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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 15:38
Mémoires d'Heinrich Brüning - fin de guerre et révolution - un récit instructif et ... édifiant!

Futur chancelier d'Hindenburg, leader du Zentrum, son récit est édifiant. On y voit son mépris des révolutionnaires, son paternalisme par rapport à ses soldats. mais aussi des indications précieuses sur ces "petits" événements vécus au jour le jour et qui éclairent la grande histoire.

 

Citations

 

Les hommes de troupe étaient en majorité de jeunes ouvriers métallurgistes hautement qualifiés, pour la plupart originaires de Berlin. Ils étaient membres de syndicats socialistes, dont j’appris à estimer hautement l’influence éducatrice en matière de lutte anti-alcoolique...

 

A la fin de septembre, nous atteignîmes la ligne Siegfried. La lecture des journaux accumulés me laissait supposer qu’en raison de leur offre trop rapide d’armistice, le commandement en chef de l’armée et le gouvernement étaient acculés à l’acceptation de conditions sans cesse plus dures de la part des alliés. La tactique révolutionnaire russe se déroulait parallèlement à ce jeu diplomatique. Dès le mois de septembre, à leur retour de permission ou de congé de convalescence, des hommes firent état de rumeurs relatives à des conspirations bolcheviques parmi les troupes de remplacement, principalement à Francfort-sur-l’Oder, où nous puisions nos renforts. A cette occasion, on prononça le nom de Liebknecht. ...

 

Aussitôt après notre arrivée dans la région de Tongres, nous reçûmes l’ordre de nous entraîner à des combats de rue et le 8 novembre un avis téléphonique nous prévint que le jour J était arrivé. Nous devions former le fer de lance d’un nouveau « groupe Winterfeld » dont la tâche serait d’écraser la révolution qui avait éclaté  à Berlin et en d’autres villes. Notre premier objectif était de veiller à la sûreté d’Aix-la-Chapelle et ensuite de Cologne. De là, on nous acheminerait plus loin par chemin de fer. ...

 

Le major Prausnizer était en train de téléphoner quand nous pénétrâmes dans la pièce. Ensuite, il nous donna l’ordre d’évacuer sans délai Aix-la-Chapelle en raison de la concentration dans cette ville des éléments révolutionnaires. Nous devions marcher sur Herbesthal afin de nettoyer la gare des mineurs belges qui refluaient de la Ruhr et des bataillons mutinés du  Landsturm. ...

 

Le commandant de la station constata que la signalisation avait été coupée. Je revins auprès de mon colonel qui, malgré sa répugnance naturelle, était en train de répéter aux officiers l’ordre strict de ne pas tirer sur les révolutionnaires et, à ce moment, je vis sur les marches de l’escalier principal une foule en tête de laquelle se trouvaient des femmes de la pire espèce, en robes noires enrubannées de rouge. Les marins et les révolutionnaires qui se trouvaient derrière elles les poussaient lentement en avant. Dans mon dos, les portières des voitures s’ouvrirent. Les canons des mitrailleuses furent pointés en direction de la populace qui fut aussitôt prise de panique. ...

 

Une seule fois des déserteurs osèrent mettre à profit l’arrêt de leur convoi pour s’approcher de nos mitrailleuses. Lorsque les sous-officiers se mirent à les frapper à coups de crosse, ils se réfugièrent en criant dans le train. Nous fîmes partout la même expérience et nous en déduisîmes qu’à l’exception de quelques meneurs fanatiques, les mutins étaient des couards qui n’avaient de courage que l’apparence. ...

 

C’était le futur maréchal von Witzleben. Il était parfaitement calme et il nous donna un premier récit des événements de Berlin. La direction de l’armée était en liaison étroite avec les chefs syndicalistes, parmi lesquels il vanta particulièrement Legien, et avec les dirigeants socialistes majoritaires, Ebert et Wels, en lesquels il avait pleine confiance. Ces hommes, dit-il, étaient les seuls qui voyaient clairement le danger d’un déferlement du communisme sur l’Allemagne et ils risqueraient leur vie pour écarter ce péril.

Heinrich Brüning – Mémoires - nrf – Gallimard, collection Témoins – Chapitre 1 – P 29 - 37

 

LA FIN DE LA GUERRE

 

Dans mes conceptions politiques je ne me différenciais peut être des hommes de ma génération que dans la mesure où mon horizon avait été élargi par de longs et fréquents séjours à l’étranger comportant une étude comparative des systèmes politiques et économiques d’autres pays. Nous formions une génération intermédiaire, pleine de mépris pour le matérialisme prédominant légué par le libéralisme classique. Ce fut seulement dans les tranchées que je compris la signification de la réaction romantique de la « Jugendbewegung » On y développait des idées et l’on y écrivait des livres qui, par la suite trouvèrent plus d’écho à l’étranger qu’en Allemagne.

 

Au cours de quatre années au front interrompues seulement par de brèves permissions et le passage dans les hôpitaux de l’armée, mon intérêt pour la politique s’était estompé. L’obligation quotidienne d’agir sur le plan militaire relègue au second plan les réflexions relatives à la future évolution des affaires du gouvernement. Or, par un pur hasard, je me trouvai associé à la fin de la guerre à des décisions politiques.

 

La lutte commença pour moi dans l’Argonne. Quiconque a survécu à ces combats livrés jour et nuit à la grenade et au lance-mines a facilement supporté les dangers inhérents à toutes les batailles ultérieures. Avant même d’être guéris, blessés et malades devaient revenir à leurs anciens régiments dans le même secteur. Ce fut ainsi qu’après mon second séjour à l’hôpital militaire, je regagnai prématurément, moi aussi, le dépôt de mon bataillon, mais je n’obtins pas l’autorisation de me rendre au front. En revanche, je bénéficiai d’une parfaite instruction de mitrailleur qui devait me mettre à même d’assumer le commandement d’une compagnie de mon régiment. N’ayant pas reçu l’ordre relatif à cette promotion, je me portai volontaire pour l’un des détachements de tireurs d’élite que l’on voulait justement mettre sur pied à l’aide des effectifs provenant des anciennes troupes de mitrailleurs. Au siège central de ces formations qui était établi près de Rozoy, je trouvai la nomination de mon ancien régiment, mais on me déclara que celui-ci n’était pas habilité à donner des ordres qui étaient du ressort particulier du haut commandement de l’armée.

 

Création de Ludendorff, les nouvelles sections de mitrailleurs (M.G.S.S.) étaient échelonnées en profondeur entre l’infanterie et l’artillerie lourde. Elles avaient pour tâche de retenir les percées ennemies à tout prix – les ordres précisaient « en luttant jusqu’au dernier homme » - afin de permettre l’acheminement à pied d’œuvre des réserves. Par ordre du Haut-Commandement, les sections spéciales, qui sur le front, comptaient en moyenne quarante hommes, étaient prêtées aux différentes armées qui elles-mêmes les détachaient temporairement auprès des divisions, sous réserve qu’aucun ordre émanant d’une autorité ne vint entraver l’accomplissement de leur  tâche particulière.

 

Alors que dans les opérations de grande envergure, les divisions étaient relevées au bout de quelques jours, ces sections spéciales demeuraient à leur poste pendant la durée de l’attaque ennemie. On nous lançait sur tous les théâtres d’opération importants, du Chemin des Dames à toutes les batailles des Flandres et aux combats de chars près de Cambrai, enfin, après de nouvelles interventions, dans l’offensive de printemps de 1918, aux principaux points de percée de l’adversaire.

 

Avant le déclenchement des grandes attaques ennemies, nous devions rendre invisibles nos nids de mitrailleuses afin qu’ils ne pussent être repérés même à l’aide de photographies aériennes ; nous devions attendre pour ouvrir le feu que l’infanterie se fut retirée derrière nous.

 

Ces tâches conféraient aux sections de MGSS , des privilèges particuliers. Ils pouvaient, à condition d’en informer aussitôt le haut commandement, décider d’eux-mêmes d’occuper de nouvelles positions à l’intérieur d’un périmètre donné. En cas de percée ennemie, il était impossible de leur transmettre des ordres, aussi tout sous-officier devait-il décider seul de la ligne à suivre. L’état major ne comprenait que cinq membres et n’avait ni machine à écrire ni téléphone. Officiers, sous-officiers et soldats étaient étroitement solidaires tant en ce qui concernait la vie de chacun d’eux que pour le sort de leurs familles respectives.

 

Les hommes de troupe étaient en majorité de jeunes ouvriers métallurgistes hautement qualifiés, pour la plupart originaires de Berlin. Ils étaient membres de syndicats socialistes, dont j’appris à estimer hautement l’influence éducatrice en matière de lutte anti-alcoolique. A la différence de ce qui se passait dans les autres corps de troupe, la participation aux services religieux en campagne n’était obligatoire que pour les officiers mais les sous-officiers et les hommes y assistaient toujours au grand complet. Lorsque après de durs et longs combats, un repos momentané était prévu dans l’un des villages évacués, rien n’égalait la gaieté et le comportement naturellement irréprochables de ces sections. De toute ma vie, je n’ai rencontré une confiance mutuelle, une indépendance d’esprit, une faculté d’adaptation, un sens de l’humour et une abnégation poussés à un tel degré.

 

Au combat, la discipline est en quelque sorte instinctive. Les soldats observent le visage d’un chef prévoyant et audacieux et le suivent sans hésitation. Les ordres formels deviennent inutiles. De nombreux généraux et maints colonels n’ont jamais pu le comprendre. Nous n’étions bienvenus auprès d’eux que dans les moments critiques où ils voulaient nous engager au combat selon des méthodes périmées. Je n’ai jamais eu l’occasion de m’exprimer aussi librement et en termes aussi incisifs qu’en de telles circonstances.

 

Dès la première bataille des Flandres nous fûmes toujours en ligne dans le même secteur que l’escadrille Richtshofen. Un actif échange de correspondance s’établit entre les membres de notre unité et le célèbre aviateur qui répondait à toutes les cartes postales qui lui étaient adressées. Nos hommes les appréciaient plus que la Croix de Fer. Au cours de la préparation d’artillerie qui précéda la première bataille de Flandres en 1917, l’appareil de Richtshofen fut gravement endommagé. Alors qu’il tentait de le ramener derrière nos lignes, il se passa quelque chose d’extraordinaire. Chez l’adversaire comme chez nous, les tirs s’arrêtèrent soudain et pendant un instant toutes les armes se turent comme si amis et ennemis étaient sortis de leurs entonnoirs afin de voir si Richtshofen serait capable de se tirer d’affaires.

 

Le 8 août 1918, tandis que l’on se livrait sur l’ordre de Ludendorff à de nouvelles manœuvres offensives, notre section, après un bref repos fut jetée en pleine nuit au centre de la percée alliée à la jonction des armées française et anglaise. En liaison avec le régiment d’élite de la 7eme division de réserve et deux pièces d’artillerie, nous réussîmes à repousser les attaques de l’ennemi sans perdre un seul homme bien que nous fussions au trois quarts encerclés. A partir du 9 août 1918, nous demeurâmes avec cette division auprès de laquelle, exception faite d’un seul de ses régiments, nous nous sentions particulièrement bien.

 

A la fin de septembre, nous atteignîmes la ligne Siegfried. La lecture des journaux accumulés me laissait supposer qu’en raison de leur offre trop rapide d’armistice, le commandement en chef de l’armée et le gouvernement étaient acculés à l’acceptation de conditions sans cesse plus dures de la part des alliés. La tactique révolutionnaire russe se déroulait parallèlement à ce jeu diplomatique. Dès le mois de septembre, à leur retour de permission ou de congé de convalescence, des hommes firent état de rumeurs relatives à des conspirations bolcheviques parmi les troupes de remplacement, principalement à Francfort-sur-l’Oder, où nous puisions nos renforts. A cette occasion, on prononça le nom de Liebknecht. Comme d’habitude nos hommes en savaient plus long que les officiers, cette fois ils en savaient même plus que le commandement en chef.

 

Le 12 septembre, nous reçûmes l’ordre de marcher sur Fourmies dans la Flandre française, afin de profiter de l’hiver pour former les effectifs de remplacement de notre section de mitrailleurs. Le soldat est enclin à ajouter foi à toutes les bonnes nouvelles même lorsqu’elles sont invraisemblables ; de même, il n’est pas étonné lorsqu’elles ne se trouvent pas confirmées. Tout ordre nouveau suscite de nouvelles espérances. Le soir de notre arrivée à Fourmies, on nous remit l’ordre du commandement en chef de nous diriger dès le lendemain matin à marche forcée sur Tongres. Chaque soir, nous devions communiquer téléphoniquement au Commandement le nom de la localité où nous désirions passer la nuit et indiquer l’objectif de l’étape suivante. Je pensai naïvement que ce mouvement était destiné à préparer la formation d’un nouveau front.

 

Les jours suivants, nous montrèrent la complète désagrégation de la zone des étapes. Tout d’abord, on paraissait préoccupé de la sauver avant toutes choses. Des administrations locales tout entières avec leur outillage agricole battaient en retraite et bloquaient les routes. Je n’oublierai jamais cette matinée où, après une belle promenade à cheval dans les Ardennes, mon regard tomba sur un journal de Cologne qui rapportait la teneur d’une communication téléphonique faite par Hindenburg au chancelier du Reich. Le maréchal avait signalé que le front occidental était soumis à une très vive tension, mais il avait ajouté que par suite du retrait des forces ennemies en Belgique, il était possible d’organiser une résistance permettant de faire face au plus pressé. Après ce que nous avions vu au cours de notre marche, nous nous demandions toutefois comment une pareille solution était encore possible. Le correspondant berlinois du journal se montrait cependant très optimiste quant à la tournure prise par les négociations relatives à l’armistice.

 

ARMISTICE ET REVOLUTION

 

Aussitôt après notre arrivée dans la région de Tongres, nous reçûmes l’ordre de nous entraîner à des combats de rue et le 8 novembre un avis téléphonique nous prévint que le jour J était arrivé. Nous devions former le fer de lance d’un nouveau « groupe Winterfeld » dont la tâche serait d’écraser la révolution qui avait éclaté  à Berlin et en d’autres villes. Notre premier objectif était de veiller à la sûreté d’Aix-la-Chapelle et ensuite de Cologne. De là, on nous acheminerait plus loin par chemin de fer. Cet ordre fut accueilli avec joie, mais une deuxième instruction nous montra que le commandement en chef de l’armée n’avait plus la moindre compréhension de la psychologie des troupes combattantes. Nous devions laisser derrière nous, 10% de nos sous-officiers et hommes de troupe, surtout socialistes, et les remplacer par de jeunes recrues et des hommes puisés dans le personnel instructeur plus âgé. La moitié de nos sous-officiers et jusqu’à deux tiers de nos hommes de troupe étaient sociaux-démocrates ; en majorité berlinois, ils avaient fait leurs preuves et l’on pouvait compter sur eux. Les commandants de compagnie, à l’exception d’un seul officier nouvellement arrivé, refusèrent d’accepter les recrues et préférèrent avoir recours aux membres plus âgés du personnel instructeur. Mais une fois en route, nous ne tardâmes pas à nous convaincre que la plupart d’entre eux n’étaient plus aptes physiquement à collaborer à notre tâche. A chaque arrêt, nous libérions un par un ces groupes de vieux soldats, de sorte qu’à l’arrivée nous disposions de deux compagnies à effectifs réduits, mais sûres, et d’une autre au complet, composée de recrues en lesquelles personne n’avait confiance. Une fois de plus, on avait pensé en termes schématiques sans se soucier des différences humaines sur le plan qualitatif.

 

Ayant appris avant le départ que le train risquait de ne pouvoir pénétrer dans Aix-la-Chapelle, l’adjudant d’armes Jordan qui était, en même temps qu’un sous-officier de premier ordre, un conducteur de locomotive breveté, et moi-même, nous montâmes sur la machine peu avant de franchir la frontière germano-belge. Lorsqu’ils apprirent que nous avions pour mission d’étouffer la révolution à l’intérieur de l’Allemagne, le mécanicien et le chauffeur eurent un sourire méprisant. « En Prusse, dirent-ils, de pareilles choses n’existent pas. » Debout sur la plate-forme de la locomotive, je m’interrogeais. Qui donc avait inspiré les changements survenus à Berlin et au sein du Haut-Commandement de l’armée. Recevrions-nous jamais en temps voulu des ordres précis ? Dans la négative, quel devrait être notre comportement face à la populace révolutionnaire ? Obtiendrions-nous partout notre ravitaillement et l’approvisionnement nécessaire en munitions ? Y avait-il un accord quelconque entre le Haut-Commandement et le nouveau gouvernement ? Pour qui combattions-nous ?

 

L’écrasement de la révolution paraissait parfaitement possible et l’abolition de la monarchie impensable. En fait, toutes les « exigences démocratiques de Wilson étaient désormais satisfaites. Avec l’accord de l’empereur, le système parlementaire et la limitation du pouvoir de décision étaient déjà en vigueur. Mais que se passerait-il ensuite ?

 

A la station d’Aix-la-Chapelle, deux compagnies furent chargées d’occuper les autres gares de la ville conformément aux ordres reçus. Mon colonel et moi-même, nous nous rendîmes au siège de la direction des chemins de fer ou le major Prausnitzer occupait un des postes de commandement avancé dépendant de la direction supérieure de l’armée.

 

Les dirigeants des chemins de fer étaient informés avec précision par le téléphone ferroviaire des progrès de la révolution. Attristés par la chute de la monarchie, ils étaient animés par la seule volonté d’assurer le maintien de la légalité et de l’ordre. Il nous sembla qu’ils s’attelaient à cette tâche avec plus de réflexion et de souplesse que la direction supérieure de l’armée.

 

Le major Prausnizer était en train de téléphoner quand nous pénétrâmes dans la pièce. Ensuite, il nous donna l’ordre d’évacuer sans délai Aix-la-Chapelle en raison de la concentration dans cette ville des éléments révolutionnaires. Nous devions marcher sur Herbesthal afin de nettoyer la gare des mineurs belges qui refluaient de la Ruhr et des bataillons mutinés du  Landsturm. L’insécurité de la gare de Herbesthal, dit-il,  mettait en péril le ravitaillement de quatre armées.

 

Mon colonel répliqua sèchement qu’en raison de la fatigue de nos chevaux, il nous était impossible de marcher sur Herbesthal au cours de cette même nuit et il exigea un train pour nous y acheminer. Les fonctionnaires des chemins de fer promirent de faire le nécessaire immédiatement. Le major Prausnitzer nous communiqua l’ordre strict de la direction de l’armée de ne tirer en aucun cas sur les révolutionnaires et je demandai :

« Alors, que devons-nous faire ? Des soldats qui n’ont pas le droit de tirer sur des assaillants sont plus inutiles que des civils désarmés. »

La réponse fut :

« Vous avez exclusivement pour mission d’assurer la sécurité du ravitaillement du front. »

 

Une demi-heure plus tard, notre train s’ébranla en direction de Herbesthal. Au cours de la nuit je fus réveillé par de fortes lumières. Je sautai hors du train et découvris que nous étions revenus à Aix-la-Chapelle. Une foule surexcitée se pressait au pied de l’escalier principal qui donnait accès au quai. Le commandant de la station était un vieil officier de réserve dont le visage reflétait une tristesse profonde.

 

J’appris de sa bouche que ses ordres n’étaient plus exécutés et que la gare était cernée par les révolutionnaires. Le chef de train refusa de poursuivre son chemin avant d’avoir relevé les numéros de toutes les voitures comme le prescrivait le règlement ; en outre un feu rouge lui interdisait d’avancer. Le commandant de la station constata que la signalisation avait été coupée. Je revins auprès de mon colonel qui, malgré sa répugnance naturelle, était en train de répéter aux officiers l’ordre strict de ne pas tirer sur les révolutionnaires et, à ce moment, je vis sur les marches de l’escalier principal une foule en tête de laquelle se trouvaient des femmes de la pire espèce, en robes noires enrubannées de rouge. Les marins et les révolutionnaires qui se trouvaient derrière elles les poussaient lentement en avant. Dans mon dos, les portières des voitures s’ouvrirent. Les canons des mitrailleuses furent pointés en direction de la populace qui fut aussitôt prise de panique. Il s’en fallut de quelques secondes que nos hommes se missent à tirer de leur propre initiative. La situation de mon colonel était tragique. Il appartenait à l’une des rares familles prussiennes où l’on était décoré de père en fils de la Croix de fer de première classe et il venait de l’un des régiments prussiens les plus décorés et les plus glorieux.

 

L’adjudant Jordan résolut la difficulté avec son calme habituel. Se souvenant qu’il possédait un brevet de mécanicien, il assuma le risque de faire sortir le train de la gare en dépit du feu rouge. Nous courûmes tous deux à la locomotive, mais nous ne l’avions pas atteint que déjà le feu passait au vert et le train se mettait en marche. Il ne nous restait rien d’autre à faire que de sauter dans l’un des wagons découverts qui étaient chargés de nos mitrailleuses. De sa carabine, Jordan m’aida à passer d’une voiture à l’autre par-dessus les tampons. Au moment où il arrivait à la locomotive, le feu passa de nouveau au rouge, mais plus loin les signaux n’étaient plus manœuvrés que par les cheminots. Il se décida alors à poursuivre sa route et demeura sur la locomotive. Je me couchai pour dormir et nous arrivâmes le lendemain vers sept heures du matin à la station qui précédait Herbesthal, où je communiquais téléphoniquement au commandement des M.G.S.S. (mitrailleurs d’élite) de Tongres la nouvelle de notre prochaine arrivée à destination.

 

A la gare de Herbesthal, accompagné de l’un de mes camarades et des meilleurs sous-officiers, je m‘approchai des mineurs belges et leur demandai ce qu’ils voulaient. Ils désiraient être transportés à Mons et à Charleroi et je leur promis de faire le nécessaire avant la nuit à condition qu’ils acceptassent de se rendre dans les hangars de la douane. Nous en fermâmes les portes devant lesquelles nous postâmes deux mitrailleuses. Tout de suite après je rencontrai le commandant de la station, un vieil officier de la Landwehr. Il fut étonné de m’entendre lui demander où en était la mutinerie. Il me déclara qu’il n’y avait pas dans l’armée prussienne de troupe plus disciplinée et plus fidèle au roi que la sienne. Il ajouta que si la direction de l’armée se méfiait de lui, il se soumettrait volontiers au commandement de notre détachement.

 

J’appelai par téléphone le Haut Commandement et, ayant obtenu en peu de temps l’officier de service, je lui dictai le texte de ma communication : il n’y avait à la gare de Herbsthal et en ville ni mutinerie ni difficulté quelconque. Sur ma demande, il répéta correctement mes paroles et au moment où j’allais le prier de me donner son nom, j’entendis un bruit tumultueux dans la gare. Comme nous ne disposions là que d’une seule compagnie, les autres ayant déjà été chargées d’occuper les issues de Herbesthal, je n’osai pas rester plus longtemps à l’appareil, de la sorte, je ne pus identifier mon interlocuteur.

 

Le train qui entrait dans la gare était le premier d’une série ininterrompue de convois remplis par le personnel de la zone des étapes et de l’administration des territoires occupés qui regagnait ses foyers en une fuite éperdue. Pour moitié environ, ces voyageurs étaient des gens convenables qui se conduisaient correctement. Mais les conversations que nous eûmes avec eux nous permirent de découvrir rapidement que le reste du convoi se composait de déserteurs qui s’étaient cachés depuis plus de deux mois dans les quartiers les plus crapuleux de Liège, ils rentraient en hâte en Allemagne. Parmi les femmes qui voyageaient avec eux, nous en vîmes plusieurs qui s’étaient parées de vêtements religieux volés dans les églises. Souvent quelques-uns de ces déserteurs descendaient des train et disaient systématiquement à nos soldats : « Vous n’avez pas le droit de tirer ! » Mais lorsque les sous-officiers les chassaient à coups de crosse, ce que la direction de l’armée n’avait pas défendu de faire, ils étaient pris de panique et se réfugiaient en hâte dans le train. Ce fut seulement lorsque ces convois s’ébranlèrent que des révolutionnaires invitèrent nos hommes à se mutiner contre leurs officiers.

 

Accompagné du général von Friedeburg, commandant la 2eme division de la garde, l’empereur quitta Spa le 10 novembre à l’aube, et à la demande pressante du Haut Commandement, il se rendit en Hollande par le train dans lequel il avait passé la nuit. Quelques jours plus tard, nous constatâmes pour la première fois chez nos jeunes recrues les effets produits par la décision qui les déliait de leur serment de fidélité à la suite de l’abdication de l’empereur.

 

Nos soldats eurent une conduite irréprochable. Un seul homme, qui était de garde devant un blockhaus de signalisation à l’est de la gare, nous quitta. C’était un soldat courageux et digne de confiance. Au téléphone, il nous dit qu’il était sans cesse pris à partie par des agitateurs révolutionnaires venus d’Aix-la-Chapelle et que s’il ne recevait pas l’autorisation de leur tirer dessus, il abandonnerait son poste. J’eus beau lui affirmer que les renforts étaient en route, cette communication n’eut sur lui aucun effet. Au printemps de 1920, il tomba dans les combats révolutionnaires de Saxe. Abandonné de ses comparses, il se défendit jusqu’au dernier moment en lançant des grenades.

 

En fait, chargée par Hindenburg lui-même de se porter à notre secours, la 2eme division de la garde était bien en marche. En moins de vint-quatre heures, nous établîmes une liaison avec six autres détachements de tireurs d’élite qui se déployaient en un vaste arc de cercle de la frontière hollandaise au sud de Spa, face aux communistes en provenance d’Allemagne et de la zone des étapes. Comme dans les grands combats qui suivaient les percées ennemies, ces sections n’avaient pas attendu un ordre spécial pour prendre contact spontanément entre elles.

 

Une seule fois des déserteurs osèrent mettre à profit l’arrêt de leur convoi pour s’approcher de nos mitrailleuses. Lorsque les sous-officiers se mirent à les frapper à coups de crosse, ils se réfugièrent en criant dans le train. Nous fîmes partout la même expérience et nous en déduisîmes qu’à l’exception de quelques meneurs fanatiques, les mutins étaient des couards qui n’avaient de courage que l’apparence. Le lendemain, un bataillon du régiment Franz appartenant à la deuxième division de la garde, vint nous appuyer dans l’opération de sûreté engagée autour du chemin de fer et des voies d’accès à Herbesthal. Nos hommes savaient déjà qu’une batterie de la 2eme division de la garde, en route vers Eupen, au sud d’Aix-la-Chapelle avait vendu ses chevaux et abandonné leur unité, mais que le régiment Alexandre s’était comporté de manière exemplaire. En revanche, quelques soldats du régiment Frantz brandissaient des drapeaux rouges. Nous n’arrivions pas à comprendre comment l’on avait pu envoyer précisément dans le secteur le plus menacé, cette division sans son général. Les traits du commandant par intérim qui nous rendit visite à la gare étaient empreints de tristesse et de résignation.

 

Au cours d’une perquisition dans un train, je fis la connaissance d’un jeune officier d’état major qui me déclara qu’il était  lié d’amitié avec mon colonel. C’était le futur maréchal von Witzleben. Il était parfaitement calme et il nous donna un premier récit des événements de Berlin. La direction de l’armée était en liaison étroite avec les chefs syndicalistes, parmi lesquels il vanta particulièrement Legien, et avec les dirigeants socialistes majoritaires, Ebert et Wels, en lesquels il avait pleine confiance. Ces hommes, dit-il, étaient les seuls qui voyaient clairement le danger d’un déferlement du communisme sur l’Allemagne et ils risqueraient leur vie pour écarter ce péril. Parmi eux, je n’ai bien connu plus tard que Wels qui se signala par son courage dans la lutte contre Hitler. Witzleben ajouta qu’il n’y avait rien à faire avec les hommes d’affaires libéraux qui, à l’exception d’un très petit nombre éaient prisonniers de leur routine et n’étaient bons qu’à pousser des acclamations. ...

 

 

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009