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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
16 octobre 2026 5 16 /10 /octobre /2026 15:10
Wilhelm Liebknecht, Marx au travail.

Citations

"Si la valeur d’un homme est calculée d’après le travail fourni par eux – de même que la valeur des choses d’après le travail qui y est incorporé – déjà de ce point de vue, Marx est d’une valeur si grande que seul un petit nombre de géants de l’esprit peuvent lui être comparés."

 

"Quarante années durant il a travaillé au Capital et travaillé comment ! Comme seul un Marx peut travailler. Et je n’exagère pas lorsque je le dis : le journalier le plus mal payé en Allemagne a touché plus de salaire en 40 années que Marx d’« honoraires » , c’est-a-dire en allemand de solde d’honneur pour une des plus grandes créations de ce siècle. L’autre, c’est l’œuvre de Darwin."

 

"La « science » n’est pas une valeur pour le marché. Et peut-on aussi exiger que la société bourgeoise paie un prix convenable à celui qui dresse son propre arrêt de mort."

Pour le 200e anniversaire de sa naissance, suite de  la transcription de la partie de la brochure publiée en 1935, (Bureau d'éditions de Paris), reproduisant des extraits des "Souvenirs sur Marx" de Wilhelm Liebknecht rédigés en 1896. Elle comprend 11 parties, Pages 27 à 68.

Intitulée "Souvenirs sur Marx" , cette brochure propose en première partie le texte de Paul Lafargue, "Karl Marx, Souvenirs personnels", Pages 3 à 26.

Wilhelm Liebknecht, Marx au travail.

Marx au travail

« Le génie n’est qu’une application », a dit je ne sais plus qui, et si ce n’est pas entièrement juste, ça l’est du moins pour une grande part. Il n’y a pas de génie sans une puissance de travail et une production exceptionnelles. Le prétendu génie auquel ces deux choses sont étrangères n’est qu’une bulle de savoir chatoyante ou une traite tirée à terme sur des trésors dans la lune. Mais là où s’unissent la puissance de travail et la production dépassant la moyenne, il y a également du génie. J’ai rencontré beaucoup de gens qui se considéraient et étaient parfois aussi considérés par d’autres comme des génies, mais qui n’avaient pas de puissance de travail, ce n’était que des bohème de volubilité et de talent publicitaire. Tous les hommes vraiment d’importance que j’ai connus étaient très laborieux et travaillaient âprement.

Pour Marx, c’est pleinement vrai. Il travaillait prodigieusement ; et comme il en était souvent empêché pendant la journée – notamment dans sa première période d’exil – il se rattrapait la nuit. Lorsque nous rentrions tard le soir, venant de quelque séance ou meeting, il avait l’habitude de s’asseoir et de travailler encore quelques heures. Et ces quelques heures s’allongeaient de plus en plus et il finissait par travailler toute la nuit et dormir le matin. Sa femme lui faisait des observations les plus sérieuses – mais il disait en riant que c’était conforme à sa nature. Moi-même, je m’étais habitué dès le lycée à faire les travaux le plus difficile le soir ou dans la nuit, où je me sentais l’esprit plus actif, aussi ne regardais-je pas la chose des mêmes yeux que Madame Marx.

Mais c’était elle qui avait raison. Et malgré sa constitution exceptionnellement robuste, Marx commença vers 1860 à se plaindre de toutes sortes de troubles dans ses fonctions corporelles. Il fallut consulter un médecin. Le résultat fut l’interdiction catégorique de tout travail de nuit. Et much exercise, c’est-à-dire beaucoup d’exercices physiques. Il ordonna des promenades à pied et à cheval. En ce temps-là, je fis de nombreuses promenades avec Marx dans les environs de Londres, principalement dans le Nord accidenté. Il fut bientôt d’ailleurs bientôt rétabli, car, en effet il avait un corps très robuste, bâti de façon à lui permettre de grands efforts.

Mais à peine se sentait-il mieux qu’il retombait, peu à peu, dans son habitude de travailler de nuit, jusqu’au déclenchement d’une nouvelle crise, qui l’obligeait à une vie plus raisonnable – néanmoins cela ne durait toujours que le temps où la nécessité se faisait impérieuse. Les crises se firent de plus en plus violentes, une maladie du foie se développa et il

Je suis convaincu, et c’est aussi le jugement des médecins qui l’ont traité en dernier lieu, que si Marx avait pu se résoudre à mener une vie conforme à sa nature, c’est-à-dire aux exigences de son corps, ou plutôt de l’hygiène, il vivrait encore. C’est dans ses dernières années seulement – lorsqu’il était déjà trop tard – qu’il renonça au travail nocturne. Alors, il travaillait d’autant plus dans la journée, il travaillait toujours de façon intensive, pourvu que cela lui fut possible.

Dans ses promenades, il avait toujours  sur lui un carnet, et, à chaque instant, il y inscrivait des notes. Et son travail n’était jamais superficiel, il y a travail et travail. Il travaillait toujours de manière approfondie, intensive. J’ai reçu de sa fille Eléonora un tableau chronologique d’histoire qu’il avait dressé pour en avoir une idée d’ensemble, afin de rédiger une remarque accessoire quelconque. Il est vrai qu’il n’y avait rien d’accessoire chez Marx, et ce tableau destiné à son usage personnel est établi avec la même application et le même soin que s’il eût été destiné à l’impression.

Marx travaillait avec persévérance qui me remplissait souvent d’étonnement. Il ne connaissait pas la fatigue. Il lui fallait aller jusqu’à l’épuisement – et même alors il ne trahissait aucune lassitude.

Si la valeur d’un homme est calculée d’après le travail fourni par eux – de même que la valeur des choses d’après le travail qui y est incorporé – déjà de ce point de vue, Marx est d’une valeur si grande que seul un petit nombre de géants de l’esprit peuvent lui être comparés.

Et qu’est ce que la société bourgeoise lui a donné en compensation de cette énorme somme de travail ?

Quarante années durant il a travaillé au Capital et travaillé comment ! Comme seul un Marx peut travailler. Et je n’exagère pas lorsque je le dis : le journalier le plus mal payé en Allemagne a touché plus de salaire en 40 années que Marx d’« honoraires » , c’est-a-dire en allemand de solde d’honneur pour une des plus grandes créations de ce siècle. L’autre, c’est l’œuvre de Darwin.

La « science » n’est pas une valeur pour le marché. Et peut-on aussi exiger que la société bourgeoise paie un prix convenable à celui qui dresse son propre arrêt de mort.

Wilhelm Liebknecht, Marx au travail.
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1 septembre 2026 2 01 /09 /septembre /2026 12:31
Wilhelm Liebknecht, "Le style de Marx"

Citation: "Marx prétend-on n’avait pas de style ou un très mauvais style. C’est ainsi que parlent ceux qui ne savent pas ce que c’est que le style, les beaux discoureurs, les  jongleurs de phrases qui n’ont pas compris Marx, qui sont incapables de le comprendre, qui sont incapables de suivre le vol de son esprit jusqu’aux plus hautes cimes de la science et de la passion et jusqu’aux plus profonds des abîmes de la misère et de l’infamie  humaine."

 

Pour le 200e anniversaire de sa naissance, suite de  la transcription de la partie de la brochure publiée en 1935, (Bureau d'éditions de Paris), reproduisant des extraits des "Souvenirs de Marx" de Wilhelm Liebknecht rédigés en 1896. Elle comprend 11 parties, Pages 27 à 68.

Intitulée "Souvenirs sur Marx" , cette brochure propose en première partie le texte de Paul Lafargue, "Karl Marx, Souvenirs personnels", Pages 3 à 26.

 

Le style de Marx

Souvenirs de Marx, P 37 à 39, Bureau d'éditions, Paris, 1935. Épisodes et vie révolutionnaires n° 21

Marx prétend-on n’avait pas de style ou un très mauvais style. C’est ainsi que parlent ceux qui ne savent pas ce que c’est que le style, les beaux discoureurs, les  jongleurs de phrases qui n’ont pas compris Marx, qui sont incapables de le comprendre, qui sont incapables de suivre le vol de son esprit jusqu’aux plus hautes cimes de la science et de la passion et jusqu’aux plus profonds des abîmes de la misère et de l’infamie humaine.

Si le mot de Buffon s’applique jamais à quelqu’un, c’est à Marx : « Le style, c’est l’homme », le style de Marx, c’est Marx. ». Un homme aussi profondément véridique, qui n’a pas connu d’autre culte que celui de la vérité, qui écartait d’un tourne-main des thèses péniblement acquises et devenues chères dès qu’il s’était convaincu de leur inexactitude, ne pouvait aussi dans ses écrits que se montrer tel qu’il était. Incapable d’hypocrisie, incapable de dissimulation, il était toujours lui-même, dans ses écrits comme dans sa vie. Certes, chez une nature aussi variée, aussi vaste, aussi multiple, le style ne pouvait être aussi uni, aussi égal ou même aussi uniforme que chez des natures moins complexes et moins vastes. Le Marx du Capital, le Marx du 18-Brumaire, et le Marx de Monsieur Vogt, sont trois Marx différents – et pourtant, dans leur vérité, il y a un seul Marx – leur trinité n’en constitue pas moins une unité, l’unité d’une grande personnalité qui s’exprime différemment dans des domaines différents et qui n’en est pas moins toujours le même. Certes le style du Capital est difficile à comprendre, mais le sujet traité serait-il si facile à saisir, Le style n’est pas seulement l’homme, il est aussi la matière, et il faut s’adapter à la matière. « There is no royal road to science » ; il n’y a pas de grande route vers la science. Ici, il faut que chacun fasse des efforts pour gravir les cimes, même s’il a le meilleur guide. Se plaindre du style lourd, difficile à comprendre ou même pénible du Capital, c’est simplement reconnaître sa propre paresse ou sa propre incapacité à penser.

Le 18-Brumaire est-il incompréhensible ? Est-elle incompréhensible la flèche qui va droit au but et s’insère dans la chaire ? Est-il incompréhensible le javelot lancé d’une main sûre et qui frappe en plein cœur l’ennemi ? Les paroles du 18-Brumaire sont des flèches, ce sont des javelots. C’est un style qui cloue au pilori et qui tue. Si la haine, le mépris, si l’amour brûlant de la liberté se sont jamais exprimés dans des mots brûlants, entraînants, c’est dans le 18-Brumaire qui unit le sérieux indigné d’un Tacite à l’esprit cinglant d’un Juvénal, à la colère sacrée d’un Dante. Le style est ici, ce qu’il était – stilus – à l’origine dans la main des Romains, une pointe d’acier acérée servant à la fois à écrire et à piquer. Le style est un poignard, qui sert à porter au cœur un coup assuré.

Et dans Monsieur Vogt cet humour souriant, cette joie rappelant celle de Shakespeare, tout heureux d’avoir trouvé un Falstaff qui lui sera une mine inépuisable, de quoi remplir un arsenal d’ironie !

Mais je ne veux pas parler plus longtemps ici du style de Marx, le style de Marx, c’est Marx lui-même. On lui a reproché d’avoir tenté de comprimer dans le plus petit espace le plus grand contenu possible, mais c’est précisément Marx.

Marx attachait une valeur exceptionnelle à l’expression pure, correcte. Et ce sont Goethe, Lessing, Shakespeare, Dante, Cervantès dont il faisait sa lecture journalière, qu’il avait choisis comme ses plus grands maîtres. Sous le rapport de la pureté et de la correction de la langue, il était d’une conscience tout à fait minutieuse. Je me rappelle encore que dans mon premier séjour à Londres, il me gratifia d’une semonce parce que j’avais écrit dans un article : « L’assemblée ayant eu lieu », je voulais m’excuser en invoquant l’usage, mais alors Marx éclata « Qu’est-ce que c’est que ces pitoyables lycées allemands, où on n’apprend point l’allemand ! Ces pitoyables universités allemandes ! », et ainsi de suite, je me défendis de mon mieux, je lui citai également des exemples tirés des classiques, mais je n’ai plus jamais parlé d’événements « ayant eu lieu », et j’en ai fait perdre l’habitude à plus d’un.

Marx était un puriste sévère, souvent il cherchait laborieusement et longtemps l’expression exacte. Il haïssait les mots étrangers, superflus, et si, néanmoins, il employa fréquemment des mots étrangers, lorsque le sujet ne l’exigeait pas, il faut faire la part de son long séjour à l’étranger, notamment en Angleterre. Mais quelle quantité infinie de mots composés pleins d’originalité et de tournures de phrases tout à fait allemandes, nous trouvons dans Marx qui, bien qu’ayant passé deux tiers de sa vie à l’étranger, a rendu de grands services à notre langue allemande et compte parmi les maîtres et les créateurs les plus qualifiés de la langue allemande.

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17 août 2026 1 17 /08 /août /2026 11:52
Wilhelm Liebknecht et la révolution espagnole de 1868. Un texte inédit sur le net.

Aux démocrates espagnols

Adresse de sociaux-démocrates de Saxe, 27 octobre 1868

 

Chers frères,

En Allemagne, partout où il y a des cœurs qui battent pour la liberté, la révolution espagnole a été accueillie par des acclamations enthousiastes ; en Allemagne, comme partout où la force l'emporte sur le droit, la révolution espagnole a ravivé l'étincelle d'espoir presque éteinte dans ls poitrines des opprimés.

Vos pères ont appris aux nôtres la résistance contre les conquérants étrangers. Vous nous enseignez qu’un peuple déterminé est capable de briser le joug d’une tyrannie ancestrale.

En luttant pour vous, vous vous avez lutté pour nous. Nous vous en remercions !

Votre cause est la nôtre, elle est celle de tous les peuples, et si vous parvenez à ériger un État démocratique sur les ruines de la monarchie, le triomphe de la démocratie sera alors assuré dans tous les pays éclairés d’Europe.

Nous savons que la tâche n’est pas aisée. La deuxième partie, la plus difficile vous attend encore. Renverser un trône est plus facile que de créer une communauté libre, surtout dans un pays qui, à l’exception de brèves et glorieuses lueurs d'espoir, a été soumis pendant des siècles à l’influence pernicieuse de despotes laïques et de fanatiques religieux.

Jusqu’à présent, depuis votre victoire, les ennemis de la liberté ne se sont pas manifestés, mais ils guettent seulement un moment propice pour surgir de leurs tanières. Soyez vigilants ! Travaillez avec ardeur à bâtir cette nouvelle société, mais ne négligez pas de prendre des mesures pour vous protéger d'une attaque par surprise.

Souvenez-vous de notre destin. Nous aussi, les Allemands, avons connu autrefois une révolution. Les ennemis du peuple étaient vaincus. Mais que firent les élus de la nation ? Au lieu de neutraliser pour toujours leurs adversaires abattus, ils élaborèrent, avec un doctrinarisme pédant, les principes de la démocratie ; et lorsque la Charte de la liberté fut enfin couchée sur le papier, les éléments réactionnaires s'étaient de nouveau regroupés, et la jeune liberté fut noyée dans le sang après un bref combat. Évitez les erreurs qui ont causé notre perte ; ne laissez pas à vos ennemis le temps de s’organiser ; surtout, prévenez à temps le danger que représente pour vous l'armée permanente !

C'est vrai, votre armée a rendu de grands services lors de la lutte pour la liberté, le mois dernier, mais qui peut garantir qu’elle ne se retournera pas bientôt contre vous sous les cris de ralliement de la discipline militaire, qui réduit l’homme à l’état de machine ? Vous ne disposez désormais que d'un moyen pour assurer votre sécurité. Transformez sans perdre de temps votre armée permanente en une armée populaire ! Que les forces armées existantes constituent le cadre et le fondement d’une milice démocratique ! Quiconque s’y oppose est votre ennemi. Les généraux ambitieux s’y opposeront, mais ceux que vous transformerez de machines en êtres humains vous en seront reconnaissants.

Vous devez vous prémunir contre un autre écueil. En février 1848, le peuple français avait balayé une dynastie corrompue, tout comme vous le faites aujourd’hui. La République semblait établie pour l’éternité. Mais soudain, le ferment de la discorde germa, les ouvriers et les citoyens démocrates brandirent l’épée les uns contre les autres, la terrible bataille de juin fut livrée, et la République reçut le coup de grâce de la main des citoyens républicains victorieux. Pendant encore quelques années, elle a dépéri, jouet des partis ennemis, jusqu’à ce qu’elle devienne, en décembre 1851, la proie d’un aventurier méprisable. Que le malheur indicible de la France bafouée vous serve d’avertissement !

Les ouvriers et les citoyens sont les porteurs des idées modernes de liberté. Vous ne pouvez pas compter sur la paysannerie, qui manque des explications nécessaires. La noblesse et le clergé sont vos ennemis irréconciliables, même s’ils vous acclament aujourd’hui hypocritement.

Si les ouvriers et les citoyens sont unis, ils peuvent résister à toute attaque. S’ils se divisent ou se combattent entre eux, la cause de la liberté est perdue, et une nouvelle ère de domination du sabre et du goupillon s’ouvre. Votre objectif principal doit être de préserver et de consolider l’unité des ouvriers et des citoyens.

Dans la société actuelle, il existe un conflit entre les intérêts du travail et ceux du capital ; la condition des travailleurs est indigne de citoyens libres. Il faut que cela change. La bourgeoisie doit se montrer juste envers les travailleurs, leur accorder le plein fruit de leur travail ; comprendre que le socialisme, loin de vouloir détruire la société, ne cherche qu’à la réorganiser en rétablissant l’harmonie des intérêts et en mettant fin à la guerre sociale, cette source originelle de l’asservissement politique.

Démocrates espagnols ! Ouvriers et citoyens !

Restez unis ! Que la justice soit votre mot d’ordre ! Combattez côte à côte contre vos ennemis communs, et votre belle Espagne deviendra, pour le bien du monde, un havre de paix, de liberté et de prospérité sous la fière bannière, jamais entachée, de la République sociale-démocrate !

Wilhelm Liebknecht et la révolution espagnole de 1868. Un texte inédit sur le net.

Le texte en allemand

In Deutschland wie überall, wo es Herzen gibt, die für die Freiheit schlagen, hat die spanische Revolution begeisterten Jubel hervorgerufen; in Deutschland wie überall, wo Gewalt vor Recht geht, hat die spanische Revolution den fast verstorbenen Funken der Hoffnung in der unterdrückten Brust erweckt.

Eure Väter lehrten die unsrigen den Widerstand gegen fremde Eroberer. Ihr lehrt uns, dass ein entschlossenes Volk das Joch angestammter Tyrannei zu brechen vermag.

Indem ihr für euch kämpfet, habt ihr für uns gekämpft. Wir danken euch!

Eure Sache ist die unsere, ist die aller Völker, und wenn es Euch gelingt, auf den Trümmern der Monarchie einen demokratischen Staat zu errichten, so ist der Triumph der Demokratie in allen Kulturländern Europas gewährleistet.

Wir wissen, das Werk ist nicht leicht. Die schwierigste Hälfte liegt vor Euch. Einen Thron stürzen ist leichter als ein freies Gemeinwesen schaffen, zumal in einem Land, das, mit Ausnahme kurzer glorreicher Lichtblicke, jahrhundertelang dem vergiftenden Einfluss weltlicher Despoten und kirchlicher Dunkelmänner preisgegeben war.

Bis jetzt haben seit Eurem Sieg die Feinde der Freiheit sich nicht hervorgewagt, aber sie lauern nur auf einen günstigen Moment, um aus dem Hinterhalt hervorzubrechen. Seid wachsam! Arbeitet rüstig an dem Neubau, doch versäumt nicht, Maßnahmen gegen Überrumpelung zu treffen.

Gedenkt unseres Schicksals. Auch, wir Deutschen hatten einst eine Revolution. Die Feinde des Volkes waren niedergeschmettert. Aber was taten die Erwählten der Nation? Statt die betäubten Gegner für immer unschädlich zu machen, entwickelten sie mit pedantischem Doktrinärismus die Pinzipien der Demokratie, und als endlich die Charte der Freiheit auf dem Papier fertig war, hatten die reaktionären Elemente sich wieder gesammelt, und die junge Freiheit wurde nach kurzem Kampf in Blut erstickt. Vermeidet die Fehler, an denen wir zugrunde gegangen sind; lasst euren Feinden nicht die Zeit, sich zu organisieren; vor allem beugt zeitig der Gefahr, die Euch vom stehenden Heere droht!

Es ist wahr, Eure Armee hat große Dienste geleistet in dem Befreiungskampf des vorigen Monats, doch wer bürgt dafür, dass sie unter der Zuchtrute der militärischen Disziplin, die den Menschen zur Maschine erniedrigt, nicht nächstens sich gegen Euch wendet  Ihr habt nur ein Mittel der Sicherheit. Verwandelt ohne Zeitverlust Euer stehendes Heer in ein Volksheer! Lasst die vorhandenen Streitkräfte den Rahmen und das Fundament einer demokratischen Miliz bilden! Wer sich dagegen sträubt, ist Euer Feind. Ehrgeizige Generäle werden sich widersetzen, die Soldaten, die Ihr aus Maschinen wieder zu Menschen erhebt, werden Euch dankbar sein.

Von einer anderen Klippe müsst Ihr Euch schützen. Im Februar 1848 hatte das französische Volk eine korrupte Dynastie weggefegt wie Ihr jetzt. Die Republik schien für die Ewigkeit gegründet. Allein plötzlich schoss die Drachensaat der Zwietracht empor, die demokratischen Arbeiter und Bürger zückten das Schwert gegeneinander, die furchtbare Junischlacht wurde geschlagen, und die Republik empfing den Todesstreich von der Hand der siegreichen republikanischen Bürger. Noch ein paar Jahre siechte sie hin, ein Spielball der feindlichen Parteien, bis sie im Dezember 1851 die Beute eines verachteten Abenteurers ward. Möge das namenlose Unglück des geschändenen Frankreich Euch eine Warnung sein!

Die Arbeiter und die Bürger sind die Träger der modernen Freiheitsideen. Auf das Landvolk, dem die nötige Erklärung fehlt, könnt Ihr Euch nicht verlassen. Der Adel und die Geistlichkeit sind Eure unversöhnlichen Feinde, wenn sie Euch heute auch heuchlerisch zujauchen.

Sind die Arbeiter und Bürger geeinigt, so können sie jedem Angriff Trotz bieten. Trennen sie sich oder bekämpfen sie sich gegenseitig, so ist die Sache der Freiheit verloren, eine neue Ära der Säbel- und Pfaffenherrschaft eröffnet. Die Einigkeit der Arbeiter und Bürger zu erhalten und zu festigen, sei Euer Hauptziel.

In der gegenwärtigen Gesellschaft herrscht ein Widerstreit zwischen den Interessen der Arbeit und des Kapitals, ist die Stellung der Arbeiter eine freie Staatsbürger unwürdig. Dies muss geändert werden. Die Bürger müssen den Arbeitern gerecht sein, ihnen den vollen Ertrag ihrer Arbeit gönnen. Sie müssen begreifen, dass der Sozialismus, weit entfernt, die Gesellschaft zu vernichten, sie nur ordnen will, indem er die Harmonie der Interessen herstellt und dem gesellschaftlichen Krieg, diesem Urquell der politischen Knechtherrschaft, ein Ende macht.

Spanische Demokraten! Arbeiter und Bürger!

Steht fest zusammen! Gerechtigkeit sei Eure Losung! Kämpft Schulter an Schulter gegen die gemeinsamen Feinde, und Euer schönes Spanien wird zum Heil der Welt. Friede, Freiheit und Wohlstand finden unter dem stolzen, nie befleckten Banner der sozialdemokratischen Republik!

Im Oktober 1868

Gruß von den Sozialdemokraten Sachsens.

Demokratisches Wochenblatt (Leipzig) Nr. 44, 27. Oktober 1868

Wilhelm Liebknecht et la révolution espagnole de 1868. Un texte inédit sur le net.
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17 octobre 2026 6 17 /10 /octobre /2026 00:40
Wilhelm Liebknecht in Le travail de parti de Marx. Jean Quetier, 2023

Ouvrage publié en 2023, repris sur Open Edition en 2024. Les informations concernant Wilhelm Liebknecht dans ce contexte sont nombreuses et éclairantes.

https://books.openedition.org/psorbonne/115319?lang=fr

Chapitre III. Travailler à distance. Marx, acteur de la social-démocratie allemande

p. 207-281

Plan détaillé Texte intégral Comment intervenir par lettres ? Travailler avec l’ADAV ? Du VDAV au parti d’Eisenach Que faut-il reprocher au programme de Gotha ? Aux côtés du SAPD Notes de bas de page

Texte intégral

[…] on cultive à l’étranger l’idée, consciencieusement alimentée – et tout à fait erronée –, selon laquelle c’est nous qui pilotons secrètement d’ici le mouvement de ce qu’on appelle le parti eisenachien1.

Parler de travail de parti pour qualifier l’intervention de Marx au sein des débats de la social-démocratie allemande à partir du milieu des années 1860 peut à première vue sembler beaucoup moins évident qu’à propos de son action au sein du Conseil général de l’AIT. Malgré quelques brefs séjours en Allemagne, il est clair que c’est très essentiellement depuis Londres que Marx a suivi les grandes transformations qu’était en train de connaître le mouvement ouvrier de son pays natal. Les voyages en question ne lui ont d’ailleurs offert, dans la plupart des cas, guère l’occasion ni le temps de s’investir dans l’organisation du prolétariat allemand. En décembre 1863, c’est la mort de sa mère qui l’a contraint de se rendre à Trèves. En avril 1867, le principal objectif de sa venue à Hambourg était de remettre en personne le manuscrit du livre I du Capital à l’éditeur Otto Meissner. Son séjour à Hanovre au début de l’automne 1869, au cours duquel il a rencontré à la fois des dirigeants du SDAP et des syndicalistes de la métallurgie, fait de ce point de vue figure d’exception, tout comme les brèves entrevues permises par les escales sur la route de Karlsbad, en Bohême occidentale, où il s’est rendu en cure chaque été entre 1874 et 1876 2. À la distance géographique vient s’ajouter le fait que Marx n’a jamais occupé de fonction officielle au sein des différentes organisations ouvrières allemandes créées pendant ces deux décennies. Contrairement à la position qui était la sienne au sein de la Ligue des communistes, dont il était membre de l’autorité centrale, ou au sein de l’AIT, dont il était membre du Conseil général, Marx ne disposait donc, au sens strict, d’aucun rôle dirigeant au sein de la social-démocratie allemande. S’il avait bien bénéficié d’un statut analogue à celui d’un Karl Schapper ou d’un George Odger dans ces organisations internationales, sa fonction était, dans le cas qui nous occupe, très difficilement comparable à celle d’un Ferdinand Lassalle ou d’un August Bebel.

Quand bien même il aurait souhaité prendre une part plus directe dans les affaires du mouvement ouvrier allemand, sa propre situation d’exilé politique ne lui aurait de toute façon pas permis de le faire. C’est d’ailleurs ce qu’il avait rappelé à Ludwig Kugelmann dans sa lettre du 23 février 1865, en lui disant qu’il ne pouvait « actuellement rien faire en Prusse 3 » en raison de son statut d’apatride. Les démarches que Marx avait entreprises au printemps 1861 afin de recouvrer la nationalité prussienne en profitant des mesures d’amnistie annoncées par le roi Guillaume Ier lors de son accession au trône quelques mois plus tôt avaient échoué 4, et il était tout à fait conscient qu’on ne lui aurait permis « de faire de l’agitation en Prusse que si elle revêtait des formes agréables à un M. de Bismarck 5 ». Ne serait-ce que pour cette raison, Marx était donc contraint de répondre par la négative à ceux qui lui enjoignaient de retourner en Allemagne pour participer, sur place, à l’organisation du mouvement révolutionnaire. La demande adressée, le 13 novembre 1865, par les sociaux-démocrates berlinois Theodor Metzner, Sigfrid Meyer et August Vogt, dont l’objectif explicite était de convaincre Marx d’accepter de « guider et soutenir les meilleures forces » du parti ouvrier allemand par sa « présence personnelle » 6, ne pouvait par conséquent que se solder par un échec. À ce titre, il n’est pas surprenant que Marx ait ainsi affirmé en guise de réponse, dans une lettre à Wilhelm Liebknecht du 21 novembre 1865, que même si d’aventure il avait le temps et les moyens de se rendre dans la capitale prussienne, l’activité d’agitation à laquelle les militants berlinois souhaitaient le voir prendre part demeurerait malgré tout « hors de question », dans la mesure où il était tout au plus autorisé « à parcourir le monde bismarckien en qualité d’étranger » 7.

Cependant, l’hypothèse que nous soutiendrons dans ce chapitre est que la position d’exilé qui était celle de Marx ne l’a nullement empêché d’être un acteur à part entière des débats de fond qui ont traversé la jeune social-démocratie allemande au cours de ses deux premières décennies d’existence. Parler de travail de parti suppose ainsi de renvoyer dos à dos deux modèles qui ne nous paraissent rendre compte de son rapport au mouvement ouvrier allemand de l’époque que de façon inadéquate. D’une part, il s’agit d’affirmer que l’intervention de Marx n’est pas réductible à celle d’un spectateur coupé des enjeux concrets et toujours prompt à distribuer, depuis Londres, les bons – et surtout les mauvais – points aux militants agissant sur le terrain 8. D’autre part, il convient de ne pas voir en Marx une éminence grise qui aurait tiré à distance les ficelles d’un mouvement ouvrier allemand incapable de définir par lui-même ses propres objectifs politiques sans l’aide d’un théoricien émigré 9. Même si les contraintes imposées par la distance géographique s’avèrent être d’une nature très différente de celles auxquelles Marx était amené à se plier dans le cadre de son activité de membre du Conseil général de l’AIT, il paraît possible d’y voir un véritable travail collectif. Les désaccords – réels et souvent vifs – qui l’ont opposé aux dirigeants sociaux-démocrates allemands ne nous semblent pas constituer une véritable objection, dès lors que l’on garde à l’esprit son rejet fondamental de la logique sectaire. Précisément parce qu’elle constituait un mouvement de masse en cours de formation, la social-­démocratie allemande était inévitablement traversée par des contradictions, dont il convenait de tenir compte sans chercher à les esquiver. Parfois envisagée dans des moments de crise, la rupture n’a finalement jamais eu lieu, sans doute au moins autant parce que Marx avait le sentiment que ses positions théoriques gagnaient du terrain que parce que le parti lui-même renforçait son ancrage au sein de la classe ouvrière allemande. C’est bien de cette dernière qu’émanaient à ses yeux les grandes initiatives politiques de la social-­démocratie, et celles-ci constituaient l’indispensable matière sans laquelle tout travail d’intervention aurait été vain. Il n’y avait donc pas lieu de s’enfermer dans une alternative inadéquate consistant à choisir entre donner des ordres 10 et sauver son âme 11. La réflexion de Marx prenait au contraire appui sur les forces vives du mouvement ouvrier et n’était pas aveugle aux difficultés qu’il pouvait rencontrer. Ni contre eux, ni à leur place, c’est avec les acteurs locaux de la social-démocratie allemande qu’il a été amené à construire collectivement les grandes orientations stratégiques qu’il jugeait décisives pour que celle-ci connaisse un plein développement.

Comment intervenir par lettres ?

Au demeurant, nous n’ignorons nullement que, comme on dit, il nous est facile de parler, et que votre position est bien plus délicate que la nôtre 12.

Lettres internes versus intervention publique

Plus encore que la presse, dont l’importance ne saurait néanmoins être sous-estimée, le vecteur privilégié de l’intervention de Marx au sein des débats de la social-démocratie allemande dès le milieu des années 1860 était incontestablement la lettre. C’était elle qui permettait à la parole de se frayer un chemin à des centaines de kilomètres de distance et de pallier, certes imparfaitement, l’impossibilité de la discussion orale 13. Son immense qualité était par ailleurs de permettre à cette parole de subsister par-delà le contexte spécifique d’énonciation qui lui avait donné naissance, un enjeu dont Marx et Engels eux-mêmes étaient manifestement conscients, comme en témoigne leur pratique réfléchie de conservation de la correspondance reçue. Dans une lettre à Marx du 20 mars 1857, Engels avait d’ailleurs pu parler à ce sujet de la constitution de véritables « archives du parti 14 ». Dans le cas qui nous occupe, on peut considérer que Marx avait fait le choix de mettre à profit les possibilités offertes par un moyen de communication qui, de façon plus générale, jouait un rôle majeur dans le dispositif organisationnel de la social-démocratie allemande 15. D’une certaine façon, il faisait même davantage qu’utiliser un outil déjà existant : il en subvertissait également la fonction en le transformant en support permettant de mener des débats de fond 16. Ce point mérite qu’on s’y attarde d’autant plus que cet usage politique de la correspondance, dont les racines, chez Marx, sont anciennes, comme nous avons eu l’occasion de le souligner dès le premier chapitre, semble avoir été fait de manière tout à fait réfléchie. Tout porte en effet à croire que la conjoncture nouvelle ouverte, au milieu des années 1860, par l’émergence d’un mouvement ouvrier de masse en Allemagne, l’a conduit à porter un regard nouveau sur sa propre pratique d’épistolier dans le contexte spécifique de ses échanges avec les dirigeants sociaux-démocrates présents sur le terrain.

À cet égard, il est intéressant de constater qu’aux yeux de Marx, la lettre apparaissait comme un moyen de mener, à l’intérieur du parti, des discussions théoriques de manière plus sereine et plus productive qu’il n’était possible de le faire par l’intermédiaire de la publication de textes critiques. C’est ce dont témoigne, de manière fort instructive, la polémique de l’automne 1879 au sujet de la fondation du nouvel organe du SAPD, à la suite de la promulgation, un an plus tôt, de la loi antisocialiste, interdisant aux sociaux-démocrates toute activité extraparlementaire. La suspension du Vorwärts avait en effet contraint le parti à réfléchir à la création d’un nouveau journal paraissant à l’étranger, le Sozialdemokrat. C’était à Zurich, hors de portée de la répression bismarckienne, qu’était envisagé son lancement, et le riche publiciste Karl Höchberg, éditeur du Jahrbuch für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, flanqué de son secrétaire Eduard Bernstein et de l’économiste Carl August Schramm, était pressenti pour le diriger. Cette perspective a suscité une forte réprobation de la part de Marx et d’Engels lorsqu’ils ont découvert l’article intitulé « Retour sur le mouvement socialiste en Allemagne 17 », publié dans le premier numéro de la revue de Höchberg. Dans une lettre à Marx du 9 septembre 1879, Engels en résumait le contenu de la manière suivante : aux yeux de Höchberg, « les Allemands auraient fait une erreur en transformant le mouvement socialiste en un simple mouvement ouvrier » et il faudrait selon lui « que le mouvement soit dirigé par les éléments bourgeois et cultivés, qu’il adopte un caractère réformateur et pacifique, etc. » 18. C’est la lecture de cet article qui a conduit Marx et Engels à adresser, les 17-18 septembre 1879, une lettre-circulaire acerbe à la direction du parti.

Ce qui nous intéresse ici est moins le contenu de la lettre-circulaire elle-même que le statut qu’elle revêtait aux yeux de ses auteurs. En effet, Marx et Engels n’avaient pas été les seuls à exprimer leur désaccord vis-à-vis de la ligne politique défendue par Höchberg et ses acolytes. Cette dernière avait également été l’objet de vives attaques de la part d’un autre exilé allemand, Johann Most, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire londonien Die Freiheit, qui avait quant à lui jugé bon de prendre position publiquement sur le sujet à travers plusieurs articles. Au-delà des divergences de fond qui existaient entre la critique de Most, formulée d’un point de vue clairement anarchiste, et celle de Marx, qui se plaçait évidemment sur un tout autre terrain, c’est aussi et surtout d’un point de vue formel que les deux interventions se distinguaient nettement. Marx lui-même n’avait pas manqué de le remarquer, et il est permis de considérer que la perception de ce décalage l’a justement poussé à expliciter davantage les modalités et les objectifs de son activité épistolaire au sein du parti. C’est ce dont témoigne notamment sa lettre à Friedrich Adolph Sorge du 19 septembre 1879, rédigée au lendemain de l’envoi de la lettre-circulaire aux dirigeants du SAPD, dans laquelle Marx opérait une mise au point fort instructive sur la nature des reproches qui pouvaient être adressés à Most. En désaccord aussi bien avec Most qu’avec Höchberg, il entendait ainsi montrer la distance qui le séparait des attaques formulées par Most sans reprendre à son compte l’argumentaire défendu par Höchberg. À ses yeux, il n’y avait donc pas lieu de reprocher à Most « le caractère trop révolutionnaire de sa Freiheit », mais bien au contraire le fait de « n’avoir aucun contenu révolutionnaire [revolutionärer Inhalt] et de ne faire que de la phraséologie révolutionnaire [Revolutionsphrasen] 19 ». Most substituait donc à la salutaire critique de fond une rhétorique creuse qui n’était nullement en mesure de faire progresser le collectif.

À ce défaut caractéristique d’une analyse peu rigoureuse venait s’ajouter un autre, tout aussi notable, consistant à « faire un scandale public au lieu de donner son avis par écrit, c’est-à-dire par lettre 20 ». L’affirmation peut surprendre dans la mesure où Marx s’était rarement privé de publier des pamphlets peu amènes contre nombre de ses adversaires au sein même du mouvement ouvrier. Elle l’est d’autant plus que les lettres adressées par lui aux dirigeants sociaux-démocrates allemands à la même période étaient parfois accompagnées de menaces de critique ouverte, à commencer par la lettre-circulaire rédigée la veille, dans laquelle Marx et Engels affirmaient que, si le nouvel organe du SAPD s’alignait sur les positions de Höchberg, ils seraient contraints de « se positionner publiquement contre lui et de rompre la solidarité dont [ils avaient] fait preuve jusqu’ici en représentant le parti à l’étranger 21 ». Dès lors, comment comprendre que Marx ait entrepris de valoriser le caractère interne de la correspondance au détriment de la publicité accompagnant par définition la rédaction d’un article de presse ? Plusieurs éléments nous semblent permettre de l’expliquer. Tout d’abord, Marx percevait manifestement les attaques formulées par Most contre Höchberg et la direction du SAPD comme une sorte de faire-valoir dont la teneur théorique, en elle-même indigente, n’était pas en mesure de constituer une justification suffisante. Atteint à ses yeux d’une véritable « graphomanie » sans pour autant être pourvu d’un quelconque « esprit de suite » 22, Most était incapable de faire un usage raisonné et parcimonieux de sa propre parole. Loin d’être animé par le souci de contribuer de manière constructive aux grandes orientations d’une organisation dont il allait finalement être exclu quelques mois plus tard lors du congrès de Wyden, Most utilisait au contraire les critiques publiées dans son hebdomadaire comme un « prétexte pour se donner de l’importance 23 ». De façon plus générale, tout porte à croire que, dans le contexte spécifique qui était celui de l’émergence, en Allemagne, d’un mouvement ouvrier de masse victime d’une persécution politique de plus en plus acharnée, une prise de position publique contre les orientations du parti ne pouvait être envisagée qu’en tout dernier recours. Il est à cet égard symptomatique que, dans sa lettre à Wilhelm Bracke du 11 octobre 1875, Engels se soit réjoui de pouvoir finalement « garder le silence 24 » sur le contenu du programme adopté quelques mois plus tôt au congrès de Gotha plutôt que d’être contraint de diffuser largement le contenu des critiques formulées par Marx à son encontre 25.

La lettre constituait ainsi un support privilégié permettant d’exprimer les désaccords internes sans risquer d’affaiblir l’organisation, et en lui donnant au contraire les moyens de se renforcer. Revenant un an après les faits sur la différence fondamentale qui existait entre sa propre méthode et celle utilisée par Most lors de la polémique suscitée par la fondation du Sozialdemokrat, Marx avait expliqué plus clairement, dans sa lettre à Friedrich Adolph Sorge du 5 novembre 1880, pour quelle raison il avait souhaité éviter « toute forme d’intervention publique 26 ». En raison même de sa position d’exilé, et a fortiori dans le contexte de la loi antisocialiste, il en était ainsi venu à considérer que « ceux qui – comparativement parlant – vivent tranquillement à l’étranger n’ont pas le droit de compliquer encore la position de ceux qui agissent au pays, dans les circonstances les plus difficiles et au prix des plus grands sacrifices personnels 27 ». On aurait donc tort de voir dans l’attitude de Marx une quelconque réactivation de cette culture du secret propre aux sectes dont il avait eu maintes fois l’occasion de souligner le caractère nuisible. Le choix de la lettre comme vecteur d’intervention ne pouvait être considéré comme « secret » que dans un sens bien précis que Marx prendrait le soin de rappeler dans sa lettre à Sorge du 5 novembre 1880, à savoir « pour autant que “secret” veuille dire : secret aux yeux de la police 28 ». Si elle était bien interne au parti, la correspondance de Marx avec les dirigeants sociaux-démocrates n’en était pas pour autant toujours confidentielle, et il n’est pas rare qu’elle ait au contraire eu vocation à être transmise à d’autres lecteurs que le destinataire initial. C’est notamment le cas de la Critique du programme de Gotha, que Marx avait adressée à Wilhelm Bracke le 5 mai 1875 en lui demandant expressément de la « communiquer [mittheilen] 29 » à August Geib, Ignaz Auer, August Bebel et Wilhelm Liebknecht. C’est également le cas, comme son nom l’indique, de la lettre-circulaire 30 adressée les 17-18 septembre 1879 à la direction du SAPD, qui n’avait manifestement pas vocation à frapper d’anathème des militants – en l’occurrence Höchberg, Bernstein et Schramm – sans leur donner la possibilité de connaître la nature des reproches qui étaient formulés à leur encontre, puisque Marx et Engels avaient pris la peine de préciser en conclusion qu’ils n’étaient absolument pas « opposés à ce qu’elle soit communiquée aux Zurichois 31 ». Tout porte donc à croire qu’aux yeux de Marx la correspondance échangée avec les dirigeants sociaux-démocrates allemands avait vocation à créer un espace de discussion collective des enjeux théoriques que la distance géographique – ainsi que la répression policière – avait réduit à la portion congrue.

Logique de principe et logique de terrain

Si les lettres permettent pour une part de remédier à l’impossibilité d’un travail de parti mené sur place, dont la réunion, telle qu’elle s’était donnée à voir dans l’analyse de l’intervention de Marx au sein du Conseil général de l’AIT, constituait sans nul doute la forme paradigmatique, elles ne nous paraissent pas annuler pour autant le rapport d’asymétrie entre correspondants. Marx et Engels eux-mêmes étaient loin d’être aveugles à cette difficulté et ne semblent jamais avoir considéré que leur parole avait le même statut que celle des dirigeants locaux de la social-démocratie allemande. Néanmoins, contrairement à ce que le ton souvent acerbe de leurs missives peut au premier abord laisser penser, il est permis de considérer que cette différence n’était pas tant perçue par eux comme une hiérarchie au sommet de laquelle ils se seraient trouvés eux-mêmes en raison de la perspicacité de leurs analyses 32, que comme une distinction fonctionnelle liée à leur propre position d’exilés. De ce point de vue, tout porte à croire qu’il existait à leurs yeux deux logiques potentiellement concurrentes, mais que le vecteur épistolaire était susceptible de faire œuvrer de concert : celle de l’analyse de principe et celle de l’analyse de terrain. La perspective d’une alliance entre ces deux points de vue – renvoyant respectivement au recul théorique offert par la distance géographique et à la prise en compte de la complexité de la situation concrète permise par le contact permanent avec les masses – laissait ainsi entrevoir une possibilité prometteuse : celle d’un dépassement de l’opposition stérile entre dogmatisme et opportunisme.

L’articulation réussie entre ces deux logiques ne constituait cependant pas un donné et relevait bien plutôt d’une tâche à accomplir. De la part de Marx et Engels, elle impliquait d’ailleurs en bien des cas de clarifier le statut de leur travail de parti afin de dissiper les éventuels malentendus. Il est intéressant de noter que les mises au point qu’ils étaient amenés à faire sur le sujet constituaient souvent des réactions à ce qui leur semblait constituer une interprétation erronée de leur propre pratique d’intervention. Cette vision déformée émanait parfois de l’extérieur, comme en témoigne la lettre de Marx à Bracke du 5 mai 1875, dans laquelle il déclarait qu’il se sentait contraint de préciser sa propre position à l’égard du programme du congrès d’unification parce que Bakounine le rendait « responsable non seulement de tous les programmes » du parti eisenachien, « mais même de tous les mouvements faits par Liebknecht depuis les premiers jours de sa coopération avec le Parti populaire » 33. Ainsi, loin de conduire Marx à justifier de quelque manière que ce soit la tutelle qu’il exercerait sur les dirigeants sociaux-démocrates jusque dans leurs actions de terrain, les accusations formulées deux ans plus tôt dans Étatisme et anarchie le poussaient au contraire à récuser toute ingérence en la matière.

Cependant, il n’était pas rare que cette lecture, jugée fausse par Marx et Engels, se retrouve également sous la plume des dirigeants sociaux-démocrates eux-mêmes, qui exprimaient ainsi le sentiment d’être incompris par des exilés londoniens moins bien placés qu’eux pour analyser la situation locale dans toute sa complexité. La réaction d’August Bebel aux reproches formulés dans la lettre-circulaire des 17-18 septembre 1879 constitue de ce point de vue un exemple éclairant. Dressant, dans sa lettre à Engels du 23 octobre 1879, un tableau bien plus nuancé du processus de fondation du Sozialdemokrat aussi bien que de l’attitude du groupe parlementaire lors du débat sur le protectionnisme au Reichstag, Bebel concluait son courrier par l’affirmation suivante : « Vous, à l’étranger, vous n’avez pas idée des difficultés auxquelles doit faire face presque chacun d’entre nous 34. » Précisément parce qu’elle n’émanait pas d’un observateur extérieur mal intentionné mais bien du cœur même de la direction du SAPD, la remarque formulée par Bebel ne pouvait aucunement laisser son destinataire indifférent. Dès lors, il n’est pas étonnant que les réponses adressées par Engels au député de Dresde dans les semaines suivantes aient notamment eu pour fonction de préciser le statut de leur propre intervention afin qu’elle ne soit pas perçue à tort comme la marque d’une prétention indue à juger en toutes circonstances de la pertinence des choix politiques opérés par les acteurs locaux du mouvement ouvrier allemand. Elles l’ont notamment conduit à affirmer l’existence d’un partage entre des questions que l’on pourrait qualifier de tactiques, dont Engels considérait qu’il appartenait à la direction du SAPD elle-même de les trancher, et les questions qui touchaient aux principes structurants de la stratégie du parti, sur lesquelles Marx et lui avaient à ses yeux leur mot à dire. Cette distinction apparaît assez nettement lorsque l’on compare la manière dont Engels analysait deux problèmes politiques différents, auxquels la social-démocratie allemande avait été confrontée au cours de l’année 1879 : la prestation du serment d’allégeance au roi de Saxe par les élus sociaux-démocrates d’une part, et la remise en cause, par Höchberg et ses acolytes, du caractère prolétarien du parti d’autre part.

Pour être autorisés à siéger au Landtag de Saxe, les députés du SAPD, parmi lesquels Liebknecht lui-même, avaient en effet accepté de prêter serment d’allégeance au roi Albert Ier, ce qui avait donné lieu à de vives attaques de la part de Most dans la Freiheit. Alors qu’on aurait pu s’attendre à ce que Marx et Engels prennent position sur cette question qui, pourtant, engageait publiquement le parti, la lettre d’Engels à Bebel du 24 novembre 1879 témoignait au contraire du fait qu’ils considéraient qu’en la matière la décision ne leur appartenait pas, précisément parce qu’il ne s’agissait pas d’une question de principe. Il affirmait ainsi : « À vous de savoir si “Paris vaut bien une messe” comme l’a dit Henri IV quand il est devenu catholique et qu’il a épargné à la France une guerre de trente ans 35. » Cette question devait être tranchée par les dirigeants du SAPD eux-mêmes, à partir d’un calcul des avantages et des inconvénients fondé sur une connaissance fine de la situation locale, à laquelle Marx et Engels ne pouvaient pas prétendre. À l’inverse, lorsque l’on examine ce que disait Engels au sujet de la remise en cause, par les auteurs de l’article « Retour sur le mouvement socialiste en Allemagne » publié dans le Jahrbuch für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, du caractère ouvrier du SAPD, on s’aperçoit qu’il conférait à cette question un tout autre statut : celui d’une question de principe. C’est précisément pour cette raison qu’il considérait que Marx et lui disposaient en la matière d’une parole singulière, qui avait vocation à être entendue comme telle. Cette idée se trouvait exprimée de manière particulièrement nette dans la lettre d’Engels à Bebel du 14 novembre 1879, dans laquelle il déclarait : « Vous savez également que M[arx] et moi prenons spontanément la défense du parti contre des ennemis extérieurs tant que le parti existe, et que nous n’exigeons en échange qu’une seule chose du parti, qu’il demeure fidèle à lui-même 36. » Cette exigence de fidélité renvoyait à la plateforme théorique initiale adoptée par le SDAP à sa fondation en 1869, jugée conforme aux principes généraux du mouvement de classe, que l’évolution ultérieure menaçait toujours de dévoyer par d’éventuelles compromissions. Engels entendait ainsi expliquer que l’objectif de ses interventions était de s’assurer que « l’attitude pratique du parti allemand et en particulier les déclarations publiques de la direction du parti restent également au diapason [im Einklang bleiben] de la théorie générale 37 ». L’image nous paraît devoir être prise au sérieux afin de comprendre la nature exacte du travail mené par Marx et Engels : il ne s’agissait pas tant pour eux de dicter la politique du parti allemand depuis Londres que de veiller à ce qu’elle demeure en harmonie avec des principes théoriques susceptibles d’en assurer la cohérence.

La mise au jour de cette exigence conduisait d’ailleurs Engels à justifier et même à théoriser le rôle spécifique que Marx et lui occupaient en tant qu’exilés, en affirmant qu’il fallait que « le parti profite d’avoir à l’étranger quelques personnes qui, sans être influencées par le trouble des conditions locales et les particularités du combat, mesurent de temps en temps ce qui s’est passé et ce qui a été dit à l’aune des principes théoriques valables pour tout mouvement prolétarien moderne et lui renvoient l’impression que sa conduite produit en dehors d’Allemagne 38 ». Cette déclaration était tout sauf anodine : Engels considérait ainsi que Marx et lui n’intervenaient pas dans les débats internes de la social-démocratie allemande en dépit de la distance qui les séparait du terrain mais bien plutôt que la position d’extériorité constituait un argument a fortiori conférant à leur parole une singulière légitimité. Au fond, c’était justement parce qu’ils vivaient à l’étranger qu’il s’avérait d’autant plus nécessaire de prendre en compte leur avis qui, du fait même de leur situation, leur offrait la possibilité d’évaluer les décisions du SAPD avec un certain recul. Mais précisément pour cette raison, leur intervention ne pouvait être assimilée à un travail de direction proprement dit, lequel ne pouvait, par définition, être mené à leurs yeux que sur place, au contact direct des masses ouvrières allemandes 39. En la matière, il convenait d’ailleurs à ses yeux de tirer les leçons des tentatives menées quelques années plus tôt par Johann Philipp Becker, qui avait essayé de prendre la tête du mouvement ouvrier allemand depuis Genève. Dans une lettre à Theodor Cuno des 7-8 mai 1872, Engels n’avait pas manqué de rappeler que l’idée selon laquelle « l’autorité centrale de l’organisation allemande d[eva]it avoir son siège à l’extérieur de l’Allemagne 40 » constituait un héritage archaïque de pratiques sectaires et conspiratrices qui n’avaient plus le moindre sens depuis 1848.

Pour autant, malgré les efforts déployés par Marx et Engels afin de préciser le statut véritable de leur intervention, on peut considérer que le partage qu’ils cherchaient à établir entre logique de principe et logique de terrain ne permettait pas toujours à lui seul de trancher les différends qui pouvaient les opposer aux dirigeants sociaux-démocrates locaux, précisément parce qu’il n’était pas toujours évident de déterminer où commençait l’une et où s’arrêtait l’autre. C’est ce dont témoigne notamment la lettre de Bebel à Engels du 18 novembre 1879, qui contenait une réfutation explicite du privilège d’extériorité revendiqué par Engels en tant qu’exilé. Revenant sur l’affaire Kayser, qui avait suscité l’ire de Marx et Engels quelques semaines plus tôt, Bebel plaidait ainsi pour une analyse plus nuancée du débat parlementaire sur le protectionnisme que celle que l’on pouvait trouver dans la lettre-circulaire des 17-18 septembre, et dans laquelle il percevait un refus de principe potentiellement stérile. Appelant au contraire à prendre en considération l’ensemble des paramètres, il en venait à affirmer qu’il était certes possible d’« aller trop loin » et qu’il fallait dans tous les cas « continuer à examiner soigneusement au cas par cas jusqu’où l’on p[ouvai]t aller », tout en ajoutant que « les différences d’opinions [étaient] très fines », notamment pour des gens qui, comme Marx et Engels, étaient « coupé[s] du contact avec les masses, dont il fa[llai]t en premier lieu tenir compte » 41. Ce qu’Engels présentait comme une position privilégiée, garante d’une forme de recul et de perspicacité, pouvait donc être perçu par Bebel comme une vision hors-sol.

Faire le partage entre ce qui relevait d’une question de principe et ce qui n’en relevait pas n’était donc pas chose facile, et le mode d’intervention de Marx et Engels dans les débats de la social-démocratie allemande n’était, de ce fait, pas exempt d’ambiguïté. Pour autant, il est permis de considérer que cette ambiguïté n’était pas synonyme d’impasse, précisément parce que cette intervention ne relevait pas du soliloque. À ce titre, même si le format de la correspondance ne garantissait pas autant de souplesse et de fluidité que celui de la discussion orale, son caractère dialogique ouvrait néanmoins des perspectives productives sur le plan théorique. À condition de ne pas lire les lettres de Marx et Engels sans prendre en compte les réponses de leurs correspondants, il semble donc possible d’y découvrir un lieu d’élaboration politique collective qui ne saurait se réduire à une confrontation stérile. Elles ne permettaient certes pas toujours de surmonter les désaccords portant sur les prérogatives des uns et des autres, mais elles pouvaient néanmoins contribuer à éviter que leurs démarches soient « mal comprises [missdeutet] 42 », comme l’expliquait Marx dans sa lettre à Bracke du 5 mai 1875 au moment d’envoyer sa Critique du programme de Gotha.

Travailler avec l’ADAV ?

Tu comprends que nous n’avons besoin de l’adhésion de l’Association générale des travailleurs allemands que dans la première phase, pour faire face à nos adversaires locaux. Ensuite, il faudra faire sauter la structure de cette association, qui repose sur des bases fausses 43.

Marx, collaborateur du Social-Demokrat

Il est clair que les modalités du travail épistolaire que nous venons de décrire ne trouveront leur plein épanouissement qu’à partir de l’unification du mouvement allemand. Avant le congrès de Gotha de 1875, Marx était au contraire confronté, pendant plus d’une décennie, à une pluralité de forces, dont la proximité avec ses propres conceptions était variable. Ses liens privilégiés avec la direction du SDAP dès sa fondation en août 1869 l’ont indéniablement conduit à jouer, la plupart du temps, la carte des eisenachiens contre celle des lassalliens. Pour autant, force est de constater que le choix d’une organisation contre l’autre, finalement pensé comme celui du parti contre la secte, ne s’est véritablement imposé qu’au tout début des années 1870 44 et n’était pas absolument évident quelques années plus tôt. Sur le fond, la critique des positions de Ferdinand Lassalle a certes joué un rôle à bien des égards décisif dès les premières interventions de Marx au sein de la social-démocratie allemande. Qu’il s’agisse de sa « servile croyance [Unterthanenglaube] en l’État 45 », de son inacceptable complaisance à l’égard de Bismarck et des hobereaux de l’Est de l’Elbe ou encore de sa dangereuse tendance au culte de la personnalité, les reproches formulés par Marx à l’encontre du fondateur du premier parti ouvrier allemand étaient légion. De ce point de vue, la création de l’ADAV le 23 mai 1863 nous met en présence d’une difficulté de taille, sur laquelle il convient de se pencher en détail si l’on veut espérer comprendre les ressorts de l’intervention de Marx au sein de la jeune social-démocratie allemande.

D’une part, précisément parce que Lassalle en était le principal artisan, elle ne pouvait que susciter chez lui scepticisme et méfiance. Le courrier adressé par Marx à Engels le 9 avril 1863 offre à cet égard un témoignage tout à fait éclairant. Après avoir reçu, quelques jours plus tôt, la lettre ouverte envoyée par Lassalle au Comité central ouvrier de Leipzig 46, laquelle était appelée par la suite à constituer le manifeste du futur mouvement, Marx avait ainsi déclaré que la lecture du texte permettait de constater d’emblée que son auteur se donnait « tout à fait les allures d’un futur dictateur ouvrier 47 ». D’autre part, parce que l’ancrage de l’ADAV au sein de la classe ouvrière allemande, sans être massif 48, n’en était pas moins réel, Marx ne pouvait manifestement se contenter de rejeter en bloc la nouvelle organisation, et ce d’autant plus que, si les idées de Lassalle y étaient prépondérantes, elle apparaissait à ses yeux comme traversée par des tendances contradictoires, du moins pendant les premières années de son existence. De ce fait, dans la mesure où l’ADAV mettait Marx en présence d’une organisation ouvrière qui permettait manifestement au prolétariat allemand d’agir collectivement sur une vaste échelle, mais dont les principes théoriques entraient pour une bonne part en contradiction avec ceux qui, à ses yeux, étaient appelés à régir tout mouvement de classe, on peut considérer que la position qu’il allait adopter à l’égard de cette association constituait, à plus d’un titre, une pierre de touche pour son travail de parti. Rester en dehors du mouvement et le condamner l’exposait immanquablement au danger de se couper d’une des principales formes de mobilisation que le prolétariat allemand avait choisi de se donner. S’y impliquer le faisait à l’inverse courir le risque de cautionner voire d’encourager des orientations qu’il jugeait néfastes au développement du mouvement ouvrier lui-même. Si la situation pouvait à certains égards paraître aporétique, il semble néanmoins que Marx ait considéré, non par simple pragmatisme mais au contraire pour des raisons fondamentalement liées à la manière dont il concevait ce qu’était une politique de classe, que le premier péril était plus grand que le second.

C’est ce qui permet d’expliquer que Marx ait accepté – sous certaines conditions – de collaborer, dès sa fondation au mois de décembre 1864, au Social-Demokrat, qui se présentait pourtant très explicitement comme l’organe de l’ADAV 49. Comme en témoigne la lettre de Marx à Engels du 7 juin 1864, cette participation n’avait, dans un premier temps, rien d’évident. Il y expliquait même avoir réprimandé Wilhelm Liebknecht, à qui Lassalle avait proposé de prendre la tête du futur journal, pour avoir posé cette « stupide condition 50 » comme préalable à tout accord. À ce moment-là, une collaboration de ce genre apparaissait manifestement aux yeux de Marx comme une inacceptable compromission, et il considérait qu’il valait mieux « laisser faire Lassalle pour le moment sans le gêner » tout en se gardant bien de « [s’]identifier avec lui » 51 à travers une telle démarche. Dès lors, comment comprendre que Marx ait pu être amené à changer de position quelques mois plus tard et qu’il ait finalement accepté de contribuer à un journal, dont il se réjouissait encore, le 7 juin 1864, de voir le projet « abandonné 52 » ? Tout porte à croire que la mort prématurée de Lassalle, à la suite d’un duel malencontreux avec un aristocrate valaque, a conduit Marx à réviser son jugement initial. Sa lettre à Engels du 7 septembre 1864, rédigée quelques jours seulement après l’annonce du décès de Lassalle, fournit en la matière des indications tout à fait instructives. La disparition de celui qui demeurait à ses yeux « l’ennemi de nos ennemis » lui donnait d’abord l’occasion de réfléchir sur sa propre attitude à l’égard de Lassalle, qu’il se réjouissait de n’avoir « jamais attaqué pendant son “année triomphale” 53 » malgré les désaccords qu’il pouvait avoir avec lui. Mais elle le poussait aussi et surtout à s’interroger sur l’avenir de « l’organisation mise sur pied par L[assalle] 54 », qui ouvrait, de façon inattendue, de nouvelles perspectives pour le mouvement ouvrier allemand. Le vide brusquement laissé par la disparition du chef charismatique de l’ADAV rebattait inévitablement les cartes, et créait un contexte dans lequel pouvait surgir aussi bien le pire que le meilleur.

La décision de Marx s’expliquait d’abord par les sollicitations qui lui avaient été adressées, au début du mois de novembre, par Wilhelm Liebknecht et Johann Baptist von Schweitzer, appelés tous deux à prendre la tête de la rédaction du Social-Demokrat. La lettre à Engels du 14 novembre 1864 le montre tout à fait nettement : après avoir reçu ces deux courriers en provenance de Berlin, Marx en était ainsi venu à considérer qu’il était opportun de promettre « des contributions occasionnelles 55 » au nouveau journal. Parmi les motifs évoqués pour justifier sa décision, on retrouvait encore, de façon explicite, le lien qui pourrait ainsi être établi entre l’ADAV et l’AIT. Il est d’ailleurs symptomatique que le premier acte de cette collaboration ait consisté en la publication, dans les deuxième et troisième numéros du Social-Demokrat, de l’Adresse inaugurale de l’Association, suivie par celle des statuts dans le dixième numéro. De ce point de vue, tout porte à croire que la stratégie développée par Marx poursuivait un double objectif : donner à l’organisation un caractère international et mettre fin au culte de la personnalité en son sein. Comme en témoigne la lettre de Marx à Carl Siebel du 22 décembre 1864, ces deux préoccupations étaient étroitement liées et permettaient de donner tout son sens à sa participation au Social-Demokrat. Loin d’être inconditionnelle, cette dernière supposait au contraire très clairement « que le journal désavoue la déification de Lassalle 56 », perçue comme erronée sur le fond et dangereuse sur la forme. Elle impliquait également l’adhésion officielle du parti à l’AIT, présentée comme tout à fait « capital[e] 57 » pour des raisons que l’on peut aisément deviner : l’ADAV aurait ainsi été conduite à se défaire de son caractère étroitement prussien et à adopter des statuts qui prévoyaient, à rebours de toute subordination à une autorité dictatoriale, que l’émancipation des travailleurs ne pouvait être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Tant que l’ADAV et le Social-Demokrat étaient susceptibles d’avancer dans cette direction, il apparaissait tout à fait possible aux yeux de Marx de faire preuve de bienveillance à l’égard du mouvement. C’est d’ailleurs sans nul doute dans cet esprit qu’il avait fait le choix d’adresser au rédacteur en chef du Beobachter de Stuttgart, le 28 novembre 1864, une déclaration publique prenant la défense de Lassalle face aux attaques dont il avait fait l’objet, peu de temps après sa mort, de la part de Karl Blind. Il n’hésitait pas à y saluer « la tendance véritable [du] travail d’agitation » réalisé par Lassalle, sans commune mesure avec les agissements du « Mazzini-Scapin grotesque » 58 qui avait l’impudeur de s’en prendre à lui.

En dehors de la publication des documents fondateurs de l’AIT, l’un des exemples les plus notables du travail de parti que Marx entendait mener au sein de l’ADAV par l’intermédiaire du Social-Demokrat est probablement fourni par sa lettre sur Proudhon, publiée sous la forme d’une série d’articles au début du mois de février 1865. Ce texte, rédigé à la demande de Schweitzer à la suite du décès du socialiste bisontin survenu quelques jours plus tôt, nous paraît en effet symptomatique du type d’écriture auquel Marx avait choisi d’avoir recours pour faire avancer le débat théorique dans un cadre contraint. Précisément parce qu’il s’adressait au public allemand, Marx disposait d’une assez grande latitude pour développer en toute franchise son jugement concernant Proudhon sans s’exposer au risque de froisser des lecteurs ouvriers qui n’avaient pas le même attachement à sa personne que leurs homologues d’outre-Rhin. D’autre part, sa critique de Proudhon lui permettait de pointer du doigt, de manière indirecte, les dangers de la théorie de Lassalle, ce qu’il n’aurait assurément pas pu faire dans l’organe de l’ADAV sans avancer masqué. Il s’agissait là d’une stratégie tout à fait consciente de la part de Marx, comme en témoigne sa lettre à Engels du 25 janvier 1865 dans laquelle il attirait malicieusement l’attention de son ami sur le fait que « quelques coups de patte fort acerbes, soi-disant à l’adresse de P[roudhon], retomb[ai]ent en fait sur le dos de notre “Achille” à qui ils étaient destinés 59 ». En choisissant d’emprunter cette voie détournée plutôt que de se livrer à une attaque frontale qui, en pareil contexte, n’aurait pu être que stérile, Marx pouvait ainsi mener le débat sur le fond, en déplaçant en apparence l’objet de son analyse, mais sans rien esquiver en réalité des questions, à ses yeux centrales, auxquelles le mouvement ouvrier allemand était confronté. Les deux reproches majeurs formulés à l’encontre de Proudhon dans le Social-Demokrat – « charlatanisme scientifique et accommode­ments politiques 60 » – renvoyaient en effet à des tares que l’on pouvait tout aussi bien retrouver chez Lassalle, et dont Marx appelait implicitement l’ADAV à se défaire. Derrière la propension de Proudhon à plagier les théories économiques de ses devanciers en les déformant, c’était, sans doute possible, cette même tendance sous la plume de Lassalle qui était visée 61. Derrière l’inacceptable complaisance de Proudhon à l’égard de Napoléon III, c’étaient immanquablement les compromissions de Lassalle avec Bismarck qui se trouvaient prises pour cible 62.

Bien qu’exemplaire par ses modalités, la forme d’intervention au sein de l’ADAV que représentait la série d’articles sur Proudhon publiée dans le Social-Demokrat était néanmoins appelée à constituer l’exception bien plutôt que la règle. Dès la mi-février 1865, Marx allait finalement décider de mettre un terme à sa participation au journal, deux mois à peine après le début de sa collaboration. Cette rupture s’expliquait en grande partie par les motifs mêmes qui avaient poussé Marx à dépasser ses fortes réserves à l’égard d’une organisation dont il rappelait déjà, en guise d’avertissement, dans sa lettre à Schweitzer du 16 janvier 1865, qu’elle était loin de représenter à elle seule l’ensemble du prolétariat allemand 63. En effet, elle faisait suite à la publication, dans le Social-Demokrat, de plusieurs articles qui, à ses yeux, ne pouvaient que réduire à néant les efforts qu’il avait pu faire pour renforcer les liens entre l’ADAV et l’AIT et pour condamner toute accointance avec le pouvoir prussien. Les accusations de Moses Hess contre Tolain publiées dans le seizième numéro, qui avaient fragilisé l’implication française dans l’activité de l’AIT, mais aussi et surtout la série d’articles consacrés par Schweitzer au ministère Bismarck, dont la coupable indulgence à l’égard du ministre-président en exercice ne pouvait manquer de faire frémir les adversaires de la réaction, rendaient donc impossible la poursuite de tout travail commun. Il est néanmoins intéressant de noter que Marx avait préalablement entrepris des démarches visant à préserver jusqu’au bout la possibilité du dialogue avec la rédaction du Social-Demokrat. Ses différentes mises en garde adressées à Schweitzer en témoignent au moins autant que sa lettre à Engels du 18 février 1865, dans laquelle il considérait que c’était la démission de Liebknecht, leur principal allié au sein de la rédaction, qui rendait la rupture inévitable 64. Les déclarations publiques contre Schweitzer que Marx a fait paraître dans la presse les semaines suivantes témoignaient d’ailleurs avant tout du souci de ne pas se trouver personnellement associé à ce qui lui apparaissait comme d’inacceptables compromissions. Elles s’attachaient surtout à rappeler qu’il n’avait jamais « méconnu la situation difficile du Social-Demokrat » ni exprimé « d’exigences qui eussent été incongrues sous le ciel de Berlin » 65, pour reprendre les termes du texte publié dans l’organe de l’ADAV le 3 mars 1865.

Liberté syndicale ou soutien de l’État aux coopératives ?

Les propos extrêmement sévères tenus par Marx contre la rédaction du Social-Demokrat dès le début de l’année 1865, mais aussi contre Bernhard Becker, caricaturé en « président de l’humanité 66 » en raison de son orgueil démesuré, ne nous semblent pas constituer le fin mot de son travail de parti au sein de l’ADAV. L’hypothèse que nous formulons ici est que, loin de se limiter à son éphémère collaboration avec le Social-Demokrat, l’intervention de Marx dans les débats internes de l’organisation s’est au contraire poursuivie dans la seconde moitié des années 1860 à travers sa correspondance avec Schweitzer, malgré les profondes divergences stratégiques qu’il pouvait avoir avec lui. Il peut au premier abord paraître surprenant que Marx ait continué à s’adresser, même de façon très sporadique, à celui qu’il traitait pourtant, dans sa lettre à Engels du 13 mars 1865 de « butor 67 » grossier et servile. Il semble néanmoins possible de trouver dans la lettre de Marx à Ludwig Kugelmann du 23 février 1865 une part d’explication. Ce texte contenait en effet une analyse approfondie du phénomène lassallien compris comme exemple paradigmatique des impasses d’un pragmatisme politique prompt à sacrifier ses propres principes en échange d’avancées partielles. Schweitzer, à la suite de Lassalle lui-même, y était ainsi présenté comme un dirigeant agissant « de bonne foi 68 », mais aveugle aux dangers que les concessions faites au pouvoir prussien ne pouvaient manquer de faire courir au mouvement ouvrier allemand. Il était donc possible de voir en Schweitzer un « Realpolitiker 69 » confronté aux mêmes contradictions qu’un Johannes Miquel, lequel constituait aux yeux de Marx le véritable modèle du genre 70. La stratégie lassallienne apparaissait alors comme grevée d’une illusion fondamentale portant sur le sens véritable qu’il fallait accorder au réalisme politique dont elle se réclamait. Loin de polémiquer contre Schweitzer au nom d’une pureté idéologique incantatoire, Marx cherchait au contraire à montrer que l’analyse lassallienne, en s’imaginant pouvoir arracher des conquêtes ouvrières par des tractations avec Bismarck, négligeait en fait les « véritables conditions économiques qu’impliquait une pareille action 71 ». Tout en récusant pour lui-même le qualificatif de Realpolitiker, Marx percevait donc manifestement les dirigeants lassalliens comme insuffisamment réalistes plutôt que comme fondamentalement corrompus. C’est sans nul doute ce qui explique que Marx ait pu, dans cette même lettre à Kugelmann du 23 février 1865, dire de Lassalle qu’il « voulait jouer les marquis de Posa du prolétariat 72 ». La référence schillérienne montre bien que Marx ne voyait pas tant dans les dirigeants de l’ADAV des personnages cyniques et sans scrupule, prêts à tout pour accéder à des positions de pouvoir, que des militants sincères mais trop confiants dans les compromis possibles avec le vieil ordre féodal prussien. En s’imaginant, tel Posa devant le roi Philippe II dans la dixième scène du troisième acte de Don Carlos, qu’il était possible de réconcilier le « bonheur des citoyens » et la « grandeur des princes » 73, la stratégie lassallienne oubliait que « la classe ouvrière, par la nature même des choses, ne peut être sincèrement que “révolutionnaire” 74 ».

C’est sur cette base qu’une discussion théorique avec Schweitzer au sujet des grandes orientations stratégiques de l’ADAV était susceptible de garder tout son sens malgré les réels désaccords qui les séparait. La lettre que Marx lui avait adressée le 13 février 1865 en constituait sans nul doute le meilleur exemple, dans la mesure où elle donnait à son auteur l’occasion d’instruire le débat sur le fond plutôt que de formuler de simples anathèmes. Dans ce texte, Marx prenait en effet à bras-le-corps ce qui constituait à ses yeux l’un des problèmes majeurs de la stratégie lassallienne, à savoir l’idée selon laquelle un compromis avec le pouvoir prussien pourrait permettre d’obtenir des avancées pour la classe ouvrière. Afin de montrer qu’il s’agissait là d’une hypothèse fondamentalement erronée, Marx entendait s’appuyer sur un cas très concret, tiré des débats en cours à la Chambre des représentants de Prusse au sujet de la liberté de coalition. Revenant sur la déclaration faite deux jours plus tôt par le ministre du Commerce, le comte Heinrich von Itzenplitz, d’après laquelle l’abrogation du délit de coalition ne permettrait pas d’« améliorer de manière significative la situation des classes laborieuses 75 », raison pour laquelle il valait mieux que l’État apporte son soutien au système coopératif, Marx attirait l’attention de Schweitzer sur le danger que représentait selon lui cette manœuvre dilatoire. L’argumentation de Marx mérite qu’on s’y attarde dans la mesure où l’exemple choisi pouvait à première vue laisser croire à une victoire partielle du mouvement ouvrier allemand. L’appui officiel de l’État aux coopératives risquait d’ailleurs de sembler d’autant plus séduisant aux dirigeants de l’ADAV qu’il s’agissait d’une des principales revendications mises en avant par Lassalle depuis sa lettre ouverte de mars 1863, et que ce dernier considérait lui-même que, face à la loi d’airain des salaires, la lutte syndicale ne pouvait que conduire le mouvement ouvrier à gaspiller son énergie.

Le geste théorique opéré par Marx dans sa lettre à Schweitzer du 13 février 1865 consistait pour l’essentiel à inverser la hiérarchie des priorités revendicatives qui était celle de l’ADAV afin de montrer les impasses auxquelles une convergence avec l’action du gouvernement prussien allait immanquablement la conduire. D’une part, l’analyse de Marx avait pour objectif de souligner le caractère tout à fait décisif du droit de coalition, contre l’idée qu’il s’agirait d’une question secondaire voire superflue. À cet égard, il est intéressant de constater que le débat avec Schweitzer l’amenait à placer la question de la liberté syndicale sur un terrain directement politique, qui ne se limitait pas à l’enjeu, par ailleurs tout à fait important, de la bataille pour la hausse de la valeur de la force de travail, sur lequel il serait amené à revenir plus longuement quelques mois plus tard, dans le cadre de sa polémique avec John Weston de juin 1865. Le travail de parti mené au sein de l’ADAV conduisait ainsi Marx à développer des arguments inédits, visant à faire comprendre que « les coalitions, avec les trade-unions qui en pro[cédai]ent, [n’étaient] pas seulement d’une extrême importance comme moyens d’organisation de la classe ouvrière pour sa lutte contre la bourgeoisie 76 », ce que, d’une certaine façon, l’exemple britannique suffisait à montrer mieux que n’importe quel autre. Il ajoutait qu’« en Prusse et d’une façon générale en Allemagne, le droit de coalition [était] en outre une brèche dans le régime policier et le système bureaucratique », permettant de « casse[r] les reins au règlement sur la domesticité et au règne des hobereaux à la campagne » 77. Marx présentait donc ici la liberté de coalition comme une mesure fondamentalement antiféodale, qui était susceptible de jouer un rôle révolutionnaire en sortant une grande partie des travailleurs allemands de leur condition de « sujets [Untertanen] 78 », soumis à l’arbitraire de leurs maîtres 79. Au-delà des améliorations concrètes que les syndicats pouvaient permettre à la classe ouvrière d’obtenir sur le plan de ses conditions matérielles d’existence, c’était sans nul doute du point de vue de l’autonomie politique du prolétariat que cette conquête serait la plus décisive. L’obtention du droit de coalition apparaissait ainsi implicitement comme une manière de poursuivre le projet émancipateur des Lumières en contribuant à l’affranchissement de catégories de la population considérées comme juridiquement mineures 80. Le corollaire de cette réévaluation du rôle de la liberté syndicale était l’appel à un renversement de l’alliance de classes que l’ADAV cherchait à mettre en œuvre par sa complaisance à l’égard du gouvernement bismarckien. Précisément parce qu’elle apparaissait comme une disposition permettant d’ouvrir une brèche dans le vieil ordre féodal, c’était avec « le Parti du progrès ou tout parti d’opposition bourgeois en Prusse 81 » que la classe ouvrière allemande était appelée à faire front commun dans cette bataille, et en aucun cas avec les défenseurs des privilèges politiques archaïques de l’aristocratie foncière.

L’analyse de l’apport décisif que pouvait représenter la conquête du droit de coalition s’accompagnait, dans la lettre à Schweitzer du 13 février 1865, de la mise en évidence des dangers que dissimulait la revendication, en apparence séduisante, d’un soutien de l’État aux coopératives. Proposition phare du projet politique de l’ADAV, elle avait été explicitement pensée comme une alternative à la vision libérale d’Hermann Schulze-Delitzsch, que Lassalle avait repeint en nouveau Frédéric Bastiat dans son pamphlet de 1864, lui reprochant notamment d’avoir négligé le rôle à ses yeux indispensable de l’intervention de l’État 82. Il est intéressant de constater que les remarques critiques de Marx abordaient la question sous un angle qui conduisait, de fait, à déplacer l’attention vers une question quelque peu différente de celle que Lassalle lui-même considérait comme centrale. En effet, dans cette lettre, Marx évitait soigneusement de porter un jugement général sur la pertinence d’un soutien de l’État à la production coopérative, préférant visiblement se concentrer sur le seul problème d’un « soutien du gouvernement royal de Prusse 83 ». Cette restriction de la focale revêtait possiblement une fonction stratégique dans le dialogue que Marx cherchait à instaurer avec Schweitzer. En renonçant à faire du rôle de l’État en général le cœur de la polémique, il pouvait ainsi se concentrer sur la dimension la plus problématique de la mesure, qui avait trait avant tout à ce qu’était l’État dans la Prusse bismarckienne. Marx entendait ainsi montrer à son interlocuteur que, quand bien même il considérerait le soutien de l’État au système coopératif comme souhaitable, la mise en œuvre d’une telle disposition dans le contexte précis auquel l’ADAV était confrontée serait à la fois inutile et dangereuse. Elle serait inutile parce qu’il était facile de deviner que le gouvernement prussien n’avait l’intention de lui donner que des « proportions lilliputiennes 84 », tout à fait incapables de créer le ferment d’un nouveau mode de production. Elle serait dangereuse car elle permettrait « l’extension du système de tutelle [Vormundschaftssystem] dans lequel on maint[enai]t le peuple, la corruption d’une partie de la classe ouvrière et l’émasculation du mouvement 85 ». La réflexion rejoignait donc ici l’enjeu central de l’autonomie politique du prolétariat, qui était déjà au cœur des analyses de Marx sur la liberté de coalition. Accepter le soutien du gouvernement prussien revenait à choisir une illusoire solution de facilité consistant à croire que « les cailles, de par la grâce du ciel », pourraient un jour « tomber toutes rôties dans la bouche » 86 des travailleurs. L’objectif de Marx était, à l’inverse, de démontrer l’impossibilité d’une convergence entre le mouvement ouvrier et les forces de la réaction, fût-ce au détriment de la bourgeoisie libérale. Tel était bien le sens de la conclusion de la lettre, rappelant que « la classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n’est rien 87 ». Agir politiquement en tant que classe supposait donc de garder pour boussole le principe de l’auto-émancipation des travailleurs, radicalement incompatible avec des compensations achetées au prix de l’hétéronomie. Il n’est pas étonnant, de ce point de vue, que Marx en ait appelé à « l’honneur du parti ouvrier 88 » pour inciter l’ADAV à refuser les logiques de compromission, lesquelles ne pouvaient à terme que susciter déception et démobilisation dans les rangs mêmes de l’organisation.

De l’assemblée générale de Hambourg au congrès de Berlin

Les remous suscités par la fin de la collaboration de Marx au Social-Demokrat allaient mettre provisoirement un terme à la correspondance qu’il avait commencé à entretenir avec Schweitzer. Malgré la violence de la polémique, la rupture n’a néanmoins pas été définitive, et les échanges entre Marx et Schweitzer, entre-temps devenu président de l’ADAV, ont pu reprendre, dans un nouveau contexte, entre la fin de l’été et le début de l’automne 1868. L’implication de Marx au sein des débats internes de l’organisation pendant cette période nous paraît s’expliquer avant tout par la conjoncture inédite qu’ouvrait l’assemblée générale tenue par l’ADAV à Hambourg du 22 au 26 août 1868. Tout porte en effet à croire que cet événement avait marqué, aux yeux de Marx, un tournant tout à fait décisif, rendant crédible la perspective d’un dépassement de la logique sectaire au sein du mouvement lassallien lui-même. Un mois avant sa tenue, l’ordre du jour de la future assemblée générale avait déjà retenu positivement l’attention de Marx, notamment parce qu’un temps de discussion autour des analyses développées dans le livre I du Capital y était annoncé 89. Pour autant, on aurait tort de chercher à expliquer le changement d’attitude de Marx à l’égard de l’ADAV par ce seul élément renvoyant à la reconnaissance de son apport scientifique personnel. Comme en témoigne sa lettre à Engels du 29 juillet 1868, Marx considérait également qu’il était tout à fait notable que Schweitzer ait « fait figurer dans son 2e programme pour le congrès de l’Association générale des travailleurs allemands à Hambourg un point sur l’Association internationale des travailleurs 90 ». Cette perspective, qui renvoyait très directement à un enjeu mis en avant par Marx dès l’automne 1864, revêtait une importance décisive dans la mesure où elle permettait d’entrevoir l’intégration éventuelle de l’ADAV au sein du mouvement ouvrier international. De ce point de vue, il n’est pas particulièrement surprenant que Marx ait pris la peine de souligner, dans cette même lettre à Engels du 29 juillet 1868, que son rôle, en tant que secrétaire-correspondant du Conseil général de l’AIT pour l’Allemagne, n’était pas de « prendre parti entre les divers groupes organisés de travailleurs », ni de « choisir leurs dirigeants » 91. Tracer une ligne d’équivalence entre l’ADAV et le VDAV, entre Schweitzer et Liebknecht, n’avait rien d’anodin en pareilles circonstances. Aux yeux de Marx, il s’agissait d’une façon de reconnaître l’indéniable progression de l’ADAV dans la classe ouvrière allemande, mais aussi et surtout de conférer une fonction mieux définie à sa correspondance avec Schweitzer. S’il était de son devoir de lui répondre, de la même façon qu’à « tous ceux qui, en leur qualité de présidents, etc., de groupes de travailleurs, s’adress[ai]ent officiellement à [lui] 92 », c’était bien parce que l’ADAV apparaissait alors comme inassimilable à une simple secte.

C’est sans aucun doute ce contexte nouveau qui permet d’expliquer le ton fort bienveillant utilisé par Marx dans sa lettre du 18 août 1868 adressée au président et au comité directeur de l’ADAV. Cette réponse, destinée à décliner la proposition qui lui était faite de participer à l’assemblée générale de Hambourg en qualité de délégué d’honneur, et publiée dix jours plus tard dans le Social-Demokrat, tranchait ostensiblement avec tous les autres textes rédigés jusque-là par Marx au sujet de l’ADAV. En dépit de son caractère concis, le courrier soulignait sans ambages que le programme de l’assemblée générale avait « retenu les points qui doivent effectivement être à la base de tout mouvement ouvrier sérieux : agitation pour la pleine liberté politique, réglementation de la journée de travail et coopération internationale systématique de la classe ouvrière dans la grande tâche historique qu’elle a à accomplir pour la société tout entière 93 ». Comme en témoigne sa lettre à Engels du 26 août 1868, Marx n’avait pas uniquement adressé ce message à Schweitzer en raison du contenu de l’ordre du jour de l’assemblée générale, mais également en raison des signataires de l’invitation qu’il avait reçue. Dans la mesure où s’y trouvaient « plus de 20 travailleurs des diverses régions d’Allemagne », il avait considéré qu’il était obligé d’en « tenir compte » 94. La conjonction de ces deux facteurs donnait ainsi à l’événement à venir une dimension qui échappait sans doute à une partie de ses initiateurs : celle d’un renforcement de l’ADAV sur d’autres bases théoriques que celles que Lassalle lui-même lui avait offertes. Telle était bien l’orientation que Marx cherchait à favoriser au sein de l’organisation par son courrier, comme il est possible de s’en rendre compte à la lecture de sa lettre à Engels du 26 août 1868. Commentant sa réponse adressée au président et au comité directeur de l’ADAV, Marx affirmait ainsi qu’il les avait, sans le dire, « félicit[és] d’avoir abandonné le programme de Lassalle 95 ».

En reconnaissant clairement pour la première fois le rôle décisif de la grève, les résolutions votées par l’assemblée générale de Hambourg ont assez largement confirmé la pertinence de la stratégie que Marx cherchait à mettre en œuvre. Par ailleurs, la décision de convoquer à Berlin, à la fin du mois de septembre, un congrès général ouvrier spécifiquement consacré à la question syndicale semblait donner à la dynamique de désectarisation de l’ADAV une forme concrète. Comme en témoigne sa lettre à Engels du 19 septembre 1868, Marx considérait, à la lecture des comptes rendus de l’assemblée générale de Hambourg, que Schweitzer était en train d’abandonner, « sur la question de la constitution de trade-unions et des règles en matière de grèves, les eaux lassalliennes 96 ». La soudaine dissolution de l’ADAV le 16 septembre par la police de Leipzig, ville saxonne dans laquelle le parti avait son siège, contribuait également à rebattre les cartes, rendant crédible la perspective d’une restructuration profonde de l’organisation 97. De ce point de vue, il n’est pas surprenant que Marx se soit interrogé, à la même période, sur les modalités d’intervention les mieux à même d’accompagner le mouvement en cours, sollicitant notamment l’avis d’Engels sur le sujet. Dans sa lettre du 21 septembre 1868, ce dernier lui suggérait ainsi de faire comprendre à Schweitzer « que son congrès ouvrier n’aura[it] de sens que si c’[était] un véritable congrès ouvrier, et pas une simple resucée de son congrès de Hambourg », ce qui impliquait notamment de veiller à ce que « d’autres composantes que les lassalliens soient également représentées » 98. À cet égard, la transformation du mouvement de secte en mouvement de classe n’apparaissait véritablement possible qu’à la condition de faire converger les forces existantes au sein du mouvement ouvrier allemand, par-delà les divergences théoriques qui les séparaient.

Après quelques jours d’hésitation, Marx a finalement renoncé à s’adresser directement à Schweitzer avant la tenue du congrès de Berlin, préférant, selon les termes de sa lettre à Engels du 25 septembre 1868, attendre « le résultat de sa nouvelle tentative 99 » avant de reprendre la plume pour lui écrire. De fait, malgré une indéniable démonstration de force 100, l’événement n’avait pas permis, aux yeux de Marx, de réaliser l’objectif qui, en pareilles circonstances, aurait dû être le sien. Qualifiant le congrès de « mise en scène » dans sa lettre à Engels du 29 septembre, Marx y constatait avec une certaine amertume que « tout le congrès de S[chweitzer] se compos[ait] seulement de lassalliens (moins 12 types) 101 ». Pour autant, Marx n’avait manifestement pas abandonné tout espoir de voir la dynamique de désectarisation amorcée quelques mois plus tôt à la tête de l’ADAV poursuivre son cours. C’était dans cette optique qu’il a fait le choix d’envoyer à Schweitzer, le 13 octobre 1868, une lettre relativement longue, dont seul le brouillon a été conservé. Le ton de ce courrier était incontestablement plus sévère que celui qui se donnait à lire dans le message adressé au président et au comité directeur de l’ADAV quelques jours avant l’assemblée générale de Hambourg. Dans sa lettre à Engels du 10 octobre 1868, Marx ne faisait d’ailleurs pas mystère de son intention de « ne pas user de diplomatie, mais de dire crûment à S[chweitzer] 102 » le fond de sa pensée. Néanmoins, la franchise avec laquelle Marx exposait ses remarques critiques adressées au dirigeant de l’ADAV, reconstituée trois jours plus tôt dans la capitale prussienne, ne doit pas nous induire en erreur. La lettre à Schweitzer du 13 octobre 1868 n’était pas une lettre de rupture condamnant sans réserves un mouvement jugé à jamais incapable de dépasser la logique sectaire qui avait présidé à sa naissance. Marx considérait bien au contraire que « quels que soient les défauts de l’organisation, ils pourr[aient] peut-être être plus ou moins éliminés par une pratique rationnelle 103 ». Schweitzer y était explicitement présenté comme « un homme de notre parti », avec lequel un dialogue constructif demeurait possible et souhaitable, en raison même de « l’intelligence et l’énergie » 104 qu’il déployait au sein du mouvement ouvrier allemand. De ce point de vue, on peut estimer que la mise au jour des divergences réelles qui existaient entre Marx et Schweitzer avait vocation à dégager une voie permettant la poursuite d’une collaboration.

L’objectif principal de la lettre à Schweitzer du 13 octobre 1868 était donc visiblement de mettre en évidence un certain nombre d’occasions manquées, dont le dirigeant de l’ADAV n’avait pas su se saisir dans les semaines précédentes, mais qui étaient néanmoins susceptibles de fournir des leçons pour la pratique à venir. Aux yeux de Marx, cet enseignement comprenait trois dimensions principales, renvoyant respectivement à la structure de l’ADAV, à ses relations avec les syndicats et à son rapport à l’autorité. Premièrement, la forme même de l’organisation de l’ADAV constituait un enjeu décisif dans le processus de désectarisation que Schweitzer avait amorcé en son sein. De ce point de vue, la dissolution prononcée le 16 septembre avait paradoxalement offert à l’association lassallienne, jugée inadéquate par Marx depuis sa fondation, « l’occasion d’accomplir un grand progrès 105 » en se réinventant en profondeur. Franchir un tel pas supposait inévitablement de renoncer à reconstituer l’ADAV sur des bases à peu près identiques, ce qu’avait pourtant choisi de faire Schweitzer en transférant simplement son siège de Leipzig à Berlin. « Se fondre dans le mouvement de classe et mettre fin à tout “isme” 106 » aurait été, en pareilles circonstances, la seule décision rationnelle à prendre de la part d’un dirigeant sincèrement décidé à en finir avec la logique sectaire. Schweitzer n’était assurément pas le seul responsable de l’échec du rapprochement avec Wilhelm Liebknecht, mais il n’avait pas su œuvrer avec suffisamment de détermination à l’unification de la social-démocratie allemande, préférant « conserver à tout prix [son] “propre mouvement ouvrier” 107 ». À cet égard, il est intéressant de noter que le processus de désectarisation que Marx appelait de ses vœux n’impliquait aucunement de faire purement et simplement table rase de tout ce que le mouvement lassallien avait représenté. Bien au contraire, le passage de la secte au parti de classe était pensé ici comme la transfiguration des élaborations théoriques passées au sein de la pratique ouvrière présente : le « contenu propre de la secte » aurait ainsi pu être « intégr[é] comme un apport enrichissant dans le mouvement général » 108 sans disparaître pour autant.

Deuxièmement, le rapport à la pratique trade-unioniste dont témoignait la convocation du congrès de Berlin à la fin du mois de septembre s’avérait problématique non seulement parce que Schweitzer cherchait à établir un lien de subordination directe entre la fédération syndicale nouvellement créée et l’ADAV, mais aussi et surtout parce que les deux organisations avaient en réalité un périmètre identique. Le mouvement syndical n’apparaissait pas comme une base plus large que le parti, mais n’était au contraire pas autre chose que le parti lui-même sous une forme différente. Au-delà du constat proprement dit, c’est le remède proposé par Marx qui doit retenir notre attention. Le défaut principal de la démarche de Schweitzer était sans aucun doute la précipitation 109 : en convoquant une grande initiative syndicale à peine un mois après l’assemblée générale de l’ADAV, sans prendre la peine de « [s’]entendre avec les dirigeants en dehors du milieu lassallien », il se condamnait à faire du congrès de Berlin une simple « édition augmentée du congrès de Hambourg » 110. On comprend donc que la qualité dont Schweitzer aurait dû faire preuve pour ancrer son organisation dans une pratique syndicale large, et qu’il avait négligé de mettre en œuvre parce qu’il demeurait trop préoccupé de perpétuer sa mainmise personnelle sur une fraction de la classe ouvrière acquise à ses propres positions, était une forme de patience permettant au mouvement de classe d’atteindre un degré de maturité indispensable à sa massification.

Troisièmement, pour sortir véritablement de la logique sectaire, il était nécessaire que l’ADAV transforme, en profondeur et à tous les niveaux, son rapport à l’autorité. Ce bouleversement concernait évidemment au premier chef la pratique dictatoriale héritée de Lassalle qui avait cours en son sein et que Marx considérait comme tout à fait intolérable. De ce point de vue, la fondation de la nouvelle fédération syndicale actée lors du congrès de Berlin de septembre 1868 ne pouvait qu’apparaître comme une opportunité gâchée dans la mesure où ses statuts ne faisaient pour l’essentiel que reproduire le mode de fonctionnement hiérarchique qui caractérisait l’ADAV elle-même. En la matière, il est tout à fait notable que, non content d’affirmer que l’organisation centralisée était « contraire à la nature des trade-unions 111 », Marx ait également attiré l’attention de Schweitzer sur le problème de l’élection du président de la fédération au suffrage universel. S’appuyant notamment sur des remarques formulées par Engels, qui soulignait, dans sa lettre du 2 octobre 1868, que des « trois pouvoirs indépendants d’origine différente » que l’on trouvait au sein de la fédération – comité, président et congrès – « l’élu du suffrage universel, en tant que délégué de tous, a[vait] la position la plus forte » 112, Marx entendait mettre tout particulièrement l’accent sur le risque de dérive césariste dont cette disposition était porteuse. À ce titre, il nous paraît tout à fait révélateur qu’il l’ait présentée comme un emprunt, originairement fait par Lassalle et perpétué par Schweitzer, à « la Constitution française de 1852 113 ». Ce rapprochement renvoyait immanquablement la logique plébiscitaire à l’œuvre au sein de l’ADAV et de la structure syndicale qui lui était affiliée à un esprit bonapartiste tout à fait malvenu dans le mouvement ouvrier. Le parallèle était d’autant plus frappant que Marx savait pertinemment que l’élection du président au suffrage universel n’avait pas été introduite par la Constitution du 14 janvier 1852 mais qu’elle était déjà présente dans la Constitution de la Deuxième République adoptée le 4 novembre 1848 114. En se référant directement à l’organisation des pouvoirs qui allait servir de base constitutionnelle au Second Empire, sous la forme légèrement modifiée qu’allait lui donner le sénatus-consulte du 7 novembre 1852, Marx pouvait ainsi faire comprendre à son interlocuteur que le ver était dans le fruit 115. L’AIT, qui avait fini par bannir la fonction même de président pour la remplacer par celle de « président de séance (chairman) élu à chaque réunion hebdomadaire du Conseil général 116 », faisait ainsi figure de contre-exemple et de source d’inspiration possible pour sortir de la logique césariste.

Mais si l’ADAV était appelée à transformer son rapport à l’autorité, cette évolution ne devait pas seulement porter, aux yeux de Marx, sur son mode de fonctionnement interne. La dynamique qu’il lui incombait de poursuivre devait impérativement concerner aussi le rapport qu’elle entretenait au pouvoir d’État tel qu’il existait dans la Prusse bismarckienne. La question de l’autonomie d’action de la classe ouvrière, centrale de façon générale dans la compréhension que Marx se faisait du processus d’auto-émancipation du prolétariat, acquérait une résonance particulière dans le contexte de l’Obrigkeitsstaat prussien. Au-delà du risque de compromission avec le pouvoir bismarckien, dont Lassalle lui-même constituait la figure paradigmatique, Marx percevait manifestement dans la culture de l’autorité entretenue par l’État un danger spécifique auquel l’ouvrier allemand, « dès sa plus tendre enfance soumis aux règlements bureaucratiques 117 », était particulièrement exposé. Ce problème, auquel Marx essayait de rendre sensible Schweitzer, était même présenté, dans sa lettre à Engels du 26 septembre 1868, comme l’enjeu « le plus important pour la classe ouvrière allemande 118 ». Le rôle du parti était donc aussi de contribuer à la transformation profonde d’une mentalité fortement marquée par l’habitude de l’obéissance. De ce point de vue, développer au sein de l’ADAV une culture de la résistance constituait assurément une des façons, pour la classe ouvrière allemande, d’« apprendre à “se défendre elle-même” 119 ».

Les recommandations formulées dans la lettre à Schweitzer du 13 octobre 1868 resteront pour l’essentiel lettre morte, mais Marx cherchera néanmoins, pendant plusieurs mois encore, à maintenir les liens avec la direction de l’ADAV, repoussant systématiquement les demandes de condamnation qui lui étaient régulièrement adressées par Liebknecht. Son ambition était visiblement de pouvoir conserver, le plus longtemps possible, « une position impartiale 120 » dans les conflits internes au mouvement ouvrier allemand, comme il l’expliquerait dans une lettre à Carl Speyer du 23 novembre 1868 détaillant les raisons pour lesquelles il ne pouvait cautionner la décision de l’Association allemande d’éducation ouvrière de Londres, qui s’était prononcée unilatéralement en faveur de Schweitzer. En la matière, c’est la circulaire adressée par Marx, au nom du Conseil général de l’AIT, au Conseil fédéral de la Suisse romande en janvier 1870, qui marquera le véritable tournant et l’abandon définitif de tout travail de parti au sein de l’ADAV. Dans ce texte, Marx se résoudra finalement à prendre officiellement position pour Liebknecht et contre Schweitzer, ce qui n’avait encore rien d’évident quelques mois plus tôt. Dans une lettre à Kugelmann du 10 juillet 1869, Engels affirmait d’ailleurs encore que Marx et lui avaient « bien moins de choses en commun avec le Parti populaire, parti bourgeois, qu’avec les lassalliens de Schweitzer, qui [étaient], malgré tout, une secte ouvrière 121 ». Ce revirement semble pouvoir s’expliquer de deux manières. D’une part, comme en témoigne la circulaire adressée au Conseil fédéral de la Suisse romande de janvier 1870, il apparaissait comme une prise de conscience du caractère irréformable de l’ADAV, mis en évidence par le fait que « toutes les tentatives du Conseil [avaient] échoué grâce à la résolution bien prise de Schweitzer de conserver à tout prix avec l’organisation de secte son pouvoir autocrate 122 ». D’autre part, il était le fruit de la restructuration de l’autre grande composante du mouvement ouvrier allemand, marquée par la fondation du SDAP au congrès d’Eisenach d’août 1869. Malgré ses réserves à l’égard d’un certain nombre d’orientations défendues par Liebknecht et Bebel, la création de cette nouvelle organisation ouvrait incontestablement une nouvelle page du travail de parti de Marx au sein de la social-démocratie allemande.

 

Du VDAV au parti d’Eisenach

Mais c’est tout de même nous demander beaucoup que d’attendre que nous prenions parti pour Wilh[elm Liebknecht] et le Parti populaire. Il faudrait recommander à Wilh[elm] la lecture du Manifeste sur la position du parti ouvrier, si seulement cette lecture ou quoi que ce soit d’autre servait à quelque chose 123 !

Une fédération d’associations ouvrières et un parti bourgeois

Les liens personnels que Marx entretenait avec Wilhelm Liebknecht depuis l’époque où cet ancien membre de la Ligue des communistes était en exil à Londres constituaient assurément un terreau favorable pour une collaboration avec le courant qui, du milieu des années 1860 au milieu des années 1870, représentait l’autre grande composante du mouvement ouvrier allemand organisé. Malgré les jugements souvent sévères formulés à l’encontre d’un militant perçu comme sincère mais malhabile, la présence de Liebknecht sur le territoire allemand dès 1862, d’abord à Berlin grâce à l’amnistie consécutive à l’arrivée de Guillaume Ier sur le trône, puis à Leipzig après son expulsion de Prusse en 1865, apparaissait clairement comme une opportunité décisive, permettant d’espérer la mise en place d’une interaction fructueuse avec les luttes ouvrières menées sur le terrain. Dans sa lettre à Engels du 7 juin 1864, Marx soulignait d’ailleurs à quel point il était « important pour [eux] 124 » que Liebknecht soit présent sur place et puisse jouer pour ainsi dire le rôle de médiateur. Dès lors, il peut paraître surprenant que Marx ait tant tardé à prendre officiellement position en faveur de cette deuxième branche du mouvement ouvrier allemand à laquelle Liebknecht avait largement contribué à donner vie dès sa rupture avec l’ADAV au début de l’année 1865. Les deux principales structures qui allaient servir de matrice au courant eisenachien – le VDAV et le Parti populaire saxon – existaient en effet respectivement depuis 1863 et 1866, et il convient de s’interroger de manière plus approfondie sur les raisons qui ont poussé Marx à attendre le début de la décennie suivante pour trancher définitivement. Cette relative neutralité ne nous paraît pas seulement s’expliquer par la réserve à laquelle Marx se sentait tenu en tant que secrétaire-correspondant du Conseil général de l’AIT pour l’Allemagne. Elle avait manifestement une origine plus profonde, étroitement liée à la forme d’organisation dont s’était initialement doté cet autre courant du mouvement ouvrier allemand, et que seule la fondation du SDAP en août 1869 allait véritablement bouleverser.

Sur le fond, en raison de son positionnement fondamentalement antilassallien, Liebknecht apparaissait sans aucun doute plus proche des conceptions de Marx que ne pouvait l’être Schweitzer. Il négligeait bien moins le rôle décisif de l’AIT que ne le faisait le président de l’ADAV et s’avérait surtout insoupçonnable de la moindre complaisance à l’égard du pouvoir prussien 125. Cependant, l’aspect assurément le plus problématique de l’orientation représentée par Liebknecht au moins jusqu’au congrès d’Eisenach renvoyait au fait qu’elle ne s’incarnait pas, au sens strict, dans un parti ouvrier. Elle reposait bien au contraire sur une structure bifide, comprenant d’un côté une fédération d’associations qui étaient ouvrières sans être véritablement politiques – le VDAV – et de l’autre un parti qui était politique sans être véritablement ouvrier – le Parti populaire saxon. Face à cette configuration inadéquate, l’ADAV, malgré tous ses défauts, avait au moins le mérite de se présenter explicitement comme une organisation politique de classe. C’est sans aucun doute sur cette base que Marx pouvait affirmer, dans une lettre à Engels du 10 octobre 1868, que Liebknecht ne devait en fin de compte qu’à Schweitzer « de s’être rappelé qu’il exist[ait] un mouvement prolétarien distinct du mouvement démocratique petit-bourgeois 126 ». Pour cette raison, il n’est pas tout à fait surprenant que Marx ait finalement accordé assez peu d’attention aux initiatives menées par le VDAV avant le congrès de Nuremberg de septembre 1868 à l’occasion duquel, sous l’impulsion de Liebknecht mais aussi de Bebel, qui occupait depuis peu le poste de président, avait été décidée l’affiliation officielle de la fédération à l’AIT. Précisément parce que le VDAV avait d’abord été créé en réaction à la fondation de l’ADAV, sa vocation initiale était de préserver le caractère apolitique des associations ouvrières qu’il fédérait 127. Marx le percevait donc avant tout comme une structure permettant à différentes fractions de la bourgeoisie de maintenir leur tutelle sur les franges les moins conscientes de la classe ouvrière allemande. Néanmoins, ce diagnostic ne l’a pas empêché d’identifier assez tôt la dynamique contradictoire qui était susceptible de naître au sein du VDAV, et que Liebknecht et Bebel parviendraient à pousser jusqu’à ses ultimes conséquences. C’est ce dont témoigne notamment la lettre à Engels du 18 novembre 1864, dans laquelle Marx revenait sur la tenue, quelques semaines plus tôt, du deuxième congrès du VDAV à Leipzig. Évoquant la présence sur place de Victor-Aimé Huber, figure conservatrice du mouvement coopératif allemand, Marx affirmait ainsi que ce dernier avait « failli se faire “étriller”, la grande majorité s’étant prononcée pour une position politique “radicale” 128 ». Le radicalisme dont il pouvait être question en son sein à l’automne 1864 était sans aucun doute encore essentiellement libéral, mais il ouvrait néanmoins la voie à la possible politisation future de la fédération.

 

Le congrès de Nuremberg et la fondation du SDAP

Il y a donc lieu de considérer que Marx a cherché, autant que possible, à soutenir cette évolution au sein du VDAV dès lors qu’elle lui a semblé prendre une tournure concrète. Si elle présentait des caractéristiques analogues à la transformation qu’il entendait parallèlement favoriser au sein de l’ADAV, elle s’en distinguait néanmoins par le fait qu’elle ne renvoyait pas à la même difficulté 129. L’enjeu n’était pas ici de faire en sorte que l’organisation se défasse d’oripeaux sectaires, mais bien plutôt qu’elle assume la défense d’une politique de classe clairement définie et irréductible à son combat contre l’autoritarisme prussien. De ce point de vue, si le congrès de Nuremberg de septembre 1868 a pu apparaître comme un tournant, c’est sans nul doute parce qu’il avait déjà été préparé en amont par un renforcement des positions prolétariennes au sein du Parti populaire saxon, dont l’élection au Reichstag un an plus tôt de Liebknecht, mais aussi et surtout de Bebel, ouvrier tourneur de profession, constituait sans aucun doute un des témoignages les plus significatifs. Dès lors, il n’est pas surprenant que l’invitation à participer au congrès de Nuremberg, adressée par Bebel au Conseil général de l’AIT en tant que président du VDAV en juillet 1868, ait reçu de la part de Marx un accueil favorable. Comme en témoigne le procès-verbal de la séance du Conseil général de l’AIT du 28 juillet 1868, au cours de laquelle avait été donné lecture de la lettre envoyée par Bebel, Marx s’était d’emblée prononcé pour l’envoi d’un délégué sur place 130. Pour autant, l’affiliation officielle du VDAV à l’AIT, si elle marquait assurément une étape décisive dans le processus de constitution du parti ouvrier allemand, était loin de suffire à lever les ambiguïtés qui traversaient encore assez largement l’organisation.

En effet, tout porte à croire qu’aux yeux de Marx la résolution prise au congrès de Nuremberg, encore relativement formelle, n’avait pas conduit le VDAV à mener jusqu’au bout le débat de fond indispensable à la mise à l’écart de toute forme de tutelle de la bourgeoisie libérale sur la fédération. Le processus même qui avait conduit le VDAV à décider de s’affilier à l’AIT était d’ailleurs tout à fait révélateur, dans la mesure où Marx y voyait, au moins en partie, le fruit d’un malentendu. Quelques semaines avant le congrès de Nuremberg, le Demokratisches Wochenblatt, qui était depuis sa création en janvier 1868 l’organe du Parti populaire et dont Liebknecht était le rédacteur en chef, avait publié un texte de Johann Philipp Becker intitulé « Ce que nous voulons et devons faire 131 », en le présentant à tort comme le programme de l’AIT. Il est difficile de déterminer avec précision dans quelle mesure cette substitution a pu exercer une influence sur le vote du congrès, mais il est certain qu’elle est loin d’avoir laissé Marx indifférent. Qu’elle ait été ou non intentionnelle 132, elle témoignait en tout cas du manque de clarté théorique qui régnait au sein de l’organisation. Comme il l’expliquait dans sa lettre à Engels du 16 septembre 1868, le fait de vouloir « faire passer le blablabla confus de Becker pour le programme de l’Association internationale des travailleurs » montrait, au moins indirectement, que « Monsieur Wilhelm voulait des sornettes démocratiques pour le “Parti populaire” 133 ». De fait, aussi bien dans le texte de Becker que dans les résolutions votées par le congrès de Nuremberg, la question des libertés politiques était présentée comme prioritaire par rapport à celle de l’émancipation sociale du prolétariat. Il est à cet égard tout à fait symptomatique qu’ait finalement été adoptée, à la demande de figures de la bourgeoisie démocrate comme Leopold Sonnemann, une déclaration affirmant que la résolution de la question sociale était « conditionnée » par la résolution de la question politique et que, pour cette raison, elle n’était « possible que dans l’État démocratique » 134. Ce faisant, alors même qu’était actée l’affiliation à l’AIT, la thèse contenue dans le troisième considérant de ses statuts, d’après laquelle « l’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen 135 », se trouvait substantiellement déformée.

Précisément parce que le dispositif organisationnel sur lequel s’appuyait le courant représenté par Liebknecht et Bebel entretenait une ambiguïté fondamentale quant à son caractère de classe, Marx n’était donc pas surpris que des conséquences se fassent sentir sur le plan du discours théorique tenu par ses acteurs. Dès lors, on peut considérer que si le congrès de Nuremberg de septembre 1868 pouvait faire figure de première étape dans le processus de maturation de cette fraction du mouvement ouvrier allemand, c’est le congrès d’Eisenach d’août 1869, à l’issue duquel le SDAP a vu le jour, qui a constitué le véritable moment de rupture. Tout porte d’ailleurs à croire que, quelques semaines seulement avant sa tenue, très explicitement tirer les leçons du congrès de Nuremberg, dont le résultat avait montré « à quel point il fa[llai]t peu se fier à de simples promesses, des tendances, etc. 138 ». Marx demeurait sceptique quant à la capacité des dirigeants du VDAV à mettre en œuvre une profonde mutation structurelle. Réagissant, dans sa lettre à Engels du 3 juillet 1869, à la sollicitation insistante de Liebknecht qui lui enjoignait de faire le déplacement pour participer en personne au congrès d’Eisenach, Marx affirmait au contraire qu’il n’avait aucune intention de se « montrer aux ouvriers allemands 136 » de cette façon. Le motif principal qu’il invoquait était que ceux qui l’invitaient devaient préalablement se donner « un parti convenablement organisé 137 » avant qu’il puisse songer à une collaboration plus étroite. Ce faisant, Marx entendait La crainte majeure de Marx était manifestement que les transformations annoncées s’avèrent en définitive purement cosmétiques sans déboucher sur un véritable tournant stratégique. Ce dernier n’était susceptible de prendre une forme concrète qu’à condition que les congressistes aient pris conscience que « la nouvelle organisation ne [pouvait] pas être le “Parti populaire” 139 ». Le saut qualitatif que Marx appelait de ses vœux impliquait donc que les principes fondateurs du parti en voie de constitution tranchent nettement la question de son caractère de classe. Tant que tel n’était pas le cas, le type d’intervention que Marx aurait été susceptible de faire s’il s’était rendu sur place aurait été par définition critique : il se serait trouvé contraint « de parler contre le Parti populaire, ce qui n[’aurait] certes pas [fait] l’affaire de Wilhelm ni de Bebel 140 ». Seule la fondation d’une structure assumant clairement, jusque dans son nom 141, son caractère ouvrier, comme allait l’être le SDAP, allait donner à une nouvelle phase du travail de parti de Marx au sein du mouvement ouvrier allemand l’occasion de s’ouvrir.

Un parti à la hauteur de sa responsabilité internationale

L’existence d’une nouvelle organisation de classe en Allemagne, édifiée sur des bases théoriques qui, malgré d’indéniables défauts, ne pouvaient manquer d’apparaître comme plus rigoureuses que celles de l’ADAV, conférait à ses dirigeants une responsabilité particulière, d’autant plus grande que deux d’entre eux siégeaient par ailleurs au Reichstag. En raison de cette position qui distinguait à bien des égards le SDAP des différentes structures que le mouvement ouvrier pouvait revêtir à la même époque dans les pays voisins, Marx considérait manifestement qu’il était de son devoir de favoriser en son sein les orientations les plus appropriées non seulement au rôle qui devait être le sien en Allemagne, mais aussi à la fonction qui, de fait, lui incombait face à l’ensemble du prolétariat européen. De ce point de vue, il est intéressant de remarquer que les interventions faites par Marx auprès de la direction du SDAP à l’orée des années 1870, telles qu’il est possible de les reconstruire à partir de ses lettres adressées à Brunswick, ville dans laquelle siégeait le comité directeur du parti, ou, de façon plus personnelle, à Liebknecht, ont en bonne partie été consacrées à cet enjeu. Eu égard aux grands bouleversements internationaux qui ont marqué le début de la décennie, il n’y avait là rien de particulièrement surprenant.

Le déclenchement de la guerre franco-allemande ne pouvait manquer de conférer une responsabilité particulière au SDAP vis-à-vis du reste du mouvement ouvrier international. En l’occurrence, Marx a rapidement eu l’occasion de constater que les prises de position de la direction du parti étaient à la hauteur de la situation, malgré des désaccords d’analyse récurrents sur le rôle que la Prusse était appelée à jouer dans le processus d’unification de l’Allemagne. Il n’est donc pas étonnant que, dans sa correspondance avec les responsables du SDAP de l’été 1870, Marx ait cherché à favoriser les tendances qui, en son sein, coïncidaient le mieux avec la mise en œuvre d’un internationalisme prolétarien conséquent. À cet égard, on peut d’ailleurs remarquer que les interventions de Marx s’apparentaient souvent moins à des directives lancées depuis l’extérieur concernant la meilleure stratégie à développer au sein du parti allemand, qu’à la valorisation de pratiques déjà amorcées par ses militants sur place. En la matière, la déclaration faite par Bebel et Liebknecht devant le Reichstag le 21 juillet, afin d’expliquer l’abstention du SDAP lors du vote sur les crédits de guerre, constitue sans aucun doute l’exemple le plus éclairant. Mieux que nul autre, il offre la claire démonstration du fait que le travail de parti mené par Marx n’était pas à sens unique, et qu’il était au contraire entièrement disposé à se nourrir des apports politiques fournis par le parti allemand dès lors qu’ils lui semblaient justes. De ce point de vue, il est tout à fait notable que, dans sa correspondance, Marx ait cherché à montrer, par des gestes concrets, l’utilité de ce genre de prises de position non seulement pour le prolétariat allemand, mais encore pour l’ensemble de la classe ouvrière internationale. C’est ce dont témoigne sa lettre à Liebknecht du 29 juillet 1870, dans laquelle Marx expliquait avoir « traduit en anglais pour le General Council [Conseil général] » la protestation faite devant le Reichstag par les députés du SDAP, soulignant qu’elle avait été « vivement applaudie 142 ». C’est ce dont témoigne également sa lettre au comité directeur du parti du 2 août 1870, dans laquelle il affirmait avoir « incorporé par endroits » à la Première adresse du Conseil général de l’AIT sur la guerre franco-allemande « l’appel lancé au cours du meeting de Brunswick (du 16 juillet 1870) 143 ». Le texte en question citait en effet directement plusieurs passages extraits de résolutions votées à l’issue non seulement de la réunion publique organisée par le SDAP à Brunswick, mais aussi de celle tenue à Chemnitz le lendemain, dans lesquelles était clairement rejetée « toute idée d’antagonisme national contre la France 144 ».

On peut d’ailleurs considérer que la seule occasion où Marx et Engels ont jugé bon d’adresser à la direction du SDAP de véritables instructions 145 concernant l’attitude à adopter dans le cadre du conflit leur a finalement été offerte par la perspective de l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Cette démarche s’expliquait sans aucun doute par l’imminence aussi bien que par l’ampleur du péril, présenté par Marx dans sa lettre à Engels du 17 août 1870 comme le « plus grand malheur qui puisse frapper l’Europe et plus spécialement l’Allemagne 146 ». Précisément parce qu’il y voyait le risque que la guerre défensive contre le Second Empire dégénère en guerre de conquête contre la nation française, entraînant avec elle une désastreuse escalade de chauvinisme dans les deux camps, Marx considérait manifestement qu’il était de son devoir de peser de tout son poids pour susciter une large mobilisation anti-annexionniste en Allemagne. Il n’est donc pas étonnant qu’après les premières déconvenues militaires françaises et dès le début du siège de Metz, Marx et Engels aient adressé un courrier au comité directeur du SDAP pointant les conséquences funestes de l’obsession pangermaniste et insistant sur le fait que « la plus grande responsabilité repos[ait] maintenant sur la classe ouvrière allemande 147 ». Cette lettre, rédigée entre le 22 et le 30 août 1870, dont seule une partie a été conservée, ne permet certes pas de reconstruire avec précision le contenu des recommandations formulées par Marx et Engels, mais il y a lieu de considérer qu’elles devaient converger, au moins sur l’essentiel, avec les revendications contenues dans le manifeste publié le 5 septembre par le comité directeur du SDAP 148. L’existence d’une communauté de vues sur cette bataille prioritaire est notamment attestée par la lettre à Engels du 6 septembre 1870, dans laquelle Marx déclarait que « Brunswick [lui avait] répondu qu’ils allaient suivre exactement [s]es instructions dans la campagne d’agitation 149 ». Elle est également confirmée par la référence explicite au manifeste du 5 septembre dans la Seconde adresse du Conseil général de l’AIT sur la guerre franco-allemande, qui citait en exemple la protestation énergique de la direction du SDAP contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine 150.

Dans les années suivantes et jusqu’aux débats des premiers mois de l’année 1875 sur les modalités concrètes de l’unification des deux principales composantes de la social-démocratie allemande, les interventions de Marx au sein du SDAP ont été sensiblement plus réduites. L’ampleur du conflit avec Bakounine et ses partisans au sein de l’AIT, qui a accaparé une part considérable du temps et de l’énergie de Marx tout au long de l’année 1872, y était sans aucun doute pour quelque chose. Cependant, le principal facteur d’explication demeure probablement la peine d’emprisonnement à laquelle Liebknecht et Bebel avaient été condamnés à la suite du procès pour haute trahison qui leur avait été intenté pour avoir refusé de voter les crédits de guerre au Reichstag. Leur incarcération au château d’Hubertsbourg à partir du mois de juillet 1872, respectivement pour une durée de deux et trois ans, privait Marx et Engels de leurs principaux relais auprès des masses ouvrières allemandes, même si certaines lettres réussissaient tout de même à leur parvenir, entre autres par l’intermédiaire de Natalie Liebknecht. De ce fait, c’est surtout à partir de la préparation du congrès de Gotha, au début de l’année 1875, que le travail de parti de Marx au sein de la social-démocratie allemande pourrait reprendre sous une forme plus ample mais aussi dans des conditions tout à fait nouvelles.

Que faut-il reprocher au programme de Gotha ?

De manière générale, le programme officiel d’un parti importe moins que ce qu’il fait. Mais un nouveau programme est toujours un drapeau qu’on arbore publiquement, et le monde extérieur juge le parti d’après lui 151.

Critique et traduction

Les gloses critiques rédigées par Marx à la suite du projet de programme d’unification élaboré conjointement par les dirigeants de l’ADAV et du SDAP au début de l’année 1875 constituent sans nul doute l’épisode le plus célèbre et le plus commenté de son intervention théorique au sein de la social-démocratie allemande. Parce qu’elle aborde frontalement la question de la transition du capitalisme vers le communisme, la Critique du programme de Gotha a donné lieu à de très riches discussions, souvent centrées sur le problème décisif de l’articulation entre « première phase [erste Phase] » et « phase supérieure [höhere Phase] » 152 de la société postcapitaliste. Dans le cadre d’une analyse du travail de parti mené par Marx auprès des dirigeants du SDAP au moment de la fusion avec l’organisation lassallienne, il nous paraît essentiel de prêter préalablement attention au statut même des réflexions adressées à Wilhelm Bracke au début du mois de mai 1875. En effet, loin de constituer un exposé général sur le communisme, susceptible d’être lu de façon autonome et indépendamment de son contexte d’énonciation, la Critique du programme de Gotha nous paraît au contraire inséparable de la démarche d’élaboration stratégique qui lui a donné naissance et qui a conduit Marx à prendre position sur un document d’orientation qui émanait directement des deux organisations que le prolétariat allemand s’était données 153. À ce titre, il ne s’agissait pas pour lui d’opposer au programme du futur parti unifié une théorie de la transition préalablement constituée, mais bien de contribuer à la restructuration d’un discours revendicatif qu’il ne lui appartenait pas de produire lui-même 154. De ce point de vue, les commentaires critiques adressés par Marx à la direction du SDAP nous paraissent irréductibles à un rejet en bloc des propositions contenues dans le programme de Gotha et nous semblent bien plutôt viser à souligner son incapacité à articuler les unes avec les autres les revendications qu’il entendait mettre en avant.

Derrière les attaques souvent virulentes que Marx formulait à l’encontre des thèses lassalliennes, la démarche qui était la sienne relevait en réalité plutôt de la traduction en langage communiste que du refus pur et simple d’un programme par ailleurs présenté comme « tout à fait blâmable 155 » dans sa lettre à Bracke du 5 mai 1875. C’est ce qui permet d’expliquer que Marx ait procédé, tout au long du texte, à un certain nombre de déplacements théoriques qui ne prennent sens que dans la perspective d’un amendement possible du projet élaboré lors de la conférence préliminaire des 14 et 15 février 1875, qui ne constituait pas encore la version définitive de la plateforme commune aux deux organisations. L’analogie entre travail critique et travail de traduction prend notamment appui sur une remarque formulée par Engels dans sa lettre à Bracke du 11 octobre 1875, dans laquelle il affirmait qu’il était impossible de « traduire [übersetzen] » le contenu du programme de Gotha « dans aucune autre langue sans être forcé, ou bien d’écrire un fatras dont l’absurdité saute aux yeux, ou bien de [lui] insuffler en douce un sens communiste [einen kommunistischen Sinn unterschieben] » 156. Sous la plume d’Engels, cette affirmation avait d’abord pour fonction d’expliquer pour quelle raison Marx et lui avaient finalement renoncé à prendre position publiquement contre le texte. S’il n’y avait pas lieu de désavouer la direction du nouveau parti, c’est bien parce que cette opération de traduction était inconsciemment effectuée par les lecteurs du texte, et que ses partisans aussi bien que ses adversaires y lisaient en réalité « ce qui devait vraiment s’y trouver mais ne s’y trouve pas 157 ».

L’hypothèse que nous soutiendrons ici est qu’il existe une parenté fondamentale entre les transformations implicitement apportées au contenu du programme de Gotha dans le cadre de la réception immédiate dont il a bénéficié, notamment hors d’Allemagne, et les transformations que Marx appelait explicitement de ses vœux dans ses gloses marginales adressées à Bracke le 5 mai 1875. Dans un cas comme dans l’autre, l’activité de traduction permet de modéliser un passage, non seulement linguistique mais aussi et surtout conceptuel, de la source à la cible assumant par la même occasion une fonction cathartique 158. De ce point de vue, traduire suppose d’une certaine façon d’assumer de trahir, tout du moins en tranchant les ambiguïtés présentes dans le texte initial. Bien qu’elle prenne racine dans le discours de départ, une telle opération implique inévitablement d’en subvertir certains aspects par le biais d’un véritable travail de reformulation. Une telle démarche n’est évidemment pas exempte de difficultés dans la mesure où, au bout du compte, c’est la clarté théorique du résultat qui prime manifestement la fidélité au discours original, au risque que ce dernier puisse finir par être dénaturé. Pour autant, une telle entreprise ne nous semble pas condamnée à déboucher sur une impasse. L’effort critique mis en œuvre par Marx, toujours soucieux de maintenir une proximité qui ne soit pas une pure et simple coïncidence, nous paraît au contraire ouvrir des perspectives théoriques innovantes, qui font tout l’intérêt des gloses marginales de mai 1875. C’est donc à ce décalage, irréductible à un pur et simple décrochage, que nous tâcherons de nous intéresser dans les paragraphes qui suivent.

Toutefois, pour que le travail de parti mené par Marx à l’occasion du congrès de Gotha puisse être pensé comme une forme spécifique de traduction, il convient préalablement de résoudre un problème de taille : celui du caractère amendable du programme lui-même. En effet, la traductibilité explicite ou implicite de son contenu en un langage communiste de facture plus rigoureuse paraît étroitement conditionnée à la présence d’un terreau de départ dont l’infertilité ne soit pas absolue. À cet égard, elle suppose notamment l’existence d’un accord minimal sur la démarche même qui présidait à la tenue du congrès de Gotha, dont l’objectif principal était de rendre possible l’union des deux grandes forces de la social-démocratie allemande. Précisément parce que Marx considérait, au moins depuis le début de l’année 1870, que la logique sectaire avait irrémédiablement pris le dessus au sein de l’ADAV, cette convergence de vues n’avait au premier abord rien d’évident. Or, il est pourtant manifeste, à la lecture de la lettre à Bracke du 5 mai 1875, que Marx n’était aucunement opposé au principe même de l’union entre le SDAP et l’ADAV, malgré des désaccords réels au sujet de ses modalités de mise en œuvre. Si tel n’était pas le cas, on comprendrait mal que Marx ait pu qualifier « le simple fait de l’unification [die blosse Thatsache der Vereinigung] » de « succès ponctuel », tout en insistant sur le fait que le projet de programme montrait qu’il avait été « payé trop cher » 159. Dès lors, comment expliquer que l’idée d’un travail commun avec l’ADAV ait pu recueillir à nouveau l’assentiment de Marx cinq ans après qu’il eut officiellement rompu tout lien avec elle ? L’hypothèse la plus vraisemblable est que cette conviction, qui allait l’amener à affirmer dans sa lettre à Bracke du 5 mai 1875, que « toute avancée du mouvement réel [était] plus importante qu’une douzaine de programmes160 », était issue de la conjonction de deux principaux facteurs : l’affaiblissement de la cohérence interne de la stratégie politique de l’ADAV et le renforcement de son poids électoral. D’une part, avec l’arrivée, en 1871, de Wilhelm Hasenclever à la tête de l’organisation, en lieu et place de Schweitzer, la pratique dictatoriale qui avait eu cours jusque-là au sein de l’ADAV avait considérablement marqué le pas. Toutefois, le manque de culture de la décision collective avait conduit à remplacer l’autoritarisme par la confusion, et il était rapidement apparu que le parti peinait à dégager une ligne politique clairement définie. Cette situation, alliée à l’intensité de la répression subie par les deux organisations 161, ne pouvait manquer de pousser les dirigeants de l’ADAV à adopter en bien des cas des positions qui convergeaient avec celles du SDAP. Dans une lettre à Friedrich Adolph Sorge des 12-17 septembre 1874, Engels résumait les choses en disant que les lassalliens étaient « forcés soit de marcher avec les nôtres, soit de faire des bêtises de leur cru 162 ». D’autre part, les élections au Reichstag de janvier 1874 avaient marqué la percée des sociaux-démocrates allemands toutes tendances confondues. L’ADAV, en particulier, avait recueilli plus de 180 000 voix contre seulement 60 000 trois ans plus tôt. Ce succès dans les urnes, loin d’être anecdotique, témoignait au contraire du fait que « pour la première fois les travailleurs allemands élis[ai]ent en masse leurs propres gens, se présent[ai]ent comme parti, et cela dans toute l’Allemagne 163 », comme l’affirmait Engels dans sa lettre à Liebknecht du 27 janvier 1874.

Dans un tel contexte, on comprend mieux pour quelles raisons Marx pouvait considérer que la perspective d’un travail commun entre ADAV et SDAP était devenue bien plus opportune qu’elle ne l’était quelques années plus tôt 164. La manière dont Marx s’est positionné sur la question dans sa lettre à Bracke du 5 mai 1875 laisse en effet penser, même s’il n’existe pas d’indications explicites en ce sens, qu’il était globalement en accord avec la stratégie politique définie par le SDAP à l’occasion du congrès de Cobourg de juillet 1874, qui reposait sur la recherche d’une « unité sans unification [Einigung, nicht Vereinigung] 165 ». C’est en tout cas ce que suggère l’affirmation selon laquelle la direction du parti aurait dû privilégier la mise en œuvre d’un « accord en vue de l’action » à la rédaction d’un « programme de principes » 166. En effet, la situation était telle que la deuxième option, finalement retenue par les directions des deux organisations, représentait une tâche impossible : les divergences théoriques entre l’ADAV et le SDAP étaient trop grandes pour donner lieu à une production commune qui ne soit ni une synthèse incohérente, ni le signe d’un ralliement d’une des deux tendances aux propositions de l’autre. Il est par ailleurs intéressant de noter que le constat dressé par Marx ne relevait nullement du rejet définitif de toute plateforme rassemblant les deux partis sur le terrain des principes. Il entendait simplement insister sur son caractère prématuré, vraisemblablement lié à l’émotion suscitée par la réussite d’initiatives politiques conjointes 167, considérant qu’il aurait au contraire été pertinent de « remettre cela à plus tard, après l’avoir préparé par une activité commune plus longue 168 ».

Aux yeux de Marx, le contexte des premiers pourparlers engagés entre l’ADAV et le SDAP invitait à se concentrer provisoirement sur des propositions permettant de lutter « contre l’ennemi commun 169 ». On peut considérer qu’il songeait avant tout à des revendications défensives, visant à réagir aux différentes attaques communément subies par les deux courants du mouvement ouvrier allemand, et au sujet desquelles un consensus était aisément susceptible d’être trouvé. Mais, en raison de la précipitation des dirigeants, le projet de programme publié au début du mois de mars 1875 dans le Volksstaat et dans le Neuer Social-Demokrat se situait quant à lui sur un autre plan et entendait prendre position sur les principes mêmes du combat de classe, brûlant ainsi les étapes d’un processus que Marx envisageait comme un parcours de longue haleine. De ce fait, Marx se trouvait lui-même contraint de discuter le texte en se plaçant, au moins partiellement, sur ce terrain qu’il n’avait pas choisi. Cet état de fait permet d’éclairer le travail de traduction mené dans les gloses marginales adressées deux mois plus tard à Bracke d’une lumière nouvelle.

En effet, on peut considérer que, dans la critique qu’il formulait à l’encontre des revendications, notamment lassalliennes, contenues dans le programme, Marx procédait souvent davantage à des déplacements qu’à des condamnations. Certaines propositions, jugées inadéquates si on les considérait comme directement communistes, n’en demeuraient pas moins acceptables, parfois au prix d’une opération de clarification ou de correction, en tant que mesures transitoires à mettre en œuvre pour contrer la logique de la production capitaliste. L’enjeu principal de la Critique du programme de Gotha semble donc avoir été de démêler et de remettre en ordre ce qui, dans le projet élaboré par la conférence préliminaire des 14 et 15 février 1875, avait été mélangé et mis sens dessus dessous. De ce fait, on comprend aisément que cette démarche appelait des solutions différenciées et irréductibles à un rejet en bloc.

Classe révolutionnaire et masse réactionnaire

Parmi les slogans lassalliens malvenus présents dans le projet de programme, l’affirmation selon laquelle, en face de la classe ouvrière, « toutes les autres classes ne form[erai]ent qu’une masse réactionnaire 170 » occupait une place de tout premier ordre. L’enjeu de la critique adressée par Marx ne fait aucun doute : en renvoyant en bloc tous les groupes sociaux extérieurs au prolétariat à de simples ennemis, entre lesquels il n’y aurait pas lieu d’introduire des distinctions et des nuances, le nouveau parti se condamnait immanquablement à l’isolement. De ce point de vue, en attirant l’attention du SDAP sur le caractère éminemment problématique de la formulation, Marx entendait très manifestement ménager la possibilité d’alliances sans lesquelles la classe ouvrière ne pourrait espérer mener à bien un processus de transformation sociale majoritaire. Pour autant, là encore, on aurait tort d’assimiler l’intervention de Marx à une condamnation sans appel, visant à rejeter une déclaration jugée radicalement inamendable. Il semble plutôt qu’il ait conçu cette dernière comme une tentative encore inadéquate de penser le problème, bien réel quant à lui, du rôle révolutionnaire spécifique incombant au prolétariat, et de l’autonomie d’action qui en constituait la conséquence logique.

C’est d’ailleurs sans doute parce que la formule permettait de mettre le doigt sur une difficulté analytique incontournable qu’Engels avait pu, quelques années plus tôt, dans sa lettre à Marx du 22 octobre 1868, se montrer beaucoup moins sévère sur ce point qu’il n’allait l’être en 1875. Bien au contraire, alors même qu’il soulignait, dans le contexte immédiatement consécutif à la tenue du congrès de Berlin, l’incapacité de l’ADAV nouvellement reconstituée à se défaire de ses tendances sectaires qui la poussaient à vouloir placer le mouvement syndical sous sa coupe, Engels n’hésitait pas à reconnaître qu’« en dehors de cela, quant à l’appréciation de la situation politique d’ensemble et à la position à l’égard des autres partis », Schweitzer était « bien plus clairvoyant et, dans la façon de présenter les choses, bien plus adroit que tous les autres » 171. Pour étayer son propos, Engels signalait justement à Marx que le président de l’ADAV « qualifi[ait] “tous les anciens partis, par rapport à nous, [de] simple masse réactionnaire, dont les différences ne nous importent guère” 172 ».

La comparaison entre ces deux jugements, formulés à sept ans d’intervalle, peut au premier abord paraître déroutante. Il ne nous semble pourtant pas qu’il faille en déduire qu’il existerait une divergence fondamentale entre Engels et Marx sur ce point. Dans sa lettre à Bebel des 18-28 mars 1875, rédigée avant même que Marx n’écrive ses propres gloses marginales sur le projet de programme d’unification, la thèse d’après laquelle, face au prolétariat, toutes les autres classes ne formeraient qu’une masse réactionnaire constituera même la première des difficultés qu’il jugera opportun de soulever. Il ne nous semble pas non plus qu’il faille voir dans ce décalage apparent le signe d’un profond changement de position, qui rendrait entièrement caduque l’appréciation livrée à l’automne 1868. Une autre hypothèse nous paraît en revanche beaucoup plus vraisemblable : celle d’un changement de fonction de la thèse même de la masse réactionnaire au cours du processus de maturation théorique et politique de la social-démocratie allemande. En effet, il est permis de considérer que, lorsqu’elle prenait place sous la plume de Schweitzer dans le contexte d’une dynamique de possible désectarisation de l’ADAV, elle pouvait représenter une forme de progrès parce qu’elle permettait d’insister sur l’autonomie d’action du prolétariat.

Lorsqu’il avait décidé de mettre un terme à sa collaboration avec le Social-Demokrat, au début de l’année 1865, ce que Marx avait reproché à la direction de l’ADAV était précisément d’opérer, au moins de façon implicite, une différenciation complaisante au sein même des classes dominantes, en ménageant la possibilité d’un compromis avec la vieille aristocratie foncière. C’est parce qu’il considérait que Schweitzer ne percevait pas le danger que représentait la perpétuation des logiques de tutelle qu’il s’était senti tenu de lui rappeler, dans sa lettre du 13 février 1865, que « la classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n’est rien 173 ». De ce point de vue, la remarque formulée par Engels le 22 octobre 1868 au sujet de la clairvoyance des analyses du président de l’ADAV nous semble avant tout se référer à la sévérité accrue de ce dernier vis-à-vis du pouvoir prussien. C’est d’ailleurs ce que permet d’établir assez clairement la suite de la lettre, dans laquelle Engels saluait le fait que Schweitzer avait fini par se comporter « à l’égard de Bismarck bien plus “correctement”, comme disent les Berlinois, que, par exemple, Liebknecht à l’égard des ex-princes 174 ».

À ce titre, ce qui pouvait apparaître comme une avancée au sein de la stratégie politique de la direction de l’ADAV à l’automne 1868 ne pouvait manquer de revêtir un sens bien différent dans le projet de programme d’unification élaboré en février 1875. Dans ce nouveau contexte, la formule faisait plutôt figure de retranscription fautive de l’idée-force, exposée aussi bien dans les considérants des statuts de l’AIT que dans le Manifeste du parti communiste, d’après laquelle l’émancipation des travailleurs, seule classe véritablement révolutionnaire, ne pouvait être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Ce faisant, la fonction qui était la sienne en venait finalement à s’inverser : loin d’être le signe d’une progressive lucidité au sujet de l’enjeu central de l’autonomie ouvrière, elle n’était plus que celui d’une outrance verbale qui ne pouvait que décrédibiliser celui qui la proférait. Indépendamment de la question de l’origine lassallienne de la thèse de la masse réactionnaire, il est à cet égard tout à fait révélateur que Marx en ait attribué la paternité, au sein du projet de programme, à Wilhelm Hasselmann, qu’il se plaisait à surnommer ironiquement le « Marat berlinois 175 ». L’intransigeance rhétorique du jeune député d’Elberfeld-Barmen qui, en quelques années, passerait de l’orthodoxie lassallienne à l’anarchisme le plus tapageur, n’apparaissait plus que comme « une de ces grossièretés bien fignolées 176 » qui constituaient la marque de fabrique d’une radicalité de façade. Sous la plume de Hasselmann, la thèse de la masse réactionnaire se muait en un jusqu’au-boutisme hors-sol qui, dans la mesure même où il faisait figure de repoussoir, ne pouvait « nullement déplaire à M. Bismarck 177 ». Car c’était bien le pouvoir prussien qui risquait d’être le premier bénéficiaire d’une stratégie politique qui, si elle était poussée jusqu’à ses ultimes conséquences, conduirait le nouveau parti à s’aliéner les « artisans », les « petits industriels » et les « paysans » 178, que le prolétariat avait pourtant tout intérêt à avoir de son côté dans les luttes à venir.

Le problème des alliances de classes, esquissé par Marx dans ses gloses marginales de mai 1875, avait d’ailleurs été abordé de manière encore plus approfondie par Engels dans sa lettre à Bebel des 18-28 mars 1875. Là encore, il est intéressant de constater que le propos n’était pas entièrement réductible à une condamnation de la thèse de la masse réactionnaire contenue dans le projet de programme. S’il affirmait certes que cette formule lassallienne était « grandiloquente, mais historiquement fausse 179 », Engels semblait néanmoins soucieux de déterminer les conditions dans lesquelles elle était malgré tout susceptible de prendre sens. Ainsi, non content de souligner le fait que nombre d’autres revendications contenues dans le document concordaient directement avec celles que défendait la bourgeoisie démocrate, qu’il était par conséquent absurde de mettre sur le même plan que les forces rétrogrades de la vieille aristocratie foncière, Engels prenait la peine de préciser que la phrase en question n’était « vraie que dans des cas particuliers exceptionnels 180 », qui ne correspondaient pas du tout à la situation allemande de 1875. Cette validité très restreinte accordée à la thèse de la masse réactionnaire mérite qu’on s’y attarde, dans la mesure où elle peut être lue comme un indice supplémentaire de l’effort de traduction théorique propre au travail critique entrepris par Marx et Engels dans leur dialogue avec les dirigeants sociaux-démocrates allemands. En guise d’exemple permettant de comprendre dans quelles circonstances la formule était susceptible de prendre sens, Engels évoquait ainsi « une révolution du prolétariat comme la Commune » ou encore « un pays dans lequel ce n’[était] pas la bourgeoisie à elle seule qui a[vait] façonné la société et l’État à son image, mais dans lequel, après elle, la petite bourgeoisie démocrate a[vait] aussi déjà poussé cette transformation jusqu’à ses dernières conséquences » 181.

Incontestablement inexacte si elle était appliquée au contexte de son énonciation, la thèse de la masse réactionnaire renvoyait donc à un problème réel que le prolétariat allemand serait probablement contraint d’affronter dans l’avenir, dans une phase plus avancée du processus de transformation sociale. La sanglante répression de la Commune de Paris montrait ce qui risquait de se produire dès lors que cette masse réactionnaire se liguait prématurément face à une classe ouvrière insuffisamment préparée. On peut donc considérer qu’Engels invitait ainsi le futur parti unifié à opérer un double déplacement. D’une part, parce que le prolétariat n’avait aucun intérêt à précipiter la constitution d’un bloc rassemblant contre lui l’ensemble des autres classes, la propagation de cette thèse ne pouvait être que contre-productive. Dans la conjoncture allemande de 1875, il incombait bien plutôt au parti ouvrier d’insister sur les convergences possibles avec les forces progressistes opposées au pouvoir bismarckien, ce qui du reste avait été, d’une manière d’ailleurs excessive et insuffisamment critique, la stratégie suivie par Bebel et Liebknecht avant la fondation du SDAP au congrès d’Eisenach d’août 1869. D’autre part, la reconnaissance de la validité future de la thèse de la masse réactionnaire impliquait en même temps que soit substituée, à la compréhension statique qu’en avaient les dirigeants lassalliens, une approche dynamique, seule à même d’offrir à ce moment ultime de l’affrontement de classe une issue possible. Aux yeux de Marx et Engels, les couches sociales intermédiaires entre le prolétariat et la bourgeoisie n’étaient en effet pas condamnées à prendre le parti de la réaction dans la phase finale du processus révolutionnaire, elles étaient bien plutôt condamnées à choisir entre l’un ou l’autre camp, ce qui rendait non seulement possible mais aussi tout à fait souhaitable le ralliement de larges fractions d’entre elles aux positions de la classe ouvrière.
 

Derechef le soutien de l’État aux coopératives

La question du soutien de l’État aux coopératives, dont nous avions vu qu’elle avait constitué, dès le début de l’année 1865, un des points de cristallisation du débat entre Marx et Schweitzer, était elle aussi au cœur de la Critique du programme de Gotha. Là encore, on peut considérer que l’enjeu principal de la démarche poursuivie dans les gloses marginales de mai 1875 ne consistait pas tant à condamner en bloc la revendication inscrite dans le projet de programme – « l’établissement de coopératives de production avec l’aide de l’État sous le contrôle démocratique du peuple travailleur 182 » – qu’à la reconfigurer de manière substantielle afin de pouvoir la réinscrire dans le cadre d’un plan de transition cohérent. En l’occurrence, le premier objectif de Marx était sans aucun doute de souligner l’existence d’une tension profonde entre deux tendances contradictoires au sein même de la proposition formulée dans le document. Pour des raisons que nous avons eu l’occasion d’évoquer précédemment dans ce chapitre, l’idée même du soutien de l’État au mouvement coopératif impliquait une logique de tutelle difficilement conciliable avec l’idée d’un contrôle populaire. Aux yeux de Marx, elle ne pouvait au contraire que rendre visible aux yeux de tous que le prolétariat était « pleinement conscient de ne pas être au pouvoir et de ne pas être encore mûr pour le pouvoir 183 ». Il est intéressant de constater que Marx introduisait à cette occasion, en guise d’argument a fortiori, l’idée selon laquelle cette proposition ne serait finalement pas autre chose que la reprise d’une « recette prescrite, sous Louis-Philippe, par Buchez 184 ». Cette thèse n’était pas tout à fait nouvelle sous la plume de Marx, puisqu’on la trouvait déjà énoncée à plusieurs reprises à la fin des années 1860, dans le cadre de critiques formulées à l’encontre de la théorie lassallienne. Ainsi, dans sa lettre à Engels du 19 septembre 1868, tout comme dans sa lettre à Schweitzer rédigée un mois plus tard, le 13 octobre, Marx avait insisté sur l’idée d’une filiation profonde entre Lassalle et Philippe Buchez, désigné comme le chef de file du « socialisme catholique 185 » français.

Elle n’en demeure pas moins quelque peu surprenante quand on sait que le courant buchézien ne se distinguait pas véritablement par sa tendance à réclamer l’intervention de l’État dans la sphère de la production 186. Il est tout à fait vraisemblable que ce rapprochement, qu’aucune mention explicite dans l’œuvre de Lassalle ne permet d’étayer, ait eu avant tout une fonction politique, visant à renvoyer les promoteurs d’une telle revendication du côté de ces « ouvriers réactionnaires de L’Atelier 187 » supposés être les premiers à l’avoir mise en avant. Dès lors, plus encore qu’un contenu programmatique partagé, c’est une commune opposition à la dynamique révolutionnaire réelle du mouvement de classe que Marx semblait ici identifier 188. Ainsi la référence à Buchez permettait sans nul doute de dresser un parallèle entre la complaisance lassallienne à l’égard du pouvoir bismarckien et l’attitude peu glorieuse de l’éphémère président de l’Assemblée constituante de la Deuxième République, qui avait fini par devenir l’un des soutiens du général Cavaignac à l’élection présidentielle du 10 décembre 1848. Il est donc permis de considérer que, plus encore que le recours possible à l’État comme soutien aux coopératives de façon générale, c’était la défiance à l’égard de l’action de masse que Marx entendait avant tout cibler dans sa critique. Si tel n’avait pas été le cas, on comprendrait mal qu’il n’ait pas plutôt comparé Lassalle à Louis Blanc, lequel attribuait assurément à l’État un rôle beaucoup plus grand dans le processus de réorganisation sociale que ne le faisait Buchez 189. C’est que Louis Blanc, malgré toutes les critiques qui pouvaient lui être adressées, était incontestablement partie prenante de ce « véritable mouvement ouvrier français 190 », dont Marx disait dans sa lettre à Schweitzer du 13 octobre 1868, qu’il était l’adversaire contre lequel les mots d’ordre lancés par Buchez étaient tournés.

Loin d’être purement anecdotique, cette manière de présenter la revendication du soutien de l’État aux coopératives nous semble au contraire constituer une clef de lecture permettant de mieux comprendre le travail de traduction théorique que Marx cherchait à opérer à partir du projet de programme d’unification de la social-démocratie allemande. Si Marx utilisait cette voie détournée pour faire la critique de la proposition lassallienne, c’est peut-être parce qu’il la considérait comme une mauvaise réponse à une bonne question, qui était celle de l’échelle de la production coopérative. En effet, il n’y a pas lieu de douter du fait que, dans ses gloses marginales de mai 1875, Marx reconnaissait clairement que les travailleurs avaient raison de vouloir « établir les conditions de la production coopérative à une échelle sociale, et d’abord chez eux, nationale 191 », une préoccupation qui était finalement à la source de l’appel fait au soutien de l’État. En la matière, l’erreur consistait surtout à confondre la question de l’échelle avec celle de l’opérateur. S’il était tout à fait légitime d’affirmer que les coopératives ne pouvaient servir de leviers de transformation sociale qu’à condition de ne pas être cantonnées au statut d’îlots isolés et minoritaires – ce que Marx soulignait déjà dans l’Adresse inaugurale de l’AIT à l’automne 1864, comme nous l’avions indiqué dans le chapitre précédent –, il était de première importance de ne pas oublier qu’elles n’avaient « de valeur qu’autant qu’elles [étaie]nt indépendantes et [qu’elles étaient] des créations des travailleurs qui [n’étaient] protégées ni par les gouvernements ni par les bourgeois 192 ». Ce faisant, Marx renvoyait dos à dos l’ensemble des logiques de tutelle qui étaient susceptibles d’en grever le développement, et dont le soutien de l’État n’était à tout prendre qu’un cas particulier.

Dès lors qu’était reconnu le bien-fondé de l’interrogation initiale qui avait présidé à l’énoncé de la revendication en question, le travail de reformulation qu’il convenait d’opérer à son endroit devenait lui aussi plus évident. Esquissé dans la troisième partie de la Critique du programme de Gotha, il était en revanche entrepris de manière bien plus ample dans la lettre d’Engels à Bebel des 18-28 mars 1875. On y trouvait en effet une véritable proposition d’amendement, permettant de réécrire le texte du projet de programme en tenant compte de ces enjeux et en maintenant un terrain d’entente possible avec les dirigeants de l’ADAV. Il suffisait pour cela d’affirmer que « le Parti ouvrier allemand aspir[ait] à l’abolition du travail salarié, et ce faisant, à celle des différences de classes au moyen de la mise en œuvre de la production coopérative dans l’industrie et l’agriculture, et ce à l’échelle nationale », et de préciser qu’il « défend[ait] toute disposition permettant d’atteindre ce but » 193. Par la souplesse même qui la caractérisait, la position d’Engels apparaissait ainsi finalement assez proche de celle qu’avait défendue Marx dans sa lettre à Schweitzer du 13 octobre 1868, expliquant que Lassalle lui-même était « bien trop intelligent » pour ne pas comprendre que le soutien de l’État aux coopératives ne pouvait pas être autre chose qu’un « pis-aller transitoire » 194. En apparence anodine, cette formule de Marx ouvrait en réalité la porte à un déplacement d’importance, qui donnait tout son sens à la démarche entreprise par Engels dans sa lettre à Bebel des 18-28 mars 1875. Qualifier l’aide de l’État de pis-aller, c’est-à-dire, au fond, de pire option parmi les perspectives envisageables, revenait paradoxalement à la classer dans le champ des possibles d’une stratégie de transformation sociale. En l’occurrence, son caractère transitoire n’apparaissait alors comme problématique que dans la mesure où il était occulté et qu’elle prétendait indûment renvoyer à une solution définitive. Engels lui-même ne disait pas autre chose lorsqu’il affirmait que « dans le meilleur des cas, l’“aide de l’État” au sens lassallien n’[était] qu’une unique disposition parmi beaucoup d’autres, afin d’atteindre le but que désign[ai]ent ces termes vaseux : “ouvrir la voie à la résolution de la question sociale” 195 ».

Il est d’ailleurs tout à fait symptomatique qu’il ait lui-même rappelé, dans sa lettre à Bebel du 12 octobre 1875, que la revendication figurait même dans le programme d’Eisenach de 1869, ce qui revenait, de fait, à lui ôter son caractère spécifiquement lassallien. Or, aux yeux d’Engels, si cette présence avait pu être considérée comme acceptable six ans plus tôt, c’était précisément parce qu’elle était présentée explicitement « comme une mesure transitoire parmi beaucoup d’autres 196 ». De ce fait, il ne lui était pas conféré le statut tout à fait problématique de « panacée 197 » qu’évoquait Engels dans sa lettre à Bebel des 18-28 mars 1875, et qui renvoie à une démarche typiquement sectaire. Précisément parce que le projet de programme d’unification élaboré au mois de février 1875 procédait, au moins de manière implicite, à la réévaluation de cette revendication, laquelle se trouvait dotée d’une fonction cardinale au sein de la troisième partie, il apparaissait immanquablement comme un retour en arrière par rapport à la plateforme adoptée à Eisenach en 1869. Une telle réorientation apparaissait comme d’autant moins compréhensible que le débat sur cette question avait été mené au sein du SDAP deux ans plus tôt, grâce à la publication de la brochure de Bracke intitulée La proposition de Lassalle. Afin d’alimenter la discussion en vue du congrès d’Eisenach de 1873, Bracke y proposait notamment une refonte du programme initial du SDAP, qui laissait de côté la dixième proposition consacrée au soutien de l’État à la production coopérative et la remplaçait par l’affirmation de la « nécessité d’une organisation syndicale de grande envergure », de la « suppression de la possession privée de tout ce qui, aujourd’hui, se nomme capital, et partant de la suppression du travail salarié », ainsi que de l’« union internationale du prolétariat » 198. Cette amorce de prise de conscience de la part des militants du SDAP n’avait d’ailleurs pas échappé à Engels, qui, dans sa lettre à Bebel des 18-28 mars 1875, n’avait pas manqué de rappeler que Bracke avait pourtant « très bien montré la nullité complète 199 » de cette revendication lassallienne. Dès lors, il est tout à fait symptomatique que Marx ait pu considérer, dans ses gloses marginales de mai 1875, que « le plus choquant 200 » n’était tant pas la proposition elle-même que la régression qu’elle représentait par rapport au niveau d’élaboration théorique collective déjà atteint au sein du SDAP avant l’unification.

État libre et république démocratique

La critique de la revendication de « l’État libre 201 », auquel le futur parti était dit aspirer dans le projet de programme, constituait sans nul doute l’enjeu central de la quatrième et dernière section des gloses marginales de mai 1875. Là encore, si la sévérité du jugement de Marx ne fait aucun doute, il nous paraît important de prêter attention à l’objectif qui guidait l’analyse qu’il consacrait à ce qu’il nommait lui-même la « partie démocratique 202 » du document. En effet, on aurait tort de croire qu’en pointant les limites d’un discours politique fondé sur la récitation de « litanies démocratiques connues de tout le monde », Marx aurait souhaité que lui soit purement et simplement substituée l’affirmation de la nécessité de la « dictature révolutionnaire du prolétariat 203 ». Au contraire, tout porte à croire que l’ambition critique de Marx était bien plutôt d’articuler deux niveaux de réflexion distincts mais nullement contradictoires. D’une part, ce que Marx reprochait aux revendications démocratiques contenues dans le projet de programme n’était aucunement leur caractère inutile, et encore moins néfaste, mais bien plutôt l’incohérence qui résidait dans le fait de les énoncer sans les relier au cadre républicain seul à même de leur donner un sens. D’autre part, tout en reconnaissant la légitimité de ces revendications, il entendait montrer qu’elles n’étaient pas en mesure de répondre à la question fondamentale à laquelle le projet de programme prétendait se confronter, à savoir « quelles transformations subira[it] l’État dans une société communiste 204 ». De ce point de vue, il nous paraît tout à fait symptomatique que, dans cette partie des gloses marginales, Marx n’ait finalement consacré qu’une seule phrase à la question de la dictature du prolétariat et qu’il ait concentré au contraire l’essentiel de son analyse sur le problème de la république démocratique. À ce titre, il est permis de considérer que sa démarche visait moins à déplorer l’absence de réflexion approfondie sur le statut de l’État dans les différentes phases du processus de transition révolutionnaire à venir qu’à inviter à une approche plus rigoureuse des mesures démocratiques susceptibles de faire l’objet d’une mise en œuvre immédiate en Allemagne, dans le cadre d’une alliance avec les fractions les plus avancées de la bourgeoisie.

En effet, c’est une telle perspective qui nous semble permettre d’expliquer l’éloge, en apparence surprenant, que Marx faisait de la « démocratie vulgaire 205 », dont il saluait, sinon la clairvoyance, du moins la cohérence. Précisément parce qu’elle avait le mérite de mettre le doigt sur l’enjeu que constituait la forme républicaine de l’État, elle se situait immanquablement « encore à cent coudées au-dessus de cette espèce de démocratisme confiné dans les limites de ce qui est autorisé par la police et prohibé par la logique 206 », dont le projet de programme d’unification offrait la regrettable image. Aux yeux de Marx, si la bourgeoisie libérale avait évidemment tort de voir « dans la république démocratique le règne du millénium 207 », elle avait néanmoins raison de corréler étroitement l’énumération des mesures concrètes qu’elle réclamait au principe organisateur qui devait les rendre possibles, et qui renvoyait à la forme même que l’État était appelé à revêtir. De ce point de vue, il était manifestement possible, pour le parti ouvrier allemand en cours de refondation, de tirer des enseignements au sujet des institutions démocratiques en s’appuyant sur les discours et les pratiques de la bourgeoisie libérale.

D’une part, il convenait de tenir compte du fait que les revendications contenues dans le projet de programme étaient, pour une bonne part, déjà réalisées dans d’autres pays que l’Allemagne, notamment en Suisse et aux États-Unis. Cette comparaison permettait ainsi de mettre clairement en évidence le fait que ces propositions, qui pouvaient sembler à bien des égards audacieuses dans l’Allemagne impériale, n’avaient rien de spécifiquement communiste. Elle offrait également une occasion d’évaluer avec un regard lucide les vertus concrètes de certaines formules, grandiloquentes mais creuses, qui étaient susceptibles d’exercer un pouvoir de séduction sur les militants sociaux-démocrates. C’était notamment le cas de la législation directe par le peuple, dont le principal promoteur au sein du SDAP était Moritz Rittinghausen, lequel avait œuvré, comme nous l’avions signalé plus haut, à faire adopter cette revendication dès le congrès d’Eisenach de 1869. Dans sa lettre à Bebel des 18-28 mars 1875, Engels invitait ainsi à méditer sur l’exemple suisse, pays dans lequel cette mesure faisait « plus de mal que de bien, si tant est qu’elle y fasse quoi que ce soit 208 ». S’il ne s’étendait pas sur les raisons qui le poussaient à formuler un tel jugement, lequel avait probablement à voir avec la révision constitutionnelle suisse de 1874, dont les dispositions référendaires pouvaient tout aussi bien profiter aux conservateurs soucieux de briser l’hégémonie radicale en place depuis la fin de la guerre du Sonderbund, il est en tout cas intéressant de noter que sa critique ne visait clairement pas à pointer les excès mais bien plutôt les limites de la proposition. Aux yeux d’Engels, la « législation [Gesetzgebung] par le peuple » demeurait fondamentalement lacunaire du point de vue même de l’ambition démocratique, parce qu’elle ne constituait pas encore une « administration [Verwaltung] par le peuple » 209.

D’autre part, il était possible de tirer du discours revendicatif de la bourgeoisie libérale un enseignement supplémentaire, portant sur le statut même du régime républicain. Marx considérait en effet que celui-ci constituait pour ainsi dire l’assise fondamentale sans laquelle les différentes propositions démocratiques contenues dans le projet de programme, notamment celle du suffrage universel, ne pouvaient que demeurer incohérentes. Sans la reconnaissance du principe de la « souveraineté du peuple [Volkssouveränität] 210 », qui constituait l’essence même de toute constitution républicaine, toutes les batailles visant à promouvoir des réformes institutionnelles qui le présupposaient implicitement apparaissaient comme vouées à l’échec. Loin d’être anodine, cette affirmation impliquait au contraire que la forme même de l’État constituait un enjeu pour la classe ouvrière allemande, et qu’il n’y avait aucune équivalence possible entre, d’une part, « un despotisme militaire à structure bureaucratique et gardé par la police 211 » comme l’était le régime impérial et, d’autre part, une république démocratique. Il apparaissait donc pertinent 212 de lutter aux côtés de la bourgeoisie libérale sur ce terrain pour une double raison : d’un côté parce que les avancées démocratiques qu’il était ainsi possible de conquérir, bien que partielles, n’en constituaient pas moins d’indéniables progrès ; d’un autre côté parce que, sans que ses principaux promoteurs en aient conscience, la république démocratique constituait la « dernière forme d’État de la société bourgeoise », dans laquelle devrait « avoir lieu l’assaut définitif de la lutte des classes » 213.

Dès lors, il paraît possible d’affirmer que l’objectif des gloses marginales de mai 1875 n’était nullement d’affirmer le caractère secondaire ou superflu des considérations démocratiques contenues dans le projet de programme, mais bien plutôt d’en proposer une autre modalité de traitement, à la fois cohérente et propulsive, qui permette au prolétariat de prendre une pleine conscience des enjeux spécifiques de la question républicaine, laquelle en constituait la clef de voûte.

Aux côtés du SAPD

Ci-joint, une bafouille de Liebknecht ; j’ai ouvert la lettre, car je pensais qu’il s’agissait de nouvelles du parti, qui pouvaient exiger une action immédiate de notre part 214.

 

Traduire en allemand l’expérience communarde

Malgré sa rudesse de ton, la Critique du programme de Gotha n’a pas constitué un moment de rupture dans le travail de parti mené par Marx au sein de la social-démocratie allemande. Bien au contraire, on peut considérer que la fondation du SAPD en mai 1875 en ouvrait une nouvelle phase, dans laquelle le problème du choix d’un interlocuteur ne pouvait plus se poser de la même façon. Par-delà la diversité des positions qui existaient en son sein, le mouvement ouvrier allemand était désormais rassemblé au sein d’une organisation unique, qui devenait de fait la seule structure possible au sein de laquelle une intervention politique soit susceptible d’avoir un sens. Pendant les années qui ont suivi, et sans véritable interruption jusqu’à sa mort en 1883, Marx s’est donc efforcé de contribuer activement aux débats du nouveau parti, tout particulièrement à travers une réflexion sur le contenu et les modalités des publications que celui-ci était amené à éditer. Ce souci s’expliquait pour l’essentiel par le caractère trop fréquemment éclectique de ces dernières, dont Marx attribuait souvent la source au « manque de manuscrits 215 » auquel les dirigeants du parti étaient confrontés et qui les conduisait à accepter des textes par défaut. C’est ce contexte qui permet notamment de comprendre qu’il se soit personnellement investi dans une entreprise littéraire tout sauf anodine, consistant à mettre à disposition du public germanophone, par l’intermédiaire de Bracke, qui avait pris en charge, depuis Brunswick, une partie décisive de l’activité éditoriale du SAPD 216, une traduction de l’Histoire de la Commune de 1871 de Prosper-Olivier Lissagaray. Cette implication, qu’il est possible de retracer en détail grâce à la correspondance foisonnante que Marx a entretenue sur le sujet avec Bracke entre l’automne 1876 et l’automne 1877, mérite qu’on s’y attarde dans la mesure où elle s’avère fort instructive, aussi bien sur le plan des modalités d’intervention de Marx au cœur même de la production théorique du parti ouvrier allemand que sur celui des leçons politiques à tirer de l’expérience communarde française.

Marx avait manifestement pris très tôt conscience de l’enjeu que représentait la réalisation d’une édition allemande du livre de Lissagaray, comme en témoigne le fait qu’il ait pris l’initiative d’en parler avec Bracke dès l’automne 1876, alors même que l’ouvrage était encore sous presse. Cette attention précoce n’est pas particulièrement surprenante quand on connaît les liens personnels que Marx entretenait avec son auteur, un journaliste républicain français exilé à Londres, par ailleurs épris de sa fille Eleanor. Elle l’est d’autant moins que Lissagaray avait déjà eu l’occasion de faire la démonstration des qualités d’analyste et d’observateur des événements parisiens du printemps 1871 qui étaient les siennes en publiant, à chaud, ses Huit journées de mai derrière les barricades, dont Jenny Marx (fille) avait pu dire, dans une lettre à Ludwig et Gertrud Kugelmann des 21-22 décembre 1871, qu’elles constituaient l’« unique exception à la règle générale 217 » qui était que les livres parus sur le sujet ne valaient pas la peine d’être lus. Il est intéressant de noter que, dès le départ, Marx ne portait pas au travail de Lissagaray un intérêt simplement documentaire, mais qu’il le percevait au contraire comme un texte de grande portée politique. C’est sans nul doute pour cette raison que, dans sa lettre à Bracke du 23 septembre 1876, il avait cherché à convaincre son interlocuteur de prendre en charge lui-même l’édition de « cette œuvre importante pour notre parti 218 » plutôt que d’en laisser la responsabilité au journaliste berlinois Julius Grunzig, qui s’était porté volontaire pour le faire.

En raison même du caractère foncièrement novateur de l’expérience révolutionnaire parisienne, tout porte à croire que Marx considérait qu’il était tout à fait indispensable que la classe ouvrière allemande dispose d’un accès direct à des documents de première main. Cette préoccupation explique en bonne partie qu’il ait privilégié l’option consistant à faire traduire l’ouvrage de Lissagaray par rapport à celle qui avait été initialement retenue par Bracke, et qui consistait à confier à Bernhard Becker le soin d’écrire lui-même une histoire de la Commune. Comme le montre sa lettre à Bracke du 30 septembre 1876, les réticences de Marx en la matière avaient manifestement beaucoup moins à voir avec de vieilles rancœurs à l’égard de l’ancien président de l’ADAV 219 qu’avec le souci de proposer au public allemand le fruit du travail de « quelqu’un qui [avait pris] part aux événements présentés […] et qui [avait eu] accès à une masse de manuscrits, écrits par les protagonistes du drame, etc., qui [n’étaient] accessibles à personne d’autre 220 ». Cette ambition se retrouve également dans le soin extrême apporté à la réalisation concrète de la traduction du texte, que Marx semble avoir perçue comme une tâche de tout premier ordre, réclamant des compétences qu’il n’était pas certain de pouvoir trouver au sein même du SAPD. Rapidement convaincu que Grunzig ne serait pas en mesure de mener à bien ce travail, Marx avait d’ailleurs conseillé à Bracke, dans sa lettre du 6 novembre 1876, de « chercher un traducteur professionnel » plutôt que de « partir à la recherche d’un traducteur dans le parti, qui n’[était] pas riche en forces littéraires » 221. De manière tout à fait symptomatique, il avait alors dressé un parallèle avec « l’expérience douloureuse 222 » de la traduction française du livre I du Capital réalisée par Joseph Roy, dont les bévues avaient fini par lui coûter davantage de temps en révisions que s’il s’était chargé lui-même de la traduction. La suite des événements ne manquera d’ailleurs pas de donner à ce rapprochement toute sa pertinence puisque Marx n’aura de cesse, tout au long de l’année 1877, de se plaindre du travail, à ses yeux insatisfaisant, de la traductrice Isolde Kurz. Ses différentes lettres adressées à Bracke, remplies de corrections à apporter au texte allemand après une étude minutieuse des épreuves, témoignent ainsi du fait que la traduction de l’ouvrage n’a pas seulement été relue, mais également sensiblement améliorée par Marx lui-même, en des points souvent substantiels.

On peut constater à cette occasion que ses indications ne portaient pas exclusivement sur de simples fautes de langue, mais souvent aussi sur des points théoriques décisifs du point de vue de l’interprétation même du phénomène révolutionnaire parisien. C’était tout particulièrement le cas à propos d’un passage que Marx affirmait, dans sa lettre à Bracke du 26 mai 1877, avoir « bourré de ratures 223 », et qui portait sur le rapport que les communards entretenaient avec la question de l’État. En effet, il était manifestement à ses yeux de la première importance que l’émancipation dont était porteuse la « Commune autonome », qui dirigeait « son administration de façon indépendante à l’intérieur des limites qu’impose le maintien de l’unité nationale », ne puisse pas être comprise comme un simple investissement instrumental du pouvoir d’État, mais soit au contraire clairement conçue comme un mouvement visant à le briser et à lui substituer « la délégation des communes douées d’une vie propre 224 ». Ce faisant, la diffusion du témoignage historique le plus fiable au sujet de la Commune de Paris était également en mesure de confirmer la pertinence des analyses développées à chaud dans l’adresse du Conseil général de l’AIT six années plus tôt. C’est d’ailleurs ce que Marx affirmerait très nettement le 10 novembre 1877 dans une lettre à Wilhelm Blos, qui s’était chargé de reprendre la traduction après la défection d’Isolde Kurz, et qui l’avait interrogé sur la manière de rendre en allemand l’expression française « suppression de l’État 225 ».

La réponse de Marx nous paraît instructive à un double titre. D’une part, elle le conduisait à indiquer une orientation de lecture sans équivoque, consistant à préciser que le sens en était « le même que celui développé dans [s]on pamphlet sur la Guerre civile en France 226 ». D’autre part, en suggérant une solution de traduction sensiblement plus développée que l’original français, Marx était en mesure de souligner toute la difficulté que recouvrait une idée qu’il ne convenait pas de réduire à une simple proclamation grandiloquente. Ce travail conceptuel, rendu possible par le passage d’une langue à une autre, se donnait à voir de façon éminemment productive dans les deux membres de l’expression. En traduisant le mot français « suppression » par le doublet allemand « Abschaffung (oder Unterdrückung) 227 », qu’il se refusait manifestement à trancher, Marx pouvait ainsi souligner la tension qui existait entre l’ambition d’une rupture nette et immédiate que portait le premier terme, et l’identification lucide d’une bataille de longue haleine dont témoignait le second. S’il peut sembler surprenant qu’il n’ait pas choisi de recourir ici au concept d’Aufhebung, qui aurait sans doute été le mieux à même de faire entendre les deux connotations, il nous paraît vraisemblable qu’il ait justement cherché par ce moyen à déployer une dualité qui, dans le cas contraire, serait probablement demeurée implicite 228. Par ailleurs, au-delà même de la dimension processuelle qu’il recouvrait, l’usage du terme Unterdrückung, relativement inhabituel en pareil contexte, n’était probablement pas anodin. En effet, cette notion servait précisément, dans le Manifeste du parti communiste, à exposer la définition même du pouvoir politique incarné par l’État, conçu, « au sens propre », comme « le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression [Unterdrückung] d’une autre » 229. Son réinvestissement dans le cadre d’une réflexion sur la mise en œuvre du dépérissement de l’État appuyée sur l’expérience communarde permettait ainsi d’ouvrir des perspectives théoriques inédites, consistant à retourner contre la logique étatique elle-même – et nullement contre les individus qui l’incarnaient au sein de la société bourgeoise – l’action répressive qui était à son principe. Il semble donc possible de considérer que Marx invitait, au moins implicitement, le parti ouvrier allemand à s’approprier à cette occasion une conception de la transformation sociale fondée sur la « négation de la négation 230 », dont il soulignait déjà dix ans plus tôt la pertinence pour penser l’expropriation des expropriateurs dans le chapitre 24 du livre I du Capital.

De même, en choisissant de traduire le mot français « État » par le terme allemand Klassenstaat 231, Marx opérait un important déplacement qui mérite qu’on y prête attention. Il ne nous semble pas qu’il faille y lire une restriction apportée à la thèse décisive du dépérissement de l’État, qui aurait eu pour fonction de la limiter à une forme spécifique de ce dernier, à savoir l’État de classe. Une telle lecture nous paraît en effet entrer difficilement en cohérence avec la réaffirmation de la pertinence des analyses développées dans La guerre civile en France contenue dans la phrase précédente. Il est en revanche plus vraisemblable que ce choix de traduction ait eu vocation à complexifier les conclusions que l’étude de l’épisode révolutionnaire parisien avait permis de dégager, afin d’attirer l’attention des militants du SAPD sur l’ampleur de la tâche à laquelle ils étaient eux-mêmes appelés à se confronter. D’une part, le concept même de Klassenstaat permettait d’insister sur le fait que la lutte des classes était au cœur même de la logique étatique, et qu’il était impossible de l’en dissocier, contrairement aux illusions qu’une partie des sociaux­-démocrates allemands continuait de répandre en vantant les mérites de l’État libre. D’autre part, elle permettait sans doute d’inviter à réfléchir sur les « fonctions sociales » qui, dans une société communiste, étaient appelées à se maintenir d’une façon analogue aux « fonctions actuelles de l’État » 232, dont Marx parlait déjà dans sa Critique du programme de Gotha deux ans plus tôt. En la matière, Marx n’avait manifestement pas l’intention de livrer des réponses prédéfinies et semblait avant tout soucieux d’offrir au mouvement ouvrier allemand l’occasion d’élaborer, par sa pratique même, ses propres réponses.

L’affaire Dühring et la place du discours scientifique dans le parti

La critique des positions défendues par Eugen Dühring, privat-docent à l’université de Berlin et socialiste iconoclaste, constitue un autre terrain important de l’intervention de Marx au sein de la social-démocratie allemande dans la seconde moitié des années 1870, même si c’est incontestablement Engels qui lui a consacré le plus de temps et d’énergie. À cet égard, il est intéressant de constater que la contribution de Marx en la matière ne se réduisait nullement à la rédaction du dixième chapitre 233 de la deuxième partie de l’Anti-Dühring, consacré à l’Histoire critique de l’économie politique, mais incluait également des prises de position concernant le statut même que les critiques d’Engels étaient appelées à revêtir dans les réflexions menées par le SAPD. En effet, les raisons pour lesquelles Marx et Engels avaient jugé bon de publier dans l’organe du parti allemand, tout au long de l’année 1877 et une bonne partie de l’année 1878, de longues analyses polémiques contre les travaux de celui qu’ils considéraient comme un polygraphe, dont les prétentions démesurées dépassaient largement les capacités intellectuelles, demandent à être explicitées. Cette décision peut à première vue sembler d’autant plus surprenante que le jugement initial que Marx avait été amené à formuler au sujet de Dühring dix ans plus tôt, sans être élogieux, témoignait cependant d’une certaine indulgence. C’est ce que montre notamment sa lettre à Engels du 8 janvier 1868, rédigée après la lecture d’un article de Dühring consacré au livre I du Capital. Marx y affirmait en effet que, si « plusieurs choses » avaient manifestement été « mal comprises » par le jeune universitaire berlinois, en particulier concernant la méthode dialectique, l’ensemble du texte demeurait finalement « très correct 234 ». Cette première lecture l’avait d’ailleurs amené à s’enquérir des autres publications de Dühring, en faisant des recherches à la bibliothèque du British Museum dans les jours suivants, comme il le signalait dans sa lettre à Engels du 11 janvier 1868 235. Pour autant, ni Marx, ni Engels n’avaient alors poussé plus loin leurs investigations et on ne dispose d’aucun élément attestant du fait que Dühring aurait constitué un réel sujet de préoccupation pour eux dans les huit années qui ont suivi.

En la matière, le tournant se situe très vraisemblablement au printemps 1876 et correspond au moment où la pénétration des idées de Dühring, qui avait entre-temps commencé à se réclamer de plus en plus explicitement du socialisme, était devenue tout à fait manifeste au sein du SAPD. Les propos dithyrambiques au sujet de Dühring que Most avait adressés à Liebknecht avaient conduit ce dernier à solliciter Engels pour qu’il publie, dans le Volksstaat, des articles permettant aux militants d’y voir plus clair sur ce qu’il identifiait lucidement comme une imposture intellectuelle. Comme le montre sa lettre à Engels du 25 mai 1876, Marx avait alors pris conscience de la nécessité de prendre le temps de développer une analyse critique des positions de Dühring – tâche qui leur semblait à tous deux extrêmement fastidieuse – afin de conjurer le « risque d’une campagne lénifiante dans le parti 236 ». S’il était manifestement soulagé qu’Engels prenne en charge l’essentiel de ce travail 237 et ne fasse appel à lui que sur des questions très précises, essentiellement liées à des problèmes de théorie économique, Marx ne s’est nullement désintéressé du sort que la direction du SAPD avait décidé de réserver à ces critiques. Bien au contraire, on peut considérer que c’est avant tout sur ce terrain, qui engageait en même temps une réflexion générale sur le statut du débat théorique au sein du parti, que l’intervention spécifique de Marx a été la plus appuyée.

En la matière, les remarques contenues dans la lettre de Marx à Bracke du 11 avril 1877 offrent sans aucun doute un éclairage de premier ordre. On y trouvait en effet exposés un certain nombre de griefs portant sur « la manière dont le Vorwärts imprim[ait] 238 » les articles d’Engels contre Dühring. Marx considérait en effet que le rythme de publication choisi, tout comme le découpage des textes, rendait la compréhension globale de l’argumentation particulièrement ardue. La méthode utilisée par la rédaction du journal risquait ainsi d’avoir des conséquences tout à fait néfastes, et Marx craignait que « le lecteur (tout particulièrement parmi les travailleurs) perd[e] l’idée d’ensemble 239 ». Ces considérations, en apparence anodines, nous semblent pourtant tout à fait révélatrices quant à la culture du débat que Marx entendait favoriser au sein du SAPD. À cet égard, il est intéressant de constater que la lettre à Bracke du 11 avril 1877 contenait deux indications notables, dont la portée dépassait largement le seul cadre de la polémique contre Dühring. D’une part, Marx entendait mettre en garde la direction du parti contre toute tentative visant à faire un usage de la théorie que l’on pourrait qualifier d’essentiellement ornemental. À ses yeux, en effet, il ne suffisait pas que le Vorwärts accepte de publier un texte pour que les conditions nécessaires à l’appropriation du contenu de ce dernier soient réunies. Revenant sur les premiers articles d’Engels, publiés quelques mois plus tôt, alors même que les élections au Reichstag de janvier 1877 saturaient l’actualité politique, Marx déplorait ainsi qu’ils n’aient « servi qu’à remplir de l’espace vide 240 », parce que les militants manquaient du temps nécessaire pour les lire. D’autre part, soupçonnant dans le charcutage subi par les textes d’Engels une manœuvre des partisans de Dühring visant à empêcher l’expression d’opinions concurrentes au sein du parti, il regrettait l’existence de possibles velléités d’« intimidation 241 » qui ne pouvaient que nuire aux indispensables discussions théoriques contradictoires qui garantissaient la vitalité de l’organisation en la prémunissant contre toutes les dérives sectaires. Dans sa lettre à Engels du 18 juillet 1877, Marx n’hésiterait d’ailleurs pas à rappeler que le fait de pouvoir « parler sans détour » était la « première condition de toute critique » 242.

C’est également dans ce contexte que doivent être replacées les réflexions de Marx concernant la fondation d’une revue scientifique du parti à la suite des décisions prises au congrès de Gotha de mai 1877. D’une certaine façon, les débats menés à cette occasion avaient conduit la direction du SAPD à se confronter au problème que soulevait Marx dans sa lettre à Bracke du 11 avril 1877, puisque le statut même des articles d’Engels contre Dühring y avait fait l’objet d’un examen approfondi. Le résultat auquel le congrès avait abouti pouvait apparaître comme une solution de compromis. D’un côté était rejetée la thèse, défendue notamment par Most, d’après laquelle les analyses théoriques développées par Engels n’auraient pas eu leur place dans l’organe du parti parce qu’elles auraient prétendument été sans intérêt pour la grande masse des travailleurs. De l’autre, il était décidé que la suite de la polémique contre Dühring ne serait plus publiée dans le Vorwärts lui-même, mais dans son supplément scientifique, et que serait par ailleurs fondée, dès le mois d’octobre, une revue scientifique du parti à part entière 243. De ce fait, les résolutions du congrès de Gotha de mai 1877 plaçaient pour ainsi dire le SAPD au milieu du gué, raison pour laquelle la réaction de Marx et Engels ne pouvait être que mitigée. D’une part, l’ambition visant à revaloriser la place du débat théorique au sein du parti devait être saluée sans réserve, ce que Marx lui-même ne manquait pas de faire dans sa lettre à Engels du 18 juillet 1877, soulignant que « ce serait en vérité une excellente chose que paraisse une revue vraiment socialiste et scientifique [eine wirklich wissenschaftliche sozialistische Zeitschrift] 244 ». D’autre part, force était de constater que les conditions objectives indispensables à la mise en œuvre de ce projet n’étaient pas réunies et que l’ambition scientifique affichée risquait fort de n’être qu’un vœu pieux, dès lors que n’existaient pas les garanties minimales d’exigence intellectuelle qui auraient nécessairement dû l’accompagner.

De ce point de vue, l’affaire Dühring constituait un épisode révélateur à un double titre. Premièrement, elle avait donné à voir le spectacle désastreux d’une polémique dans laquelle l’insulte avait trop souvent remplacé l’échange d’arguments, ce qui laissait difficilement présager la tenue de discussions sereines à l’avenir, notamment en raison du rapport d’idolâtrie que certains militants du parti, en particulier Most, entretenaient à l’égard de Dühring. Dans sa lettre à Marx du 24 mai 1876, Engels pointait déjà le paradoxe d’une situation intenable, dans laquelle « plus Dühring [était] grossier », plus eux-mêmes étaient enjoints de se montrer « humbles et débonnaires » 245. Deuxièmement, et tel était sans doute le point le plus fondamental, il ne suffisait nullement de se réclamer de la science, en s’appuyant au besoin sur une légitimité académique comme pouvait le faire Dühring, pour être en mesure de produire un discours théorique suffisamment rigoureux pour en mériter le nom. Pour cette raison, Marx craignait fortement que la nouvelle revue dont la création avait été décidée par le congrès ne puisse « rien être d’autre que sham-­scientific [pseudo-scientifique] 246 », comme il l’affirmait dans sa lettre à Engels du 18 juillet 1877.

Cette remarque mérite qu’on y prête attention, dans la mesure où, au-delà même de l’affaire Dühring, elle ouvrait la voie à une réflexion générale sur le problème de l’articulation entre discours scientifique et pratique politique. C’est en effet dans ce contexte qu’Engels allait être amené à déclarer, dans sa lettre à Marx du 24 juillet 1877, que « des résolutions de congrès, si respectables soient-elles sur le terrain de l’agitation pratique, = 0 pour ce qui est de la science et ne suffisent pas à établir le caractère scientifique d’une revue, qui ne se décrète pas 247 ». La radicalité du propos ne doit pas nous induire en erreur et nous amener à identifier ici la revendication d’une coupure nette entre discours théorique et activité partisane, que tout le parcours de Marx et Engels suffit d’une certaine manière à récuser. En réalité, c’était la performativité des décisions de congrès, bien plus que leur ambition scientifique qui se trouvait mise en cause. La remarque d’Engels ne visait donc manifestement pas à inciter la direction du SAPD à abandonner une prétention jugée indue à créer un lieu où le discours scientifique lui-même puisse être produit et diffusé, mais entendait en revanche faire toute la lumière sur les difficultés immenses qu’elle ne manquerait pas de rencontrer pour mener à bien cette mission.

***

À la différence de celui qu’il avait réalisé à l’intérieur de la Ligue des communistes et de l’AIT, le travail de parti que Marx a mené au sein de la social-démocratie allemande à partir du milieu des années 1860 n’a été interrompu que par sa mort. Si les tensions ont été vives et les désaccords souvent substantiels, la rupture plusieurs fois envisagée n’a finalement jamais eu lieu. En dépit de la répression bismarckienne, l’ancrage de masse de l’organisation ne se démentait pas et les progrès accomplis en à peine deux décennies étaient considérables. Par l’intermédiaire de sa correspondance avec ses dirigeants, Marx semble être finalement parvenu à construire avec eux au cours du temps un véritable dialogue, parfois sévère, toujours libre de ton, mais indéniablement animé par une ambition théorique constructive, dont nous avons cherché à retracer les principaux aspects tout au long de ce chapitre. En dépit de la distance géographique, il s’est efforcé de ne jamais demeurer extérieur aux organisations du mouvement ouvrier allemand, sans pour autant cautionner tous leurs faits et gestes. On peut d’ailleurs estimer qu’au soir de sa vie, c’était bien la convergence avec l’action politique menée par le SAPD dans les âpres conditions imposées par la loi anti-socialiste qui avait pris le pas sur tout le reste. Le 16 septembre 1882, quelques mois seulement avant sa mort, Marx écrirait d’ailleurs deux courtes phrases qui, en la matière, en disent peut-être bien davantage qu’un long discours. En séjour à Vevey, sur les bords du lac Léman, il apprendrait par hasard, en lisant le Journal de Genève, le décès d’August Bebel. Sans savoir que la nouvelle était fausse, il s’adresserait immédiatement à Engels pour lui dire que ce terrible événement était « le plus grand des malheurs pour notre parti 248 ». À ses yeux, le dirigeant social-démocrate demeurait en définitive « un phénomène unique à l’intérieur de la classe ouvrière allemande (et on p[ouvai]t même dire “européenne”) 249 ». Derrière l’étrange éloge funèbre que Marx adressait à celui qui, au bout du compte, lui survivrait pendant trois décennies, c’était peut-être aussi finalement la réussite de son propre travail de parti qui se donnait à lire.

Notes de bas de page

1  Lettre de Marx à Wilhelm Bracke du 5 mai 1875, dans MEGA² I/25, p. 5 ; Cor. XIII, p. 32.

2  On sait par ailleurs qu’à l’occasion de son séjour en cure à Bad Neuenahr, en Prusse rhénane, en août 1877, Marx a essayé, sans succès, de convaincre Wilhelm Bracke de faire le déplacement depuis Bad Ems, où celui-ci était lui-même en cure. Voir MEW 34, p. 291 ; Cor. XIII, p. 221.

3  MEGA² III/13, p. 268 ; Cor. VIII, p. 69.

4  Comme l’a montré Rolf Dlubek, le refus que lui avait opposé la police prussienne à la fin du mois d’avril 1861 avait d’ailleurs contribué à mettre à mal le projet de journal que Marx envisageait alors de créer avec Lassalle. Voir Rolf Dlubek, « Auf der Suche nach neuen politischen Wirkungsmöglichkeiten. Marx 1861 in Berlin », Marx-Engels-Jahrbuch, 2004, 2005, p. 172.

5  MEGA² III/13, p. 268 ; Cor. VIII, p. 69.

6  MEGA² III/13, p. 587.

7  MEGA² III/13, p. 598 ; Cor. VIII, p. 180.

8  Cette position, à nos yeux contestable, a notamment été défendue par Thomas Welskopp, considérant que le rapport que Marx et Engels entretenaient à l’égard de la social-démocratie allemande n’aurait jamais dépassé celui d’« observateurs critiques ». Voir Thomas Welskopp, Das Banner der Brüderlichkeit, op. cit., p. 684.

9  Cette vision fantasmatique était, entre autres, véhiculée par les rapports que les informateurs de la police française établissaient au sujet de Marx. Marcello Musto a notamment attiré l’attention sur l’un de ces documents, dans lequel Marx était présenté comme le chef d’état-major de la social-démocratie allemande, élaborant des plans de bataille que les dirigeants socialistes allemands auraient été chargés d’exécuter. Voir Marcello Musto, Karl Marx. Biografia intellettuale e politica, op. cit., p. 166.

10  Il ne nous semble donc pas possible d’ériger en modèle, comme l’a fait Wolfgang Schieder, la déclaration de Marx contenue dans sa lettre à Wilhelm Liebknecht du 17 novembre 1871, d’après laquelle « [s]es avertissements fondés sur une connaissance précise des données [seraient] à respecter à la lettre », et d’y voir le signe d’une volonté de « mise sous tutelle [Bevormundung] » des dirigeants sociaux-démocrates allemands. Voir MEW 33, p. 322 ; Cor. XI, p. 351 et Wolfgang Schieder, Karl Marx als Politiker, op. cit., p. 115. Symptomatiquement, la remarque en question ne portait pas sur les affaires internes de la social-démocratie allemande, mais sur les « intrigues au sein de l’Internationale », au sujet desquelles Marx avait effectivement quelques raisons de croire qu’il était « mieux renseigné » que Liebknecht.

11  De ce point de vue, la phrase fameuse qui vient clore la Critique du programme de Gotha – « Dixi et salvavi animam meam » – ne nous paraît pas à même de rendre compte adéquatement du rapport que Marx entretenait avec les dirigeants sociaux-démocrates allemands. Voir MEGA² I//25, p. 25 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 80. Elle mettait en évidence le risque de la rupture possible bien plus qu’elle ne modélisait un type d’intervention susceptible d’être généralisé. Rien ne permet d’affirmer que Marx considérait que son propre rôle était analogue à celui du prophète guetteur évoqué dans les chapitres 3 et 33 du livre d’Ézéchiel, auquel la formule en question empruntait manifestement. Il ne s’agissait pas là, comme dans l’Ancien Testament, d’avertir le méchant en lui transmettant la parole divine afin d’éviter d’être emporté soi-même par son péché. Les acteurs de la social-démocratie allemande n’étaient pas davantage assimilables à la figure biblique du méchant que la théorie de Marx à la parole divine.

12  Lettre d’Engels à August Bebel du 24 novembre 1879, dans MEW 34, p. 425 ; Cor. XIII, p. 376.

13  Gueorgui Bagatouria a ainsi comparé la correspondance de Marx et Engels à une « conférence internationale réunissant plus de 2 000 participants de tous les pays d’Europe et des États-Unis ». Voir Georgij Bagaturija, « Die Briefpartner von Karl Marx und Friedrich Engels », dans Jürgen Herres, Manfred Neuhaus (dir.), Politische Netzwerke durch Briefkommunikation. Briefkultur der politischen Oppositionsbewegungen und frühen Arbeiterbewegungen im 19. Jahrhundert, Berlin, Akademie Verlag, 2002, p. 335.

14  MEGA² III/8, p. 89 ; Cor. IV, p. 375.

15  Thomas Welskopp a montré que la correspondance, bien plus que la presse, constituait en Allemagne, au moins jusque dans les années 1870, le vecteur principal permettant de « mettre en lien les associations ouvrières locales, ces atomes du mouvement, au sein d’une organisation social-démocrate globale ». Voir Thomas Welskopp, « Vernetzte Vereinslandschaften. Zur Briefkommunikation in der frühen deutschen Sozialdemokratie », dans Jürgen Herres, Manfred Neuhaus (dir.), Politische Netzwerke durch Briefkommunikation, op. cit., p. 105.

16  Comme l’a souligné Thomas Welskopp, les réflexions théoriques étaient, en règle générale, fort peu présentes dans la correspondance des militants sociaux-démocrates allemands de l’époque, principalement consacrée à des questions organisationnelles et tactiques. Voir ibid., p. 106.

17  Voir [Karl Höchberg, Eduard Bernstein, Carl August Schramm,] « Rückblicke auf die sozialistische Bewegung in Deutschland. Kritische Aphorismen von *** », Jahrbuch für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 1/1, 1879, p. 75-96.

18  MEW 34, p. 104 et suiv. ; Cor. XIII, p. 337.

19  MEW 34, p. 411 ; Cor. XIII, p. 361.

20  Ibid.

21  MEGA² I/25, p. 185 ; Cor. XIII, p. 358. On retrouvait une menace à peu près similaire dans la lettre de Marx à Wilhelm Bracke du 5 mai 1875 qui accompagnait l’envoi de la Critique du programme de Gotha. Voir MEGA² I/25, p. 5 ; Cor. XIII, p. 32.

22  MEW 34, p. 411 ; Cor. XIII, p. 361.

23  Ibid.

24  MEW 34, p. 156 ; Cor. XIII, p. 53.

25  Il ne nous semble pas qu’il faille voir dans le souci de « garder secrètes » certaines de leurs interventions au sein des débats de la social-démocratie allemande la marque d’une contradiction entre « exigence d’une pratique de masse de la politique » et exigence d’une « “épuration” des principes » comme l’a affirmé Étienne Balibar. Voir Étienne Balibar, « Marx, Engels et le parti révolutionnaire », La pensée, 201, 1978, p. 131. Ce souci nous paraît bien plutôt renvoyer à la façon dont Marx concevait le statut même de la discussion collective au sein du parti.

26  MEW 34, p. 474 ; Cor. XIII, p. 419.

27  MEW 34, p. 474 ; Cor. XIII, p. 419 et suiv.

28  MEW 34, p. 474 ; Cor. XIII, p. 420.

29  MEGA² I/25, p. 5 ; Cor. XIII, p. 32.

30  C’est Marx lui-même qui, dans sa lettre à Sorge du 19 septembre 1879, avait employé le terme « circulaire [Zirkular] » pour désigner ce document, même s’il avait d’emblée précisé qu’il n’était question que de la faire « circuler en privé » parmi les dirigeants du parti sans la rendre publique. Voir MEW 34, p. 413 ; Cor. XIII, p. 363.

31  MEGA² I/25, p. 185 ; Cor. XIII, p. 359.

32  Thomas Welskopp en est ainsi venu à considérer, d’une façon à nos yeux éminemment discutable, que Marx aurait cherché à fonder son « ambition illimitée de direction [unbegrenzter Führungsanspruch] » à l’égard de la social-démocratie allemande sur ses propres capacités d’analyse scientifique. Voir Thomas Welskopp, Das Banner der Brüderlichkeit, op. cit., p. 669.

33  MEGA² I/25, p. 5 ; Cor. XIII, p. 32.

34  Cor. XIII, p. 499.

35  MEW 34, p. 425 ; Cor. XIII, p. 375.

36  MEW 34, p. 421 ; Cor. XIII, p. 371.

37  Ibid.

38  Ibid. Heinrich Gemkow a fort opportunément attiré l’attention sur l’importance de cette déclaration. Voir Heinrich Gemkow, Friedrich Engels’Hilfe beim Sieg der deutschen Sozialdemokratie über das Sozialistengesetz, Berlin, Dietz, 1957, p. 49.

39  De ce point de vue, il ne nous semble pas possible d’affirmer, comme l’a fait Étienne Balibar, qu’il existerait, aux yeux de Marx et Engels, « deux centres » au sein du parti, dont l’un serait politique et l’autre serait théorique. Voir Étienne Balibar, « Marx, Engels et le parti révolutionnaire », op. cit., p. 132. Au contraire, tout porte à croire qu’ils ne concevaient pas leur propre position théorique au sein de la social-démocratie allemande comme centrale, mais bien plutôt comme périphérique, ce qui ne revenait pas pour autant à lui ôter son importance. C’est d’ailleurs ce que suggérait la lettre à Bebel des 18-28 mars 1875, dans laquelle Engels déclarait que Marx et lui ne s’étaient « presque jamais immiscés dans les affaires internes du parti, à part pour réparer [wieder gutmachen], dans la mesure du possible, des bourdes qui selon [eux] avaient été commises, et encore, uniquement sur le plan théorique ». Voir MEW 34, p. 129 ; Cor. XIII, p. 28.

40  MEW 33, p. 461 ; Cor. XII, p. 106 et suiv.

41  Cor. XIII, p. 501.

42  MEGA² I/25, p. 5 ; Cor. XIII, p. 32.

43  Lettre de Marx à Carl Siebel du 22 décembre 1864, dans MEGA² III/13, p. 128 ; Cor. VII, p. 326.

44  Ce n’est véritablement qu’à partir de la circulaire du Conseil général de l’AIT au Conseil fédéral de la Suisse romande du 1er janvier 1870 que le choix du « groupe d’Eisenach » contre le « groupe de Schweitzer » semble s’être imposé à Marx de manière irrévocable. Voir MEGA² I/21, p. 164.

45  MEGA² I/25, p. 24 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 77.

46  Voir Ferdinand Lassalle, Offnes Antwortschreiben an das Central-Comité zur Berufung eines Allgemeinen Deutschen Arbeitercongresses zu Leipzig, Zurich, Meyer & Zeller, 1863. Il s’agissait de la réponse adressée par Lassalle à Otto Dammer, Friedrich Wilhelm Fritzsche et Julius Vahlteich, qui lui avaient demandé quelques semaines plus tôt d’accepter de prendre la tête du mouvement ouvrier allemand.

47  MEGA² III/12, p. 355 ; Cor. VII, p. 152.

48  Toni Offermann a indiqué que l’ADAV comptait au maximum 3 500 membres en septembre 1864 au lendemain de la mort de Lassalle. Voir Toni Offermann, « Die regionale Ausbreitung der frühen deutschen Arbeiterbewegung 1848/49-1860/64 », Geschichte und Gesellschaft, 13/4, 1987, p. 426.

49  Le journal Der Social-Demokrat, organe de l’ADAV édité à Berlin de 1864 à 1871, ne doit pas être confondu avec son homonyme, Der Sozialdemokrat, organe du SAPD édité à Zurich puis à Londres de 1879 à 1890.

50  MEGA² III/12, p. 554 ; Cor. VII, p. 237.

51  Ibid.

52  Ibid.

53  MEGA² III/12, p. 637 ; Cor. VII, p. 262.

54  MEGA² III/12, p. 638 ; Cor. VII, p. 263.

55  MEGA² III/13, p. 54 ; Cor. VII, p. 287 et suiv.

56  MEGA² III/13, p. 128 ; Cor. VII, p. 325.

57  Ibid.

58  MEGA² I/20, p. 35 ; Cor. VII, p. 307.

59  MEGA² III/13, p. 182 ; Cor. VIII, p. 22. La comparaison entre Lassalle et Achille avait été introduite par Marx lui-même dans sa lettre de condoléances adressée le 12 septembre 1864 à la comtesse Sophie von Hatzfeld. Il y déclarait ainsi : « Réjouissez-vous d’une chose : il est mort jeune, en plein triomphe, tel Achille. » Voir MEGA² III/12, p. 641 ; Cor. VII, p. 265.

60  MEGA² I/20, p. 67 ; Cor. VIII, p. 18.

61  Il s’agissait là d’un motif récurrent de la critique adressée par Marx à l’encontre de Lassalle. On le trouvait déjà exprimé dans sa lettre à Engels du 9 avril 1863, à la suite de la lecture de la lettre ouverte de Lassalle au Comité central ouvrier de Leipzig. Marx y déclarait en effet que Lassalle faisait « grand étalage de formules qui [lui étaient] empruntées » en les mettant au service de conclusions politiques problématiques, notamment celle d’après laquelle il faudrait édifier « des fabriques ouvrières, pour lesquelles l’État avancera[it] les capitaux ». Voir MEGA² III/12, p. 355 ; Cor. VII, p. 152. On le retrouvera encore une décennie plus tard dans la Critique du programme de Gotha à propos de la loi d’airain des salaires, dont Marx dira qu’« on sait que rien n’appartient à Lassalle, si ce n’est les mots empruntés à Goethe des “grandes lois, lois éternelles, lois d’airain” », et qu’elle montrait en même temps que « Lassalle ne savait pas ce qu’était le salaire ». Voir MEGA² I/25, p. 18 et suiv. ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 67 et suiv.

62  Dans une lettre rédigée avant le 25 janvier 1865, Liebknecht avait informé Marx que Lassalle aurait mené des négociations secrètes avec Bismarck visant à obtenir la mise en œuvre du suffrage universel direct en échange d’un soutien de l’ADAV à l’annexion du Schleswig-Holstein par la Prusse dans le cadre de la guerre des Duchés. Voir MEGA² III/13, p. 179.

63  Voir MEGA² III/13, p. 161 ; Cor. VIII, p. 9.

64  Dans cette lettre, Marx affirmait en effet que si Liebknecht « avait différé sa décision », il aurait été possible pour eux d’« attendre aussi ». Voir MEGA² III/13, p. 254 ; Cor. VIII, p. 59.

65  MEGA² I/20, p. 109 ; Cor. VIII, p. 61.

66  Karl Marx, « Der “Präsident der Menschheit” » [1865], dans MEGA² I/20, p. 128-131.

67  MEGA² III/13, p. 326 ; Cor. VIII, p. 98.

68  MEGA² III/13, p. 267 ; Cor. VIII, p. 69.

69  Ibid.

70  Il n’est pas particulièrement surprenant que Marx ait vu dans le député libéral Miquel, qui en 1865 siégeait encore dans l’opposition au Parlement du Royaume de Hanovre, l’incarnation même de la Realpolitik. Comme l’a rappelé John Bew, ce concept avait d’abord été forgé par le journaliste libéral Ludwig August von Rochau en 1853 dans le cadre d’une réflexion sur les échecs de la stratégie politique des révolutionnaires de 1848, jugée insuffisamment réaliste. Plutôt qu’à la politique bismarckienne du fer et du sang, la Realpolitik renvoyait donc d’abord au compromis entre les libéraux et Bismarck, que l’Union nationale allemande, dont Rochau et Miquel étaient deux figures importantes, avait déjà commencé à rendre possible, et que la fondation du Parti national-libéral en 1867 allait parachever. Voir John Bew, Realpolitik. A History, Oxford, Oxford University Press, 2015, p. 47-50.

71  MEGA² III/13, p. 266 ; Cor. VIII, p. 67.

72  Ibid.

73  Friedrich Schiller, Don Carlos, Paris, Gallimard, 2004 [1787], p. 205.

74  MEGA² III/13, p. 266 ; Cor. VIII, p. 67.

75  « Erklärung des preußischen Handelsministers Heinrich Graf von Itzenplitz im preußischen Abgeordnetenhaus. 11. Februar 1865 », dans Florian Tennstedt, Heidi Winter (dir.), Quellensammlung zur Geschichte der deutschen Sozialpolitik 1867 bis 1914, t. I/1 : Grundfragen staatlicher Sozialpolitik. Die Diskussion der Arbeiterfrage auf Regierungsseite vom preußischen Verfassungskonflikt bis zur Reichtagswahl von 1881, Stuttgart, Gustav Fischer Verlag, 1994, p. 107.

76  MEGA² III/13, p. 235 ; Cor. VIII, p. 55.

77  MEGA² III/13, p. 235 et suiv. ; Cor. VIII, p. 56.

78  MEGA² III/13, p. 236 ; Cor. VIII, p. 56.

79  Comme l’a souligné Klaus Tenfelde, la loi du 24 avril 1854 avait renforcé les dispositions coercitives du règlement prussien sur la domesticité, permettant aux grands propriétaires fonciers de punir, notamment par des châtiments corporels, aussi bien les domestiques que les  travailleurs agricoles en cas de « désobéissance entêtée ou de rébellion [hartnäckiger Ungehorsam oder Widerspenstigkeit] », ce qui permettait de réprimer toute forme de grève. Voir Klaus Tenfelde, « Ländliches Gesinde in Preußen: Gesinderecht und Gesindestatistik 1810 bis 1861 », Archiv für Sozialgeschichte, 19, 1979, p. 206.

80  Il est d’ailleurs tout à fait symptomatique que Marx ait utilisé ici le terme Mündigmachung, dans lequel il est difficile de ne pas voir une réminiscence de la fameuse définition que Kant donnait de l’Aufklärung en 1784. Voir Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? [1784], op. cit., p. 43.

81  MEGA² III/13, p. 236 ; Cor. VIII, p. 56.

82  Voir Ferdinand Lassalle, Herr Bastiat-Schulze von Delitzsch, der ökonomische Julian, oder: Capital und Arbeit, Berlin, Schlingmann, 1864.

83  MEGA² III/13, p. 236 ; Cor. VIII, p. 56.

84  Ibid.

85  Ibid.

86  Ibid.

87  Ibid.

88  Ibid.

89  Dans sa lettre à Engels du 23 juillet 1868, Marx déclarait ainsi : « Tu as certainement vu que mon livre constitue un point de l’ordre du jour de l’ADAV. » Voir MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 268.

90  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 271.

91  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 272.

92  Ibid.

93  MEW 16, p. 316 ; Cor. IX, p. 283.

94  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 286 et suiv.

95  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 287.

96  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 306.

97  Dans sa lettre à Engels du 23 septembre 1868, Marx affirmait ainsi que la dissolution de l’ADAV mettait « une fin brutale au lassallisme en tant que tel, bien qu’il puisse encore mener pendant some time a lingering sectlife [quelque temps la vie étiolée d’une secte] ». Voir MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 310.

98  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 309.

99  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 314.

100  Évoquant la présence de 206 délégués représentant 142 008 ouvriers de 110 localités, Franz Mehring a brossé un tableau enthousiaste du congrès de Berlin de septembre 1868, affirmant que « l’appel de Schweitzer et Fritzsche avait enflammé les cercles ouvriers allemands ». Voir Franz Mehring, Histoire de la social-démocratie allemande (1863-1891), op. cit., p. 340.

101  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 319.

102  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 331.

103  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 339.

104  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 336.

105  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 337. La même idée était exprimée dans l’article qu’Engels avait publié le 3 octobre 1868 dans le Demokratisches Wochenblatt au sujet de la dissolution de l’ADAV. Il y affirmait ainsi : « À partir du moment où les membres de l’Association dissoute se mettaient à penser au lieu de croire disparaissait le dernier obstacle sur la voie de la fusion de tous les travailleurs sociaux-démocrates allemands au sein d’un grand parti. » Voir MEGA² I/21, p. 96 ; Friedrich Engels, « À propos de la dissolution de l’Association ouvrière lassallienne » [1868], dans Karl Marx, Friedrich Engels, La social-démocratie allemande, Paris, Union générale d’éditions, 1975, p. 53 (trad. mod.).

106  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 338.

107  Ibid.

108  Ibid.

109  Cette précipitation apparaissait d’ailleurs aux yeux de Marx comme d’autant moins justifiée que « la loi sur les coalitions n’[était] pas encore votée », et ne serait finalement adoptée par le Reichstag que le 29 mai 1869. Voir ibid.

110  Ibid.

111  Ibid.

112  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 322.

113  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 339.

114  Dans Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Marx avait d’ailleurs affirmé que l’élection du président de la République au suffrage universel était le talon d’Achille de la Constitution de 1848, parce qu’elle conférait à un individu « une sorte de droit divin » à l’égard de la nation. Voir MEGA² I/11, p. 111 ; Karl Marx, Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 89.

115  À cet égard, il est intéressant de noter que l’analogie entre structure lassallienne et structure bonapartiste était beaucoup plus évidente dans la lettre de Marx à Schweitzer du 13 octobre 1868 qu’elle ne l’était dans la lettre d’Engels à Marx du 2 octobre 1868. Engels affirmait bien que Lassalle était « allé pêcher ces bêtises dans la Constitution française », mais ne renvoyait pas explicitement à la Constitution de 1852 contrairement à Marx. Voir MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 322.

116  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 338 et suiv.

117  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 338.

118  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 317.

119  Ibid.

120  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 372.

121  MEW 32, p. 620 et suiv. ; Cor. X, p. 128.

122  MEGA² I/21, p. 165.

123  Lettre d’Engels à Marx du 1er juillet 1869, dans MEW 32, p. 329 ; Cor. X, p. 114 et suiv.

124  MEGA² III/12, p. 554 ; Cor. VII, p. 237.

125  Le rejet viscéral de la politique bismarckienne exprimé par Liebknecht était d’ailleurs d’une telle intensité qu’il apparaissait finalement excessif aux yeux de Marx, dans la mesure où il le conduisait, par réaction, à se rapprocher d’une position fédéraliste austrophile. Dans sa lettre à Kugelmann du 24 juin 1868, Marx affirmera ainsi : « Liebknecht tombe de plus en plus dans la bêtise méridionale allemande [süddeutsche Dummheit]. Il n’est pas assez dialecticien pour critiquer des deux côtés à la fois. » Voir MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 245.

126  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 331.

127  Anne Deffarges a ainsi affirmé que l’objectif principal du VDAV à sa création en 1863 était de « résister à la concurrence de l’ADAV » et d’empêcher que les ouvriers soient « trop nombreux à la rejoindre ». Voir Anne Deffarges, La social-démocratie sous Bismarck. Histoire d’un mouvement qui changea l’Allemagne, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 28.

128  MEGA² III/13, p. 59 ; Cor. VII, p. 291.

129  Il ne nous semble pas que l’on puisse affirmer, comme l’a fait Thomas Welskopp, que Marx aurait adopté une « position puriste » à l’égard du VDAV aussi bien que de l’ADAV, qui l’aurait conduit à rester toujours à distance de chacune des deux organisations. Voir Thomas Welskopp, Das Banner der Brüderlichkeit, op. cit., p. 697. Au contraire, précisément parce que ce qui le préoccupait était la dynamique de leur potentielle évolution, Marx considérait qu’existaient des marges d’intervention possible sur les deux terrains.

130  Voir MEGA² I/21, p. 579 ; PVCG 66-68, p. 194.

131  Ce texte était initialement paru dans le premier numéro du Vorbote, en janvier 1866, et en constituait la plateforme programmatique. Voir Johann Philipp Becker, « Was wir wollen und sollen », Der Vorbote, 1, 1866, p. 1-10.

132  Bien que Liebknecht ait expliqué à Marx qu’il s’agissait d’un quiproquo, lié au fait que Bebel avait simplement demandé à Becker de lui envoyer « le programme » sans plus de précision, Thomas Welskopp a affirmé que cette opération visait en réalité, de manière tout fait consciente à « évincer [ausmanövrieren] » Marx, ce qui nous paraît quelque peu excessif. Voir Thomas Welskopp, « Karl Marx und die Arbeiterbewegung », dans Beatrix Bouvier, Rainer Auts (dir.), Karl Marx 1818-1883 Leben. Werk. Zeit, Stuttgart, Theiss, 2018, p. 303.

133  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 301 et suiv. (trad. mod.).

134  [Anon.], « Bericht über den Fünften Vereinstag der Deutschen Arbeitervereine am 5., 6. und 7. September 1868 zu Nürnberg », dans Dieter Dowe (dir.), Berichte über die Verhandlungen der Vereinstage deutscher Arbeitervereine 1863 bis 1869, Berlin & Bonn, Dietz, 1980, p. 163.

135  MEGA² I/20, p. 236. Thomas Welskopp a tout particulièrement insisté sur ce point. Voir Thomas Welskopp, Das Banner der Brüderlichkeit, op. cit., p. 696.

136  MEW 32, p. 332 ; Cor. X, p. 121.

137  Ibid.

138  Ibid.

139  Ibid.

140  Ibid.

141  La discussion menée au sujet du nom du SDAP lors du congrès d’Eisenach témoignait cependant du fait que l’ambiguïté n’était peut-être pas encore définitivement tranchée. C’est ce que soulignait Engels dans sa lettre à Marx du 5 septembre 1869 en affirmant : « Vois le débat au congrès d’Eisenach sur la dénomination du Parti ouvrier : social-démocrate, démocrate-social ou social-démocrate + démocrate-social. Et Rittinghausen est leur prophète ! » Voir MEW 32, p. 370 ; Cor. X, p. 170. La pique contre Moritz Rittinghausen, théoricien de la démocratie radicale qui avait fait introduire dans le programme d’Eisenach l’idée de la législation directe par le peuple, allait incontestablement dans ce sens. De ce point de vue, comme l’a montré Erich Kundel, il n’est pas étonnant qu’Engels ait cherché, dans les mois suivants, à consolider les orientations politiques du SDAP sur une base de classe, notamment en insistant sur l’importance de l’adoption de la résolution votée au congrès de Bâle de l’AIT concernant la propriété collective du sol, à l’égard de laquelle la direction du parti s’était d’abord montrée hésitante. Voir Erich Kundel, « Marx und Engels an der Seite der Sozialdemokratischen Arbeiterpartei im Kampf um die revolutionäre Arbeitereinheit », Marx-Engels-Jahrbuch, 1, 1978, p. 85 et suiv. Cette stratégie, développée pour l’essentiel dans la préface à l’édition de 1870 de La guerre des paysans en Allemagne, a été qualifiée par Marx de « très joli […] double coup de bâton à la fois sur le Wilhelm du Parti populaire et sur Schweitzer et sa bande de gredins » dans sa lettre à Engels du 12 février 1870. Voir MEW 32, p. 442 ; Cor. X, p. 289.

142  MEW 33, p. 127 ; Cor. XI, p. 34.

143  MEW 17, p. 265 ; Cor. XI, p. 47.

144  MEGA² I/21, p. 248 ; PVCG 70-71, p. 286.

145  Dans sa lettre à Engels du 17 août 1870, Marx évoquait explicitement des « instructions pour l’attitude [Verhaltungsinstruktion] des travailleurs allemands ». Voir MEW 33, p. 43 ; Cor. XI, p. 73.

146  MEW 33, p. 43 ; Cor. XI, p. 74.

147  MEW 17, p. 270 ; Cor. XI, p. 81.

148  Comme l’a souligné Erich Kundel, le texte du manifeste s’appuyait très directement sur des extraits de la lettre adressée par Marx et Engels au comité de Brunswick à la fin du mois d’août. Voir Erich Kundel, « Marx und Engels an der Seite der Sozialdemokratischen Arbeiterpartei im Kampf um die revolutionäre Arbeitereinheit », art. cité, p. 87.

149  MEW 33, p. 54 ; Cor. XI, p. 91.

150  Voir MEGA² I/21, p. 489 ; PVCG 70-71, p. 296.

151  Lettre d’Engels à August Bebel du 18-28 mars 1875, dans MEW 34, p. 130 ; Cor. XIII, p. 28.

152  MEGA² I/25, p. 15 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 59.

153  De ce point de vue, la lecture proposée par Lénine dans L’État et la Révolution nous semble malgré elle contribuer à cette séparation, dans la mesure où elle s’appuie explicitement sur la distinction entre ce qu’il nomme la « partie polémique [полемическая часть] » de l’ouvrage et ce qu’il nomme sa « partie positive [положительная часть] ». Voir Vladimir Ilitch Lénine, « L’État et la Révolution » [1917], dans Id., Œuvres, t. 25, Paris/Moscou, Éditions sociales/Éditions du Progrès, 1970, p. 494.

154  Comme l’a bien montré Isabelle Garo, la Critique du programme de Gotha, dans la mesure même où elle constituait un ensemble de notes marginales, visait avant tout à « susciter une discussion interne » parmi les dirigeants du SDAP et ne se voulait « à aucun moment un essai théorique sur la question du communisme » susceptible d’être lu indépendamment du document d’orientation auquel elle se référait. Voir Isabelle Garo, Marx et l’invention historique, Paris, Syllepse, 2012, p. 100 et suiv.

155  MEGA² I/25, p. 5 ; Cor. XIII, p. 32.

156  MEW 34, p. 156 ; Cor. XIII, p. 54.

157  MEW 34, p. 156 ; Cor. XIII, p. 53.

158  André Tosel a très justement attiré l’attention, en s’appuyant sur les analyses d’Antonio Gramsci, sur les enjeux et les problèmes liés au rôle de la catharsis au sein du dispositif de traduction des langages et des pratiques sur lequel reposait l’ambition même de la philosophie marxiste. Voir André Tosel, « Philosophie marxiste et traductibilité des langages et des pratiques » [1981], dans Id., Praxis. Vers une refondation en philosophie marxiste, Paris, Éditions sociales, 1984, p. 122 et suiv.

159  MEGA² I/25, p. 6 ; Cor. XIII, p. 33.

160  MEGA² I/25, p. 5 ; Cor. XIII, p. 32.

161  Comme l’a indiqué Jacques Droz, la répression judiciaire orchestrée par le procureur Hermann Tessendorf à Berlin en 1874 a contribué « plus que tous les autres facteurs à rapprocher les frères ennemis ». Voir Jacques Droz (dir.), Histoire générale du socialisme, t. 1 : Des origines à 1875, Paris, Presses universitaires de France, 1972, p. 495.

162  MEW 33, p. 643 ; Cor. XII, p. 380.

163  MEW 33, p. 615 ; Cor. XII, p. 344.

164  Il est probable que le véritable tournant en la matière ait été marqué par les élections de janvier 1874, qui constituaient un témoignage concret de l’ancrage de masse de l’ADAV aussi bien que du SDAP. De ce point de vue, on peut considérer qu’Engels était encore dans un tout autre état d’esprit lorsqu’il écrivait, dans sa lettre à Bebel du 20 juin 1873, qu’il ne fallait pas « se laisser égarer par les cris d’“unité” ». Voir MEW 33, p. 590 ; Cor. XII, p. 299.

165  Le mot d’ordre avancé par Liebknecht lors du congrès de Cobourg ne consistait d’ailleurs pas tant à opposer l’unité à l’unification qu’à préparer l’unification future par l’unité dans l’action présente. Pour une analyse des tenants et des aboutissants de la stratégie du SDAP à l’été 1874, voir l’ouvrage collectif édité par l’Institut du marxisme-léninisme de Berlin, Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung, t. 1 : Von den Anfängen der deutschen Arbeiterbewegung bis zum Ausgang des 19. Jahrhunderts, Berlin, Dietz, 1966, p. 335.

166  MEGA² I/25, p. 6 ; Cor. XIII, p. 32.

167  Comme l’a souligné Jacques-Pierre Gougeon, c’est à la suite de la veillée funèbre organisée en souvenir de Theodor Yorck à Hambourg en janvier 1875, qui avait rassemblé des milliers de travailleurs des deux organisations, que les responsables de l’ADAV et du SDAP avaient pris la décision de constituer une commission commune destinée à accélérer le processus d’unification. Voir Jacques-Pierre Gougeon, La social-démocratie allemande, 1830-1996. De la révolution au réformisme, Paris, Aubier, 1996, p. 112.

168  MEGA² I/25, p. 6 ; Cor. XIII, p. 32.

169  Ibid.

170  [Anon.], « Programme du Parti ouvrier allemand », dans MEGA² I/25, p. 515 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 42. L’attribution de cette thèse à Lassalle a été contestée à plusieurs reprises par Franz Mehring. Dans son Histoire de la social-démocratie allemande, il affirmait ainsi que Lassalle n’avait pas « forgé » ce mot d’ordre, qui était « pour ainsi dire né de lui-même, de douze années d’expérience de la classe ouvrière allemande ». Voir Franz Mehring, Histoire de la social-démocratie allemande (1863-1891), op. cit., p. 470. Vingt ans plus tard, dans sa biographie de Marx, reprenant la même idée, il en attribuerait plus précisément l’origine à Schweitzer. Voir Franz Mehring, Karl Marx. Histoire de sa vie, Paris, Bartillat, 2009 [1918], p. 560.

171  MEGA ² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 344.

172  Ibid.

173  MEGA² III/13, p. 236 ; Cor. VIII, p. 56.

174  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 344.

175  MEGA² I/25, p. 17 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 64. La figure du créateur de L’ami du peuple avait notamment été érigée en modèle par le Neuer Social-Demokrat, dont Hasselmann était un des principaux rédacteurs, à la suite de la promulgation de la loi sur la presse de mai 1874. L’éditorial du numéro du 17 mai se concluait par les phrases suivantes : « Et qu’en est-il de la presse socialiste ? Émoussera-t-elle son tranchant ? Reculera-t-elle, tremblante de lâcheté, sans oser exposer la vérité ? Jamais ! Nous continuerons à écrire à la Marat ! » Voir [Anon.], « Das neue Preßgesetz », Neuer Social-Demokrat, 56, 17 mai 1874. Comme l’a souligné Günter Bers, la référence à Marat, tout comme l’image de l’homme aux mains calleuses, qu’il évoquait fréquemment, faisait partie du personnage que Hasselmann avait tâché de se construire. Voir Günter Bers, Wilhelm Hasselmann (1844-1916). Sozialrevolutionärer Agitator und Abgeordneter des Deutschen Reichtags, Cologne, Einhorn-Presse, 1973, p. 9.

176  MEGA² I/25, p. 17 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 64.

177  Ibid. Comme l’a indiqué Tom Goyens, les discours tonitruants et sectaires que Hasselmann avait tenus au Reichstag dès son élection en 1874, avant même sa conversion à l’anarchisme, avaient d’ailleurs conduit certains militants du SDAP à se demander s’il n’était pas un agent provocateur stipendié par la police. Voir Tom Goyens, Beer and Revolution: The German Anarchist Movement in New York City, 1880-1914, Champaign, University of Illinois Press, 2007, p. 66.

178  MEGA² I/25, p. 16 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 63.

179  MEW 34, p. 126 ; Cor. XIII, p. 23.

180  Ibid.

181  Ibid. Comme l’a très justement fait remarquer Jacques Texier, c’est un nouveau sens, que l’on pourrait dire « figuré », de la thèse de la masse réactionnaire qui apparaissait ainsi sous la plume d’Engels, et qui ne manquerait pas de jouer un rôle décisif dans ses analyses ultérieures. La masse réactionnaire renvoyait alors à « la coalition qui se forme dans la phase critique qui précède immédiatement la conquête du pouvoir par le prolétariat » et pouvait apparaître comme « le signe qu’on approche de la bataille ultime ». Voir Jacques Texier, Révolution et démocratie chez Marx et Engels, Paris, Presses universitaires de France, 1998, p. 78.

182  [Anon.], « Programme du Parti ouvrier allemand », dans MEGA² I/25, p. 515 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 42.

183  MEGA² I/25, p. 20 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 70.

184  Ibid.

185  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 307 et 336. On la trouvait également exposée, non sans ironie, dans la lettre de Marx adressée au socialiste chrétien britannique John Malcolm Ludlow le 10 avril 1869, où il déclarait que Lassalle avait emprunté ses propositions au sujet des coopératives à « Monsieur Buchez, qui glorifi[ait] Robespierre et la Sainte-Inquisition ». Voir MECW 43, p. 260 ; Cor. X, p. 74.

186  Comme l’ont indiqué Ludovic Frobert et Marie Lauricella, il est vrai que Buchez avait proposé, dès le début des années 1830 dans les colonnes de L’Européen, que l’État « intervienne en créant lui-même de grandes manufactures », mais il demeurait dans le même temps soucieux « d’éliminer tout risque de domination et d’arbitraire (même étatiques) » en faisant avant tout reposer l’organisation du réseau des coopératives sur « les négociations entre les parties, le gouvernement intervenant lorsque la conciliation [était] en échec ». Voir Ludovic Frobert, Marie Lauricella, « Naissance de l’association de production. L’Européen de Buchez », dans Thomas Bouchet et al. (dir.), Quand les socialistes inventaient l’avenir. Presse, théories et expériences (1825-1860), Paris, La Découverte, 2015, p. 81.

187  MEGA² I/25, p. 20 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 70 et suiv.

188  Peer Kösling a très justement attiré l’attention sur ce point. Voir Peer Kösling, « Warum führten Marx und Engels den Lassalleschen Vorschlag auf Philippe Buchez zurück? », Marx-Engels-Jahrbuch, 10, 1986, p. 203 et suiv.

189  Comme l’a souligné Christophe Prochasson, les buchéziens, « beaucoup plus sceptiques face aux capacités réformatrices de l’État » que ne l’était Louis Blanc, avaient d’ailleurs précisément orienté leurs critiques dans cette direction. Voir Christophe Prochasson, « Les premiers socialismes », dans Jean-Jacques Becker, Gilles Candar (dir.), Histoire des gauches en France, t. 1 : L’héritage du xixe siècle, Paris, La Découverte, 2004, p. 422.

190  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 336.

191  MEGA² I/25, p. 20 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 71 (trad. mod.).

192  Ibid.

193  MEW 34, p. 128 ; Cor. XIII, p. 26.

194  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 336.

195  MEW 34, p. 127 et suiv. ; Cor. XIII, p. 26.

196  MEW 34, p. 158 ; Cor. XIII, p. 55. Le programme du SDAP adopté au congrès d’Eisenach d’août 1869 contenait une série de dix mesures que le parti était appelé à populariser par son travail d’agitation. La dixième d’entre elles était formulée de la manière suivante : « Soutien de l’État aux coopératives et crédit d’État accordé à des coopératives de production libres avec des garanties démocratiques. » Voir [Anon.], Das Eisenacher Programm, beschlossen auf dem Parteitag des Allgemeinen Deutschen sozial-demokratischen Arbeiterkongresses zu Eisenach am 7., 8. und 9. August 1869, Offenbach-sur-le-Main, Drott, 1947, p. 122.

197  MEW 34, p. 125 ; Cor. XIII, p. 23. Dans ses gloses marginales de mai 1875, Marx employait quant à lui le terme « recette », qui renvoyait très exactement au même problème. Voir MEGA² I/25, p. 20 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 70.

198  Wilhelm Bracke, Der Lassalle’sche Vorschlag. Ein Wort an den 4. Congress der Social-demokratischen Arbeiterpartei (einberufen auf den 23. August 1873 nach Eisenach), Brunswick, Druck und Verlag von W. Bracke Jr., 1873, p. 10.

199  MEW 34, p. 127 ; Cor. XIII, p. 25.

200  MEGA² I/25, p. 20 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 71.

201  [Anon.], « Programme du Parti ouvrier allemand », dans MEGA² I/25, p. 515 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 42.

202  MEGA² I/25, p. 21 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 71.

203  MEGA² I/25, p. 22 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 73.

204  MEGA² I/25, p. 21 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 73 (trad. mod.). Le choix fait par Sonia Dayan-Herzbrun de traduire le terme Staatswesen par « “essence de l’État” », en ajoutant des guillemets qui ne se trouvent pas dans le texte original, nous paraît quelque peu excessif.

205  MEGA² I/25, p. 22 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 75.

206  MEGA² I/25, p. 22 et suiv. ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 75.

207  MEGA² I/25, p. 22 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 75.

208  MEW 34, p. 128 ; Cor. XIII, p. 26.

209  Ibid.

210  MEGA² I/25, p. 22 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 74.

211  MEGA² I/25, p. 22 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 75.

212  La pertinence de la lutte pour la république démocratique n’enlevait rien à la prudence que le parti ouvrier pouvait être amené à conserver dans le contexte impérial allemand de 1875 pour ne pas prêter le flanc à la répression gouvernementale. Il nous semble que c’est pour cette raison que Marx a pu être amené à déclarer qu’il était « sage » de ne pas brandir trop ostensiblement l’étendard républicain en pareilles circonstances. Voir MEGA² I/25, p. 22 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 74.

213  MEGA² I/25, p. 22 ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 75.

214  Lettre de Marx à Engels du 24 septembre 1878, dans MEW 34, p. 87 ; Cor. XIII, p. 282.

215  L’expression avait été utilisée par Marx à propos de l’activité de Liebknecht au sein de la rédaction du Volksstaat dans sa lettre à Engels du 25 mai 1876. Voir MEW 34, p. 15 ; Cor. XIII, p. 77.

216  Cet aspect du travail militant de Wilhelm Bracke a notamment été étudié de manière approfondie par Jutta Seidel, qui l’a présenté à juste titre comme un des pionniers de l’édition socialiste en Allemagne. Voir Jutta Seidel, Wilhelm Bracke. Revolutionärer Arbeiterführer und sozialistischer Verleger, Leipzig, Börsenverein der deutschen Buchhändler, 1984 [1975].

217  MEW 33, p. 689 ; Cor. XI, p. 399.

218  MEW 34, p. 203 ; Cor. XIII, p. 103.

219  Cette hypothèse paraît d’autant moins vraisemblable que Bernhard Becker avait finalement quitté l’ADAV pour rejoindre le SDAP dès le début des années 1870, et que Marx n’avait pas hésité à reconnaître, dans sa lettre à Engels du 25 mai 1876, la qualité de son Histoire de la Commune révolutionnaire parisienne de 1789 à 1794 parue l’année précédente dans la maison d’édition de Bracke. Voir MEW 34, p. 15 ; Cor. XIII, p. 77.

220  MEW 34, p. 205 et suiv. ; Cor. XIII, p. 105.

221  MEW 34, p. 223 ; Cor. XIII, p. 119.

222  MEW 34, p. 223 ; Cor. XIII, p. 118.

223  MEW 34, p. 278 ; Cor. XIII, p. 180.

224  MEW 34, p. 278 ; Cor. XIII, p. 180 et suiv. Comme l’a fort justement montré Jacques Rougerie, ce passage, qui ne figurait pas dans la première édition française et que l’auteur ne reprendra pas dans l’édition remaniée qu’il fera paraître en 1896, devait probablement davantage à Marx lui-même qu’à Lissagaray. Ce dernier s’en tenait quant à lui à l’idée d’une « municipalité parisienne et républicaine », dans laquelle il voyait surtout un écho de la Commune insurrectionnelle de 1792. Voir Jacques Rougerie, « Écriture d’une histoire “immédiate” : l’Histoire de la Commune de 1871 de Lissagaray », dans Philippe Bourdin (dir.), La Révolution. 1789-1871. Écriture d’une histoire immédiate, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2008, p. 325 et suiv. L’existence d’une divergence entre Marx et Lissagaray sur cette question est par ailleurs d’autant plus vraisemblable que, quelques jours seulement après avoir envoyé ces corrections à Bracke, il reprochait à l’auteur de l’Histoire de la Commune de 1871, dans une lettre à Engels du 31 mai 1877, de « voir tout en rose », et de ne pas comprendre que « la vraie bourgeoisie industrielle et commerciale » française était essentiellement républicaine, ce que venait à ses yeux confirmer la crise du 16 mai. Voir MEW 34, p. 45 ; Cor. XIII, p. 184.

225  MEW 34, p. 308 ; Cor. XIII, p. 238.

226  Ibid.

227  Ibid.

228  Lucien Sève a fait remarquer à très juste titre qu’il était possible d’identifier, à mesure que la conception théorique et politique de Marx évoluait, un glissement progressif dans l’usage même du concept d’Aufhebung que l’on trouvait sous sa plume. D’abord conçue comme relevant prioritairement de l’Abschaffung, la logique du dépassement se trouvait ainsi réélaborée dès le milieu des années 1850 pour renvoyer à un processus plus proche de l’Auflösung. Voir Lucien Sève, « Traduire Aufhebung chez Marx. Fausse querelle et vrais enjeux », Actuel Marx, 64, 2018, p. 112-127.

229  MEW 4, p. 482 ; Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, op. cit., p. 87.

230  MEGA² II/10, p. 685 ; Karl Marx, Le capital. Livre I, op. cit., p. 735.

231  MEW 34, p. 308 ; Cor. XIII, p. 238.

232  MEGA² I/25, p. 21 et suiv. ; Karl Marx, Critique du programme de Gotha, op. cit., p. 73.

233  MEGA² I/27, p. 411-425 ; Friedrich Engels, Anti-Dühring, Paris, Éditions sociales, 1963 [1877-1878], p. 261-291.

234  MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 139.

235  Voir MEGA² III/15 (digital) ; Cor. IX, p. 152.

236  MEW 34, p. 14 ; Cor. XIII, p. 76. Pour autant, il ne nous semble pas que l’on puisse affirmer, comme l’a fait Thomas Welskopp, que l’enjeu principal aurait été, pour Marx et Engels, de mettre un terme à l’« insubordination idéologique [ideologische Unbotmäßigkeit] » qui régnait supposément au sein du SAPD. Voir Thomas Welskopp, Das Banner der Brüderlichkeit, op. cit., p. 716.

237  C’est ce dont témoigne notamment la lettre à Liebknecht du 7 octobre 1876, dans laquelle Marx s’inquiétait de constater que le Volksstaat avait annoncé, à l’occasion du compte rendu du congrès de Gotha d’août 1876, qu’il allait lui-même publier une critique des conceptions de Dühring. Voir MEW 34, p. 209 ; Cor. XIII, p. 107 et suiv.

238  MEW 34, p. 263 ; Cor. XIII, p. 169.

239  Ibid.

240  Ibid.

241  Ibid.

242  MEW 34, p. 48 ; Cor. XIII, p. 191.

243  Gabriele Roßbach a dressé un panorama synthétique des circonstances qui ont vu naître cette revue, intitulée Die Zukunft et publiée à Berlin jusqu’à la promulgation de la loi antisocialiste à l’automne 1878, et des jugements que Marx et Engels ont portés sur elle. Voir Gabriele Roßbach, « Zur Einschätzung der Halbmonatsschrift “Die Zukunft. Sozialistische Revue” (1877/1878) », Beiträge zur Marx-Engels-Forschung, 1, 1977, p. 125-132.

244  MEW 34, p. 48 ; Cor. XIII, p. 191.

245  MEW 34, p. 12 ; Cor. XIII, p. 74.

246  MEW 34, p. 48 ; Cor. XIII, p. 191.

247  MEW 34, p. 56 ; Cor. XIII, p. 198 et suiv.

248  MEW 35, p. 95.

249  Ibid.

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Éditions de la Sorbonne

Haut du formulaireLe travail de parti de Marx  Intervenir dans les organisations ouvrières Jean Quétier

Entre la philosophie et l’histoire, cet ouvrage étudie l’activité déployée par Marx au sein des structures militantes dans lesquelles il est successivement intervenu. Il interprète les différentes traces de cette activité, en particulier les procès-verbaux des réunions auxquelles Marx a participé et la correspondance qu’il a entretenue avec de nombreux dirigeants ouvriers. L’analyse de ces documents montre qu’à ses yeux les partis ne constituaient pas de simples caisses de résonance, dont la vocation première aurait été d’accroître la diffusion d’idées élaborées en amont, de façon solitaire, mais qu’ils faisaient au contraire figure de véritables laboratoires théoriques. Ainsi apparaît la distinction entre parti et secte, le premier étant compris comme une forme saine, la seconde comme une modalité pathologique de l’organisation de classe. Marx pense en effet le parti comme une structure démocratique dont le discours s’élabore de façon collective et en lien étroit avec la pratique réelle du mouvement ouvrier.

De ce point de vue, la logique partisane s’oppose nécessairement à la pratique sectaire, vestige anachronique du temps des sociétés secrètes, qui se caractérise par sa croyance aux recettes miracles et sa tendance au culte du chef charismatique.

Note de l’éditeur Ouvrage publié avec le concours de la commission de la recherche de l’université Paris 1 Panthéon‑Sorbonne Éditeur : Éditions de la Sorbonne  Lieu d’édition : Paris  Publication sur OpenEdition Books : 4 mars 2024 ISBN numérique : 979-10-351-1001-7 DOI : 10.4000/books.psorbonne.115281  Collection : La philosophie à l’œuvre | 32  Année d’édition : 2023 ISBN (Édition imprimée) : 979-10-351-0883-0 Nombre de pages : 320

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21 septembre 2026 1 21 /09 /septembre /2026 09:56
Rosa Luxemburg, Korolenko, extrait d'un article d'Anne Deffarges

Autobiographie de Korolenko ou affaire Dreyfus : comment Rosa Luxemburg écrit l'histoire Anne Deffarges

https://doi.org/10.4000/16see Résumé | Index | Plan | Texte | Notes | Citation | Auteur

Bien que Rosa Luxemburg fasse l’objet d’une recherche abondante, son rapport à l’histoire demeure relativement peu exploré. L’article propose l’analyse de deux ensembles de textes, l’introduction à l’autobiographie de Wladimir Korolenko et les articles consacrés à l’affaire Dreyfus, afin d’interroger sa manière d’écrire l’Histoire. À première vue, ces écrits n’ont en commun que leur autrice : ils se distinguent par leur contexte de production (1898 et 1918), leur ancrage géopolitique (France et Russie), ainsi que par leur genre et leur objet - écrits d’intervention liés à une crise politique aiguë d’un côté, essai relevant de l’histoire littéraire de l’autre. En confrontant ces corpus hétérogènes, l’article met au jour les principes qui sous-tendent le positionnement de Rosa Luxemburg et fait apparaître une conception cohérente et singulière de l’écriture de l’Histoire.

L'introduction à la biographie de Korolenko : quelle histoire littéraire ? L'affaire Dreyfus : l'histoire immédiate chez Rosa Luxemburg Éclairer plus que convaincre PDF Partager par e-mail

Rosa Luxemburg, Korolenko, extrait d'un article d'Anne Deffarges

Autobiographie de Korolenko ou affaire Dreyfus : comment Rosa Luxemburg écrit l'histoire Anne Deffarges

 

Les biographes de Rosa Luxemburg ont tous·tes mis en avant, avec force superlatifs, la multiplicité de ses talents, l'étendue de sa culture et de ses centres d'intérêt, la richesse de sa personnalité. Pasionaria de la révolution, importante théoricienne marxiste, oratrice de talent, écrivaine pleine d'images saisissantes, épistolière inoubliable, économiste affûtée et amoureuse de littérature tout à la fois, sa personnalité et son activité apparaissent si foisonnantes, elle investit tant de domaines jusqu'alors réservés aux hommes, qu'on a peine à appréhender l'ensemble. Pour tenter de rendre justice à « Rosa tout entière1 », beaucoup ont essayé de définir des invariants faisant l'unité de cette personnalité contradictoire, comme ici Ossip K. Flechtheim, historien et éditeur de ses Œuvres :

1 Voir Annelies Laschitza, Im Lebensrausch, trotz alledem. Rosa Luxemburg – Eine Biographie. Berlin, (...)

2 Ossip K. Flechtheim, Rosa Luxemburg zur Einführung, Hamburg, Junius-Verlag, 1985, p. 68. Traduction (...)

Cette personnalité aux si multiples facettes alliait en permanence une sensibilité artistique à un engagement éthique et politique tourné vers l'extérieur. La voix de cette oratrice captivante s'est tue, mais la grandeur de sa pensée continue de fasciner les lecteurs2. [Et aussi :] L'image de Rosa Luxemburg ne doit pas se limiter à son travail politique. Sa personnalité exceptionnellement riche et diverse alliait de manière unique l'esthétique à l'éthique, la musique et l'amour de la nature aux qualités d'une agitatrice politique3.

3 O. Flechtheim, Von Marx bis Kolakowski. Sozialismus oder Untergang in der Barbarei? Köln/ Frankfurt (...)

Parmi tous ses talents, celui d'historienne ne s'impose pas en premier lieu. Pourtant Rosa Luxemburg fut l'auteure d'une thèse remarquée sur l'histoire du développement économique de la Pologne4, elle étudia en détail l'histoire des révolutions, notamment la Révolution française, et joua un rôle central au sein de l'université du parti social-démocrate, où elle enseigna la science et l'histoire économiques entre 1907 et 1914.

4 Soutenue à Zurich en 1897, publiée en 1898, et dont Robert Seidel écrivit dans le Volksrecht (Zuric (...)

5 Paul Frölich, "Rosa Luxemburg und die Gegenwart", in: Frankfurter Hefte, 8, n° 3,1953, p. 217-223, (...)

Paul Frölich, auteur de la première grande biographie, écrivait, peu avant sa mort en 1953, dans l'ultime article qu'il lui consacra, que son sens de l'histoire était précisément ce qui lui conférait sa «  supériorité sur tous les théoriciens socialistes contemporains  » : «  Franz Mehring [historien réputé] avait l'habitude de classer les individus en deux catégories : ceux qui comprennent l'histoire et ceux qui ne disposent pas de ce don. Rosa Luxemburg le possédait à un degré rare5. »

Ce « don » de notre penseuse (Mehring/Frölich), ou plus prosaïquement son rapport à l'histoire, n'ont guère fait l'objet de recherches spécifiques. Pour envisager la manière dont Rosa Luxemburg écrit l'histoire, j'aborderai ici deux séries d'écrits : son introduction à l'autobiographie de Vladimir Korolenko (1918) et ses articles sur l'affaire Dreyfus (1898-1901). Leur époque de rédaction les situe aux deux extrémités de sa vie politique publique. Portant sur la Russie et la France, ils ne concernent pas son action immédiate, puisqu'elle partageait son activité entre les partis polonais et allemand. Ils diffèrent encore par le genre textuel et le sujet : essai d'histoire littéraire versus écrits d'intervention liés à une crise politique aiguë. Le parti-pris non chronologique (de Korolenko à Dreyfus) répond à une logique régressive : partir du moment où la pensée historique de Rosa Luxemburg se donne avec le plus de netteté permet d’interroger, en retour, la cohérence et les tensions internes de son écriture de l’histoire. Le présent article vise en effet à examiner si ces deux positionnements, au-delà de tout ce qui les sépare, dessinent une manière particulière d'écrire l'histoire.

5 Paul Frölich, "Rosa Luxemburg und die Gegenwart", in: Frankfurter Hefte, 8, n° 3,1953, p. 217-223, (...)

L'introduction à la biographie de Korolenko : quelle histoire littéraire ?

Rosa Luxemburg passa la plus grande partie de la guerre de 1914-1918 derrière les barreaux, coupée des grands événements du monde auxquels elle aspirait tant à prendre part6 ; elle y produisit quelques-uns de ses textes politiques les plus importants et les plus connus, traversés du souffle de son opposition irréductible à la guerre7. C'est aussi en prison qu'elle traduisit du russe vers l'allemand, entre 1916 et 1918, l'autobiographie de l'écrivain Vladimir Korolenko (1853-1922), Die Geschichte meines Zeitgenossen – alors même que l'Allemagne était en guerre contre la Russie. Elle y ajouta une substantielle introduction (quarante pages) et envoya l'ensemble à l'éditeur en juillet 1918, quelques mois avant sa libération. Cassirer accepta l'ouvrage qui parut en 19198, après la mort de Luxemburg. Elle lui avait présenté le texte ainsi :

6 Elle purgea une peine d'un an entre février 1915 et début 1916, mais à partir de juillet 1916, elle (...)

7 Voir notamment La Crise de la social-démocratie allemande, rédigé en prison en 1915 et paru à Zuric (...)

8 Wladimir Korolenko, Die Geschichte meines Zeitgenossen, Berlin, Paul Cassirer, 1919. L'édition util (...)

Il s'agit d'une autobiographie qui n'est pas seulement une œuvre d'art de premier ordre, mais aussi un document culturel et historique exceptionnel sur l'époque des « grandes réformes » d'Alexandre II. Elle dépeint de manière vivante la période de transition entre l'ancienne Russie des serfs et la Russie bourgeoise moderne9.

Alors que les échos des bouleversements du monde – guerre généralisée, émeutes de la faim et grèves, révolutions russes – lui parviennent jusque dans son immobilité contrainte, Rosa Luxemburg détourne une part de son énergie vers l'écriture, se consacrant à une littérature certes récente mais qui, dans cette atmosphère de fin d'un monde, ne pouvait que lui paraître déjà lointaine. L'idée générale qu'elle énonce ici, celle d'un récit de Korolenko autant « monument » que « document » vaut également pour sa propre introduction, d'une grande littérarité. Du reste, dans cette brève « histoire amoureuse de la littérature classique russe », Rosa Luxemburg souligne chez Korolenko nombre de traits qui semblent inspirer sa propre éthique d’écriture.

9 « Nachwort », dans Wladimir Korolenko, Die Geschichte meines Zeitgenossen, Zurich, Manesse, 1985, p (...)

Elle écrit par exemple : « En raison de son caractère polémique, la littérature russe ne trace pas de ligne de démarcation aussi nette entre la littérature et la production journalistique que ce n'est le cas aujourd'hui en Europe occidentale10. » Comment ne pas penser à l'écrivaine et publiciste Luxemburg, aux articles truffés de références et allusions littéraires et culturelles, remplis d'images et de métaphores, qui se plaignait du caractère conventionnel, parfois insipide, de la presse sociale-démocrate et se promettait de « trouver pour chaque article de nouvelles manières de décrire les vieilles choses11 » ? Son introduction, elle, braconne aux frontières des genres : littératrice à part entière, elle mêle références et écriture littéraires, fragments biographiques et reconstitution du parcours politique de Korolenko, tout en proposant une mise en perspective historique et critique de la Russie des derniers tsars.

10 R. Luxemburg, « Introduction », dans W. Korolenko, op. cit., p. 611.

11 R. Luxemburg, Gesammelte Briefe, Bd. 1, Berlin, Dietz, 2019, p. 307f (lettre à Leo Jogiches du 19/4 (...)

Rosa Luxemburg, convaincue que le discours sérieux ne peut être dissocié de l'émotion, écrit encore : « Seul celui qui est ému et bouleversé peut émouvoir et bouleverser les autres12. » Toucher son lectorat implique d'écrire de la manière la plus sensible, la plus littéraire possible, ce qui vaut à plus forte raison lorsqu'elle s'intéresse à un écrivain aussi humain et attentif au style que Korolenko. Elle prolonge ainsi la citation précédente : « En Russie, les deux formes d’expression se combinent souvent, comme en Allemagne à l'époque où Lessing montrait la voie à la bourgeoisie et où la critique théâtrale, le drame, les pamphlets philosophiques et théologiques et les traités sur l'esthétique lui servaient tour à tour à ouvrir la voie à une nouvelle vision du monde13 ».

12 R. Luxemburg, « Introduction », op. cit., p. 594 (ergreifen und erschüttern).

13 R. Luxemburg, Ibid., p. 611.

Ici, il suffit de remplacer les genres évoqués par la matière de Luxemburg : ses ouvrages théoriques, articles de fond ou sur le fil, discours, pamphlets ou lettres, qui se combinent comme dans ce qu'elle écrit de Lessing pour faire avancer ce qui fut la grande affaire de sa vie à elle : incarner le marxisme pour ouvrir le prolétariat « à une nouvelle vision du monde ». L'exemple du dramaturge et écrivain du xviiie siècle lui permet d'introduire une idée centrale, en substance le caractère progressiste, voire émancipateur des écrivains russes. D'après elle, il se trouve dans « la source de leur art », non dans les « recettes sociales qu'ils préconisent14 » : Rosa Luxemburg n'a pas l'étroitesse de les juger selon leurs opinions politiques.

14 R. Luxemburg, Ibid, p. 592.

Elle voue une affection particulière à Korolenko parce qu'il se sentait lié au monde : « [il] troquait régulièrement le pinceau et la palette de l'artiste contre la plume du journaliste afin de prendre position sur les questions d'actualité sociale et d'intervenir directement dans les combats du moment15 ». Le rappel de son propre goût pour la peinture donne toute sa portée à l'image. L'écart entre le travail de journaliste et d'écrivain tient ici à l'outil – plume ou pinceau – et au résultat, au bénéfice du premier, immédiatement utile à ses contemporains.

15 R. Luxemburg, Ibid., p. 612.

Rosa Luxemburg rapporte comment lorsqu'une famine fait rage (1892), Korolenko, à l'opposé de l'écrivain dans sa tour d'ivoire, parcourt les campagnes pour apporter de la nourriture aux paysans. Quand ensuite sévit une épidémie de choléra (1893), il dénonce par écrit l'incurie et les méfaits de l'administration absolutiste, qui se surpasse dans l’indifférence criminelle, d'individualisme et de cynisme16. Face au trop-plein de souffrances et de morts, une révolte populaire éclate, accompagnée de rumeurs obscurantistes selon lesquelles l’État propage volontairement la maladie pour décimer la population. Les premières cibles sont des innocents, les soignants venus porter secours... Korolenko, étranger à toute démagogie, répond et apporte des explications scientifiques. Selon Rosa Luxemburg : « Il cloua au pilori les véritables responsables de la révolte, l'administration absolutiste, et légua à nouveau au public un monument bouleversant, d'une valeur autant historique qu'artistique…17. »

16 R. Luxemburg, Ibid., p. 616.

17 R. Luxemburg, Ibid., p. 617.

Comment ne pas mesurer combien Rosa Luxemburg se sent ici proche de Korolenko18 ? L'attitude de l'écrivain découle de deux traits majeurs : elle relève son cœur généreux, son goût des êtres humains, et un parti-pris non dissimulé pour tous les opprimés, les prostituées, les serfs... Elle répète à satiété le terme d'empathie (Mitgefühl) pour caractériser sa littérature, et on ne peut qu'en être frappé, tant l'empathie, envers tout le vivant, revient comme un leitmotiv à propos de Rosa Luxemburg19.

18 Elle-même produisit nombre d'articles dans cette veine, partant souvent de catastrophes sociales ou (...)

19 Sa correspondance abondante en témoigne d'abord (Gesammelte Briefe, Berlin, Dietz, 6 volumes), et e (...)

Elle salue ensuite l’indissociabilité de la parole et de l'action chez l’écrivain russe, autre trait que les spécialistes mettent en avant chez elle-même. Les titres de nombre de biographies et recueils de textes en témoignent20 ; Jörn Schütrumpf parle de sa « rare unité entre les paroles et les actes21 ». Flechtheim poussa au bout cette idée : « elle fait partie des rares personnes dont la bravoure physique égale le courage intellectuel22 ».

20 Citons quelques sous-titres : P. Frölich, Gedanke und Tat [littéralement, Sa pensée et son action, (...)

21 J. Schütrumpf, Rosa Luxemburg oder: Der Preis der Freiheit, Berlin, Dietz, 2006, p. 9.

22 O. Flechtheim, Rosa Luxemburg zur Einführung, op. cit., p. 68.

Rosa Luxemburg, qui se plaça à la tête du mouvement révolutionnaire, y engageant tout son être et sa vie même, poursuit ainsi : « Korolenko, tout comme Tolstoï, se plaça à la tête de l'intelligentsia progressiste et se consacra à la cause non seulement avec sa plume, mais aussi avec toute sa personnalité23. » Et ailleurs : « Pour obtenir un effet durable, pour véritablement éduquer la société, il faut plus que du talent : une personnalité poétique, du caractère, de l'individualité, ancrés dans les fondements solides d'une vision du monde (Weltanschauung) vaste et cohérente24. »

23 R. Luxemburg, « Introduction », op. cit., p. 615.

24 R. Luxemburg, Ibid., p. 594.

15Ici encore, comment ne pas penser que notre autrice décrit son propre projet ? Indirectement, et cela ne paraît ni intentionnel ni même conscient, son essai de critique littéraire tient aussi de l'écriture de soi. Il est frappant de voir combien de qualités qu'elle attribue à Korolenko la caractérisent elle-même.

Rosa Luxemburg souligne enfin les ascendances multiples de Korolenko (polonais, ukrainien et russe), de sorte qu'il « résista à la poussée de trois nationalismes à la fois25 ». Issue de plusieurs minorités opprimées, elle-même se pensait en citoyenne du monde et vécut réellement comme telle. Son introduction comprend des passages d'une ironie mordante sur le traitement inique réservé aux minorités (elle cite les Afro-américains aux États-Unis) qui périodiquement servent de boucs émissaires. Elle évoque alors, non les pogroms par le régime tsariste, mais un épisode lors duquel des membres d'une minorité opprimée (les Votyaks), accusés de crimes rituels, se trouvèrent condamnés à mort. Des injustices de ce genre se produisaient régulièrement, utilisés comme dérivatifs, mais :

25 R. Luxemburg, Ibid., p. 604.

Korolenko se lança dans cette affaire avec toute sa ferveur et démêla le réseau des malentendus et des fausses accusations avec un pragmatisme, une patience et une loyauté, ainsi qu'un instinct infaillible pour la vérité, qui rappellent Jaurès dans l'affaire Dreyfus. Korolenko mobilisa la presse, l'opinion publique, arracha la révision du procès, prit personnellement place sur le banc des accusés au tribunal et obtint l'acquittement26.

17Vingt ans plus tard, Rosa Luxemburg rend donc toujours hommage à l'action de Jaurès.

26 R. Luxemburg, op. cit., p. 622.

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14 septembre 2026 1 14 /09 /septembre /2026 10:15

Citation : "Au total, l’examen ne fut pas défavorable et la conversation prit, peu à peu, une nouvelle ampleur. Nous fûmes bientôt sur le terrain des sciences de la nature, et Marx se moquait de la réaction triomphante en Europe qui s’imaginait avoir étouffé la révolution et qui ne se doutait pas que les sciences de la nature en préparaient une nouvelle. La reine vapeur qui avait bouleversé le monde au siècle précédent avait achevé son règne, à sa place allait venir un révolutionnaire encore infiniment plus grand : l’étincelle électrique. Et Marx, tout feu, tout flamme se mit à me raconter que depuis quelques jours était exposé dans la Regentstreet le modèle d’une machine électrique qui tirait un train.

Maintenant le problème est résolu – les conséquences sont inimaginables. Après la révolution économique devra nécessairement venir la révolution politique qui n’en est que la manifestation."

Wilhelm Liebknecht. Premier entretien avec Marx, 1850.

Pour le 200e anniversaire de sa naissance, suite de  la transcription de la partie de la brochure publiée en 1935, (Bureau d'éditions de Paris), reproduisant des extraits des "Souvenirs sur Marx" de Wilhelm Liebknecht rédigés en 1896. Elle comprend 11 parties, Pages 27 à 68.

Intitulée "Souvenirs sur Marx" , cette brochure propose en première partie le texte de Paul Lafargue, "Karl Marx, Souvenirs personnels", Pages 3 à 26.

Wilhelm Liebknecht. Premier entretien avec Marx, 1850.

Wilhelm Liebknecht en 1850

Source : Maitron https://maitron.fr/liebknecht-wilhelm/

 

Témoin de la guerre civile en Suisse, il se précipita à Paris à l’annonce de la révolution de Février. Empêché par la maladie de participer à l’expédition de la Légion allemande de Herwegh, il prit part au soulèvement de Bade, fut fait prisonnier et incarcéré. Libéré par un nou­veau soulèvement, il participa à la Reichsverfassungskampagne conduite par J. Ph. Becker. Après l’échec de celle-ci, Liebknecht s’exila en Suisse où l’Association ouvrière allemande de Genève l’élut à la présidence. Ayant convoqué un congrès d’unification à Morat, il fut arrêté et traduit devant un tribunal helvétique, condamné et expulsé d’abord vers la France, puis vers l’Angleterre où il débarqua en 1850. Il s’y maria avec Emestine Landolt, la fille de l’inspecteur de la prison badoise où il avait été incarcéré quelques années auparavant. A Londres, il noua des liens étroits avec Marx et sa famille, ainsi qu’avec Engels. Douze années durant, il vécut difficilement comme journaliste et précepteur, jusqu’à ce que l’amnistie de 1862 lui permit enfin de retourner en Prusse.

Mon premier entretien

Souvenirs sur  Marx, P. 28 à 31

Mon premier long entretien avec Marx eut lieu le lendemain de notre rencontre à la partie de campagne, mentionnée plus haut, de l’Association d’éducation des ouvriers communistes. Naturellement, nous n’y avions pas eu l’occasion d’avoir un entretien approfondi et Marx m’avait invité pour le lendemain au local de l’Association où se trouverait probablement aussi Engels. J’arrivais un peu avant l’heure fixée. Marx n’y était pas encore ; mais j’y trouvai plusieurs vieilles connaissances et j’étais en pleine conversation animée, lorsque Marx me frappa sur l’épaule et, me saluant très  amicalement, me dit que Engels était en bas au Private Palour où nous serions mieux entre nous. Je ne savais pas ce qu’était un Private Parlour, et j’eus le pressentiment que j’allais passer maintenant le « grand » examen, mais je le suivis en toute confiance. Marx qui avait fait sur moi la même  impression sympathique que la veille, avait cette qualité d’inspirer confiance. Il me prit sous le bras et me conduisit au Private Parlour, c’est-à-dire dans la chambre particulière de notre hôtelier – c’était peut-être une hôtelière ? – où Engels qui s’était déjà muni d’un pot d’étain plein de stout (bière de couleur brunâtre foncée) m’accueillit aussitôt par de joyeuses plaisanteries. En un clin d’œil, on commanda à Amy (ou Emma, c’est ainsi qu’elle fut baptisée par les proscrits à cause de la similitude de son nom allemand), la serveuse accorte, de quoi boire et aussi de quoi manger – chez nous autres proscrits la question de ventre jouait un rôle éminent, en un clin d’œil la bière fut sur la table et nous nous assîmes, moi d’un côté de la table, Marx et Engels en face de moi.. La table massive de bois d’acajou, les pots d’étain étincelants, le stout mousseux, la perspective d’un vrai bifteck anglais bien garni, les grandes pipes de terre qui nous invitaient à fumer – tout cela vous avait un air très confortable qui me rappela vivement une gravure des illustrations anglaises de Boz. Mais ça n’en était pas moins un examen ! Bah, on s’en tirera, pensai-je. La conversation allait de plus en plus son train. Je n’avais pas eu, avant l’année précédente où j’avais rencontré Engels à Genève, de relations personnelles avec eux. De Marx, je n’avais connu que ses articles dans les Annales de Paris et la Misère de la philosophie, et d’Engels la Situation des classes travailleuses en Angleterre. Communiste depuis 1846, je n’avais pu me procurer le Manifeste communiste que peu de temps avant  ma rencontre avec Engels après la campagne pour la Constitution de l’Empire, quoique naturellement, j’en eusse déjà entendu parler  auparavant et que j’en connusse le contenu. Quant à la Neue Rheinische Zeitung, je n’avais pu la voir que très rarement, car pendant les onze mois de sa parution, j’avais été ou bien à l’étranger, ou en prison ou en pleine existence impétueuse et chaotique de franc-tireur.

Aux yeux de mes deux examinateurs, j’étais suspect de « démocratie » » petite-bourgeoise » et de « sentimentalisme sud-allemand ». Aussi, plus d’un jugement que je prononçais sur les gens et les choses souleva-t-il une critique très acerbe.

Au total, l’examen ne fut pas défavorable et la conversation prit, peu à peu, une nouvelle ampleur. Nous fûmes bientôt sur le terrain des sciences de la nature, et Marx se moquait de la réaction triomphante en Europe qui s’imaginait avoir étouffé la révolution et qui ne se doutait pas que les sciences de la nature en préparaient une nouvelle. La reine vapeur qui avait bouleversé le monde au siècle précédent avait achevé son règne, à sa place allait venir un révolutionnaire encore infiniment plus grand : l’étincelle électrique. Et Marx, tout feu, tout flamme se mit à me raconter que depuis quelques jours était exposé dans la Regentstreet le modèle d’une machine électrique qui tirait un train.

Maintenant le problème est résolu – les conséquences sont inimaginables. Après la révolution économique devra nécessairement venir la révolution politique qui n’en est que la manifestation.

A la manière dont Marx parlait de ce progrès de la science et de la mécanique, sa conception du monde et, notamment, ce que l’on a appelé plus tard la conception matérialiste de l’histoire, apparaissait  si clairement, que certains doutes qui me hantaient encore jusqu’à ce moment fondirent comme neige au soleil printanier. Ce soir-là, je ne suis pas rentré à la maison. Nous avons causé, ri et bu, jusqu’au lendemain matin, et le soleil brillait déjà au ciel lorsque je me mis au lit. Je n’y pu rester longtemps. Je ne pouvais pas dormir. Ma tête était trop pleine de tout ce que j’avais entendu ; les idées qui y bourdonnaient me chassèrent de nouveau de la maison et je me dirigeais en toute hâte vers la Regentstreet pour voir le modèle, ce moderne cheval de Troie, que, dans son aveuglement la poussant au suicide, la société bourgeoise introduisait dans son Ilion, comme autrefois avec de grands cris de joie, les Troyens et les Troyennes, et qui causerait sûrement sa perte. Essetat haemar – le jour viendra où la sainte Ilion tombera.

Un fort attroupement m’indiqua la vitrine derrière laquelle était exposé le modèle. Je m’y frayai un passage, en effet, la locomotive et le train étaient bien là – et locomotive et train tournaient gaiement.

Nous étions alors en 1850, au début de juillet.

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24 juillet 2026 5 24 /07 /juillet /2026 09:45
Robert Liebknecht, Vera. "un sourire audacieux, pur et supérieur, aux lèvres, comme si elle seule savait pourquoi et pour quoi elle est morte"

Robert Liebknecht vient de fuir l'Allemagne nazie avec son épouse Herta. Il est réfugié à Paris.  Et tente de reconstruire une vie et une œuvre.

C'est en exil qu'il apprend donc la mort de sa soeur sans pouvoir la revoir. Il écrit à son frère Wilhelm (Helmi), réfugié lui en Urss :

Helmi, Vera, Robert enfants

Helmi, Vera, Robert enfants

Source Annelies Laschtiza, Die Liebknechts P. 13 Cette lettre ouvre le livre.

 « Il n’y a rien, rien qui puisse nous en faire oublier la douleur ; à cette plaie béante, éternellement béante, il faut désormais en porter une seconde, éternelle elle aussi, et à chaque heure soudainement silencieuse, le souvenir de Vera s’enfoncera au plus profond de notre être, comme un fer rouge et acéré, et rongera nos cœurs sans douleur physique. C’est notre être, notre sang, notre destin que Vera a emportés avec elle […] J’étais tellement convaincu de la force de caractère de papa, de sa joie de vivre et de sa volonté, qu’elle portait en elle, que je croyais qu’elle pourrait encore, grâce à sa vitalité, déplacer des montagnes et accomplir des miracles. Peut-être que, sans qu’elle s’en rende compte, la force dont elle avait héritée, a également été touchée en 1919, alors qu’elle ne se doutait de rien, […] La force de son âme, son caractère en or, son énergie, sa fierté sont restés inchangés, intacts… Sur la dernière photo, elle semble presque être papa, un sourire audacieux, pur et supérieur, aux lèvres, comme si elle seule savait pourquoi et pour quoi elle est morte. «

C’est à cause de la dictature hitlérienne que les trois enfants de Karl Liebknecht, son épouse ainsi que son frère Theodor et son épouse Lucie ont dû vivre hors d’Allemagne après 1933. Robert Liebknecht a été déchu de sa nationalité en 1937 et Wilhelm Liebknecht en 1940 ; Vera Liebknecht a quant à elle été déchue de la nationalité allemande en 1941, six ans après sa mort.

 

Montrouge, une des premières oeuvres peintes par Robert Liebknecht en exil, 1933

Montrouge, une des premières oeuvres peintes par Robert Liebknecht en exil, 1933

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15 juillet 2026 3 15 /07 /juillet /2026 19:27
Wilhelm Liebknecht, un discours sans concession contre la "culture" dominante et pour une nécessaire culture de classe

Extrait d'un discours tenu en 1871 dans une ville ouvrière Crimmitschau en Saxe, discours connu sous le nom de Zu Trutz und Schutz (Protection et défense). Un discours sans concession qui pose aujourd'hui encore les bases d'une nécessaire culture de classe. Un témoignage de la force et de la conviction de Wilhelm Liebknecht, celle-là même qui l'animera avec Bebel, et au-delà, au même moment contre la guerre franco-prussienne.

 [ … ]

En quelques phrases, je souhaite répondre rapidement à la première accusation à laquelle je suis confronté : celle selon laquelle nous serions les « barbares du XIXe siècle », que nous voudrions « détruire notre culture » et que la victoire de la social-démocratie équivaudrait à la « chute de la civilisation ».

Un parti qui vise à rendre l'éducation universelle et gratuite pour tous et qui souhaite, de manière générale, la gratuité de tous les établissements d'enseignement, ne peut se sentir visé par cette accusation. Cependant, à certains égards, nous devons plaider coupable.

Oui, nous voulons détruire ce que nos adversaires appellent « culture » et « civilisation ». Nous voulons détruire la servitude et l'oppression, nous voulons détruire les germes de haine et de discorde semés parmi les hommes, nous voulons détruire l'ignorance, la nuit spirituelle dans laquelle est tombée la grande majorité de nos frères. — Oui, messieurs de la bourgeoisie, nous voulons détruire l'ignorance, nous, ennemis de votre culture ! Votre culture est précisément l'antithèse de la culture : elle ne peut se sauver qu'en condamnant le peuple à la stupidité, en lui refusant effrontément les trésors de la véritable culture, en lui fermant le temple de l'éducation. Ouvrir ce temple au peuple, voilà notre ambition : la science, que vous réservez à une poignée d'élus, et pour laquelle vous ne donneriez pas un sou si elle ne flatte pas vos caprices, si elle ne satisfait pas votre intérêt personnel — nous voulons faire de la science le bien commun de tous. Et cela doit se faire par un système de vraies écoles primaires authentiques – non pas par l'apprentissage par cœur comme c'est la règle dans les écoles publiques actuelles, qui bafouent ce nom ; non pas par des écoles primaires où les enseignants sont affamés physiquement et les élèves spirituellement, et qui jettent aux enfants pauvres quelques miettes dérisoires, bien insuffisantes pour nourrir leur esprit – non pas par des écoles primaires où l'on enseigne le strict minimum – non, des écoles primaires au vrai sens du terme, des écoles pour le peuple, qui dispensent à tous les enfants la meilleure éducation possible, qui éveillent et développent chez chacun toutes ses aptitudes, et qui ne s'arrêtent pas, comme aujourd'hui, à l'âge où la véritable éducation ne fait que commencer. Le socialisme : « hostile à la culture » ! Parce qu'il permet à chaque talent de s'épanouir ? Un formidable levier de progrès culturel réside dans cette simple réalité d'une véritable éducation populaire !

Les talents sont répartis équitablement entre les individus – une vérité scientifique incontestable à laquelle nous devons adhérer car elle constitue le fondement d'une vision socialiste et démocratique du monde. Or, la société actuelle ne permet qu'à une infime minorité de développer ses dons, et même à ces rares exceptions près, elle n'offre qu'une éducation partiale et incomplète. La grande majorité des talents sont aujourd'hui complètement étouffés.

On se demande souvent pourquoi tant d'hommes importants émergent à certaines époques. Ce sont précisément les époques où des talents latents ont l'occasion de s'exprimer et d'agir ; c'est particulièrement vrai lors des périodes révolutionnaires, qui appellent des forces nouvelles pour défendre des idées et des institutions nouvelles. Prenons, par exemple, la multitude de grands hommes d'État, d'orateurs et de généraux qui ont marqué la Révolution française. En de telles périodes, le talent n'est pas plus abondant qu'en temps normal, mais – pour reprendre une expression économique – la demande de talents est plus forte.

L’opportunité ne fait pas que des voleurs, elle fait aussi de « grands hommes ».

Un « grand homme » est un homme ordinaire qui a eu la chance de le devenir. Cela illustre à quel point notre culture doit être infiniment améliorée si la société veut un jour se donner pour mission d'amener les talents de chacun à leur plein épanouissement. Autrement dit, un accès à une éducation de la plus haute qualité pour tous !

Nous voulons rendre la science accessible et libre à tous ; elle ne doit plus être entravée, son service ne doit plus être condamné à la misère matérielle ni à la prostitution intellectuelle. Oui, nous voulons détruire votre culture – nous voulons la détruire parce qu’elle est hostile à la véritable culture ; parce qu’elle est incompatible avec la véritable civilisation ; parce qu’elle contraint la science à se vendre à la richesse et au pouvoir ; parce que, fondée sur l’injustice, elle est profondément immorale et a ajouté la prostitution de la science à celle de la femme – la prostitution de la femme, la plus laide tache de notre culture factice.

[ … ]
 

Source : Wilhelm Liebknecht, Zu Trutz et Schutz. Festrede, gehalten zum Stiftungsfest des Crimmitschauer Volksvereins le 22 octobre 1871 , quatrième édition. Leipzig, Genossenschaftsbuchdruckerei, 1874, pp.

https://germanhistorydocs.org/de/reichsgruendung-bismarcks-deutschland-1866-1890/wilhelm-liebknecht-ja-wir-wollen-zerstoeren-was-unsere-gegner-kultur-zivilisation-nennen-22-oktober-1871

Wilhelm Liebknecht, un discours sans concession contre la "culture" dominante et pour une nécessaire culture de classe

Extrait Wikipedia :

Au tournant du XXe siècle, Crimmitschau était surnommée la « ville aux 100 cheminées » en raison de la forte concentration d’usines textiles. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, Crimmitschau comptait, par rapport à sa population totale, le plus grand nombre de millionnaires de tout l’Empire allemand. Ces derniers s’installèrent sur le Westberg et y construisirent des villas prestigieuses, afin de ne pas être incommodés par la fumée des cheminées lorsque soufflaient les vents d’ouest dominants. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’une seule usine de tissus, à savoir Spengler & Fürst, fondée en 1837. [23] e 16 juin 1870 parut ici le premier journal local de la social-démocratie allemande, le *Crimmitschauer Bürger- und Bauernfreund*, qui exista jusqu’en 1879. [24] Après la guerre franco-allemande, l’Allemagne connut une période de haute conjoncture pendant les « années fondatrices » (1871-1873), à laquelle Crimmitschau prit également part. Vers 1880, on comptait ici 40 usines de tissu plein, 16 filatures de vigogne, cinq teintureries et deux filatures de coton.

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13 juillet 2026 1 13 /07 /juillet /2026 17:54
Margarete Kubicka, La mort de Karl Liebknecht. Oeuvre de 1927
Groupe The Weimar Ära - Arts of the Weimar Republic
Posté par Aleksi NaaranojaAleksi Naaranoja
 
"Margarete Kubicka (20 juin 1891 à Berlin – 18 juillet 1984 à Berlin) est une peintre, graphiste et professeur de dessin allemande, surtout connue comme représentante du cubisme expressif.
 
Tod des Karl Liebknecht (La mort de Karl Liebknecht), parfois connu sous le nom de Tode X (Mort X), est une peinture à l'aquarelle expressionniste et cubiste créée par l'artiste avant-gardiste allemande Margarete Kubicka en 1927. L'œuvre d'art honore le chef communiste allemand assassiné, Karl Liebknecht. 
Karl Liebknecht (1871-1919) était un socialiste, antimilitariste et co-fondateur du Parti communiste allemand (KPD). Aux côtés de Rosa Luxemburg, il a été brutalement assassiné à Berlin par les troupes paramilitaires de droite Freikorps le 15 janvier 1919."
 
Tod des Karl Liebknecht (Tode X)
~ Mort de Karl Liebknecht (Mort X)
par Margarete Kubicka, 1927
Aquarelle et crayon sur carton
48,5 cm x 35,1 cm
Collection privée
 
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10 juillet 2026 5 10 /07 /juillet /2026 12:14
Inédit. Discours de Wilhelm Liebknecht, Marseille, 1892

Discours de Wilhelm Liebknecht, Marseille, 1892, au Xe Congrès national du Parti ouvrier. Ce discours entraîna son expulsion de France.

Citation :

Vous êtes internationalistes ; nous le sommes ; pour nous socialistes, il n’y a pas de question de nationalité, nous ne connaissons que deux nations, la nation des capitalistes, de la bourgeoisie, de la classe possédante, d’un côté, et de l’autre, la nation des prolétaires, de la masse des déshérités, de la classe travailleuse ; et de cette seconde classe, nous sommes tous ; vous, socialistes français, et nous, socialistes allemands.

Nous sommes une même nation ; les ouvriers de tous les pays forment une seule nation, qui est opposée à l’autre, qui est aussi une et la même dans tous les pays.

Inédit. Discours de Wilhelm Liebknecht, Marseille, 1892

Le discours

Compagnons, frères,

Ce matin, je ne voulais pas interrompre la discussion, si importante et pour moi spécialement intéressante du Congrès, concernant le Premier mai ; mais maintenant, avant d’entrer dans l’ordre du jour, il est de notre devoir à notre ami Anseele et à moi de vous remercier de l’accueil chaleureux que vous avez accordé, à nous étrangers, pour parler le langage  de l’ancienne société.

Nous savons que cette explosion de sympathie et d’enthousiasme international ne s’est pas adressée à nos personnes, mais aux partis que nous représentons et qui nous ont envoyés ici. Quant à moi, c’est le parti socialiste allemand, le socialisme organisé et militant de l’Allemagne, qui m’a délégué à votre Congrès et m'a chargé de vous apporter les salutations et les vœux fraternels de l’Allemagne ouvrière et socialiste.

Il y a deux ans à peu près Ferroul et Guesdes furent délégués par vous à notre Congrès de Halle ; l’année passée, nous n’avons pas pu vous rendre la visite ; aujourd’hui nous sommes parmi vous, vous serrant la main au nom du prolétariat allemand.

Ce Congrès-là s’appelle national, mais c’est aussi un Congrès international.

Vous êtes internationalistes ; nous le sommes ; pour nous socialistes, il n’y a pas de question de nationalité, nous ne connaissons que deux nations, la nation des capitalistes, de la bourgeoisie, de la classe possédante, d’un côté, et de l’autre, la nation des prolétaires, de la masse des déshérités, de la classe travailleuse ; et de cette seconde classe, nous sommes tous ; vous, socialistes français, et nous, socialistes allemands.

Nous sommes une même nation ; les ouvriers de tous les pays forment une seule nation, qui est opposée à l’autre, qui est aussi une et la même dans tous les pays.

Entre vous Français et nous Allemands, il y a un large fleuve de sang ; ce sont nos ennemis à nous qui l’ont versé et ce fleuve de sang ne forme pas une frontière de haine pour nous. Nous sommes des frères. Nus avons protesté contre la guerre fratricide de 1870, comme vous avez protesté vous-mêmes et notre attitude vis-à-vis de la guerre n’a jamais changé.

La bourgeoisie qui veut nous diviser vous dit dans ses journaux que nous avons changé ; que nous ne sommes plus les socialistes de 1870/71 ; que nous avons abandonné le drapeau révolutionnaire ; que nous sommes devenus chauvins ; elle en a odieusement menti ; nous n’avons changé ni de programme, ni de tactique ; nous sommes ce que nous étions dès le commencement et nous resterons ce que nous sommes, révolutionnaires et internationalistes. Nous avons même, à notre dernier Congrès, accepté un programme plus révolutionnaire que le premier et ce programme contient un paragraphe déclarant expressément que nous sommes unis et solidaires avec les prolétaires de tous les pays.

Nous tous socialistes internationalistes nous sommes une très grande armée dont vous Français et nous Allemands, ainsi que les socialistes des autres pays ne sont que les corps d’armée différents.

Et, croyez-moi, nous qui avons lutté contre Bismarck et qui l’avons battu, renversé après une lutte de 25 ans, nous ne serons soumis, dévoyés par aucun pouvoir au monde.

Nous sommes prêts à donner la dernière goutte de notre sang pour la cause du socialisme et nous continuerons la lutte d’émancipation jusqu’à la victoire.

Je ne veux pas faire de la politique maintenant ; je termine par le cri qui termine toutes les réunions socialistes en Allemagne et qui vous montre l’esprit de notre mouvement :

Vive la démocratie socialiste internationale et révolutionnaire !

 

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009