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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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"La vie s'arrête là où la guerre commence" 


Publié sur le blog en 2011/2013:En hommage à Rosa Luxemburg pour son combat contre la guerre : Tardi et Dominique Grange

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Published by lieb - dans 1914
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22 août 2014 5 22 /08 /août /2014 19:04

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ZETKIN Clara (1919) : Préface à la « Brochure de Junius ». Première parution en mai 1919 - Traduction française : 1970. 20 août 2014 par eric
À noter : parution d’une nouvelle édition entièrement revue de la Brochure de Junius (La Crise de la social-démocratie) à paraître chez Agone & Smolny en octobre 2014 !
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La Brochure de Junius de Rosa Luxemburg a une histoire et elle est à elle seule une page d’histoire. Ceci, en raison des circonstances dans lesquelles elle est née, comme en raison de la vie ardente et de la rayonnante clarté qui s’en dégage.


Rosa Luxemburg rédigea la brochure en avril 1915. Quelques semaines auparavant, elle avait dû entrer dans la « Prison Royale de Prusse pour femmes » de la Barnimstrasse à Berlin. C’est là qu’elle devait purger la peine d’un an de prison à laquelle elle avait été condamnée avant la guerre, en février 1914, par la chambre correctionnelle de Francfort, et que lui avait valu sa lutte courageuse contre le militarisme. La lutte, la condamnation et l’épilogue contenaient déjà en raccourci tout ce qui par la suite se déploierait largement et apparaîtrait au grand jour :


—  la connaissance claire qu’avait Rosa Luxemburg de l’orage impérialiste qui se préparait et de la nécessité impérieuse pour le prolétariat de s’y opposer avec toute son énergie ;


—  la hardiesse et le dévouement avec lesquels elle mena le combat au nom du socialisme international contre le dangereux ennemi ;


—  l’instinct de classe aigu du capitalisme, pour ne pas dire la conscience de classe lucide avec laquelle le monde bourgeois mettait sans scrupules son pouvoir au service du militarisme, auquel l’avènement de l’impérialisme avait imposé les nouvelles tâches de la domination du monde et auquel il avait conféré une importance accrue pour la survie du capitalisme ;


—  la capitulation sans honneur de la social-démocratie allemande, ou plutôt de ses dirigeants, devant le militarisme et l’impérialisme.


En effet les grandes masses prolétariennes brûlaient alors du désir de s’engager dans la lutte contre le militarisme et l’impérialisme. La conscience de classe ne comprenait pas encore l’ennemi mortel, mais leur sensibilité de classe, toujours saine, le flairait et le pressentait. Comme sous un projecteur, le militarisme était apparu à leur horizon dans son essence historique, crûment mis en lumière par la condamnation de Rosa Luxemburg et par ce qui avait amené à cette condamnation : la conviction exprimée par la courageuse militante que les prolétaires ne devaient pas obéir à l’ordre qui leur était donné de prendre les armes contre leurs frères d’autres nationalités. L’effet cinglant et stimulant des paroles incriminées fut encore renforcé par le discours qu’elle tint devant le tribunal de Francfort, un document classique de défense politique où au lieu de se livrer à des chicaneries juridiques sur sa « culpabilité », son châtiment et sa peine, elle engage le combat pour l’idéal scientifiquement établi du socialisme international. Une vague d’enthousiasme souleva les masses prolétariennes qui étaient décidées à lutter. Si la direction de la social-démocratie avait été un tant soit peu avisée, elle aurait dû tirer parti de cet état d’esprit et l’amplifier de manière à livrer au militarisme et à l’impérialisme une bataille de grand style et leur porter un coup sérieux. Le bureau directeur de la social-démocratie démontrait clairement une fois de plus que sa conviction ne reposait pas sur la base solidement établie des principes marxistes, sur cette plate-forme élevée qui donne un large point de vue sur les choses et leur développement, et permet ainsi de déterminer avec précision la connaissance, la volonté et l’action.


Le bureau dressait aussi son propre constat de carence ; il montrait qu’il manquait purement et simplement de tout ce qui fait une direction politique. Il renonçait à sa tâche évidente, manifeste, nécessaire : canaliser en une action de masse unitaire et puissante contre le militarisme et l’impérialisme toutes les manifestations imposantes qui se déclenchaient partout pour protester contre le jugement de la chambre correctionnelle de Francfort. Le bureau directeur du parti allait encore plus loin dans son recul par rapport au glorieux serment de la social-démocratie. Il cherchait à réprimer un mouvement qui s’était amplifié sans qu’il y soit pour rien. Et tout cela dans une atmosphère de violente agitation non seulement à propos de l’affaire Luxemburg, mais à propos du triomphe de l’autorité militaire dans le procès scandaleux contre le « petit lieutenant » Forstern-Zabern ; à propos du jugement sanglant du tribunal de guerre de Erfurt qui, étouffant tout sentiment humain, condamnait les prolétaires à des années de bagne pour des broutilles ; à propos des épouvantables brutalités dont fut victime un grand nombre de soldats, et qui devaient sortir de l’obscurité des cours de casernes et des chambrées pour être révélées au grand jour au cours d’un second procès ultérieur contre Rosa Luxemburg (si nos souvenirs sont exacts, plus de 30 000 victimes de telles brutalités furent citées comme témoins).


Mais à cette époque les progrès rapides de la crétinisation et de l’embourgeoisement parlementaires de la social-démocratie de même que sa crainte inébranlable des actions de masse l’avaient déjà conduite à un début de capitulation devant le militarisme et l’impérialisme. C’est avec la complicité active et passive du groupe parlementaire social-démocrate, et par là de la social-démocratie toute entière, que l’escroquerie monstrueuse du « don jubilaire pour l’empereur pacifique Guillaume II » put avoir lieu avec succès, que le gouvernement put préparer sans encombre la guerre « préventive » de l’impérialisme en 1914, grâce au projet de loi sur la défense qui accorda l’accroissement des effectifs militaires demandés, au budget militaire qui s’élevait à des milliards, au premier crédit de guerre pour l’expédition de pillage du Capital allemand sur Bagdad et d’autres « places au soleil » via les Balkans. Le groupe parlementaire avait soulagé les partis bourgeois « d’opposition » en donnant son approbation au projet de loi sur la défense, et ce faisant il admettait que ce projet soit séparé du projet de loi de couverture. Il avait donné sa bénédiction au budget militaire et à l’impôt sur l’accroissement de la fortune uniquement, disait-il, parce que c’étaient des impôts de possédants. Il avait couru derrière le fantôme insaisissable d’une « politique financière réorientée », mais avait renoncé à s’opposer à la cuirasse de fer de l’impérialisme.


Les positions du groupe parlementaire avaient décidé de l’attitude du parti tout entier, à l’exception de petits cercles qui adoptaient une attitude critique et agissante. La social-démocratie ne s’était pas préparée à repousser, par de puissantes actions de masse, le troisième assaut de l’impérialisme avide de pouvoir. Ainsi, d’un côté, elle donna au militarisme et à l’impérialisme la certitude de la victoire et l’assurance qu’ils ne devaient pas craindre un soulèvement des masses prolétariennes qui pourrait contrarier la réalisation de leurs plans ; d’autre part, elle créait une situation maussade et paralysante dans les masses elles-mêmes, et provoquait une démobilisation alors qu’un péril menaçant était en vue. Bref, la social-démocratie laissa se développer un climat de vertige de guerre qui, en été 1914, sapa toute résistance politique et morale de la classe ouvrière contre le crime de la guerre. N’oublions pas que dans l’attitude de la social-démocratie à cette époque triomphait la politique du « centre marxiste » (« Marxistische Zentrum ») que Karl Kautsky recommande de nos jours avec ferveur au prolétariat comme condition de sa victoire. N’oublions pas que c’est ce même grand prêtre du « marxisme pur » qui, avec sa théorie fiscale, antimarxiste au plus haut point, avait construit le pont-aux-ânes sur lequel le groupe parlementaire devait s’engager en votant les crédits militaires et l’impôt impérial sur l’accroissement de la fortune. Dans la situation où on se trouvait, si le bureau directeur du parti social-démocrate avait décidé de changer de peau, il se serait résolu à tirer parti de l’état d’esprit qui était apparu dans les masses à la suite du procès de Francfort et à mener une lutte sérieuse contre le militarisme et l’impérialisme. Au cours des événements qui, dans la première moitié de février 1915, amenèrent Rosa Luxemburg à faire de la prison, on avait pu constater la faillite honteuse de la social-démocratie, mais on avait aussi assisté au combat dévoué et résolu que la militante ardente du socialisme entreprenait contre la décadence intérieure de celui-ci.


Après avoir bénéficié d’un ajournement de peine, Rosa Luxemburg fut emprisonné avec une rapidité surprenante, sans que l’on tienne compte du fait qu’elle souffrait indéniablement des séquelles d’une grave maladie et que les médecins craignaient que son séjour ne nuise fortement à sa santé. Le monde bourgeois avait-il besoin d’expiation pour que l’on exécute tout à coup la sentence de Francfort ? À cette époque, les portes des prisons et des pénitenciers s’étaient ouvertes devant des voleurs, des escrocs, des adultères, des banqueroutiers, des parjures, des meurtriers, des souteneurs. Grâce au meurtre de masse commis pour la gloire de l’impérialisme allemand, et, en fin de compte, pour l’existence et la continuité de l’économie d’exploitation capitaliste en Allemagne, ils devenaient tous blancs comme neige : bien sûr, ils avaient péché contre les lois de la société bourgeoise, mais malgré tout, dans leurs erreurs mêmes, ils restaient ses enfants légitimes. Rosa Luxemburg, elle, s’insurgeait fondamentalement contre cette société, car même après le début de la guerre au lieu de brailler le « Deutschland, Deutschland über alles » avec toute la social-démocratie, elle entonnait le chant de l’Internationale qui englobe l’humanité entière. La prison devait beaucoup moins constituer une expiation pour les « délits » du passé qu’une entrave pour la combattante de l’heure présente. Car, depuis le jour de la mobilisation, Rosa Luxemburg était partie en lutte contre l’impérialisme et ses crimes monstrueux.


À peine avait-on appris que le groupe parlementaire social-démocrate avait voté les crédits de guerre que Rosa, accompagnée de quelques rares amis, leva l’étendard de la rébellion contre la trahison de l’Internationale et du socialisme. Deux circonstances empêchèrent que la nouvelle de cette rébellion ne soit aussitôt largement diffusée. Il fallait engager la lutte par une protestation contre le vote social-démocrate des crédits de guerre, et, on devait agir de telle sorte que cette protestation ne soit pas étranglée par les tours de passe-passe de la censure et de l’état de siège. Par ailleurs, et avant tout, l’effet de cette protestation aurait sans doute été renforcé si elle avait tout d’abord été soutenue par un nombre considérable de militants sociaux-démocrates connus. Dès lors, nous nous sommes efforcés de la formuler de telle sorte qu’elle puisse être approuvée par le plus grand nombre possible des camarades dirigeants qui, dans le groupe parlementaire et dans des petits cercles, critiquaient impitoyablement la politique du 4 août. C’est un souci qui nous coûta beaucoup de tracas, de papier, de lettres, de télégrammes et de temps précieux, et dont le résultat fut quand même quasi nul. Seuls Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Franz Mehring et moi-mêmes, osâmes affronter l’idole dévorante de la discipline du partie, qui faisait perdre tout caractère et toute conviction personnelle, et adressâmes des critiques violentes à la majorité du parti.


Évidemment, ces jours de calme apparent n’étaient rien d’autre qu’une période de fiévreux préparatifs en vue du combat au corps à corps avec l’ennemi mortel. Rosa Luxemburg fut l’animatrice des préparatifs et ensuite du combat lui-même. Dans les brumes sanglantes du chaos de la guerre mondiale, son intelligence historique clairvoyante montrait aux hésitants les lignes ineffaçables de l’évolution vers le socialisme ; son énergie impétueuse et jamais défaillante aiguillonnait ceux qui étaient las et abattus, son audace intrépide et son dévouement faisaient rougir les timorés et les apeurés. L’esprit hardi, le cœur brûlant et la volonté ferme de la « petite » Rosa étaient le moteur de la rébellion qui, au nom du socialisme international, s’opposait à la guerre mondiale meurtrière et à ses funestes corolaires : le social-patriotisme et l’Union Sacrée. Ni la maladie ni l’état de siège, ni même ce qui était l’obstacle le plus pénible et le plus oppressant : l’inertie des masses, ne purent empêcher Rosa Luxemburg de lutter par ses paroles et par ses écrits contre la majorité social-démocrate et son socialisme nationaliste et guerrier, et contre l’opposition hésitante et timorée qui commençaient à se grouper autour de la minorité du groupe parlementaire et autour de Kautsky, et de faire tout ce qu’elle pouvait pour arracher les prolétaires allemands à leur influence. Les rassembler sur la base d’une reconnaissance claire et nettement définie des principes du socialisme international, les amener à s’opposer à l’impérialisme en tant que militants conscients de la lutte de classe, augmenter l’intensité de la lutte de classe prolétarienne conformément au degré d’évolution de la situation historique : tes étaient les buts de son action passionnée.


Rosa Luxemburg avait déjà terminé le premier numéro de la revue Internationale lorsqu’elle fut incarcérée. À la veille d’un voyage que nous comptions faire ensemble en Hollande, au cours duquel nous voulions préparer la Conférence Internationale des femmes socialistes qui était prévue, resserrer fermement les liens internationaux, encourager les tentatives qui étaient faites pour rassembler, les camarades, hommes et femmes, restés fidèles aux principes de l’Internationale. Au lieu de franchir la frontière hollandaise avec Rosa, je dus lui rendre visite dans la prison de la Barnimstrasse. L’exécution de la peine surgit comme un éclair foudroyant dans nos projets de luttes immédiats. Néanmoins, à peine deux mois plus tard, la Brochure de Junius était achevée. Rosa Luxemburg ne permit pas que son emprisonnement laisse un moment de répit à l’ennemi. On l’empêchait de combattre. Hardiment, elle répondit à la contrainte qui s’abattait sur elle ; maintenant plus que jamais ! Sa volonté indomptable métamorphosa ce lieu d’oppression impitoyable en un lieu de liberté intellectuelle. Les travaux politiques lui étaient strictement défendus. En cachette, au milieu des plus grandes difficultés, étroitement surveillée par des yeux scrutateurs, à côté des occupations scientifiques et littéraires qui lui étaient permises, elle rédigea sa critique étendue et pénétrante de la social-démocratie, mettant avidement à profit à cet effet chaque minute et chaque étincelle de lumière. La fatigue et la maladie disparaissaient devant la puissance de la voix intérieure. C’est cette voix qui permit à Rosa de supporter ce qui la contrariait et la torturait au plus haut point : le fait qu’un nombre incalculable de fois, elle était interrompue dans le fil de ses idées, qu’elle craignait sans cesse d’être surprise dans son travail et de ne pas pouvoir le poursuivre jusqu’à son terme. Ce fut pour elle la délivrance lorsqu’elle put mettre le point final au manuscrit et, rusée comme Ulysse, en confier les dernières feuilles à des mains amies pour les faire sortir de son cachot.

Devant les portes de la prison pour femmes, l’air était lourd des ravages de la guerre mondiale, et empesté des vapeurs putrides dégagées par les instincts de profit et d’usure des honorables profiteurs et défenseurs de l’ordre bourgeois qui se déchaînaient sans retenue. La « volonté de vaincre » artificiellement chauffée à blanc par tous les moyens : mensonges, violence, infamie, était à son comble. Mois après mois, la social-démocratie s’enfonçait un peu plus dans la mer sanglante du fratricide, ânonnant comme une élève obéissante les décisions de la bourgeoisie impérialiste et de son gouvernement, à quelques variantes près, violant tous ses serments de fidélité à la solidarité internationale, foulant aux pieds les idéaux socialistes. Les travailleurs se laissaient entraîner par l’impérialisme dans le gouffre de la mort et de la perdition au lieu de s’employer à lui résister consciemment ; leur apathie et leur léthargie étaient comme une masse de brouillard sombre et oppressante. Dans l’atmosphère suffocante de cette période, la Brochure de Junius eut l’effet d’une bourrasque de vent frais et vivifiant qui annonce l’orage purificateur.


Et elle représentait bien plus que cela : en elle-même, elle était déjà cet orage purificateur de la connaissance lucide grâce à laquelle la social-démocratie commençait à retrouver son chemin, s’apprêtait à vaincre l’impérialisme et le militarisme et à réaliser le socialisme par la lutte de classe internationale. Elle contribuait puissamment à réveiller les prolétaires, à les arracher à l’ivresse social-patriotique et à la torpeur de l’harmonie de l’Union Sacrée, à les rassembler sur la base de la lutte de classe autour du drapeau du socialisme international. Claire, solide comme du granit, reposant sur une étude scientifique approfondie, elle exprimait et canalisait une manière de sentir, de penser et de vouloir qui commençait à apparaître dans les masses populaires, d’abord sous une forme timide et sporadique, ensuite d’une façon plus affirmée et plus pressante, touchant des cercles de plus en plus larges. C’est grâce à la brochure de Junius que l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat allemand et surtout ces cercles importants qui servent d’intermédiaire auprès des masses et qui transmettent la ligne politique à suivre, retrouvèrent leur lucidité et leur esprit combattif. Elle apportait précisément ce dont ces cercles avaient besoin, et ce que réclamait l’avant-garde ; une vision claire des événements de l’heure qui formaient un embrouillamini d’une confusion extrême ; une perspective lumineuse sur l’avenir ; des mots d’ordre audacieux et précis.


Karl Kautsky, le théoricien officiel de la social-démocratie avait cessé d’être un guide clairvoyant et l’avait égarée sur une mauvaise voie. Dans son stock de formules « marxistes », il ne put en trouver une seule qui aurait justifié la trahison lamentable de la majorité du parti. Ad usum delphini il inventa la fameuse théorie des deux âmes de l’Internationale socialiste qui, selon lui, était « un instrument valable pour la paix et non pour la guerre » et dont les principes, désormais, variaient selon la situation donnée, prenant tantôt la forme « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », tantôt au contraire : « Prolétaires de tous les pays, assassinez-vous ! ». Comme une âme en peine, il errait ça et là, en chancelant au milieu de ses constructions logiques, fragiles comme des châteaux de cartes et ses logomachies pédantes, pour prendre finalement position en faveur de la politique du 4 août en se retranchant derrière son autorité. L’opposition qu’il manifesta par la suite fut pleine de contradictions, instable dans ses principes et faible. Rosa Luxemburg, elle, faisait le procès de cette politique dans sa Brochure de Junius d’une façon conséquente, impitoyable, écrasante. Elle y faisait le bilan de la faillite, unique dans l’histoire, de la social-démocratie et pour ce faire, elle ne s’appuyait pas sur des formules, mais sur des faits, ces petites choses inflexibles. Elle démolissait toutes les légendes et les slogans qui servaient de justification au social-patriotisme en mettant à nu les causes et les forces motrices de la guerre impérialiste et en dévoilant sa nature et ses buts.

En dépit des grandes difficultés qui résultaient de son emprisonnement, Rosa Luxemburg a rassemblé dans la Brochure de Junius un ensemble de faits précieux et concluants. Avec une maîtrise souveraine dans l’utilisation du matérialisme historique comme méthode de recherche, elle débrouille ces faits et les éclaire, et sa saisie dialectique de l’histoire les remplit d’une vie intense. Le leitmotiv de la Brochure de Junius est contenu dans cette phrase de l’avant-dernier chapitre : « L’histoire qui a donné naissance à la guerre actuelle n’a pas commencé en juillet 1914, mais elle remonte à des années en arrière, pendant lesquelles elle s’est nouée fil après fil avec la nécessité d’une loi naturelle, jusqu’à ce que le filet aux mailles serrées de la politique mondiale impérialiste ait enveloppé les cinq continents — un formidable complexe historique de phénomènes dont les racines descendent dans les profondeurs du devenir économique, et dont les branches extrêmes font signe en direction d’un nouveau monde encore indistinct qui commence à poindre. »


L’impérialisme, né du développement capitaliste nous apparaît comme un phénomène international, rayonnant et exerçant des influences dans toutes les directions, possédant une absence brutale de scrupules et d’égards, des appétits gigantesques et insatiables, recourant à des moyens violents et produisant des merveilles autrement colossales que « la construction des pyramides d’Égypte et des cathédrales gothiques » dont parle le Manifeste Communiste. À l’opposition entre la France et l’Allemagne apparue lors de la guerre de 1870-1871, il donne un tout autre contenu, plus profond : il efface les vieux conflits d’intérêts sur le plan mondial entre les grands États européens et crée entre eux des antagonismes nouveaux dans de nouvelles régions ; il entraîne dans son tourbillon les États-Unis et le Japon. Couvert de crasse et de sang, il parcourt le monde, anéantit toutes les civilisations et, après les avoir pillées, transforme des populations en esclaves du capitalisme européen L’impérialisme international prépare peu à peu la conflagration mondiale en Égypte, en Lybie, au Maroc, en Afrique du Sud et du Sud-Est, en Asie Mineure, en Arabie, en Perse et en Chine dans les îles et sur les côtes du Pacifique comme dans les Balkans. Né tardivement, mais doué d’un fol esprit d’entreprise, c’est le capitalisme allemand qui, ayant provoqué l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, a allumé en 1914 le bûcher de la civilisation capitaliste par la « guerre préventive ». Il était poussé irrésistiblement par la soif de millions du capitalisme financier allemand — le capitalisme financier le plus concentré et le mieux organisé du monde — nommément représenté par la Deutsche Bank, qui convoitait l’exploitation de la Turquie et de l’Asie mineure ; d’autre part, le pouvoir à peine contrôlé de Guillaume II et la faiblesse complaisante de l’opposition bourgeoise lui donnaient une liberté dangereuse.


Dans l’espace réduit de la Brochure de Junius, Rosa pouvait dépeindre le caractère impérialiste de la guerre mondiale et de ses objectifs sous une forme imagée, parce que dans son vaste ouvrage scientifique sur l’accumulation du capital elle s’était déjà appliquée à traquer l’impérialisme jusque dans ses dernières racines économiques et dans ses ramifications politiques avec autant de profondeur que de subtilité. En dépouillant la guerre mondiale de son travesti idéologique, en la montrant à nu telle qu’elle est : une affaire, la grosse affaire, le commerce du capitalisme international sur la vie et la mort, elle arrache aussi sans ménagement à la politique social-démocrate du 4 août tous ses voiles idéologiques. Dans la fraîcheur matinale de l’analyse scientifique du phénomène historique global et de son contexte, des expressions rhétoriques du genre de « combat pour la civilisation », « contre le tsarisme », ou « pour la défense de la patrie » s’en vont en fumée. Rosa Luxemburg montre de façon concluante que dans le cadre impérialiste actuel l’idée d’une guerre défensive, modeste, vertueuse et patriotique s’est volatilisée. La politique de guerre suivie par la social-démocratie se découvre dans toute sa laideur : elle marque la faillite, la démission d’un parti ouvrier social-patriotique embourgeoisé qui liquida à bon marché un droit d’aînesse révolutionnaire dont il pouvait être fier pour moins encore que le plat de lentilles exigé par Kautsky : pour la phrase de l’empereur : « Je ne connais pas de partis, je ne connais que des Allemands », pour l’honneur d’être enrôlé dans la coterie nationaliste.


La Brochure de Junius commence par des développements sur le devoir et l’importance de l’autocritique socialiste, qui sont parmi les pages les plus étonnantes qui soient sorties des profondeurs d’une sensibilité et d’une pensée socialistes pures et fortes. Ici, la conviction intime et ardente exige de nous les critères les plus élevés et les plus rigoureux dans notre action en tant que socialistes, ici avec une force prophétique elle tourne ses regards vers les perspectives d’avenir prodigieuses et éblouissantes qui sont ouvertes par le socialisme. La grande heure prochaine du tournant de l’histoire trouvera dans le prolétariat un grand peuple qui s’est formé pour le triomphe du socialisme dans les hauts et les bas des victoires et des défaites de ses luttes révolutionnaires au moyen d’une autocritique impitoyable. La fin de la brochure rejoint le début et la boucle se referme : elle considère la guerre mondiale comme ouvrant la voie à la Révolution mondiale. Dans ce combat gigantesque, la victoire et la défaite doivent fatalement avoir des conséquences identiques pour les groupes impérialistes combattants et du même coup pour le prolétariat des pays impliqués et tous deux doivent inévitablement conduire à la débâcle de l’ordre et de la civilisation capitalistes et à leur comparution devant le tribunal de la Révolution mondiale. Rosa Luxemburg écrivit cela en mars et avril 1915. Bien avant que le prolétariat russe, dirigé par les bolchéviks décidés à aller jusqu’au bout, n’ait lancé l’assaut de la Révolution sociale, bien avant que la plus légère ride n’annonce l’approche d’un flot révolutionnaire en Allemagne et dans la double monarchie habsbourgeoise. Ce que nous avons connu depuis, ce que Rosa Luxemburg elle-même put encore connaître en partie, confirme de manière éclatante avec quelle acuité et quelle justesse elle a vu les lignes de l’évolution historique dans la Brochure de Junius.


Pour cette raison précisément, l’un ou l’autre lecteur se demandera peut-être, en le déplorant ou en en faisant le reproche, pourquoi l’auteur n’a-t-il pas indiqué la possibilité d’une révolution en Russie, pourquoi il a négligé de se prononcer sur les méthodes et les moyens de lutte du prolétariat dans la période de développement révolutionnaire qui s’amorçait. Il est vrai que, dès 1915, on commençait à discerner de plus en plus clairement le colosse de la Révolution qui surgissait du chaos mugissant de la guerre des peuples. Toutefois aucun signe n’indiquait où et quand elle allait commencer sa marche triomphale. La révolution russe devait faire l’objet d’une seconde Brochure de Junius, pour laquelle Rosa Luxemburg avait déjà esquissé rapidement quelques lignes directrices. La main meurtrière du soldat civilisateur nous a privés de l’ouvrage projeté, qui aurait étudié et évalué les moyens et les méthodes de lutte de la Révolution russe. Évidemment pas à la manière de Kautsky, selon un schéma rigide auquel l’évolution aurait dû s’adapter comme un lit de Procuste. Non, la conception de Rosa Luxemburg reste fidèle à l’écoulement vivant et créateur de l’évolution historique : « L’heure historique exige à chaque fois les forces correspondantes du mouvement populaire et en crée elle-même de nouvelles, improvise des moyens de lutte inconnus jusque là, trie et enrichit l’arsenal du peuple, insouciante de toutes les prescriptions des partis ». Ce qu’il s’agit de mettre en œuvre dans la Révolution, ce n’est « donc pas des prescriptions et des recettes ridicules de nature technique, mais le mot d’ordre politique, la formulation claire des tâches et des intérêts politiques du prolétariat ».


En accord avec cette conception, Rosa Luxemburg a analysé à l’époque un instrument de lutte déjà éprouvé de la classe ouvrière : la grève de masse, dont elle fut la première à reconnaître l’importance historique et qu’elle appelait : « la force de mouvement classique du prolétariat dans les périodes de fermentation révolutionnaire ». Le présent a donné une importance nouvelle et accrue à la brochure qu’elle a écrite sur le sujet et qui a ouvert la voie à une estimation exacte de ce moyen de lutte ; elle devait trouver aujourd’hui des millions de gens pour la lire et la comprendre et devenir des millions de militants prêts à passer à l’action.

La brochure de Julius est un joyau particulièrement brillant dans le riche héritage que Rosa Luxemburg a légué au prolétariat d’Allemagne et du monde entier pour la théorie et la praxis de sa lutte libératrice, un joyau dont le scintillement et le rayonnement rappellent douloureusement combien la perte subie est énorme et irréparable. Tout ce que l’on peut dire à son sujet est comme une liste aride de noms de plantes à côté d’un jardin de fleurs épanouies, riches en couleurs et en parfums. C’est comme si Rosa Luxemburg, pressentant sa fin prématurée, y avait rassemblé le meilleur des forces de son être génial ; l’esprit scientifique et pénétrant de la théoricienne, la passion intrépide et ardente de la militante convaincue et hardie, la richesse intérieure et le brillant pouvoir créateur d’une femme perpétuellement en lutte et douée d’une sensibilité artistique. Tous les dons dont la nature l’avait généreusement pourvue l’assistaient lorsqu’elle écrivit cet ouvrage.


Mais ne fit-elle vraiment que l’écrire ? Non, elle l’a vécu au plus profond de son âme. Dans sa critique écrasante de la trahison social-démocrate et dans la perspective exaltante du renouveau et de la montée du prolétariat dans la Révolution ; dans ses mots empreints d’une force incisive ; dans ses phrases qui se précipitent avec impétuosité vers leur but ; dans l’enchaînement inflexible et la portée immense de ses pensées ; dans ses sarcasmes pleins d’esprit ; dans ses images expressives et son pathos simple et noble ; dans tout cela on sent que c’est le sang chaud de Rosa Luxemburg qui a coulé, que c’est sa volonté de fer qui parle, que tout son être y est contenu jusqu’à la dernière fibre. La Brochure de Junius est l’expression de l’être même d’une grande personnalité, qui s’est vouée entièrement, sans réserve, à une grande cause, à la plus grande des causes. Ainsi, par-delà la mort, Rosa Luxemburg nous fait signe, elle qui aujourd’hui plus que jamais est à la tête du prolétariat et le conduit sur son chemin de Golgotha vers la terre promise du socialisme.

Du halo qui entoure sa figure, se détache cependant une autre personnalité. Il faut la tirer de l’ombre où elle s’est volontairement tenue, avec une discrétion qui est un signe d’authentique valeur et de dévouement absolu au service d’un idéal. Cette personnalité, c’est Léo Jogiches-Tyszka. Pendant plus de vingt ans, il fut lié avec Rosa Luxemburg dans une communauté d’idées et de lutte incomparable, qui avait été renforcée par la force la plus puissante qui soit au monde : la passion ardente et dévorante que ces deux êtres vouaient à la Révolution. Peu de gens ont connu Léo Jogiches et rares sont ceux qui l’ont estimé à sa juste valeur. D’habitude, il apparaissait simplement comme un organisateur, comme celui qui faisait passer les idées politiques de Rosa Luxemburg de la théorie à la pratique, mais comme un organisateur de premier plan, un génial organisateur. Pourtant son activité ne se limitait pas là. Possédant une culture générale étendue et approfondie, disposant d’une maîtrise peu commune du socialisme scientifique et doué d’un esprit d’une tournure dialectique, Léo Jogiches était le juge incorruptible de Rosa Luxemburg et de son œuvre, sa conscience théorique et pratique toujours vigilante : il savait voir loin et ouvrir de nouveaux horizons alors que, Rosa pour sa part, restait celle qui avait l’esprit le plus pénétrant et le plus à même de concevoir les problèmes. C’était un de ces hommes aujourd’hui encore très rares, qui eux-mêmes doués d’une grande personnalité, peuvent admettre à leurs côtés dans une camaraderie loyale et heureuse la présence d’une grande personnalité féminine, assister à son développement et à sa transformation sans y voir une entrave ou un préjudice porté à leur propre moi ; un révolutionnaire souple, dans le sens le plus noble du mot, sans contradiction entre les idées et les actes. Une bonne part du meilleur de Léo est renfermé dans l’œuvre et la vie de Rosa Luxemburg. Son insistance fougueuse et inlassable et sa critique créatrice ont également contribué à ce que la Brochure de Junius ait vu le jour aussi rapidement et d’une manière aussi magistrale, de même que si elle a pu être imprimée et diffusée malgré les difficultés extraordinaires résultant de l’état de siège, c’est à sa volonté de fer que nous le devons. Les contre-révolutionnaires savaient ce qu’ils faisaient, lorsque quelques semaines après l’assassinat de Rosa Luxemburg, ils firent aussi assassiner Léo Jogiches, au cours d’une prétendue « tentative de fuite » de cette prison de Moabit où l’on a pu enlever en plein jour le meurtrier de Rosa à bord d’une élégante voiture privée.


La Brochure de Junius était un acte politique individuel. Elle doit engendrer l’action révolutionnaire de masse. Elle est de la dynamite de l’esprit qui fait sauter l’ordre bourgeois. La société socialiste qui s’élèvera à sa place est le seul monument digne de Léo Jogiches et de Rosa Luxemburg. La Révolution à laquelle, ils ont consacré leur vie et pour laquelle ils sont morts, est en train d’ériger ce monument.


Clara Zetkin, mai 1919.


Source :

— Rosa Luxemburg, Brochure de Junius, traduction de Jacques Dewitte, Bruxelles, Jeune Taupe, 1970 ; première transcription sur le blog Comprendre avec Rosa Luxemburg ;

— Relecture & corrections, mise en forme HTML : Smolny, 2014.


Sur le blog :

 

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-21855014.html

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-21949464.html

 

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Published by lieb - dans 1914
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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 23:53

1915-c-rls
Rosa Luxemburg en 1915

 


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A lire et à discuter
Il y a cent ans, la Première Guerre mondiale – Des origines du conflit inter-impérialiste à ses suites
14 août 2014
 
 

Nous publions ci-dessous les deux premières parties d’une série sur la Première Guerre mondiale : « 4 août 1914, une guerre mondiale impérialiste commence », « Guerre impérialiste. La boucherie et le réveil des masses et ses suites ».

A suivre : « La rapine impérialiste » ; « Les buts de guerre » ; « Les acteurs de l’impérialisme » ; « L’impérialisme français » ; « L’espoir renaît : vers une nouvelle Internationale »

  Sommaire  

Partie I : 4 août 1914, une guerre mondiale impérialiste commence

Mardi 4 août 1914 au matin, l’armée allemande envahit la Belgique neutre.

L’après-midi de ce mardi 4 août, le Reichstag à Berlin, l’Assemblée nationale à Paris se réunissent pour voter les crédits de guerre.


Alors que la veille, lors de la réunion des 110 députés de la fraction socialiste au Reichstag, Hugo Haase, le président du Parti social démocrate d’Allemagne(SPD) a voté avec 13 autres le refus des crédits de guerre, cet après-midi là il monte à la tribune pour annoncer que le SPD votera les crédits de guerre, « à l’heure du danger, nous n’abandonnons pas notre propre patrie. » A Paris, les députés socialistes, dans une euphorie jacobine pour la défense de la Patrie en danger, contre l’empereur Guillaume II et les princes allemands, votent les crédits de guerre et délèguent leurs dirigeants pour participer au nouveau gouvernement.


Alors que tous les partis socialistes d’Europe ont mené durant tout le mois de juillet des manifestations contre la guerre et pour la paix, contre le bellicisme des impérialistes, contre l’aventurisme de l’Empire austro-hongrois, contre l’alliance française avec l’autocratie tsariste russe, les socialistes allemands et français se rallient à leurs bourgeoisies respectives, faisant fi de l’engagement solennel qu’ils avaient pris deux ans auparavant lors du Congrès extraordinaire de l’Internationale à Bâle de faire la guerre à la guerre.


« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » est devenu « Prolétaires de tous les pays, entretuez-vous ! »

.

Lisant la nouvelle dans le Vorwärts dans son exil en Autriche, Lénine croit d’abord que ce numéro du quotidien social-démocrate de Berlin est un faux produit par l’Etat-major allemand.


Le futur dirigeant du Parti communiste allemand, Hugo Eberlein raconte ce mardi 4 août dans ses souvenirs :

« Au sortir du travail, je me dépêchais d’aller chez la camarade Rosa (Luxemburg). Elle était couchée sur le divan et pleurait. “Je vais me tirer une balle dans la tête, ce sera la meilleure protestation contre la trahison du Parti et cela ramènera peut-être quand même les masses des travailleurs à la raison.”


Naturellement, je lui ai déconseillé un tel geste. Nous avons parlé de notre position sur la question, si nous devions démissionner du Parti ou protester publiquement contre la décision du Parti, etc. mais nous n’arrivions à aucun résultat. Elle revenait toujours à ses pensées de suicide.

 

Ce soir-là, je suis encore allé chez Franz Mehring, qui de rage contre la trahison du Parti, n’arrêtait pas de marcher à grandes enjambées d’un bout à l’autre de la chambre. Je lui ai demandé d’aller chez Rosa et de la détourner de son projet. » [1]


Dans son excellent livre, Un siècle de guerres, politique, conflits et société depuis 1914, l’historien canadien Gabriel Kolko écrit que sans la guerre de 14-18, la Révolution russe de 1917 n’aurait pas eu lieu, ni la séparation des partis communistes de la social-démocratie, ni la Révolution allemande de 1918-1923, et que l’enrôlement de masses de jeunes hommes tant dans les partis communistes que dans le nazisme s’expliquait aussi par la brutalisation de toute une génération par les horreurs de cette guerre. [2]


Cela est évident. Mais la Première Guerre mondiale aurait-elle pu ne pas avoir lieu ? Et surtout, cette guerre ne plonge-t-elle pas ses racines dans les mêmes causes que la lutte de classes et les luttes politiques d’avant 1914 ou d’après 1918, c’est-à-dire la transformation des entreprises en trusts gigantesques aux investissements à travers les continents, et des états capitalistes en états impérialistes en concurrence pour le partage et le repartage du monde ?


Le présent article sert de rappel historique pour poser le cadre général.

 La marche à la guerre 1873-1914

Le Traité de Versailles de 1919, dicté par les vainqueurs, déclarait que « la guerre leur avait été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés. »


Dans son dossier spécial du 19 décembre 2013, le magazine L’Hebdo, par la plume de Chantal Tauxe, écrivait : « Les derniers travaux des historiens qui paraissent à l’occasion du centenaire (…) s’attachent à montrer à quel point l’enchaînement fatal des évènements (…) échappa aux gouvernements. »

 

Non. Vraiment pas !


Cela fait quand même quelques décennies que les historiens les plus sérieux de tous les pays sont arrivés à la conclusion que, loin d’avoir trébuché sans le vouloir dans une guerre imprévue et encore moins imaginée, toutes les grandes puissances ont en réalité pris la responsabilité de la déclencher. Le professeur d’Oxford, R.J.W. Evans, le rappelle judicieusement dans sa recension des derniers livres parus pour le centenaire : «  Le chemin à la guerre, un processus immensément complexe et s’étirant sur une longue période, a été pavé de responsabilité partagée. » (New York Review of Books, 6 février 2014). Et son collègue de Cambridge, un des auteurs de ces ouvrages, Christopher Clark [3], écrit « …la guerre de 1914-1918 a été la conséquence des relations entre un groupe de puissances qui, chacune, étaient disposées à recourir à la force pour défendre leurs intérêts… » (El Pais, 16 janvier 2014)


• Après la grave crise économique internationale de 1873, les années 1880 sont caractérisées par une relative stagnation économique. Elles voient la course aux colonies, le partage du monde pauvre et précapitaliste entre les grandes puissances, illustré par la Conférence internationale de Berlin en 1884-85 qui découpe l’Afrique entre les puissances européennes.


Le boom économique dès les années 1890 voit une industrialisation rapide, un progrès technologique impressionnant, la généralisation du moteur électrique et de la lumière électrique, le téléphone, la radio, les progrès de l’utilisation du pétrole, les progrès de la chimie industrielle pour les colorants, la pharmacie, puis les engrais agricoles, les débuts de l’automobile, le moteur Diesel, le moteur à explosion Otto, les turbines à gaz, les débuts de l’aviation…

Les nouveaux grands trusts et nouvelles grandes banques élargissent à la planète entière leur rayon d’action, d’investissements, de pillage des matières premières, de profits et surprofits. La concurrence capitaliste, entre capitalistes des métropoles, se joue sur le marché mondial tout entier avec comme enjeu partage et repartage du monde. Le capitalisme est entré dans son stade impérialiste.


Loin d’avoir été imprévue et un « coup de tonnerre dans un ciel bleu », la Première Guerre mondiale a été préparée et annoncée depuis le début du XXe siècle : Une guerre opposant l’alliance franco-russe, avec la Serbie, contre les trois empire « centraux » Allemagne/Autriche-Hongrie/Empire ottoman. Ce qui est resté inconnu jusqu’au dernier moment, c’est la position de l’Italie, nominalement alliée à l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie depuis 1882 mais opposée à l’Empire turc par sa conquête de la Libye en 1911 et des Iles du Dodécanèse en 1912 ; et surtout la position du Royaume-Uni, lié par aucune alliance, et qui a laissé penser jusqu’au dernier moment qu’il pourrait rester neutre.


Cette guerre qui est dans tous les esprits menace donc d’éclater plusieurs fois avant 1914. C’est pourquoi les partis socialistes de la IIe Internationale mènent une campagne contre la guerre et pour la paix qui culmine dans le Congrès extraordinaire de Bâle en novembre 1912.


• En 1871, après la guerre franco-allemande, Marx avait prévu que l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne allait jeter la France dans l’alliance avec la Russie. Effectivement, en 1894, la France conclut une alliance militaire avec la Russie par laquelle chacune des deux parties s’engage à entrer en guerre immédiatement si l’autre est attaquée. Cette alliance vise l’Allemagne en la menaçant d’une guerre sur deux fronts. La paranoïa impérialiste allemande est ainsi justifiée de se craindre encerclée. La gauche radicale et socialiste française n’aura de cesse de dénoncer cet accord « contre nature » d’une république démocratique avec l’absolutisme tsariste, contre-révolutionnaire et « prison de peuples ».


• En 1898, les Etats-Unis, tard venus à la table du partage des colonies, se taillent leur propre empire colonial en enlevant à l’Espagne ses dernières colonies lointaines, Cuba, Porto Rico, Philippines. Cela par le moyen d’une rapide guerre navale à longue distance.


• Depuis 1900, la course aux armements a été générale. Cela signifiait que chaque gouvernement, chaque Etat-Major, assumait le risque que ces armements soient utilisés. En réalité, chaque puissance en préparait bel et bien l’utilisation. Pour beaucoup d’acteurs et beaucoup d’observateurs, cette guerre parut de plus en plus « inévitable ».


« Entre 1850 et 1913, les grandes puissances quintuplèrent leurs dépenses en armements pour leurs armées de terre. Rien qu’entre 1908 et 1913, elles augmentèrent de près de 50% – environ 30% en Angleterre, 53% en Russie, 69% en Allemagne, 86% en France. Au cours de ces cinq années, l’accroissement des dépenses navales fut encore plus fort, allant de près de 45% en Allemagne et 60% en Angleterre jusqu’à 160% en Russie. » [4]


• De février 1904 à septembre 1905, a lieu la guerre russo-japonaise. Pour les observateurs les plus clairvoyants, elle offrit une prescience de ce que sera la Première Guerre mondiale : Nombre de morts en peu de temps sans précédent (elle a fait 100’000 morts), ravages de la mitrailleuse et de l’artillerie sur les fantassins et la cavalerie, longue durée d’opérations dévastatrices sur un petit territoire, guerre des tranchées, batailles navales à grande distance.


C’était la première fois depuis des siècles qu’une puissance asiatique battait une grande puissance européenne. Le Japon semblait récemment sorti du Moyen Age depuis sa Révolution de Meiji de 1868. Il avait été modernisé par un effort volontariste, l’envoi d’étudiants et de missions d’études en Occident, la modernisation de son armée par des conseillers allemands, la création d’une marine de guerre moderne avec l’aide de conseillers britanniques.


En 1894-95, le Japon avait battu la Chine et lui avait enlevé Taïwan et la péninsule de Liaodong à l’Est de Pékin, et surtout il lui avait enlevé la suzeraineté sur le royaume de Corée. Mais la Russie, l’Allemagne et la France l’avaient forcé à rendre la péninsule de Liaodong. Les Russes y établirent leur base navale de Port-Arthur à l’extrémité de la péninsule (auj. le port de Dalian) et projetaient d’y faire arriver le train Transsibérien alors en pleine construction. Dès 1897, la flotte russe du Pacifique, basée à Vladivostok, se déplaçait à Port-Arthur. Japon et Russie n’arrivèrent pas à s’entendre sur leurs prétentions respectives sur la Mandchourie et la Corée. Le Japon déclencha subitement la guerre. Les Japonais détruisirent la flotte russe, battirent l’armée russe de Mandchourie, forcèrent Port Arthur à se rendre, conquirent la Mandchourie et anéantirent à Tsoushima la flotte russe de la Baltique qui avait fait 33’000 km pour rejoindre Vladivostok. Le président des Etats-Unis, Théodore Roosevelt, offrit sa médiation et le 5 septembre 1905 était signée la Paix de Portsmouth : La péninsule de Liaodong, la Mandchourie, et la Corée revenaient au Japon. A la Russie était épargné de devoir payer une indemnité. Entre-temps, les pertes russes et le discrédit de son régime avaient provoqué l’éclatement de la Révolution russe de 1905.


En 1910, le Japon annexait la Corée.


• L’Allemagne, qui n’avait alors qu’une petite marine de guerre, côtière et baltique, négligeable, se lance, à partir de la Loi maritime de 1899, dans un ambitieux programme de construction de grands vaisseaux de guerre modernes qui lui donne, en 1914, la deuxième marine de guerre du monde derrière celle du Royaume-Uni.


Le SPD n’a cessé de dénoncer ce programme naval prétentieux et coûteux.


Cette marine de guerre ne peut manifestement servir à rien d’autre qu’à contester à la Royal Navy son hégémonie sur les Océans. C’est ainsi que cela fut immédiatement perçu à Londres, comme un danger vital, comme une menace à éliminer. L’Amirauté britannique accéléra ses propres programmes de construction, et Londres se rapprocha des adversaires de l’Allemagne.


De 1909 à 1914, l’Allemagne met en service 17 cuirassés et 7 grands croiseurs cuirassés, auxquels elle rajoute deux cuirassés encore plus grands en 1916 et un croiseur cuirassé en 1917. De 1903 à 1916, elle met en service 59 croiseurs et 45 sous-marins. De 1916 à 1918, elle lance 281 sous-marins quand elle mène dans l’Atlantique la guerre sous-marine pour couper les approvisionnements du Royaume-Uni et ses transports avec Etats-Unis et Canada. Ses navires incorporent des innovations techniques remarquables : blindage meilleur, poudre dans des cartouches métalliques au lieu de sacs de tissu, excellente optique de visée (Zeiss Iéna). hmsdreadnough. tLe Royaume-Uni, lui, dispose d’une abondante flotte plus ancienne en tant que puissance marine hégémonique depuis le XVIIIe siècle. Entre 1906 et 1915, la Royal Navy met en service 28 cuirassés,10 croiseurs de bataille, 49 croiseurs et, entre 1900 et 1915 136 sous-marins. Entre 1916 et 1918, la Royal Navy y rajoute 7 cuirassés, 2 croiseurs de bataille, 17 croiseurs et 110 sous-marins.


En 1909, les spécialistes calculaient, au vu des programmes des chantiers navals, que le rapport des forces naval le meilleur pour l’Allemagne serait en automne 1914.[5]


• La guerre entre l’Allemagne et la France semble prête d’éclater en 1905 quand l’empereur allemand Guillaume II visite Tanger pour y déclarer, contre les appétits de la France, le roi du Maroc souverain indépendant, et en 1911 quand le croiseur allemand Panther séjourne dans le port d’Agadir.


La France dut accepter en 1909 de céder une place aux Maroc aux entreprises allemandes.


• Les guerres des nations balkaniques chrétiennes, Serbie, Grèce, Bulgarie, pour se libérer de l’Empire ottoman, offrent l’occasion à la Russie, qui les parraine et qui les arme, à l’Italie, la France, le Royaume-Uni, de se partager l’empire ottoman lui-même. L’Allemagne, par contre, mise sur la préservation de cet empire sous une espèce de protectorat allemand. Elle conseille l’armée turque depuis les années 1880.


• Lors de la première crise bosnienne, en 1908, quand l’Autriche-Hongrie annexe la Bosnie-Herzégovine contre la volonté de la Serbie, la Russie veut mobiliser mais un avertissement allemand la fait reculer.


• En octobre 1912, durant la Première guerre balkanique, la Russie parraine, et arme, avec des armes françaises aussi, l’offensive de la Serbie, de la Bulgarie, de la Grèce, tandis que l’Empire ottoman est soutenu, et armé, par l’Allemagne.


• En décembre 1913, l’Allemagne envoie le général Liman von Sanders à Constantinople pour commander le corps d’armée turc des détroits. Cela crée une crise internationale car c’est perçu par la Russie et la France comme une provocation. Le gouvernement russe tient en février 1914 un conseil de guerre qui discute ouvertement de déclencher une guerre contre l’Allemagne. La flotte de la Mer Noire russe est mise en état de préparation et un plan d’opérations est défini pour débarquer à Constantinople le 5e jour (M + 5) après la mobilisation générale.

 


La Russie resserre encore son patronage de la Serbie et la réarme généreusement. Les socialistes serbes dénoncent l’alliance avec l’autocratie tsariste.


• L’Empire ottoman a commandé aux chantiers navals britanniques deux grands cuirassés modernes qui doivent lui être livrés en été 1914 : le Reshadieh et le Sultan Osman. Le programme de constructions navales russe, très ambitieux, est, lui, plus en retard. L’arrivée en Mer Noire de ces deux cuirassés turcs bloquerait le projet russe de conquête des détroits turcs par où passent les exportations russes du blé ukrainien.


• Dès 1906, la France et le Royaume-Uni établissent des pourparlers d’Etats-majors secrets dirigés contre l’Allemagne, mais sans conclure de traité formel, encore moins public.


• En 1906, le chef de l’Etat-major allemand, von Schlieffen, met au point un plan d’opérations afin de gagner rapidement une guerre sur deux fronts : Profitant que la Russie met plus long à mobiliser, une offensive éclair massive à travers la Belgique et contournant Paris par le Nord-Ouest pour encercler les armées françaises et faire capituler la France. Puis un déplacement rapide des troupes par chemin de fer vers la Prusse orientale et la Pologne pour battre les armées russes.


• En 1911, encore secrétaire au Home Office (ministre de l’intérieur), Winston Churchill adresse à son gouvernement, après discussion avec le général Henry H.Wilson, directeur des opérations au War Office, un mémorandum dans lequel il explique que l’invasion éclair de la Belgique par les armées allemandes obligera le Royaume-Uni à entrer en guerre. Que les armées françaises seront débordées et en retraite à partir du 20e jour mais que les armées alliées, française et britannique, réussiront à stopper l’avance allemande au 40e jour. C’est effectivement ce qui se produira en août-septembre 1914. [6]


Nommé en novembre 1911 Premier Lord de l’Amirauté, Churchill rappelle l’amiral Fischer, l’artisan en 1906 du nouveau Dreadnought, (le grand cuirassé moderne d’un seul calibre de grands canons propulsé par des turbines à gaz) de sa retraite et prépare systématiquement la Royal Navy à la guerre contre l’Allemagne.


• Le 24 juin 1914, le gouvernement allemand protestera auprès de Londres contre les rumeurs d’entretiens navals anglo-russes.


• En novembre 1912, le secrétaire au Foreign Office, Sir Edward Grey, et l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon, signent un accord naval secret qui prévoit que pour permettre à la marine française de se concentrer en Méditerranée, la Royal Navy s’engage à assurer la sécurité de sa côte de la Manche. Cet accord ne sera jamais communiqué ni au cabinet encore moins à la Chambre des Communes.


En juin 1914, les accords secrets anglo-français prévoient que si la guerre éclate, une Force expéditionnaire britannique (BEF) de six divisions prend position sur le flanc gauche du dispositif français. L’accord est si détaillé que les cantonnements de chaque unité britannique sont prévus. Mais l’accord est caché au gouvernement britannique.


Le gouvernement de Londres ne déclarera jamais quelle attitude il adopterait face à l’Allemagne. C’était faire miroiter à l’Allemagne l’espoir que le Royaume-Uni resterait neutre en cas de guerre européenne. C’était donc comme l’attirer dans un piège.


Si le Royaume-Uni n’avait pas offert cette alliance et réassurance secrète à la France, celle-ci n’aurait probablement pas osé pousser la Russie à la guerre, et si la France n’avait pas offert son encouragement à la Russie, celle-ci n’aurait pas pu se permettre un bellicisme si téméraire face à l’Autriche-Hongrie et à l’Empire ottoman, en excitant les officiers serbes les plus aventuristes.


Le Royaume-Uni, le plus grand maître du monde en 1914, a joué sa partie de « perfide Albion » pour régler son compte au concurrent allemand nouveau venu en dressant patiemment une alliance contre l’Allemagne.


• L’historien allemand Fritz Fischer a fait sensation en 1961 en réunissant par une recherche minutieuse toutes les preuves que l’Allemagne impériale avait bel et bien prétendu à une hégémonie mondiale.[7]


Mais il n’a pas convaincu les spécialistes que l’Allemagne avait plus de responsabilités dans le déclenchement de la guerre que les autres puissances. Toutes voulaient en découdre militairement, sûres d’une victoire rapide grâce à leur supériorité militaire acquise par deux décennies de courses aux armements.

 Le compte à rebours vers la guerre : juillet 1914

L’exacte chronologie est importante à ce propos car elle dément les plaintes nationalistes des uns d’avoir été agressés par les autres. Tous les dirigeants impérialistes voulaient cette fois en découdre.


• Le 28 juin 1914, Gavrilo Princip, un jeune nationaliste serbe de 19 ans, assassine à Sarajevo le prince héritier de l’Empire d’Autriche-Hongrie, François Ferdinand, et sa femme Sophie. Le petit groupe de conjurés ont été aidés et armés par les services secrets serbes dirigés par les officiers les plus violemment nationalistes, sans feu vert du gouvernement de Belgrade qui est plus modéré, mais avec encouragements de l’ambassadeur russe Nicolai Hartwig, le panslaviste boutefeu des Balkans.


L’Allemagne encourage le gouvernement de Vienne à mener une action punitive rapide contre la Serbie, accompagnée de la publication d’un dossier prouvant les responsabilités d’officiers des services secrets serbes, pour mettre les puissances devant un fait accompli.


Paralysée par les réticences du premier ministre hongrois, István Tisza, l’Autriche-Hongrie tarde pour finalement adresser, le 23 juillet, un ultimatum au gouvernement serbe que ce dernier ne devrait pas pouvoir accepter.


• Durant cinq semaines, les historiens ont reconstitué que dans chaque capitale, les éléments les plus guerriers ont systématiquement contourné, induit en erreur, et manipulé, les éléments relativement plus modérés :

  • Le ministre des affaires étrangères austro-hongrois Berchtold et le chef de l’Etat-Major Conrad von Hötzendorf ont ainsi vaincu les réticences de Tisza et de l’empereur François Joseph Ier (1830-1848-1916).
  • Le ministre de la guerre allemand Falkenhayn et le chef d’Etat-Major von Moltke ont ainsi traité l’empereur Guillaume II en exploitant les tergiversations du Chancelier impérial Bethmann von Hollweg.
  • Le ministre des affaires étrangères de Russie, Sergei Sazonov, le ministre de la guerre Soukhomlinov et le chef d’Etat-Major Yanoushkévitch ont ainsi mis devant des faits accomplis le tsar Nicolas II et sa cour pro-allemande.
  • Le président de la République française Raymond Poincaré, le ministre des armées Adolphe Messimy et le chef de l’Etat-Major Joseph Joffre ont ainsi réussi à entraîner le président du Conseil René Viviani, réticent, et se libérer de la menace d’un gouvernement pacifiste qui réunirait les radicaux et les socialistes sous la direction du leader radical Joseph Caillaux, notoirement opposé à la confrontation avec l’Allemagne, et le leader socialiste Jean Jaurès. [8]
  • Le Premier lord de l’Amirauté, Winston Churchill et le chef d’Etat-Major Sir Henry Wilson ont ainsi contourné le roi George V et la majorité du cabinet libéral, et de sa base parlementaire bien plus pacifiste que les conservateurs de l’opposition, en profitant du double jeu sibyllin du secrétaire au Foreign Office Sir Edward Grey.

• Du 20 au 23 juillet, le président de la République française, Raymond Poincaré et le Président du Conseil des ministres, René Viviani, socialiste « indépendant », sont à Saint-Pétersbourg pour se concerter avec le gouvernement russe. Ils ont débarqué du cuirassé Jean Bart, la plus récente acquisition de la marine de guerre française. Cette visite avait été fixée en janvier 1914, lors de la crise Liman von Sanders. A la Chambre des députés, Jean Jaurès s’est opposé à ce voyage. On ne sait pas ce qui s’est dit lors de ces entretiens mais les Français n’ont cessé d’inciter les Russes à la dureté et à la guerre.


L’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, Maurice Paléologue, avait été nommé en janvier 1914. Le président du Conseil des ministres d’alors, Gaston Doumergue, lui avait prescrit ainsi sa mission : « La guerre peut éclater d’un jour à l’autre…Nos alliés (les Russes) doivent accourir à notre secours. La sécurité de la France dépendra de l’énergie et de la promptitude avec lesquelles nous saurons comment les pousser au combat. » [9]


• L’ultimatum de Vienne est communiqué à Belgrade le 23 juillet.


• Le 25 juillet, à la surprise générale, la Serbie accepte l’ultimatum avec seulement quelques réserves. Le Chancelier Bethmann juge la réaction serbe encourageante mais incite Vienne à une action militaire rapide contre la Serbie. Le secrétaire au Foreign Office encourage l’Allemagne à être le médiateur entre Vienne et Saint-Pétersbourg. Les deux gouvernements, britannique et allemand, envisagent également une Conférence à quatre : Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, destinée à effectuer une médiation entre Vienne et Saint-Pétersbourg.


• Le 27 juillet, Churchill, Premier Lord de l’Amirauté, de sa propre autorité, commettant une faute d’insubordination en ne consultant pas le cabinet, met secrètement tous les bateaux de la Royal Navy en état d’alerte pour une possible guerre contre l’Allemagne. Grey, de son côté, feint systématiquement n’être pas au courant d’une mobilisation russe.


• Le 28 juillet, Churchill ordonne à la première flotte (les cuirassés) de monter dans les Orcades pour occuper leur mouillage de combat. La flotte passe la Manche de nuit, tous feux éteints.


• Le même jour, alors que Poincaré et Viviani sont encore en mer dans leur voyage de retour, Paléologue et l’attaché militaire français transmettent aux autorités russes la demande du ministre de la guerre Messimy et du chef d’Etat Major Joffre que la Russie, dès que la guerre éclate, lance une offensive rapide en Prusse orientale. Paléologue assure Saint-Pétersbourg de la totale préparation de la France à assumer ses obligations comme allié envers la Russie en cas de nécessité.


• Mais, sans attendre, le 28 juillet, l’Autriche-Hongrie a déclaré la guerre à la Serbie, malgré que l’armée autrichienne ne puisse pas entrer en campagne avant le 12 août.


• Le gouvernement russe, qui a exigé tout le mois de juillet que Vienne n’adresse aucun ultimatum à Belgrade, déclenche la mobilisation de ses armées le 24 juillet déjà. Les Russes ont donc été les premiers à mobiliser, même si la mobilisation générale n’est publiée que le 29 juillet.


• La mobilisation russe donne à Berlin le prétexte idéal pour se rallier la social-démocratie en agitant sous ses yeux la menace « contre-révolutionnaire » des cosaques dans les rues allemandes. Pour cela, Bethmann retarde jusqu’au dernier moment la mobilisation allemande, confiant dans la rapidité et l’efficacité avec laquelle elle se déroulera de toute façon.


• Le 29 juillet, Poincaré et Viviani débarquent à Dunkerque. Ce même jour, l’Algérie et le Maroc français ont mobilisé 100’000 hommes qui vont être transportés en métropole.

La pré-mobilisation française confirme le complexe d’encerclement allemand. Le gouvernement de Berlin peut se considérer justifié de réagir par une attaque préventive contre la France.


• Le 29 juillet aussi, Moltke s’adresse par écrit au Chancelier Bethmann : « Au moment où l’Autriche mobilise toute son armée, la collision entre elle et la Russie deviendront inévitables. Or c’est là le cas où l’Allemagne est engagée envers son allié. A moins que l’Allemagne envisage de violer sa parole et laisser son allié succomber à la force supérieure de la Russie, elle doit aussi mobiliser. Cela conduira à la mobilisation des districts militaires russes restants. (…) L’accord franco-russe… entrera par là en opération, et les états civilisés de l’Europe vont se déchiqueter en morceaux les uns les autres… Voilà comment les choses doivent se développer, à moins qu’un miracle, peut-on presque dire, se produise au dernier moment, pour empêcher une guerre qui va annihiler la civilisation de presque toute l’Europe pour des décennies à venir. »


• Ce même 29 juillet, Falkenhayn ordonne quelques mesures militaires de précaution, achats de blé, annulation de manœuvres prévues, surveillance des chemins de fer. Mais Bethmann lui refuse de décréter l’état de danger de guerre. Par contre, il adresse à Saint-Pétersbourg et Paris l’avertissement que s’ils continuent leurs préparatifs de mobilisation, l’Allemagne sera obligée de mobiliser aussi et qu’alors la guerre européenne ne pourra plus guère être évitée.


• Dans la soirée de ce 29 juillet, la Russie décide sa mobilisation générale, puis le Tsar, engagé dans un échange de télégrammes avec l’empereur allemand, se ravise et contremande sa décision en déclarant à ses ministres qu’il « …ne veut pas être responsable d’un monstrueux massacre. ». Ce n’est que le lendemain que la mobilisation générale sera proclamée.

• Le 30 juillet, pour la première fois, Sir Edward Grey, tout en plaçant toujours encore ses espoirs dans une conférence à quatre, avertit l’Allemagne qu’en cas d’une guerre entre elle et la France, le Royaume-Uni serait forcé à « des rapides décisions ».

• Pour la première fois, Berlin demande à Vienne d’accepter la conférence à quatre, mais, de son côté von Moltke demande à Conrad de mobiliser enfin contre la Russie et pas seulement contre la Serbie.


• Le 31 juillet, Joffre ordonne à l’armée française de couvrir la frontière.


• Le 31 juillet, une fois la mobilisation russe devenue publique, l’Allemagne adresse un ultimatum de 24 heures à la Russie et décrète l’état de danger de guerre. Tout l’attentisme de Bethmann a visé à faire apparaître publiquement que la Russie a mobilisé la première car seul le danger russe peut amener le Parti social-démocrate à soutenir la guerre.

L’opinion publique européenne apprend pour la première fois qu’une guerre peut éclater.


• Grey déclare à l’ambassadeur allemand que l’Angleterre va « probablement adopter une attitude d’attente vigilante. »

Pendant ce temps, Churchill, sans consulter personne, faut saisir dans le chantier naval les deux cuirassés turcs. Ils renforceront la Royal Navy. Le Reshadieh devient HMS Erin et le Sultan Osman le HMS Azincourt. C’est en soi déjà un acte de guerre contre Constantinople.


• Le 31 juillet, Jean Jaurès, de retour de Bruxelles où il a rencontré Hugo Haase, le président du SPD, dénonce publiquement la néfaste influence sur la politique étrangère française de l’ambassadeur russe Izvolsky. A 21 :40, alors qu’il dîne au Café du Croissant, il est assassiné par un nationaliste fanatique Raoul Villain. Dans toute l’Europe la mort de Jaurès est ressentie comme l’évanouissement des espoirs de paix que son action promettait.

• La France annonce qu’elle sera fidèle à son traité avec la Russie. Le 1er août 1914, à trois heures de l’après-midi, la France décrète sa mobilisation générale. Deux heures plus tard, l’Allemagne mobilise à son tour et déclare la guerre à la Russie.


• Le 1er août, le Royaume-Uni annonce que sa flotte est mise en état de guerre et le 2 août il garantit à la France la protection de sa côte nord.


• Le 2 août, l’Allemagne et l’Empire ottoman signent une alliance secrète jusqu’en 1918.


• Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France et exige de la Belgique le libre passage de ses troupes. Londres mobilise à son tour, mais Grey continue de déclarer à l’ambassadeur allemand que le Royaume-Uni peut rester neutre.

• Dans un discours aux Communes, un discours dramatique mais ambigu, Sir Edward Grey regrette n’avoir pas pu maintenir la paix en Europe, annonce que le Royaume-Uni défendra la Belgique, mais conclut que sa neutralité est toujours encore possible.


• Le SPD a dirigé durant tout le mois de juillet des manifestations contre la guerre et pour la paix.


Mais nous savons désormais que le député au Reichstag Eduard David, membre de la direction de la fraction parlementaire, et leader de la droite du SPD, a donné à la Chancellerie des assurances fin juillet déjà que le SPD ne ferait pas de difficultés si la guerre éclatait.

Dimanche 2 août, la Commission centrale des Syndicats libres, soit la direction syndicale qui est le bastion de la droite du SPD, a fait savoir qu’en cas de guerre les syndicats renonceraient aux grèves et à des hausses de salaires.


Lundi 3 août la fraction socialiste du Reichstag (110 députés) se réunit pour décider si elle vote le lendemain 4 août les crédits de guerre. Vingt à trente députés de la droite socialiste annoncent qu’ils les voteront quelle que soit la décision de la fraction. Par 78 contre 14 voix, la fraction décide de les voter. La règle veut que la minorité suive la majorité. Hugo Haase, le président du SPD, a voté contre l’acceptation des crédits de guerre. Il accepte néanmoins de présenter au Reichstag le lendemain le soutien des socialistes à la guerre. A cette séance du Reichstag du 4 juillet les quatorze minoritaires votèrent les crédits.


Ce n’est que le 4 décembre 1914 que Karl Liebknecht votera, seul, contre la deuxième ligne de crédits de guerre. [10]


• Le 4 août, l’armée allemande envahit la Belgique neutre qui se défend.

Le matin, Grey proteste mais n’évoque aucune intervention militaire du Royaume-Uni.


• L’Assemblée nationale française et le Reichstag se réunissent en même temps dans l’après-midi. De façon symétrique, pour gagner la gauche, on se déclare victime d’une agression, russe à Berlin, allemande à Paris, en escamotant que, depuis un mois, on a jeté de l’huile sur le feu. Le gouvernement français n’acceptera jamais avoir été au courant des préparatifs de mobilisation russes


Le président Poincaré déclare aux deux chambres réunies que « la France a été l’objet d’une agression brutale et préméditée ». Les crédits de guerre sont votés à l’unanimité dans les félicitations de l’Union sacrée. Pas un mot n’est dit de la mobilisation russe et de ses débuts remontant à une semaine.


Bethmann déclare au Reichstag : « La Russie a mis le feu à la maison…C’est une guerre qui nous a été imposée. »


• Dans l’après-midi du 4 août, le Royaume-Uni enjoint par un ultimatum l’Allemagne de se retirer de Belgique avant minuit. Dès le lendemain, la guerre est déclarée entre le Royaume-Uni et l’Allemagne.


Au même moment, le croiseur de bataille SMS Goeben et le croiseur SMS Breslau échappent au large de la Sicile à la surveillance de la Royal Navy et réussissent à rejoindre Constantinople où ils sont offerts à la marine turque.


Dès le mois d’octobre, ils bombarderont les ports russes et début mai 1915 la Russie, la France et le Royaume-Uni déclareront la guerre à l’Empire ottoman.


• En août 1914, l’armée allemande exécute le plan Schlieffen sous une forme atténuée en ne dégarnissant pas autant que prévu le front est. L’offensive allemande ne réussit pas à contourner Paris mais, tout en réussissant à refouler les armées alliées derrière la Marne fin août, son aile droite doit virer à gauche avant Paris, à Compiègne. Le gouverneur militaire de Paris, le général Galiény, et Messimy improvisent alors à Paris une sixième armée qui attaque le flanc droit allemand pendant que les alliés reprenant l’offensive, refranchissent la Marne début septembre et refoulent l’armée allemande derrière Reims, le long de l’Aisne. Les Allemands s’enterrent dans des tranchées et cette ligne du front va rester fixe durant quatre ans. C’est la guerre des tranchées qui voit les défenseurs systématiquement massacrer les attaquants au moyen de l’artillerie et des mitrailleuses.


En Prusse orientale, par contre, l’armée allemande bat très vite les Russes. Le front Est voit une guerre de mouvement alterner offensives et contre-offensives. Systématiquement durant trois années, les Russes battent les Autrichiens mais sont battus par les Allemands. (A suivre partie II avec : « La boucherie et le réveil des masses », « Une guerre courte assurée de la victoire », « Une guerre impérialiste, qu’est-ce que c’est ? »)


Robert Lochhead

Notes de la première partie 

:

[1] HUGO EBERLEIN, « Erinnerungen an Rosa Luxemburg bei Kriegsausbruch 1914 », UTOPIE kreativ, H. 174 (April 2005), S. 355-362 355.


[2] Gabriel Kolko, Un siècle de guerres. politique, conflits et société depuis 1914, Les Presses de l’Université Laval, L’Harmattan, Montréal, Paris, 2000.


[3] Christopher Clark, Les somnambules, Eté 1914 : Comment l’Europe a marché vers la guerre, Flammarion, Paris, 2013.


[4] Arno Mayer, La Persistance de l’Ancien Régime, L’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Flammarion, Paris, 1983.


[5] H.M.Le Fleming, Warships of War I, Ian Allan, London, 1959


[6] Winston S.Churchill, Mémoires de la Grande Guerre 1911-1915, Tallandier, Paris, 2014 (The World Crisis 1911-1918, Thornton Butterworth, London, 1923-1931)


[7] Fritz Fischer, Griff nach der Weltmacht : Die Kriegszielpolitik des kaiserlichen Deutschland, 1914-1918, Droste, Düsseldorf, 1961.


[8] Joseph Caillaux (1863-1944), président du Parti radical. Comme ministre des finances il fit voter l’impôt sur le revenu et comme Président du Conseil en 1911, il apaisa la crise avec l’Allemagne en lui concédant des territoires au Congo contre le Maroc. Caillaux était honni par la droite à cause de l’impôt sur le revenu et pour son opposition à la guerre.


Jean Jaurès (1859-1914), professeur de philosophie et d’histoire, député socialiste dès 1885, fondateur de L’Humanité en 1904, fondateur de la Section Française de l’Internationale Socialiste (SFIO) en 1905, soit le Parti socialiste unifié, et son principal dirigeant dès lors. Le plus prestigieux des militants socialistes européens contre le colonialisme, le militarisme, et la guerre.


[9] Sean McMeekin, July 1914, Countdown to War, Icon Books, London, 2013


[10] Carl E, Schorske, German Social Democracy, 1905-1917, The Development of the Great Schism, Harvard University Press, 1955.


 Partie II : Guerre impérialiste. La boucherie et le réveil des masses et ses suites

A l’ouest, sur le front décisif, pendant quatre ans, les deux armées vont s’user face à face, sur un front quasiment immobile de Ostende à Bâle, dans la boue et la pestilence des tranchées. De vaines offensives massives pour gagner quelques mètres aussitôt reperdus tuent des dizaines de milliers de soldats en un seul jour, fauchés par les mitrailleuses, écrasés par les obus, suffoqués par les gaz de combat.


C’est « l’horrible boucherie » que tarde à reconnaître l’opinion nationaliste encore aujourd’hui, cent ans après.

Rosa Luxemburg, dans sa Brochure de Junius de 1916, a trouvé les mots pour crier l’indignation de l’esprit civilisé devant l’horreur du massacre : « Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit, c’est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l’humanité qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment. (p. 55)


Jamais une guerre n’avait exterminé dans ces proportions des couches entières de population ; jamais, depuis un siècle, elle n’avait frappé de cette façon tous les peuples civilisés d’Europe. Dans les Vosges, dans les Ardennes, en Belgique, en Pologne, dans les Carpates, sur la Save, des millions de vies humaines sont anéanties, des milliers d’hommes sont réduits à l’état d’infirmes. Or, c’est la population ouvrière des villes et des campagnes qui constitue les neuf dixièmes de ces millions de victimes, C’est notre force, c’est notre espoir qui est fauché quotidiennement sur ces champs de bataille par rangs entiers, comme des épis tombent sous la faucille ; ce sont les forces les meilleures, les plus intelligentes, les mieux éduquées du socialisme international, les porteurs des traditions les plus sacrées, les représentants les plus audacieux, les plus héroïques du mouvement ouvrier moderne, les troupes d’avant-garde de l’ensemble du prolétariat mondial : les ouvriers d’Angleterre, de France, de Belgique, d’Allemagne, de Russie qui sont maintenant massacrés après avoir été bâillonnés. » (p.213) [1]


La mobilisation, la Loi martiale, la Justice militaire, la censure, la frénésie nationaliste cravachée à l’incandescence par tous les moyens de propagande des gouvernements et des médias, enchaînent des millions de jeunes hommes dans un sort sans échappatoire, dans une impuissance totale, vers la mort et les mutilations. Des décennies de conquête démocratiques sont annihilées du jour au lendemain. Les soldats sont plongés, durant des mois avant toute permission, dans la boue sanglante et la pourriture des tranchées, avec la mort toute proche comme unique perspective.


En décembre 1914, sur le front en Flandres immobilisé dans les tranchées, la fête de la nuit de Noël est l’occasion d’une trêve entre Allemands, Français et Ecossais qui fraternisent, se réunissent pour échanger des cadeaux, et jouer ensemble une partie de football. Ces fraternisations furent sévèrement réprimées. C’est le sujet du film de 2005 Joyeux Noël de Christian Carion.


En juin 1917 eurent lieu les grandes mutineries dans l’armée française. Les soldats étaient dégoûtés de l’offensive vaine mais sanglante d’avril du général Robert Nivelle, impressionnés par la Révolution russe de février et la mutinerie des soldats russes en France, et en colère contre l’espacement de plus en plus long entre les permissions.


L’offensive Nivelle– ou bataille du Chemin des Dames – entre Roye et Reims, sur l’Aisne, par les cinquième, sixième et dixième armées françaises, et les première, troisième et cinquième armées britanniques, débuta le 13 avril 1917. Au total, 1,2 million de soldats furent engagés. L’offensive réussit la plus profonde percée depuis le début de la guerre des tranchées : 5 km !


Mais les Allemands avaient découvert le plan et repoussèrent l’attaque. Après une semaine, il était clair que c’était un échec. Les combats cessèrent dans l’ensemble le 25 avril. Le 9 mai, l’offensive fut suspendue. Elle avait fait 29’000 morts chez les Alliés, en une dizaine de jours de combats sur environ 50 km de front et 5 km de profondeur, et 150’000 blessés.


Le 3 mai, la 2e division française refusait d’attaquer et arriva sur le front sans armes. Les mutineries s’étendirent à la 127e, la 18e, puis à une vingtaine d’autres divisions.


Sur les 112 divisions qu’avait l’armée française, 68 furent touchées par les mutineries de mai-juin 1917. Les historiens estiment à 35’000 le nombre de mutins. Le général Duchenne, commandant de la 10e armée, voulut punir les mutins des 32e et 66e régiments par la décimation. Il semble que les historiens doutent que cela ait eu lieu. Les historiens comptent 57 fusillés et 1350 mutins condamnés à des lourdes peines de prison. Dans l’ensemble, la hiérarchie réagit en faisant des concessions : arrêt des offensives, permissions plus fréquentes. Nivelle limogé, le nouveau commandant en chef, Philippe Pétain, s’est acquis une réputation en renonçant aux offensives en attendant l’armée américaine, en commandant des meilleurs repas et des baraques avec des lits immédiatement derrière les tranchées. Puis un secret absolu fut maintenu durant des décennies sur toute l’affaire.


En 1917, 27’000 soldats français désertèrent, le record de la guerre.


Un secret encore plus épais recouvre toujours encore les mutineries dans l’armée britannique. Un millier de soldats se mutinèrent en 1917 dans le camp d’Etaples près de Calais. Il eut plusieurs fusillés.


La population civile souffrait du rationnement. En Allemagne, la ration de pain hebdomadaire par personne passe en 1917 de 1,3 kg à 450 grammes.


Tandis que les commerçants du marché noir et les fournisseurs aux armées firent des fortunes. La fortune des industriels de la métallurgie Thyssen et Krupp a quintuplé pendant la guerre tandis que celle de Stinnes, le géant des transports et du commerce, est passée de trente millions de marks à un milliard. [2]


Les premières manifestations contre la guerre des marins allemands, sévèrement réprimées, eurent lieu en août 1917. En janvier 1918 eurent lieu les grandes grèves des villes allemandes, de soutien à la Révolution russe, contre la guerre, et contre les bas salaires, les prix et le rationnement.


La Russie malgré ses armées gigantesques fut rapidement battue par l’Allemagne. Elle eut des pertes tout aussi gigantesques environ 2, 5 millions d’hommes tués, soit 40% des pertes de toutes les armées de l’Entente. En 1916 il y avait déjà un million de grévistes en Russie. Le 8 mars 1917, la Révolution de Février commença par une grande manifestation de femmes à Petrograd (Saint-Pétersbourg) pour du pain, contre la guerre et pour la République. Les troupes refusèrent de tirer sur elles et dès le 27 février (12 mars) deux régiments se mutinent, arrêtent leurs officiers et passent du côté des insurgés.


En Autriche, dès janvier 1918 il y eut une grève générale, contre la guerre et pour la Révolution russe. Les dirigeants sociaux-démocrates réussirent à ramener les grévistes à l’ordre. [3]


Mais la défaite et les manifestations populaires ébranlaient le régime. Le 21 octobre, le Parti socialiste était appelé au gouvernement de l’Autriche de langue allemande tandis qu’à Prague les Tchèques proclamaient leur indépendance le 28 octobre, et les Croates et slovènes se joignaient à la Serbie pour fonder la Yougoslavie. L’armistice avec les Alliés était signé le 3 novembre, l’empereur Charles abdiquait le 11, et la République fut proclamée le 12 novembre.


Le 1er octobre, le Haut commandement allemand fait savoir que la guerre est perdue et qu’il faut faire la paix.


Le 3 novembre, la mutinerie des marins de la Kriegsmarine, arborant le drapeau rouge sur les navires de guerre, à Wilhelmshaven, Kiel et Cuxhaven, déclenchait l’insurrection des ouvriers allemands qui forçait l’Allemagne à signer l’armistice le 11 novembre.

  Une guerre courte assurée de la victoire

Tant l’Etat-Major allemand que l’Etat-Major français prévoyaient une guerre courte, de quelques mois tout au plus, comme la guerre franco-allemande de 1870. Ils n’avaient fait aucun préparatif pour une guerre longue. L’Allemagne, particulièrement, pariait sur une guerre courte car elle ne pourrait pas se ravitailler longtemps face au blocus maritime que ne manquerait pas de lui imposer le Royaume-Uni, s’il entrait en guerre contre elle. En quatre ans, la population allemande subit donc un rationnement sévère qui réduisit les rations à un niveau de famine qui causa les soulèvements populaires de 1917-1918.


L’Etat-Major allemand était sûr de sa supériorité. L’Etat-Major français se préparait à cette guerre depuis vingt ans et se pensait supérieur si seulement l’armée britannique concrétisait son alliance par un corps expéditionnaire en Flandre et si l’allié russe fixait un maximum de divisions allemandes en Prusse orientale.


Tant l’Etat-Major allemand que l’Etat-Major français prévoyaient d’appliquer une stratégie offensive, une guerre de mouvement ; des offensives massives de grandes armées transportées par chemin de fer et lancées à l’assaut par des charges de cavalerie et des marches rapides d’infanterie. Ni les uns ni les autres n’avaient prévu que la puissance de feu des mitrailleuses allait faucher toutes ces attaques et condamner les adversaires à s’enterrer.


Friedrich Engels, dans un article de 1887 souvent cité, avait mieux vu que tout le monde que la grande guerre européenne serait horriblement nouvelle :


« …Et enfin, il n’y a plus pour la Prusse-Allemagne d’autre guerre possible qu’une guerre mondiale, et, à la vérité, une guerre mondiale d’une ampleur et d’une violence jamais imaginées jusqu’ici. 8 à 10 millions de soldats s’entr’égorgeront ; ce faisant, ils dévoreront et tondront toute l’Europe comme jamais ne le fit encore une nuée de sauterelles. Les dévastations de la guerre de Trente ans, condensées en 3 ou 4 années et répandues sur tout le continent ; la famine, les épidémies, la sauvagerie générale des armées ainsi que des masses populaires provoquées par l’âpreté du besoin, le gâchis sans nom de notre mécanisme artificiel du commerce, de l’industrie et du crédit finissant dans la banqueroute générale. L’effondrement des vieux États et de leur sagesse politique traditionnelle, et tel que les couronnes rouleront par dizaines sur le pavé et qu’il ne se trouvera personne pour les ramasser ; l’impossibilité absolue de prévoir comment tout cela finira et qui sortira vainqueur de la lutte ; un seul résultat est absolument certain : l’épuisement général et la création des conditions nécessaires à la victoire finale de la classe ouvrière. Telle est la perspective si le système du surenchérissement mutuel en fait d’armements militaires, poussé à l’extrême, porte enfin ses fruits inévitables. Voilà, Messieurs les monarques et les hommes d’État, où votre sagesse a amené la vieille Europe. Et s’il ne vous reste rien d’autre qu’à ouvrir la dernière grande danse guerrière, de cela nous pouvons nous accommoder. La guerre va peut-être nous rejeter momentanément à l’arrière-plan, elle pourra nous enlever maintes positions déjà conquises. Mais, si vous déchaînez des forces que vous ne pourrez plus maîtriser ensuite, quelque tour que prennent les choses, à la fin de la tragédie, vous ne serez plus qu’une ruine et la victoire du prolétariat sera déjà conquise, ou, malgré tout, inévitable. » [4]


La guerre de 1914-1918 fit 9,7 millions de morts chez les soldats, et 8,9 millions chez les civils, et 21 millions de blessés, donc beaucoup de mutilés à vie. Beaucoup de survivants souffraient de terribles troubles mentaux qu’on n’appelait pas encore stress post-traumatique. La vie sociale européenne fut durablement marquée par tant d’invalides et tant de veuves de jeunes soldats, ne trouvant plus à se marier dans une population dont une génération de jeunes hommes avait été fauchée.


La dite « grippe espagnole » de l’hiver 1918-1919 fit, en outre, 30 millions de morts, mais des estimations plus récentes qui intègrent l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud vont jusqu’à 100 millions de morts. Elle fut en réalité une grippe aviaire due à une souche particulièrement virulente du virus H1N1. Elle frappa d’abord les Etats-Unis et fut amenée en France par les transports de troupes de la US Army qui atteignirent leur maximum en été 1918. Ses ravages furent une conséquence directe de la guerre, de par les déplacements massifs de jeunes adultes mobilisés sur de grandes distances et les populations affaiblies par les privations du rationnement. Les statistiques montrent que les riches en moururent moins que les pauvres.


Furent entraînés dans la guerre, tour à tour, l’Italie, la Grèce, le Japon et la Roumanie, du côté des Alliés ; la Turquie et la Bulgarie du côté de l’Allemagne ; puis en avril 1917

les Etats-Unis au secours des Alliés en mauvaise posture après la défaite de la Russie.


Tombèrent en 1918 les couronnes de l’empereur Allemagne, des rois allemands de Bavière, Saxe et Wurtemberg, de l’empereur d’Autriche-roi de Hongrie, du Sultan ottoman. La révolution vainquit en Russie et faillit bien vaincre en Allemagne et en Hongrie.

Une guerre impérialiste, qu’est-ce que c’est ?

Aujourd’hui, en 2014, il reste bien des nationalistes britanniques, français, et russes, pour vouloir croire que la guerre fut imposée par la volonté de puissance de l’Allemagne impériale, et même quelques nationalistes allemands pour croire que la guerre fut imposée à l’Allemagne par l’encerclement sournoisement tissé par le Royaume-Uni effrayé par la concurrence de la grande puissance allemande nouvelle venue.


Les rivalités nationalistes devenues caduques après la Deuxième Guerre mondiale, la meilleure recherche historique, la chronologie de la marche à la guerre, ont permis de comprendre que la Première Guerre mondiale a été une guerre entre grandes puissances, toutes capitalistes et relativement démocratiques, mais rivales pour le contrôle des marchés sur les continents. L’impérialisme, le développement sauvage de l’impérialisme en tant que projection planétaire des investissements, des trusts et des grandes banques dès les années 1880-1890, conduisait à la guerre : exploiter la planète, la partager, la repartager… Pour les sociaux-démocrates révolutionnaires de la IIe Internationale, cela fut évident dès le début du XXe siècle, et c’est ce qui motiva leur lutte contre la guerre.


Mais dans les interprétations dominantes de la guerre de 14-18 règne aujourd’hui une frivolité à l’égard de ses causes. La guerre est attribuée à des affrontements de politiques et de volontés, des erreurs et des égarements des uns et des autres, des enchaînements de causes diverses, « l’échec de la diplomatie », le manque de prévision( ?).


Alors que les causes profondes sont consubstantielles au capitalisme et donc toujours présentes avec nous au XXIe siècle.


En 1914, Rosa Luxemburg, Lénine, Pannekoek, placent ces causes profondes dans l’impérialisme, c’est-à-dire dans l’amplification du capitalisme jusqu’à l’échelle mondiale par des entreprises transnationales, les investissements de capitaux à travers les continents, vers les sources de matières premières et les cibles de placements de capitaux au loin à travers toute la planète. Cette forme du capitalisme succéda à celui de la libre concurrence à l’échelle nationale et régionale dans le boom économique déchaîné des années 1890.


Afin de piller les richesses de la planète et d’engranger surprofits sur le marché mondial, les bourgeoisies capitalistes sont toujours prêtes à faire mourir des millions de personnes. Cela est toujours avec nous en 2014. L’impérialisme, loin de généraliser la paix qui serait favorable aux affaires, divise le monde en blocs rivaux à la recherche de monopoles, de surprofits, de zones réservées, appuyés sur la force de l’Etat. Donc la lutte entre des grandes puissances capitalistes rivales pour le partage et le repartage du monde. Et donc le militarisme et toutes les bonnes affaires des fournitures aux armées.


Dans son introduction de juillet 1920 à son livre L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine écrit :

« Ce livre montre que la guerre de 1914-1918 a été de part et d’autre une guerre impérialiste (c’est-à-dire une guerre de conquête, de pillage, de brigandage), une guerre pour le partage du monde, pour la distribution et la redistribution des colonies, des « zones d’influence » du capital financier, etc. »


Anton Pannekoek (1873-1960) était un célèbre astronome néerlandais, et social-démocrate révolutionnaire contemporain de Lénine et Rosa Luxemburg. Il est dès avant 1914 le mentor des sociaux-démocrates de gauche de Brême, et sera un des fondateurs de la IIIe Internationale. Il explique très simplement dans trois articles d’octobre 1914 de la Berner Tagwacht, le quotidien socialiste de Berne, dirigé par Robert Grimm, devenu l’organe de la gauche allemande du fait de la censure en Allemagne :


« (…) La pulsion du capitalisme de s’étendre sur des parties du monde, lointaines et non-développées, pour y chercher des plus grands profits, conduit à la nécessité de mettre ces pays politiquement sous le joug. Chaque pays veut donc gagner les plus gros morceaux possibles de parties lointaines du monde et cherche au moyen d’un puissant réarmement militaire à agrandir son pouvoir sur le monde et contraindre ses concurrents à prendre en considération ses prétentions.

Cette politique de l’impérialisme domine de plus en plus la vie et la pensée de la bourgeoisie et a ainsi donné au capitalisme une nouvelle force. La classe possédante y trouve un nouvel idéal : rendre son propre pays grand et fort – un renforcement et une nouvelle vie donnée à l’ancien patriotisme. Ce but excite aussi l’intelligentsia qui auparavant flirtait avec le socialisme ; au lieu des vieux idéaux de la paix dans le monde, du progrès et de la démocratie, s’avancent l’idéalisation de la puissance mondiale, le chauvinisme, la morgue raciste, le culte de la force et de la brutalité. Le socialisme, ils le regardent de haut comme une étourderie humanitariste démodée, et ils le haïssent surtout parce qu’il détourne les ouvriers de la politique nationaliste-militariste.(…) »

Et Pannekoek d’expliquer le ralliement des partis sociaux-démocrates à la guerre :

« Avec la croissance du mouvement, a augmenté aussi le nombre des parlementaires, permanents, employés, qui comme une espèce de spécialistes des vieilles formes de lutte, auxquelles sont liées leurs vies et leurs traditions, rendent plus difficile le passage à des formes nouvelles. Le renforcement de la force parlementaire éveille la tendance aux compromis avec une partie du monde bourgeois, qui leur lance comme appât les petites réformes. En lieu et place de la conquête du pouvoir d’Etat, apparaît l’idée petite-bourgeoise de rendre supportable le capitalisme par des réformes. Dans tous les pays d’Europe occidentale, le réformisme repousse la lutte de classes. En Allemagne la tactique radicale s’est imposée surtout à cause de la lourde oppression d’en-haut ; mais là aussi la croissance de l’organisation a fait apparaître des symptômes analogues. Les puissantes organisations d’outils sont devenues une fin en soi ; de peur de les mettre en danger, le combat fut souvent esquivé. Les porteurs de cette tactique étaient les chefs et les comités, qui sont devenus de plus en plus des bureaucrates. (…)

Et quand deux ans plus tard (que le Congrès de Bâle), les gouvernements ont voulu la guerre, n’existaient ni le courage ni la force pour la lutte ; l’internationalisme s’est alors dissous en fumée et l’Internationale est tombée en ruines. (…)

L’inconscience du caractère impérialiste des guerres modernes et la peur d’une lutte à mort contre le puissant état militaire se sont combinées pour atteler le prolétariat allemand au char de l’impérialisme. Les crédits de guerre ont été approuvés par la fraction parlementaire ; la vieille politique d’opposition contre le militarisme avait plié le genou et c’est ainsi que la guerre fut décidée. En Russie, les sociaux-démocrates ont refusé de voter les crédits de guerre et en Angleterre aussi le parti du travail – de par sa tradition libérale-pacifiste – s’est opposé au gouvernement. Mais en Belgique, Vandervelde est devenu ministre, en France Jules Guesde, qui avait toujours critiqué la politique parlementaire radicale du parti allemand. Des deux côtés les sociaux-démocrates apparaissent comme des avocats de leurs gouvernements, nulle part on ne parle plus de socialisme. Tandis que les ouvriers européens, divisés en armées nationales, se massacrent les uns les autres, la social-démocratie s’est décomposée en groupes de politiciens chauvins qui se combattent. » [5]


Robert Lochhead


Notes de la seconde partie

[1] Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie (Brochure de Junius) (1916).

Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie suivie de sa critique par Lénine, avec une introduction d’Ernest Mandel et la préface de Klara Zetkin à l’édition de 1919, traduction de Jacques Dewitte, éditions la taupe, Bruxelles, 1970. Il n’y a jamais eu de réédition française depuis.

Le texte français de la Brochure de Junius peut être téléchargé sous La crise de la social-démocratie – Marxists Internet Archive www.marxists.org/francais/lu...

La brochure a été rééditée en allemand récemment. Mais en fac-similé de l’édition originale en caractères gothiques (sic). Gageons d’un grand succès auprès des jeunes lecteurs de langue allemande.

Le texte allemand en caractères latins peut être téléchargé sous http://marxists.catbull.com/deutsch...

 

[2] Pierre Broué, Révolution en Allemagne, 1917-1923, Les Editions de Minuit, Paris, 1971

Aujourd’hui, en 2014, ThyssenKrupp AG est la plus grande entreprise de l’acier et de la technologie en Allemagne.

Hugo Stinnes (1870-1924) était en 1924 le plus grand employeur du monde avec 600’000 salariés. Le conglomérat Stinnes était, et reste, actif dans les transports internationaux. Il est aujourd’hui intégré à la Deutsche Bahn, elle-même privatisée.

 

[3] Roman Rosdolsky, « La situation révolutionnaire en Autriche en 1918 et la politique des sociaux-démocrates » (1967), Critique Communiste, sept-oct 1977

 

[4] Dans l’introduction par F.Engels de la brochure de Sigismund Borkheim, Zur Erinnerung für die deutschen Mordspatrioten 1806-1807, No. XXIV der Sozialdemokratischen Bibliothek, Göttingen-Zürich,1888, cité par Lénine dans un article de la Pravda du 2 juillet 1918.

 

[5] Anton Pannekoek, « Der Zusammenbruch der Internationale » (L’effondrement de l’Internationake), Berner Tagwacht, 20, 21, et 22 octobre 1914.


* Publié en deux parties par Alencontre les 12 et 14 août 2014 : http://alencontre.org

 

Les extraits en gras ont été soulignés par le blog.

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12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 09:59

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Gilbert Badia, Le Spartakisme. L'Arche, 1967 - Chapitre 1 - P 15 à 20.  Au soir du 4 août ...


Le 4 août 1914, le parti social-démocrate allemand unanime vote au Reichstag les crédits militaires, inaugurant ainsi la politique "d'Union sacrée" que la majorité de ses dirigeants poursuivra jusqu'à la fin des hostilités, approuvant implicitement l'attitude du Chancelier Bethmann Hollweg et les décisions de son gouvernement, c'est-à-dire la guerre et l'invasion de la Belgique.

Au soir du 4 août, quelques opposants se réunissent dans l'appartement berlinois de Rosa Luxemburg. Il y a là Franz Mehring, Julian Karski-Marchlewski, Ernst Meyer, Käthe et Hermann Duncker, Hugo Eberlein et Wilhem Pieck. La proposition de quitter le parti fut repoussée. On convint d'inviter les sociaux-démocrates connus pour leurs sympathies envers les positions de la gauche à une réunion de discussion. Sur-le-champ, on expédia plus de trois cents télégrammes. Le résultat fut catastrophique. Clara Zetkin fut la seule à dire immédiatement son accord sans réserve. Beaucoup ne donnèrent même pas signe de vie. Ceux qui malgré tout, répondirent, invoquèrent de mauvaises et sottes raisons.

Ainsi, ces quelques opposants se retrouvaient seuls, ou presque. C'est le signe de l'effondrement quasi-total de la gauche dans le parti, ce que Liebknecht appelle "l'atomisation de l'aile radicale"

 

 


D'après WIkio

 

Dès le soir du 4 août, Rosa Luxemburg réunit chez elle les opposants à la guerre. Les six à répondre à son appel formeront le noyau de la Ligue spartakiste :

 

Hermann Duncker, Hugo Eberlein, Julian Marchlewski, Franz Mehring, Ernst Meyer, Wilhelm Pieck

 

Dès la semaine suivante, d'autres rejoignent le groupe :  

 

Martha Arendsee, Fritz Ausländer, Heinrich Brandler, Käte Duncker, Otto Gabel, Otto Geithner, Leo Jogiches, Karl Liebknecht, August Thalheimer, Bertha Thalheimer


Ils sont rejoints un peu plus tard par :  

 

Johannes R. Becher, Willi Budich, Edwin Hoernle, Paul Lange, Jacob Walcher, Friedrich Westmeyer

 


Extrait d'un texte hommage à Rosa Luxemburg et Leo Jogiches de Julian Marchlewski

 

La guerre éclata. Dès le premier jour, Rosa Luxemburg commença sa propagande contre la guerre. Elle comptait grouper pour un travail commun un groupe choisi de camarades allemands. Et d'abord elle pensa qu'il était nécessaire de publier un manifeste signé au moins d'un petit nombre de noms populaires parmi les ouvriers. Tyszka dit tout de suite qu'il n'en résulterait rien.


Pourtant, avec Rosa, nous tentâmes l'essai. Mais sept personnes seulement, répondant à son invitation, se réunirent chez elle pour examiner la question ; de ce nombre, il n'y avait que deux militants connus, Mehring et Lentsch. Ce dernier promit de signer, mais se déroba ensuite. Le manifeste n'eût été signé que de Rosa Luxemburg, de Clara Zetkin et de Franz Mehring, ce qui était naturellement inadmissible ; il fallut y renoncer. Le lecteur non initié aux choses d'Allemagne se demandera peut-être : Et Liebknecht ? Malheureusement Liebknecht hésitait encore et ce n'est que quelques mois plus tard qu'il se décida à combattre la guerre.


Il fallut se résoudre à l'activité clandestine. Fort peu de camarades y étaient préparés. Le petit groupe qui se mit au travail était composé des camarades Luxemburg, Tyszka, Mehring, des époux Duncker11, d'Ernst Meyer, de Wilhelm Pieck, de Lange12 et de moi. Je crois bien que c'est tout. Mathilde Jacob13 et la camarade Ezerskaya14 nous donnaient un concours technique matériel. Notre situation n'était pas brillante, nous n'avions ni argent, ni organisation de parti et, en outre, les militants allemands n'avaient aucune notion de propagande clandestine. Pourtant tout marcha. Tyszka et Meyer se chargèrent d'organiser une typographie. Pieck, Eberlein et Lange, à l'aide de leurs relations, donnèrent le moyen de répandre les publications, mais Tyszka dut bientôt assumer la direction de ces deux parties de l'entreprise. Nous pûmes ainsi éditer une série de manifestes contre la gu

 

Nous décidâmes en outre de commencer à éditer un journal légal, L'Internationale


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Bericht von Eberlein über die illegale Arbeit des Spartakusbundes 1914-1918

 
Am 2. August wurde der Krieg proklamiert. Am 4. August stimmte im Reichstag die sozialdemokratische Fraktion für die Kriegskredite und besiegelte damit den Bankrott der Sozialdemokratie.


Anderen Tags saßen sieben Genossen, darunter Rosa Luxemburg und Franz Mehring, in der Wohnung Rosa Luxemburgs, da draußen in der kleinen idyllischen Villenkolonie Südende, und beratschlagten, was in dieser grausigen Situation zu tun sei. Nachdem das erste Entsetzen über den furchtbaren Verrat der sozialdemokratischen Reichstagsfraktion überwunden war, wurde beschlossen, trotz des Verrats der Sozialdemokratie den Kampf gegen den Krieg zu organisieren und die zu sammeln, die mit uns bereit waren, diesen Kampf zu fuhren. Hunderte von Telegrammen gingen ins Land an alle, von denen wir glaubten, das sie mit uns einig gingen, von denen wir annahmen, das sie bereit waren, mitten im Kriegschaos, mitten im patriotischen Taumel der Massen und trotz des Verrats der Sozialdemokratie mit uns die Fahne des revolutionären Sozialismus aufzupflanzen, den Kampf gegen den Krieg mit uns zu fuhren. Sie haben alle versagt. Clara Zetkin war die einzige, deren zustimmende Antwort schon anderen Tags eintraf.


Die erste Proklamation ging in die Welt, unterschrieben von den besten Namen der Internationale, Rosa Luxemburg, Franz Mehring und Clara Zetkin.

 


HUGO EBERLEIN,  « Erinnerungen an Rosa Luxemburg bei Kriegsausbruch 1914 », UTOPIE kreativ, H. 174 (April 2005), S. 355-362 355.


 

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6 août 2014 3 06 /08 /août /2014 10:03

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"Le retournement en août 1914 de la politique ouvrière [...] soulève des problèmes considérables. C'est pourquoi il fait l'objet d'une polémique idéologique qui, après plus de quarante ans, n'a guère perdu de sa virulence. Si le premier devoir est [...] de déterminer scrupuleusement quand, et comment les choses se sont passées, on ne saurait pourtant échapper ensuite à la nécessité de se prononcer sur le "qui" et le "pourquoi" (A. Kriegel, Aux origines du communisme français, 1914-1920, Mouton 1964) L'observation est pertinente, mais elle omet de souligner les paradoxes. L'exigence du "quand" et du "comment" a été reléguée au second plan par la plupart des historiens qui se sont penchés sur la question. L'Internationale et la guerre est resté le terrain d'élection des généralisations hâtives, des explications souvent brillantes qui ont en fait systématisé un problème complexe et perpétué les mythes partisans.

Chercher à connaître le mécanisme de la défaite, le "comment" contraint à cerner le "pourquoi", non pas sur le seul terrain de l'idéologie mais sur celui de l'histoire. Dans cette perspective, il importe de découper le temps et de délimiter les étapes. Se servir du 4 août, date du vote des crédits de guerre par la fraction du SPD et du consentement à l'Union sacrée revient à confondre deux moments et deux problèmes différents: celui de l'effondrement de l'Internationale, c'est-à-dire son impuissance à empêcher les guerres entre les peuples, et celui de l'internationalisme, c'est-à-dire l'acceptation de la guerre et le support positif que lui apporta la grande majorité des socialistes.

Dans le processus d'ensemble, le 4 août, moment marquant certes, n'est ni un point d'arrivée ni un point de départ. L'Union sacrée n'a pas été davantage un simple revirement, une conversion soudaine ou un choix définitif. Les trois journées capitales qui suivirent l'effondrement de l'Internationale jouèrent le rôle d'un catalyseur dans le long processus qui devait aboutir à sobn terme logique.

En fait avec la réunion du B.S.I. des 29 et 30 juillet, l'Internationale avait déjà cessé d'exister. A peine les délégués étaient-ils rentrés que les événements se précipitaient, défiant leurs pronostics. Après le meurtre de Jaurès, et surtout le lendemain, le matin du Ier août, quand la mobilisation générale fut décrétée en Allemagne et en France, il devint évident que l'Internationale ne pouvait plus agir comme institution ni en tant que force collective. Le même jour, avant de partir pour Paris avec H. Müller, représentant du SPD, le secrétaire du B.S.I., Camille Huysmans envoya aux partis affiliés une brève circulaire, la dernière: "A la suite des derniers événements, le Congrès de Paris est ajourné à une date indéterminée.

C'était l'aveu même de l'impuissance de l'Internationale à avoir prise sur les événements. A partir du 1er août, laissées sans directives, sans tactique commune et concertée, les sections nationales durent agir toutes seules, conformément aux voeux et aux jugements de leurs dirigeants.

La résignation fataliste face à la guerre, que l'on considérait désormais comme un fait accompli, trouva son expression dans le manifeste que la direction du SPD rendit public le 1er août. Il avait été rédigé par Südekum dans l'après-midi du 31 juillet pour répondre à l'interdiction de toute manifestation que venait de promulguer le gouvernement. Pas la moindre protestation dans ce texte démobilisateur qui acceptait la défaite et l'impossibilité d'agir. Le SPD se décernait à lui-même et à l'Internationale un certificat de bonne conduite: le prolétariat avait fait son devoir jusqu'au bout, mais la pression des événements avait été plus forte que la volonté pacifiste des forces ouvrières.

Ce fut donc le Ier août qui marqua une nouvelle phase, le second volet du tryptique l'Internationale et la guerre. Il fut ressenti comme une énorme défaite par l'ensemble du mouvement ouvrier, alors que le vote des crédits de guerre par la social-démocratie allemande, l'Union sacrée scellée dans les pays belligérants ne furent éprouvés comme une trahison que par une minorité.

Le Ier août, il était difficile de discerner les lignes de clivage qui allaient s'établir trois jours plus tard. Il est significatif que, malgré des conceptions différentes de l'impérialisme qui opposèrent majoritaires et minoritaires révolutionnaires, on pouvait fin juillet et début août 1914 relever de part et d'autre les mêmes pronostics quant à l'évolution de la tension internationale, les mêmes affirmations aussi bien sur la gravité de la situation que sur la possibilité d'une issue pacifique. L'effet de surprise produit par la guerre fut donc général. Mais les convergences s'arrêtaient là. Les motivations de ce que pouvait et devait être l'activité socialiste, la guerre une fois éclatée, divergeaient fondamentalement.

(A lire dans Georges Haupt, l'historien et le mouvement social, maspéro, 1980)

Georges Haupt reste le principal historien de l'Internationale. Son ouvrage sur les congrès ou ce long article dans l'histoire et le mouvement social chez Maspéro en 1980 sont essentiels. D'autant que Georges Haupt comme Gilbert Badia adopte résolument une démarche d'historien qui manque aujourd'hui fortement pour suivre et approfondir les événements. Le recours aux textes, aux témoignages, à toute source permet d'établir des chronologies fines, de suivre les parcours des femmes et des hommes qui eurent à faire l'histoire. Cela permet alors de suivre des logiques politiques et "tactiques" (au sens essentiel de l'action à mener, discussion qui traversa toute la social-démocratie avec les apports constants de Rosa Luxemburg sur réforme ou révolution). Ainsi, dans cet article, Georges Haupt met en pratique ce qu'il se pose lui-même comme exigence: se poser sur le terrain de l'histoire. Et comme méthodologie: découper le temps et délimiter les étapes. On voit alors se dérouler exactement le processus de l'échec de L'Internationale d'une part et de l'internationalisme d'autres part.
Article publié en 2008
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5 août 2014 2 05 /08 /août /2014 21:16

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eberlein-hugo

 

Le futur dirigeant du Parti communiste allemand, Hugo Eberlein raconte ce mardi 4 août dans ses souvenirs :


« Au sortir du travail, je me dépêchais d’aller chez la camarade Rosa (Luxemburg). Elle était couchée sur le divan et pleurait. “Je vais me tirer une balle dans la tête, ce sera la meilleure protestation contre la trahison du Parti et cela ramènera peut-être quand même les masses des travailleurs à la raison.”


Naturellement, je lui ai déconseillé un tel geste. Nous avons parlé de notre position sur la question, si nous devions démissionner du Parti ou protester publiquement contre la décision du Parti, etc. mais nous n’arrivions à aucun résultat. Elle revenait toujours à ses pensées de suicide.


Ce soir-là, je suis encore allé chez Franz Mehring, qui de rage contre la trahison du Parti, n’arrêtait pas de marcher à grandes enjambées d’un bout à l’autre de la chambre. Je lui ai demandé d’aller chez Rosa et de la détourner de son projet. » [1]

 

[1] HUGO EBERLEIN,  « Erinnerungen an Rosa Luxemburg bei Kriegsausbruch 1914 », UTOPIE kreativ, H. 174 (April 2005), S. 355-362 355.

 

http://alencontre.org/societe/histoire/4-aout-1914-une-guerre-mondiale-imperialiste-commence-i.html

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5 août 2014 2 05 /08 /août /2014 19:48

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Publié sur le blog en septembre 2008                 
Gilbert Badia, Le Spartakisme
L'Arche, 1967 - Chapitre 1 - P 15 à 20

Au soir du 4 août ...

Le 4 août 1914, le parti social-démocrate allemand unanime vote au Reichstag les crédits militaires, inaugurant ainsi la politique "d'Union sacrée" que la majorité de ses dirigeants poursuivra jusqu'à la fin des hostilités, approuvant implicitement l'attitude du Chancelier Bethmann Hollweg et les décisions de son gouvernement, c'est-à-dire la guerre et l'invasion de la Belgique.

Au soir du 4 août, quelques opposants se réunissent dans l'appartement berlinois de Rosa Luxemburg. Il y a là Franz Mehring, Julian Karski-Marchlewski, Ernst Meyer, Käthe et Hermann Duncker, Hugo Eberlein et Wilhem Pieck. La proposition de quitter le parti fut repoussée. On convint d'inviter les sociaux-démocrates connus pour leurs sympathies envers les positions de la gauche à une réunion de discussion. Sur-le-champ, on expédia plus de trois cents télégrammes. Le résultat fut catastrophique. Clara Zetkin fut la seule à dire immédiatement son accord sans réserve. Beaucoup ne donnèrent même pas signe de vie. Ceux qui malgré tout, répondirent, invoquèrent de mauvaises et sottes raisons.

Ainsi, ces quelques opposants se retrouvaient seuls, ou presque. C'est le signe de l'effondrement quasi-total de la gauche dans le parti, ce que Liebknecht appelle "l'atomisation de l'aile radicale".

Comment expliquer cet échec?

Au Congrès d'Iéna, en 1913, la gauche social-démocrate s'était comptée à l'occasion de deux scrutins: elle avait recueilli un peu moins du tiers des mandats. Mais, maintenant, la guerre venait d'éclater qui bouleversait bien des choses. Et pourtant cette éventualité avait été prévue et avait l'objet de longs et passionnés débats.


La social-démocratie et la guerre

Bien avant 1914, le parti avait pris position sur le problème de la guerre. Dans les congrès de l'Internationale, on avait voté des résolutions. A Stuttgart, en 1907, Lénine et Rosa Luxemburg avaient proposé un amendement important, faisant obligation aux socialistes, si la guerre malgré tout venait à éclater, "de s'entremettre pour la faire cesser promptement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste".

Mais les résolutions que la social-démocratie acceptait de voter dans les congrès internationaux étaient une chose, autre chose la pratique politique quotidienne. On condamnait la guerre, certes - qui donc eût pu l'approuver? - mais si on était attaqué, ne fallait-il pas se défendre? D'où la distinction courante entre guerre offensive et guerre défensive qui allait permettre tous les accomodements avec le régime. Après Bebel et plus nettement que lui, Noske avait proclamé au congrès social-démocrate d'Essen en 1907, qu'en cas de guerre, les socialistes allemands ne se montreraient pas moins patriotes que les bourgeois : "Au cas où notre pays serait sérieusement menacé, les sociaux-démocrates défendront leur patrie avec enthousiasme [...] car ils ne sont pas moins patriotes que la bourgeoisie". Combattant ces idées, Clara Zetkin assurait qu'affirmer la nécessité de la défense nationale signfiait tout simplement "conserver [aux ennemis de la classe ouvrière] la patrie en tant que domaine où s'exerçaient l'exploitation et la domination d'une classe et permettre d'étendre cette exploitation, par-delà les frontières, au prolétariat d'autres pays".

Aussi Liebknecht préconisait-il avec insistance le développement de la propagande antimilitariste, parmi les jeunes surtout (sans méconnaître toutefois, la possibilité de guerres révolutionnaires : il peut y avoir des cas de guerre "que la social-démocratie ne saurait repousser" disait-il). Cependant les Gauches n'allaient pas jusqu'à considérer, avec Lénine, que le prolétariat devait s'employer à transformer en guerre révolutionnaire toute guerre impérialiste.

Les divergences que l'on constate entre la majorité et la minorité du parti social-démocrate allemand se retrouvent au sein de l'Internationale. Les délégués allemands s'y sont toujours opposés aux tentatives, émanant surtout des socialistes français, de faire inscrire expressément dans les résolutions des congrès la grève générale, voire l'insurrection, parmi les moyens les plus efficaces pour lutter contre la menace de guerre (motion Vaillant-Keir Hardie présentée à Copenhague en 1910). Les socialistes allemands ne voulaient pas avoir les mains liées par une résolution de cet ordre. Ils affirmaient que la grève générale paralyserait d'abord et surtout le pays où les socialistes étaient les plus forts et les plus disciplinés, favorisant ainsi les nations les plus rétrogrades; ils disaient aussi qu'un tel mouvement permettrait aux gouvernements de porter des coups terribles à l'organisation ouvrière; et les socialisrtes allemands étaient très fiers de leur organisation.

En fait, dès avant 1914, malgré la persistance de la phrase socialiste et l'élection de Haase (représentant le centre gauche) au poste laissé vacant par la disparition de Bebel, le parti social-démocrate allemand est aux mains de la droite.

D'ailleurs, en 1914, la crainte de la guerre a diminué. Après les alertes d'Agadir et des guerres balkaniques, on croit que le conflit austro-serbe pourra être, lui aussi, localisé. Plus profondément, l'idée a cours, dans les milieux socialistes, que l'imbrication internationale des capitaux est en dernière analyse un facteur de paix. Les capitalistes savent bien que leur guerre sera ruineuse, même pour le vainqueur. Peut-être cela explique-t-il qu'en juillet 1914, les socialistes allemands (y compris Rosa Luxemburg), tout comme les socialistes français, aient cru à la volonté de paix et à l'action pacifique de leurs gouvernements respectifs ...

L'argument de la légitime défense ...

Il est vrai que la guerre avait éclaté avec une soudaineté redoutable. Ebert était en vacances à l'île de Rügen, en mer Baltique, Kautsky se préparait à partir pour l'Italie, Scheidemann se promenait quelque part dans les Alpes, Bernstein se reposait en Suisse. Ajoutons que les leaders socialistes étaient à peu près réduits, pour leur information, aux nouvelles contradictoires que donnait la presse ou à celles que leur gouvernement voulait bien leur communiquer. Le jeu diplomatique et politique des chancelleries était quasi indéchiffrable pour quiconque n'était pas dans le secret.

Tout cela permet de comprendre les réactions des chefs sociaux-démocrates devant le conflit mondial.

Au lieu d'analyser le caractère de la guerre, on s'en tenait à la distinction, apparemment simple, entre agresseurs et agressés. La Russie ayant mobilisé la première et ses armes menaçant la Prusse orientale, l'Allemagne menait une guerre défensive. (En France, un raisonnement du même type prévaudra: l'Allemagne attaque, la France doit se défendre). "La Russie a allumé le brandon qu'elle a jeté contre notre maison", s'écrie le 4 août, devant le Reichstag, le Chancelier Berthmann Hoolweg en annonçant que l'Allemagne est en guerre. Et le sténogramme note : ("tempête de cris: très juste! Très vrai!) Messieurs" poursuit le Chancelier, "nous sommes à présent en état de légitime défense (vive approbation) et nécessité fait loi! (Tempête d'applaudissements)".

Au cours d'un entretien qu'il a avec le ministrte Dellbrück, quelques semaines plus tard, le député social-démocrate David dira : Si le groupe parlementaire s'est résolu à approuver unanimement les crédits de guerre, cela tenait pour l'essentiel, à ce qu'il s'agissait d'une guerre qui nous a été imposée par la Russie. La haine de la Russie et le souci passionné de porter un coup au tsarisme ont été les raisons principales de l'attitude de la social-démocratie". Cet argument, sous sa forme "populaire" : "Défendons nos femmes et nos enfants contre les hordes cosaques" sera repris à satiété par la presse social-démocrate.

Et la France? L'Allemagne a, de ce côté, engagé la première les hostilités, en application du proverbe que le Chancelier vient de citer. Si les troupes allemandes ont pénétré en Belgique, ajoute Bethmann Hollweg au Reichstag, c'est que "nous savions que la France était prête à envahir ce territoire". La presse - et même la presse social-démocrate - est plus nette encore : "Notre frontière occidentale est menacée. Selon le communiqué officiel, la France a attaqué. Ses troupes tentent de percer vers l'Alsace-Lorraine, vers l'Allemagne méridionale, vers la Rhénanie". Or une fois les hostilités déclenchées, pensent de nombreux dirigeants sociaux-démocrates, il n'ya plus d'autre solution que de se battre. Dans un article diffusé le 31 juillet et intitulé : "Etre ou ne pas être", Friedrich Stampfer reprenait l'argumentation de Noske. Si la guerre éclate "les types sans patrie" [les socialistes] feront leur devoir et, sur ce point, ne se laisseront nullement dépasser par les patriotes, dans tous les cas." Même si, écrit Wolfgang Heine, membre de l'extrême-droite du parti, il est vrai, "le gouvernement allemand, avait tout seul, allumé cet incendie mondial, nous aurions été dans l'obligation de défendre notre pays et de sauver ce que l'on pouvait sauver".

D'ailleurs l'Allemagne est porteuse de progrès. Contre la réactionnaire Russie, toute victoire allemande sauvegarde les intérêts du socialisme international. Et de ressortir des textes de Marx (dans la gazette Rhénane, en 1848) ou un article d'Engels, publié en 1891, dans la Neue Zeit, sans préciser combien la situation avait changé puisque la Russie, depuis 1905, était devenue le pays des révolutions.

  ... Et celui de l'attitude des masses

En adoptant une position "patriotique", en mettant en avant, pour la première fois, l'argument "national", il semble que la social-démocratie exprime les sentiments qui animent les foules, à Berlin et dans plusieurs grandes villes du Reich.


Aux premiers jours d'août, la majorité du peuple allemand avait été emportée dans une sorte de tourbillon; à Berlin, comme à Paris d'ailleurs, une fièvre étrange embrumait les cerveaux. Rosa Luxemburg évoquera plus tard "l'ivresse, le tapage patriotique dans les rues, la chasse aux automobiles en or, les faux télégrammes successifs parlant de sources empoisonnées [...] d'étudiants russes lançant des bombes sur les ponts de chemin de fer de Berlin,de Français survolant Nuremberg; les excès d'une foule qui flairait partout l'espion, l'affluence dans les cafés où déferlaient une musique assourdissante et des chants patriotiques; la population de villes entières muée en populace prête à dénoncer n'importe qui, à maltraiter des femmes, à crier: hourrah! et à atteindre le paroxysme du délire en colportant elle-même des rumeurs folles; un climat de sacrifice rituel, une atmosphère de pogrome".

Un socialiste boër, Pontsma qui est resté à Berlin jusqu'au 28 août, parle lui aussi de la "frénésie patriotique"; l'Espagnol Alvarez del Vayo, rentré en Espagne le 17 septembre, publie dans El Liberal de Madrid ses impressions que l'Humanité reprend dans son numéro du 8 octobre: "Tout le monde est sûr [à Berlin] de deux choses : que les Allemands ont raison, qu'ils remportent partout des succès".

Un social-démocrate allemand, qui en août, passe brusquement de l'aile gauche à l'extrême-droite, Konrad Haenisch, a raconté comment, à la nouvelle de la déclaration de guerre, il était rentré à Berlin en toute hâte, persuadé que la révolution avait éclaté. A la gare, des camarades lui apprennenet que les Russes ont envahi l'Allemagne. Il court alors chez lui et rencontre son ami Hermann Duncker. Haenisch essaie de le convaincre, en invoquant l'invasion russe, de la nécessité de défendre la patrie menacée.

(L'utilisation du blanc et de l'italique sont le fait du blog. La suite de ce premier chapitre de l'ouvrage de Badia publié à l'Arche et consacré au vote des crédits de guerre en Allemagne le 4 août 1914, fera l'objet d'un  prochain article. Il permet de suivre avec précision le processus qui a conduit au ralliement de la social-démocratie allemande à l'Union sacrée et de réfléchir à ce type de processus réformiste, nationaliste qui amène aux conséquences les plus graves aujourd'hui encore)
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5 août 2014 2 05 /08 /août /2014 11:34

"Le 3 août 1914, je marchai  dans la nuit avec Rosa Luxemburg du bâtiment du journal Vorwärts, Lindenstrasse,  vers Sudende. Nous nous sentions très mal. La guere était là et le prolétariat ne bougeait pas." Pour nos vsiiteurs qui lisent l'allemand, ce texte d'Eberlein, un proche de Rosa Luxemburg, témoigne de ses réactions en ces premiers jours de guerre et de trahison des partis de l'Internationale.

 

eberlein-hugo

 


Bericht von Eberlein über die Tage des Kriegsausbruchs 1914. raumgegenzement.blogsport.de

voir aussi  www.rosalux.de

 

Am 3. August 1914 ging ich nachts mit Rosa Luxemburg vom „Vorwärts“-Gebaude in der Lindenstrase nach Sudende. Unsere Stimmung war sehr gedruckt. Der Krieg war da, das Proletariat rührte sich nicht.


Wir kamen aus der Vorstandssitzung des sozialdemokratischen Wahlvereins für Teltow-Beeskow-Storkow-Charlottenburg. Auf der Tagesordnung der Sitzung stand: Instruktion für die Parteigenossen über das Verhalten der Partei zum Krieg. Vom Vorsitzenden horten wir nur leere Redensarten. Zubeil, der Reichstagsabgeordnete unseres Kreises, sollte uns Aufklarung geben über das Verhalten der Fraktion zur Bewilligung der Kriegskredite. Die Frage stand am anderen Tag auf der Tagesordnung des Reichstags. Zubeil versteckte sich hinter einem Schweigegebot der Fraktion. Er benahm sich aber so jämmerlich hilflos, das Rosa auf dem Heimweg erklärte: „Wir haben das Schlimmste zu befurchten.“ Und doch wollte an eine Bewilligung der Kriegskredite durch die sozialdemokratische Fraktion niemand von uns denken.


Zwölf Stunden später hatte die S.P.D. die Kriegskredite bewilligt! Ich eilte vom Betrieb zur Genossin Rosa. Sie lag auf dem Diwan und weinte. „Ich werde mir eine Kugel durch den Kopf schießen, das wird der beste Protest gegen den Verrat der Partei sein und wird die Arbeitermassen vielleicht doch noch zur Besinnung bringen.“


Ich riet ihr natürlich von diesem Schritt ab. Wir sprachen dann über unsere Stellung zur Frage, ob wir austreten sollten aus der Partei oder öffentlich gegen den Beschluss der Partei protestieren usw., kamen aber doch zu keinem Resultat. Immer kam sie auf ihre Selbstmordgedanken zurück.


Noch am Abend ging ich zu Franz Mehring, der vor Wut über den Verrat der Partei im Zimmer auf- und abrannte. Ich bat ihn, zu Rosa zu gehen und sie von ihrem Vorhaben abzubringen.


Andern Tags gingen über hundert Telegramme ins Land an alle, von denen wir glaubten, das sie den Verrat der S.P.D. nicht mitmachen wurden. Nur wenige Antworten gingen ein. Clara Zetkin war eine der ersten, die antwortete. Die wenigen anderen, die noch antworteten, telegrafierten die dümmsten Ausreden. Der eine war krank, dem anderen war die Frau erkrankt, der dritte hatte keine Zeit zum Reisen usw. Der Kriegskoller hatte sie alle gepackt.


So sammelten sich in den ersten Tagen sieben Mann, um zu beraten, was gegen den schmählichen Verrat der S.P.D. getan werden könne. Der erste Aufruf an das internationale Proletariat von Rosa Luxemburg, Franz Mehring und Clara Zetkin ging in die Welt.


Bericht von Eberlein über die illegale Arbeit des Spartakusbundes 1914-1918

 
Am 2. August wurde der Krieg proklamiert. Am 4. August stimmte im Reichstag die sozialdemokratische Fraktion für die Kriegskredite und besiegelte damit den Bankrott der Sozialdemokratie.


Anderen Tags saßen sieben Genossen, darunter Rosa Luxemburg und Franz Mehring, in der Wohnung Rosa Luxemburgs, da draußen in der kleinen idyllischen Villenkolonie Südende, und beratschlagten, was in dieser grausigen Situation zu tun sei. Nachdem das erste Entsetzen über den furchtbaren Verrat der sozialdemokratischen Reichstagsfraktion überwunden war, wurde beschlossen, trotz des Verrats der Sozialdemokratie den Kampf gegen den Krieg zu organisieren und die zu sammeln, die mit uns bereit waren, diesen Kampf zu fuhren. Hunderte von Telegrammen gingen ins Land an alle, von denen wir glaubten, das sie mit uns einig gingen, von denen wir annahmen, das sie bereit waren, mitten im Kriegschaos, mitten im patriotischen Taumel der Massen und trotz des Verrats der Sozialdemokratie mit uns die Fahne des revolutionären Sozialismus aufzupflanzen, den Kampf gegen den Krieg mit uns zu fuhren. Sie haben alle versagt. Clara Zetkin war die einzige, deren zustimmende Antwort schon anderen Tags eintraf.


Die erste Proklamation ging in die Welt, unterschrieben von den besten Namen der Internationale, Rosa Luxemburg, Franz Mehring und Clara Zetkin.


Zwei Tage später tauchten die ersten dunklen Gestalten in den stillen Straßen der kleinen Villenkolonie Südende auf, allmählich wurde die ganze Meute der Kriminalpolizei auf uns losgelassen.


Die Tage der illegalen Arbeit begannen, sie begannen für mich zum ersten Mal.

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5 août 2014 2 05 /08 /août /2014 11:10

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Lettre à Kostja Zetkin

Berlin Südende, 2 août 1914.

 

Niuniusch, j'ai reçu tes deux lettres. J'aimerais tant être auprès de toi, être avec vous, parler de tout avec toi et prendre conseil. Mais comment pourrais-je partir, alors qu'il y a tant à faire ici et que doit être tenté tout ce qui est humainement possible. Je dois rester ici jusqu'à ce que rester devienne impossible. Du reste, je viendrais volontiers chez vous quand il n'y aura plus rien à se mettre sous la dent ici et cela ne devrait pas tarder. Pour l'instant, j'essaie de faire, et avant tout de sauver ce qui est possible.

 

Ce soir, Hannes [Diefenbach] est venu prendre congé avec Maxim [Zetkin]. Cela m'a fait mal de voir H[annes]. C'était comme un homme qui marche vers la guillotine, il m'a dit au revoir pour toujours et il était terrible à voir. Il a négligé de s'inscrire comme médecin et il part donc comme adjudant en second. M[axim] n'a pas encore reçu son ordre de mobilisation. [Rosenfeld] part mercredi à 3 heures et demie du matin. Dans la rue, on ne voit plus que des réservistes qui se hâtent avec une petite valise à la main et une foule de femmes et d'enfants qui restent dehors jusque tard dans la nuit. Le monde est devenu fou. Tu es vraiment un grand enfant, tu m'as bien fait rire quand tu m'as parlé de "sortir" du parti, est-ce que par hasard, tu voudrais "sortir" de l'humanité. Face à des phénomènes historiques de cette ampleur, la colère disparaît, il ne reste de place que pour une réflexion froide et une action obstinée. Dans quelques mois, le vent tournera. Reste comme moi gai et plein d'entrain.

 

N.

 

Ecris pour moi à notre amie paysagiste. Au fait, elle a de nouveau peint un magnifique petit tableau.

 

Traduction c.a.r.l. le 2 août 2014

Lettre publiée dans les Gesammelte Werke, Dietz Verlag, éditions 1984, P 7 et 8

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4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 16:42

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Télégramme adressé à Kostja Zetkin

 

Berlin - Südende

1er août 1914

 

Bien des choses. Suis profondément ébranlée. Viens de rentrer à la maison. Lettre suit.

 

Rosa

 

(Ce télégramme a été adressé à Kostja Zetkin par Rosa Luxemburg. Elle revenait de la réunion du Bureau de l'Internationale socialiste qui s'était tenu les 29 et 30 juillet 1914 à Bruxelles. Le 1er août, Guillaume II avait décrété la mobilisation de l'armée et de la flotte et déclaré la guerre à la Russie.)

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009