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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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13 novembre 2015 5 13 /11 /novembre /2015 10:46
https://www.marxists.org/francais/press/lavague.htm

https://www.marxists.org/francais/press/lavague.htm

Ce texte est de Pierre Brizon, militant socialiste, député de l'Allier, qui a su faire le long chemin, inverse à celui de tant de socialistes de l'Internationale, menant du socialisme de guerre en août 14 au pacifisme internationaliste, en participant à Kienthal. 

Il est paru dans le numéro 55 du journal qu'il fonda début 1918, La Vague.

Ce qui fait l'intérêt de ce texte est dans un premier temps, les mots qu'il écrit après la disparition de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Ils sont certes très compassionnels mais ont le très grand mérite d'exister.

Dans un deuxième temps, il nous permet de réfléchir à la révolution spartakiste (ou russe), telle qu'elle a pu être perçue par des forces plus réformistes : en effet il révèle  une méconnaissance certaine de cette révolution, que Pierre Bizon  conçoit comme voulue par les responsables spartakistes. Comme de nombreux analystes, il fait l'économie des forces révolutionnaires réelles, engagées dans les rues et dans les combats et ne voit pas la responsabilité du courant réformiste dans l'échec et l'assassinat de cette révolution. De même, on retrouve dans ce texte, ces analyses fondées si souvent hier comme aujourd'hui sur une approche en partie nationaliste et empreinte de préjugés.

Avec cette vision d'une révolution téléguidée, il convient de confronter les images et témoignages de ces ouvrier(e)s et soldats massivement en lutte et sur le plan théorique le texte de Rosa Luxemburg sur la révolution de 1905 en Russie, qui décrit le processus complexe qui mène à la révolution.

On peut lire ce texte dans l'ouvrage de Pierre Roy, Pierre Brizon, Pacifiste, Député socialiste de l'Allier, Pélerin de Kienthal, paru aux Editions Créer en 2004, P. 198. Ce livre est une véritable mine d'informations pour qui s'intéresse au mouvement ouvrier et la guerre.

 

Dominique Villaeys-Poirré, le 13  novembre 2015

Pauvre Liebknecht ! Pauvre Rosa Luxemburg ! Pierre Brizon, Janvier 1919

Pauvre Liebknecht! Pauvre Rosa Luxemburg! Nobles chevaliers qu'on ne reverra plus.

Tandis que Guillaume II et tous les autres criminels sont encore vivants!

Etre tués par ceux dont on a voulu sauver la vie pendant la guerre : quelle terrible ironie!

Faut-il que la guerre ait appris le meurtre! On vous tue un homme, maintenant, comme un gibier pour un intérêt, pour une idée, pour une vengeance ...

On n'a qu'une pauvre vie. Elle est bien courte. Et on la sabote! Pauvre Rosa ... Pauvre Liebknecht ... Pendant la guerre, ils avaient combattu la politique du fer et du feu. La guerre finie, ils ont voulu  s'en servir à leur tour pour faire marcher plus vite la Révolution.

Mais l'Allemagne est lente ... Et puis, si une révolution politique dans le Gouvernement peut se faire en un tour de main, il faut du temps ... avec de la patience et du sang-froid pour faire une révolution sociale dans le travail et la propriété.

Pauvres amis au cœur sincère! dans leur ardeur, ils avaient mal calculé leur élan. Et ils sont tombés, parmi tant d'autres ...

Quel regret de ne pas les savoir encore vivants, en train de labourer profondément l'Allemagne, d'y semer les idées nouvelles et d'attendre pour la moisson victorieuse que le blé soit mûr, que les masses de moissonneurs soient là et que nulle force ne puisse entraver leur marche irrésistible.

P.B.

 La Vague , numéro 55, 16 janvier 1919

Pauvre Liebknecht ! Pauvre Rosa Luxemburg ! Pierre Brizon, Janvier 1919
http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-berlin-janvier-1919-les-photos-de-willy-romer-et-le-recit-des-evenements-qui-ont-precede-l-assass-89033421.html

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Extrait d'un texte de Rosa Luxemburg sur la révolution russe de 1905

 

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

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Pour approfondir la réflexion, et en écho au texte de Pierre Brizon, celui de Rosa Luxemburg écrit au milieu du prcessus révolutionnaire. Lire sur  https://www.marxists.org/francais/luxembur/spartakus/rl19181203.htm . Reproduit d'après la brochure : « Supplément à "La Vérité", 1er février 1959 »

 

Les masses sont-elles mûres?

Rote Fahne, 3 décembre 1918

 

JEUDI dernier s'est tenu à Berlin, dans l'immeuble du Reichstag, une session du Conseil des Soldats. Cette session a connu un déroulement tempétueux: une clique contre-révolutionnaire, qui s'était constituée le jour précédent autour du sous-lieutenant Walz — M. le sous-lieutenant Walz a reconnu lui-même qu'il avait participé aux préparatifs de la révolution pour pouvoir transmettre des informations au quartier général — est intervenue en bon ordre, avec l'intention de porter un coup mortel à la révolution, à grand renfort de hurlements. Elle n'y a pas réussi. Après de longues scènes de charivari, l'assemblée s'est séparée sur la conclusion d'un compromis presque unanime — peut-être le seul compromettant de toute la session.

II n'y a rien de plus naturel que de voir, en temps de révolution, l'émotion et la surexcitation politiques s'exprimer de façon retentissante : même si les « têtes rouges » ne représentent pas le plus haut produit de l'éducation politique d'un peuple, ils sont encore à cent coudées au-dessus du « vieux et méritant camarade de parti » qui, les paupières mi-closes, entre, le soir du règlement de comptes, dans une bienheureuse somnolence à la lecture du rapport de gestion du secrétaire du parti.

Pour nous, nous n'avons en rien blâmé l'émotion et la passion sans frein des masses ; pas même lorsque, à la première session des conseils d'ouvriers et de soldats, au cirque Busch, cette émotion se tournait tout entière contre nous, lorsque les soldats braquaient leurs fusils sur le camarade Liebknecht; nous combattions ceux dont la sordide démagogie orientait sur une voie fausse la volonté des masses de monter à l'assaut du ciel; nous nous efforcions et nous nous efforçons de donner aux masses une claire conscience de leur situation et de leurs objectifs, mais de leur laisser tout leur enthousiasme et tout leur élan pour les tâches gigantesques qu'elles doivent accomplir. Nous nous en tenons à la formule suivant laquelle on ne peut accomplir de grandes choses sans enthousiasme.

Pour le « Vorwärts », il en va autrement. Là, un écrivaillon, assis quelque part dans un bureau de la rédaction, demande sur le ton d'honnêteté propre à tous les maquignonnages : « La main sur le cœur, croyez-vous qu'une réunion comme celle d'hier est en mesure de décider souverainement des destinées de notre peuple ? »

Après avoir, par cette question de rhétorique, prononcé sa sentence à l'endroit de cette assemblée, le « Vorwärts » ne manque pas de rappeler au souvenir plein de déférence de ses lecteurs ses vénérables remèdes de bonne femme. En premier lieu : la règle et l'ordre.

Lorsque tous les bienfaits de ces enfants bénis du ciel auront été appréciés comme il convient, la deuxième ordonnance sera délivrée : éducation politique et parlementaire.

Nous en avons trop souvent décrit les fruits réjouissants, pour la classe ouvrière, pour vouloir les dépeindre de nouveau aujourd'hui : que l'on regarde seulement les réalisations « révolutionnaires » de ce gouvernement socialiste en trois semaines de révolution, et que l'on contemple les hauts faits de M. Friedrich Ebert, cet homme « politiquement et parlementairement éduqué », dans ses négociations avec Wilson. Avec cela, on en aura assez de l'éducation politique et parlementaire.

Mais le « Vorwärts », lui, n'en a pas assez. Cette unique réunion des conseils de soldats à Berlin, qui ne satisfait pas son goût « politiquement et parlementairement éduqué », lui donne l'occasion de généraliser la question et de conclure : « Lorsque l'on a vécu des événements comme ceux d'hier, on comprend sincèrement quelle ignoble tromperie du peuple constitue le gouvernement, célébré par des insensés, des soviets russes. Nos ouvriers et nos soldats, on peut bien le dire sans aucune présomption nationaliste, sont incomparablement supérieurs aux Russes en culture générale et en éducation politique. Si le système de la « constitution des conseils » échoue chez nous, c'est la meilleure preuve que, même chez le peuple le plus cultivé et le plus intelligent, ce système ne peut fonctionner, parce qu'il est une impossibilité en soi. » Ainsi donc, « sans présomption nationaliste », deux constatations sont faites :

D'abord, que les travailleurs et les soldats allemands sont incomparablement supérieurs aux Russes en culture générale et en éducation politique.

Ensuite, que le système tout entier est une impossibilité en soi, puisque même la culture et l'intelligence du peuple le plus cultivé et le plus intelligent n'y suffisent pas. Et tout cela conduit enfin à une troisième constatation : « Seule l'Assemblée Nationale Constituante nous sauvera de tout ce tohu-bohu. »

La première constatation est tout à fait exacte : le peuple allemand, en moyenne, a fréquenté plus longtemps l'école, a mieux appris l'écriture et le calcul mental que le peuple russe ; il a, à côté de cela, bénéficié — c'est là l'un des fondements de l'« éducation politique et parlementaire » — plus longtemps que le peuple russe de l'enseignement de la religion et d'un enseignement patriotique de l'histoire, et a ensuite reçu une « éducation politico-parlementaires à l'école de la social-démocratie allemande. Cette maîtresse lui a enseigné: à baptiser guerre défensive contre une « ignominieuse attaque par surprise » la guerre mondiale de brigandage éhonté, « nos foyers » les coffres-forts menacés des capitalistes, « notre juste cause » le rapt de la Belgique et du Nord de la France, et combat pour « l'ordre et la règle » l'assassinat de nos frères prolétaires en Finlande, en Ukraine, en Livonie, en Crimée.

Tout le sens de cette révolution, c'est que les masses, en se soulevant, se sont cabrées sauvagement contre les produits de « l'éducation parlementaire et politique » de l'école comme des maîtres d'école, et déjà le « Vorwärts » est à l'oeuvre pour les ramener à l'école avec « l'Assemblée Nationale Constituante ».

Assurément, ils s'y retrouveraient tous, les Messieurs « politiquement et parlementairement éduqués », les Westarp et les Erzberger, les Stresemann et les Groeber, les Payer et les Haussmann, tous les héritiers de cet art élaboré par la bourgeoisie pendant des siècles, l'art de tromper le peuple. Et avec eux viendraient les Scheidemann et les Ebert, David et Lensch, qui ont appris en épiant les premiers comment ils se raclent la gorge et comment ils crachent. Ils se rassembleraient tous ensemble de nouveau, et continueraient d'exercer leur métier qui consiste à tromper le peuple, ce métier qu'ils ont en dernier lieu exercé avec une effroyable virtuosité pendant quatre années de guerre, et qui a pris fin sur les champs de bataille sanglants de France, et avec les premières actions de masse des ouvriers et des soldats allemands.

En portant ce coup, le « Vorwärts » se place dignement aux côtés de son maître, M. Friedrich Ebert. Celui-ci a tenté de tuer physiquement la révolution. par la faim, la main dans la main avec M. Wilson, le « Vorwàrts » essaie de l'assassiner en esprit en dressant de nouveau, devant les yeux des masses, cetableau d'airain que la bourgeoisie et chaque classe dominante ont opposé depuis des millénaires aux opprimés, et sur lequel il est écrit : « Vous n'êtes pas mûrs ; vous ne pourrez jamais le devenir, c'est une " impossibilité en soi " ; il vous faut des chefs ; nous sommes ces chefs. »

Ils en sont arrivés maintenant avec bonheur à la philosophie de l'état des réactionnaires de tous les temps et de tous les pays, et ce spectacle n'en devient pas plus agréable lorsque l'on voit le même « Vorwärts », juste 12 heures après avoir expliqué « philosophiquement » dons son article leader l'arriération spirituelle des masses pour, semble-t-il, une éternité, en appeler, dans une polémique démagogique contre un membre de l'Exécutif des conseils de Berlin, à la pudeur, à l'honneur et à la conscience, parce que celui-ci aurait dit que « les masses ne sont pas encore mûres », et lorsque l'on voit, encore un jour plus tard, le même « Vorwärts » décerner à ce même conseil des soldats un brevet de maturité, parce que celui-ci a adopté une décision qui lui convient. L'impudence, celle du « Vorwärts », n'est pas améliorée par l'hypocrisie.

Aucun prolétariat du monde, pas même le prolétariat allemand, ne peut effacer du jour au lendemain, d'un soubresaut, les traces d'un asservissement millénaire, les traces de ces chaînes que Messieurs Scheidemann et consorts lui ont assujetties. Pas plus que la constitution politique du prolétariat, sa constitution spirituelle n'atteint son niveau le plus élevé au premier jour de la révolution. C'est seulement au travers des combats de la révolution que le prolétariat accédera à une pleine maturité, dans tous les sens du terme.

Le commencement de la révolution fut le signe que ce processus de maturation commençait. Il se poursuivra rapidement, et le « Vorwärts » dispose d'un bon étalon auquel il pourra mesurer l'accession du prolétariat à la pleine maturité. Le jour où ses rédacteurs s'envoleront de leurs sièges, et avec eux Messieurs Scheidemann, Ebert, David et consorts, pour rejoindre le Hohenzollern ou Ludendorff là où ils sont, ce jour-là, la pleine maturité sera acquise.

 

« Die Rote Fahne », 3 décembre 1918

 

Pauvre Liebknecht ! Pauvre Rosa Luxemburg ! Pierre Brizon, Janvier 1919
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11 novembre 2015 3 11 /11 /novembre /2015 15:45

Elles ne se sont pas jetées contre les trains.

Elles nous ont laissés partir.

Elles avaient des fleurs, des baisers, des larmes -

elles sont de plus en plus petites devenues

comme si nous étions immobiles

et elles parties.

Pour un 11 novembre 2015 contre la guerre. Laurent Grisel "On désarme. On fait la chasse aux fusils, aux pistolets ...". Extrait de "Hymne à la paix".

Nous nous demandons pourquoi nous sommes

    encore là,

 

parmi les vivants. Nos morts restent avec nous.

Ils nous regardent d'un regard brûlant.

 

Nous savons ce qu'est une colline, et y monter.

Un trou.

Nous savons ce qu'est une haie, une haine.

Une route, toute route.

Nous savons aller d'un point à un autre. Être

   immobiles, attendre.

Être assourdis. Être ensevelis

 

Deux patrouilles se croisent sans se battre.

 

Un jour nous fûmes morts et vivants assez

pour dire Cesse,

pour dire Non, on ne marche pas.

Une journée de silence, de non-marche, de fumée.

Ils attendaient que cela nous passe.

Peur peut-être.

Mais nous ne voulions tuer personne.

 

Éteints. Camarade dont la tête est partie rouler à

dix mètres. Nous nous sommes retirés,

retraités en nous-mêmes.

Nous ne sommes plus sortis de nous-mêmes jamais.

Le fou furieux qui s'y croyait

on l'a calmé

d'un coup.

 

Comment dire aux vivants que nous sommes morts -

nous ne disons rien.

Pour vivre avec elles, avec eux, pour vivre

à côté d'elles, à côté d'eux, nous sommes restés

dans leur cécité, dans leur surdité.

 

Que pouvons-nous faire pour les morts

sinon penser, se rassembler, crier : "Plus jamais ça?

Comment faire

avec les vivants

nous qui ne savons quoi leur dire -

nous qui ne savons nous y prendre

sinon faire tout comme eux?

 

On travaille. On sait aller de A à B.

 

On désarme. On fait la chasse aux fusils, aux,

   pistolets,

aux avions, aux fusées en matière plastique :

en tas, bûchers, brûlots, brûlis.

Cendres.

 

Baignons-nous dans les cendres.

Faisons des enfants.

Allons aux champs

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8 novembre 2015 7 08 /11 /novembre /2015 22:13
Pour comprendre 14-19, aller voir la reprise du spectacle de Jolie Môme. "Sorte d’Alice au Pays des Catastrophes, Sam suit, dans une course effrénée, Rosa. Rosa Luxemburg ..."

Nous avions vu ce spectacle cet été à Vincennes, lire notre article.  : http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2015/08/14-19-550-personnes-qui-attendent-pour-entrer-rosa-luxemburg-en-allegorie- Nous publions celui-ci lu sur le web, pour la reprise sur Paris

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Union Sacrée (post-Charlie), bourrage de crâne et continuité des commémorations autour de la Première Guerre mondiale obligent, Jolie Môme ne pouvait pas rester l’arme au pied. Jusqu’au 20 décembre, les comédiens de la Compagnie du théâtre de la Belle Etoile de Saint-Denis proposent à nouveau au public leur grande fresque théâtrale et musicale sur la « der des ders », « 14-19, l’histoire nous joue des tours ». A ne rater sous aucun prétexte ! Paul Tanguy

 

La guerre n’est jamais aussi lointaine que lorsqu’elle est présente : Mali, Centrafrique, Syrie et ailleurs. Elle n’est jamais autant déréalisée, dans sa violence et sa barbarie, que lorsqu’elle est commémorée et célébrée. C’est le cas des moments de souvenir et des discours officiels qui ont entouré le Centenaire d’août 1914, mais également toutes les annonces d’entrée en guerre de la France, par le gouvernement « socialiste », au cours des dernières années. C’est le point de départ emprunté par La Compagnie Jolie Môme pour aborder cette question, jamais passée et toujours présente : un groupe de jeunes du Lycée Clémenceau est embarqué dans une opération « pédagogique » de commémoration de la Grande Guerre. En cours de route, les certitudes se brisent, les évidences se lézardent, la mémoire, sélective et parcellaire se reconstruit.

 

Le fil conducteur du spectacle est Sam, lointaine descendante de Jeanne Labourbe, la première communiste française, fusillée à Odessa par le contre-espionnage hexagonal alors qu’elle est à la tête d’un groupe de révolutionnaires qui cherchent à entrer en contact avec les marins de la Mer Noire qui, bientôt, vont se mutiner, aux côtés d’André Marty et Charles Tillon.

 

C’est toute la mémoire qui est invoquée par Jolie Môme dans ce spectacle. La plus évidente, à gauche, comme la plus incommode. Ceux dont le nom a été passé sous silence font leur retour sur scène, les inconnus côtoient les grands noms de l’Histoire. Ce sont les années qui courent de l’immédiat avant-guerre jusqu’aux derniers coups de feu des Spartakistes qui sont déployés devant les spectateurs, témoins de l’Histoire de ces insoumis, rebelles, pacifistes et révolutionnaires. Reconstruisant les événements, tableau après tableau, chanson après chanson, avec des moments absolument saisissants comme cadre de la pièce : du « Discours du pré », dit par un Jaurès plus vrai que nature, jusqu’aux derniers jours d’un Empire prussien finissant, à la veille de la première révolution allemande.

 

Sam bascule, comme dans un rêve, en plein cauchemar. En plein voyage dans le passé, elle est précipitée en été 1914 et se réveille dans le cabaret de Montélus, juste avant l’assassinat de Jaurès. C’est la veille de la Guerre et elle fait office de Cassandre Rouge. Alors que tous ont confiance dans les chefs, pensent qu’en cas de conflit ce sera la grève générale, elle sait comment les choses vont se dérouler. Elle prédit la guerre, mais ne sait pas que, ce qu’elle va vivre, c’est la révolution.

 

Sorte d’Alice au Pays des Catastrophes, Sam suit, dans une course effrénée, Rosa. Rosa Luxemburg, qui est de tous les théâtres du conflit, allégorie de l’opposition intransigeante à la guerre, de la défiance dans ces chefs qui ont trahi et de cette Internationale à reconstruire. Dans les tranchées, dans les usines où turbinent les tourneuses d’obus, sur le front de l’Est et jusque dans le port de Kiel, où les marins se rebellent contre le Kaiser, précipitant la fin de la guerre, Sam est de la partie.

 

Entrecoupant ces moments clefs, la pièce investit également les mécanismes profonds qui mènent à la guerre et la structurent. Elle met en scène, de façon saisissante et sur un mode burlesque, le jeu des alliances et sa mécanique implacable qui précipite l’Europe et bientôt le monde dans la guerre, les rapports entre les impérialistes, symbolisés par des allégories caricaturalement hilarantes des bouchers et des marchands de canon. Didactisant l’histoire sans jamais verser dans le récit pédagogique, tranchant dans l’analyse proposée sans jamais perdre en entrain, avec musique et drôlerie, la pièce nous mène, tambour battant, de la guerre à la révolution…

 

Il n’y a pas que la guerre, qui est un champ de bataille. L’histoire et la mémoire aussi. Jolie Môme s’y aventure avec courage et audace, baïonnette au canon. Mais qu’on se rassure. Les balles, elles, sont pour nos généraux. Qu’on se le dise.

 

http://www.revolutionpermanente.fr/14-19-Avec-Jolie-Mome-a-la-recherche-de-l-Internationale

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14/19 La mémoire nous joue des tours. Création de la Compagnie Jolie Môme à La Belle Etoile Du 31 octobre au 20 décembre 2015


Les vendredis et samedis à 20h30 ouverture des portes à 19h et Les dimanches et le 11 novembre à 16h ouverture des portes à 15h. Attention relâche les vendredis 13 novembre et les vendredis 11 et 18 décembre pour cause de dîners-spectacles Parole de Mutins . Au théâtre La Belle Etoile,14 rue Saint-Just à Saint-Denis, quartier de La Plaine M° Front Populaire (Ligne 12) Tarifs 18 et 12 euros Réservations conseillées au 01 49 98 39 20

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8 novembre 2015 7 08 /11 /novembre /2015 15:06
Rosa Luxemburg et la première Conférence de Zimmerwald

L'étude des réactions de Rosa Luxemburg par rapport à la première conférence de Zimmerwald s'inscrit dans celle de l'évolution de ses positions sur la tactique politique qu'elle estime nécessaire après la faillitte de la social-démocratie et de l'Internationale en 1914.

 

Lorsque se tient la première conférence de Zimmerwald début septembre 1915, Rosa Luxemburg est emprisonnée déjà depuis le 15 février.

 

Même si la communication politique n'est pas interrompue durant cette période, elle devient de plus en plus difficile.  

 

Politiquement, avant son emprisonnement, elle avait pu initier et participer à la revue L'Internationale qui était parue  en avril, donc après son arrestation, et qui était l'expression de la structuration politique et visible du courant auquel elle appartenait. Deux articles y définissaient sa position La reconstruction de l'Internationale et Perspectives et projets (Ces articles peuvent être lus dans l'ouvrage paru récemment chez Agone: La brochure de Junius, la guerre et l'Internationale). Rosa Luxemburg  y exprime clairement sa rupture avec le socialisme de guerre défendu par la majorité du parti mais n'exprime pas encore la nécessité d'une sortie de ce parti, qui reste pour elle le lieu de la possibilité de l'éducation politique des masses et éventuellement d'une évolution de certains cadres et courants.

 

Emprisonnée, elle peut encore rédiger et faire sortir en avril l'un de ses textes fondamentaux La brochure de Junius, mais ensuite les possibilités de communication semblent se tarir.

 

Pas au courant

 

Ainsi, il semble bien que Rosa Luxemburg n'ait  pas été au courant rapidement des préparatifs de Zimmerwald, comme l'indique cette phrase d'une lettre à Léo Jogiches en décembre 1915:

 

"... Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald."

 

Un cirque sans queue ni tête

 

Ses réactions à la première Conférence de Zimmerwald  s'exprime dans un courrier à Clara Zetkin le 18 octobre 1915:

 

"Pour dire  la vérité, c'était plus que nécessaire en ce qui concerne "Die Gleichheit"*. La célébration débordante d'enthousiasme concernant ce cirque de Zimmerwald par exemple m'a rendue quelque peu mélancolique. On aurait pu se passer de ce qui est sorti de cet accouchement aux forceps, qui comme le disent les Français, n'a ni tête ni queue**  (c'est-à-dire qu'il n'a pas de tête) et qui a vu le jour sous l'égide du grand Ledebour, avec la certitude surtout de ne vouloir faire de mal à personne."

 

Elle y dénonce le fait que le manfeste dont a accouché la conférence s'attache à plaire à tout le monde, et qu'il n'a donc aucun impact ni intérêt. Elle y voit l'influence et les dangers du courant incarné par Ledebour.

 

Avant Zimmerwald

 

Avant Zimmerwald, Rosa Luxemburg avait exprimé la difficulté de définir une tactique dans une lettre à Franz Mehring écrite le 31 août 1915:

 

"Tout est encore instable, le grand tremblement de terre ne semble pas devoir prendre fin, et définir une stratégie, organiser la bataille sur un terrain aussi bouleversé et aussi instable est chose terriblement difficile. De fait, plus rien ne me fait peur. A l'époque, dans les tout premiers instants, le 4 août, j'ai été horrifiée, presque brisée; depuis j'ai retrouvé tout mon calme. La catastrophe a pris une telle ampleur, que les habituels critères de responsabilité et de souffrance humaine ne peuvent s'appliquer ici. Les catastrophes élémentaires ont quelque chose d'apaisant du fait même de leur ampleur et de leur caractère aveugle. Et en fin de compte, si les choses en étaient arrivées à ce point et que de fait toute la splendeur de la paix se révélait n'être rien d'autre que feu follet au-dessus du marais, alors il est mieux que tout se soit effondré. Mais, pour le moment, nous devons vivre avec les tourments et les désagréments d'une situation de transition et l'on peut vraiment dire que s'applique parfaitement à nous la phrase "Le mort saisit le vif" [ndlt: en français dans le texte]. Le lamentable spectacle, dont vous vous plaignez,  donné par le manque de décision de nos camarades n'est rien d'autre que le fruit de cette corruption généralisée qui a fait s'écrouler cette maison qui  en temps de paix brillait fièrement et de tant de feux. Où que l'on se tourne, tout n'est que branches en voie de décomposition. Selon moi, il faut que les choses continuent à se défaire et à se décomposer, afin qu'apparaisse enfin le bois sain ..."

 

Elle y décrivait l'ampleur du tremblement de terre idéologique que causait le ralliement aux unions sacrées, l'idée que malgré tout cela rendait la situation plus claire et plus conforme à la réalité. Elle y définissait la situation comme une situation de transition avec laquelle il fallait composer, confiante malgré tout dans le processus qui devait peu à peu séparer le bon grain de l'ivraie, c'est-à-dire faire apparaître les forces réellement révolutionnaires.

 

Après Zimmerwald

 

Après Zimmerwald, Rosa Luxemburg pense pouvoir  établir la tactique du groupe l'Internationale, dans un premier temps lors d'une nouvelle conférence (Conférence du groupe Internationale le 1er janvier 1916 à Berlin). Elle développe ses idées dans ce courrier à Leo Jogiches du 8 décembre 1915 :

 

"... Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald. Je ne considère pas seulement les choses comme un échec, mais comme une erreur catastrophique, qui dès le départ a engagé le développement de l'opposition et de l'Internationale sur de mauvais rails. Maintenant j'apprends qu'une réunion est prévue en Allemagne; si dès le départ, l'on n'agit pas avec force et de manière conséquente, alors il vaudrait mieux vraiment que cette rencontre n'ait pas lieu. Le malheur est que nos gens pensent qu'il faut faire quelque chose aussi rapidement que possible et que, pour que ce "quelque chose" se mette en place, il ne faut pas faire peur à Pierre, Paul, Jacques. Cette politique qui consiste à mendier des miettes rend impossible tout véritable éclaircissement et toute action, et je crois que, si la nouvelle conférence doit être une continuation de ce cirque, il est indispensable de l'empêcher. Il vaudrait mieux, si cela ne va pas autrement, renoncer à tous nos "amis" plutôt que de nous laisser entraver.

Notre tactique concernant cette conférence ne devrait pas être de rassembler toute l'opposition sous un même chapeau, mais au contraire de sortir de toute cette bouillie le petit noyau dur et en mesure d'agir, et que l'on pourra regrouper autour de notre plate-forme. Il est essentiel de procéder avec la plus grande circonspection pour ce qui concerne l'organisation d'un rassemblement des forces. Car toutes les unions des forces de "gauche" conduisent selon ma longue et amère expérience à lier les mains aux quelques personnes capables d'agir.

Notabene : Je pense que notre plate-forme ne doit pas prendre la forme de ces "résolutions radicales" présentées aux Congrès transformées en une bouillie informe et adaptée au gout de chacun, du fait des menées et des soi-disantes "améliorations" de toutes sortes. Nous ne devons accepter aucune modification, affirmer que cela est à prendre ou à laisser [en français dans le texte]. Cela signife que nous devrons en rester à ce que nous avons décidé même s'il y a une majorité contre, voire unanimité. Les travailleurs suivront certainement les prises de position les plus radicales, en particulier aussi les Berlinois, qui ne sont pas satisfaits des Ledebour et Stadthagen, et de toute façon ceux qui ne sont pas décidés suivent toujours ceux qui le sont.  Prendre en compte les masses implique donc l'intransigeance face aux héros de l'opposition."

 

La leçon de Zimmerwald

 

On voit que dans ce texte, Rosa Luxemburg y indique la nécessité absolue d'une attitude conséquente sans recherche de compromis, permettant l'émergence d'un véritable noyau révolutionnaire. Pour elle, un nouveau Zimmerwald doit être combattu à tout prix, même au prix d'une rupture avec les forces soi-disant proches.

 

En ce sens, la première Conférence de Zimmerwald  peut être conçue comme le révélateur définitif pour Rosa Luxemburg de ce qu'il faut combattre et de la tactique politique à développer, un point important de rupture menant vers la rupture définitive avec le parti social-démocrate, les courants centristes et encore de fait réformistes, le chemin vers une pratique révolutionnaire qui trouvera son expression théorique avec les Principes directeurs rédigés et approuvés en mars 1916 et qui trouvera son expression politique pratique avec la révolution spartakiste.

 

Dominique Villaeys-Poirré

Article et traduction, le 15 octobre 2015

 

Sur le blog : Rosa Luxemburg et Zimmerwald:

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 21:19

Il importe toutefois de prévenir des erreurs, à exposer de la sorte les tendances internes de la social-démocratie allemande en 1915, inévitablement, on les cristallise et on les isole. Or, dans la réalité, entre ces trois groupes, il existe encore de multiples passerelles. Certes pas entre la position de Liebknecht et celle de Südekum, mais entre les centristes et la direction du parti d'une part, entre  les centristes et la gauche avec ses divers courants, d'autre part. Ledebour fait le pont entre Liebknecht et Haase. Tous sont encore militants d'un même parti et tous ou presque, en 1915, s'en réclament. La lettre de protestation ne pose-t-elle pas comme alternative : "le salut du parti ou sa destruction"? Liebknecht n'est pas encore exclu et, en août, il poursuivra la discussion avec "les instances".

D'autre part, chaque courant principal se subdivise  en réalité en une série de petits ruisselets qui, tantôt se regroupent, se fondent, tantôt se séparent de nouveau. La gauche n'est pas moins divisée que le gros du parti. Au début avril 1916, le journal social-démocrate de Chemnitz distingue six groupes dans la minorité : les Spartakistes, le groupe des Lichtstrahlen (de Julian Borchardt ), le groupe Ledebour - Adolf Hoffmann, le groupe Neue Zeit (c'est-à-dire Kautsky), Bernstein et la majorité de la minorité, donc Haase et ses amis. Evidemment la Chemnitzer Volksstimme exagère à plaisir l'émiettement de l'opposition. Mais les divergences sont réelles. Selon Schorske, "les deux tendances de l'opposition vécurent dans une hostilité mutuelle." Encore faudrait-il ajouter que cette hostilité n'empêche pas surtout en province, des conjonctions occasionnelles.

Quand Liebknecht a refusé de voter les crédits en décembre 1914, Ledebour a déclaré que c'était "une faute politique qui tendait à provoquer un clivage sur une ligne fausse." A quoi Liebknecht répliqua que, ce qu'il fallait aujourd'hui, c'était secouer les gens et les éclairer et non pas susciter des regroupements sur une ligne moyenne.

Lorsque, à la fin de juillet 1915, Liebknecht décida d'utiliser la tribune du Reichstag en posant au Chancelier de "Petites questions", il ne fut pas blâmé seulement par le Comité directeur du parti, Stadthagen, député de la minorité, qui avait rejoint il est vrai, l'opposition en décembre seulement lui adresse une lettre véhémente : "Je vous prie de la façon la plus instante de renoncer à poser une question [...] Vous portez sur la situation [...] un jugement tout à fait erroné [...] En introduisant une telle question [...] vous vous faites le complice d'une prolongation de la guerre [...] Vous contrecarrez et rendez vains nos laborieux efforts pour rassembler le nombre de signatures nécessaires, etc." Liebknecht refusant de retirer ses questions, il fut exclu des délibération du groupe parlementaire de l'opposition. "Ainsi, note-t-il, cette minorité encore à l'état de fœtus commença à excommunier. Sa première action fut, avant même qu'elle eût commencé sa carrière historique, mon excommunication." Ce qui n'empêcha pas cette minorité de porter le nom de Liebknecht sous le texte qu'elle rendit public, le 21 décembre 1915, pour justifier son refus des crédits militaires.

Mais, à la conférence socialiste internationale qui se réunit en septembre, en Suisse, les représentants du groupe l'Internationale, c'est-à-dire les futurs Spartakistes, Bertha Thalheimer et Ernst Meyer, joignirent leurs voix à celles de Ledebour et d'Aldolf Hoffmann contre les résolutions des Bolchéviks, qu'approuvèrent à Zimmerwald, Julian Borchardt, à Kienthal, Paul Fröhlich. Et dans la revue dirigée par Kausky, Neue Zeit, c'est Ernst Meyer qui rendra compte - en termes prudents - de la conférence de Kienthal.

En réalité, sur cette question, les futurs Spartakiste sont divisés. Rosa Luxemburg n'attend rien de bon de ces réunions internationales de dirigeants qui n'ont pas de troupes derrière eux. Il faut à son sens suivre le chemin inverse. D'abord agiter, mobiliser, gagner les masses, puis convoquer une réunion au sommet. Dans une lettre à Clara Zetkin du 18 octobre, plus nettement encore dans une lettre à Leo Jogiches du 8 décembre 1915, elle fait part de ses réserves : "Je regrette fort de ne pas avoir été informée en temps utile sur le projet de Zimmerwald. Je tiens la chose non seulement pour ratée, mais pour une erreur catastrophique qui d'entrée de jeu a orienté sur une voie fausse le développement de l'opposition [social-démocrate] et de l'Internationale." (Liebknecht au contraire avait fait tenir à la Conférence par sa femme Sophie, un message qui contenait l'expression fameuse : "Guerre intérieure, et non paix intérieure": (Burgkrieg, nicht Burgfriede) Il pensait que Zimmerwald pouvait hâter l'heure de l'action.

En cette fin de 1915, les choses ne sont pas claires dans la tête de la plupart des révolutionnaires allemands. Liebknecht dénonce certes avec une vigueur croissante la mollesse, l'irrésolution du centre. Mais il n'a pas  renoncé à l'entraîner. Comme il le dit dans sa lettre à Zimmerwald, il veut "faire avancer  les hésitants à coups de fouet", il ne veut pas rompre avec eux. Le 12 janvier 1916, Otto Rühle démontre, dans un article que la scission est inévitable. Mais cet article, il le publie encore dans Vorwärts, l'organe central du parti social-démocrate. Le changement intervenu au Parlement, (le 20 mars 1915, Otto Rühle a joint son "non" à celui de Liebknecht et trente députés ont quitté la salle) lui donnent à penser qu'un revirement est possible. Rosa Luxemburg est dans doute plus préoccupée que lui par une indispensable clarification théorique. Affirmer qu'il faut en revenir aux "vieux principes socialistes" ne lui paraît pas suffisant. Il faut y voir clair, pense-t-elle, fût-ce au risque d'effrayer Pierre ou Paul, en adoptant une position de principe sans équivoque. Mais elle aussi hésite encore à se séparer organiquement du parti social-démocrate.

A Berlin cependant, l'opposition ne cessait de marquer des points. Mais ces progrès même lui valaient une recrudescence d'hostilité tant de la part de la direction social-démocrate que des autorités de police. Dans le rapport par lequel le préfet de police de Berlin rend régulièrement compte à la Chancellerie du climat de la capitale, on lit, à la date du 26 juin 1915 : "Dans le parti [social-démocrate], les éléments modérés semblent ne pas voir d'un mauvais œil et en même temps presque attendre des mesures rigoureuses des pouvoirs publics contre les agitateurs extrémistes". Ce n'était sans doute point là calomnie à l'égard de la droite et d'une partie du centre. L'agitation de Liebknecht les gênait de plus en plus.

On songe déjà à exclure les indésirables. Le rapport du "Bureau de politique sociale" du 15 décembre 1915 rapporte l'opinion d'un "chef syndicaliste connu" qui n'est toutefois pas nommé : "La majorité regrette beaucoup à présent de n'avoir pas donné suite - par scrupule formaliste - à la demande de Legien et de n'avoir pas exclu Liebknecht ; le mal alors n'aurait pas gagné. Cette fois, si l'occasion se présente, on aura moins de scrupules ...".

Gilbert Badia, Le Spartakisme, Les dernières années de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht 1914 - 1919, L'Arche 1967, extrait de Relations entre centristes et extrême-gauche, P 71 - 74.

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 11:33
Rosa Luxemburg en 1907 au Congrès de Stuttgart

Rosa Luxemburg en 1907 au Congrès de Stuttgart

L'ouvrage de Jacques Le Gall est bref, mais précis et d'une grande utilité. Ansi, son chapitre sur la Deuxième Internationale montre bien les deux grandes tendances qui se sont développées en son sein, le réformisme qui défend un colonialisme socialiste (bien dans la lignée de ce que nous avons vécu dernièrement avec la théorie des bienfaits du colonialisme et la position qui l'emporte au Congrès de Stuttgart avec la résolution défendue par Rosa Luxemburg. Le choix des citations est des plus efficaces :

Bernstein : Nous avons le devoir de pratiquer une politique coloniale positive. Nous devons abandonner l'idée utopique de rendre les colonies. La conséquence extrême de cette attitude aboutirait à rendre les Etats-Unis d'Amérique aux Indiens. Les colonies sont là, il faut accepter le fait. Les socialistes aussi doivent reconnaître la nécessité pour les peuples civilisés d'exercer une certaine tutelle sur les peuples non-civilisés .

Rosa Luxemburg :Guerre et paix, le Maroc en échange du Congo ou le Togo pour Tahiti, ce sont là des questions où il y va de la vie de millions de personnes, du bonheur ou du malheur de peuples entiers. Une douzaine de chevaliers de l'industrie racistes laissent de fins commis politiciens réfléchir et marchander sur ces questions comme on le fait pour la viande ou les oignons, et les peuples attendent la décision avec angoisse tels des troupeaux de moutons conduits à l'abattoir"

 

Le combat de la Deuxième Internationale. Extrait de La question coloniale dans le mouvement ouvrier en France (1830 - 1962) de Jacques Le Gall. Aux Editions, Les belles Lettres, 2013, P 26 - 29

 

"Quel que soit le prétexte religieux ou soi-disant civilisateur de la politique coloniale, elle n'est que l'extension du champ d'exploitation dans l'intérêt exclusif de la classe capitaliste": c'est ainsi que la Deuxième Internationale dénonce la colonisation et en désigne le capitalisme comme l'origine, lors de son congrès de Londres en 1896. Fondée en 1889, elle regroupe des partis ouvriers marxistes défendant l'idée qu'on ne peut instaurer le socialisme que par le renversement révolutionnaire du capitalisme par la classe ouvrière.

L'opposition des socialistes aux conquêtes et aux massacres s'exprime dans les réunions, les banquets et surtout, les résolutions parlementaires. La question coloniale ne prend pourtant que peu de place, au début, dans ses débats internationaux. Comme sur les autres sujets, elle laisse la plupart du temps ses partis membres choisir leur orientation en fonction de leur situation. La guerre des Boers en Afrique du Sud, face à la Grande-Bretagne, et celle des Boxers en Chine, face aux puissances occidentales et japonaises qui occupent une partie de ce pays, poussent l'Internationale à inscrire la question coloniale à inscrire la question coloniale à l'ordre du jour du congrès de Paris en 1900. La résolution finale condamne fermement l'expansion coloniale présentée comme un agent de l'impérialisme, c'est-à-dire de la nouvelle étape de développement du capitalisme. Mais cette condamnation est ambiguë en ce qu'elle laisse entendre qu'il pourrait y avoir une politique coloniale socialiste. Le congrès suggère par ailleurs aux partis socialistes d'organiser des commissions pour l'étude des questions coloniales et, si possible, de former des partis socialistes dans les colonies, ce qui restera à quelques exceptions près, lettre morte.

Quatre ans plus tard, les débats sur la question sont plus fournis au congrès d'Amsterdam. Mais si le Britannique Hyndman expose les crimes de son pays en Inde ("Nous fabriquons délibérément la famine pour nourrir l'avidité de nos classes privilégiées en Angleterre") et y condamne toute forme de colonisation, d'autres veulent une colonisation "moins cruelle" ou sous contrôle parlementaire. Il faut attendre trois ans de plus pour que le débat soit, formellement, tranché, au congrès de Stuttgart en 1907, Bernstein, délégué allemand, chef de file du révisionnisme, courant de la social-démocratie allemande qui, reniant les fondements révolutionnaires du marxisme, met en avant la lutte pour les réformes dans le cadre parlementaire ou syndical, prône l'adaptation des socialistes à la société capitaliste. Il argumente crûment : "Nous avons le devoir de pratiquer une politique coloniale positive. Nous devons abandonner l'idée utopique de rendre les colonies. La conséquence extrême de cette attitude aboutirait à rendre les Etats-Unis d'Amérique aux Indiens. Les colonies sont là, il faut accepter le fait. Les socialistes aussi doivent reconnaître la nécessité pour les peuples civilisés d'exercer une certaine tutelle sur les peuples non-civilisés ... Une grande partie de notre économie a pour base des produits coloniaux, produits dont les indigènes ne savent que faire." Cette motion fut soutenue par la majorité des délégués anglais et français, et la presque totalité des voix allemandes, belges et hollandaises. Si la position la plus radicale, condamnant toute forme de colonisation, l'emporte, c'est grâce aux voix des délégués de pays sans colonies. L'émergence des courants réformistes au sein du mouvement socialiste se traduit sur le terrain colonial  aussi, par un ralliement aux vues de la bourgeoisie. Face à Rosa Luxemburg, qui dénonce toute politique coloniale '"Guerre et paix, le Maroc en échange du Congo ou le Togo pour Tahiti, ce sont là des questions où il y va de la vie de millions de personnes, du bonheur ou du malheur de peuples entiers. Une douzaine de chevaliers de l'industrie racistes laissent de fins commis politiciens réfléchir et marchander sur ces questions comme on le fait pour la viande ou les oignons, et les peuples attendent la décision avec angoisse tels des troupeaux de moutons conduits à l'abattoir", écrit-elle sur les négociations entre les puissances européennes à propos du Maroc en 1911), Le social-démocrate allemand David, député de Mayence, salue la colonisation comme un élément du but de civilisation poursuivi par le mouvement socialiste. "Sans colonies nous serions assimilables à la Chine", dit-il. La résolution finale du congrès fait pourtant obligation aux partis socialistes de combattre toute forme de colonisation. Elle demeurera la charte de la Deuxième Internationale jusqu'en 1928, alors que ses partis soutenaient depuis longtemps déjà la politique coloniale de leurs Etats.

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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 10:48
1915, la Conférence de Zimmerwald ... et aujourd'hui? Smolny : Conférences-débats à Toulouse le 31 octobre. Notre article : Rosa Luxemburg et la première Conférence de Zimmerwald.

Cycle de conférences-débats du collectif d’édition Smolny.

Samedi 31 octobre 2015 - 14h30-18h30 et 20h30-23h30 - Salle du Sénéchal - Toulouse

Première session : 14h30-18h30

Seconde session : 20h30-23h30

Il y a 100 ans une poignée d’irréductibles socialistes se réunissaient dans le petit village de Zimmerwald en Suisse. 38 délégués internationalistes se dressaient ainsi contre la barbarie industrielle de la Première Guerre mondiale.

Aujourd’hui, l’arc guerrier, d’Ukraine au Mali, décoche ses traits meurtriers, jette des centaines de milliers de réfugiés sur les routes. Face à ce chaos impérialiste, oserons-nous rechercher — comme nos héroïques ancêtres — une troisième voie, un véritable socialisme abolissant le salariat et tous les États ?

Zimmerwald 1915 : un cadrage historique et une réflexion pour aujourd’hui. Le collectif smolny vous propose de venir en débattre sur deux sessions : 14h30-18h30 et 20h30-23h30.

Avec la participation de Julien Chuzeville (Zimmerwald et le mouvement ouvrier pendant la Première Guerre mondiale), l’association Table Rase (Lyon), le collectif Smolny (sur le thème Rosa Luxemburg et le mouvement de Zimmerwald), Michel Olivier (pour une histoire des fractions de gauche internationalistes), Emmanuel Barot (perspectives actuelles du mouvement internationaliste).

Programme détaillé à suivre.

Entrée libre.

http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=2113

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La position de Rosa Luxemburg - notre article

Rosa Luxemburg et la première Conférence de Zimmerwald

L'étude des réactions de Rosa Luxemburg par rapport à la première conférence de Zimmerwald s'inscrit dans celle de l'évolution de ses positions sur la tactique politique qu'elle estime nécessaire après la faillitte de la social-démocratie et de l'Internationale en 1914.

 

Lorsque se tient la première conférence de Zimmerwald début septembre 1915, Rosa Luxemburg est emprisonnée déjà depuis le 15 février.

 

Même si la communication politique n'est pas interrompue durant cette période, elle devient de plus en plus difficile.  

 

Politiquement, avant son emprisonnement, elle avait pu initier et participer à la revue L'Internationale qui était parue  en avril, donc après son arrestation, et qui était l'expression de la structuration politique et visible du courant auquel elle appartenait. Deux articles y définissaient sa position La reconstruction de l'Internationale et Perspectives et projets (Ces articles peuvent être lus dans l'ouvrage paru récemment chez Agone: La brochure de Junius, la guerre et l'Internationale). Rosa Luxemburg  y exprime clairement sa rupture avec le socialisme de guerre défendu par la majorité du parti mais n'exprime pas encore la nécessité d'une sortie de ce parti, qui reste pour elle le lieu de la possibilité de l'éducation politique des masses et éventuellement d'une évolution de certains cadres et courants.

 

Emprisonnée, elle peut encore rédiger et faire sortir en avril l'un de ses textes fondamentaux La brochure de Junius, mais ensuite les possibilités de communication semblent se tarir.

 

Pas au courant

 

Ainsi, il semble bien que Rosa Luxemburg n'ait  pas été au courant rapidement des préparatifs de Zimmerwald, comme l'indique cette phrase d'une lettre à Léo Jogiches en décembre 1915:

 

"... Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald."

 

Un cirque sans queue ni tête

 

Ses réactions à la première Conférence de Zimmerwald  s'exprime dans un courrier à Clara Zetkin le 18 octobre 1915:

 

"Pour dire  la vérité, c'était plus que nécessaire en ce qui concerne "Die Gleichheit"*. La célébration débordante d'enthousiasme concernant ce cirque de Zimmerwald par exemple m'a rendue quelque peu mélancolique. On aurait pu se passer de ce qui est sorti de cet accouchement aux forceps, qui comme le disent les Français, n'a ni tête ni queue**  (c'est-à-dire qu'il n'a pas de tête) et qui a vu le jour sous l'égide du grand Ledebour, avec la certitude surtout de ne vouloir faire de mal à personne."

 

Elle y dénonce le fait que le manfeste dont a accouché la conférence s'attache à plaire à tout le monde, et qu'il n'a donc aucun impact ni intérêt. Elle y voit l'influence et les dangers du courant incarné par Ledebour.

 

Avant Zimmerwald

 

Avant Zimmerwald, Rosa Luxemburg avait exprimé la difficulté de définir une tactique dans une lettre à Franz Mehring écrite le 31 août 1915:

 

"Tout est encore instable, le grand tremblement de terre ne semble pas devoir prendre fin, et définir une stratégie, organiser la bataille sur un terrain aussi bouleversé et aussi instable est chose terriblement difficile. De fait, plus rien ne me fait peur. A l'époque, dans les tout premiers instants, le 4 août, j'ai été horrifiée, presque brisée; depuis j'ai retrouvé tout mon calme. La catastrophe a pris une telle ampleur, que les habituels critères de responsabilité et de souffrance humaine ne peuvent s'appliquer ici. Les catastrophes élémentaires ont quelque chose d'apaisant du fait même de leur ampleur et de leur caractère aveugle. Et en fin de compte, si les choses en étaient arrivées à ce point et que de fait toute la splendeur de la paix se révélait n'être rien d'autre que feu follet au-dessus du marais, alors il est mieux que tout se soit effondré. Mais, pour le moment, nous devons vivre avec les tourments et les désagréments d'une situation de transition et l'on peut vraiment dire que s'applique parfaitement à nous la phrase "Le mort saisit le vif" [ndlt: en français dans le texte]. Le lamentable spectacle, dont vous vous plaignez,  donné par le manque de décision de nos camarades n'est rien d'autre que le fruit de cette corruption généralisée qui a fait s'écrouler cette maison qui  en temps de paix brillait fièrement et de tant de feux. Où que l'on se tourne, tout n'est que branches en voie de décomposition. Selon moi, il faut que les choses continuent à se défaire et à se décomposer, afin qu'apparaisse enfin le bois sain ..."

 

Elle y décrivait l'ampleur du tremblement de terre idéologique que causait le ralliement aux unions sacrées, l'idée que malgré tout cela rendait la situation plus claire et plus conforme à la réalité. Elle y définissait la situation comme une situation de transition avec laquelle il fallait composer, confiante malgré tout dans le processus qui devait peu à peu séparer le bon grain de l'ivraie, c'est-à-dire faire apparaître les forces réellement révolutionnaires.

 

Après Zimmerwald

 

Après Zimmerwald, Rosa Luxemburg pense pouvoir  établir la tactique du groupe l'Internationale, dans un premier temps lors d'une nouvelle conférence (Conférence du groupe Internationale le 1er janvier 1916 à Berlin). Elle développe ses idées dans ce courrier à Leo Jogiches du 8 décembre 1915 :

 

"... Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald. Je ne considère pas seulement les choses comme un échec, mais comme une erreur catastrophique, qui dès le départ a engagé le développement de l'opposition et de l'Internationale sur de mauvais rails. Maintenant j'apprends qu'une réunion est prévue en Allemagne; si dès le départ, l'on n'agit pas avec force et de manière conséquente, alors il vaudrait mieux vraiment que cette rencontre n'ait pas lieu. Le malheur est que nos gens pensent qu'il faut faire quelque chose aussi rapidement que possible et que, pour que ce "quelque chose" se mette en place, il ne faut pas faire peur à Pierre, Paul, Jacques. Cette politique qui consiste à mendier des miettes rend impossible tout véritable éclaircissement et toute action, et je crois que, si la nouvelle conférence doit être une continuation de ce cirque, il est indispensable de l'empêcher. Il vaudrait mieux, si cela ne va pas autrement, renoncer à tous nos "amis" plutôt que de nous laisser entraver.

Notre tactique concernant cette conférence ne devrait pas être de rassembler toute l'opposition sous un même chapeau, mais au contraire de sortir de toute cette bouillie le petit noyau dur et en mesure d'agir, et que l'on pourra regrouper autour de notre plate-forme. Il est essentiel de procéder avec la plus grande circonspection pour ce qui concerne l'organisation d'un rassemblement des forces. Car toutes les unions des forces de "gauche" conduisent selon ma longue et amère expérience à lier les mains aux quelques personnes capables d'agir.

Notabene : Je pense que notre plate-forme ne doit pas prendre la forme de ces "résolutions radicales" présentées aux Congrès transformées en une bouillie informe et adaptée au gout de chacun, du fait des menées et des soi-disantes "améliorations" de toutes sortes. Nous ne devons accepter aucune modification, affirmer que cela est à prendre ou à laisser [en français dans le texte]. Cela signife que nous devrons en rester à ce que nous avons décidé même s'il y a une majorité contre, voire unanimité. Les travailleurs suivront certainement les prises de position les plus radicales, en particulier aussi les Berlinois, qui ne sont pas satisfaits des Ledebour et Stadthagen, et de toute façon ceux qui ne sont pas décidés suivent toujours ceux qui le sont.  Prendre en compte les masses implique donc l'intransigeance face aux héros de l'opposition."

 

La leçon de Zimmerwald

 

On voit que dans ce texte, Rosa Luxemburg y indique la nécessité absolue d'une attitude conséquente sans recherche de compromis, permettant l'émergence d'un véritable noyau révolutionnaire. Pour elle, un nouveau Zimmerwald doit être combattu à tout prix, même au prix d'une rupture avec les forces soi-disant proches.

 

En ce sens, la première Conférence de Zimmerwald  peut être conçue comme le révélateur définitif pour Rosa Luxemburg de ce qu'il faut combattre et de la tactique politique à développer, un point important de rupture menant vers la rupture définitive avec le parti social-démocrate, les courants centristes et encore de fait réformistes, le chemin vers une pratique révolutionnaire qui trouvera son expression théorique avec les Principes directeurs rédigés et approuvés en mars 1916 et qui trouvera son expression politique pratique avec la révolution spartakiste.

 

Dominique Villaeys-Poirré

Article et traduction, le 15 octobre 2015

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2015/10/rosa-luxemburg-et-la-premiere-conference-de-zimmerwald.html

 

Sur le blog : Rosa Luxemburg et Zimmerwald:

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12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 11:19
"En ce sens, la première Conférence de Zimmerwald  peut être conçue comme le révélateur définitif pour Rosa Luxemburg de ce qu'il faut combattre et de la tactique politique à développer ..." Zimmerwald dans la correspondance de Rosa Luxemburg.

Trois notations font référence à Zimmerwald dans la correspondance de Rosa Luxemburg. Leur étude nous permet de déterminer la position de Rosa Luxemburg par rapport à la première Conférence de Zimmerwald mais aussi  l'importance de ce moment dans l'évolution politique de Rosa Luxemburg, la cristallisation d'une position de rupture.

 

"En ce sens, la première Conférence de Zimmerwald  peut être conçue comme le révélateur définitif pour Rosa Luxemburg de ce qu'il faut combattre et de la tactique politique à développer, un point important de rupture menant vers la rupture définitive avec le parti social-démocrate, les courants centristes et encore de fait réformistes, le chemin vers une pratique révolutionnaire qui trouvera son expression théorique avec les Principes directeurs rédigés et approuvés en mars 1916 et qui trouvera son expression politique pratique avec la révolution spartakiste." Dominique Villaeys-Poirré

 

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Rosa Luxemburg et la première Conférence de Zimmerwald

L'étude des réactions de Rosa Luxemburg par rapport à la première conférence de Zimmerwald s'inscrit dans celle de l'évolution de ses positions sur la tactique politique qu'elle estime nécessaire après la faillitte de la social-démocratie et de l'Internationale en 1914.

 

Lorsque se tient la première conférence de Zimmerwald début septembre 1915, Rosa Luxemburg est emprisonnée déjà depuis le 15 février.

 

Même si la communication politique n'est pas interrompue durant cette période, elle devient de plus en plus difficile.  

 

Politiquement, avant son emprisonnement, elle avait pu initier et participer à la revue L'Internationale qui était parue  en avril, donc après son arrestation, et qui était l'expression de la structuration politique et visible du courant auquel elle appartenait. Deux articles y définissaient sa position La reconstruction de l'Internationale et Perspectives et projets (Ces articles peuvent être lus dans l'ouvrage paru récemment chez Agone: La brochure de Junius, la guerre et l'Internationale). Rosa Luxemburg  y exprime clairement sa rupture avec le socialisme de guerre défendu par la majorité du parti mais n'exprime pas encore la nécessité d'une sortie de ce parti, qui reste pour elle le lieu de la possibilité de l'éducation politique des masses et éventuellement d'une évolution de certains cadres et courants.

 

Emprisonnée, elle peut encore rédiger et faire sortir en avril l'un de ses textes fondamentaux La brochure de Junius, mais ensuite les possibilités de communication semblent se tarir.

 

Pas au courant

 

Ainsi, il semble bien que Rosa Luxemburg n'ait  pas été au courant rapidement des préparatifs de Zimmerwald, comme l'indique cette phrase d'une lettre à Léo Jogiches en décembre 1915:

 

"... Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald."

 

Un cirque sans queue ni tête

 

Ses réactions à la première Conférence de Zimmerwald  s'exprime dans un courrier à Clara Zetkin le 18 octobre 1915:

 

"Pour dire  la vérité, c'était plus que nécessaire en ce qui concerne "Die Gleichheit"*. La célébration débordante d'enthousiasme concernant ce cirque de Zimmerwald par exemple m'a rendue quelque peu mélancolique. On aurait pu se passer de ce qui est sorti de cet accouchement aux forceps, qui comme le disent les Français, n'a ni tête ni queue**  (c'est-à-dire qu'il n'a pas de tête) et qui a vu le jour sous l'égide du grand Ledebour, avec la certitude surtout de ne vouloir faire de mal à personne."

 

Elle y dénonce le fait que le manfeste dont a accouché la conférence s'attache à plaire à tout le monde, et qu'il n'a donc aucun impact ni intérêt. Elle y voit l'influence et les dangers du courant incarné par Ledebour.

 

Avant Zimmerwald

 

Avant Zimmerwald, Rosa Luxemburg avait exprimé la difficulté de définir une tactique dans une lettre à Franz Mehring écrite le 31 août 1915:

 

"Tout est encore instable, le grand tremblement de terre ne semble pas devoir prendre fin, et définir une stratégie, organiser la bataille sur un terrain aussi bouleversé et aussi instable est chose terriblement difficile. De fait, plus rien ne me fait peur. A l'époque, dans les tout premiers instants, le 4 août, j'ai été horrifiée, presque brisée; depuis j'ai retrouvé tout mon calme. La catastrophe a pris une telle ampleur, que les habituels critères de responsabilité et de souffrance humaine ne peuvent s'appliquer ici. Les catastrophes élémentaires ont quelque chose d'apaisant du fait même de leur ampleur et de leur caractère aveugle. Et en fin de compte, si les choses en étaient arrivées à ce point et que de fait toute la splendeur de la paix se révélait n'être rien d'autre que feu follet au-dessus du marais, alors il est mieux que tout se soit effondré. Mais, pour le moment, nous devons vivre avec les tourments et les désagréments d'une situation de transition et l'on peut vraiment dire que s'applique parfaitement à nous la phrase "Le mort saisit le vif" [ndlt: en français dans le texte]. Le lamentable spectacle, dont vous vous plaignez,  donné par le manque de décision de nos camarades n'est rien d'autre que le fruit de cette corruption généralisée qui a fait s'écrouler cette maison qui  en temps de paix brillait fièrement et de tant de feux. Où que l'on se tourne, tout n'est que branches en voie de décomposition. Selon moi, il faut que les choses continuent à se défaire et à se décomposer, afin qu'apparaisse enfin le bois sain ..."

 

Elle y décrivait l'ampleur du tremblement de terre idéologique que causait le ralliement aux unions sacrées, l'idée que malgré tout cela rendait la situation plus claire et plus conforme à la réalité. Elle y définissait la situation comme une situation de transition avec laquelle il fallait composer, confiante malgré tout dans le processus qui devait peu à peu séparer le bon grain de l'ivraie, c'est-à-dire faire apparaître les forces réellement révolutionnaires.

 

Après Zimmerwald

 

Après Zimmerwald, Rosa Luxemburg pense pouvoir  établir la tactique du groupe l'Internationale, dans un premier temps lors d'une nouvelle conférence (Conférence du groupe Internationale le 1er janvier 1916 à Berlin). Elle développe ses idées dans ce courrier à Leo Jogiches du 8 décembre 1915 :

 

"... Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald. Je ne considère pas seulement les choses comme un échec, mais comme une erreur catastrophique, qui dès le départ a engagé le développement de l'opposition et de l'Internationale sur de mauvais rails. Maintenant j'apprends qu'une réunion est prévue en Allemagne; si dès le départ, l'on n'agit pas avec force et de manière conséquente, alors il vaudrait mieux vraiment que cette rencontre n'ait pas lieu. Le malheur est que nos gens pensent qu'il faut faire quelque chose aussi rapidement que possible et que, pour que ce "quelque chose" se mette en place, il ne faut pas faire peur à Pierre, Paul, Jacques. Cette politique qui consiste à mendier des miettes rend impossible tout véritable éclaircissement et toute action, et je crois que, si la nouvelle conférence doit être une continuation de ce cirque, il est indispensable de l'empêcher. Il vaudrait mieux, si cela ne va pas autrement, renoncer à tous nos "amis" plutôt que de nous laisser entraver.

Notre tactique concernant cette conférence ne devrait pas être de rassembler toute l'opposition sous un même chapeau, mais au contraire de sortir de toute cette bouillie le petit noyau dur et en mesure d'agir, et que l'on pourra regrouper autour de notre plate-forme. Il est essentiel de procéder avec la plus grande circonspection pour ce qui concerne l'organisation d'un rassemblement des forces. Car toutes les unions des forces de "gauche" conduisent selon ma longue et amère expérience à lier les mains aux quelques personnes capables d'agir.

Notabene : Je pense que notre plate-forme ne doit pas prendre la forme de ces "résolutions radicales" présentées aux Congrès transformées en une bouillie informe et adaptée au gout de chacun, du fait des menées et des soi-disantes "améliorations" de toutes sortes. Nous ne devons accepter aucune modification, affirmer que cela est à prendre ou à laisser [en français dans le texte]. Cela signife que nous devrons en rester à ce que nous avons décidé même s'il y a une majorité contre, voire unanimité. Les travailleurs suivront certainement les prises de position les plus radicales, en particulier aussi les Berlinois, qui ne sont pas satisfaits des Ledebour et Stadthagen, et de toute façon ceux qui ne sont pas décidés suivent toujours ceux qui le sont.  Prendre en compte les masses implique donc l'intransigeance face aux héros de l'opposition."

 

La leçon de Zimmerwald

 

On voit que dans ce texte, Rosa Luxemburg y indique la nécessité absolue d'une attitude conséquente sans recherche de compromis, permettant l'émergence d'un véritable noyau révolutionnaire. Pour elle, un nouveau Zimmerwald doit être combattu à tout prix, même au prix d'une rupture avec les forces soi-disant proches.

 

En ce sens, la première Conférence de Zimmerwald  peut être conçue comme le révélateur définitif pour Rosa Luxemburg de ce qu'il faut combattre et de la tactique politique à développer, un point important de rupture menant vers la rupture définitive avec le parti social-démocrate, les courants centristes et encore de fait réformistes, le chemin vers une pratique révolutionnaire qui trouvera son expression théorique avec les Principes directeurs rédigés et approuvés en mars 1916 et qui trouvera son expression politique pratique avec la révolution spartakiste.

 

Dominique Villaeys-Poirré

Article et traduction, le 15 octobre 2015

http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/2015/10/rosa-luxemburg-et-la-premiere-conference-de-zimmerwald.html

 

Sur le blog : Rosa Luxemburg et Zimmerwald:

"En ce sens, la première Conférence de Zimmerwald  peut être conçue comme le révélateur définitif pour Rosa Luxemburg de ce qu'il faut combattre et de la tactique politique à développer

"En ce sens, la première Conférence de Zimmerwald  peut être conçue comme le révélateur définitif pour Rosa Luxemburg de ce qu'il faut combattre et de la tactique politique à développer

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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 18:37
Aux antipodes de Zimmerwald. Extrait d'une lettre de Rosa Luxemburg à  Franz Mehring, le 31 août 1915. "Selon moi, il faut que les choses continuent à se défaire et à se décomposer, afin qu'apparaisse enfin le bois sain ...".

Ecrite en prison quelques jours avant Zimmerwald, cette lettre montre la détermination de Rosa Luxemburg à adopter une attitude de rupture franche, bien loin des tractations et du manifeste finalement adopté à Zimmerwald. Il est bon de rappeler que Rosa Luxemburg n'était pas au courant de cette conférence et l'a fortement condamnée.  (Je regrette par exemple beaucoup que l'on ne m'ait pas informée à temps du projet de Zimmerwald. Je ne considère pas seulement les choses comme un échec, mais comme une erreur catastrophique, qui dès le départ a engagé le développement de l'opposition et de l'Internationale sur de mauvais rails..)

 

 

 

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Citations

"Certes, l'ensemble de la situation est si confuse, que l'on ne peut ressentir de véritable joie à lutter. Tout est encore instable, le grand tremblement de terre ne semble pas devoir prendre fin, et définir une stratégie, organiser la bataille sur un terrain aussi bouleversé et aussi instable est chose terriblement difficile."

 

"Et en fin de compte, si les choses en étaient arrivées à ce point et que de fait toute la splendeur de la paix ne se révélait être rien d'autre que feu follet au-dessus du marais, alors il est mieux que tout se soit effondré."

 

"Le lamentable spectacle, dont vous vous plaignez,  donné par le manque de décision de nos camarades n'est rien d'autre que le fruit de cette corruption généralisée qui a fait s'écrouler cette maison qui  en temps de paix brillait fièrement et de tant de feux. Où que l'on se tourne, tout n'est que branches en voie de décomposition. Selon moi, il faut que les choses continuent à se défaire et à se décomposer, afin qu'apparaisse enfin le bois sain."

 

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Extrait de la lettre à Franz Mehring, 31 août 1915, Barnimstr.

 

... Certes, l'ensemble de la situation est si confuse, que l'on ne peut ressentir de véritable joie à lutter. Tout est encore instable, le grand tremblement de terre ne semble pas devoir prendre fin, et définir une stratégie, organiser la bataille sur un terrain aussi bouleversé et aussi instable est chose terriblement difficile. De fait, plus rien ne me fait peur. A l'époque, dans les tout premiers instants, le 4 août, j'ai été horrifiée, presque brisée; depuis j'ai retrouvé tout mon calme. La catastrophe a pris une telle ampleur, que les habituels critères de responsabilité et de souffrance humaine ne peuvent s'appliquer ici. Les drames élémentaires ont quelque chose d'apaisant du fait même de leur importance  et de leur caractère aveugle. Et en fin de compte, si les choses en étaient arrivées à ce point et que de fait toute la splendeur de la paix ne se révélait être rien d'autre que feu follet au-dessus du marais, alors il est mieux que tout se soit effondré. Mais, pour le moment, nous devons vivre avec les tourments et les désagréments d'une situation de transition et l'on peut vraiment dire que s'applique parfaitement à nous la phrase "Le mort saisit le vif" [ndlt: en français dans le texte]. Le lamentable spectacle, dont vous vous plaignez,  donné par le manque de décision de nos camarades n'est rien d'autre que le fruit de cette corruption généralisée qui a fait s'écrouler cette maison qui  en temps de paix brillait fièrement et de tant de feux. Où que l'on se tourne, tout n'est que branches en voie de décomposition. Selon moi, il faut que les choses continuent à se défaire et à se décomposer, afin qu'apparaisse enfin le bois sain .....

 

Traduction Dominique Villaeys-Poirré

La lettre peut être lue aussi en français dans l'ouvrage  paru chez Maspéro: j'étais, je suis, je serai P 90 - 93 et en allemand dans les Gesammelte Briefe P 70 - 73, chez Dietz Verlag

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1 octobre 2015 4 01 /10 /octobre /2015 15:00
https://bataillesocialiste.files.wordpress.com/2009/11/bourderon.jpg?w=450

https://bataillesocialiste.files.wordpress.com/2009/11/bourderon.jpg?w=450

Dans un précédent article, nous avions indiqué l'importance de cet ouvrage pour mieux appréhender les réactions et l'action de chacun tout au long du premier conflit mondial. Cela est tout à fait manifeste dans cette partie de l'ouvrage référant la position des différentes sections socialistes parisiennes face à Zimmerwald.

 

L'impact de Zimmerwald

 

... Deux faits nous paraissent tout à fait acquis en ce qui concerne les socialistes parisiens.

D'abord le courant favorable aux thèses de Zimmerwald est faible. La résolution, pourtant modérée car ne faisant aucune allusion sur les responsabilités françaises de la guerre et gardant le silence sur la question du caractère défensif de celle-ci, présentée par les zimmerwaldiens au Congrès fédéral de décembre 1915 préconisant la reprise immédiate des rapports internationaux sans aucune condition n'obtient que 545 voix sur 10 502, soit 5 %, ce qui est très faible. Des réticences vives se manifestent dans plusieurs organisations. Ainsi le groupe de Roquette-Sainte-Marguerite du 11ème arrondissement décide de refuser d'aller écouter le compte rendu de la conférence organisée par la 12ème section, le groupe de Saint-Ambroise du même arrondissement vote à l'unanimité pour que la conférence de Zimmerwald ne soit pas un point central du débat du Congrès fédéral. A la 13ème section, les adhérents refusent la parole au membre de la 12ème section, venu parler de la conférence, seul Rappoport souhaitant le laisser parler. A la 14ème section, plusieurs intervenants (Moreau, Bracke) estiment que l'on fait trop de bruit autour de Zimmerwald. A la 18ème section, les participants décident de ne pas lire la brochure de la conférence. A la 19ème section, aucune discussion n'a lieu sur celle-ci, ce qui entraîne le regret d'un intervenant de base. Nous avions déjà vu le cas extrême de la 20ème section où la lecture du compte rendu ferait croire que la conférence n'a jamais eu lieu.

Cet ensemble de faits témoigne, au-delà d'une censure bureaucratique bien réelle, plus largement d'une résistance à l'existence même d'une telle conférence. que nombre de militants se refusent à concevoir. En outre, lorsque des orateurs s'en prennent à la conférence, c'est moins sur les thèses qu'elle développe que sur son existence même que portent les critiques. Zimmerwald entraîne la division au sein du pays, diminuant "le réconfort moral pour les combattants". La participation de Merrheim et Bourderon laisserait croire aux Allemands que les Français sont fatigués de la guerre. C'est une conférence "dans les nuages" et Zimmerwald n'était "ni le lieu, ni le moment" Encore une fois, à l'extrême de cette attitude, nous retrouvons Vaillant déclarant se méfier des protestations "qui naissent des neutres d'éducation allemande."

Le deuxième fait plus difficile à cerner tient au contenu de certaines interventions que nous venons de citer déclarant que l'on discute trop de Zimmerwald, qu'il faut éviter d'en faire la question centrale du Congrès. Ceci montre que Zimmerwald a un écho certain, peut-être en dehors des réunions socialistes. Nous pouvons aussi noter que les interventions, peu nombreuses, favorables à Zimmerxwald, favorables à la discussion sur la conférence ou manifestant un pacifisme déterminé (en tout 7 références si l'on excepte Bourderon) ne sont le fait que d'intervenant sans responsabilité, ce qui est tout à fait exceptionnel. Aucun élu national ou local, aucun membre de la Commission exécutive fédérale, aucun secrétaire de section, même M. Maurin, le secrétaire de la 12ème section massivement minoritaire, ne sont en décembre 1915 partisans de Zimmerwald. "J'aimerais mieux me faire tuer pour la paix que pour la guerre", "on se fout de l'Alsace-Lorraine, ce qu'il faut, c'est la paix, on nous a assez berné nous et les boches", ces deux déclarations les plus violentes que nous avons relevées dans les réunions socialistes de 1915, viennent d'un militant de base de la 12ème section et d'une femme de la 15ème section. Les difficultés à la prise de parole des non responsables produisent ainsi une minimisation du discours des militants que Zimmerwald a touchés. La mesure de l'écho de la conférence reste ainsi extrêmement difficile à réaliser. A côté des zones de réticences notables, des répercussions positives se manifestent en certains lieux : 12ème arrondissement, Boulogne-Bollancourt, Saint-Denis.

Il reste que, en décembre 1915, sinon l'écho, du moins l'influence de la conférence reste ainsi extrêmement faible dans le socialisme parisien, et que la fracture qui partage le Congrès fédéral de la Seine ne sépare pas partisans et adversaires de  Zimmerwald, mais des socialistes dont nous avons vu que les oppositions, certes restent sensibles, ne sont pas fondamentales, comme le montre d'ailleurs l'accord qui se réalisera au Congrès national entre Longuet et Renaudel.

 

Dans Jean-Louis Robert, Les ouvriers, la Patrie et la Révolution, Paris 1914 - 1919, Les Annales littéraires de l'Université de Besançon, 1995, P 63 - 66, distribué par les Belles-Lettres.

Notre premier article : http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-en-eclairage-de-la-position-de-rosa-luxemburg-jean-louis-robert

L'impact de Zimmerwald. Réactions au sein des sections du parti socialiste à Paris. Dans Les ouvriers, la Patrie et la Révoution de J.L. Robert.. En contre-point à Rosa Luxemburg.
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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009