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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 22:15

rosa-luxemburg

Le Séminaire de traduction a lieu tous les lundis et entame sa douzième séance. Il regroupe essentiellement des jeunes, germanistes, germanophones ou ne parlant pas l'allemand et nous traduisons dans une démarche collective et exigeante, mais aussi sensible et à l'écoute. C'est une expérience très agréable et réellement enrichissante comme nombre des rencontres que mon travail sur Rosa Luxemburg a pu me permettre de vivre.

Nous abordons notre quatrième texte, l'un de ceux qui me sont les plus chers. Begründung des Antrages zur Marokkoresolution Rosa Luxemburg y tente d'infléchir la position du parti social-démocrate, qui dans sa résolution contre la guerre oublie tout autant les guerres coloniales (Nous sommes en 1911 en pleine affaire marocaine") que ce que signifie le colonialisme d'exploitation et d'oppression pour les peuples des pays colonisés.

Ci-dessous la présentation sur le site "Les armes de la  critique" du séminaire. Chacun est bienvenu.

 

Séminaire de traduction de Rosa Luxemburg

http://adlc.hypotheses.org/seminaires/seminaire-de-traduction-de-rosa-luxemburg

 

L’objectif du séminaire est de réunir chaque semaine un groupe de germanistes afin de traduire un ensemble de textes de Rosa Luxemburg, n’ayant de préférence jamais été traduits en français, dans la perspective de contribuer à l’édition des Œuvres Complètes de Rosa Luxemburg chez Smolny. Ce travail de traduction sera l’occasion de discuter la pensée politique de Luxemburg dans ses dimensions historique, philosophique et économique. Sous réserve de modification ultérieure, nous étudierons essentiellement des textes concernant le colonialisme et l’impérialisme.

Pour chaque séance, deux personnes seront chargées de préparer la traduction d’un texte ou d’un extrait de texte de Luxemburg et soumettront leur traduction à l’ensemble des participants du séminaire. Tous les germanistes intéressés par la philosophie, la politique, l’histoire ou l’économie et souhaitant collaborer à cette entreprise de traduction sont les bienvenus.

Tous les lundis, de 16h à 17h45 en salle Séminaire (département de philosophie, 45 rue d’Ulm), à partir du 3 octobre (vous pouvez naturellement nous rejoindre en cours d’année).

 

Contact: alice.vincent@ens.fr et ulysse.lojkine@ens.fr

 

Séances :

  • 3 octobre : début de la traduction du discours « Dem Weltkrieg entgegen » (1911)
  • 10 octobre : suite sur le même texte
  • 17 octobre : suite, discussion sur les textes suivants
  • 24 octobre : fin de la traduction du discours
  • 31 octobre : début de la traduction du texte « Um Marokko » (1911)
  • 7 novembre : suite sur le même texte
  • 14 novembre : idem
  • 21 novembre : présentation par le groupe Smolny de leur traduction du texte « Kleinbürgerliche oder proletarische Weltpolitik ? » (article paru dans le Leipziger Volkszeitung le 19 août 1911)
  • 28 novembre : reprise de la traduction de « Um Marokko »
  • 5 décembre : fin de la traduction de « Um Marokko »
  • 12 décembre : début de la traduction du discours « Begründung des Antrages zur Marokkoresolution » (1911)

Liens utiles :

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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 19:18
Séminaire de traduction de Rosa Luxemburg à l'Ecole normale supérieure.  On y va ...

Pour lire le texte proposé à la première séance

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2016/10/premiere-seance-d-un-seminaire-de-traduction-de-rosa-luxemburg-a-l-ecole-normale-superieure-paris.html

 

Ulysse Lojkine et Alice Vincent

http://www.philosophie.ens.fr/Traduction-de-Rose-Luxemburg.html

 

L’objectif du séminaire est de réunir chaque semaine un groupe de germanistes afin de traduire un ensemble de textes de Rosa Luxemburg, n’ayant de préférence jamais été traduits en français, dans la perspective de contribuer à l’édition des /Œuvres Complètes/ de Rosa Luxemburg chez Smolny. Ce travail de traduction sera l’occasion de discuter la pensée politique de Luxemburg dans ses dimensions historique, philosophique et économique. Sous réserve de modification ultérieure, nous étudierons essentiellement des textes concernant le colonialisme et l’impérialisme.

 

Pour chaque séance, deux personnes seront chargées de préparer la traduction d’un texte ou d’un extrait de texte de Luxemburg et soumettront leur traduction à l’ensemble des participants du séminaire.

 

Tous les germanistes intéressés par la philosophie, la politique, l’histoire ou l’économie et souhaitant collaborer à cette entreprise de traduction sont les bienvenus.

 

Tous les lundis, de 16h30 à 18h en salle Séminaire, à partir du 3 octobre (vous pouvez naturellement nous rejoindre en cours d’année)."

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1 octobre 2016 6 01 /10 /octobre /2016 16:11
Première séance d'un séminaire de traduction de Rosa Luxemburg à l'Ecole Normale Supérieure, Paris

Bonjour à tous,

 

Lundi 3 octobre à 16h30, dans la salle de séminaire située au sous-sol du pavillon Pasteur, aura lieu la première séance d'un séminaire de traduction de Rosa Luxemburg.

 

L’objectif du séminaire est de traduire un ensemble de textes de Rosa Luxemburg, de préférence inédits en français, dans la perspective de contribuer à l’édition des Œuvres Complètes de Rosa Luxemburg chez Smolny. Ce travail de traduction sera l’occasion de discuter la pensée politique de Luxemburg dans ses dimensions historique, philosophique et économique. Nous pensons étudier essentiellement les thèmes du colonialisme et de l'impérialisme, mais tous les participants pourront bien sûr contribuer au choix des textes. Pour chaque séance, deux volontaires prépareront la traduction d’un texte ou d’un extrait. Ceux qui souhaitent simplement participer aux séances sont bien sûr les bienvenus.

 

La première séance portera sur le discours 'Dem Weltrieg entgegen' prononcé par Rosa lors d'une manifestation contre le colonialisme en 1911. Vous pouvez trouver le texte en ligne ici : http://gutenberg.spiegel.de/buch/reden-2089/38.

 

Les séances auront lieu tous les lundis, de 16h30 à 18h dans la salle de séminaire du pavillon Pasteur, à partir du 3 octobre -- vous pouvez naturellement nous rejoindre en cours d’année.

Cordialement,
Alice Vincent et Ulysse Lojkine

LE TEXTE

 

Dem Weltkrieg entgegen [Fußnote]

 

Das politische Interesse wird gegenwärtig mit Kolbenschlägen geweckt. Jeder, mag er einer Partei angehören, welcher er wolle, greift mit gespanntem Interesse nach seiner Zeitung. Dieses Interesse, mit dem das Volk nach dem italienisch-türkischen Kriegsschauplatz [Fußnote] blickt, drückt den Instinkt der Massen aus, die spüren, daß ihre Interessen mit auf dem Spiele stehen. Noch vor kurzem war mancher unter uns, der uns darauf hinwies, daß wir eine Zeit von 40 Jahren Frieden hinter uns haben. Daraus wurde die Schlußfolgerung gezogen, man gehe Zeiten entgegen, in denen eine friedliche Entwicklung möglich sei, die auch der Arbeiterschaft die erfreulichsten Perspektiven eröffne. Hingewiesen wurde auch auf das Haager Schiedsgerichtstribunal, [Fußnote] das schlichtend eingreifen sollte. Auf der einen Seite der Dreibund und auf der anderen Seite der Zweibund wurden als die Säulen bezeichnet, auf denen das Gebäude des Friedens ruhe. Wo ist jetzt das Haager Tribunal? Wo sind Zwei- und Dreibund mit ihren Garantien für den Frieden? Alles liegt zerbrochen am Boden. Der Wahn vom Hineinwachsen in den Frieden ist zerronnen. (Zustimmung.) Die auf die 40 Jahre europäischen Friedens hinwiesen, vergaßen die Kriege, die außerhalb Europas sich abspielten und in denen Europa die Hand mit im Spiele hatte. Heute lecken die Flammen des Krieges an den Gestaden Europas, ein Weltenbrand droht auszubrechen. Der Gedanke der friedlichen Entwicklung ist unbarmherzig zerstört. Und das nicht allein. Kurz vorher hörten wir von einem anderen Krieg, vom Krieg der Massen gegen die drückende Not. In den verschiedensten Staaten sind Hunderttausende aufgestanden, um Protest zu erheben. In Wien fiel der erste Schuß gegen die Volksmassen. Der Schrei nach Brot wurde mit blauen Bohnen beantwortet. (Pfuirufe.) Ein unumstößliches Gesetz bringt uns alle paar Jahre nach einer Zeit der Prosperität wirtschaftliche Krisen, deren Kosten in erster Linie von der Arbeiterklasse getragen werden müssen. Kaum sind wir ins 20. Jahrhundert eingetreten, und schon liegen zwei Krisen hinter uns, diejenigen der Jahre 1900 und 1907, unter denen die deutschen Arbeiter ganz besonders zu leiden hatten. Und jetzt schon wieder, in der Zeit der Prosperität, nachdem sich die Arbeiter kaum erholt haben, stehen Hunderttausende auf den Straßen, die vor Hunger schreien. Das ist ein Zeichen kapitalistischer Hilfe, das jedem zeigen muß, wohin der Weg geht. Hunger und Krieg haben wir heute vor uns, zwei Blüten vom Baume der kapitalistischen Ausbeutung. Auch in der Vergangenheit gab es Hungersnöte der Massen, so namentlich im sogenannten finsteren Mittelalter. Die Ursachen dieser Hungersnöte waren jedem klar und verständlich. Entweder trug eine Mißernte die Schuld oder war die Pest im Lande, bestand Mangel an Arbeitskräften oder verhinderte ein Krieg die Zufuhren. Heute haben wir den Massenhunger, ohne daß Mißernten dafür verantwortlich gemacht werden könnten. Im Gegenteil, eine Reihe guter Erntejahre liegt hinter uns. Wir haben keinen Krieg, auch nicht die Pest und stehen doch vor dieser beispiellosen Hungersnot. Wir haben heute unter etwas zu leiden, das schlimmer ist als all die Plagen der früheren Zeiten, unter der Herrschaft der Junkerpartei. Heute handelt es sich um eine künstliche, planmäßige, mit gesetzlichen Mitteln fabrizierte Hungersnot. (Lebhafte Zustimmung.) Die Zollpolitik, die indirekten Steuern sind es, die so schwer auf uns lasten. Deutschland marschiert in dieser Richtung allen anderen Staaten gegenüber an der Spitze.

 

Einen Wendepunkt der Steuerpolitik brachte unter Bismarck das Jahr 1878. Nach kurzem Freihandel trat der Umschwung zu indirekten Steuern und Zöllen ein. Der Tarif vom Jahre 1878 bildete den ersten Schritt auf der abschüssigen Bahn. Dasselbe Jahr 1878 brachte noch ein anderes Geschenk Bismarcks: das Sozialistengesetz. Das war kein Zufall. Mit der einen Hand nahm man dem Volke den letzten Bissen vom Munde, auf der anderen Seite fuhr man der Sozialdemokratie an die Gurgel, um den Protestschrei zu ersticken. Aus diesem Vorgang muß uns klarwerden, daß der politische und der gewerkschaftliche Kampf zusammen geführt werden müssen.

 

Das Jahr 1902 brachte uns den Hungerzolltarif. Die Sozialdemokratie tat alles, um sich dem frevelhaften Raubzug entgegenzustemmen. Sie griff dabei selbst zu dem in Deutschland ungewohnten Mittel der Obstruktion. Monatelang dauerte der Widerstand, endlich aber wurde der Tarif doch Gesetz. In der Adventsnacht des Jahres 1902, als der Morgen graute und die Glocken zum Frieden läuteten, war die Freveltat vollbracht und der Raub in Sicherheit gebracht. Der damalige Kanzler Bülow eilte zum Kaiser, um diesem bei aufgehender Sonne den Sieg über das darbende Volk zu melden. Zum Dank erhielt er die goldene Verdienstkette um den Hals gehängt, für die Arbeiter aber war die Hungerkette bereit. (Lebhafte Zustimmung.) Die Wirkung des neuen Tarifs begann im Jahre 1906, und jetzt können wir seine Nachwirkungen erst recht verspüren.

 

Das Jahr 1909 brachte uns eine sogenannte Finanzreform. [Fußnote] Wer bei dieser Reform dachte, daß nun die Finanzen des Reichs in Ordnung gebracht, die Schulden bezahlt würden, der täuschte sich. Nichts davon geschah. Wohl aber wurden dem Volke 500 Millionen an neuen Steuern aufgeladen. Im Jahre 1873 hatte das Volk die Summe von rund 400 Millionen Mark für Zölle und indirekte Steuern aufzubringen; bis zum Jahre 1910 ist diese Summe auf jährlich 1980 Millionen gestiegen. Mit diesen rund 2 Milliarden ist die Last noch nicht erschöpft. Es kommen dazu die Summen, die Industrieritter und Agrarier noch extra in ihre Taschen schieben dadurch, daß der Preis um den Betrag der Zölle erhöht wird. Die hier in Betracht kommende Summe wird jährlich auf ebenfalls nicht weniger als 1900 Millionen berechnet. Rund 4 Milliarden sind es also, die uns Zölle und indirekte Steuern jetzt im Jahre direkt und indirekt kosten. Diese Zahl auszusprechen ist leichter, als sie sich vorzustellen. Um die Bedeutung dieser Summe klarer zu zeigen, kann auf ein vaterländisches Beispiel zurückgegriffen werden. Nach dem Kriege von 1870/71 verlangten zwei Männer in Deutschland für das unterlegene Frankreich einen billigen Frieden. Es waren die Genossen Bebel und Liebknecht, die dafür auf Festung kamen. [Fußnote] Frankreich aber wurde der ostpreußische Kürassierstiefel in den Nacken gesetzt, es mußte 4 Milliarden Mark Kriegskontribution zahlen, eben die Summe, die heute dem deutschen Volke pro Jahr direkt und indirekt aus Zöllen und Steuern abgenommen wird.

 

Wir Sozialdemokraten appellieren an die klare, ruhige Überlegung, wir sind bereit, die Steuerfragen mit Objektivität zu beleuchten. Man sagt, der Staat habe große Aufgaben zu erfüllen, die dem Volke zum Wohle gereichen, und zur Lösung dieser Aufgaben bedürfe es großer Mittel. Gewiß hat der Staat große Aufgaben zu erfüllen. Aber schon Lassalle hat sehr treffend gesagt: Der Staat braucht Mittel, aber Gerechtigkeit und Kultur verlangen, daß er diese Mittel nicht von den Ärmsten, sondern von den Reichsten nimmt. (Zustimmung.) Wir Sozialdemokraten verlangen die Abschaffung aller indirekten Steuern. Wir fordern Steuern auf Einkommen und Vermögen, die diejenigen treffen, die ihre Hände nicht durch Arbeit beschmutzen. Wir verlangen weiter eine Erbschaftssteuer. Der Arbeiter würde von ihr nicht getroffen, denn was er hinterläßt, ist sehr nahe beieinander. Diejenigen, die schon als Schwerreiche aus dem Mutterleibe kommen, die würden und sollen getroffen werden.

 

Um sich darüber klarzuwerden, wozu die ungeheuren Mittel Verwendung finden, genügt ein kurzer Blick auf die Finanzgeschichte. Der nimmersatte Militarismus ist es, der fast alles verschlingt. Um ihn großzuziehen, wird das Volk ausgepowert. Die logische Folge dieser Entwicklung sind Kriege. Im Jahre 1872 betrug die Friedenspräsenzstärke 359 000 Mann. Seither nimmt die Steigerung kein Ende. Jetzt stehen rund 700 000 Mann im Frieden unter den Waffen, wenn wir die Unteroffiziere, diese Zierde der Menschheit, zurechnen, von denen wir 82 000 Mann haben.

 

Die Behauptung, daß das Wachstum der Armee mit dem Anwachsen der Bevölkerungszahl gleichen Schritt halte, ist nicht zutreffend. Die Bevölkerung, die im Jahre 1871 41 Millionen zählte, ist jetzt auf rund 65 Millionen, also um etwas über 50 Prozent gewachsen, während in derselben Zeit das stehende Heer sich verdoppelt hat. Das Militär wächst also zweimal so schnell wie die Bevölkerung. Wenn es so weitergeht, dann kann noch der Tag kommen, von dem der Kaiser schwärmt, da jeder dritte Mann den Rock des Königs trägt. Zu befürchten ist nur, daß dann die beiden anderen weder Rock noch Hose tragen werden. (Lebhafte Zustimmung.)

 

Die Kosten für das stehende Heer betrugen im Jahre 1872 337 Millionen. Im Jahre 1910 sind sie auf 925 Millionen gewachsen. In den 40 Jahren des Friedens haben wir für unser stehendes Heer nicht weniger als 23 Milliarden ausgegeben. Da ist es kein Wunder, daß das Volk am Hungertuche nagt.

 

Zu diesen Ausgaben kommen noch diejenigen für die Marine. Sie verdienen besondere Beachtung, weil gerade sie mit dem Imperialismus und der Weltpolitik in erster Linie zusammenhängen. Im Jahre 1872 betrugen diese Ausgaben pro Jahr 30 Millionen. Bismarck, ein Reaktionär, der wenigstens einen Kopf auf den Schultern hatte, sah ein, daß ein erstklassiges Landheer und eine erstklassige Flotte die Mittel des Reiches erschöpfen müßten. Er widersetzte sich deshalb auch lange der Kolonialpolitik, bis auch er schließlich in den 80er Jahren seinen Widerstand aufgab. Mit der Thronbesteigung des jetzigen Instruments des Himmels ist ein Wendepunkt eingetreten. Es kamen die Reden vom Dreizack in unserer Faust, von unserer auf dem Wasser liegenden Zukunft usw. Die Flotte wurde vermehrt. Dabei zahlte nicht das Instrument des Himmels, sondern das Volk die Rechnung. Betrugen die Marineausgaben im Jahre 1888 noch 54 Millionen, so waren sie im Jahre 1911 auf 460 Millionen gestiegen. Die Summen, die wir bisher insgesamt für die Flotte zahlen, belaufen sich auf 5 Milliarden, so daß für Heer und Marine zusammen ein Aufwand von nicht weniger als 28 Milliarden erwuchs. Das ist eine ungeheure Summe.

 

Die Sozialdemokratie geht bei ihrer Kritik nicht nur vom Geldstandpunkt aus, sondern sie beachtet auch die ganze politische Lage. Es wird behauptet, der gegenseitige Kampf liege in der menschlichen Natur. Wer nicht rüste, laufe Gefahr, die Beute des Nachbarn zu werden. Wir sind anderer Meinung. Die Völker sollen und können ohne Unterschied der Rasse und Farbe zusammen in Frieden leben. Nur dann kann man von Kultur reden, wenn Bande der Solidarität die Völker umschlingen. Solange die Ausbeutung des Menschen durch den Menschen nicht abgeschafft ist, ist diese Solidarität nicht möglich. (Lebhafte Zustimmung.)

 

Wir Sozialdemokraten wissen sehr wohl, daß der Weltfriede eine Utopie bleibt, solange die kapitalistische Wirtschaftsordnung nicht abgeschafft ist. Jedes Volk muß imstande sein, sein eigenes Land gegen Angriffe zu verteidigen. Dazu ist aber kein so riesiger Apparat erforderlich, wie ihn unser gegenwärtiges Heerwesen darstellt, dazu genügen ein paar Wochen Militärdienst. Viele Autoritäten auf militärischem Gebiet sind mit uns der Meinung, daß die zwei- und dreijährige Militärzeit nicht notwendig ist. Dem Volke sollen die Waffen in die Hand gegeben werden, damit es selbst entscheiden kann, wenn ein Krieg notwendig ist. Erst dann kann es tatsächlich heißen: Lieb Vaterland, magst ruhig sein. (Lebhafte Zustimmung.) Das Milizsystem ist nicht bloß eine Phantasie der Sozialdemokratie. Es besteht bereits – wenn auch nicht ganz in unserem Sinne – in der Schweiz. Wessen Grenzen sind nun besser geschützt, jene der kleinen Schweizer Republik mit ihrer Miliz oder diejenigen des militaristischen Deutschlands? Wenn es den herrschenden Klassen ehrlich darum zu tun wäre, nur unser Land zu verteidigen, dann brauchten wir nicht das heutige stehende Heer und die lange Dienstzeit mit ihren Soldatenmißhandlungen. Aber der Gedanke, dem arbeitenden deutschen Volk das Gewehr in die Hand zu liefern, das ist der grausigste Gedanke, den sich die Herrschenden denken können! Die Flinten könnten ja dort losgehen, wo man es nicht wünscht. In dem »gemütlichen« Wien hat es sich dieser Tage wieder gezeigt, wozu das Militär da ist: um gegen das eigene Volk vorgeschickt zu werden. Auch bei den preußischen Wahlrechtsdemonstrationen war Militär in Bereitschaft, um die Polizei zu unterstützen.

 

Jetzt haben wir den ersten Krieg aus rein imperialistischen Interessen bekommen. In der Türkei und in Italien gibt es große arbeitende Massen, die von einer Handvoll Kapitalisten ausgebeutet werden. Diese Massen haben kein Interesse an diesem Krieg. Der Generalstreik in Italien war ein Protest gegen den Krieg. [Fußnote] Der jetzige Krieg ist nur der Anfang von weiteren, die einen Weltkrieg heraufbeschwören müssen. Die Balkanländer Griechenland, Bulgarien, Serbien, Rumänien werden ebenfalls diesen Krieg benutzen wollen, um auf ihre Rechnung zu kommen.

 

Was haben wir in Deutschland in den letzten Wochen erlebt, wo es um ein Haar mit Frankreich zum Krieg gekommen wäre wegen Marokko, also um ein Land, dessen Bewohner uns nichts getan haben. Im Interesse einiger Kapitalisten wurde diese Kriegsgefahr heraufbeschworen. Und jetzt ist alles wieder friedlich gesinnt. Was bedeutet dieser Ausgang? Es handelt sich um einen Länderschacher, den Kiderlen-Wächter und Cambon hinter verschlossenen Türen abmachen. Das Ende dieses Hokuspokus wird die Auslieferung Marokkos an Frankreich sein, Deutschland wird ein Stück Land am Kongo erhalten. Jeder neue Kolonialraub bedeutet aber eine neue Militärvorlage. Wir haben allen Grund, den Marokkokonflikt als einen Ausfluß des Imperialismus anzusehen, genau wie den Krieg in Tripolis. Es sei hier an die schönen Worte August Bebels in Jena erinnert. Erstens: Die Frage der Rüstungen wird uns von nun an nicht mehr entzweien. Es dürfte keinen Optimisten mehr unter uns geben, der glaubt, daß die Staaten anfangen abzurüsten. Zweitens: Die Teuerung in den meisten Ländern ist keine vorübergehende Erscheinung, sie wird zur ständigen Einrichtung werden. – Die Entwicklung der kapitalistischen Staaten kann krasser nicht gedacht werden: Hunger und Kriegsfeuer in Permanenz.

 

Daneben geht die demokratische Entwicklung zurück, ein immer größerer Verfall des Parlamentarismus ist die weitere Folge. Die Vorstöße des deutschen Imperialismus fallen in die Ferienzeit des Reichstags; beim Beginn des Chinafeldzugs, bei den Algecirasverhandlungen und beim »Panthersprung« nach Agadir war der Reichstag vertagt; es fiel der Regierung gar nicht ein, vor diesen Aktionen das Parlament zu befragen. Im Zusammenhang damit steht die Stärkung des persönlichen Regiments. Es gibt zur Zeit freilich auch »patriotische« Kreise, die mit dem Instrument des Himmels nicht zufrieden sind. So hat z. B. die freikonservative »Post« den Kaiser einen poltron valeureux, auf deutsch: tapferen Hasenfuß, genannt. Wilhelm II. ist aber alles eher als ein Friedensfaktor.

 

Das Anwachsen des Imperialismus läßt keine Milderung der Klassengegensätze erhoffen. Das bedingt, daß auch unsere Kampftaktik eine entsprechende Verschiebung und eine nachhaltigere Wirkung erfahren muß. Wir sind die einzige Klasse, die ernsthaft für den Frieden kämpft. Wir hätten von einem Kriege als politische Partei am wenigsten zu befürchten. Er würde nur zeigen, daß die heutige kapitalistische Wirtschaftsordnung so nicht weitergetrieben werden kann. Wenn wir trotzdem für den Frieden kämpfen, kämpfen wir damit gegen die kapitalistische Klasse und für das soziale Endziel.

Es kommt ja bald die Zeit, wo das deutsche Volk seiner Meinung Ausdruck geben kann: die Reichstagswahlen. Wir lassen uns durch die Parole »Gegen den Schwarz-Blauen Block!« von der bürgerlichen Linken nicht aufs Eis locken. Die Wahlen müssen sich zu einer Generalschlacht gestalten zwischen dem revolutionären Sozialismus und dem reaktionären Kapitalismus, mag dieser stehen, wo er will. (Zustimmung.) Das Wort Lassalles von der einen reaktionären Masse hat seine Geltung nicht verloren. Es wird eine Wahlschlacht sein wie noch nie. Es gilt die Rechnung zu präsentieren für Marokko, für die Finanzreform, für den Umfall des Liberalismus gegenüber den reaktionären Mächten. Mit dem Blick auf das sozialistische Endziel muß der Kampf geführt werden. Nicht nur um Mandate – die uns natürlich lieb sind – ziehen wir ins Feld, die Hauptsache sind uns die Stimmen; und zwar auf die Gesinnung der Wähler in erster Linie legen wir Wert; keine Mitläufer, sondern bewußte Klassenkämpfer müssen es sein, die uns auch in schweren Zeiten treu bleiben. (Zustimmung.) Wir gehen schweren Zeiten entgegen, darüber dürfen wir uns nicht täuschen. Aber wir fürchten uns nicht. Mit zielklarem Programm stehen wir bereit. Angesichts der heutigen Situation, die auf der einen Seite eine geringe Schicht von Ausbeutern, auf der anderen die große Masse des ausgebeuteten und darbenden Volkes zeigt, schließe ich mit den Worten Bebels auf dem Dresdner Parteitag: Ich bin und bleibe ein Todfeind der bürgerlichen Gesellschaft! (Stürmischer, lang anhaltender Beifall.)

 

SOURCE  :  Reden, Verlag Philipp Reclam jun. Leipzig - 1976

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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 21:09
Actualité de Rosa Luxemburg - Agone n° 59

LIBRAIRIE LE POINT DU JOUR 
58, rue Gay-Lussac - 75005 PARIS 

Vient de paraître :

OLIVERA Philippe, SEVAULT Éric (dir.), "Révolution et démocratie : actualité de Rosa Luxemburg", Agone, n° 59, 2016, 225 p. 20 euro  ISBN 9782748902297

 

Présentation :

 

« Parce qu’elle s’est toujours située du point de vue de la révolution sans jamais cesser d’insister sur la nécessaire créativité des masses – la révolution prolétarienne représentant pour elle l’accomplissement d’une démocratie sans limites -, Rosa Luxemburg permet de penser en quoi révolution et démocratie vont de pair. Avant de mourir assassinée, au début de l’année 1919, dans l’écrasement du soulèvement initié par le groupe Spartakus à Berlin, elle avait ouvert une réflexion critique sur les orientations de la révolution bolchévique, sans pour autant s’aligner sur les positions des sociaux-démocrates, dont le rejet d’octobre 1917 s’inscrivait dans le droit fil de leur acceptation chauvine de la guerre mondiale en 1914 et de leur trahison de la révolution de novembre 1918. »

 

Ce numéro de la revue Agone s’inscrit dans la continuité du travail entrepris par les éditions Agone et le collectif Smolny pour la publication des œuvres complètes de Rosa Luxemburg, dont quatre volumes sont déjà parus. Il reprend la plupart des interventions de la conférence organisée à Paris en octobre 2013 par la Société internationale Rosa Luxemburg.

 

Sommaire :

 

Rosa Luxemburg et la démocratie socialiste : un jalon essentiel dans l'histoire de la pensée marxiste, Alexeï Gusev
La spontanéité créative des masses selon RL, Ottokar Luban
"Le coup de marteau de la révolution" : la critique de la démocratie bourgeoise chez RL, Michael Löwy.
La démocratie révolutionnaire chez RL à la lumière de sa correspondance, Sobhanlal Datta Gupta
Les libertés contre les droits : nation et démocratie chez RL, Claudie Weil 
Rosa et la République, Ben Lewis
Du contenu de la démocratie socialiste, David Muhlmann
Une démocratie par l'expérience révolutionnaire : Lukacs lecteur de RL, Isabel Loureiro
RL et la « liberté de ceux qui pensent autrement » : le groupe Neuer Weg et l'édition de La révolution russe à Paris en 1939, Jörg Wollenberg
Sur les traces de RL, pour une démocratie par le bas, Frigga Haug
La leçon des choses : 
« L’esprit de l’époque naturaliste », Alfred Döblin
Histoire radicale :
Rail : la grève de 1910 dans La Vie ouvrière

http://tendanceclaire.org/breve.php?id=20600

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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 09:59

Rosa Luxemburg raisonne et combat sur ces bases du marxisme originel: dans la compréhension de la colonisation elle ne franchit guère non plus ces limites que l'économisme de la social-démocratie allemande a encore durcies. Mais sa prise en compte de l'impérialisme d'une part et son intrépidité révolutionnaire face au révisionnisme, puis à la droite et au centre même de la social-démocratie, face à Kautsky en le disant ou sans le dire, face à la trahison dans la guerre, la conduisent d'abord à radicaliser la dénonciation de la colonisation, puis à fondre l'opposition à la colonisation tant dans les métropoles que celle des colonisés eux-mêmes, dans la lutte mondiale du prolétariat. Son originalité se situe donc dans cette conjonction. Elle est politique et non point spécifiquement économique comme on le croit au vu de l'argumentation de L'Accumulation du Capital. Elle relève d'une stratégie anti-impérialiste. Elle n'est même que la nouvelle formulation de la lutte de classes, pour elle la seule ligne révolutionnaire, en réponse à l'impérialisme.

Extrait de Rosa Luxemburg et la colonisation, article de René Gallissot paru dans l'Homme et la société en 1974. Lire l'article complet sur ce blog : http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2016/09/rosa-luxemburg-et-l-algerie-l-un-des-articles-majeurs-sur-ce-theme-rosa-luxemburg-et-la-colonisation-de-r-gallissot.html

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26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 17:59

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Ce texte de Jean Chesneaux de 1967 est significatif. Il porte déjà en prémisses sa pensée propre, ce qui sera son inscription dans 68 et après-68,et donc ce pourquoi Rosa Luxemburg a pu s'inscrire dans la pensée de ce temps. Mais en même temps il reste aussi très informatif sur le spartakisme et un hommage rendu au travail de Gilbert Badia.

 


 

 

Couverture

 

 

C'est une histoire du spartakisme qu'a choisi de nous donner Gilbert Badia. Ou plutôt - le sous-titre de l'ouvrage lui correspond mieux que le titre - une histoire de la gauche social-démocrate allemande à partir de la déclaration de guerre d'août 1914 et du vote unanime des crédits de guerre par le groupe social-démocrate au Reichstag. Le spartakisme proprement dit n'apparaît qu'au terme d'une longue évolution qui conduit Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Franz Mehring, Clara Zetkin et leurs amis, du désaveu des positions social-chauvines majoritaires dans le S.P.D. à la semaine sanglante de janvier 1919. Le  spartakisme comme "moment" historique, dans le contexte de la crise générale de l'Allemagne impériale en 1918-1919, est peut-être un peu sacrifié, au spartakisme en tant qu'épisode de la social démocratie allemande, sinon même de l'appareil du parti social-démocrate. Il faut attendre la quatrième partie du volume ("esprit d'analyse") pour pouvoir saisir de façon brillante et pénétrante - les lignes de force du spartakisme.

 

Mais ce choix délibéré de l'auteur une fois accepté, l'ouvrage est neuf et fondamental. Badia retrace d'abord la "préhistoire" du spartakisme (première partie, "L'extrême-gauche se regroupe et tente de s'organiser") qui va jusqu'à la fin de 1915. Liebknecht, qui avait voté les crédits militaires avec les autres députés socialistes le 4 août ne tarde pas à regretter ce geste; le 2 décembre 1914, il votera contre, seul avec son ami Rühle, et déchaîne contre sa personne une campagne chauvine d'une violence inouïe. Autour de lui et de Rosa, l'opposition de gauche se regroupe, et publie en 1915 une revue qui n'a qu'un numéro Die Internationale. L'internationalisme, qui sera un des principes essentiels du Spartakusbund, est en effet déjà l'inspirateur de ce petit groupe; ils s'efforcent en particulier, pour pallier leur isolement dans le S.P.D., de s'adresser directement à la presse social-démocrate en Scandinavie ou en Suisse et de forcer le barrage du silence. Pourtant, et en cela également leur attitude dessine déjà le futur profil du spartakisme, ces oppositionnels allemands se méfient des négociations et des initiatives au sommet. Ils sont hostiles en 1915, aux célèbres conférences de Kienthal et de Zimmerwald, dont on sait l'importance qu'y attachait Lénine. Pour eux, c'est de la base, des masses elles-mêmes, que doit partir la reconstruction d'un mouvement socialiste international authentique, et non d'une conférence de militants et de personnalités.

 

Le spartakisme proprement dit prend figure, de janvier 1916 (date de la publication de la première "lettre politique" que le groupe signa du pseudonyme collectif Spartakus), à la conférence spartakiste du 7 octobre 1918. Ces "premières actions de Spartakus", auxquelles est consacrée la seconde partie du livre sont étroitement liées aux progrès du mouvement de masse contre la guerre en 1916 et 1917, à travers toute l'Allemagne. Les grèves d'avril en 1917, la révolte de la flotte en août 1917, préludent au puissant mouvement de grèves de janvier 1918 (400 000 grévistes à Berlin le lundi 28 janvier). Le cri que pousse Liebknecht "à bas la guerre", devant des milliers d'ouvriers qui manifestent à Berlin le 1er mai 1916, retentit à travers tout le Reich; Liebknecht est poursuivi et emprisonné, mais son nom et sa figure symbolisent la lassitude croissante, aux tranchées comme à l'arrière. Les indices de son immense popularité sont indiscutables, note Badia.


Mais le paradoxe - paradoxe sur lequel nous allons revenir - est que le spartakisme, qui se développe au rythme même du mouvement de masse, reste en même temps un mouvement d'appareil, une "fraction" au sens technique du terme. Liebknecht, Rosa, Mehring et leurs amis sont de vieux routiers de la social-démocratie, des cadres chevronnés pour qui les rapports avec la "vieille maison" continuent à être essentiels. Une bonne partie de leur activité est absorbée par leur propagande et leur polémique en direction des majoritaires. En direction aussi des "indépendants", courant socialiste centriste qui s'est différencié progressivement pendant la guerre, pour aboutir à une scission en avril 1916. Ce parti social-démocrate indépendant est dirigé par des modérés (Haase, Ledebour, Kautsky), mais il refuse la position chauvine des majoritaires. Après de longues discussions, les spartakistes décident d'y adhérer, pour influencer son aile gauche. Ils ne constituent donc qu'un courant politique, et non une force organisée au sens léniniste du terme, quand éclate la révolution allemande de novembre 1918.

 

De la chute de la monarchie Hohenzollern à l'assassinat de Liebknecht et de Rosa Luxemburg, l'histoire s'accélère brusquement. En moins de trois mois, les spartakistes jouent et  perdent; ils n'arrivent pas à prendre la direction de la révolution allemande. Les cinq chapitres de la troisième partie ne sont pas de trop, pour nous aider à suivre le fil compliqué de cette période tumultueuse. Les spartakistes tiennent non seulement à Berlin mais à Brunswick, à Stuttgart et en d'autres centres provinciaux, un rôle actif dans la révolution républicaine de novembre. Mais ils se heurtent aux socialistes majoritaires, mieux implantés, plus expérimentés, et qui se sont secrètement mis d'accord avec la bourgeoisie et l'état-major. Les indépendants ne sont ni assez nombreux, ni assez résolus, ni assez unis pour constituer une "troisième force" donnant à l'extrême-gauche une certaine liberté de manœuvre. Très tardivement, en décembre, les spartakistes forment le Parti communiste allemand, en s'unissant avec d'autres petits groupes d'extrême-gauche. Mais leurs jours sont comptés, et ils sont écrasés à l'issue de la semaine sanglante (6 - 12 janvier), malgré l'ampleur initiale des mouvements de masse qui ouvrent celle-ci (un million de manifestants à Berlin le 5 janvier 1919, pour protester contre l'éviction d'un préfet de police favorable à 'extrême-gauche).


Une fois retracées ces étapes du mouvement spartakistes, G. Badia essaye d'apprécier la force réelle du mouvement (dont le rayonnement est bien supérieur à l'organisation) et d'analyser l'origine sociale de ses militants. Malgré la rareté des documents concrets, il semble qu'il ait eu de solides racines dans la classe ouvrière, et non seulement chez les intellectuels comme on le prétend souvent (même si presque tous ses dirigeants se recrutaient parmi ces derniers). Particulièrement suggestif est le chapitre XX (caractères essentiels du spartakisme): l'hostilité à la guerre, l'internationalisme, la confiance dans la capacité politique des masses, par-delà la médiation des appareils politiques, le sens de l'action, la foi dans la capacité de la révolution à se développer par elle-même, selon sa "loi d'airain", dit Rosa Luxemburg, tout cela donne au mouvement un profil original, aussi différent de la vieille social-démocratie que du bolchévisme.

 

La conclusion à laquelle conduit le livre de Badia (encore que l'auteur ne la développe pas systématiquement) c'est que les spartakistes n'ont pas pu résoudre leur contradiction essentielle - qui est peut-être la contradiction essentielle de tout mouvement révolutionnaire. A savoir la contradiction entre le mouvement de masse et l'appareil politique. Ils étaient profondément pénétrés de la foi dans la capacité révolutionnaire des masses. "Toute véritable grande lutte de classe doit reposer sur l'appui et la collaboration des masses les plus étendues ... l'estimation exagérée ou fausse du rôle de l'organisation dans la lutte de classe du prolétariat se complète d'ordinaire par la sous-estimation de la prolétarienne inorganisée et sa maturité politique". Dans cette citation de Rosa Luxemburg, et dans maints textes analogues qui exaltent les masses et dénoncent les appareils sclérosés, il y a comme une préfiguration des idées castristes, voire de certaines dénonciations kroutchéviennes de la malfaisance des appareils, du "bombardement des états-majors" dans le cadre de la révolution culturelle chinoise ... Mais les spartakistes sont en même temps, on l'a déjà noté, des hommes d'appareil. Ce sont des "oppositionnels" nourris dans le sérail social-démocrate. Leur objectif, très longtemps, est davantage de reconquérir la vieille maison, que de former une organisation nouvelle (elle ne naîtra formellement qu'en décembre 1918 avec le Parti communiste allemand), et surtout de concevoir et d'élaborer et d'élaborer des formes nouvelles de rapports entre les masses et l'avant-garde organisée.  Il est significatif que l'équipe dirigeante du spartakisme, même à l'époque où le mouvement est en pleine force, en plein élan, soit en décembre 1918, ne comprenne que des hommes du vieux noyau oppositionnel social-démocrate, et pas un seul sorti du mouvement de masse qui s'est développé pendant la guerre. Il est significatif (c'est Badia qui attire notre attention sur ce point) que les comités de marins insurgés, dans l'été 1917, quand ils cherchent des appuis politiques, vont trouver les socialistes majoritaires et non les spartakistes : indicatif du relatif isolement de ceux-ci. Encore au début de la semaine sanglante, les chefs spartakistes pensent en termes de politique "classique" : ils songent à la "formation d'un gouvernement Liebknecht-Ledebour" (un des chefs des indépendants) pour remplacer le gouvernement des socialistes majoritaires Ebert-Scheidemann. Les spartakistes, nés de l'opposition au vieil appareil politique et nourris de leur foi (un peu idéalisée sans doute) dans les masses, n'ont pas réussi à dépouiller vraiment le vieil homme, à créer de nouvelles structures politiques, à se fondre vraiment dans le mouvement des masses pour en faire naître une force politique vraiment neuve, malgré les circonstances exceptionnellement favorables qu'offrait la débâcle allemand de 1918.

 

Les virtualités de l'Allemagne révolutionnaire de 1918 étaient pourtant considérables. Elles offraient une richesse, une diversité, une vitalité dont le livre de Badia ne donne qu'une idée incomplète - c'est la conséquence logique du fait qu'il a construit tout son livre autour de la seule gauche social-démocrate et du seul groupe fondateur spartakisme. Mais, en 1917 - 1918, il existait en Allemagne bien d'autres groupes nés eux aussi du refus de la guerre et du dégoût de la vieille social-démocratie. Telles les "gauches de Brême", mouvement régional qui refusent, contrairement aux spartakistes d'adhérer au parti socialiste centriste quand il fait sécession, et qui se proclamera communiste avant les spartakistes eux-mêmes. Tel le mouvement bavarois, qui a le pouvoir à Munich avec Kurt Eisner jusqu'à l'assassinat de celui-ci. Telle l'organisation berlinoise des "Délégués révolutionnaires", dont les rapports avec les spartakistes sont décisifs pour l'issue de la lutte dans la capitale. Telle l'intelligentsia gauchiste et anarchisante, qui n'est évoquée qu'une fois, à travers un poème du jeune Brecht (l'éminent traducteur de ce dernier ne pouvait quand même pas passer son nom sous silence), et qui aurait elle aussi mérité qu'on la définisse moins sommairement. Brecht en 1918 n'était pas un isolé. Des dizaines de jeunes intellectuels étaient comme lui en état de dissidence idéologique et morale à l'égard de tout l'ordre établi, qui semblait sur le point de s'effondrer sous leurs yeux avec la monarchie wilhelmienne.

 

L'attention, soit dit par parenthèse, est aujourd'hui ramenée sur cette dissidence intellectuelle, sur ce refus global des valeurs reçues, à travers le cas de Traven, le mystérieux romancier auquel Remparts, la revue américaine de gauche, a consacré une longue étude en septembre 1967. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si une revue comme Remparts s'intéresse à Traven et à l'insoumission idéologique des jeunes allemands de 1918, alors qu'un mouvement de même nature se développe aujourd'hui aux Etats-Unis dans le sillage d'une autre guerre sans cause et sans avenir, la guerre du Viêtnam. Traven publiait à Munich en 1917 - 1918 un petit périodique, Der Ziegelbrenner (Le brûleur de briques), de tendance pacifiste et antinationalistes. Il participe avec Eisner et Landauer à l'éphémère révolution anarcho-syndicaliste des Soviets bavarois, au début de 1919. Il se réfugia ensuite au Mexique pour poursuivre une carrière purement littéraire.


Les Gauches de Brême, les Soviets bavarois, les Délégués révolutionnaires berlinois, l'intelligentsia gauchisante à la Traven et à la Brecht, cette liste pourrait certainement être allongée par un spécialiste. Mais ces exemples qu'on rencontre au détour des paragraphes du livre de Badia, suffisent déjà à montrer quelle était la vivante disponibilité, la vivante diversité des forces révolutionnaires dans l'Allemagne de 1918. Le problème révolutionnaire fondamental de cette époque n'était-il pas l'unité de toutes ces forces vigoureuses et fraîches, mais disparates? N'est-ce pas un des aspects de l'échec des spartakistes cette incapacité où ils furent d'unir tous ces mouvements nés de la crise allemande?

 

Situer le spartakisme dans la diversité de l'extrême-gauche allemande en 1918 eût été d'autant plus instructif, que la diversité régionale, le "polycentralisme", est un des traits caractéristiques de la scène politique allemande en 1918. Ce polycentrisme n'est pas chose nouvelle outre-Rhin. Sans remonter au traité de Westphalie, l'histoire de l'Allemagne au XIXème siècle est riche en situations où la vie politique se développe à partir de plusieurs centres géographiques, où chaque région, parfois chaque ville, évolue à un rythme différent et présente un profil différnt des forces politico-sociales. La révolution de 1848 en Allemagne, présentait au plus haut point ce caractère polycentrique, par contraste par exemple avec le caractère relativement unitaire de révolution de 1848 en France. Il en est de même en 1918. Brême ou la Bavière ne sont pas Berlin, et évoluent selon leur dynamique propre. A l'intérieur même du mouvement spartakiste, les différences régionales sont grandes. Les spartakistes de Francfort ou de Dresde, note Badia, avaient refusé d'entrer dans le parti socialiste centriste selon les directives du noyau central (Liebknecht, Rosa Luxemburg, etc.). Remarque qui conduit à l'idée qu'au polycentrisme né de la réalité objective allemande s'ajoutent les conceptions mêmes des spartakistes, hostiles à toute centralisation, à tout appareil autoritaire.

 

Un chapitre sur la variété des situations régionales au cours de la révolution de 1918 aurait permis au lecteur de mieux se représenter et la force des spartakistes par rapport aux autres courants d'extrême-gauche, à travers tout le pays, et la force en valeur absolue de l'extrême-gauche, par rapport aux socialistes majoritaires et aux partis bourgeois. Il aurait aussi permis d'aborder de front l'importante question: jusqu'à quel point les spartakistes représentaient-ils un courant "national" (c'est-à-dire comptant au niveau de l'Allemagne entière), dans quelle mesure au contraire n'étaient-ils pas au fond, au moins en ce qui concerne leur implantation de base et leur "prise" sur la réalité politique, qu'un mouvement local berlinois?


Un mot enfin du moment spartakiste en son double sens de point dans le temps et de force politique née de ce contexte. Cette notion n'est peut-être pas tout à fait utilisée à sa mesure. On pense aux pages d'Althusser, dans "Contradiction et surdétermination", sur le moment bolchevique d'octobre 1917. L'offensive bolchévique était comme "surdéterminée" par la totalité des facteurs qui définissaient la situation de l'empire tsariste à l'automne 1917. La  contradiction "abstraite" entre capitalisme et socialisme n'a pu être résolue alors au profit du second terme, à travers une révolution victorieuse, que parce que cette contradiction était nourrie, surdéterminée par tout son contenu original, historique. La révolution russe, a montré Althusser, n'est pas une exception mais la mise en jeu des conditions, permettant - permettant seules - à une contradiction générale de devenir opératoire. Qu'en est-il de l'Allemagne de 1918? La question est d'autant plus importante que, on le sait, les chefs de la révolution russe regardaient semaine par semaine, presque heure par heure, du côté de Berlin. Ils vivaient dans l'attente désespérée d'une victoire révolutionnaire allemande, sans laquelle ils avaient le pressentiment que la révolution russe resterait précaire, exposée à toutes les déviations, condamnée à se développer dans des conditions trop particulières.

 

A la page 307, mais en quelques lignes, d'ailleurs excellentes, Badia nous rappelle que l'Allemagne craque de toute part. Les anciennes structures sont ébranlées. La vie économique est perturbée. La misère est grande. Avec ou sans spartakisme, il est fatal dès lors qu'ici ou là des explosions aient lieu, impulsions désordonnées, expression de la colère d'un groupe de manifestants. On eût aimé pouvoir disposer d'un tableau même très succinct, mais systématique, de la crise allemande à la fin de l'année 1918. Car seule cette crise explique ce que Badia appelle la "radicalisation" du mouvement populaire en Allemagne à l'automne 1918, c'est-à-dire le fait qu'en octobre, novembre, décembre 1918, la situation révolutionnaire mûrit rapidement en Allemagne, et élargit brusquement, trop brusquement peut-être, la zone d'influence des spartakistes. La qualité de la stratégie des révolutionnaires, la valeur de leur organisation, l'état de leurs liens avec les masses, tout cela est certes fondamental, pour assurer le succès d'une révolution. Mais le degré de désorganisation du camp adverse compte au moins autant: la décomposition du régime de Nicolas II, de Tchiang Kai-Chek, de Batista, a été un facteur décisif de succès en 1917, 1949, 1958. On aurait aimé savoir où en étaient les choses du côté de "l'ordre" allemand, à l'automne 1918.

 

L'ouvrage de Gilbert Badia nous laisse quelquefois sur notre faim. Cependant, c'est une étude richement documentée, vigoureuse, où le récit est mené sans lasser une minute l'attention. Elle est complétée par de très utiles appendices: bibliographie, chronologie, textes choisis, notes biographiques, et l'indispensable index dont tant d'éditeurs français croient bon aujourd'hui de se dispenser. Elle est surtout marquée par une qualité majeure: son aptitude à concilier le respect de l'objectivité et la sympathie humaine. Badia ne cherche pas à idéaliser les spartakistes; il sait critiquer la naïveté de certains historiens d'Allemagne de l'Est. Mais il se refuse tout autant à accepter les critiques de l'historiographie ouest-allemande à leur égard (sa controverse avec Kolb est un modèle de précision et de vigueur, en négligeant l'invective et le slogan). Il sait que les spartakistes combattaient pour l'avenir de leur pays et il sait faire partager cette sympathie à son lecteur.

 

Jean CHESNEAUX

 

 


Gilbert Badia, Le spartakisme : les dernières années de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht : 1914-1919, Paris, l'Arche, 1967 

 

Jean Chesneaux   lienL Homme et la société  lien   Année   1967   lienVolume   5   lienNuméro   5   lienpp. 210-213.

 

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/homso_0018-4306_1967_num_5_1_3091


S'informer sur Jean Chesneaux

 

 

 



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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 22:28

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Beaucoup d’idées fausses traînent sur les attitudes des partis révolutionnaires par rapport aux soviets russes de 1905.Les uns croient que Lénine défendait déjà sa conception de 1917, celle de soviets organes du futur pouvoir prolétarien.


Les autres que Rosa Luxemburg avait défendu le « conseillisme ». Je conseille à ce propos de rechercher le mot même de « soviet » dans l’ouvrage de Rosa sur la révolution de 1905 : « Grève de masse, partis et syndicats ». Il n’y est question qu’une fois du Conseil des députés ouvriers de Petrograd et jamais question de pouvoir aux conseils ouvriers ni de direction des luttes révolutionnaires par des conseils de travailleurs. Jamais Rosa Luxemburg n’y discute des rôles respectifs du parti et des conseils... Elle voit dans les grands événements révolutionnaires, d’une part le rôle du parti et d’autre part celui ... des syndicats ...

 

A lire sur

http://www.matierevolution.fr/spip.php?article3100

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24 avril 2014 4 24 /04 /avril /2014 19:35

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L’étincelle s’allume dans l’action. La philosophie de la praxis dans la pensée de Rosa Luxemburg


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11 novembre 2012 par Michael Löwy Laisser un commentaire

 

A lire sur:http://www.lcr-lagauche.org/letincelle-sallume-dans-laction-la-philosophie-de-la-praxis-dans-la-pensee-de-rosa-luxemburg/

 

Nous profitons de la publication, par les éditions Agone, du deuxième tome des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg, pour mettre à la disposition de tou-te-s ce texte de Michael Löwy sur la pensée de Rosa Luxemburg, texte paru dans le numéro 8 de la revue Contretemps, qui contient d’ailleurs un dossier sur la révolutionnaire.


Dans sa présentation des Thèses sur Feuerbach (1845) de Marx, qu’il a publiés, à titre posthume, en 1888, Engels les qualifiait de « premier document dans lequel se trouve déposé le germe génial d’une nouvelle conception du monde ». En effet, dans ce petit texte Marx dépasse dialectiquement – la célèbre Aufhebung : négation/conservation/élévation – le matérialisme et l’idéalisme antérieurs, et formule une nouvelle théorie, qu’on pourrait désigner comme philosophie de la praxis.

Tandis que les matérialistes français du 18ème siècle insistaient sur la nécessité de changer les circonstances matérielles pour que les êtres humains se transforment, les idéalistes allemands assuraient que, grâce à la formation d’une nouvelle conscience chez les individus, la société serait changée. Contre ces deux perceptions unilatérales, qui conduisaient à une impasse – et à la recherche d’un « Grand Educateur » ou Sauveur Suprême – Marx affirme dans la Thèse III :

« La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ou auto-changement  ne peut être considérée et comprise rationnellement qu’en tant que pratique  (Praxis) révolutionnaire »1. 

En d’autres termes : dans la pratique révolutionnaire, dans l’action collective émancipatrice, le sujet historique – les classes opprimées –  transforme en même temps les circonstances matérielles et sa propre conscience. Marx revient à cette problématique dans L’Idéologie Allemande (1846), en écrivant ceci :

« Cette révolution n’est donc pas seulement rendue nécessaire parce qu’elle est le seul moyen de renverser la classe dominante, elle l’est également parce que seule une révolution permettra à la classe qui renverse l’autre de balayer toute la pourriture du vieux système qui lui colle après et de devenir apte à fonder la société sur des bases nouvelles »2. 

Cela veut dire que l’auto-émancipation révolutionnaire c’est la seule forme possible de libération : c’est seulement par leur propre praxis, par leur expérience dans l’action, que les classes opprimées peuvent changer leur conscience, en même temps qu’elles subvertissent le pouvoir du capital. Il est vrai que dans des textes postérieurs – par exemple,  la célèbre Préface de 1857 à la Critique de l’Economie Politique – nous trouvons une version beaucoup plus déterministe, qui considère la révolution comme le résultat inévitable de la contradiction entre forces et rapports de production ; cependant, comme l’attestent ses principaux écrits politiques, le principe de l’auto-émancipation des travailleurs continue à inspirer sa pensée et son action.

C’est Antonio Gramsci, dans ses Cahiers de Prison des années 1930, qui va utiliser, pour la première fois, l’expression « philosophie de la praxis » pour se référer au marxisme. Certains prétendent qu’il s’agissait simplement d’une ruse pour tromper ses geôliers fascistes,  qui pouvaient se méfier de toute référence à Marx ; mais cela n’explique pas pourquoi Gramsci a choisi cette formule, et pas une autre, comme « dialectique rationnelle » ou « la philosophie critique ».  En réalité, avec cette expression il définit, de façon précise et cohérente, ce qui distingue le marxisme comme vision du monde spécifique, et se dissocie,  de manière radicale, des lectures positivistes et évolutionnistes du matérialisme historique.

Peu de marxistes du 20ème siècle ont été plus proches de l’esprit de cette philosophie marxiste de la praxis comme Rosa Luxemburg. Certes,  elle n’écrivait pas de textes philosophiques, et n’élaborait pas des théories systématiques ; comme l’observe avec raison Isabel Loureiro, « ses idées, éparses en articles de journal, brochures, discours, lettres (…) sont beaucoup plus des réponses immédiates à la conjoncture qu’une théorique logique et internement cohérente »3. Il n’empêche : la philosophie de la praxis marxienne, qu’elle interprète de forme originale et créatrice, est le fil conducteur – au sens électrique du mot – de son œuvre et de son action comme révolutionnaire. Mais sa pensée est loin d’être statique : c’est une réflexion en mouvement, qui s’enrichit avec l’expérience historique. Nous essayerons ici de reconstituer l’évolution de sa pensée à travers quelques exemples.

Il est vrai que ses écrits sont traversés par une tension entre le déterminisme historique – l’inévitabilité de l’écroulement du capitalisme – et le volontarisme de l’action émancipatrice. Cela s’applique en particulier à ses premiers travaux (avant 1914). Réforme ou Révolution(1899), le livre grâce auquel elle est devenue connue dans le mouvement ouvrier allemand et international, est un exemple évident de cette ambivalence. Contre Bernstein, elle proclame que l’évolution du capitalisme conduit nécessairement vers l’écroulement (Zusammenbruch) du système, et que cet effondrement est la voie historique qui conduit à la réalisation du socialisme. Il s’agit, en dernière analyse, d’une variante socialiste de l’idéologie du progrès inévitable qui a dominé la pensée occidentale depuis la Philosophie des Lumières.  Ce qui sauve son argument d’un économisme fataliste c’est la pédagogie révolutionnaire de l’action : « ce n’est qu’au cours de longues luttes opiniâtres, que le prolétariat acquerra le degré de maturité politique lui permettant d’obtenir la victoire définitive de la révolution »4.

Cette conception dialectique de l’éducation par la lutte est aussi un des principaux axes de sa polémique avec Lénine  en 1904 : « ce n’est qu’au cours de la lutte que l’armée du prolétariat se recrute et qu’elle prend conscience des buts de cette lutte. L’organisation, les progrès de la conscience (Aufklärung) et le combat ne sont pas des phases particulières, séparées dans le temps et mécaniquement, (…) mais au contraire des aspects divers d’un seul et même processus »5.

Bien entendu,  reconnaît Rosa Luxemburg, la classe peut se tromper au cours de ce combat,  mais, en dernière analyse, « les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du meilleur ‘Comité central’ ». L’auto-émancipation des opprimés implique l’auto-transformation de la classe révolutionnaire par son expérience pratique ; celle-ci, à son tour,  produit non seulement la conscience – thème classique du marxisme – mais aussi la volonté :

« Le mouvement  historique universel (Weltgeschichtlich) du prolétariat vers son émancipation intégrale est un processus dont la particularité réside en ce que,  pour la première fois depuis que  la société civilisée existe, les masses du peuple font valoir leur volonté  consciemment et à l’encontre de toutes les classes gouvernantes (…). Or, les masses ne peuvent acquérir et fortifier cette volonté que dans la lutte quotidienne avec l’ordre constitué,  c’est-à-dire dans les limites de cet ordre »6.

On pourrait comparer la vision de Lénine avec celle de Rosa Luxemburg avec l’image suivante : pour Vladimir Ilitch, rédacteur du journal Iskra, l’étincelle révolutionnaire est apportée par l’avant-garde politique organisée,  du dehors vers l’intérieur des luttes spontanées du prolétariat ; pour la révolutionnaire juive/polonaise, l’étincelle de la conscience et de la volonté révolutionnaire s’allume dans le combat,  dans l’action de masses. Il est vrai que sa conception du parti comme expression organique de la classe correspond plus à la situation en Allemagne qu’en Russie ou Pologne, où se posait déjà la question de la diversité des partis se référant au socialisme.

Les événements révolutionnaires de 1905 dans l’Empire russe tsariste vont largement confirmer Rosa Luxemburg dans sa conviction que le processus de prise de conscience des masses ouvrières résulte moins de l’activité éducatrice – Aufklärung – du parti que de l’expérience d’action directe et autonome des travailleurs :

« Le brusque soulèvement général du prolétariat en janvier, déclenché par les événements de Saint-Pétersbourg,  était, dans son action extérieure, un acte politique révolutionnaire, une déclaration de guerre à l’absolutisme. Mais cette première lutte générale et directe des classes eut un impact encore plus puissant à l’intérieur, en éveillant, pour la première fois, comme par une secousse électrique (einen elektrischen Schlag), le sentiment et la conscience de classe chez des millions et des millions d’individus (…). C’est par le prolétariat que l’absolutisme doit être renversé en Russie. Mais le prolétariat a besoin pour cela d’un haut degré d’éducation politique, de conscience de classe et d’organisation. Il ne peut apprendre tout cela dans les brochures ou dans les tracts, mais cette éducation il l’acquerra dans l’école politique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la révolution en marche »7.

Il est vrai que la formule polémique sur les « brochures et les tracts » semble sous-estimer l’importance de la théorie révolutionnaire dans le processus ; d’autre part, l’activité politique de Rosa Luxemburg, qui consistait, dans une large mesure, dans la rédaction d’articles de journaux et de brochures – sans parler de ses œuvres théoriques dans le champ de l’économie politique – démontre, sans aucun doute, la signification décisive qu’elle accordait au travail théorique et à la polémique politique dans le processus de préparation de la révolution.

Dans cette célèbre brochure de 1906 sur la grève de masses, la révolutionnaire polonaise utilise encore les arguments déterministes traditionnels : la révolution aura lieu « selon la nécessité d’une loi de la nature ». Mais sa vision concrète du processus révolutionnaire coïncide avec la théorie de la révolution de Marx, tel qu’il l’a présentée dans L’Idéologie Allemande (œuvre qu’elle ne connaissait pas, puisqu’elle ne fut publiée qu’après sa mort) : la conscience révolutionnaire ne peut se généraliser qu’au cours d’un mouvement « pratique », la transformation « massive » des opprimés ne peut se généraliser qu’au cours de la révolution elle-même. La catégorie de la praxis – qui est, pour elle comme pour Marx, l’unité dialectique entre l’objectif et le subjectif,  la médiation par laquelle la classeen soi devient pour soi – lui permet de dépasser le dilemme paralysant et métaphysique de la social-démocratie allemande, entre le moralisme abstrait de Bernstein et l’économicisme mécanique de Kautsky : tandis que, pour le premier, le changement « subjectif », moral et spirituel, des « êtres humains » est la condition de l’avènement de la justice sociale, pour le deuxième, c’est l’évolution économique objective qui conduit « fatalement » au socialisme. Cela permet de mieux comprendre pourquoi Rosa Luxemburg s’oppose non seulement aux révisionnistes néo-kantiens, mais aussi, à partir de 1905, à la stratégie d’ « attentisme » passif défendue par l’ainsi nommé « centre orthodoxe » du parti.

Cette même vision dialectique de la praxis lui permet aussi de dépasser le traditionnel dualisme incarné par le Programme d’Erfurt du SPD, entre les réformes,  ou le « programme minimum », et la révolution, ou « le but final ». Par la stratégie de grève de masses en Allemagne qu’elle propose en 1906 – contre la bureaucratie syndicale – et en 1910 – contre Karl Kautsky – Rosa Luxemburg esquisse un chemin capable de transformer les luttes économiques ou le combat pour le suffrage universel en un mouvement révolutionnaire général.

Contrairement à Lénine,  qui distingue  « la conscience trade-unioniste (syndicale) » de la « conscience social-démocrate (socialiste) », elle suggère une distinction entre la conscience théorique latente, caractéristique du mouvement ouvrier dans les périodes de domination du parlementarisme bourgeois, et la conscience pratique et active, qui surgit au cours du processus révolutionnaire, quand les masses elles-mêmes – et non seulement les députés et dirigeants du parti – apparaissent sur la scène politique ; c’est grâce à cette conscience pratique-active que les couches les moins organisées et les plus arriérées peuvent devenir, en période de lutte révolutionnaire, l’élément le plus radical. De cette prémisse découle sa critique de ceux qui fondent leur stratégie politique sur une estimation exagérée du rôle de l’organisation dans la lutte de classes – qui s’accompagne généralement d’une sous-estimation du prolétariat non-organisé – en oubliant le rôle pédagogique de la lutte révolutionnaire :

« Six mois de révolution feront davantage pour l’éducation de ces masses actuellement inorganisées que dix ans de réunions publiques et de distributions de tracts ».8.

Rosa Luxemburg était-elle donc spontanéiste ? Pas tout à fait… Dans la brochure Grève générale, parti et syndicats (1906), elle insiste, en se référant à l’Allemagne, sur le fait que le rôle de « l’avant-garde la plus éclairée » n’est pas d’attendre « avec fatalisme », que le mouvement populaire spontané « tombe du ciel ». Au contraire, la fonction de cette avant-garde c’est précisément de « devancer (vorauseilen) le cours des choses, de chercher à le précipiter ». Elle reconnait que le parti socialiste doit prendre la direction politique de la grève de masses, ce qui consiste à  « fournir au prolétariat allemand pour la période des luttes a venir, une tactique et des objectifs » ; elle va jusqu’à proclamer que l’organisation socialiste est « l’avant-garde de toute le masse des travailleurs » et que « le mouvement ouvrier tire sa force,  son unité, sa conscience politique de cette même organisation »9.

Il faut ajouter que l’organisation polonaise dirigée par Rosa Luxemburg,  le Parti Social-Démocrate du Royaume de Pologne et de Lithuanie (SDKPiL), clandestine et révolutionnaire, ressemblait beaucoup plus au parti bolchevik qu’à la social-démocratie allemande…Finalement, un aspect méconnu doit être pris en considération : il s’agit de l’attitude de Rosa Luxemburg envers l’Internationale (surtout après 1914), qu’elle concevait comme un parti mondial centralisé et discipliné. Ce n’est pas la moindre des ironies que Karl Liebknecht, dans une lettre à Rosa Luxemburg, critique sa conception de l’Internationale comme étant « trop centraliste-mécanique », avec « trop de ‘discipline’, trop peu de spontanéité », considérant les masses « trop comme instruments de l’action, non comme porteurs de la volonté ; en tant qu’instruments de l’action voulue et décidée par l’Internationale, non en tant que voulant et décidant elles-mêmes »10.

Parallèlement à ce volontarisme activiste,  l’optimisme déterministe (économique) de la théorie du  Zusammenbruch, l’écroulement du capitalisme victime de ses contradictions,  ne disparaît pas de ses écrits, au contraire : il se trouve au centre même de son grand ouvrage économique, L’Accumulation du Capital (1911). Ce n’est qu’après 1914, dans la brochure La crise de la social-démocratie, écrite en prison en 1915 – et publiée en Suisse en janvier 1916 avec le pseuydonyme « Junius » – que  cette vision traditionnelle du mouvement socialiste du début du siècle sera dépassée. Ce document,  grâce au mot d’ordre « socialisme ou barbarie » est un tournant dans l’histoire de la pensée marxiste. Curieusement, l’argument de Rosa Luxemburg commence par se référer aux « lois inaltérables de l’histoire » ; elle reconnaît que l’action du prolétariat « contribue à déterminer l’histoire », mais semble croire qu’il s’agit seulement d’accélérer ou de retarder le processus historique. Jusqu’ici, rien de nouveau !

Mais dans les lignes suivantes elle compare la victoire du prolétariat à « un bond qui fait passer l’humanité du règne animal au règne de la liberté », en ajoutant : ce saut ne sera pas possible « si, de l’ensemble des prémisses matérielles accumulées par l’évolution, ne jaillit pas l’étincelle incendiaire (zündende Funke) de la volonté consciente de la grande masse populaire ». On trouve ici la célèbre Iskra, l’ étincelle de la volonté révolutionnaire qui est capable de faire exploser la poudre sèche des conditions matérielles. Mais qu’est-ce que produit cette  zündende Funke ? C’est seulement grâce à une « longue série d’affrontements » que « le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main sa propre histoire (seine Geschichte)…»11. En d’autres termes : c’est dans l’expérience pratique que s’allume l’étincelle de la conscience révolutionnaire des opprimés et exploités.

En introduisant l’expression socialisme ou barbarie , « Junius » se réfère à l’autorité d’Engels, dans un écrit datant d’il y a « une quarantaine d’années » – sans doute une référence à  l’ Anti-Dühring (1878) :« Friedrich Engels a dit un jour : ‘La société bourgeoise est placée devant un dilemme :  ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie’ »12. En fait, ce qu’écrit Engels est bien différent :

« Les forces productives engendrées par le mode de production capitaliste moderne,  ainsi que le système de répartition des biens qu’il a créé, sont entrés en contradiction flagrante avec le mode de production lui-même, et cela à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du mode de production et répartition,  si l’on ne veut pas voir toute la société moderne périr »13.

L’argument d’Engels – essentiellement économique, et non politique, comme celui de « Junius » – est plutôt rhétorique, une sorte de démonstration par l’absurde de la nécessité du socialisme,  si l’on veut éviter le « périssement » de la société moderne – une formule vague dont on ne voit pas très bien la portée. En fait, c’est Rosa Luxemburg qui a inventé, au sens fort du mot, l’expression  « socialisme ou barbarie »,  qui aura tellement d’impact au cours du 20ème siècle. Si elle se réfère à Engels c’est peut-être pour tenter de donner plus de légitimité à une thèse assez hétérodoxe. Evidemment c’est la guerre mondiale, et l’écroulement du mouvement ouvrier international en août 1914, qui a fini par ébranler sa conviction de la victoire inévitable du socialisme.

Dans les paragraphes suivants « Junius » va développer son point de vue innovateur :

« Nous sommes placés aujourd’hui devant ce choix : ou bien triomphe de l’impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquence, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien, victoire du socialisme, c’est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l’impérialisme et contre sa méthode d’action : la guerre. C’est là un dilemme de l’histoire du monde, un ou bien – ou bien encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient »14.

On peut discuter de la signification du concept de  « barbarie » : il s’agit sans doute d’une barbarie moderne, « civilisée » – donc la comparaison avec la Rome ancienne n’est pas très pertinente – et dans ce cas l’affirmation de la brochure Junius s’est révélée prophétique : le fascisme allemand, manifestation suprême de la barbarie moderne, a pu prendre le pouvoir grâce à la défaite du socialisme. Mais le plus important dans la formule « socialisme ou barbarie » c’est le terme ou : il s’agit de la reconnaissance de que l’histoire est un processus ouvert, que l’avenir n’est pas encore décidée – par les « lois de l’histoire » ou de l’économie – mais dépend, en dernière analyse, des facteurs « subjectifs » : la conscience, la décision, la volonté, l’initiative, l’action, la praxis révolutionnaire. Il est vrai, comme le souligne Isabel Loureiro dans, son beau livre, que même dans la brochure « Junius » – ainsi que dans des textes postérieurs de Rosa Luxemburg – on trouve encore des références à l’écroulement inévitable du capitalisme, à la « dialectique de l’histoire » et à la « nécessité historique du socialisme »15. Mais en dernière analyse, la formule « socialisme ou barbarie » jette les bases d’une autre conception de la « dialectique de l’histoire », distincte du déterminisme économique et de l’idéologie illuministe du progrès inévitable.

Nous retrouvons la philosophie de la praxis au cœur de la polémique de 1918 sur la Révolution russe – un autre texte capital rédigé derrières les barreaux. La trame essentielle de ce document est bien connue : d’une part, le soutien aux bolchéviks, et à leurs dirigeants, Lénine et Trotsky, qui ont sauvé l’honneur du socialisme international, en osant la Révolution d’Octobre ; d’autre part, un ensemble de critiques dont certaines – sur la question agraire et la question nationale – sont bien discutables,  tandis que d’autres – le chapitre sur la démocratie – apparaissent comme prophétiques.  Ce qui inquiète la révolutionnaire juive/polonaise/allemande, c’est avant tout la suppression, par les bolchéviks, des libertés démocratiques – liberté de presse, d’association, de réunion – qui sont précisément la garantie de l’activité politique des masses ouvrières ; sans elles « la domination des vastes couches populaires est parfaitement impensable ». Les tâches gigantesques de la transition au socialisme « auxquelles les bolchéviks s’étaient attelés avec courage et détermination » – ne peuvent être réalisées sans que « les masses reçoivent une éducation politique très intensive et accumulent des expériences », ce qui n’est pas possible sans libertés démocratiques. La construction d’une nouvelle société est un terrain vierge qui pose « mille problèmes » imprévus ; or, «seule l’expérience permet les corrections et l’ouverture de nouvelles voies ». Le socialisme est un produit historique « issu de l’école même de l’expérience » : l’ensemble des masses populaires (Volksmassen) doit participer de cette expérience, sinon « le socialisme est décrété, octroyé par une douzaine d’intellectuels réunis autour d’un tapis vert ». Pour les inévitables erreurs du processus de transition  le seul remède est la pratique révolutionnaire elle-même : « la révolution en soi et son principe rénovateur, la vie intellectuelle, l’activité et l’autoresponsabilité (Selbstverantwortung) des masses qu’elle suscite, en un mot, la révolution sous la forme de la liberté politique la plus large est le seul soleil qui sauve et purifie »16.

Cet argument est beaucoup plus important que le débat sur l’Assemblée Constituante, sur lequel se sont concentrées les objections « léninistes » au texte de 1918. Sans libertés démocratiques, la praxis révolutionnaire des masses, l’auto-éducation populaire par l’expérience, l’auto-émancipation des opprimés, et l’exercice du pouvoir lui-même par la classe des travailleurs sont impossibles.

György Lukacs, dans son important essai « Rosa Luxemburg marxiste » (janvier 1921), montrait avec une grande acuité comment, grâce à l’unité de la théorie et de la praxis – formulée par Marx dans ses Thèses sur Feuerbach – la grande révolutionnaire  avait réussi à dépasser le dilemme de l’impuissance des mouvements sociaux-démocrates, « le dilemme du fatalisme des lois pures et de l’éthique des intentions pures ». Que signifie cette unité dialectique ?

« De même que le prolétariat comme classe ne peut conquérir et garder sa conscience de classe, s’élever au niveau de sa tâche historique – objectivement donnée – que dans le combat et l’action, de même le parti et le militant individuel ne peuvent s’approprier réellement leur théorie que s’ils sont en état de faire passer cette unité dans leur praxis »17.

Il est donc surprenant que, à peine une année plus tard, Lukacs rédige l’essai – qui va lui aussi figurer dans Histoire et Conscience de Classe (1923) – intitulé  « Commentaires critiques sur la critique de la révolution russe en Rosa Luxemburg » (janvier 1922), qui rejette en bloc l’ensemble des commentaires dissidents de la fondatrice de la Ligue Spartacus, en prétendant qu’elle  « se représente la révolution prolétarienne sous les formes structurelles des révolutions bourgeoises »18 – une accusation peu crédible, comme le démontre  Isabel Loureiro19. Comment expliquer la différence, dans le ton et dans le contenu, entre l’essai de janvier 1921 et celui de janvier 1922 ? Une rapide conversion au léninisme orthodoxe ? Peut-être, mais plus probablement la position de Lukacs par rapport aux débats au sein du communisme allemand. Paul Levi, le principal dirigeant du KPD (Parti Communiste Allemand), s’était opposé à l’ « Action de Mars 1921 », une tentative échouée de soulèvement communiste en Allemagne, soutenue avec enthousiasme par Lukacs (mais critiquée par Lénine…) ; exclu du Parti, Paul Levi décide en 1922 de publier le manuscrit de Rosa Luxemburg sur la Révolution russe, que l’auteure lui avait confié en 1918. La polémique de Lukacs avec ce document est aussi, indirectement, un règlement de comptes avec Paul Levi.

En réalité, le chapitre sur la démocratie de ce document de Luxemburg est un des textes les plus importants du marxisme, du communisme, de la théorie critique et de la pensée révolutionnaire au 20ème siècle. Il est difficile d’imaginer une refondation du socialisme au 21ème siècle qui ne prenne pas en considération les arguments développés dans ces pages fébriles.  Les représentants les plus lucides du léninisme et du trotskysme, comme Ernest Mandel ou Daniel Bensaïd, reconnaissaient que cette critique de 1918 au bolchévisme, en ce qui concerne la question des libertés démocratiques, était en dernière analyse justifiée. Bien entendu, la démocratie à laquelle se réfère Rosa Luxemburg est celle exercée par les travailleurs dans un processus révolutionnaire, et non la « démocratie de basse intensité » du parlementarisme bourgeois, dans laquelle les décisions importantes sont prises par des banquiers, entrepreneurs, militaires et technocrates, hors de tout contrôle populaire.

La zündende Funke, l’étincelle incendiaire de  Rosa Luxemburg a brillé une dernière fois en décembre 1918, lors de sa conférence au Congrès de fondation du KPD (Ligue Spartacus). Certes,  on trouve encore dans ce texte des références à la « loi du développement objectif et nécessaire de la révolution socialiste », mais il s’agit en réalité de « l’expérience amère » que doivent faire les diverses forces du mouvement ouvrier avant de trouver le chemin révolutionnaire. Les dernières paroles de cette mémorable conférence sont directement inspirées par la perspective de la praxis auto-émancipatrice des opprimés : « C’est en exerçant le pouvoir que la masse apprend à exercer le pouvoir. Il n’y a pas d’autre moyen de lui apprendre. Nous avons fort heureusement dépassé le temps où il était question d’enseigner le socialisme au prolétariat. Ce temps n’est apparemment pas encore révolu pour les marxistes de l’école Kautsky. Eduquer les masses prolétariennes, cela voulait dire : leur faire des discours, diffuser des tracts et des brochures. Non, l’école socialiste des prolétaires n’a pas besoin de tout cela. Leur éducation se fait quand ils passent à l’action (zur Tat greifen) ». Ici  Rosa Luxemburg va se référer à une célèbre formule de Goethe : « Am Anfang war die Tat ! » (Au début de tout ne se trouve pas le Verbe mais l’Action !). Dans les mots de la révolutionnaire marxiste : “Au commencement était l’Action, telle est ici notre devise ; et l’action, c’est que les conseils d’ouvriers et de soldats se sentent appelés à devenir la seule puissance publique dans le pays et apprennent à l’être »20. Quelques jours plus tard, Rosa Luxemburg sera assassinée par lesFreikorps – « corps francs » paramilitaires  – mobilisés par le gouvernement social-démocrate,  sous la houlette du Ministre Gustav Noske,  contre le soulèvement des ouvriers de Berlin.

 

Rosa Luxembureg n’était pas infaillible, elle a commis des erreurs, comme tout être humain et n’importe quel militant, et ses idées ne constituent pas un système théorique fermé, une doctrine dogmatique qui pourrait être appliquée à tout lieu et à toute époque. Mais sans doute sa pensée est une boîte à outils précieuse pour tenter de démonter la machine capitaliste et pour réfléchir à des alternatives radicales. Ce n’est pas un hasard si elle est devenue, au cours des dernières années, une des références les plus importantes dans le débat, notamment en Amérique Latine, sur un socialisme du 21éme siècle, capable de dépasser les impasses des expériences se réclamant du socialisme dans le siècle dernier – aussi bien  la social-démocratie que le stalinisme. Sa conception d’un socialisme en même temps révolutionnaire et démocratique – en opposition irréconciliable au capitalisme et à l’impérialisme – fondé sur la praxis auto-émancipatrice des travailleurs, sur l’auto-éducation par l’expérience et par l’action des grandes masses populaires gagne ainsi une étonnante actualité. Le socialisme de l’avenir ne pourra pas se passer de la lumière de cette étincelle ardente.

 

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Source : http://www.contretemps.eu

Notes :

1.
K. Marx, « Thèses sur Feuerbach »,  1845 in L’Idéoologie Allemande, Paris,  Ed. Sociales, 1968, p. 32.

2.
K. Marx,  F. Engels, L’idéologie allemande, p. 68.

3.
Isabel Loureiro,  Rosa Luxemburg.  Os dilemas da açâo revolucionaria, S.Paulo,  Unesp,  1995,  p. 23.

4.
Rosa Luxemburg,  Reforme ou Révolution ? 1899 in Œuvres, I,  Paris, Maspero,  1969, p. 79.

5.
Rosa Luxemburg,  „Questions d’organisation de la social-démocratie russe“,  1904,  in Marxisme contre dictature, Paris,  Spartacus,  1946, p. 21.

6.
Ibid, pp. 32-33.  Cf. Rosa Luxemburg,  « Organisationsfragen der russischen Sozialdemokratie »  (1904),  in Die Russische Revolution, Frankfurt,  Europäische Verlaganstalt,  1963,  pp. 27-28,  42,  44.

7.
R. Luxemburg, Grève de masse, parti et syndicats“ 1906,  in Oeuvres,  I,  pp. 113-114, traduction revue d’après l’original : « Massenstreik,  Partei und Gewerkschaften » in Gewerkschaftskampf und Massenstreik,  Eingeleitet und Bearbeitet von Paul Frölich,  Berlin, Vereinigung Internationaler Verlagsanstalten, Berlin, 1928, pp. 426-427. Il s’agit d’un recueil d’essais de Rosa Luxemburg sur la grève de masses, organisé par son disciple et biographe Paul Frölich, exclu dans les années 1920 du Parti Communiste Allemand.  J’ai trouvé ce livre dans un bouquiniste à …Tel-Aviv ;  l’exemplaire portait un tampon : « Kibutz Ein Harod, Seminaire d’Idées,  Bibliothèque Centrale ». Le propriétaire du livre était sans doute un juif de gauche allemand qui a émigré en Palestine vers 1933 et l’a donné à la bibliothèque du kibbutz où il s’est établi.  Avec la mort des vieux militants du kibbutz, comme la nouvelle génération ne lit pas l’allemand,  le bibliothécaire a vendu au bouquiniste son stock de livres dans la langue de Marx…

8.
Ibid, p. 150.

9.
Ibid. pp. 147, 150.

10.
Voir K. Liebknecht, « A Rosa Luxemburg : Remarques à propos de son projet de thèses pour le groupe ‘Internationale’ », inPartisans, no 45, janvier 1969, p. 113.

11.
Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie, Bruxelles,  Editions La Taupe,  G1970,  p. 67,  corrigé d’après le texte allemand  Die Krise der Sozialdemokratie von Junius,  Bern,  Unionsdruckerei,  1916,  p.11. Cette copie de l’édition originale du livre a appartenu à mon  regretté professeur et directeur de thèse Lucien Goldmann, que sa veuve, Annie Goldmann, m’a généreusement cédé.

12.
Rosa Luxemburg,  La crise de la social-démocratie, p. 68.

13.F. Engels, Anti-Dühring, Paris, Ed. Sociales, 1950, p. 189, souligné par nous ML.

14.
Ibid. p. 68.

15.
Isabel Loureiro,  Rosa Luxemburg.  Os dilemas da açâo revolucionaria, S.Paulo,  Unesp,  1995,  p. 123.

16.
Rosa Luxmeburgo,  La Révolution russe (1918), Œuvres I, pp. 82-86. Cf.  Die Russische Revolution,  Frankfurt,  Europäische Verlagsanstalt,  1963,  pp. 73-76.

17.
G.Lukacs,  Histoire et Conscience de Classe (1923),  Paris,  Minuit,  1960,  p. 65.

18.
Ibid. p. 321.

19.
I.Loureiro,  Rosa Luxemburg, pp. 85-88.

20.
Rosa Luxemburg, “Notre programme et la situation politique. Discours au Congrès de fondation du PCA (Ligue Spartacus),  31.12.1918,  Oeuvres, II, p127.  Corrigé d’après l’original allemand,   “Rede zum Programm der KPD (Spartakusbund)”,  Ausgewählten Reden und Schriften, Berlin,  Dietz Verlag,  1953, Band II,  p. 687.  L’exemplaire de l’édition allemande que j’utilise ici a une histoire curieuse. Il s’agit d’un recueil de textes de Rosa Luxemburg,  édité par le  « Marx-Engels-Lenin-Stalin Institut beim ZK der SED », avec une préface de  Wilhelm Pieck, dirigeant stalinien de la  RDA, suivie d’introductions de Lénine et Staline, critiquant les « erreurs » de l’auteure. J’ai acheté ce livre chez un bouquiniste et j’ai découvert qu’il portait une dédicace à la main,  en anglais, datée de 1957,  demandant des excuses pour ne pas avoir trouvé une autre édition sans toutes ses « introductions » superflues. La dédicace est signée de « Tamara et Isaac »,  sans doute Tamara et Isaac Deutscher…


Intervention à la Conférence Rosa Luxemburg, Paris, octobre 2013

 

 


couverture

 

Co-édition avec le collectif Smolny… Postface par Michael Krätke - Traduit de l’allemand par Lucie Roignant

 

Ce recueil de textes de Rosa Luxemburg (1871–1919), tous inédits en français, regroupe ses discours et articles polémiques sur la formation théorique au sein du mouvement ouvrier, ses recensions des œuvres posthumes de Karl Marx éditées par Franz Mehring ou Karl Kautsky, ainsi que les manuscrits historico-économiques rédigés durant ses années d’enseignement à l’école centrale du parti social-démocrate à Berlin de 1907 à 1913 – documents qui complètent l’Introduction à l’économie politique.


Celle que l’on cantonne trop souvent à une apologie de la spontanéité interroge : que pourrait être une « éducation révolutionnaire », pourquoi lire Marx, quel rôle assigner à la critique de l’économie politique ?


Les œuvres complètes en langue allemande sont composée de six volumes de textes et six volumes de correspondance. À l’école du socialisme est le second volume de l’édition française des Œuvres complètes qui en comprendra quinze. Il prend la suite de l’Introduction à l’économie politique et sera suivi du volume thématique consacré à la France (2013).


 

Rosa Luxemburg, née en Pologne russe en 1871, est l’une des principales militantes et théoricienne du mouvement ouvrier international avant et pendant la première guerre mondiale. Elle enseigne l’économie politique de 1907 à 1913 à l’école du parti social-démocrate allemand de Berlin. Elle maintient lors du premier conflit mondial un internationalisme intransigeant qui lui vaut d’être emprisonnée de façon quasi-continue jusqu’à sa libération par la révolution de Novembre 1918. Avec le groupe Spartakus elle se lance dans une intense activité révolutionnaire jusqu’à son assassinat le 15 janvier 1919 par les corps-francs.

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 20:43

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Rosa Luxemburg, féministe, c'est une affirmation qui revient souvent.

 

Pour avoir lu attentivement l'ensemble des textes et de la correspondance disponibles en allemand et français, il est clair à mes yeux que le terme n'est pas exact.

 

L'article qui suit peut donner des éléments de réponse à ceux qui s'interrogent sur ce point.

 

Il est repris de ragemag, un média qui donne régulièrement des articles fondés et accessibles sur Rosa Luxemburg.


Rosa luxemburg et le féminisme (ragemag)

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Simone de Beauvoir écrira, à la fin du second volet du Deuxième sexe, que Rosa Luxemburg, parce qu’elle était « laide », n’a jamais « été tentée de s’engloutir dans le culte de son image, de se faire objet, proie et piège : dès sa jeunesse, elle a été tout entière esprit et liberté ».

 

Affirmation discutable. Toujours est-il qu’elle n’eut jamais à subir, du fait de ses origines bourgeoises, le moindre mépris de classe ; elle eut en revanche à affronter, parfois au sein même de ses rangs, un sexisme sans complexes (à quoi s’ajouta, bien sûr, l’antisémitisme féroce qui touchait les sociétés allemandes et polonaises).

 

« Bonne femme querelleuse et hystérique », disait-on ici ; « oie doctrinaire », fulminait-on là. Quant au président du Parti social-démocrate d’Allemagne, August Bebel, il la trouva « trop femme » et la qualifia de « garce » aussi maligne qu’« un singe » (à quoi il ajouta qu’en dépit du « venin de cette femme », il ne pouvait concevoir le Parti sans elle) – l’homme était pourtant l’auteur de La Femme et le socialisme, ouvrage dans lequel on pouvait lire : « Si j’ai dit que la femme et le travailleur ont pour lot commun d’être, de temps immémorial, des opprimés, il me faut encore, en ce qui concerne la femme, accentuer cette déclaration. La femme est le premier être humain qui ait eu à éprouver la servitude. Elle a été esclave avant même que l’”esclave” fût. »

 

Rosa Luxemburg ne consacra, en réalité, qu’un seul texte théorique ayant totalement trait à la question des femmes : « Suffrage féminin et lutte de classes », en 1912. Elle y soutenait le droit de vote des femmes et jugeait magnifique « l’éveil politique et syndical des masses du prolétariat féminin » au cours des quinze dernières années (une position que ne partageait pas, à la même époque, l’anarchiste américaine Emma Goldman puisqu’elle estimait que le suffrage universel était par nature inique et qu’il n’était dès lors d’aucune utilité, pour les femmes, de se compromettre dans ces farces électorales).

 

L’égalité face au suffrage, précisait Luxemburg, ne concernait pas seulement les femmes : elle était « un maillon de la chaîne qui entrave la vie du peuple ». La militante marxiste corrélait cette discrimination à l’existence même du régime monarchique allemand et faisait de ces deux tares d’un autre temps « les plus importants instruments de la classe capitaliste régnante ». Mais le clivage essentiel restait à ses yeux, en dernière instance, d’ordre économique et social : Luxemburg effectuait une franche coupure entre les femmes issues de la bourgeoisie et celles des classes laborieuses.

 

Les bourgeoises n’étaient que des «parasites », incapables de produire mais toujours capables du pire. « Le formidable mouvement actuel de millions de femmes prolétariennes, qui considèrent leur privation de droits politiques comme une injustice criante, est un tel signe infaillible, un signe que les bases sociales du système dominant sont pourries et que ses jours sont comptés. » Luxemburg rappela La théorie des quatre mouvements de Fourier, lorsqu’il fit savoir que la situation de la femme dans la société révèle l’état de ladite société. Et Luxemburg de conclure : « En luttant pour le suffrage féminin, nous rapprocherons aussi l’heure où la société actuelle tombera en ruines sous les coups de marteau du prolétariat révolutionnaire. »

 

Dans La Question nationale et l’autonomie, Luxemburg s’opposa, sans le nommer, à ce que la tradition révolutionnaire appelle communément féminisme bourgeois – ce courant qui, expliquait-elle, en appelle au « droit de la femme » sans chercher à bouleverser les structures politiques et économiques.

 

L’« opposition généralisée au système » capitaliste, assurait Luxemburg, prime sur l’en- semble des batailles – tout le reste en découle. Œuvrer pour l’égalité des femmes ne doit s’entendre que dans le cadre d’une remise en question globale de « tout pouvoir de domination » (une position qui heurtera également certaines franges du féminisme radical lorsqu’il fera de l’ensemble des femmes, à partir des années 1960, une classe politique en soi, indépendante des hommes).

 

Rosa Luxemburg refusa toujours de participer à la vie politique en tant que femme, c’est-à-dire d’être affiliée à des fonctions et des postes exclusivement féminins (y compris, bien sûr, au sein des partis) : elle exigeait d’être traitée comme les hommes dont elle partageait le combat au quotidien. C’est en ce sens qu’elle affirma, un jour, n’avoir « rien à faire avec le mouvement des femmes » – ce qui ne l’empêcha pas de déclarer, dans une lettre datée de 1911 : « Imagine ! Je suis devenue féministe ! »

 

Max Leroy

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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 21:14

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

A lire sur le net sur le site: http://www.avanti4.be/debats-theorie-histoire/article/masses-classes-et-parti-chez-rosa-luxemburg-i

 


 

Masses, classes et parti chez Rosa Luxemburg (I)
  • 1. Préambule
    Il est difficile de rassembler sous une forme systématique les idées de Rosa Luxemburg sur le rôle des masses dans l’histoire, leur influence sur l’évolution des événements et le lien dialectique entre le comportement politique de la classe ouvrière et la fonction que doit remplir l’organisation qui la représente. Rosa Luxemburg n’eut jamais à aborder des analyses globales et systématiques de ces problèmes : ses opinions sont d’ailleurs dispersées dans des dizaines d’articles et d’opuscules écrits en polonais et allemand. Du reste cet aspect participe d’un phénomène plus général : comme écrivain, comme militante social-démocrate, et co

 

Masses, classes et parti chez Rosa Luxemburg (II)


  • Nous reproduisons ci dessous la seconde et dernière partie de l’étude érudite et passionnante de Feliks Tych sur les conceptions de Rosa Luxemburg quant aux rapports entre les masses, la classe travailleuse et le parti révolutionnaire. (Avanti4.be)
    Il nous semble que Rosa Luxemburg a exprimé de la façon la plus concise et la plus complète son propre concept du rôle dévolu à la direction du Parti dans son ouvrage « Massenstreik, Partei und Gewerkschaften » : « … Donner le mot d’ordre de la lutte, orienter, régler la tactique de la lutte politique de telle manière qu’à chaque phase et chaque instant du combat, soit réalisée et mise en activité la totalité de la puissance du prolétariat déjà engagé et lancé (...)

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009