbau der Eisenbahnwerkstätte. In dieser Zeit erweiterte die Stadt ihre Bebauung, bis hin zum historischen Zentrum der Stadt, das sich zwischen den Flüssen Dunajec und Kamienica befindet. Am 17 April 1894 zerstörte ein Brant ein erheblichen Teil der Stadt unter anderem das alte Rathaus mit seinen Stadtarchiv. Im Jahr 1912 erbaute man hier das erste Kraftwerk in Polen.

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 18:12

Il s'agit du 1er texte publié dans les Gesammelte Werke chez Dietz Verlag. Non signé, il est présenté comme rédigé par la rédaction de la "Sprawa Robotnicza", journal créé par le courant de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches dans le même temps que leur parti,  le SDKP (puis SDKPil). Il constitue le premier acte de l'action au sein du mouvement ouvrier international de ces militants en lutte contre le développement du "social-patriotisme", c'est-à-dire le développement du mouvement nationaliste au sein du mouvement ouvrier, incarné en Pologne par le Parti Socialiste Polonais. Il est  inédit en français sur le net. La traduction a été assurée par nos soins.

 

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Rapport adressé au IIIème Congrès ouvrier socialiste international de Zurich, 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893.

 

 

Source allemande : Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Pages 5 - 13

Traduction : Dominique Villaeys-Poirré et

mise en ligne, décembre 2015.

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

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Chers camarades! C’est la première fois que les sociaux-démocrates polonais de la Pologne sous domination russe participent à votre Congrès.

 

Venant du sombre empire du despotisme et de la réaction la plus rigide, les travailleurs de Varsovie et de Lodz envoient leur délégué, qui est aussi le nôtre, participer au Parlement des travailleurs des deux mondes.

 

Nous vous envoyons nos salutations fraternelles et l'heureux message que les principes sociaux-démocrates ont pris racine chez nous aussi et que, malgré les poursuites de la bourgeoisie alliée à une puissance policière brutale, le drapeau rouge est devenu pour les masses ouvrières polonaises l’étendard de son combat pour son émancipation. Pendant que vous volez à l’Ouest de victoire en victoire, nous menons à l’Est, fidèles aux principes de la social-démocratie internationale, sans faillir, le combat contre le despotisme russe, ce dernier et puissant rempart de la réaction européenne. Les conditions politiques fondamentalement différentes nous contraignent à adopter une autre méthode de lutte différente dans sa forme. Poussés par la nécessité, nous enveloppons notre inlassable travail de l'obscurité de la conspiration, nous mettons en danger sans cesse notre liberté et nos vies, et nous ne pouvons donc agir comme vous librement et ouvertement et nous ne pouvons qu'au coup par coup, dans des cas précis, comme au 1er mai, nous joindre à vos formes de lutte. Naturellement, les formes et les moyens de ce combat doivent être autres. C'est pourquoi, parmi les résolutions prises lors des importantes réunions où vous évoquez les moyens et les formes que doit utiliser le prolétariat des deux mondes pour atteindre les buts qu'il s'est fixés, peu peuvent être appliquées dans notre situation.

 

Le mouvement socialiste dans ce que l'on nomme "la Pologne issue du Congrès" existe depuis presque 15 ans, cependant ce mouvement ne pouvait être qualifié jusqu'à ces quatre dernières années de social-démocrate. Le parti révolutionnaire "Prolétariat" auquel revient l'immense mérite d'avoir donné naissance aux premiers courants socialistes et de les avoir fusionnés dans un seul ensemble organique et qui a dirigé le mouvement jusqu'en 1889, a certes formellement reconnu les principes généraux exprimés dans le Manifeste communiste, cependant il n'était pas simple de mettre en application ces principes  dans de nouvelles conditions dans un Etat dont les conditions politiques sont si totalement différentes de celles de l'Europe occidentale. Ce parti n'est pas parvenu à résoudre cette tâche. Parallèlement, il faut garder à l'esprit, l'influence exercée par le combat héroïque du parti révolutionnaire "Narodnadja Wolna" sur notre mouvement. Ce duel héroïque des révolutionnaires contre le tyran tout puissant a suscité la plus grande admiration et a éveillé involontairement beaucoup d'espoirs. Aussi n'est-il pas étonnant que le Parti Socialiste Polonais partant du présupposé, exact,  d'un combat commun avec les révolutionnaires russes soit tombé complètement sous l'influence de ce parti  et, en contradiction avec le programme formel, ait pris la forme du blanquisme utopique à caractère conspiratif.

 

Selon les conceptions des révolutionnaires d'autrefois, la chute du tsarisme allait de pair avec la révolution sociale. Comme leur parti frère, la "Narodnadja Wolna", les révolutionnaires d'autrefois étaient persuadés que la révolution peut être amenée par un petit nombre de conspirateurs décidés, ayant la volonté d'agir et conscients du but à atteindre. Ils attribuaient à la grande masse du prolétariat comme seul rôle celui de soutenir au moment décisif les conspirateurs socialistes.

 

Conformément à cette analyse, l'action du parti était pratiquement totalement orientée vers l'éveil de sentiments révolutionnaires au moyen de proclamations et actes terroristes. On pensait peu ou pas du tout à élever le niveau matériel et la conscience des masses prolétaires au sein de la société actuelle. On négligeait totalement de considérer comme prochain objectif d'obtenir de l'Etat actuel des concessions politiques et sociales, circonstancielles, comme le font les partis ouvriers de tous les pays. Le parti se contentait de gagner des individus - ce en quoi il a grandement facilité ensuite l'action social-démocrate - et d'autre part d'éveiller au sein des masses la haine contre le despotisme et l'ordre social dominant; le parti travaillait, vivant dans un pays despotique, sur une révolution sociale à court terme. Régulièrement, il était contraint de se rallier, même s'il était en cela en contradiction avec le caractère général de son action, aux mouvements se manifestant de manière autonome au sein des masses et orientés vers des buts politiques ou sociaux propres., de même, il participa au 1er mai 1890.

 

Pour parvenir cependant au rôle qui lui revient et pour devenir l'expression véritable du combat de classe des travailleurs, le socialisme devait rompre définitivement avec la tradition blanquiste et se placer sur le terrain du mouvement ouvrier de l'Europe occidentale. Ce bouleversement des conceptions et de la tactique des socialistes a commencé en 1889 pour parvenir finalement à l'existence d'un mouvement social-démocrate indépendant. Il a enfin été compris que le rôle du parti social-démocrate consiste à diriger, conscient du but à atteindre, le combat du prolétariat contre l'ordre établi se développant au sein de la société capitaliste avec une force élémentaire, que le combat sur le plan économique, pour les intérêts au quotidien de la classe ouvrière, le combat pour arracher des formes démocratiques de gouvernement, constitue de fait l'école que doit suivre le prolétariat avant d'être en mesure de renverser la société actuelle. Cette conception, la nouvelle organisation l'a constamment gardée à l'esprit.

 

Comme tout parti socialiste, la social-démocratie chez nous s'efforçait de gagner et de regrouper autour d'elle les meilleurs éléments et les plus actifs de la classe ouvrière; cependant on ne s'attachait pas à attirer les dirigeants de la future révolution mais des agitateurs conscients du but à atteindre, des dirigeants de la classe ouvrière l'accompagnant dans l'accomplissement de l'ensemble de ses tâches et combats.

 

La situation matérielle misérable des travailleurs polonais exploités sans limite devait nécessairement faire naître un combat économique désespéré; la social-démocratie s'est  alors placée à sa tête, lui a donné un plan d'action et une organisation cohérents et a cherché à lui donner la conscience du but à atteindre.

 

Ces dernières années, il y a eu presque 30 grèves concernant presque autant de secteurs économiques. Ces grèves pratiquement toutes victorieuses dans la plupart des cas ont été menées sous la direction active de l'organisation social-démocrate. Ces chiffres qui seraient à peine notables en Europe occidentale, revêtaient chez nous une importantance tout à fait significative, parce que les grèves, ici plus qu'ailleurs, sont un formidable outil, qui fait bouger les masses indifférentes et les fait se lever pour résister. Cela a constitué nos premiers succès pratiques, elles ont montré clairement et de manière manifeste l'importance d'une conscience solidaire de classe, démasqué la contradiction fondamentale existant entre bourgeoisie et prolétariat, démontré le caractère de classe du gouvernement et la nécessité incontournable de les combattre tous les deux. Pour organiser et faciliter ce combat, le parti social-démocrate devait faire naître les organisations correspondantes nécessaires. C'est ainsi qu'ont été créées des organisations sectorielles qui, en poursuivant des buts économiques immédiats, constituaient dans le même temps un terrain solide  pour la propagande socialiste. Des bibliothèques et des cercles de lecture furent créés avec le même objectif.

 

Dans les deux principaux centres industriels, de véritables caisses de grève ont été organisées qui apportèrent leur aide à des centaines d'ouvriers. Ces caisses ont à nos yeux une signification particulière dans la mesure où prenant en compte les intérêts matériels des travailleurs, elles rencontrent donc un écho dans de larges couches et maintiennent par leur administration même leurs membres en mouvement, tout en créant des points d'ancrage pertinents pour l'action socialiste.

 

De cette manière, les sociaux-démocrates devinrent  peu à peu les véritables dirigeants du mouvement ouvrier et gagnèrent en popularité et la confiance des larges masses.

 

L'attitude décidée adoptée par les travailleurs força la bourgeoisie et le gouvernement à faire des concessions; ici et là, les travailleurs obtinrent des salaires plus élevés, une réduction du temps de travail, le gouvernement se posa, obligé par la nécessité, en protecteur du travail, surveilla la mise en place d'une législation de protection des travailleurs, répondant aux besoins les plus essentiels, ce qui permit de réduire au moins les maux les plus criants; le nombre des services d'inspection des usines et des inspecteurs fut augmenté. Naturellement, ici et là comme dans les autres Etats,  fut menée une "politique sociale d'en haut", pour la galerie et non pour résoudre fondamentalement les problèmes.

 

Le combat politique est imposé au prolétariat du fait de l'attitude du gouvernement dans les questions économiques; car d'une part cette politique de protection des travailleurs est une tromperie, offre de misérables moyens palliatifs, qui restent pour une grande part lettre morte, d'autre part, elle cherche à vaincre toute volonté indépendante des classes opprimées par la force policière la plus brutale. Les grèves sont interdites en vertu d'ordonnances spéciales et quand elle ont lieu malgré tout, la police et l'armée sont prêtes à les combattre par la force.  Les associations ouvrières et les caisses de grève sont également interdites et si elles sont découvertes, de lourdes peines de prison menacent les participants. Tout fait de ce type constitue un enseignement pour les travailleurs et confirme l'enseignement social-démocrate; car chacun de ces faits montre clairement et manifestement que l'absolutisme est une barrière qui rend impossible toute amélioration de la situation actuelle de la classe ouvrière, de même qu'elle constitue un obstacle aux aspirations social-démocrates, que tous les efforts du prolétariat doivent être orientés vers le renversement de cette barrière, il montre que toutes les forces doivent s'employer à arracher une constitution démocratique au tsarisme. Cette devise de la social-démocratie, le combat politique pour les droits et la liberté, se fait entendre le plus fortementr lors du 1er mai.

 

Le 1er mai a revêtu dès le premier moment auprès du Prolétariat sa pleine signification. Dès 1890, environ une dizaine de milliers d'ouvriers, principalement à Varsovie, ont manifesté en même temps que les travailleurs du monde entier. L'année suivante, ce chiffre était monté déjà à 20 000 jusqu'à 30 000 et, en dehors de Varsovie, des travailleurs ont manifesté à Lodz et Zyradow. Le 1er mai 1892, durant lequel, à Lodz, 80 000  ouvriers cessèrent le travail et qui se termina par un bain de sang à la suite de provocations policières, a attiré l'attention de l'Europe entière. Cette année aussi malgré la terrible hemorragie subie par le parti du fait de nombreuses arrestations, malgré la cruauté raffinée et l'espionnage exercés par le gouvernement, quelques milliers de travailleurs ont brandi l'étendard des huit heures et ce n'est que par le déploiement dans les villes ouvrières de toute la puissance militaire, que "l'ordre fut maintenu".

 

Par son caractère et sa signification, le 1er mai chez nous est le plus proche du 1er mai en Autriche; mais il a pour nous une signification encore plus grande, car il constitue la seule occasion de manifester en masse de manière ouverte. Le 1er mai ébranle les masses ouvrières les plus larges et les réveille d'un profond sommeil. Du fait de notre situation, il ne peut revêtir d'autre forme que celle de l'arrêt du travail. Cette forme concrète, claire de manifester est seule en mesure de susciter l'enthousiasme et d'exercer une influence; elle revêt comme en Autriche la forme d'une manifestation politique. Du fait du manque total de libertés et de droits, elle lie la revendication des huit heures avec le droit de vote, le droit d'association,  la liberté de conscience, de langue, de parole et d'écrire. Ces revendications sont toutes exprimées à cette occasion dans des proclamations écrites. Enfin, le 1er mai est la seule forme concrète qui rend visible la solidarité internationale de nos masses ouvrières; il constitue presque la seule opportunité pour notre prolétariat de se sentir et d'agir comme membre de la puissante armée internationale des travailleurs.

 

C'est ainsi que l'on peut décrire l'action de notre social-démocratie durant ces quatre dernières années. Appuyée sur les principes de la social-démocratie internationale, elle poursuit sans faillir son but; chaque pas en avant est payé cher par elle. Dans ce court laps de temps de quatre ans, des centaines de camarades ont été privés de liberté; sur les quatre 1er mai, deux se sont terminés comme à Fourmies par un affrontement sanglant avec l'armée. - En 1891, les travailleurs celèbrent dans le calme et avec sérieux, comme partout, le 1er mai, l'armée les attaque et provoque un affrontement sanglant. L'année suivante, 80 000 travailleurs livrent une bataille en règle avec la soldatesque, là aussi suite à une provocation de la part de la police. Les arrestations arrachent presque chaque jour des camarades des rangs des combattants; la "Citadelle" à Varsovie manque souvent de place pour incarcérer tous les prisonniers, et malgré ce sacrifice, le combat continue de manière opiniâtre. Une nouvelle arme vient justement d'être mise à sa disposition dernièrement, sous la forme d'un journal ouvrier social-démocrate, paraissant à l'étranger, la "Sprawa Robotnicza".

 

Le mouvement ouvrier dans le Royaume de Pologne est devenu peu à peu une élément important de notre vie sociale. Conformément à sa tradition historique, la bourgeoisie s'est vouée entièrement à la recherche effrènée de profit et a sacrifié pour le plat de lentilles de ses intérêts matériels garantis par le gouvernement, toutes ses aspirations patriotiques et politiques avec un cynisme manifeste. Le marché russe qui lui permet de réaliser sa plus-value sur les travailleurs polonais, en fait un soutien fidèle du "trône et de l'autel"; elle n'existe pas en tant que force politique indépendante. La petite-bourgeoisie polonaise est encore celle qui est le plus traversée par  les traditions révolutionnaires patriotiques; ses intérêts opposés à ceux de la grande industrie, qui s'est développée du fait du lien politique avec la Russie, nourrit son patriotisme et en fait des adeptes de l'indépendance de la Pologne. Mais la petite-bourgeoisie est aussi peu indépendante dans son action que la grande-bourgeoisie. Le seul élément actif oppositionnel dans notre société est la classe ouvrière. Naturellement, toute aspiration politique, tout mouvement oppositionnel cherche à en faire son porte-parole. Mêmes nos "intellectuels" patriotes, qui épousent inconsciemment sur le terrain social les idéaux petits-bourgeois, cherchent à attirer le mouvement ouvrier dans les eaux patriotiques; d'ou les tentatives de ces "intellectuels" ces derniers temps de fondre le programme d'une restauration d'un empire polonais indépendant avec celui de la social-démocratie en une synthèse social-patriote. Mais le premier essai pratique, de plaquer sur le 1er mai de cette année, un caractère semi-patriotique, a échoué du fait de la résistance énergique du prolétariat social-démocrate conscient de son identité de classe.

 

L'orientation patriotique, l'idéal d'un empire polonais indépendant n'a aucune chance de gagner à sa cause le prolétariat social-démocrate. L'histoire économique et sociale des trois parties de l'ancien royaume de Pologne les a intégrées de manière organique aux trois pays qui les ont annexées et a créé dans chacune des parties des aspirations et des intérêts propres. Sur un marché mondial chroniquement saturé, la grande industrie de l'ancienne Pologne n'existe et ne peut se développer aujourd'hui que dans une coexistence politique avec la Russie, d'où est né un ensemble économique liant les deux pays. Ce lien économique est renforcé encore continuellement par une politique habile du gouvernement russe qui favorise de manière générale le développement de l'industrie polonaise en partie dans le but de gagner la classe capitaliste dans l'intérêt de la russification, en partie pour ses propres intérêts économiques. Du fait de ce lien économique, qui trouve ses racines dans la logique du capitalisme, l'aspiration à créer un Etat capitaliste polonais ne repose sur aucune base réelle. Le patriotisme, de ce fait, devient un programme auquel les souhaits subjectifs de ses créateurs servent de fondement et pour lequel l'éventualité incalculable d'une guerre européenne sert de moyen de réalisation. Le soutien de la démocratie européenne, sur laquelle comptent nos patriotes ne peut pas remplacer cependant du fait de son énorme importance morale le manque de base matérielle du programme.

 

Le programme d''une restauration de la Pologne indépendante, ne s'appuyant pas sur une réalité, il ne peut créer d'action politique correspondant aux besoins du prolétariat. Un programme minimal de la classe ouvrière commun aux trois parties de la Pologne, alors qu'une partie jouit d'une liberté politique relativement large et du droit de vote, que la deuxième possède des droits politiques modestes et doit conquérir le droit de vote, et que la troisième se trouve complètement sous le joug de l'absolutisme, un tel programme commun est impossible pratiquement dans la mesure où l'action d'un parti ouvrier doit toujours correspondre aux conditions existantes. Adopter un tel programme aujourd'hui sur le plan politique signifierait renoncer à toute action poliique. Cependant, la classe ouvrière doit mener une telle action, elle ne peut être gagnée que pour des revendications  réelles,  pour des revendications qui entraînent un combat au nom de besoins réels, proches et essentiels. Une telle action politique reposant sur des conditions réelles correspond aujourd'hui pour le prolétariat de Galicie au combat commun avec le prolétariat de toute l'Autriche pour le suffrage universel. Pour le prolétariat de Posnanie et de Silésie c'est le combat commun avec la social-démocratie allemande. Pour le prolétariat de la Pologne russe, c'est le slogan, correspondant véritablement à ses conditions de vie et commun à l'ensemble du prolétariat de l'empire russe : abattre l'absolutisme.. Ce programme vient des nécessités de son combat économique quotidien tout comme de ses aspirations socialistes. Ce programme lui permet de se protéger de la politique de russification du gouvernement, en  se donnant pour but l'obtention des droits politiques qui correspondent le plus étroitement à ses intérêts sur le plan local. Ce programme enfin mène directement la classe ouvrière au triomphe du socialisme et rapproche le moment de la disparition définitive de toute forme d'oppression, fait disparaître l'oppression de la nationalité polonaise définitvement et enlève toute base à l'oppression culturelle.

 

Le programme, qui se donne comme tâche d'abattre le tsarisme, ne compte pas sur des bouleversements hypothétiques pour parvenir à son but, il ne fait pas dépendre son existence des souhaits et idéaux d'individus et de classes sans plus aucune vie. Il naît au contraire du cours objectif de l'histoire, qui voit disparaître une économie agricole patriarcale et de ce fait enterre les fondements matériels du tsarisme, qui voit parallèlement le développement du capitalisme et la création de ce fait de la force politique qui le renversera - le prolétariat.

 

Décidée dans son propre intérêt à imposer une nouvelle forme politique, notre classe ouvrière a une haute conscience qu'elle agit pour le bien commun du prolétariat international, qu'elle contribue en combattant le rempart le plus puissant de la réaction européenne, réellement au triomphe des buts fondamentaux qui unissent aujourd'hui dans un même sentiment et une même aspiration des milliers de camarades dans le monde entier.

 

Rapport adressé au IIIème Congrès ouvrier socialiste international de Zurich, 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893. rédigé par la rédaction du journal "Sprawa Robotnicza" (La cause ouvrière), organe des sociaux-démocrates du Royaume de Pologne.

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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 19:39
Rosa Luxemburg. Rapport adressé au IIIème Congrès ouvrier socialiste international de Zurich, 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893. (inédit en français sur le net)

Il s'agit du 1er texte publié dans les Gesammelte Werke. Non signé, il est présenté comme rédigé par la rédaction de la "Sprawa Robotnicza", journal créé par le courant de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches dans le même temps que leur parti,  le SDKPiL.

 

Il constitue le premier acte au sein du mouvement ouvrier international de ces militants en lutte contre le développement du "social-patriotisme", c'est-à-dire, puisqu'il faut peut-être réexpliquer aujourd'hui ce terme,  le développement du mouvement nationaliste au sein du mouvement ouvrier, incarné en Pologne par le Parti Socialiste Polonais.

 

Il est  inédit en français sur le net. La traduction a été assurée par nos soins, nous accueillons volontiers toute amélioration de celle-ci.

 

La raison qui nous amène à privilégier la traduction en vue de publication sur le blog de ces premiers textes de Rosa Luxemburg témoignant de son combat contre le nationalisme au sein du mouvement ouvrier, vient de la nécessité qui resurgit aujourd'hui de donner à chacun les moyens d'une réflexion contre le développement du nationalisme prôné par la social-démocratie au pouvoir et même au sein d'autres courants dits de gauche, ce sont des outils pour un internationalisme fondé et réfléchi.

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Dossier : Textes de Rosa Luxemburg

contre le social-patriotisme 1893 - 1899

 

Ier texte

 

Rapport adressé au IIIème Congrès ouvrier socialiste international de Zurich, 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893.

 

Source allemande : Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Pages 5 - 13

Traduction : Dominique Villaeys-Poirré et

mise en ligne, décembre 2015.

 

Chers camarades! C’est la première fois que les sociaux-démocrates polonais de la Pologne sous domination russe participent à votre Congrès.

 

Venant du sombre empire du despotisme et de la réaction la plus rigide, les travailleurs de Varsovie et de Lodz envoient leur délégué, qui est aussi le nôtre, participer au Parlement des travailleurs des deux mondes.

 

Nous vous envoyons nos salutations fraternelles et l'heureux message que les principes sociaux-démocrates ont pris racine chez nous aussi et que, malgré les poursuites de la bourgeoisie alliée à une puissance policière brutale, le drapeau rouge est devenu pour les masses ouvrières polonaises l’étendard de son combat pour son émancipation. Pendant que vous volez à l’Ouest de victoire en victoire, nous menons à l’Est, fidèles aux principes de la social-démocratie internationale, sans faillir, le combat contre le despotisme russe, ce dernier et puissant rempart de la réaction européenne. Les conditions politiques fondamentalement différentes nous contraignent à adopter une autre méthode de lutte différente dans sa forme. Poussés par la nécessité, nous enveloppons notre inlassable travail de l'obscurité de la conspiration, nous mettons en danger sans cesse notre liberté et nos vies, et nous ne pouvons donc agir comme vous librement et ouvertement et nous ne pouvons qu'au coup par coup, dans des cas précis, comme au 1er mai, nous joindre à vos formes de lutte. Naturellement, les formes et les moyens de ce combat doivent être autres. C'est pourquoi, parmi les résolutions prises lors des importantes réunions où vous évoquez les moyens et les formes que doit utiliser le prolétariat des deux mondes pour atteindre les buts qu'il s'est fixés, peu peuvent être appliquées dans notre situation.

 

Le mouvement socialiste dans ce que l'on nomme "la Pologne issue du Congrès" existe depuis presque 15 ans, cependant ce mouvement ne pouvait être qualifié jusqu'à ces quatre dernières années de social-démocrate. Le parti révolutionnaire "Prolétariat" auquel revient l'immense mérite d'avoir donné naissance aux premiers courants socialistes et de les avoir fusionnés dans un seul ensemble organique et qui a dirigé le mouvement jusqu'en 1889, a certes formellement reconnu les principes généraux exprimés dans le Manifeste communiste, cependant il n'était pas simple de mettre en application ces principes  dans de nouvelles conditions dans un Etat dont les conditions politiques sont si totalement différentes de celles de l'Europe occidentale. Ce parti n'est pas parvenu à résoudre cette tâche. Parallèlement, il faut garder à l'esprit, l'influence exercée par le combat héroïque du parti révolutionnaire "Narodnadja Wolna" sur notre mouvement. Ce duel héroïque des révolutionnaires contre le tyran tout puissant a suscité la plus grande admiration et a éveillé involontairement beaucoup d'espoirs. Aussi n'est-il pas étonnant que le Parti Socialiste Polonais partant du présupposé, exact,  d'un combat commun avec les révolutionnaires russes soit tombé complètement sous l'influence de ce parti  et, en contradiction avec le programme formel, ait pris la forme du blanquisme utopique à caractère conspiratif.

 

Selon les conceptions des révolutionnaires d'autrefois, la chute du tsarisme allait de pair avec la révolution sociale. Comme leur parti frère, la "Narodnadja Wolna", les révolutionnaires d'autrefois étaient persuadés que la révolution peut être amenée par un petit nombre de conspirateurs décidés, ayant la volonté d'agir et conscients du but à atteindre. Ils attribuaient à la grande masse du prolétariat comme seul rôle celui de soutenir au moment décisif les conspirateurs socialistes.

 

Conformément à cette analyse, l'action du parti était pratiquement totalement orientée vers l'éveil de sentiments révolutionnaires au moyen de proclamations et actes terroristes. On pensait peu ou pas du tout à élever le niveau matériel et la conscience des masses prolétaires au sein de la société actuelle. On négligeait totalement de considérer comme prochain objectif d'obtenir de l'Etat actuel des concessions politiques et sociales, circonstancielles, comme le font les partis ouvriers de tous les pays. Le parti se contentait de gagner des individus - ce en quoi il a grandement facilité ensuite l'action social-démocrate - et d'autre part d'éveiller au sein des masses la haine contre le despotisme et l'ordre social dominant; le parti travaillait, vivant dans un pays despotique, sur une révolution sociale à court terme. Régulièrement, il était contraint de se rallier, même s'il était en cela en contradiction avec le caractère général de son action, aux mouvements se manifestant de manière autonome au sein des masses et orientés vers des buts politiques ou sociaux propres., de même, il participa au 1er mai 1890.

 

Pour parvenir cependant au rôle qui lui revient et pour devenir l'expression véritable du combat de classe des travailleurs, le socialisme devait rompre définitivement avec la tradition blanquiste et se placer sur le terrain du mouvement ouvrier de l'Europe occidentale. Ce bouleversement des conceptions et de la tactique des socialistes a commencé en 1889 pour parvenir finalement à l'existence d'un mouvement social-démocrate indépendant. Il a enfin été compris que le rôle du parti social-démocrate consiste à diriger, conscient du but à atteindre, le combat du prolétariat contre l'ordre établi se développant au sein de la société capitaliste avec une force élémentaire, que le combat sur le plan économique, pour les intérêts au quotidien de la classe ouvrière, le combat pour arracher des formes démocratiques de gouvernement, constitue de fait l'école que doit suivre le prolétariat avant d'être en mesure de renverser la société actuelle. Cette conception, la nouvelle organisation l'a constamment gardée à l'esprit.

 

Comme tout parti socialiste, la social-démocratie chez nous s'efforçait de gagner et de regrouper autour d'elle les meilleurs éléments et les plus actifs de la classe ouvrière; cependant on ne s'attachait pas à attirer les dirigeants de la future révolution mais des agitateurs conscients du but à atteindre, des dirigeants de la classe ouvrière l'accompagnant dans l'accomplissement de l'ensemble de ses tâches et combats.

 

La situation matérielle misérable des travailleurs polonais exploités sans limite devait nécessairement faire naître un combat économique désespéré; la social-démocratie s'est  alors placée à sa tête, lui a donné un plan d'action et une organisation cohérents et a cherché à lui donner la conscience du but à atteindre.

 

Ces dernières années, il y a eu presque 30 grèves concernant presque autant de secteurs économiques. Ces grèves pratiquement toutes victorieuses dans la plupart des cas ont été menées sous la direction active de l'organisation social-démocrate. Ces chiffres qui seraient à peine notables en Europe occidentale, revêtaient chez nous une importantance tout à fait significative, parce que les grèves, ici plus qu'ailleurs, sont un formidable outil, qui fait bouger les masses indifférentes et les fait se lever pour résister. Cela a constitué nos premiers succès pratiques, elles ont montré clairement et de manière manifeste l'importance d'une conscience solidaire de classe, démasqué la contradiction fondamentale existant entre bourgeoisie et prolétariat, démontré le caractère de classe du gouvernement et la nécessité incontournable de les combattre tous les deux. Pour organiser et faciliter ce combat, le parti social-démocrate devait faire naître les organisations correspondantes nécessaires. C'est ainsi qu'ont été créées des organisations sectorielles qui, en poursuivant des buts économiques immédiats, constituaient dans le même temps un terrain solide  pour la propagande socialiste. Des bibliothèques et des cercles de lecture furent créés avec le même objectif.

 

Dans les deux principaux centres industriels, de véritables caisses de grève ont été organisées qui apportèrent leur aide à des centaines d'ouvriers. Ces caisses ont à nos yeux une signification particulière dans la mesure où prenant en compte les intérêts matériels des travailleurs, elles rencontrent donc un écho dans de larges couches et maintiennent par leur administration même leurs membres en mouvement, tout en créant des points d'ancrage pertinents pour l'action socialiste.

 

De cette manière, les sociaux-démocrates devinrent  peu à peu les véritables dirigeants du mouvement ouvrier et gagnèrent en popularité et la confiance des larges masses.

 

L'attitude décidée adoptée par les travailleurs força la bourgeoisie et le gouvernement à faire des concessions; ici et là, les travailleurs obtinrent des salaires plus élevés, une réduction du temps de travail, le gouvernement se posa, obligé par la nécessité, en protecteur du travail, surveilla la mise en place d'une législation de protection des travailleurs, répondant aux besoins les plus essentiels, ce qui permit de réduire au moins les maux les plus criants; le nombre des services d'inspection des usines et des inspecteurs fut augmenté. Naturellement, ici et là comme dans les autres Etats,  fut menée une "politique sociale d'en haut", pour la galerie et non pour résoudre fondamentalement les problèmes.

 

Le combat politique est imposé au prolétariat du fait de l'attitude du gouvernement dans les questions économiques; car d'une part cette politique de protection des travailleurs est une tromperie, offre de misérables moyens palliatifs, qui restent pour une grande part lettre morte, d'autre part, elle cherche à vaincre toute volonté indépendante des classes opprimées par la force policière la plus brutale. Les grèves sont interdites en vertu d'ordonnances spéciales et quand elle ont lieu malgré tout, la police et l'armée sont prêtes à les combattre par la force.  Les associations ouvrières et les caisses de grève sont également interdites et si elles sont découvertes, de lourdes peines de prison menacent les participants. Tout fait de ce type constitue un enseignement pour les travailleurs et confirme l'enseignement social-démocrate; car chacun de ces faits montre clairement et manifestement que l'absolutisme est une barrière qui rend impossible toute amélioration de la situation actuelle de la classe ouvrière, de même qu'elle constitue un obstacle aux aspirations social-démocrates, que tous les efforts du prolétariat doivent être orientés vers le renversement de cette barrière, il montre que toutes les forces doivent s'employer à arracher une constitution démocratique au tsarisme. Cette devise de la social-démocratie, le combat politique pour les droits et la liberté, se fait entendre le plus fortementr lors du 1er mai.

 

Le 1er mai a revêtu dès le premier moment auprès du Prolétariat sa pleine signification. Dès 1890, environ une dizaine de milliers d'ouvriers, principalement à Varsovie, ont manifesté en même temps que les travailleurs du monde entier. L'année suivante, ce chiffre était monté déjà à 20 000 jusqu'à 30 000 et, en dehors de Varsovie, des travailleurs ont manifesté à Lodz et Zyradow. Le 1er mai 1892, durant lequel, à Lodz, 80 000  ouvriers cessèrent le travail et qui se termina par un bain de sang à la suite de provocations policières, a attiré l'attention de l'Europe entière. Cette année aussi malgré la terrible hemorragie subie par le parti du fait de nombreuses arrestations, malgré la cruauté raffinée et l'espionnage exercés par le gouvernement, quelques milliers de travailleurs ont brandi l'étendard des huit heures et ce n'est que par le déploiement dans les villes ouvrières de toute la puissance militaire, que "l'ordre fut maintenu".

 

Par son caractère et sa signification, le 1er mai chez nous est le plus proche du 1er mai en Autriche; mais il a pour nous une signification encore plus grande, car il constitue la seule occasion de manifester en masse de manière ouverte. Le 1er mai ébranle les masses ouvrières les plus larges et les réveille d'un profond sommeil. Du fait de notre situation, il ne peut revêtir d'autre forme que celle de l'arrêt du travail. Cette forme concrète, claire de manifester est seule en mesure de susciter l'enthousiasme et d'exercer une influence; elle revêt comme en Autriche la forme d'une manifestation politique. Du fait du manque total de libertés et de droits, elle lie la revendication des huit heures avec le droit de vote, le droit d'association,  la liberté de conscience, de langue, de parole et d'écrire. Ces revendications sont toutes exprimées à cette occasion dans des proclamations écrites. Enfin, le 1er mai est la seule forme concrète qui rend visible la solidarité internationale de nos masses ouvrières; il constitue presque la seule opportunité pour notre prolétariat de se sentir et d'agir comme membre de la puissante armée internationale des travailleurs.

 

C'est ainsi que l'on peut décrire l'action de notre social-démocratie durant ces quatre dernières années. Appuyée sur les principes de la social-démocratie internationale, elle poursuit sans faillir son but; chaque pas en avant est payé cher par elle. Dans ce court laps de temps de quatre ans, des centaines de camarades ont été privés de liberté; sur les quatre 1er mai, deux se sont terminés comme à Fourmies par un affrontement sanglant avec l'armée. - En 1891, les travailleurs celèbrent dans le calme et avec sérieux, comme partout, le 1er mai, l'armée les attaque et provoque un affrontement sanglant. L'année suivante, 80 000 travailleurs livrent une bataille en règle avec la soldatesque, là aussi suite à une provocation de la part de la police. Les arrestations arrachent presque chaque jour des camarades des rangs des combattants; la "Citadelle" à Varsovie manque souvent de place pour incarcérer tous les prisonniers, et malgré ce sacrifice, le combat continue de manière opiniâtre. Une nouvelle arme vient justement d'être mise à sa disposition dernièrement, sous la forme d'un journal ouvrier social-démocrate, paraissant à l'étranger, la "Sprawa Robotnicza".

 

Le mouvement ouvrier dans le Royaume de Pologne est devenu peu à peu une élément important de notre vie sociale. Conformément à sa tradition historique, la bourgeoisie s'est vouée entièrement à la recherche effrènée de profit et a sacrifié pour le plat de lentilles de ses intérêts matériels garantis par le gouvernement, toutes ses aspirations patriotiques et politiques avec un cynisme manifeste. Le marché russe qui lui permet de réaliser sa plus-value sur les travailleurs polonais, en fait un soutien fidèle du "trône et de l'autel"; elle n'existe pas en tant que force politique indépendante. La petite-bourgeoisie polonaise est encore celle qui est le plus traversée par  les traditions révolutionnaires patriotiques; ses intérêts opposés à ceux de la grande industrie, qui s'est développée du fait du lien politique avec la Russie, nourrit son patriotisme et en fait des adeptes de l'indépendance de la Pologne. Mais la petite-bourgeoisie est aussi peu indépendante dans son action que la grande-bourgeoisie. Le seul élément actif oppositionnel dans notre société est la classe ouvrière. Naturellement, toute aspiration politique, tout mouvement oppositionnel cherche à en faire son porte-parole. Mêmes nos "intellectuels" patriotes, qui épousent inconsciemment sur le terrain social les idéaux petits-bourgeois, cherchent à attirer le mouvement ouvrier dans les eaux patriotiques; d'ou les tentatives de ces "intellectuels" ces derniers temps de fondre le programme d'une restauration d'un empire polonais indépendant avec celui de la social-démocratie en une synthèse social-patriote. Mais le premier essai pratique, de plaquer sur le 1er mai de cette année, un caractère semi-patriotique, a échoué du fait de la résistance énergique du prolétariat social-démocrate conscient de son identité de classe.

 

L'orientation patriotique, l'idéal d'un empire polonais indépendant n'a aucune chance de gagner à sa cause le prolétariat social-démocrate. L'histoire économique et sociale des trois parties de l'ancien royaume de Pologne les a intégrées de manière organique aux trois pays qui les ont annexées et a créé dans chacune des parties des aspirations et des intérêts propres. Sur un marché mondial chroniquement saturé, la grande industrie de l'ancienne Pologne n'existe et ne peut se développer aujourd'hui que dans une coexistence politique avec la Russie, d'où est né un ensemble économique liant les deux pays. Ce lien économique est renforcé encore continuellement par une politique habile du gouvernement russe qui favorise de manière générale le développement de l'industrie polonaise en partie dans le but de gagner la classe capitaliste dans l'intérêt de la russification, en partie pour ses propres intérêts économiques. Du fait de ce lien économique, qui trouve ses racines dans la logique du capitalisme, l'aspiration à créer un Etat capitaliste polonais ne repose sur aucune base réelle. Le patriotisme, de ce fait, devient un programme auquel les souhaits subjectifs de ses créateurs servent de fondement et pour lequel l'éventualité incalculable d'une guerre européenne sert de moyen de réalisation. Le soutien de la démocratie européenne, sur laquelle comptent nos patriotes ne peut pas remplacer cependant du fait de son énorme importance morale le manque de base matérielle du programme.

 

Le programme d''une restauration de la Pologne indépendante, ne s'appuyant pas sur une réalité, il ne peut créer d'action politique correspondant aux besoins du prolétariat. Un programme minimal de la classe ouvrière commun aux trois parties de la Pologne, alors qu'une partie jouit d'une liberté politique relativement large et du droit de vote, que la deuxième possède des droits politiques modestes et doit conquérir le droit de vote, et que la troisième se trouve complètement sous le joug de l'absolutisme, un tel programme commun est impossible pratiquement dans la mesure où l'action d'un parti ouvrier doit toujours correspondre aux conditions existantes. Adopter un tel programme aujourd'hui sur le plan politique signifierait renoncer à toute action poliique. Cependant, la classe ouvrière doit mener une telle action, elle ne peut être gagnée que pour des revendications  réelles,  pour des revendications qui entraînent un combat au nom de besoins réels, proches et essentiels. Une telle action politique reposant sur des conditions réelles correspond aujourd'hui pour le prolétariat de Galicie au combat commun avec le prolétariat de toute l'Autriche pour le suffrage universel. Pour le prolétariat de Posnanie et de Silésie c'est le combat commun avec la social-démocratie allemande. Pour le prolétariat de la Pologne russe, c'est le slogan, correspondant véritablement à ses conditions de vie et commun à l'ensemble du prolétariat de l'empire russe : abattre l'absolutisme.. Ce programme vient des nécessités de son combat économique quotidien tout comme de ses aspirations socialistes. Ce programme lui permet de se protéger de la politique de russification du gouvernement, en  se donnant pour but l'obtention des droits politiques qui correspondent le plus étroitement à ses intérêts sur le plan local. Ce programme enfin mène directement la classe ouvrière au triomphe du socialisme et rapproche le moment de la disparition définitive de toute forme d'oppression, fait disparaître l'oppression de la nationalité polonaise définitvement et enlève toute base à l'oppression culturelle.

 

Le programme, qui se donne comme tâche d'abattre le tsarisme, ne compte pas sur des bouleversements hypothétiques pour parvenir à son but, il ne fait pas dépendre son existence des souhaits et idéaux d'individus et de classes sans plus aucune vie. Il naît au contraire du cours objectif de l'histoire, qui voit disparaître une économie agricole patriarcale et de ce fait enterre les fondements matériels du tsarisme, qui voit parallèlement le développement du capitalisme et la création de ce fait de la force politique qui le renversera - le prolétariat.

 

Décidée dans son propre intérêt à imposer une nouvelle forme politique, notre classe ouvrière a une haute conscience qu'elle agit pour le bien commun du prolétariat international, qu'elle contribue en combattant le rempart le plus puissant de la réaction européenne, réellement au triomphe des buts fondamentaux qui unissent aujourd'hui dans un même sentiment et une même aspiration des milliers de camarades dans le monde entier.

 

Rapport adressé au IIIème Congrès socialiste des Travailleurs, Zurich 1893 sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe de 1889 à 1893. rédigé par la rédaction du journal "Sprawa Robotnicza" (La cause ouvrière), organe des sociaux-démocrates du Royaume de Pologne.

source de l'illustration de début d'article : http://www.ozzip.pl/images/fotki/rewo04.jpg

La ville de Lodz

La ville de Lodz

 

En  mémoire de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches, Julian Marchlewski (1921)

 

Un éclairage important est constitué par un texte de Julian Marchlewski écrit en l'honneur de Rosa Luxemburg et Leo Jogiches en 1921. Nous reprenons le passage qui concerne les débuts du courant représenté par lui-même, Rosa Luxemburg, Leo Jogiches, Adolf Warski et sur le Congrès de Zurich ...

 

"Les thèses fondamentales de cette tendance étaient celles-ci : le capitalisme se développe dans la Pologne asservie dans un étroit accord avec le capitalisme russe, allemand et autrichien ; les liens les plus étroits se créent nécessairement entre la bourgeoisie des provinces polonaises et celle de ces États ; la lutte des classes devient plus âpre en Pologne et rend impossible l'insurrection contre le joug national. La tâche du prolétariat polonais c'est de lutter, de concert avec les ouvriers russes, allemands et autrichiens, contre l'ordre capitaliste ; cette lutte politique et économique doit être conduite en tenant compte des conditions de la vie politique dans chaque Etat, ce qui rend nécessaires des relations étroites avec les Partis socialistes russe, allemand et autrichien. L'autonomie du Parti polonais, qui lui permet de défendre les intérêts de la culture du prolétariat polonais, doit être naturellement sauvegardée. Seule la révolution commune, en détruisant l'ordre capitaliste, entraînera la libération de tous les peuples, donc du peuple polonais ; tant que règne l'ordre capitaliste, la création d'un Etat polonais indépendant n'est pas possible. La tâche des prolétaires polonais, ce n'est donc pas de lutter pour une Pologne capitaliste indépendante, mais pour la destruction des Etats capitalistes en général. Tout ceci nous paraît aujourd'hui indiscutable, mais il fallut alors un énorme travail pour ouvrir un chemin à ces idées.

 

Rosa Luxemburg prouva de suite un remarquable talent de publiciste et les dons d'un brillant théoricien. Nous reconnûmes volontiers en elle notre guide doctrinal. Le camarade Jogiches était son auxiliaire le plus actif bien que seuls ses plus proches amis l'avaient su.

 

La nouvelle tendance eut bientôt à soutenir son premier combat sur une large arène. A l'automne de 1891, la gendarmerie du tsar détruisit l'Union Ouvrière dont presque tous les leaders furent arrêtés. La manifestation du 1er mai, en 1892, revêtit néanmoins des proportions grandioses, montrant que le mouvement des masses ouvrières était devenu en Pologne un fait capital de la vie sociale.

 

En 1893, il devint possible de renouveler et d'élargir notre activité révolutionnaire dans la région. Le camarade Wesołowski était alors l'un des meilleurs organisateurs. Les ouvriers de l'Union et ceux qui restaient du Parti du Prolétariat adhérèrent au nouveau groupe et nous adoptâmes le nom de Parti Social-Démocrate de l'empire polonais. Cette appellation paraîtra étrange à beaucoup (quel accouplement de mots : socialiste et empire !). Elle fut choisie dans un but défini. Nous voulions exprimer ainsi que, selon nos doctrines, nous étendions notre organisation sur un territoire donné et précisément sur cette partie de la Pologne où le prolétariat doit lutter la main dans la main avec le prolétariat de toute la Russie. Justement, cette année-là, un Congrès Socialiste International se réunissait à Zurich. Nous résolûmes de nous y affirmer devant le prolétariat du monde entier. Les ouvriers de Varsovie m'envoyèrent un mandat de délégué. Les groupes de l'étranger en donnèrent à Rosa Luxemburg et au camarade Warszawski. Les meneurs du P. P. S. menaient contre nous une furieuse campagne dans laquelle ils eurent recours aux moyens les plus honteux, accusant effrontément le camarade Warszawski d'être « un agent russe ». Comme il y avait parmi eux des hommes entretenant depuis longtemps d'excellentes relations avec les chefs de l'Internationale : Engels, Wilhem Liebknecht et d'autres, il leur fut facile de nous représenter comme un petit groupe d'intrigants rompant l'unité du socialisme polonais. Malgré le brillant discours de Rosa Luxemburg réfutant ce mensonge le Congrès résolut de ne valider ni son mandat ni celui du camarade Warszawski. Plekhanov joua dans cette affaire un bien piètre rôle ; il connaissait les affaires polonaises et il eût suffi d'un mot de lui qui jouissait dans l'Internationale d'une si grande popularité pour anéantir toute cette intrigue. Mais il préféra se taire et reconnut plus tard qu'il lui sembla fâcheux de « devoir aller à l'encontre de l'opinion du vieil Engels ». Malheureusement, ces choses devaient par la suite arriver assez souvent dans la Seconde Internationale où les affaires se décidaient fréquemment selon les sympathies et les antipathies des chefs jouissant d'une certaine popularité. Nous subîmes un échec, mais on s'intéressa dans l'Internationale aux questions du socialisme polonais et l'occasion se présenta à nous d'exposer ces questions dans la presse française et allemande. Cette tâche aussi fut surtout dévolue à Rosa Luxemburg.

 

* Repris du site de la MIA. Source de ce texte : numéro 3 du Bulletin communiste (deuxième année), 20 janvier 1921, dans la rubrique « Héros et martyrs du communisme ».

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-julian-marchlewski-a-la-memoire-de-rosa-luxemburg-et-de-leo-tyszka-jogiches-117436322.html

 

* Indiquons une lettre qu'il convient de lire en contre-point à ce texte : Lettre à Leo Jogiches, Clarens, 15 avril 1893

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Le texte en allemand

 

Rosa Luxemburg: Bericht an den III. Internationalen Sozialistischen Arbeiterkongress in Zürich 1893 über den Stand und Verlauf der sozialdemokratischen Bewegung in Russisch-Polen 1889-1893

 

Erstattet von der Redaktion der Zeitschrift „Sprawa Robotnicza" (Arbeitersache), Organ der Sozialdemokraten des Königreichs Polen1

 

[Bericht an den III. Internat. Socialistischen Arbeiterkongress in Zürich 1893 über den Stand und Verlauf der socialdemokratischen Bewegung in Russisch-Polen 1889-1893, erstattet von der Redaktion der Zeitschrift „Sprawa Robotnicza" („Arbeitersache"), Organ der Socialdemokraten des Königreichs Polen, o. O. u. J. Nach Gesammelte Werke Band 1/1, 1970, S. 5-13]

Genossen! Es ist das erste Mal, dass die polnischen Sozialdemokraten aus dem Russland unterworfenen Teile Polens an Eurem Kongress teilnehmen.

Aus dem finstern Reiche des politischen Despotismus und der starren Reaktion senden die Arbeiter von Warschau und Łódź ihren Delegierten, der zumal der unsrige ist, teilzunehmen an dem Arbeiterparlament zweier Welten.

Wir senden Euch unsern Brudergruß und die frohe Botschaft, dass auch bei uns die sozialdemokratischen Prinzipien Wurzel gefasst haben und trotz der Verfolgungen der mit einer rohen Polizeimacht verbündeten Bourgeoisie das rote Banner der Sozialdemokratie für die polnischen Arbeitermassen zum Leitstern ihres Emanzipationskampfes geworden ist. Während Ihr im Westen von Sieg zu Sieg schreitet, führen wir im Osten, den Prinzipien der internationalen Sozialdemokratie treu, unentwegt den Kampf mit dem russischen Despotismus, diesem letzten und gewaltigsten Hort der europäischen Reaktion. Die von Grund aus verschiedenen politischen Verhältnisse zwingen uns eine der Form nach andere Kampfesweise auf. Notgedrungen hüllen wir unsere unablässige Arbeit in das Dunkel der Konspiration, gefährden beständig Freiheit und Leben und können daher nicht frei und offen wie Ihr handeln und vorläufig nur in einzelnen Fällen, wie der Maifeier, uns Eurer Kampfesweise anschließen. Selbstverständlich müssen auch die Formen und Mittel dieses Kampfes andere sein. Deshalb sind nur wenige der Beschlüsse, welche Ihr bei Euren wichtigen und fruchtbaren Beratungen fasst, in denen Ihr die Mittel und Wege erwägt, welche das Proletariat beider Welten zum erhabenen Ziele, zum Siege der sozialistischen Ideen, führen sollen, auf unsere Lage anwendbar.

Die sozialistische Bewegung im sogenannten Kongresspolen2 datiert seit fast 15 Jahren; doch war diese Bewegung bis zu den letzten vier Jahren nicht sozialdemokratisch zu nennen.3 Die revolutionäre Partei „Proletariat"4, welcher das hohe Verdienst zukommt, den ersten sozialistischen Strömungen Ausdruck gegeben und sie in ein organisches Ganzes zusammengefasst zu haben, und welche die Bewegung bis zum Jahre 1889 leitete, hat zwar formell die allgemeinen im Kommunistischen Manifest ausgedrückten Prinzipien anerkannt; doch war es nicht leicht, diese Prinzipien unter neuen Bedingungen in einem Staate, dessen politische Verhältnisse so gänzlich verschieden von denen des westlichen Europas sind, in Anwendung zu bringen. Diese Aufgabe zu lösen ist dieser Partei nicht gelungen. Dabei muss man den Einfluss im Auge behalten, welchen der heroische Kampf der russischen revolutionären Partei „Narodnaja Wolja" auf unsere Bewegung ausüben musste. Hat doch dieser heldenmütige Zweikampf der Revolutionäre mit dem allmächtigen Alleinherrscher in ganz Europa höchste Bewunderung hervorgerufen und unwillkürlich Hoffnungen erweckt. Es ist daher nicht zu verwundern, wenn die Polnische Sozialistische Partei, von dem richtigen Standpunkte des gemeinsamen Kampfes mit den russischen Revolutionären ausgehend, vollständig unter den Einfluss jener Partei geriet. Die Folge hiervon war, dass die praktische Tätigkeit und Taktik des „Proletariat" im Widerspruch mit dem formellen Programm der Ausdruck des utopistisch verschwörerischen Blanquismus wurde.

In den Begriffen der damaligen Revolutionäre fiel der Sturz des Zarentums mit der sozialen Revolution zusammen. Ebenso wie ihre Bruderpartei „Narodnaja Wolja" waren die damaligen Revolutionäre überzeugt, dass die Revolution durch eine Anzahl entschlossener, tatkräftiger und zielbewusster Verschwörer herbeigeführt werden kann. Der großen Masse des Proletariats wurde nur die Rolle vorbehalten, im entscheidenden Augenblicke die sozialistischen Verschwörer zu unterstützen.

Dieser Voraussetzung entsprechend war die Agitation der Partei fast ausschließlich darauf gerichtet, revolutionäre Gefühle mittelst Proklamationen und terroristischer Taten zu erwecken; an die Hebung des geistigen und materiellen Niveaus der Arbeitermasse innerhalb der heutigen Gesellschaftsordnung wurde wenig oder gar nicht gedacht. Man versäumte, es ganz, die vorläufigen, von dem heutigen Staate zu erzwingenden sozialen und politischen Zugeständnisse als nächstes Ziel zu betrachten, wie dies die Arbeiterparteien aller Länder tun. Die Partei beschränkte sich darauf, einzelne Individuen zu gewinnen – wodurch sie viel dazu beigetragen hat, die spätere sozialdemokratische Agitation zu erleichtern – und anderseits den Hass gegen die Despotie und die bestehende Gesellschaftsordnung unter den Massen zu wecken; die Partei arbeitete, in einem despotischen Staate lebend, direkt auf eine soziale Revolution in nächster Zeit hin. Wiederholt war die Partei gezwungen, wenn auch im Widerspruche zum Charakter ihrer Tätigkeit im allgemeinen, den sich in der Masse selbständig kundgebenden, auf ökonomische oder politische Ziele gerichteten Regungen sich anzuschließen, ebenso nahm sie an der Maifeier 1890 teil.

Um jedoch die ihm zukommende Bedeutung zu erlangen und zum wahren Ausdruck des Klassenkampfes der Arbeiter zu werden, musste der Sozialismus endgültig mit den blanquistischen Traditionen brechen und sich auf den Boden der westeuropäischen Arbeiterbewegung stellen. Diese Umwandlung in den Ansichten und der Taktik der Sozialisten begann im Jahre 1889 und führte schließlich zu einer selbständigen sozialdemokratischen Bewegung. Man sah endlich ein, dass die Rolle der sozialdemokratischen Partei darin bestehe, den im Kapitalismus mit elementarer Gewalt sich entwickelnden Kampf des Proletariats gegen die bestehende Gesellschaftsordnung zielbewusst zu leiten, dass der Kampf auf ökonomischem Gebiete um die alltäglichen Interessen der arbeitenden Klassen, der Kampf um demokratische Regierungsformen die Schule ist, welche das Proletariat unbedingt durchmachen muss, ehe es imstande ist, die heutige Gesellschaft zu stürzen. Diesen Gesichtspunkt behielt die neue Organisation bei ihrer Tätigkeit beständig im Auge.

Wie jede sozialistische Partei, war die Sozialdemokratie bei uns bemüht, die besten und tatkräftigsten Elemente der Arbeiterschaft heranzuziehen und um sich zu gruppieren; dabei war aber das Augenmerk nicht darauf gerichtet, Leiter der bevorstehenden Revolution heranzuziehen, sondern zielbewusste Agitatoren, Führer der Arbeiterklasse bei allen ihren Aufgaben und Kämpfen.

Die elende materielle Lage der schrankenlos ausgebeuteten polnischen Arbeiter musste notgedrungen einen verzweifelten ökonomischen Kampf hervorrufen; die Sozialdemokraten stellten sich an seine Spitze, verliehen ihm einen einheitlichen Plan, eine Organisation und suchten ihn zielbewusst zu machen.

In den letzten drei Jahren fanden etwa 30 Streiks statt, welche fast ebenso viele Gewerke betrafen.5 Diese in den meisten Fällen wesentlich erfolgreichen Streiks wurden unter der tätigen Leitung der sozialdemokratischen Organisation ausgefochten. Diese Ziffer, welche im westlichen Europa kaum nennenswert sein würde, hat bei uns eine ganz besondere Bedeutung, weil die Streiks hier mehr als irgendwo ein hervorragendes Mittel, die indifferente Masse aufzurütteln, sie zum Widerstand hinzureißen, bilden. Es waren dies unsere ersten praktischen Erfolge; sie bewiesen klar und anschaulich die Bedeutung des solidarischen Klassenbewusstseins, enthüllten den prinzipiellen Gegensatz zwischen Bourgeoisie und Proletariat, legten den Klassencharakter der Regierung bloß, wiesen auf die unumgängliche Notwendigkeit, beide zu bekämpfen, hin. Um diesen Kampf zu regeln und zu erleichtern, musste die sozialdemokratische Partei entsprechende Organisationen ins Leben rufen. So wurden Fachvereine gegründet, welche, unmittelbare ökonomische Vorteile verfolgend, gleichzeitig festen Boden für die sozialistische Propaganda bildeten. Zu demselben Zwecke wurden Bibliotheken und Lesezirkel eingerichtet.

In den beiden Hauptzentren unserer Industrie wurden regelrechte Streikkassen angelegt, welchen Hunderte von Arbeitern beitraten. Diese Kassen haben für uns eine besondere Bedeutung, da sie direkt die alltäglichen materiellen Interessen der Arbeiter ins Auge fassten, daher in den weitesten Schichten Anklang fanden und schon durch ihre Administration ihre Mitglieder in fortwährender Bewegung erhielten, während sie andererseits treffliche Anknüpfungspunkte für die sozialistische Agitation abgaben.

Auf diese Weise wurden die Sozialdemokraten nach und nach die wirklichen Führer der Arbeiterbewegung, erlangten Popularität und Zutrauen der großen Masse.

Die von den Arbeitern angenommene entschlossene Haltung zwang der Bourgeoisie und Regierung manches Zugeständnis ab; hier und da erlangten die Arbeiter höhere Löhne oder kürzere Arbeitszeit, die Regierung nahm notgedrungen die Rolle eines Beschützers der Arbeit auf sich, überwachte die Erfüllung der notdürftigsten Arbeiterschutzgesetzgebung, wodurch wenigstens den schreiendsten Übeln hie und da abgeholfen wurde; die Zahl der Fabrikinspektionskreise und der Inspektoren wurde vergrößert. Natürlich wurde auch hier wie in allen Staaten, die „Sozialpolitik von oben" treiben, hauptsächlich der Schein gewahrt und nichts Durchgreifendes geschaffen.

Der politische Kampf wird dem Proletariat durch die Haltung der Regierung in ökonomischen Fragen aufgedrungen; denn einerseits heuchelt diese Arbeiterschutzpolitik, bietet ihm kleinliche Palliativmittelchen an, welche größtenteils auf dem Papier bleiben, anderseits sucht sie jede selbständige Regung der ausgebeuteten Klassen mit roher Polizeifaust niederzuschmettern. Die Streiks werden durch besondere Verordnungen verboten, und wenn sie trotzdem zustande kommen, sind Polizei und Militär bereit, sie niederzuhalten. Arbeitervereine und -kassen sind ebenfalls verboten, und wenn sie entdeckt werden, drohen den Beteiligten langjährige Kerkerstrafen. Jede Tatsache dieser Art ist eine neue praktische Lehre von der Notwendigkeit des politischen Kampfes für die Arbeiter und bestätigt die Lehren der Sozialdemokratie; denn jede dieser Tatsachen zeigt klar und deutlich, dass der Absolutismus eine Schranke ist, welche jede Verbesserung der heutigen Lage der arbeitenden Klasse unmöglich macht, ebenso wie er den sozialistischen Bestrebungen überhaupt im Wege steht, dass alle Anstrengungen des Proletariats darauf gerichtet sein müssen, diese Schranke zu stürzen, dass alle Kräfte daranzusetzen sind, dem Zaren-tum eine demokratische Konstitution abzuzwingen. Diese Losung der Sozialdemokratie, der politische Kampf, der Kampf um Rechte und Freiheiten für das arbeitende Volk, ertönt am lautesten am Tage der Maifeier.

Die Maifeier hat vom ersten Augenblicke an bei unserm Proletariat ihre volle Bedeutung gewonnen. Schon im Jahre 1890 feierten gegen zehntausend Arbeiter, hauptsächlich in Warschau, gemeinschaftlich mit den Arbeitern der ganzen Welt. Im nächsten Jahre war die Zahl schon auf 25000 bis 30000 gestiegen und feierten außer in Warschau die Arbeiter der Industriezentren Zyrardów und Łódź. Die Maifeier im Jahre 1892, an welcher in Łódź allein 80000 Arbeiter die Arbeit niederlegten und welche infolge der Polizeiprovokationen so blutig endete, zog ihrerzeit die Aufmerksamkeit von ganz Europa auf sich. Auch in diesem Jahre erhoben trotz des furchtbaren Aderlasses, den die Partei durch zahlreiche Verhaftungen erlitten hatte, trotz der raffinierten Grausamkeit und Spionage seitens der Regierung einige tausend Arbeiter das Banner des achtstündigen Arbeitstages, und nur dadurch, dass in den Fabrikstädten die ganze Militärmacht entfaltet wurde, gelang es, „die Ruhe aufrechtzuerhalten".

Der Charakter und die Bedeutung der Maifeier bei uns steht der in Österreich am nächsten; doch hat sie für uns eine noch größere Bedeutung, weil sie die einzige Gelegenheit zu offener Massenmanifestation ist. Die Maifeier rüttelt die weitesten Massen des Proletariats auf und weckt sie aus ihrem tiefen Schlafe. Infolge unserer Lage kann dieselbe bei uns keine andere Form erhalten als die der Arbeitseinstellung. Diese konkrete, grelle Art der Demonstration ist allein imstande, Begeisterung hervorzurufen und Einfluss zu üben; sie trägt, wie in Österreich, den Charakter einer politischen Manifestation. Beim vollständigen Mangel an politischen Freiheiten und Rechten verbindet sie mit der Forderung des Achtstundentages die des allgemeinen Wahlrechts, des Versammlungs- und Vereinsrechts, der Freiheit des Gewissens, der Sprache, des Wortes und der Schrift. Solche Forderungen enthalten alle bei dieser Gelegenheit gedruckten Proklamationen. Schließlich ist die Maifeier die einzige konkrete Form, bei der die internationale Solidarität unsern Massen ersichtlich wird; sie ist fast die einzige Gelegenheit, bei welcher unser Proletariat sich als Glied der mächtigen internationalen Arbeiterarmee fühlen und betätigen kann.

So stellt sich die Tätigkeit unserer Sozialdemokratie in den letzten vier Jahren dar. Gestützt auf die Prinzipien der internationalen Sozialdemokratie, verfolgt sie unentwegt ihr Ziel; schwer muss jeder Schritt von ihr erkauft werden. In der kurzen Zeit von vier Jahren verloren Hunderte von Genossen die Freiheit; von den vier Maifeiern endeten zwei, ähnlich wie in Fourmies, mit einem blutigen Zusammenstoß mit dem Militär. – Im Jahre 1891 feiern die Arbeiter ruhig und ernst wie überall, das Militär greift sie an und provoziert einen blutigen Kampf. – Im nächsten Jahre liefern 80000 Arbeiter in Łódź der Soldateska eine förmliche Schlacht, und das wiederum infolge der Provokation seitens der Polizei. Die Verhaftungen reißen fast jeden Tag Genossen aus den Reihen der Kämpfer; die Warschauer „Zitadelle" hat oft nicht Platz genug, um alle Gefangenen aufzunehmen, und trotz dieser Opfer wird der Kampf beharrlich fortgesetzt. Es wurde ihm eben in der letzten Zeit eine neue Waffe in Gestalt der sozialdemokratischen, im Ausland erscheinenden Arbeiterzeitung „Sprawa Robotnicza" zu Diensten gestellt.

Die Arbeiterbewegung im Königreich Polen wurde allmählich zur wichtigsten Erscheinung unseres sozialen Lebens. Jeder historischen Tradition bar, hat sich unsere Bourgeoisie ganz der Profitwut hingegeben und um das Linsengericht des ihren materiellen Interessen von der Regierung gewährten Schutzes alle patriotischen und politischen Bestrebungen mit zynischer Offenheit preisgegeben. Der russische Absatzmarkt, der ihr erlaubt, den aus den polnischen Arbeitern erpressten Mehrwert zu realisieren, hat sie zur treuen Stütze „des Throns und Altars" gemacht; als eine selbständige politische Macht existiert sie nicht. Das polnische Kleinbürgertum ist noch am ehesten von patriotisch-revolutionären Traditionen durchdrungen; sein Interessengegensatz zur Großindustrie, welche sich infolge der politischen Verbindung mit Russland entwickelt hat, entfacht seine patriotische Stimmung und macht es zum Schwärmer für die Unabhängigkeit Polens. Aber selbständig tätig ist das Kleinbürgertum ebensowenig wie die Großbourgeoisie. Das einzige oppositionell tätige Element in unserer Gesellschaft ist die Arbeiterklasse. Natürlicherweise sucht auch jeder politische Gedanke, jede oppositionelle Regung sie zu ihrem Träger zu machen. Auch unsere patriotische „Intelligenz", welche auf sozialem Gebiet unbewusst kleinbürgerliche Ideale vertritt, sucht die Arbeiterbewegung ins patriotische Fahrwasser hinüberzulenken; daher die Versuche dieser „Intelligenz" in der allerletzten Zeit, das Programm der Wiederherstellung des selbständigen polnischen Reiches mit dem sozialdemokratischen zu einer Synthese des Sozialpatriotismus zu verschmelzen. Aber der erste praktische Versuch, der Maifeier in diesem Jahre einen halbpatriotischen Charakter aufzuzwingen, scheiterte an dem energischen Widerstand der klassenbewussten sozialdemokratischen Arbeiterschaft.

Die patriotische Richtung, das Ideal eines selbständigen polnischen Reiches, hat keine Aussichten, die sozialdemokratische Arbeiterschaft für sich zu gewinnen. Die ökonomisch-soziale Geschichte der drei Teile des ehemaligen Königreiches Polen hat sie den drei großen Annexionsstaaten organisch einverleibt und in jedem besondere Bestrebungen und politische Interessen geschaffen. Bei der chronischen Überfüllung des Weltmarktes existiert und entwickelt sich heute die Großindustrie von Kongresspolen nur infolge der politischen Koexistenz mit Russland, welcher ein ökonomisches Band beider Länder entwuchs. Dieses ökonomische Band verstärkt noch beständig die russische Regierung durch tückische Politik, indem sie die polnische Industrie teils um im Interesse der Russifizierung die Kapitalistenklasse für sich zu gewinnen, teils im eigenen ökonomischen Interesse im großen und ganzen fördert. Angesichts dieser ökonomischen Verknüpfung, die in der unüberwindlichen Logik des Kapitalismus wurzelt, entbehrt die Bestrebung, einen kapitalistischen polnischen Staat ins Leben zu rufen, jeder reellen Basis. Der Patriotismus wird angesichts dieser Tatsachen zu einem Programm, welchem die subjektiven Wünsche seiner Schöpfer zur Grundlage und die unberechenbaren Eventualitäten eines europäischen Krieges als Mittel der Verwirklichung dienen. Die Unterstützung der europäischen Demokratie, auf welche unsere Patrioten rechnen, kann bei ihrer enormen moralischen Bedeutung die mangelnde materielle Basis des Programms denn doch nicht ersetzen.

Das Programm, ein selbständiges Polen wiederherzustellen, kann, da es nicht mit der Wirklichkeit rechnet, keine politische Tätigkeit schaffen, welche den Bedürfnissen des Proletariats entspricht. Ein gemeinsames politisches Minimalprogramm der Arbeiterklasse der drei polnischen Länder, deren eines eine relativ weite politische Freiheit mit allgemeinem Stimmrecht besitzt, deren zweites, im Besitz einiger kümmerlicher politischer Rechte, das allgemeine Stimmrecht erst zu erkämpfen hat, deren drittes vollends im Joch des Absolutismus sich befindet, ein solches gemeinsames Programm ist heute eine praktische Unmöglichkeit, da ja die politische Tätigkeit der Arbeiterpartei immer den gegebenen politischen Formen entsprechen muss. Jenes Programm heute als ein politisches annehmen würde soviel bedeuten, wie auf jede politische Tätigkeit verzichten zu wollen. Die Arbeiterklasse muss aber eine solche üben, sie kann nur für reelle Forderungen gewonnen werden, für solche, die schon heute einen praktischen Kampf im Namen wirklicher, naheliegender und wichtiger Bedürfnisse schaffen. Eine solche auf reellen Verhältnissen beruhende politische Aktion ist heute für das Proletariat von Galizien der ihm mit dem Proletariat von ganz Österreich gemeinsame Kampf um das allgemeine Wahlrecht. Für das Proletariat von Posen und Schlesien ist das politische Programm das Zusammengehen mit der deutschen Sozialdemokratie. Für das Proletariat von Russisch-Polen ist es die seinen wirklichen Lebensverhältnissen entsprechende, dem gesamten Proletariat des russischen Reiches gemeinsame Parole – die Niederwerfung des Absolutismus. Dieses Programm ergibt sich aus den Bedürfnissen seines alltäglichen ökonomischen Kampfes ebensowohl wie aus seinen sozialistischen Bestrebungen überhaupt. Dieses Programm macht es ihm möglich, indem es ihm die Erkämpfung solcher politischen Rechte, welche am besten seinen lokalen Interessen entsprechen, zum Ziele setzt, sich gleichzeitig vor der Russifizierungspolitik der Regierung zu schützen. Dieses Programm endlich führt die Arbeiterklasse auf geradem Wege zum Triumphe des Sozialismus und nähert sie gleichzeitig demjenigen Momente, in welchem mit der definitiven Aufhebung aller Unterdrückung auch die Unterjochung der polnischen Nationalität endgültig beseitigt und aller kulturellen Bedrückung der Grund entzogen wird.

Das Programm, das sich die Niederwerfung des Zarentums zur nächsten politischen Aufgabe stellt, rechnet in seiner Verwirklichung nicht auf zufällige Umwälzungen in der europäischen Politik, es verdankt sein Bestehen nicht den Wünschen und Idealen einzelner [Personen] und abgelebter Klassen. Es ist vielmehr von dem objektiven Gang der Geschichte erzeugt, welcher die patriarchalische Bauernwirtschaft zersetzt und die materiellen Bedingungen des Zarentums dadurch untergräbt, welcher gleichzeitig den Kapitalismus entwickelt und damit die politische Macht geschaffen hat, die ihn stürzen wird – das Proletariat.

Bestrebt, in ihrem eigenen Interesse eine neue politische Form zu erringen, hat unsere Arbeiterklasse das erhabene Bewusstsein, dass sie für die gemeinsame Sache des internationalen Proletariats wirkt, dass sie durch Bekämpfung des mächtigsten Hortes der europäischen Reaktion wirklich zum Triumphe der großen Ziele beiträgt, welche heute in einem Gedanken und einem Gefühle Tausende von Genossen der ganzen Welt vereinigen.

 

1 Dieser Bericht ist nicht gezeichnet. Aus einer Fußnote in Rosa Luxemburgs Artikel „Der Sozialpatriotismus in Polen" (siehe S. 39) geht hervor, dass sie an der Abfassung des Berichts weitgehend beteiligt war.

2 Als Kongresspolen wird das 1815 durch den Wiener Kongress geschaffene Königreich Polen bezeichnet, das bis 1915 bestand, durch Personalunion mit Russland verbunden war und unter zaristischer Herrschaft litt.

3 Im Jahre 1889 war in Warschau unter Führung der Sozialdemokraten Julian Marchlewski und Jan Leder der Verband Polnischer Arbeiter (Związek Robotników Polskich) gegründet worden. Er konzentrierte sich zunächst auf den ökonomischen Kampf, leistete eine breite Aufklärungsarbeit unter dem Proletariat und forderte das Bündnis mit den russischen Sozialdemokraten. Der Verband konstituierte sich 1893 mit einem Teil des „II. Proletariat" zur Sozialdemokratischen Partei des Königreichs Polen (SDKP).

4 Die 1882 von Ludwik Waryński gegründete erste Sozialrevolutionäre Arbeiterpartei im Königreich Polen, genannt das „I." oder „Große Proletariat", wurde 1886 in einer großen Verhaftungswelle zerschlagen.

Das von Marcin Kasprzak gegründete „II." oder „Kleine Proletariat" bestand von 1888 bis 1893.

5 Seit dem 1. Mai 1890 nahm die Streikbewegung große Ausmasse an und erfasste die meisten Branchen der metallverarbeitenden und chemischen Industrie Warschaus, der Textilindustrie in Łódź, der Kohlen- und Hüttenindustrie von Dabrowa sowie die Webereien von Zyrardów. Den Höhepunkt erreichte sie im Aufstand von Łódź am 5. Mai 1892 mit etwa 80 000 Streikende

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009