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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 10:16
La question d’Orient et le Vorwärts. Une analyse de 1896 de Rosa Luxemburg à propos de la "Question d'Orient"

La question d’Orient et le Vorwärts

 

Sächsische Arbeiter-Zeitung (Dresde)

N° 273, 25 novembre 1896

Gesammelte Werke, Tome 1/1

Berlin 1970 – P. 69 – 73

Traduction Dominique Villaeys-Poirré, oct. 2016

 

 

J’ai adressé le 14 de ce mois à la rédaction du Vorwärts une réponse à la déclaration du camarade Liebknecht parue dans ce journal le 11. A ce jour, elle n’a pas été publiée, elle n’a pas non plus fait l’objet d’une réponse sous quelle que forme que ce soit de la part de la rédaction. Cela équivaut vraisemblablement à un refus de publication. J’espère que la rédaction de la « Sächsische Arbeiterzeitung » ne me refusera pas la publication de la réponse ci-après, et que je pourrai ainsi défendre ma position concernant la question d’Orient telle que je l’ai présentée dans la « Sächsische Arbeiterzeitung », position qui a été si fortement critiquée par Liebknecht.

 

Selon une étrange logique du destin, l’interpellation du Vorwärts par une assemblée berlinoise à propos de la question arménienne a eu la conséquence suivante : le camarade Liebknecht s’est placé avec mes articles sur ce thème dans la « Sächsische Arbeiterzeitung » en accusateur, a prononcé mon exclusion de la question d’Orient et mon bannissement sur les terres des « atrocités » polonaises. D’une part, mes articles n’apporteraient rien de neuf selon Liebknecht, car « pour n’importe quel béotien du socialisme, il est clair que le soulèvement arménien est lié aux conditions économiques », mais d’autre part ils ne constitueraient rien d’autre qu’une qu'une reproduction grossière des analyses de la presse de Gladstone et de la presse russe, qui aurait pu être réalisée par n’importe quel camarade en Allemagne.

 

En ce qui concerne la relation existant entre les mouvements politiques et nationaux et les causes économiques, je ne doute pas un instant que cela soit clair pour le camarade Liebknecht puisque pour Liebknecht « même ( ?!) les guerres de rapine des tribus africaines les plus arriérées peuvent être expliquées par des causes économiques». Seulement, le facteur économique "à l'oeuvre  à l’arrière-plan" en Turquie prend pour lui une forme orientale étrange, c’est-à-dire que ce n’est pas pour lui un effet du développement économique interne de la Turquie mais du rouble russe. Ainsi lisons-nous littéralement dans une notice de l’édition du Vorwärts du 6 septembre de cette année : « Les oppositions nationales et religieuses, dont on ne voyait auparavant aucune trace, s’exacerbent de plus en plus et les Grecs et les Arméniens qui au cours des siècles étaient parvenus à la possession de presque toutes les richesses et de tous les postes, se retrouvent brusquement en position d’opprimés ! … Et tout ceci depuis que la diplomatie européenne s’est mêlée des affaires turques et que la Turquie est devenue le proie et le jouet des intrigues politiques. ». Dans un autre article, on nous assure que les Arméniens dans leur ensemble et en particulier sont un peuple vile, haï de tous, dans un troisième que les atrocités n’existent que sur le papier et dans un quatrième que Salisbury serait le seul à pouvoir faire régner le calme en Orient etc, etc. Le rouble est en soi sans aucun doute un facteur « économique » ». Mais le Vorwärts, en en faisant un facteur historique fondamental, réduit toute l’histoire moderne en Orient à une simple et gigantesque question de corruption, à un jeu d’intrigues diplomatiques, c’est-à-dire à quelque chose qui ne peut être vu comme « conditions économiques » qu’au sein d’un épais brouillard où tous les chats sont gris.

 

Mais il ne s’agissait en aucun cas de faire une découverte évidente, à savoir qu’il y a quelque chose d’économique dans les fondements du mouvement arménien. Cela ne serait en effet qu’un « lieu commun ». Il s’agissait de fait de reconstruire l’évolution économique de la Turquie à partir des faits connus et qui sont vus habituellement comme des éléments épars et sans relations entre eux de la vie sociale, d’en montrer les ferments internes et l’orientation et d’en tirer les conséquences politiques d’une part et pour les intérêts de la social-démocratie en Orient d’autre part, en bref – non pas d’expliquer l’histoire de la Turquie à l’aune du rouble, mais au contraire d’expliquer le rôle du rouble à partir de l’histoire de la Turquie, non pas d’intégrer de force les événements dans nos analyses sclérosées mais au contraire de mettre en harmonie nos analyses et les événements actuels. En partant de ce point de vue, on devait nécessairement parvenir à la conclusion que le déclin de la Turquie n’est que la conséquence naturelle de sa décomposition économique interne, qui de son côté a été causée par l’économie financière et la modernisation de l’appareil d’Etat, que ce processus que nous ne pouvons arrêter nous est très profitable car il nous donne, avec une Turquie libérée de ses protecteurs chrétiens de même qu’avec des Etats des Balkans libérés du joug turc, une arme puissante contre les convoitises russes en Orient. Il est possible que mes articles comme le pense le camarade Liebknecht n’aient pas apporté de lumière sur ces questions, c’est d’ailleurs sans importance. Ce qui importe c’est que le Vorwärts a fait montre en tous les cas dans ses analyses d’une longue suite de manquements. Toute la faiblesse de sa position nous apparaît de fait résider dans ce que Liebknecht considère comme sa plus grande force : il a étudié la question d’Orient - contrairement à nous - à partir de ses propres conceptions (parmi elles, il compte la fréquentation de Karl Marx et l’école de Londres du génial Urquhart), à savoir celles du temps de la guerre de Crimée. Mais depuis la guerre de Crimée, 40 années entières ont passé et beaucoup de choses ont changé depuis sous les cieux et sur la terre. Depuis, la Russie qui était un pays d’économie naturelle est devenue un pays capitaliste et s’est élevée sur le tas de cendres politiques au rang de maître de l’Europe. La Turquie est passée depuis à l’économie financière. Depuis, il y a eu la guerre de 1877 et le Congrès de Berlin (1878). Depuis, la Roumanie, la Serbie et la Bulgarie, la Bosnie et l’Herzégovine se sont séparées de la Turquie. La décomposition économique qui a conduit à son déclin politique n’est parvenue à son plus haut point qu’après la guerre de Crimée. D’autre part, la diplomatie russe elle aussi n’a pu tirer que de l’expérience de l’indépendance de la Bulgarie, de la Roumanie, de la Serbie et donc dans les années 80, les enseignements politiques, à savoir que l’effritement progressif de la Turquie est dommageable, qu’au contraire son intégrité compte tenu de son affaiblissement interne peut jusqu’à un certain point rendre de grands services. L’état des choses concernant la question orientale a donc connu, aussi bien matériellement que pour les conséquences politiques qui en découlent, un virage à 180° depuis la guerre de Crimée et pris une direction complètement opposée à celle existant auparavant. Les choses s’étant transformées en leur propre antithèse depuis la guerre de Crimée, il était donc nécessaire que les idées de l’époque se transforment en leur contraire elles aussi, par rapport aux événements actuels et dans le même temps aux présupposés d’autrefois.

 

La politique orientale poursuivie autrefois par les socialistes avait pour cible toute entière la Russie. La Russie recherchait inlassablement le déclin de la Turquie, les socialistes se battaient donc pour son intégrité. Au contraire, aujourd’hui, la Russie veut protéger l’intégrité de la Turquie. Comme le Vorwärts persiste dans son ancienne politique et sonne l’alarme pour défendre l’intégrité de la Turquie au moindre frémissement sur la péninsule balkanique, il retombe dans le travers originel suivant :

 

Tout d’abord, les changements sur le front de la Russie semblent tout à fait incompréhensibles si on les analyse à partir des points de vue de la politique socialiste de 1855. C’est pourquoi le Vorwärts croit les voir comme « uun mirage trompeur », et comme il a en tête les anciennes intrigues russes, il recherche obstinément des signes du vieux jeu diplomatique russe dans les évènements d’aujourd’hui qui sont en complète contradiction avec lui.

 

Deuxièmement, l’ensemble de l’évolution de la situation en Turquie qui conduit aux soulèvements et à sa décomposition n’est pour lui rien d’autre qu’un fait désagréable, gênant et est donc tout simplement ignoré. On dénonce les accusations de cruautés comme un mensonge, ceux qui se soulèvent comme un peuple dénué d’intérêt et les révoltes comme une pièce de théâtre.

 

En un mot du fait de son hostilité envers la Turquie, le Vorwärts en est arrivé à la même situation que la diplomatie russe ; en cherchant à s’interposer contre les prétendus projets de la Russie, il devient un défenseur inconscient de ses véritables plans. Et comme les événements réels dérangent ses interprétations, il en déclare tout simplement la réalité comme un effet de l’imagination.

 

Il est possible que si l’on part du point de vue de cette politique, c'est-à-dire du point de vue de la guerre de Crimée, ma conception de la question d’Orient puisse paraître russophile. Mais il me semble tout à fait incontestable que la politique orientale du camarade Liebknecht constitue du point de vue actuel, un service rendu malgré lui au bastion de l’absolutisme européen. Cela me semble incontestable. Faire un lien entre Liebknecht et la politique russophile peut paraître une mauvaise plaisanterie. Mais une telle mauvaise plaisanterie peut devenir l’Histoire avec un grand H, car tout béotien du socialisme sait bien qu’avec le temps "La raison devient folie, le bienfait, tourment".

 

Camarades ! Liebknecht me fait comprendre à la fin qu’en étudiant la question d’Orient, j’aurais d’une certaine façon pénétré dans son domaine réservé et que je ferais mieux de m’occuper des atrocités commises en Pologne. Si personne ne pouvait plus étudier des événements pour lesquels le Camarade Liebknecht s'est forgé en leur temps une opinion, cela constituerait en tous les cas une conséquence fatale, à ce jour inconnue des historiens, de la guerre de Crimée. Mais Liebknecht est le moins bien placé pour imposer "une séparation stricte des domaines où s’exerce la violence", car il a lui-même justement du temps de la guerre de Crimée de manière grave craché dans la soupe de nous autres socialistes polonais, en servant par ses déclarations le nationalisme polonais et en prenant parti dans une question divisant les socialistes polonais, question qu’il ne connaît ni de par ses propres analyses ou ni par d'autres analyses, ni par la presse de Gladstone et par une autre presse.

(Merci de toute proposition d'amélioration de la traduction)

.

Bulgarie 1907

Bulgarie 1907

Pour avoir accès aux articles auxquels il est fait référence :

en allemand : http://www.marxists.org/archive/luxemburg/1896/10/10.htm

et qui existent en français sur le site : http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/01/rosa-luxemburg-social-democratie-et.html

Source : Article publié pour la première fois les 8, 9 et 10 octobre 1896 dans le Sächsische Arbeiter-Zeitung, organe de presse des Sociaux-démocrates allemands à Dresde. Cité in : « The Balkan Socialist Tradition – Balkan Socialism and the Balkan Federation, 1871-1915 », in Revolutionary History, vol. 8, n° 3, 2003. Traduction de l’allemand en anglais : © Ian Birchall. Traduction française : © Georges Festa – 01.2011.

Sur le blog :

Ce texte complète les documents de 1893 - 1896 et montre à la fois la hardiesse de Rosa Luxemburg qui ne craint pas de remettre en cause Liebknecht lui-même, et son approche précise du monde capitaliste. Il s'inscrit dans l'ensemble des textes sur le nationalisme et l'analyse des rapports de force en pleine évolution de la fin du XIXème siècle. Il est le témoignage d'une pensée en train de se construire.

Voir les nombreux dossiers et articles sur ce blog, dont :

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/dossier-social-patriotisme-rosa-luxemburg-et-la-question-nationale.html

Le texte a fait l'objet d'une nouvelle traduction au sein du séminaire organisé par des étudiants de Normale supérieure autour de la traduction de textes de Rosa Luxemburg. Ce séminaire est ouvert à tous. Il a lieu de 15 h 45 à 17 h 45 au département de philosophie. Les deux séances à venir seront consacrées à la traduction de ce texte important dans l'élaboration de la pensée de Rosa Luxemburg par rapport à l'impérialisme. Accès au texte allemand : http://adlc.hypotheses.org/zur-orientpolitik-des-vorwarts

c.a.r.l. 02.02.2017

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26 décembre 2016 1 26 /12 /décembre /2016 11:23
1893 - 1896 : les premiers articles de Rosa Luxemburg contre le nationalisme

Ci-dessous la liste des articles parus entre 1893 et 1896. Ils sont majeurs et portent sur la Pologne et la Turquie. Ils constituent les prémisses des analyses contre le nationalisme de Rosa Luxemburg

(Cet article est en cours de rédaction).

 

 

1. Compte-rendu adressé au IIIème Congrès socialiste international des travailleurs de Zurich sur l'état et le développement du mouvement social-démocrate dans la Pologne russe 1889 - 1893

 

Texte non signé par Rosa Luxemburg (il est présenté par la rédaction du journal "Sprawa Robotnicza", organe du SDKP récemment créé par son courant) mais une indication de sa part montre qu'elle y a très largement contribué.

Sur le blog, traduction inédite (Dominique Villaeys-Poirré, 2015):

 

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2015/12/rosa-luxemburg-rapport-adresse-au-iiieme-congres-socialiste-des-travailleurs-zurich-1893-sur-l-etat-et-le-developpement-du-mouvement

 

2. Nouveaux courants au sein du mouvement socialiste polonais en Allemagne et Autriche.

 

Paru dans "Die neue Zeit", 14ème année 1895-1896

 

3. Le social-patriotisme en Pologne

 

Paru dans "Die neue Zeit", 14ème année 1895-1896

Lire la traduction française de la résolution au Congrès de L'Internationale de Londres contenue dans cet article sur :

 

https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1896-07-la-question-polonaise-au-congres-international-de-londres/

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2016/02/rosa-luxemburg-le-social-patriotisme-en-pologne-die-neue-zeit-juillet-1896-introduction.html

 

4. A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise

 

Paru dans Vorwärts N° 172, 25 juillet 1896

 

5. Les combats nationaux en Turquie et la social-démocratie

 

3 articles parus dans La Sächsische Arbeiter-Zeitung N° 234 - 235 - 236, les 8, 9 et 10 octobre 1896

Texte en français sur :

 

http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/01/rosa-luxemburg-social-democratie-et.html

 

6. A propos de la politique orientale du "Vorwärts"

 

Dans La Sächsische Arbeiter-Zeitung, N° 273, 25 novembre 1896

A ces articles, il faut ajouter.

 

L’année 1793 ! Article paru dans la « Sprawa Robotnicza », juillet 1893

·  Quelles sont les origines du 1er mai ? (1894)

 

Ils sont disponibles sur le site du Collectif Smolny ; http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=982

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4 février 2016 4 04 /02 /février /2016 15:55

Pour ce faire, on peut utiliser avec beaucoup de profit l’ouvrage de Nettl qui non seulement est clair et précis, mais permet d’avoir accès en français à des informations qui seraient, sinon, difficiles à trouver. Nous utilisons les chapitres II, « Les premières années en Pologne 1871 – 1890 » et III. « Suisse, études et politique ».

JP Nettll, Rosa Luxemburg, Editions Spartacus, version abrégée, 2012

 

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

Consulter le dossier

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Ludwig Warynski, mort dans les prisons tsaristes à un peu plus de 30 ans - Un des fondateurs du "Parti socialiste-révolutionnaire du prolétariat" dit "Prolétariat".

Le chapitre II. commence par ces mots qui caractérisent bien le style direct et accessible de Nettl « Cette histoire se déroule dans la partie orientale de l’Europe ». Il fait référence ensuite à l’action contre Alexandre II en 1881 d'un militant polonais Ignacy Hryniewiecki. Cela n'est pas anecdotique, pour lui,  car cela s’inscrit dans une logique de lien étroit entre la social-démocratie russe qui prône encore à l’époque l’action individuelle et les militants polonais. Rosa Luxemburg avait alors une dizaine d’années.

 

1878 - 1888

 

Relation à la social-démocratie russe, revendication nationale, développement du capitalisme

 

Le mouvement socialiste dans la Pologne russe, dans cette période, présente deux grandes caractéristiques : la relation à la social-démocratie russe (et donc le rapport à l’action individuelle) et la problématique de la revendication nationale au sein du mouvement polonais. Il faut ajouter à cela l’arrière-plan, essentiel, de l’évolution du capitalisme dans les années 80/90 dans les différentes parties de la Pologne occupée, évolution du capitalisme que Rosa Luxemburg étudiera et décrira pour la Pologne sous domination russe dans sa thèse soutenue et publiée en 1897.

 

Depuis l’insurrection de 1863-1864 en Pologne russe, la russification est portée à son comble  et concernant le développement économique, Nettl indique :  « A bien des égards, la  révolution industrielle polonaise fut aussi sauvage que celle des pionniers anglais cinquante ans plus tôt » P. 50.

 

Prolétariat, Lud Polski

 

En 1882 est créé le "Parti socialiste-révolutionnaire du prolétariat", communément appelé "Prolétariat", par Ludwik Warynski, que l’on peut considérer comme le premier pas vers un parti socialiste. Et dans le même temps est fondé le groupe Lud Polski ("Le peuple polonais") animé par Bolewslaw Limanowski. On a là dès cette période les bases des deux grands courants au sein du socialisme polonais..

 

Dès 1883, Prolétariat parvient à organiser de grandes grèves ouvrières qui donneront lieu à une répression féroce.

 

En 1884, un accord est conclu entre l’organisation russe Narodnaya Wolya et Prolétariat.

 

En 1884 aussi, quatre dirigeants de Prolétariat sont pendus (et en 1886 Warzynski, emprisonné depuis 1883, est condamné à 16 ans de prison, il mourra en 1889, les conditions de détention étant particulièrement inhumaines). Rosa Luxemburg a alors 15 ans et sera certainement très marquée. D’autant qu’elle est déjà très consciente, politiquement et engagée. Elle a probablement été membre du Second Prolétariat avant son départ en exil.

 

Tableau

Date

Evénement

Nom

1881

Exécution d’Alexandre II

Ignacy Hryniewiecki

 

1882

Création du « Parti socialiste-révolutionnaire du prolétariat »

Ludwik Warynski

1882

Création de Lud Polski (Peuple polonais)

Bolewslaw Limanowski

Avr. 1883  

Grandes grèves, répression

 

1884

Accord Narodnaya Wolya/Prolétariat

 

28.01.1886

Exécution par pendaison de quatre dirigeants du Prolétariat

 

1886

Condamnation de  Warynski à 16 années de forteresse

 

1888 

Création du Second Prolétariat

Martin Kasprzak

1889

Alliance des ouvriers polonais (ZPR)

Julian Marchlewski (Karski)

Puis Adolf Warszawki (Warski)

 

--------------------------------------------------

 

1889 - 1893

 

Le Prolétariat subit la répression de front. Se constituera alors tout d'abord la tendance nationaliste autour de Mendelson et Limanowski qui aboutira à la création du PPS en 1893 à laquelle répondra celle du SDKP regroupant Rosa Luxemburg, Leo Jogiches et  les militants  de l'Alliance des ouvriers polonais animée par Marchlewski et Warsawski.

 

1893 marque bien les débuts du social-patriotisme et de la lutte de Rosa Luxemburg contre ce courant. De même, On voit par le résumé ci-dessus que sa thèse s’inscrit complètement dans l’action de Rosa Luxemburg à l’époque et inversement. Qu’elle est d’une certaine mesure l’aboutissement de son travail de réflexion et aussi le fondement de l’action menée.

 

Tableau

 

Congrès de l'Union des socialistes polonais à l'étranger (ZZSP)

Date

Evénement

Noms

1888  

Départ en exil de Rosa Luxemburg

 

1890 

Abolition des lois antisocialistes en Prusse. Création d’une association des socialistes polonais

 

1891

La Gazeta Robotnicza

 

1889 – 1897  

Etudes à l’Université de Zürich. Liens avec les militants en exil

 

Nov. 1892     

Limanowski et Mendelson

1893 

Création du P.P.S., Parti socialiste polonais et de l’ Association des socialistes polonais à l’étranger

 

1893 

Création du SDKP

Rosa Luxemburg, léo Jogiches et les dirigeants de l’Alliance  des ouvriers polonais

 

1897

Thèse sur le développement industriel de la Pologne russe.

Rosa Luxemburg

 

Malgré le soin apporté à ce résumé historique, merci d'indiquer au blog les éventuelles erreurs.

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 13:57
1er numéro de la revue

1er numéro de la revue

L'article est paru dans la Neue Zeit, 14ème année, 1895/1896, Tome 2, P 459 à 470. Après cette introduction, comme l'annonce Rosa Luxemburg, son article comprendra deux parties, la première consacrée à la résolution au Congrès de Londres, la deuxième sur la situation sociale en Pologne russe.

Le social-patriotisme en Pologne

Texte allemand : dans Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Editions 1982, P  37 à 51

Traduction et mise en ligne :

Dominique Villaeys-Poirré – février 2016

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

Consulter le dossier

 

La position que S. Haecker (Cracovie) et ses camarades ont prise dans l’article sur le « socialisme en Pologne », dans le N° 37 de la « Neue Zeit » par rapport au social-patriotisme, n’est, selon nous, en aucun cas de nature à clarifier cette question. Selon les déclarations de Haecker, il convient de ne pas laisser de place dans le programme des socialistes polonais, à l’indépendance de la Pologne, mais elle doit être prise en compte comme « postulat » dans l’agitation politique. Il est clair cependant que peu importe que l’on nomme cette revendication discutable « programme » ou « postulat », la chose demeure inchangée. Les tendances social-patriotiques conduisent au nationalisme petit-bourgeois, non pas parce qu’elles sont inscrites dans le programme, mais parce qu’elles sont utilisées dans les campagnes d’agitation. Un simple changement de nom ne dispense ni de la nécessité de donner une justification à la revendication social-patriotique, ni des conséquences négatives de la reprise de cette revendication dans les campagnes d’agitation.

 

Häcker se révèle encore moins en mesure de dire quelque chose de satisfaisant sur la faisabilité d’un tel postulat. Quand il affirme que lui et ses camarades « ne prétendent pas  a priori » être en mesure « de réaliser l’indépendance de la Pologne avant le grand chambardement », cela ne signifie pas pour autant qu’il apporte une solution à la question mais c’est une vaine tentative pour l’esquiver. Car la restauration de la Pologne comme un Etat de classe seulement « après le grand  chambardement », est un non sens et la libération de la Pologne après celui-ci va de soi et ne peut donc constituer un postulat « particulier » dans les campagnes d’agitation aujourd’hui. Mais ce qui est le plus important à dire, c’est qu’ en fait, personne parmi les sociaux-patriotes, en posant cette revendication, ne pense à autre chose qu’à l’établissement d’un Etat de classe polonais. L’Association des Socialistes Polonais à l’Etranger de même que les innombrables éléments sociaux-patriotes de la Pologne sous domination russe, avec lesquels les socialistes de Galicie se déclarent solidaires, tous rejettent même, sans discussion, la revendication pour une constitution en Russie et considèrent comme leur objectif immédiat la création d’une république polonaise, où l’on jouira d’un salaire minimum, de la liberté de grève etc. (voir le bulletin officiel, Londres, N°1). De même pour autant que les socialistes de Galicie, dans leur campagne, posent cette revendication  et cherchent à la justifier, ce qu’ils ont toujours eu en tête, c’est un Etat polonais bourgeois. La Pologne à laquelle ils aspirent est donc un Etat de classe à ériger « avant » le grand chambardement et la question de savoir comment le prolétariat l’érigera reste, comme auparavant, ouverte.

 

Enfin, Haecker explique l’action commune des trois partis polonais comme lors du 1er mai, par des considérations pécuniaires et autres raisons secondaires ; mais cela n’empêche en rien qu’une telle action dans les moments les plus importants de la vie du parti est de fait l’expression d’une volonté d’action politique commune sans que le fondement d’une telle action, du fait des conditions diverses dans lesquelles agissent les socialistes polonais, aient été et aient pu être montrées par Haecker.

 

De même, Häcker ne sait opposer à nos considérations sur les conditions nécessaires des aspirations sociales-patriotiques au sein du mouvement, rien d’autre que la politique actuelle des partis polonais, qui cependant, comme nous le soulignons expressément « ne peut être prise en compte » parce qu’elle est « à mettre au crédit manifestement du programme commun avec les camarades allemands et autrichiens et en aucun cas comme la mise en œuvre pratique de la revendication d’indépendance de la Pologne ». Mais nos indications au contraire concernant la nouvelle contradiction récente entre le social-patriotisme et le combat social-démocrate, et sur l’inanité théorique du premier  reste sans aucune réponse

 

Nous pensons de ce fait pouvoir penser que la réponse de Haecker montre mieux que tout l'impossibilité de défendre le point de vue social-patriote et nous nous voyons de ce fait dispensés de la nécessité d'aller plus avant dans les questions pratiques du mouvement en Galicie. Nous voulons donc simplement, en lien avec l'article de Haecker, étudier deux points ayant une importance générale et de principe : la résolution au Congrès de Londres, que Haecker défend comme étant celle du Parti de Galicie, et les conditions sociales règnant en Pologne russe, pour laquelle il a avancé des théories tout à fait aventureuses, mais qui sont de fait décisives concernant l'appréciation de la question polonaise.

Rosa Luxemburg. Le social-patriotisme en Pologne, Die neue Zeit, juillet 1896. Introduction.

A noter :

 

. La publication de l’article de Samuel Haecker est prévue sur le site mlwerke :

Der Sozialismus in Polen. S. Häcker. Die Neue Zeit, 14. Jahrgang 1896, 1. Halbband, S. 324 bis 332. http://www.mlwerke.de/NeueZeit/nz14/nz14_324.htm

 

. Lire Finis Poloniæ? Von Karl Kautsky, disponible sur le net.
 
. Lire sur ce blog : Rosa Luxemburg et la question polonaise au Congrès de Londre : ici
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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 22:18

Article de Rosa Luxemburg publié simultanément dans Sprawa Robotnicza N°25 (juillet 1896) et dans Critica Sociale N°14 (juillet 1896).

Rosa Luxemburg. La question polonaise au Congrès international de Londres. Juillet 1896
Repris du site bataillesocialiste,
Traduction bataillesocialiste

https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/

1896-07- la-question-polonaise-au-congres-international-de-londres/

Dossier social-patriotisme

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Il y a trente-deux ans, lorsque les fondateurs de ce qui allait devenir l’Internationale se sont rencontrés pour la première fois à Londres, ils ont ouvert leurs travaux par une protestation contre l’asservissement de la Pologne, qui était alors engagée, pour la troisième fois, dans une lutte stérile pour l’indépendance. Dans quelques semaines, le Congrès de l’Internationale ouvrière se réunira, également à Londres, et y verra présenté une résolution en faveur de l’indépendance polonaise. La similitude des circonstances amène tout naturellement à comparer ces deux événements dans la vie du prolétariat international.

 

Le prolétariat a parcouru un long chemin dans son développement au cours de ces  trente-deux dernières années. Les progrès sont manifestes dans tous les domaines, et de nombreux aspects de la lutte de la classe ouvrière se présentent très différemment d’il y a trente-deux ans. Mais l’élément essentiel de cet essor pourrait se résumer dans la phrase suivante: d’une secte d’idéologues, les socialistes sont devenus un grand parti unifié capable de gérer ses propres affaires. Alors qu’ils existaient à peine dans de petits groupes isolés en marge de la vie politique des pays, ils représentent aujourd’hui le facteur dominant dans la vie de la société. C’est particulièrement vrai dans les grands pays civilisés, mais aussi partout, ils sont un élément que le gouvernement et la classe dirigeante doivent prendre en compte. S’il fallait au départ diffuser le nouveau message, aujourd’hui, la question primordiale est de savoir comment la vaste lutte des masses populaires, désormais baignée de socialisme, peut être au mieux tendue vers son objectif.

 

Le Congrès international des travailleurs a connu des changements  équivalents. A ses débuts, le Bureau international était surtout un conseil qui se réunissait pour formuler les principes de base du nouveau mouvement, aujourd’hui c’est surtout, voire exclusivement, un organe de délibérations concrètes par un prolétariat conscient sur les questions urgentes de l’ordre du jour de sa lutte. Toutes les tâches et tous les objectifs y sont rigoureusement étudiés quant à leur faisabilité; ceux qui semblent dépasser les forces du prolétariat sont mis de côté, quel que soit leur attrait ou leur effet d’annonce. C’est la différence essentielle entre la conférence de cette année au Hall Saint-Martin et celle qui a eu lieu trente-deux ans auparavant, et c’est de ce point de vue que la résolution déposée devant le Congrès doit être examinée.

 

La résolution sur la restauration de la Pologne qui sera présentée au Congrès de Londres se lit comme suit. [1]

 «  Considérant que l’asservissement d’une nation par une autre ne profite qu’aux capitalistes et aux despotes, qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur; qu’en particulier le tsarisme russe, qui puise sa force intérieure et son poids extérieur dans l’asservissement et le partage de la Pologne, constitue une menace permanente pour le développement du mouvement ouvrier international, le Congrès déclare que l’indépendance de la Pologne représente une impérative exigence politique  tant pour le prolétariat polonais que pour le mouvement ouvrier international mouvement dans son ensemble.

 

La demande d’indépendance politique de la Pologne est défendue avec deux arguments: premièrement, la nature nuisible des annexions du point de vue des intérêts du prolétariat et, deuxièmement, l’importance particulière de l’asservissement de la Pologne quant au maintien du tsarisme russe, et donc, implicitement, l’importance de l’indépendance polonaise pour contribuer à sa chute. »

 

Commençons par le second point.

 

Le tsarisme russe ne puise ni sa force intérieure, ni son poids extérieur de la domination de la Pologne. Cette affirmation de la résolution est fausse de A à Z. Le tsarisme russe tire sa force intérieure des rapports sociaux au sein même de la Russie. La base historique de l’absolutisme russe est une économie naturelle qui repose sur les relations archaïques de propriété communautaire de la paysannerie. L’arrière-plan de cette structure sociale – et il y en a  encore de nombreux vestiges dans la Russie d’aujourd’hui – ainsi que la configuration générale des autres facteurs sociaux, constituent la base du tsarisme russe. La noblesse est contenue sous le joug du tsar par un flot incessant de taxes sur la paysannerie.  La politique étrangère est menée au profit de la bourgeoisie, avec l’ouverture de nouveaux marchés comme objectif principal, tandis que la politique douanière met le consommateur russe à la merci des fabricants. Enfin, l’activité interne même du tsarisme est au service du capital: organisation d’expositions industrielles, construction du chemin de fer de Sibérie, et autres projets de même nature sont menés en vue de faire progresser les intérêts du capitalisme. De façon générale, la bourgeoisie joue un rôle très important dans le cadre du tsarisme dans l’élaboration de la politique intérieure et étrangère, un rôle que son inconséquence numérique ne saurait jamais  lui permettre de jouer sans le tsar.  C’est cela, la combinaison de facteurs qui donne  au tsarisme sa force interne. S’il continue à végéter, c’est parce que les formes  sociales obsolètes n’ont pas encore complètement disparu, et que les rapports de classe embryonnaires d’une société moderne ne se sont pas encore pleinement développés et cristallisés.

 

A nouveau: le tsarisme  ne tire pas sa force du partage de la Pologne, mais des particularités de l’Empire russe. Ses vastes masses humaines lui fournissent une source illimitée de ressources financières et militaires, disponibles presque à la demande, qui élève la Russie au niveau d’une puissance européenne de premier plan. Son immensité et  sa situation géographique donnent à la Russie un intérêt tout particulier dans la question d’Orient, où il rivalise avec les autres nations également impliquées dans cette partie du monde. Les frontières de la Russie avec les possessions britanniques en Asie le mènent vers une confrontation inévitable avec l’Angleterre. En Europe aussi, la Russie est profondément impliquée dans les questions vitales des puissances européennes. Surtout en ce dix-neuvième siècle, la lutte de classe révolutionnaire émergente a placé le tsarisme dans le rôle de gardien de la réaction en Europe, ce qui contribue également à sa stature à l’étranger.

 

Mais surtout, si l’on doit parler de la position extérieure de la Russie, en particulier au cours des dernières décennies, ce n’est pas du partage de la Pologne, mais uniquement et exclusivement de l’annexion de l’Alsace-Lorraine qu’il tire son pouvoir: en divisant l’Europe en deux camps hostiles, par la création d’une menace de guerre permanente, et en conduisant la France dans les bras de la Russie.

 

De fausses prémisses donnent de fausses conclusions: comme si l’existence d’une Pologne indépendante pourrait priver la Russie de ses pouvoirs chez elle ou à l’étranger… La restauration de la Pologne  ne pourrait provoquer la chute de l’absolutisme russe que si elle supprimait en même temps la base sociale du tsarisme en Russie même, à savoir, les restes de la vieille économie paysanne  et l’utilité du tsarisme pour à la fois la noblesse et la bourgeoisie. Mais bien sûr cela n’a aucun sens: avec ou sans la Pologne, cela n’y changera rien. L’espoir de briser  la toute-puissance russe grâce à la restauration de la Pologne est un anachronisme qui remonte à ce temps révolu où il ne semblait y avoir aucun espoir que des forces au sein même de la Russie y soient jamais capables de viser la destruction du tsarisme. La Russie de l’époque, une terre d’économie naturelle, semblait, comme l’ont fait ces pays,  s’embourber dans la stagnation sociale  la plus totale. Mais depuis les années soixante, elle a mis le cap vers le développement d’une économie moderne et, ce faisant, a semé le germe d’une solution au problème de l’absolutisme russe. Le tsarisme se trouve contraint de soutenir une économie capitaliste, mais, ce faisant, il scie la branche sur laquelle il est assis.

 

Par sa politique financière, il détruit ce qui reste des anciennes relations agricoles communes, et donc élimine les fondements de la pensée conservatrice chez les paysans. Qui plus est, dans son pillage de la paysannerie, le tsarisme sape ses  propres fondements matériels en détruisant les ressources avec lesquelles il a acquis la loyauté de la noblesse. Enfin, le tsarisme s’est visiblement fait une spécialité de ruiner la plupart des consommateurs pour l’embarras de la bourgeoisie, ce qui laisse les poches  assez vides  aux seuls qui pourraient vouloir sacrifier un peu de leurs intérêts à ceux de la nation. Une l’agent de l’économie bourgeoise dépensé, la bureaucratie pèse de tout son poids. Le résultat en est l’accélération de la croissance du prolétariat industriel, la seule force sociale à laquelle le tsarisme ne peut pas s’allier et à laquelle il ne peut pas céder sans mettre en péril sa propre existence.

 

Ce sont donc là les contradictions sociales dont la solution implique la chute de l’absolutisme. Le tsarisme fonce directement vers  ce moment fatal, comme une pierre roule du haut de la montagne. La montagne, c’est le développement du capitalisme et ses flancs sont les poings de la classe ouvrière prête au combat. Seule la lutte politique du prolétariat dans tout l’empire de Russie peut accélérer ce processus. L’indépendance de la Pologne a relativement peu à voir avec la chute du tsarisme, de même que le partage de la Pologne avait peu à voir avec son existence.

 

Prenons maintenant le premier point de la résolution.  « La soumission d’une nation par une autre», y lit-on, « ne peut servir que les intérêts des capitalistes et des despotes, tandis qu’elle est également néfaste et à la classe ouvrière de la nation opprimée et à celle de la nation oppresseur…  » C’est sur cette base que la proposition de l’indépendance de la Pologne est censée devenir une exigence impérative du prolétariat. Ici, nous avons une de ces grandes vérités, si grande, en effet, que c’en est un lieu commun, et en tant que tel, ne peut mener à la moindre conclusion pratique. Si, en affirmant que l’assujettissement d’une nation par une autre est dans l’intérêt des capitalistes et des despotes,  on en conclut que toutes les annexions sont injustes, et peuvent être éradiquées dans le cadre du système capitaliste, alors raisonnons dans l’absurde, car cela ne tient pas compte des principes de base de l’ordre existant.

 

Il est intéressant de noter que ce point dans la résolution relève presque du même argument que la fameuse résolution néerlandaise: [2] « la conquête et le contrôle d’une nation par une autre et le combat d’un peuple par un autre ne peuvent être utiles qu’aux classes dirigeantes » … où le prolétariat doit accélérer la fin de la guerre en organisant des grèves militaires. Les deux résolutions sont fondées sur la croyance naïve qu’il suffit de reconnaître qu’un fait quelconque est avantageux pour les despotes  et nuisible pour les travailleurs, pour l’éliminer sur-le-champ. La similitude va plus loin. Le mal qui doit être écarté est dans son principe le même dans les deux résolutions: la résolution néerlandaise veut prévenir de futures annexions futures en mettant fin à la guerre, alors que la résolution polonaise veut défaire les guerres passées en supprimant les annexions. Dans les deux cas, il s’agit pour le prolétariat d’éliminer la guerre et les annexions dans le cadre du capitalisme, sans éliminer le capitalisme lui-même,  alors que les deux font, de fait, partie de la nature même du capitalisme.

 

Si le truisme que nous venons de citer ne sert pas à grand chose pour l’abolition générale des annexions, il offre encore moins de raison d’abolir l’annexion  en question en Pologne. Dans ce cas particulier, sans une évaluation critique des conditions historiques concrètes, rien de bon ne peut être utile.  Mais sur ce point, sur la question de savoir comment – et si – le prolétariat peut libérer la Pologne, la résolution garde un profond silence profond. La résolution néerlandaise est plus élaborée à cet égard: elle propose au moins un moyen spécifique: un accord secret avec l’armée,  ce qui nous donne la mesure du côté utopique de la résolution. La résolution polonaise reste en-deçà et se contente de « demander », ce qui n’est guère moins utopique  que le reste.

 

Comment le prolétariat polonais peut-il construire un État sans classes? Face aux trois gouvernements au pouvoir en Pologne, face de la bourgeoisie du Congrès polonais vendu au trône de Saint-Pétersbourg et rejetant toute idée d’une Pologne ressuscitée comme un crime et un complot contre son propre agenda, face aux grandes propriétés foncières de Galice représentées dans l’administration Badani, [3] qui vise  l’unité de l’Autriche (garantissant le partage de la Pologne) et, enfin, face aux Junkers prussiens qui alimentent le budget militaire pour sauvegarder les annexions; face à tous ces facteurs, que peut faire le prolétariat polonais? Toute révolte  serait matée dans le sang. Mais si aucune tentative de rébellion n’est faite, rien  d’autre ne se fera, car l’insurrection armée est la seule façon de réaliser l’indépendance polonaise. Aucun des États concernés ne renoncera volontairement à ses provinces, où ils ont régné pendant un long siècle. Mais dans les conditions actuelles, toute rébellion du prolétariat serait écrasée – il ne pourrait en résulter rien d’autre. Peut-être le prolétariat international pourrait-il aider? Il  ne serait pas  en position d’agir comme le prolétariat polonais lui-même, mais tout au moins peut-il déclarer sa sympathie.  Supposons  pourtant que toute la campagne en faveur de la restauration de la Pologne se limite à des manifestations pacifiques?  Eh bien, dans ce cas, bien sûr, les États qui l’ont partagée pourront continuer à régner sur la Pologne en toute tranquillité. Si donc le prolétariat international fait du rétablissement de la Pologne sa revendication politique – comme la résolution l’exige – il n’aura fait rien d’autre que prononcer un vœu pieux. Si l’on « exige » quelque chose, il faut se donner les moyens de cette exigence. Si l’on ne peut rien faire, l ‘ « exigence » creuse pourra bien tonner dans les airs, mais cela n’ébranlera certainement pas le pouvoir des États sur la Pologne.

 

L’adoption de la résolution social-patriotique par le Congrès international pourrait toutefois avoir des implications plus vastes qu’il ne peut sembler à première vue. Tout d’abord, cela contredirait les décisions du précédent Congrès, en particulier relatifs à la résolution néerlandaise sur la grève militaire. À la lumière d’arguments essentiellement équivalents et d’un contenu identique, l’adoption de la résolution social-patriotique réouvrirait la porte à la néerlandaise. Comment les délégués polonais, après avoir voté contre la résolution Nieuwenhuis, ont-ils réussi à proposer ce qui est pour l’essentiel une résolution identique, c’est là un point que nous ne discuterons pas pour le moment. En tout cas, ce serait bien pire si le Congrès dans son ensemble entrait dans une telle contradiction avec lui-même.

 

Deuxièmement, cette résolution, si elle était adoptée, aurait un effet pour le mouvement polonais que les prochains délégués au Congrès n’ont sûrement même pas osé imaginer. Ces trois dernières années – comme je l’ai détaillé dans mon article dans la Neue Zeit, numéros 32 et 33 [4] – on a tenté d’imposer aux socialistes polonais un programme pour le rétablissement de la Pologne, avec l’intention de les séparer de leurs camarades allemands, autrichiens et russes en les unifiant dans un parti polonais  construit sur une ligne  nationaliste. Compte tenu de l’utopie de ce programme et de sa contradiction avec toute lutte politique efficace, les défenseurs de cette tendance n’ont pas encore été en mesure de fournir d’argument à leurs visées nationalistes qui résiste à la critique. C’est ainsi qu’ils n’ont guère, jusqu’à présent, mis en avant leur tendance sur la scène publique. Alors que les partis polonais des secteurs autrichien  et prussien n’ont pas adopté le point relatif au rétablissement de la Pologne dans leur programme, l’avant-garde de la tendance nationaliste, le groupe de Londres qui se fait appeler Zwiazek Polskich Zagraniczny Socjalistow, [5] a travaillé ferme  à susciter des sympathies dans les partis d’Europe occidentale, notamment via le journal Bulletin Officiel et par d’innombrables articles dans: Socialist Poland , The Poland of the Workers , Democratic Poland , The Independent Republic of Poland, etc les mêmes proses ont tourné en boucle en polonais, en allemand et en français. C’est ainsi qu’a été préparé le terrain pour l’adoption dans le programme d’un État de classe polonais. Le couronnement de tout ce processus devait être le Congrès de Londres, avec l’adoption de la résolution du courant nationaliste passant en contrebande sous le drapeau international.  Le prolétariat international est sans doute censé lever le drapeau rouge sur le vieil édifice nationaliste et le consacrer temple de l’internationalisme. Ensuite cette consécration par les représentants du prolétariat international devrait couvrir l’absence d’une quelconque motivation scientifique et élever le social-patriotisme au rang de dogme qu’il serait vain de critiquer. Enfin cette décision devrait encourager les partis polonais à adopter, une fois pour toutes, le programme nationaliste et à s’organiser sur des bases nationales.

 

L’adoption de la résolution social-patriotique créerait un précédent important pour le mouvement socialiste dans d’autres pays. Ce qui vaut pour l’un vaut pour les autres. Si la libération nationale de la Pologne devait être élevée au rang d’objectif politique du prolétariat international, pourquoi pas aussi la libération de la Tchécoslovaquie,  de l’Irlande, et de l’Alsace-Lorraine? Tous ces objectifs sont tout autant utopiques, et ne sont pas moins justifiés que la libération de la Pologne. La libération de l’Alsace-Lorraine, en particulier, serait même beaucoup plus importante pour le prolétariat international, et bien plus probable: derrière l’Alsace-Lorraine il y a quatre millions de baïonnettes françaises, et dans les questions d’annexions bourgeoises, les baïonnettes ont plus de poids que les manifestations morales. Ensuite si les Polonais des trois  parties occupées s’organisent selon  des critères de nationalités pour la libération de la Pologne, pourquoi les autres nationalités en Autriche n’agiraient-elles pas de la même façon, pourquoi pas les Alsaciens ne s’organiseraient-ils pas en commun avec les Français? En un mot, la porte serait ouverte aux luttes nationales et aux organisations nationalistes. A la place de l’organisation des travailleurs et en fonction des données politiques et étatiques, on rendrait hommage au principe de l’organisation selon la nationalité, procédé qui nous a souvent égarés dès le début.  Au lieu de programmes politiques de classe, on établirait des programmes nationaux.  Le sabotage de la lutte politique unitaire du prolétariat menée dans chaque État déboucherait sur une série de luttes nationales stériles.

 

Voilà la signification principale de la résolution social-patriotique, si elle devait être adoptée. Nous avons évoqué en commençant les progrès que le prolétariat a fait depuis l’époque de la première Internationale, son développement à partir de petits groupes  pour devenir un grand parti capable de gérer ses propres affaires. Mais à quoi prolétariat doit-il ce progrès? Seulement à sa capacité de comprendre la primauté de la lutte politique dans son activité. L’ancienne Internationale a fait place à des partis organisés dans chaque pays en conformité avec les conditions politiques propres à ces pays, sans, pour cela, s’occuper de la nationalité des travailleurs. Seule la lutte politique en conformité avec ce principe rend la classe ouvrière forte et puissante. Mais la résolution social-patriotique suit son cours en opposition diamétrale à ce principe. Son adoption par le Congrès serait renier trente-deux ans d’expérience accumulée par le prolétariat et d’enseignement théorique.

 

La résolution social-patriotique a été formulée très habilement: c’est derrière la protestation contre le tsarisme qu’on proteste contre l’annexion – mais après tout, la  revendication d’indépendance de la Pologne s’adresse aussi bien à l’Autriche et à la Prusse qu’à la Russie: elle sanctionne une tendance nationaliste ayant des intérêts internationaux; elle essaie d’obtenir l’appui du programme socialiste sur la base d’une manifestation morale générale. Mais la faiblesse de son argumentation est encore plus grande que l’habileté de sa formulation: quelques lieux communs sur la malfaisance des annexions et des sottises sur l’importance de la Pologne pour le tsarisme – cela et rien de plus – c’est tout ce que cette résolution est capable d’offrir.

 

Notes:

[1] Le texte de la résolution est reproduit d’après la forme présentée par Rosa Luxemburg dans son essai, Der Sozialpatriotismus in Polen, dans Neue Zeit. Cf. Collected Works , I, I, 39ff.

[2] Il s’agit d’une référence à un projet de résolution néerlandaise au Congrès socialiste international de Zurich en 1893. It was rejected in favor of a German resolution on the same theme. Il a été rejeté au profit d’une résolution allemand sur le même thème. Cf. Protokoll des Internationalen Sozialistischen Arbeiterkongresses in der Tonhalle Zurich vom 6 bis 12 August 1893 , Zurich 1894, p.25.

[3]  Référence à un membre de la noblesse polonaise de la Pologne autrichienne, Premier ministre de 1895 à 1897.

[4] Neue Strömungen in der polnischen sozialistischen Bewegung in Deutschland and Österreich ( New Tendencies in the Polish Socialist Movement in Germany and Austria ), in Collected Works , I, I.

[5] Union  à l’étranger des socialistes polonai s, comité spécial associé au PPS.

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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 13:36
Rosa Luxemburg. A propos de la tactique de la social-démocratie polonaise, 25 juillet 1896. 2ème partie (inédit en français).

Tactique de la social-démocratie polonaise

article paru dans Vorwärts, N° 72, du 25 juillet 1896

 

Texte allemand : dans Gesammelte Werke,

Dietz Verlag, Editions 1981, P  52 à 56

Traduction et mise en ligne :

Dominique Villaeys-Poirré – Janvier 2016

DOSSIER SOCIAL-PATRIOTISME

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II.

 

Le très honorable camarade pense que le programme social-patriotique peut parvenir à la plus parfaite harmonie avec l’action de la social-démocratie allemande, autrichienne et russe. Concernant les deux premiers cas, l’Allemagne et l’Autriche, nous n’avons pas besoin d'ajouter grand chose à nos idées développées dans le n° 33 de la « Neue Zeit », puisqu’elles n’ont pas fait l’objet de réponses. Les sociaux-patriotes espèrent parvenir à l’indépendance de la Pologne par la « démocratisation la plus avancée possible des deux empires ». Nous avons démontré que la démocratisation de l’Etat ne mène pas à leur éclatement – en Allemagne comme en Autriche -, mais bien au contraire à leur consolidation. Donc, où les socialistes polonais renoncent à leurs efforts pour ériger un Etat de classe polonais, ou bien ils vont choisir un autre chemin que la démocratisation de l’Allemagne et de l’Autriche, et ils entreront nécessairement en contradiction avec l’ensemble du mouvement social-démocrate.

 

Oui, la tendance naturelle à réduire la relation du mouvement polonais aux mouvement allemand et autrichien, à quelque chose de purement extérieur, aléatoire, à une pure question d’opportunité et non de principe, est dans l’essence même du social-patriotisme. Ainsi les amis du très honorable camarade écrivent dans leur organe « Robotnik Jednodniowka » en 1895 que les socialistes de Galicie sont organisés dans le parti social-démocrate autrichien, parce qu’ils n’ont pas vu de raison pour ne pas s’unir au sein de celui-ci, le parti autrichien possédant une très bonne organisation ». Ainsi donc, si les socialistes de Galicie ne forment pas un tout avec le parti portugais, c’est tout simplement pour ce dernier une juste punition pour son organisation défaillante.

 

Mais en ce qui concerne la Russie, le combat pour la restauration de la Pologneest là-bas en contradiction la plus exacerbée avec le combat du prolétariat russe pour une constitution. Et les sociaux-patriotes eux-mêmes en sont tout à fait conscients. « Imaginons-nous un instant » écrivent-ils dans un éditorial du « Przedswit » (L’aurore), en octobre 1895, « que nous ayons été  gagnés par la croyance dans la démocratisation et l’avènement proche de la constitution russe. Devons-nous, dans ce cas, faire de celle-ci une revendication  politique ? Nous répondons immédiatement que non. Un parti ne peut pas poser dans le même temps, deux revendications contradictoires. » De fait, l’aspiration à démocratiser les institutions politiques au sein des frontières d’un Etat  donné, et celle de s’échapper de ces frontières, s’excluent mutuellement. C’est pourquoi aussi le social-patriotisme signifie la division interne des forces prolétaires en Russie et en conséquence l’affaiblissement du combat contre le tsarisme. C’est un phénomène politique et psychologique bien étrange qu’un parti qui nie dans la Russie tsariste le combat pour la fin du tsarisme,  fantasme encore, en se prévalant d’une conscience élevée, sur le fait qu’il se battrait non seulement dans son propre intérêt, mais dans l’intérêt de l’ensemble du monde civilisé ! Espérons que le représentant de la civilisation, le prolétariat international, saura mieux faire la différence à Londres, concernant ses propres intérêts, que le très honorable camarade et ses très honorables amis.

 

Notre conception de l’histoire déplaît à notre très honorable camarade. Pour montrer son insuffisance, il nous pose quelques questions, auxquelles nous ne serions pas du tout en mesure – comme il semble le croire – de répondre en partant de notre point de vue.

 

Pourquoi, par exemple, malgré les échanges privilégiés de marchandises avec la Russie, « le parti loyaliste, proche du gouvernement étranger, est-il, en Pologne russe, justement le plus faible. C’est très simple : parce que le très honorable camarade vient juste d’inventer la fable que ce serait en Pologne russe qu’un tel parti serait le plus faible. Bien au contraire, tandis qu’en Galicie et en Posnanie, toute la petite bourgeoisie, très nombreuse, forme une opposition nationale, la petite bourgeoisie en Pologne russe se reconnaît elle aussi en grande partie dans une conception terroriste, du fait des avantages qu’elle tire de son appartenance à la Russie. En effet, les classes loyalistes en Russie – la bourgeoisie, la noblesse, une partie de la petite bourgeoisie – montrent les témoignages les plus forts de loyauté qu’une classe capitaliste peut manifester ; ils lèchent en se reniant eux-mêmes le pied qui, vu sous le point de vue politique et national, le frappe : voir  les laquais polonais à Saint-Petersbourg et Moscou lors de la montée sur le trône et le couronnement de Nicolas II.

 

La deuxième terrible question : pourquoi les junkers lituaniens, bien qu’ils souffrent de la concurrence des céréales russes,  ne sont-ils pas des partisans de la restauration de la Pologne, mais des amis de la Russie ? C’est tout aussi simple : parce que les junkers lituaniens ne sont pas des écoliers mais des gens pratiques qui considèrent les appels du très honorable camarade à la constitution d’un marché non concurrentiel des céréales dans un état polonais à construire au préalable, comme des enfantillages et qui cherchent à se débarrasser de leurs soucis non pas à partir d’élucubrations sur un Etat à venir mais par des moyens réels comme celui de mendier auprès du pouvoir tsariste et autres.

 

La troisième question : pourquoi les éleveurs galiciens qui sont envahis par les bovins hongrois ne s’enthousiasment-ils pas non plus pour la restauration de la Pologne ? Peut-être cet étonnant phénomène peut-il s’expliquer par le fait que le gouvernement autrichien laisse aux éleveurs de Galicie une possibilité, de traiter les paysans polonais et ruthènes comme des porcs et des bœufs, ce que la meilleure des patries ne pourrait leur offrir et qu’ils trouvent donc là une large compensation à la pénétration des bovins hongrois vers l’ouest.

 

Ainsi, « notre » conception matérialiste de l’histoire semble ne pas s’en sortir si mal que le pense notre très honorable camarade ! Ce sont encore et toujours les intérêts matériels qui déterminent et expliquent la physionomie politique des différentes classes.

 

Mais l’on nous compare pour conclure avec Achille Loria, et en mettant sur le même plan Loria et Marx, l’on nous achève en nous rabaissant au niveau de vulgaires libres-échangistes comme Ricardo. Cependant, au vu des échantillons des notions défendues par le très honorable camarade concernant la conception matérialiste de l’histoire, nous nous consolons en nous disant qu’il ne pensait vraisemblablement pas à mal, la terrible formule semblant être pour lui-même une équation à quatre inconnues.

Merci pour toute amélioration de la traduction

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009