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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 15:01
Après Zimmerwald, comment Rosa Luxemburg voit l'action du groupe Internationale. Lettre essentielle adressée à Leo Jogiches le 8 décembre 1915. (Inédite  sur  le net en français)

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A propos de Zimmerwald : Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald. Je ne considère pas seulement les choses comme un échec, mais comme une erreur catastrophique, qui dès le départ a engagé le développement de l'opposition et de l'Internationale sur de mauvais rails.

 

A propos de l'organisation à mettre en place :

Le malheur est que nos gens pensent qu'il faut faire quelque chose aussi rapidement que possible et que, pour que ce "quelque chose" se mette en place, il ne faut pas faire peur à Pierre, Paul, Jacques. Cette politique qui consiste à mendier des miettes rend impossible tout véritable éclaircissement et toute action, et je crois que, si la nouvelle conférence doit être une continuation de ce cirque, il est indispensable de l'empêcher. Il vaudrait mieux, si cela ne va pas autrement, renoncer à tous nos "amis" plutôt que de nous laisser entraver.

 

Notre tactique concernant cette conférence ne devrait pas être de rassembler toute l'opposition sous un même chapeau, mais au contraire sortir de toute cette mélasse le petit noyau dur et en mesure d'agir, et que l'on pourra regrouper autour de notre plate-forme. Il est essentiel de procéder avec la plus grande circonspection pour ce qui concerne l'organisation d'un rassemblement des forces. Car toutes les unions des forces de "gauche" conduisent selon ma longue et amère expérience à lier les mains aux quelques personnes capables d'agir.

 

De la nécessité de l'intransigeance :

Nous ne devons accepter aucune modification, affirmer que cela est à prendre ou à laisser [en français dans le texte]. Cela signife que nous devrons en rester à ce que nous avons décidé même s'il y a une majorité contre, voire unanimité ... Prendre en compte les masses implique donc l'intransigeance face aux héros de l'opposition.

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LA LETTRE

 

Lettre à Leo Jogiches

Berlin, le 8 décembre 1915

... Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald. Je ne considère pas seulement les choses comme un échec, mais comme une erreur catastrophique, qui dès le départ a engagé le développement de l'opposition et de l'Internationale sur de mauvais rails. Maintenant j'apprends qu'une réunion est prévue en Allemagne; si dès le départ, l'on n'agit pas avec force et de manière conséquente, alors il vaudrait mieux vraiment que cette rencontre n'ait pas lieu. Le malheur est que nos gens pensent qu'il faut faire quelque chose aussi rapidement que possible et que, pour que ce "quelque chose" se mette en place, il ne faut pas faire peur à Pierre, Paul, Jacques. Cette politique qui consiste à mendier des miettes rend impossible tout véritable éclaircissement et toute action, et je crois que, si la nouvelle conférence doit être une continuation de ce cirque, il est indispensable de l'empêcher. Il vaudrait mieux, si cela ne va pas autrement, renoncer à tous nos "amis" plutôt que de nous laisser entraver.

Notre tactique concernant cette conférence ne devrait pas être de rassembler toute l'opposition sous un même chapeau, mais au contraire de sortir de toute cette mélasse le petit noyau dur et en mesure d'agir, et que l'on pourra regrouper autour de notre plate-forme. Il est essentiel de procéder avec la plus grande circonspection pour ce qui concerne l'organisation d'un rassemblement des forces. Car toutes les unions des forces de "gauche" conduisent selon ma longue et amère expérience à lier les mains aux quelques personnes capables d'agir.

Notabene : Je pense que notre plate-forme ne doit pas prendre la forme de ces "résolutions radicales" présentées aux Congrès transformées en une bouillie informe et adaptée au gout de chacun, du fait des menées et des soi-disantes "améliorations" de toutes sortes. Nous ne devons accepter aucune modification, affirmer que cela est à prendre ou à laisser [en français dans le texte]. Cela signife que nous devrons en rester à ce que nous avons décidé même s'il y a une majorité contre, voire unanimité. Les travailleurs suivront certainement les prises de position les plus radicales, en particulier aussi les Berlinois, qui ne sont pas satisfaits des Ledebour et Stadthagen, et de toute façon ceux qui sont pas décidés suivent toujours ceux qui le sont. Prendre en compte les masses implique donc l'intransigeance face aux héros de l'opposition.

 

Ceci est un extrait d'une lettre de Rosa Luxemburg reprise par Leo Jogiches pour la transmettre à un camarade non identifié et publiée le 15 janvier 1929 dans la "Rote Fahne" .

Publiée dans les Gesammelte Biefe, Tome V, P 92/93 des Editions Dietz Verlag. Elle a été écrite à l'occasion du projet de Conférence nationale du Groupe Internationale le 1er janvier 1916

 

Traduction Dominique Villaeys-Poirré . 20 septembre 2015.

c.a.r.l.

Nous sommes ouverts à toute amélioration de la traduction

 

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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 08:33
http://anarsixtrois.unblog.fr/2015/08/24/la-legion-sur-le-larzac/

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Larzac contre légion. Triste symbole de la collusion militarisme/social-démocratie, de nouveau. En contre-point à Rosa Luxemburg
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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 22:14
Un cirque sans queue ni tête

 

Ma chère petite Clara,

Berlin, le 18 octobre 1915

 

Ta remise en liberté est pour moi la principale source de joie et de consolation dans ma vie ici ... . Telle que je te connais, tu t'es aussitôt précipitée dans le travail. Pour dire  la vérité, c'était plus que nécessaire en ce qui concerne "Die Gleichheit"*. La célébration débordante d'enthousiasme à propos du cirque de Zimmerwald par exemple m'a rendue quelque peu mélancolique. Cet accouchement aux forceps, qui comme le disent les Français n'a ni tête ni queue**  (c'est-à-dire qui est sans tête) et qui a vu le jour sous l'égide du grand Ledebour, avec la certitude de ne vouloir faire de mal à personne - on ne peut vraiment que s'en fiche.

 

* L'égalité, journal animé par Clara Zetkin

** ndlt : en français dans le texte et quelque peu dans le désordre !

Lettre dans le Tome V des Gesammelte Briefe, Dietz Verlag 1984,  P 81/82

Ce que pense Rosa Luxemburg de la Conférence de Zimmerwald. Extrait d'une lettre à Clara Zetkin, du 18 octobre 1915

Cette lettre est écrite en prison. Rosa Luxemburg n'a pas pu participer à la Conférence, tout comme nombre de militants de son courant, qui sont emprisonnés ou au front. Elle est écrite à Clara Zetkin qui vient d'être libérée le 10 octobre 1915. Clara Zetkin avait été emprisonnée le 29 juillet 1915 sous l'accusation de haute trahison pour sa particpation à  la Conférence Internationale des Femmes Socialistes qui s'était tenue du 26 au 28 mars 1915 à Berne (Pour lire le manifeste http://www.jaures.eu/wp-content/uploads/2014/01/Manifeste_Femmes_Berne_1915.pdf.)

 

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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 18:44

Publié le 14 juillet 2008 pour la première fois sur le blog

Sur le site MIA, cette biographie courte mais où l'on trouve les principaux moments d'une vie militante : création du parti social-démocrate de Pologne et de Lituanie, lutte contre le réformisme, lutte contre la guerre, participation à la révolution en Allemagne.
 

 

 

(1871–1919) Militante polonaise, fondatrice du SDKPiL (Parti Socialiste de Pologne et de Lithuanie). Emigre pour suivre ses études et s'intalle à Berlin. Elle sera en Allemagne la dirigeante incontestée de la gauche du SPD. A ce titre, elle dirige la lutte qui s'engage contre le révisionnisme montant dans la social-démocratie et théorisé par E. Bernstein. En août 1914, elle est opposée au vote des crédits de guerre et s'engage dans le processus de regroupement menant en 1915 à la fondation de la ligue Spartakiste, qui se transformera en KPD (1918). Incarcérée durant la guerre pour son activité. Dirigeante de la révolution allemande de 1918/19. Assassinée après son arrestation, suite à l'échec de la tentative d'insurrection de janvier 1919.

https://www.marxists.org/francais/bios/luxemburg.htm
 
Photographie : Avec Klara Zetkin et Luise Kautsky
 

 

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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 00:01
Registre de la prison de Luckau

Registre de la prison de Luckau

 

 

Chers Camarades!

 

 

Pardonnez ces quelques lignes rapides. Je suis enfermé, ligoté par le militarisme. Aussi ne puis-je venir vers vous. Mais mon coeur, mon cerveau, tout mon être est avec vous.

Vous avez deux tâches importantes à remplir. L'une difficile, celle du devoir rigoureux, et une tâche sacrée, celle de l'enthousiasme et de l'espoir.

Règlement de compte, impitoyable règlement de compte avec les déserteurs et les transfuges de l'Internationale en Allemagne, en Angleterre, en France et ailleurs.

Information réciproque, encouragement à ceux qui sont restés fidèles au drapeau, qui sont résolus à ne pas reculer devant l'impérialisme international, même au prix du sacrifice de leur vie. Et mettre de l'ordre dans les rangs de ceux qui sont décidés à persévérer et à se battre, solidement ancrés sur le terrain du socialisme international.

 

Formuler brièvement les principes de notre attitude à l'égard de la guerre mondiale, en tant que cas particulier de notre attitude à l'égard de la société capitaliste. Brièvement, du moins je l'espère. Car ici nous sommes et nous devons être tous d'accord.

 

De ces principes, il s'agit avant de tirer les conséquences pratiques. Impitoyablement, pour tous les pays!

Guerre civile, non paix civile! Solidarité internationale du prolétariat contre la collaboration pseudo-nationale, pseudo-patriotique, des classes, lutte de classe internationale pour la paix, pour la révolution socialiste. Comment nous devons lutter, c'est ce qu'il faut établir. Ce n'est qu'en collaboration étroite en nous appuyant les uns sur les autres, qu'on peut obtenir le maximum de forces et de succès.

 

Les amis de chaque pays tiennent dans leurs mains les espoirs des amis de tous les autres pays. Vous, avant tout, socialistes français et socialistes allemands, êtes les uns pour les autres votre propre destin. Amis français, je vous en conjure, ne vous laissez pas séduire par le mot d'ordre de l'unité nationale - contre cela vous êtes préservés! - mais non plus par celui, tout aussi dangereux, de l'unité du parti. Tout refus de ce mot d'ordre, toute manifestation de votre opposition à la politique gouvernementale, toute affirmation hardie du principe de la lutte de classe, de votre solidarité avec nous, en faveur de la volonté de paix du prolétariat, renforce notre esprit combatif, décuple notre force, notre volonté d'agir dans le même sens en Allemagne, pour le prolétariat mondial, pour sa libération des chaines du capitalisme, mais aussi de celles du tsarisme, du kaisérisme, du junkérisme, du militarisme, non moins international ; de lutter en Allemagne pour la libération politique et sociale du peuple allemand, contre la politique de conquêtes territoriales de l'impérialisme allemand, pour une paix rapide sans annexions ni violences, une paix qui rendra à la maheureuse Belgique la liberté et l'indépendance et la France au peuple français.

 

Frères français ! Nous connaissons les conditions particulières de votre situation tragique et souffrons avez vous comme avec la masse torturée, martyrisée de tous les peuples. Votre malheur est le nôtre, comme nous savons que notre douleur est la vôtre. Que notre combat soit votre combat. Aidez-nous, comme nous vous promettons de vous aider.

 

La nouvelle Internationale naîtra, sur les ruines de l'ancienne, elle naîtra sur des bases nouvelles, plus solides. Amis socialistes de tous les pays, vous avez aujourd'hui à poser la première pièce de l'édifice de l'avenir. Prononcez une sentence impitoyable  contre les faux socialistes! Fouaillez impitoyablement les hésitants dans tous les pays, y compris ceux de l'Allemagne! La grandeur du but vous élèvera au-dessus des étroitesses et des mesquineries de l'heure présente, au-dessus de la misère de ces temps effroyables!

 

Vive la paix entre les peuples ! Vive l'antimilitarisme! Vive le socialisme révolutionnaire international, libérateur des peuples!

 

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous de nouveau!

 

Karl Liebknecht

 

Traduction issue de la revue Partisans consacrée à Rosa Luxemburg décembre / janvier 1969, P 116 / 117 .

Autre traduction  https://www.marxists.org/francais/liebknec/1915/zimmerw.htm

 

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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 09:04

http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr//wp-content/uploads/sites/6222/2015/07/Rote-Fahne-1918-640x246.jpg

Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ?

Rosa Luxemburg, « Die Rote Fahne », 17 décembre 1918.

C’est en ces termes qu’est formulé le deuxième point de l’ordre du jour du Congrès des conseils d’ouvriers et de soldats, et c’est en effet la question cardinale de la révolution dans le moment présent. Ou l’Assemblée Nationale, ou tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats ; ou le renoncement au socialisme, ou la lutte de classes la plus rigoureuse contre la bourgeoisie, avec le plein armement du prolétariat : tel est le dilemme.

II y a un plan idyllique, qui prétend réaliser le socialisme par la voie parlementaire, par la simple décision d’une majorité. Ce rêve rose ne tient même pas compte de l’expérience historique de la révolution bourgeoise ; sans parler du caractère spécifique de la révolution prolétarienne.

Comment les choses se sont-elles passées en Angleterre? C’est là qu’est le berceau du parlementarisme bourgeois, c’est là qu’il s’est développé le plus tôt, avec le plus de force. Lorsqu’en 1649 l’heure de la première révolution bourgeoise moderne sonna en Angleterre, le parlement anglais avait déjà derrière lui une histoire plus que trois fois centenaire. C’est pourquoi le parlement devint, dès le premier moment de la révolution, son centre, son rempart, son quartier général. Le fameux « Long Parlement » a vu sortir de son sein toutes les phases de la révolution anglaise. Depuis les premières escarmouches entre l’opposition et la puissance royale, jusqu’au procès et à l’exécution de Charles Stuart, ce parlement fut, entre les mains de la bourgeoisie ascendante, un instrument insurpassable, parfaitement adapté.

Et qu’advint-il ? Ce même parlement dut créer une « armée parlementaire spéciale, que des généraux choisis dans son sein conduisirent au combat, pour y mettre en déroute complète, au cours d’une guerre civile longue, âpre et sanglante, le féodalisme, l’armée des « cavaliers » fidèles au roi. Ce ne fut pas dans les débats de l’Abbaye de Westminster, qui était pourtant alors le centre spirituel de la révolution, mais sur les champs de bataille de Marstonmoor et de Naseby, ce ne fut point par les brillants discours prononcés au parlement, mais par la cavalerie paysanne, par les « Côtes-de-Fer » de Cromwell que se décida le sort de la révolution anglaise. Et son développement conduisit du parlement, au travers de la guerre civile, à l’ « épuration ” par la force, à deux reprises, de ce même parlement, et, finalement, à la dictature de Cromwell.

Et en France ? C’est là qu’est née l’idée de l’Assemblée Nationale. Ce fut, dans l’histoire mondiale, une géniale inspiration de l’instinct de classe, lorsque Mirabeau et les autres déclarèrent en 1789 : « Les Trois Etats, jusqu’à maintenant toujours séparés, la Noblesse, le Clergé et le Tiers-Etat, doivent dorénavant siéger en commun en tant qu’Assemblée Nationale.» Cette assemblée devint en effet d’emblée, par la réunion des états, un instrument de la bourgeoisie dans la lutte des classes. Avec l’appui de fortes minorités des deux états supérieurs, le Tiers-Etat, c’est-à-dire la bourgeoisie révolutionnaire, disposait immédiatement dans l’assemblée nationale d’une majorité compacte.

Et qu’advint-il, encore une fois ? La Vendée, l’émigration, la trahison des généraux, la constitution civile du clergé, le soulèvement de 50 départements, les guerres de coalition de l’Europe féodale, et, finalement, comme seul moyen d’assurer la victoire finale de la révolution : la dictature, et avec elle le règne de la terreur. Voilà donc ce que valait la majorité parlementaire pour la défense des révolutions bourgeoises. Et pourtant, qu’était l’opposition entre la bourgeoisie et le féodalisme, auprès de l’abîme géant qui s’est ouvert aujourd’hui entre le travail et le capital ! Qu’était la conscience de classe des combattants des deux camps qui s’affrontaient en 1649 ou 1789, comparée à la haine mortelle, inextinguible qui flambe aujourd’hui entre le prolétariat et la classe des capitalistes !

 

Ce n’est pas en vain que Karl Marx a éclairé de sa lanterne scientifique les ressorts les plus cachés du mécanisme économique et politique de la société bourgeoise. Ce n’est pas en vain qu’il a fait apparaître, de façon éclatante, tout son comportement, jusqu’aux formes les plus sublimes du sentiment et de la pensée, comme une émanation de ce fait fondamental qu’elle tire sa vie, comme un vampire, du sang du prolétariat.

Ce n’est pas en vain qu’Auguste Bebel, en conclusion de son célèbre discours du congrès du parti de Dresde, s’est écrié: « Je suis et je reste l’ennemi mortel de la société bourgeoise !

C’est le dernier grand combat, dont l’enjeu est le maintien ou l’abolition de l’exploitation, c’est un tournant de l’histoire de l’humanité, un combat dans lequel il ne peut y avoir ni échappatoire, ni compromis, ni pitié.

Et ce combat, qui, par l’ampleur de ses tâches, dépasse tout ce que l’on a connu, devrait mener à bien ce qu’aucune lutte de classes, aucune révolution n’a jamais mené à bien : dissoudre la lutte mortelle entre deux mondes en un doux murmure de luttes oratoires au parlement et de décisions prises à la majorité !

Le parlementarisme a été, pour le prolétariat, une arène de la lutte de classes, tant qu’a duré le train-train quotidien de la société bourgeoise : il était la tribune d’où les masses, rassemblées autour du drapeau du socialisme, pouvaient être éduquées pour le combat.

Aujourd’hui, nous sommes au milieu de la révolution prolétarienne, et il s’agit aujourd’hui de porter la hache sur l’arbre del’exploitation capitaliste elle-même. Le parlementarisme bourgeois, comme la domination de classe de la bourgeoisie, dont il est l’objectif politique essentiel, est déchu de son droit à l’existence. C’est maintenant la lutte de classes sous sa forme la plus dépouillée, la plus nue, qui entre en scène. Le capital et le travail n’ont plus rien à se dire, ils n’ont plus maintenant qu’à s’empoigner dans un corps à corps sans merci pour que le combat décide lequel sera jeté à terre.

La parole de Lassalle vaut aujourd’hui plus que jamais : l’action révolutionnaire consiste toujours à exprimer ce qui est. Et ce qui est s’appelle : ici est le travail — ici le capital ! Pas d’hypocrite négociation à l’amiable, là où il y va de la vie et de la mort, pas de victoire de la communauté, là où il s’agit d’être d’un côté ou de l’autre de la barricade. C’est clairement, ouvertement, honnêtement, et avec toute la force que confèrent la clarté et l’honnêteté, que le prolétariat doit, en tant que classe constituée, rassembler dans ses mains la puissance politique tout entière.

« Egalité des droits politiques, démocratie ! », nous scandèrent pendant des décades les prophètes grands et petits de la domination de classe bourgeoise.

« Egalité des droits politiques, démocratie ! », leur scandent aujourd’hui, comme un écho, les hommes à tout faire de la bourgeoisie, les Scheidemann.

Oui, ce mot d’ordre doit maintenant devenir une réalité, car l’ « égalité politique ” s’incarne au moment où l’exploitation économique est radicalement anéantie. Et la « démocratie“, la domination du peuple commence lorsque le peuple travailleur s’empare du pouvoir politique. II s’agit d’exercer sur les mots d’ordre mésusés par les classes bourgeoises pendant un siècle et demi la critique pratique de l’action historique. II s’agit de faire, pour la première fois, une vérité de la devise de la bourgeoisie française en 1789, « Liberté, Egalité, Fraternité ” — par la suppression de la domination de classe de la bourgeoisie. Et comme premier pas, voici le moment, devant le monde entier, et devant les siècles de l’histoire mondiale, d’inscrire hautement à l’ordre du jour: Ce qui jusqu’à présent se présentait comme égalité des droits et démocratie — le parlement, l’assemblée nationale, le droit de vote égal — était mensonge et tromperie ! Le pouvoir tout entier aux mains des masses travailleuses, comme une arme révolutionnaire pour l’extermination du capitalisme — cela seul est la véritable égalité des droits, cela seul est la véritable démocratie !

 

Article originel (14 mai 2009) : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com  Texte repris sur communisme.wordpress.com

 

 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 09:43
14-19, 550 personnes qui attendent pour entrer, Rosa Luxemburg en allégorie, un spectacle tout en précision, décalage et théâtralité de Jolie Môme au festival La Belle Rouge.

La Belle Rouge, festival organisé fin juillet dans un très beau coin du monde, en Auvergne, à St Amant Roche-Sainte-Savine (un très long nom dont on associe lentement les éléments mais qui sait rester en tête).

Un grand chapiteau. Une queue de 550 personnes (!) qui devisent sous le soleil tranquillement. Et encore quelques-unes qui espèrent encore pouvoir entrer.

En plein été, en pleines vacances, elles sont là pour le spectacle 14-19. Oui pas 14-18, car le spectacle de Jolie Môme, en toute logique et en tout décalage, inclut la révolution spartakiste dans son projet.

 

La première scène (enfin la deuxième, mais le préambule convainc peut-être moins, mais peut-être permet-il cependant de rentrer en douceur dans ce spectacle très dense) est remarquable de précision et de théâtralité confondues :  c'est une partie de poker où chacune des dites grandes puissances de l'époque abat ses cartes coloniales, impérialistes dans un jeu orchestré par le capitalisme (une femme belle, sulfureuse et sans pitié) jusqu'à l'éclatement du conflit. Tous les événements de la marche vers la guerre sont là, sans pesanteur ni didactisme, car les dites grandes puissances sont stylisées par un personnage tout en costume et en musique.

Et tout au long du spectacle, il y a ainsi de ces scènes qui bouleversent, portent à réflexion, au rire, jaune c'est sûr.

Gravées, celle d'un fusillé pour l'exemple, celles où apparaissent les corps francs et où l'on sent comme dans la réalité historique la montée du fascisme (lire à ce propos les premiers tomes de novembre 18 de Döblin, le quatrième étant plus problématique: cela fera l'objet d'un prochain article), celle où le drapeau français remplace le drapeau rouge et du ralliement de Jouhaux, porte-parole de la CGT (au pied même du cercueil de Jaurès nous rappelle la scène, et qui nous permet de ne pas oublier que c'est l'ensemble du courant réformiste, politique ou syndicaliste qui rallie les unions sacrées) ou celles aussi très fortes, encadrant avec la scène du poker le spectacle, et qui mettent en jeu la social-démocratie.

Là-encore une redoutable précision historique , un sens réel de l'événement et du sens qu'ils ont : ainsi la carte Max de Bade jouée pour dédouaner l'armée étant insuffisante, l'entrée dans le jeu de Ebert, Noske, les assassins de Rosa Luxemburg, Liebknecht, Leo Jogiches et des ouvriers, soldats, femmes de la révolution spartakiste.

 

Rosa Luxemburg dans le spectacle? A la question naïve d'avant-représentation, est-elle très présente, la réponse est donnée rapidement.

Rosa Luxemburg, sous forme d'une allégorie, traverse toute la pièce, elle en est le fil rouge et l'éclairage politique. Une belle et grande femme déployant le drapeau rouge, et c'est une idée originale - pas toujours appréciée - que de la représenter si différente. Elle prend ainsi  une force car rappelant "La liberté guidant le peuple". (Pas appréciée par tous, l'idée de la représenter grande et très belle, et cela peut aussi se comprendre, image quelque peu stéréotypée de la femme pensent certains, mais c'est pas mal non plus de choisir ainsi des partis-pris qui suscitent le débat).

 

Le spectacle de Jolie Môme est un spectacle qui joue de tous les arts du spectacle : costumes, musique, effets spéciaux, jeu des acteurs qui pour certains doivent s'adapter à leurs différentes incarnations, pour d'autres incarner tout au long du spectacle une constante essentielle en regard de la constance qu'ils personnifient.

Le spectacle de Jolie Môme en intégrant la révolution spartakiste, la trahison de la social-démocratie et des courants réformistes  au profit du capitalisme, la montée des corps francs et donc du fascisme, s'inscrit en contradiction par rapport à tous ceux qui parlant de 14-18, s'exonèrent de la réflexion - et de leur responsabilité - non seulement sur les causes et le déroulement de la guerre, mais aussi sur ses conséquences. Cf les commémorations indécentes de 1914.

Et le spectacle de Jolie Môme en donnant à Rosa Luxemburg un rôle qui s'inscrit tout au long de  la représentation, permet de penser qu'il y a une autre façon nécessaire de vivre et d'agir dans l'histoire. Réforme sociale (au service du capital) ou Révolution, cette devise qui de 1898 date de l'écriture de ce texte aux Lettres spartakistes, en passant par la brochure de Junius (sous-titrée la faillite de la social-démocratie) a guidé toute sa vie et son action.

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12 juillet 2015 7 12 /07 /juillet /2015 17:41
Rosa Luxemburg – Lettres en prison – Emprisonnement 2 – Varsovie

Lire l'article original sur Comprendre avec Rosa Luxemburg 2 : Rosa Luxemburg – Lettres en prison – Emprisonnement 2 – Varsovie

 

Le second article de la série "Lettre en prison" est consacré au deuxième emprisonnement de Rosa Luxemburg du  4 mars à août 1906, à Varsovie.

Celui-ci est très différent des quatre autres emprisonnements car il se produit en plein processus révolutionnaire et c’est pour sa participation que Rosa Luxemburg connaît la prison. En effet, elle rejoint la Pologne alors sous domination tsariste durant la révolution russe de 1905. Elle s’implique comme toujours par les écrits, la rédaction de tracts, la réflexion avec les autres militants. Elle est arrêtée, emprisonnée. L’affaire est, comme elle dit, « somme toute sérieuse » [si sérieuse qu’il y eut plus de 1000 exécutions, dont Kasprasz, mentor de Rosa Luxemburg adolescente, figure historique qui fut exécuté pour avoir défendu une imprimerie] et elle risque réellement l’exécution. Arrêtée sous une fausse identité, elle est d’abord incarcérée à l’Hôtel de Ville puis transférée à la prison de Varsovie. Elle y connaît les conditions des arrestations massives de l’époque, les prisonnières sont arrêtées par dizaines et entassées dans des cellules prévues pour un ou deux prisonniers. Transférée à la prison de Varsovie, elle y retrouve l’emprisonnement en cellule individuelle. Elle sera transférée dans le pavillon X, réservé aux prisonniers jugés dangereux. Protégée par sa nationalité allemande,  elle est finalement assignée à résidence, libérée sous caution et rejoint l’Allemagne en décembre. De nouveau, quelques remarques à partir des lettres

 

Vivre l’arrestation. Vive la révolution

 

Face à l’arrestation et malgré sa gravité, Rosa Luxemburg dans ses lettres nous transmet le même humour, la même distance face à l’événement, la même volonté de ne pas s’apitoyer.

Mes très chers amis, Le dimanche 4 au soir, le destin m’a rattrapée: j’ai été arrêtée. J’avais déjà fait viser mon passeport pour le retour et j’étais sur le point de partir. Eh bien, il faut faire s’en arranger. J’espère que vous ne prendrez pas les choses plus à cœur que je ne le fais. Vive la ré …! Avec toutes ses conséquences. Dans une certaine mesure j’aime encore mieux être enfermée ici que de devoir … discuter avec Peus …L’affaire somme toute est sérieuse, mais nous vivons des temps mouvementés où « tout ce qui existe mérite de disparaître ».

 

Vivre les arrestations massives

 

Elle nous livre un récit imagé des joyeusetés des arrestations massives qui rappelleront peut-être aux plus anciens quelques joyeuses expériences de la souricière sous l’hôtel de ville parisien, bien que dans des circonstances bien moins « sérieuses ».

Me voici enfermée à l’hôtel de ville où l’on a parqué ensemble « politiques », prisonniers de droit commun et aliénés. Ma cellule, qui est le joyau de l’ensemble (une cellule d’isolement ordinaire prévue pour une personne, en temps normal), abrite 14 pensionnaires; par bonheur, rien que des politiques. Contigües à la nôtre, il y a encore deux grandes cellules prévues normalement pour deux prisonnières Dans chacune, il y a près de 30 personnes. Et déjà, c’est le paradis, à ce qu’on m’a dit; auparavant il y avait 60 personne dans une cellule, dormant à tour de rôle quelques heures par nuit, tandis que les autres « se promenaient ». A présent nous dormons, toutes comme de vraies reines, sur des châlits, en travers, côte à côte comme des sardines, et c’est très bien … Ici, on ne sait pas ce que sont les promenades dans la cour; en revanche les cellules restent ouvertes toute la journée, et on a le droit de circuler dans les couloirs au milieu des prostituées, écouter leurs jolies chansons, leurs expressions fleuries et respirer les parfums des cabinets, également grands ouverts. Ceci uniquement pour vous décrire la situation, mais non point mon état d’esprit, qui est comme toujours excellent.

L’occasion pour rappeler les différences d’incarcération aujourd’hui, l’entassement dans certaines cellules surtout dans les maisons d’arrêt et l’importance de l’intimité du respect de la personne totalement bafouée.

 

Vivre seule en prison

 

Pendant de longs mois et années, Rosa Luxemburg vivra seule en prison. Ce qu’elle en retire d’important, elle l’exprime ici : une vie réglée, qu’elle peut régler, une vie de travail, de lecture et de réflexion. Que doit contrebalancer cependant ce qu’elle décrit comme essentiel : les visites, le courrier, les contacts humains, les relations avec le monde des vivants. Ce qu’elle n’aura pas toujours!

 

 

 

Et vivre en politique

 

… et deuxièmement parce que j’ai beaucoup travaillé : depuis mon arrivée ici, j’ai fini ma troisième brochure (deux sont déjà imprimées, la troisième va être mise sous presse d’ici trois jours).

 

Sortir des écrits clandestinement

 

Tout au long de ses emprisonnements, Rosa Luxemburg travaillera politiquement et devra faire sortir clandestinement ses écrits et nombre de courriers. Dans les conditions particulièrement dangereuses de la révolution russe, elle rédige et fait sortir des « incongruités », qu’elle reçoit en retour imprimées noirs sur blanc, ce qui l’amuse et la réjouit. C’est de prison et clandestinement que sortiront certains des plus grands textes de Rosa Luxemburg jusqu’à la brochure de Junius.

Lorsque nous serons réunis de nouveau, j’aurai à vous raconter des tas de choses sur mes « impressions de voyage » et nous allons rire comme des bossus, surtout les gamins. Particulièrement, je me réjouis sous cape des « incongruités » que j’expédie d’ici toutes les nuits et de la façon dont elles me reviennent, « noir sur blanc », un ou deux jours plus tard …

 

Vivre la mise sous tutelle

 

Mais un être humain mis « à l’ombre » est aussitôt mis sous tutelle, non seulement par les autorités, mais par ses propres amis, et traité sans aucun respect pour ses propres désirs.

De nouveau, ces lettres sont un témoignages précieux sur la prison et sa façon de la vivre.

Et pour conclure, parce que c’est toujours si agréable à lire, sur son humour toujours si incisif quelles que soit la situation, une dernière citation à propos du destinataire de la lettre et en même temps l’un des principaux responsables politiques : Savez-vous aussi quel nom a été le plus souvent prononcé à l’hôtel de ville, dans la cellule no 3, celle des politiques? « Kautsky ». Il y avait en effet en circulation plusieurs brochures traduites dudit monsieur et 15 âmes assoiffées de science soupiraient après elles à qui mieux mieux. « Savez-vous, où est le Kautsky? Comme cela n’en finissait jamais, j’avais souvent envie de m’écrier « aurons-nous bientôt la paix avec votre bougre d’imbécile de Kautsky? » Pourtant je me taisais. Une seule fois, cette question s’étant encore fait en entendre à 10 heures 05 du soir, je n’ai pu me retenir de crier « Oh si, petites sottes, je sais moi, où est Kautsky: il est dans son lit et ronfle à faire trembler les murs. … ».

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LETTRES EMPRISONNEMENT 2 – 4 mars – juillet (?) 1906

 

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Hôtel de Ville, reçue le 13 mars 1906

 

Mes très chers amis, Le dimanche 4 au soir, le destin m’a rattrapée: j’ai été arrêtée. J’avais déjà fait viser mon passeport pour le retour et j’étais sur le point de partir. Eh bien, il faut faire s’en arranger. J’espère que vous ne prendrez pas les choses plus à cœur que je ne le fais. Vive la rév. …! Avec toutes ses conséquences. Dans une certaine mesure j’aime encore mieux être enfermée ici que de devoir … discuter avec Peus. On m’a surprise dans une situation plutôt gênante. Mais n’en parlons plus! Me voici enfermée à l’hôtel de ville où l’on a parqué ensemble « politiques », prisonniers de droit commun et aliénés. Ma cellule, qui est le joyau de l’ensemble (une cellule d’isolement ordinaire prévue pour une personne, en temps normal), abrite 14 pensionnaires; par bonheur, rien que des politiques. Contigües à la nôtre, il y a encore deux grandes cellules prévues normalement pour deux prisonnières Dans chacune, il y a près de 30 personnes. Et déjà, c’est le paradis, à ce qu’on me raconte; auparavant il y avait 60 personne dans une cellule, dormant à tour de rôle quelques heures par nuit, tandis que les autres « se promenaient ». A présent nous dormons, toutes comme de vraies reines, sur des châlits, en travers, côte à côte comme des sardines, et c’est très bien – à moins que nous ne soyons conviées à quelque spectacle non prévus, comme hier, par exemple, où nous est arrivée une nouvelle collègue, une femme juive, folle furieuse, qui, pendant 24 heures, nous a tenues en haleine par ses cris et ses galopades à travers toutes les cellules, ce qui a provoqué des crises de nerfs chez plusieurs des politiques. Aujourd’hui, nous en sommes enfin débarrassées et nous n’avons avec nous que trois douces « mychouggene ». Ici, on ne sait pas ce que sont les promenades dans la cour; en revanche les cellules restent ouvertes toute la journée, et on a le droit de circuler dans les couloirs au milieu des prostituées, écouter leurs jolies chansons, leurs expressions fleuries et respirer les parfums des cabinets, également grand ouverts. Ceci uniquement pour vous décrire la situation, mais non point mon état d’esprit, qui est comme toujours excellent. Pour le moment, je suis toujours incognito, mais cela ne durera pas longtemps – car on ne me croît pas. L’affaire somme toute est sérieuse, mais nous vivons des temps mouvementés où « tout ce qui existe mérite de disparaître ». C’est pourquoi, en général, je n’ai aucune foi en les créances et obligations à longue échéance. Aussi, gardez courage et moquez-vous du reste. En somme, chez nous, tant que je vivais, les choses ont marché excellemment. Je n’en suis pas peu fière; cela a constitué, dans toute la Russie, la seule oasis où en dépit « des orages et de la tourmente », le travail et la lutte se sont poursuivis énergiquement et allègrement et nous avons « progressé » comme si nous vivions sous un régime constitutionnel des plus libéraux. Entre autres, l’obstruction (la grève), qui à l’avenir servira de modèle dans toute la Russie, est notre œuvre. Côté santé, je vais très bien. Bientôt, on me transfèrera sans doute dans une autre prison, car l’affaire est sérieuse. Je vous en aviserai alors très rapidement. Et vous, comment allez-vous mes très chers? Que devenez-vous, et Granny et Hans? Mes amitié à l’ami Franziskus … Mon arrestation ne doit pas être ébruitée sans la presse, tant que je n’aie pas été découverte. Mais alors, faites tout le tapage possible, afin que les bonnes gens ici prennent un peu peur.

Je dois conclure. Mille baisers et amitiés. Ecrivez-moi directement à mon adresse: Mme Anne Maczke, prison de l’hôtel de ville, Varsovie. je suis, sachez-le, collaboratrice de la Neue Zeit. mais bien entendu écrivez dans les règles. Amitiés encore. On ferme la cellule, je vous embrasse de tout cœur. votre Anna.

 

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Hôtel de Ville, reçue le 15 mars 1906

 

Cher Karl, quelques lignes seulement. Je vais bien; aujourd’hui ou demain, on me transfère dans une autre prison. Pour l’heure, rien qu’ une demande: ici se trouve le correspondant de la .LV., un M. Otto Engelmann, de Berlin (tu le connais, c’est ce monsieur blond qui a longtemps demeuré Cranachstrasse). Au cas où l’on s’informerait auprès de la rédaction de la L.V., si le fait est exact, elle devra confirmer qu’il est en effet parti pour Varsovie, il y a quelques mois en qualité de correspondant (si l’on pose la même question pour un autre nom, qu’elle confirme en tout cas). J’ai eu des nouvelles de ma famille: je regrette beaucoup qu’ils prennent mon affaire tellement au tragique et qu’ils vous dérangent tous. Je suis parfaitement sereine. Mes amis insistent pour que j’envoie un télégramme à Witte et écrive au consul. Il n’en est pas question! Ces messieurs attendront longtemps qu’une social-démocrate leur demande protection et justice. Vive la révolution! Soyez gais et dispos, sinon je vous en voudrai sérieusement. Le travail, dehors, avance bien, j’ai lu dernièrement de nouveaux numéros du journal. Hourrah!

Rosa

Ecrivez-moi directement d’ici quelques jours, vous pourrez adresser vos lettres : Prison Pawiak, rue Dzielna, Varsovie, pour la détenue politique unetelle.

 

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Prison Pawiak, reçue le 7 avril 1906

 

Mes bien-aimés, je ne vous ai pas écrit depuis longtemps. Premièrement, parce que de jour en jour, on me fait espérer que je pourrai peut-être vous télégraphier « au revoir » et deuxièmement parce que j’ai beaucoup travaillé : depuis mon arrivée ici, j’ai fini ma troisième brochure (deux sont déjà imprimées, la troisième va être mise sous presse d’ici trois jours). Dans mon précédent logis, on ne pouvait songer à travailler; aussi s’agissait-il de rattraper ici le temps perdu. D’ailleurs ici encore, je ne dispose que de quelques heures dans la soirée, de 9 heures du soir environ à 2 heures du matin; car le jour, depuis quatre heures du matin, il règne ici, dans toute la maison et dans la cour, un charivari infernal: les collègues « de droit commun », ne font que se disputer et piailler, les « myhouggene » ont des accès de fureur, qui se manifestent, surtout chez le beau sexe, par une étonnante volubilité. A propos, je me suis révélée ici de même qu’à l’hôtel de ville d’une merveilleuse aptitude de dompteuse de folles et il n’est pas de jour où je ne dois pas descendre dans l’arène pour ramener le calme par quelques mots dits à voix basse une forcenée bavarde qui fait le désespoir de tout le monde (c’est, évidemment un hommage involontaire à une langue encore mieux pendue). Ainsi je ne puis me concentrer et travailler que tard dans la soirée et c’est aussi pour cette raison que j’ai négligé en partie ma correspondance. Les nouvelles de chez vous me causent toujours une joie grande et durable, car je relis chaque lettre plusieurs fois jusqu’à ce qu’une autre arrive. Les aimables lignes d’Henriette m’ont fait également grand plaisir. je lui écrirai, sauf si … comme on me le dit aujourd’hui encore « on m’apporte des fleurs pour la dernière fois » (c’est vrai je reçois presque chaque jour des fleurs fraiches). Attendons de voir ce qui arrivera demain. Je suis plutôt sceptique et travaille comme si cela ne me concernait nullement. …

Je ne songe nullement brûler la politesse à l’oncle de Weimar, quels que soient ses mauvais desseins [elle risque l’arrestation en Allemagne], pourvu qu’il me laisse – ce qui est le cas d’ordinaire – un peu de répit et renvoie la grande échéance aux calendes grecques. Car tomber ainsi sans transition, dans ses bras hospitaliers, je n’en ai vraiment pas le temps et j’ai mieux à faire. ainsi donc mes très chers, tâchez de savoir auprès de thébains bien informés, non pas à quoi je dois m’attendre en fin de compte, car je m’en fiche royalement, mais, si dès que le bout de mon nez aura humé la liberté du royaume de Prusse, (car chez moi, c’est toujours le nez qui passe en premier), je ne serai pas saisie par le bout de ce même nez et fourrée au trou, en punition de mon escapade. Car c’est la seule chose qui m’intéresse. Lorsque nous serons réunis de nouveau, j’aurai à vous raconter des tas de choses sur mes « impressions de voyage » et nous allons rire comme des bossus, surtout les gamins. Particulièrement, je me réjouis sous cape des « incongruités » que j’expédie d’ici toutes les nuits et de la façon dont elles me reviennent, « noir sur blanc », un ou deux jours plus tard. ..

Votre rosa

Ecrivez bientôt.

Un souvenir particulièrement cordial à l’ami Fransiskus et à a sa femme. Comment va la L.V.? Je n’en entends pas parler ici. J’ai dit souvent qu’Auguste était capable de faire évanouir les gens à force de parler. Nous y voilà. J’ai cependant une vague idée que cet évanouissement-là devrait sauver notre paladin d’une chute politique et le remettre d’aplomb sur ses jambes, qui devenaient chancelantes. Savez-vous aussi quel nom a été le plus souvent prononcé à l’hôtel de ville, dans la cellule no 3, celle des politiques? « Kautsky ». Il y avait en effet en circulation plusieurs brochures traduites dudit monsieur et 15 âmes assoiffées de science soupiraient après elles à qui mieux mieux. « Savez-vous, où est le Kautsky? Comme cela n’en finissait jamais, j’avais souvent envie de m’écrier « aurons-nous bientôt la paix avec votre bougre d’imbécile de Kautsky? » Pourtant je me taisais. Une seule fois, cette question s’étant encore fait en entendre à 10 heures 05 du soir, je n’ai pu me retenir de crier « Oh si, petites sottes, je sais moi, où est Kautsky: il est dans son lit et ronfle à faire trembler les murs. … ».

 

Lettre à Luise et Karl Kautsky, Prison Pawiak, avril ou mai 1906

 

Mes très chers amis j’ai reçu votre lettre du 16. Vous pouvez m’écrire tout ce que vous voulez par la même voie et sous pli recommandé, cela m’arrive très bien. Les conditions ici sont incomparablement meilleures, semblables à celles de Zwickau: calme, et ordre et solitude. J’ai à manger plus qu’il m’en faut, promenade quotidienne également. Mais le plus important, ce sont les relations fréquentes avec le monde des vivants, si bien que je suis en contact continuel avec les amis et … je peux écrire ! Où en est mon affaire? Je n’en ai aucune idée: les amis espèrent me voir bientôt près de vous. … Je suis fort chagrine de savoir que ma famille ait fait si grand cas de mon affaire et l’ait soumise à nos patres conscripti; je m’ y serais formellement opposée. Mais un être humain mis « à l’ombre » est aussitôt mis sous tutelle, non seulement par les autorités, mais par ses propres amis, et traité sans aucun respect pour ses propres désirs. Qu’importe! Mais je te prie instamment, cher Carolus, d’empêcher qu’on ne s’adresse à Bülow; en aucun cas je ne voudrais lui devoir quoi que ce soit car plus tard dans nos campagnes, je ne pourrais plus parler de lui et du gouvernement librement comme il convient.

Votre R.

Les journaux locaux annoncent que je serai traduite en conseil de guerre. Je n’en sais rien pour l’instant: soyez donc tranquilles, c’est certainement un canular.

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A propos de Lettres en prison

 

Les lettres de prison ont bouleversé, étonné, participé de la prise de conscience de nombreux lecteurs depuis les années 70 et la première publication chez Bélibaste de la très belle traduction de Michel Aubreuil, des lettres à Sonia Liebknecht, la jeune femme de Liebknecht, lui-même détenu.  A l’occasion de la Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne, il nous était apparu important de replacer ces lettres dans le contexte plus général de la prison et des emprisonnements de Rosa Luxemburg. Aujourd’hui, nous avons proposé de reprendre ce travail et cette réflexion dans la série d’émissions sur Rosa Luxemburg sur la radio FPP, dans l’émission de et en hommage à Claudine Roméo, « Naïves questions de philosophie ». Nous sommes donc allés à la recherche tout d’abord des indications précises sur les 5 emprisonnements de Rosa Luxemburg : dates, lieux, actes d’accusation (sur le site, lire Les cinq emprisonnements de Rosa Luxemburg). Ceci est peu connu ou peu présent dans l’esprit de ceux qui suivent sa pensée et son action. Puis à la recherche des lettres en allemand et en français pour donner un accès direct à ces courriers. Les sources disponibles sont les lettres à Leo Jogiches chez Denoël en 1971, les lettres à Karl et Luise Kautsky aux PUF, les ouvrage de Gilbert Badia, Vive la lutte chez Maspéro, l’édition allemande Gesammelte Briefe chez Dietz Verlag. Quelques lettres sont déjà disponibles sur le net. La plupart ont dû être saisies pour pouvoir être publiées ici. Pour les traductions, certaines ont été reprises telles quelles, d’autres ont été revues, certains courriers ont été traduits par nos soins (Nous préciserons ce point très rapidement dans cet article pour chacun des courriers cité). Il s’agit donc d’un travail de fond et inédit dont nous espérons qu’il rencontrera l’intérêt de tous. Comme à l’habitude, nous vous invitons à proposer des précisions, à rectifier des erreurs possibles, et à indiquer des améliorations concernant les traductions. Nous pensons cependant qu’en l’état, ce travail peut déjà être utile à nombre d’entre vous. Nous avons souhaité d’autre part dans l’émission aborder le problème de la prison en elle-même et faire le lien avec la prison aujourd’hui, c’est pourquoi nous avons intitulé cette série non pas lettres de prison, mais lettres en prison, en espérant contribuer à faire comprendre ce que peut signifier l’emprisonnement à partir de ce que Rosa Luxemburg a vécu.

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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 08:59

Sur notre site Comprendre avec Rosa Luxemburg 2, nous avons commencé le recensement, la saisie ou la traduction de l'ensemble des lettres écrites en prison par  Rosa Luxemburg. Ceci à l'occasion d'une série d'émissions sur une radio parisienne Fréquence Paris Plurielle  en hommage à Claudine Roméo décédée récemment et qui animait l'émission "Naïves questions de philosophie". Cette émission sur Rosa Luxemburg en prison sera diffusée le mercredi 8 juillet entre 17 et 18 heures, elle a été réalisée avec le concours de Clémence Fitte, comédienne. Elle peut être écoutée sur le net.

Le premier article concerne l'emprisonnement à Zwickau en 1904 et peut être consulté en intégralité sur :

 

http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/2015/06/27/rosa-luxemburg-lettres-en-prison-emprisonnement-1-zwickau-pour-outrage-a-lempereur/

Rosa Luxemburg - Nous commençons la publication de l'ensemble des lettres en prison - Lettres de Zwickau 1904
Les lettres de prison ont bouleversé, étonné, participé de la prise de conscience de nombreux lecteurs depuis les années 70 et la première publication chez Bélibaste de la très belle traduction de Michel Aubreuil, des lettres à Sonia Liebknecht, la jeune femme de Liebknecht, lui-même détenu.  A l’occasion de la Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne, il nous était apparu important de replacer ces lettres dans le contexte plus général de la prison et des emprisonnements de Rosa Luxemburg. Aujourd’hui, nous avons proposé de reprendre ce travail et cette réflexion dans la série d’émissions sur Rosa Luxemburg sur la radio FPP, dans l’émission de et en hommage à Claudine Roméo, « Naïves questions de philosophie ». Nous sommes donc allés à la recherche tout d’abord des indications précises sur les 5 emprisonnements de Rosa Luxemburg : dates, lieux, actes d’accusation. (Sur le site, lire Les cinq emprisonnements de Rosa Luxemburg), ceci est peu connu ou peu présent dans l’esprit de ceux qui suivent sa pensée et son action. Puis à la recherche des lettres en allemand et en français pour donner un accès direct à ces courriers. Les sources disponibles sont les lettres à Leo Jogiches chez Denoël en 1971, les lettres à Karl et Luise Kautsky aux PUF, les ouvrage de Gilbert Badia, Vive la lutte chez Maspéro l’édition allemande Gesammelte Briefe chez Dietz Verlag. Quelques lettres sont déjà disponibles sur le net. La plupart ont dû être saisies pour pouvoir être publiées ici. Pour les traductions, certaines ont été reprises telles quelles, d’autres ont été revues, certains courriers ont été traduits par nos soins (Nous préciserons ce point très rapidement dans cet article pour chacun des courriers cité). Il s’agit donc d’un travail de fond et inédit dont nous espérons qu’il rencontrera l’intérêt de tous. Comme à l’habitude, nous vous invitons à proposer des précisions, à rectifier des erreurs possibles, et à indiquer des améliorations concernant les traductions. Nous pensons cependant qu’en l’état, ce travail peut déjà être utile à nombre d’entre vous. Nous avons souhaité d’autre part dans l’émission aborder le problème de la prison en elle-même et faire le lien avec la prison aujourd’hui, c’est pourquoi nous avons intitulé cette série non pas lettres de prison, mais lettres en prison, en espérant contribuer à faire comprendre ce que peut signifier l’emprisonnement à partir de ce que Rosa Luxemburg a vécu.
 
Le premier article de la série est consacré au premier emprisonnement.  Elle le connaîtra du 26 août au 25 octobre 1904 pour « outrage à l’empereur » après une condamnation le 16 janvier par le tribunal régional de Zwickau. Elle est déjà une militante très connue du mouvement ouvrier allemand et revient du Congrès de l’Internationale auquel elle a pris une part importante. Son chef d’inculpation, avoir critiqué Guillaume II dans l’un de ses nombreux discours publics. Condamnée à trois mois, elle effectue sa peine dans la prison de Zwickau. Une amnistie la libère plus tôt que prévu, le 25 octobre. Une lettre très humoristique sur ce point adressée à Henriette Roland-Horst van Schalk fait référence à cette sortie « précoce  :
 
Avant-hier, j’ai été libérée, brusquement et pour moi inopinément, ou pour être plus exacte on m’a pratiquement mise à la porte de la prison de manière pour moi tout à fait inattendue, car j’ai fait quelques difficultés pour profiter des bienfaits de l’amnistie prononcée en Saxe … Mais rien n’y a fait et je me suis retrouvée à Friedenau à l’air libre de la Prusse à un cheveu près à un mois de ma sortie prévue
 
Quelques remarques à la lecture de ces lettres.
 
Vivre l’emprisonnement :
 
Comme le montrent ces courriers avant l’incarcération et comme pour chacun de ses emprisonnements, les risques n’empêcheront en aucun cas Rosa Luxemburg de continuer un travail politique intensif, et l’on retrouve ici cette distance ironique qu’elle montrera (ou affectera) face à ce qui n’est quand même pas chose banale. D’autant qu’il s’agit là de la première fois où elle est incarcérée. Remarquons pour cet emprisonnement comme pour les autres que c’est bien pour un discours, et donc pour des mots et des idées qu’elle est emprisonnée. L’emprisonnement lui-même, Rosa Luxemburg le vivra toujours comme une poursuite obstinée et dans n’importe quelles conditions de son travail politique. C’est ce travail qui interfère à tout moment dans ses lettres. Et l’on peut penser aujourd’hui quand on la lit aux militants politiques emprisonnés et maintenus à l’isolement et qui transforment cet isolement en réflexion, écriture, vie intense. Lors de cet emprisonnement Rosa Luxemburg se consacre à la lecture et à la réflexion, et elle se dira « triste » pour rire qu’une amnistie l’interrompe dans ces si riches et si belles escapades.
 
L’annonce de l’amnistie m’a interrompue dans la plus belle des excursions dans le monde escarpé de Leibnitz.
 
Écrire en prison
 
Comme aujourd’hui, le courrier reste un moment essentiel de l’emprisonnement. Rosa Luxemburg ne peut écrire que très peu. Ses correspondants seront donc peu nombreux : les Kautsky, Leo Jogiches. Pour Leo Jogiches, elle est obligée de masquer l’identité de son correspondant, qui se transforme en femme et auquel elle est obligée d’écrire en allemand. Là encore, cela donne des courriers souvent très décalés. Elle cherche à maintenir le contact politique, se sent impuissante à aider ceux qui sont dehors dans la peine et s’énerve quand son correspondant, pourtant plein de bonne volonté la réduit aux aspects matériels ou santé!
 
Ma chérie [il s’agit de Leo Jogiches]! Réjouis-toi, voici une nouvelle lettre de moi pour rassurer ton cœur qui craint tant pour mon estomac! Sur ma propre demande, je suis donc revenue à la pitance de l’établissement au lieu des repas (amenés du restaurant), et cela m’a fait du bien. Mon estomac en a eu assez de ces mets supérieurs et rêve de Rousseau. Aussi, depuis une semaine, je me plonge dans les délices végétariens, comme le roi Nabuchodonosor quand, en vertu d’un verdict des Dieux, il dut marcher à quatre pattes et brouter de l’herbe (Heine affirme que c’était de la salade). Nota bene, je reçois chaque soir un morceau de viande. Tu peux donc être tout à fait tranquille et abandonner définitivement ce sujet. Et si tu pouvais bien renoncer en général à tout ce côté « tante aux petits soins » – à ta préoccupation de mon bonheur corporel, aux projets de m’envoyer des fruits etc., – ce sont des choses dont je pourrais dire dans le latin de cuisine de Bismarck : Nescio quod mihi magis farcentitum esset, – en bon allemand : je ne sais pas ce qui me serait le plus égal[Jeu de mot avec Wurst, saucisse, dans l’expression allemande].
 
Organiser le quotidien dans et hors de la prison
 
Pour celui qui a vécu la prison et aussi pour les autres, les lettres à Leo Jogiches sur l’achat de vêtements prendront tout leur sel en imaginant celui-ci à la quête de la pièce souhaitée, « l’odyssée de l’achat d’un corsage » comme la nomme Rosa Luxemburg nous est particulièrement chère, d’autant que c’est une lettre qui ne risque pas du fait de son contenu d’être souvent reprise. Nous aimons aussi beaucoup l’image de Rosa Luxemburg en cour de promenade « sans chapeau », ou  celle sur l’usure plus rapide des vêtements:
 
c’est bizarre les vêtements s’usent encore plus vite ici qu’à la maison, bien que l’on ne fasse rien et qu’il ne se passe rien
 
Ecrire le quotidien en prison
 
« Les chicanes » comme elle dit à J.Bruhns. On trouve dans ces lettres en réponse à ses correspondants la description laconique du quotidien emprisonné
 
Tu veux tout savoir de moi. Je me lève à 6 heures, distribution du café , promenade de 8 à 9 heures, repas à midi, de 1 à 2 promenade, à 3 heures café, à 6 heures dîner, de 7 à 9 travail à la lumière de la lampe, 9 heures, extinction des feux. Je reçois le Berliner Tageblatt. Je lis beaucoup, je pense aussi pas mal …
 
Et une description superbement métaphorique  d’une cellule
 
Il faut de plus que je te décrive ma cellule! Tu en demandes beaucoup, my darling. Où puis-je prendre les pinceaux et les couleurs pour t’en décrire la richesse. D’ailleurs j’ai trouvé récemment au mur un inventaire hectographié de ma cellule, où je vis à mon grand étonnement qu’il comportait environ vingt objets. Alors que j’étais sûre qu’elle était complètement vide. La morale de l’histoire : dès qu’un homme a l’impression d’être vraiment pauvre, qu’il s’asseye et qu’il fasse un inventaire de ses biens terrestres, et il découvrira combien il est riche. Toi aussi, tu devrais faire souvent un inventaire de tes richesses et si tu ne m’oublies pas en faisant celui-ci, comme tu as si souvent l’habitude de le faire, tu verras que tu es un véritable Crésus.
 
Ecrire la prison
 
Dès cet emprisonnement, on trouve dans ses lettres, ce qui a tant bouleversé les lecteurs des lettres à Sonia Liebknecht : la  description sensible des sensations de ce quotidien enfermé :
 
C’est le soir, une douce brise descend dans ma cellule par le vasistas, agite doucement mon abat-jour vert et tourne lentement les pages du Schiller ouvert sur ma table. Dehors, dans la rue, on ramène lentement un cheval à l’écurie: le bruit rythmé et lent de ses sabots sur le pavé résonne dans le silence du crépuscule. De très loin presque imperceptibles me parviennent les sons fantasques d’un harmonica, sur lequel tout en cheminant quelque apprenti cordonniers « souffle » une valse. Dans ma tête résonne une strophe que j’ai lue récemment je ne sais plus où …
 
Et ces remarques si profondes qu’elles résonnent en nous longuement
 
J’ignore moi-même où ; la vie joue avec moi un éternel jeu de cache-cache. Il me semble toujours qu’elle n’est pas en moi, pas là où je me trouve, mais quelque part plus loin
 
J’ai apprécié le calme et la solitude, dans lesquels j’ai pu me reconstruire intérieurement. Dans le contact avec les autres, j’ai toujours un sentiment d’être tiraillée, toute nouvelle impression m’attire d’un côté, et je suis tout à fait esclave de l’instant présent. Dans la solitude, je me retrouve et je remets de l’ordre dans la « sensibilité » polonaise de mon âme.
 
Nous vous souhaitons donc bonne lecture.
D.V.P.

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Une "image" de Claudine Roméo

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27 juin 2015 6 27 /06 /juin /2015 19:43
La cellule de Rosa Luxemburg à Wronke

La cellule de Rosa Luxemburg à Wronke

Ce document est en anglais. Trouvé lors des recherches sur les cinq emprisonnements de Rosa Luxemburg!

http://silviakolbowskiblog.com/2013/07/07/a-room-of-her-own/

 

Following a video project that “brought to life” the militant Ulrike Meinhof, one year ago I started research on a related project about Rosa Luxemburg (1871-1919) – “Red Rosa,” the Marxist theorist, economist, philosopher and socialist revolutionary. This is an image of her prison cell in the Wronki Fortress, where she spent 1916-1917, one of the more humane prison spaces she inhabited. 

I could not do my research without the renewed interest in Luxemburg that generated recent translations into English of her voluminous letters andwritings, nor without the well-known biography on Luxemburg. But although there are many mentions and details of her prison stays in her these books, I could not find a timeline of the dates that Luxemburg spent in jail. DId I, not being an academic, miss something? I had to cobble together a timeline as best I could, because prison time was something Luxemburg accepted as a fact of life for a leader of the international socialist movement, or for anyone committed to the “cause.” 

26 August, 1904-24 October 1904 – Berlin-Zwickau Women’s Prison (a sentence commuted by one month, against Luxemburg’s protests, by an amnesty declared to commemorate the coronation of Friedrich August von Saxe ). Sentenced for insulting Emperor Wilhelm II in a public speech.

4 March 1906 – end of June 1906 – Incarcerated in Pawiak Prison, then moved to the notorious Citadel fortress, both in Warsaw. Sentenced for possession of illegal literature and correspondence with the Social Democratic Party of Germany. 

18 February 1915-18 February 1916 – Royal Prussian Prison for Women, Berlin

10 July 1916 – end of October 1916 – Royal Prussian Prison for Women, and 1 1/2 months in a dark tiny, unlit cell in the police headquarters in Alexanderplatz, Berlin.

End of October 1916 – 21 July 1917 – Wronki Fortress, near Poznan, in Prussian-annexed Poland.

22 July 1917 –  8 November 1918 – transferred to Breslau Prison to see out her term.

For the above four, jailed without trial for, amongst other similar offenses, giving a public speech urging German workers not to take up arms against workers of other nationalities, and for accusing the German military of maltreating soldiers and abusing them physically and psychically.

In effect, Luxemburg spent her years in prison due to a lack of laws protecting freedom of speech. But as dehumanizing and weakening as these stays were, she retained citizenship and access to at least a semblance of due process through her lawyers; she was in the limbo of prison cells, but not the limbo of placeless non-citizenship and non-residency.  

 

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009