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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
14 septembre 2026 1 14 /09 /septembre /2026 10:15

Citation : "Au total, l’examen ne fut pas défavorable et la conversation prit, peu à peu, une nouvelle ampleur. Nous fûmes bientôt sur le terrain des sciences de la nature, et Marx se moquait de la réaction triomphante en Europe qui s’imaginait avoir étouffé la révolution et qui ne se doutait pas que les sciences de la nature en préparaient une nouvelle. La reine vapeur qui avait bouleversé le monde au siècle précédent avait achevé son règne, à sa place allait venir un révolutionnaire encore infiniment plus grand : l’étincelle électrique. Et Marx, tout feu, tout flamme se mit à me raconter que depuis quelques jours était exposé dans la Regentstreet le modèle d’une machine électrique qui tirait un train.

Maintenant le problème est résolu – les conséquences sont inimaginables. Après la révolution économique devra nécessairement venir la révolution politique qui n’en est que la manifestation."

Wilhelm Liebknecht. Premier entretien avec Marx, 1850.

Pour le 200e anniversaire de sa naissance, suite de  la transcription de la partie de la brochure publiée en 1935, (Bureau d'éditions de Paris), reproduisant des extraits des "Souvenirs sur Marx" de Wilhelm Liebknecht rédigés en 1896. Elle comprend 11 parties, Pages 27 à 68.

Intitulée "Souvenirs sur Marx" , cette brochure propose en première partie le texte de Paul Lafargue, "Karl Marx, Souvenirs personnels", Pages 3 à 26.

Wilhelm Liebknecht. Premier entretien avec Marx, 1850.

Wilhelm Liebknecht en 1850

Source : Maitron https://maitron.fr/liebknecht-wilhelm/

 

Témoin de la guerre civile en Suisse, il se précipita à Paris à l’annonce de la révolution de Février. Empêché par la maladie de participer à l’expédition de la Légion allemande de Herwegh, il prit part au soulèvement de Bade, fut fait prisonnier et incarcéré. Libéré par un nou­veau soulèvement, il participa à la Reichsverfassungskampagne conduite par J. Ph. Becker. Après l’échec de celle-ci, Liebknecht s’exila en Suisse où l’Association ouvrière allemande de Genève l’élut à la présidence. Ayant convoqué un congrès d’unification à Morat, il fut arrêté et traduit devant un tribunal helvétique, condamné et expulsé d’abord vers la France, puis vers l’Angleterre où il débarqua en 1850. Il s’y maria avec Emestine Landolt, la fille de l’inspecteur de la prison badoise où il avait été incarcéré quelques années auparavant. A Londres, il noua des liens étroits avec Marx et sa famille, ainsi qu’avec Engels. Douze années durant, il vécut difficilement comme journaliste et précepteur, jusqu’à ce que l’amnistie de 1862 lui permit enfin de retourner en Prusse.

Mon premier entretien

Souvenirs sur  Marx, P. 28 à 31

Mon premier long entretien avec Marx eut lieu le lendemain de notre rencontre à la partie de campagne, mentionnée plus haut, de l’Association d’éducation des ouvriers communistes. Naturellement, nous n’y avions pas eu l’occasion d’avoir un entretien approfondi et Marx m’avait invité pour le lendemain au local de l’Association où se trouverait probablement aussi Engels. J’arrivais un peu avant l’heure fixée. Marx n’y était pas encore ; mais j’y trouvai plusieurs vieilles connaissances et j’étais en pleine conversation animée, lorsque Marx me frappa sur l’épaule et, me saluant très  amicalement, me dit que Engels était en bas au Private Palour où nous serions mieux entre nous. Je ne savais pas ce qu’était un Private Parlour, et j’eus le pressentiment que j’allais passer maintenant le « grand » examen, mais je le suivis en toute confiance. Marx qui avait fait sur moi la même  impression sympathique que la veille, avait cette qualité d’inspirer confiance. Il me prit sous le bras et me conduisit au Private Parlour, c’est-à-dire dans la chambre particulière de notre hôtelier – c’était peut-être une hôtelière ? – où Engels qui s’était déjà muni d’un pot d’étain plein de stout (bière de couleur brunâtre foncée) m’accueillit aussitôt par de joyeuses plaisanteries. En un clin d’œil, on commanda à Amy (ou Emma, c’est ainsi qu’elle fut baptisée par les proscrits à cause de la similitude de son nom allemand), la serveuse accorte, de quoi boire et aussi de quoi manger – chez nous autres proscrits la question de ventre jouait un rôle éminent, en un clin d’œil la bière fut sur la table et nous nous assîmes, moi d’un côté de la table, Marx et Engels en face de moi.. La table massive de bois d’acajou, les pots d’étain étincelants, le stout mousseux, la perspective d’un vrai bifteck anglais bien garni, les grandes pipes de terre qui nous invitaient à fumer – tout cela vous avait un air très confortable qui me rappela vivement une gravure des illustrations anglaises de Boz. Mais ça n’en était pas moins un examen ! Bah, on s’en tirera, pensai-je. La conversation allait de plus en plus son train. Je n’avais pas eu, avant l’année précédente où j’avais rencontré Engels à Genève, de relations personnelles avec eux. De Marx, je n’avais connu que ses articles dans les Annales de Paris et la Misère de la philosophie, et d’Engels la Situation des classes travailleuses en Angleterre. Communiste depuis 1846, je n’avais pu me procurer le Manifeste communiste que peu de temps avant  ma rencontre avec Engels après la campagne pour la Constitution de l’Empire, quoique naturellement, j’en eusse déjà entendu parler  auparavant et que j’en connusse le contenu. Quant à la Neue Rheinische Zeitung, je n’avais pu la voir que très rarement, car pendant les onze mois de sa parution, j’avais été ou bien à l’étranger, ou en prison ou en pleine existence impétueuse et chaotique de franc-tireur.

Aux yeux de mes deux examinateurs, j’étais suspect de « démocratie » » petite-bourgeoise » et de « sentimentalisme sud-allemand ». Aussi, plus d’un jugement que je prononçais sur les gens et les choses souleva-t-il une critique très acerbe.

Au total, l’examen ne fut pas défavorable et la conversation prit, peu à peu, une nouvelle ampleur. Nous fûmes bientôt sur le terrain des sciences de la nature, et Marx se moquait de la réaction triomphante en Europe qui s’imaginait avoir étouffé la révolution et qui ne se doutait pas que les sciences de la nature en préparaient une nouvelle. La reine vapeur qui avait bouleversé le monde au siècle précédent avait achevé son règne, à sa place allait venir un révolutionnaire encore infiniment plus grand : l’étincelle électrique. Et Marx, tout feu, tout flamme se mit à me raconter que depuis quelques jours était exposé dans la Regentstreet le modèle d’une machine électrique qui tirait un train.

Maintenant le problème est résolu – les conséquences sont inimaginables. Après la révolution économique devra nécessairement venir la révolution politique qui n’en est que la manifestation.

A la manière dont Marx parlait de ce progrès de la science et de la mécanique, sa conception du monde et, notamment, ce que l’on a appelé plus tard la conception matérialiste de l’histoire, apparaissait  si clairement, que certains doutes qui me hantaient encore jusqu’à ce moment fondirent comme neige au soleil printanier. Ce soir-là, je ne suis pas rentré à la maison. Nous avons causé, ri et bu, jusqu’au lendemain matin, et le soleil brillait déjà au ciel lorsque je me mis au lit. Je n’y pu rester longtemps. Je ne pouvais pas dormir. Ma tête était trop pleine de tout ce que j’avais entendu ; les idées qui y bourdonnaient me chassèrent de nouveau de la maison et je me dirigeais en toute hâte vers la Regentstreet pour voir le modèle, ce moderne cheval de Troie, que, dans son aveuglement la poussant au suicide, la société bourgeoise introduisait dans son Ilion, comme autrefois avec de grands cris de joie, les Troyens et les Troyennes, et qui causerait sûrement sa perte. Essetat haemar – le jour viendra où la sainte Ilion tombera.

Un fort attroupement m’indiqua la vitrine derrière laquelle était exposé le modèle. Je m’y frayai un passage, en effet, la locomotive et le train étaient bien là – et locomotive et train tournaient gaiement.

Nous étions alors en 1850, au début de juillet.

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1 septembre 2026 2 01 /09 /septembre /2026 12:31
Wilhelm Liebknecht, "Le style de Marx"

Citation: "Marx prétend-on n’avait pas de style ou un très mauvais style. C’est ainsi que parlent ceux qui ne savent pas ce que c’est que le style, les beaux discoureurs, les  jongleurs de phrases qui n’ont pas compris Marx, qui sont incapables de le comprendre, qui sont incapables de suivre le vol de son esprit jusqu’aux plus hautes cimes de la science et de la passion et jusqu’aux plus profonds des abîmes de la misère et de l’infamie  humaine."

 

Pour le 200e anniversaire de sa naissance, suite de  la transcription de la partie de la brochure publiée en 1935, (Bureau d'éditions de Paris), reproduisant des extraits des "Souvenirs de Marx" de Wilhelm Liebknecht rédigés en 1896. Elle comprend 11 parties, Pages 27 à 68.

Intitulée "Souvenirs sur Marx" , cette brochure propose en première partie le texte de Paul Lafargue, "Karl Marx, Souvenirs personnels", Pages 3 à 26.

 

Le style de Marx

Souvenirs de Marx, P 37 à 39, Bureau d'éditions, Paris, 1935. Épisodes et vie révolutionnaires n° 21

Marx prétend-on n’avait pas de style ou un très mauvais style. C’est ainsi que parlent ceux qui ne savent pas ce que c’est que le style, les beaux discoureurs, les  jongleurs de phrases qui n’ont pas compris Marx, qui sont incapables de le comprendre, qui sont incapables de suivre le vol de son esprit jusqu’aux plus hautes cimes de la science et de la passion et jusqu’aux plus profonds des abîmes de la misère et de l’infamie humaine.

Si le mot de Buffon s’applique jamais à quelqu’un, c’est à Marx : « Le style, c’est l’homme », le style de Marx, c’est Marx. ». Un homme aussi profondément véridique, qui n’a pas connu d’autre culte que celui de la vérité, qui écartait d’un tourne-main des thèses péniblement acquises et devenues chères dès qu’il s’était convaincu de leur inexactitude, ne pouvait aussi dans ses écrits que se montrer tel qu’il était. Incapable d’hypocrisie, incapable de dissimulation, il était toujours lui-même, dans ses écrits comme dans sa vie. Certes, chez une nature aussi variée, aussi vaste, aussi multiple, le style ne pouvait être aussi uni, aussi égal ou même aussi uniforme que chez des natures moins complexes et moins vastes. Le Marx du Capital, le Marx du 18-Brumaire, et le Marx de Monsieur Vogt, sont trois Marx différents – et pourtant, dans leur vérité, il y a un seul Marx – leur trinité n’en constitue pas moins une unité, l’unité d’une grande personnalité qui s’exprime différemment dans des domaines différents et qui n’en est pas moins toujours le même. Certes le style du Capital est difficile à comprendre, mais le sujet traité serait-il si facile à saisir, Le style n’est pas seulement l’homme, il est aussi la matière, et il faut s’adapter à la matière. « There is no royal road to science » ; il n’y a pas de grande route vers la science. Ici, il faut que chacun fasse des efforts pour gravir les cimes, même s’il a le meilleur guide. Se plaindre du style lourd, difficile à comprendre ou même pénible du Capital, c’est simplement reconnaître sa propre paresse ou sa propre incapacité à penser.

Le 18-Brumaire est-il incompréhensible ? Est-elle incompréhensible la flèche qui va droit au but et s’insère dans la chaire ? Est-il incompréhensible le javelot lancé d’une main sûre et qui frappe en plein cœur l’ennemi ? Les paroles du 18-Brumaire sont des flèches, ce sont des javelots. C’est un style qui cloue au pilori et qui tue. Si la haine, le mépris, si l’amour brûlant de la liberté se sont jamais exprimés dans des mots brûlants, entraînants, c’est dans le 18-Brumaire qui unit le sérieux indigné d’un Tacite à l’esprit cinglant d’un Juvénal, à la colère sacrée d’un Dante. Le style est ici, ce qu’il était – stilus – à l’origine dans la main des Romains, une pointe d’acier acérée servant à la fois à écrire et à piquer. Le style est un poignard, qui sert à porter au cœur un coup assuré.

Et dans Monsieur Vogt cet humour souriant, cette joie rappelant celle de Shakespeare, tout heureux d’avoir trouvé un Falstaff qui lui sera une mine inépuisable, de quoi remplir un arsenal d’ironie !

Mais je ne veux pas parler plus longtemps ici du style de Marx, le style de Marx, c’est Marx lui-même. On lui a reproché d’avoir tenté de comprimer dans le plus petit espace le plus grand contenu possible, mais c’est précisément Marx.

Marx attachait une valeur exceptionnelle à l’expression pure, correcte. Et ce sont Goethe, Lessing, Shakespeare, Dante, Cervantès dont il faisait sa lecture journalière, qu’il avait choisis comme ses plus grands maîtres. Sous le rapport de la pureté et de la correction de la langue, il était d’une conscience tout à fait minutieuse. Je me rappelle encore que dans mon premier séjour à Londres, il me gratifia d’une semonce parce que j’avais écrit dans un article : « L’assemblée ayant eu lieu », je voulais m’excuser en invoquant l’usage, mais alors Marx éclata « Qu’est-ce que c’est que ces pitoyables lycées allemands, où on n’apprend point l’allemand ! Ces pitoyables universités allemandes ! », et ainsi de suite, je me défendis de mon mieux, je lui citai également des exemples tirés des classiques, mais je n’ai plus jamais parlé d’événements « ayant eu lieu », et j’en ai fait perdre l’habitude à plus d’un.

Marx était un puriste sévère, souvent il cherchait laborieusement et longtemps l’expression exacte. Il haïssait les mots étrangers, superflus, et si, néanmoins, il employa fréquemment des mots étrangers, lorsque le sujet ne l’exigeait pas, il faut faire la part de son long séjour à l’étranger, notamment en Angleterre. Mais quelle quantité infinie de mots composés pleins d’originalité et de tournures de phrases tout à fait allemandes, nous trouvons dans Marx qui, bien qu’ayant passé deux tiers de sa vie à l’étranger, a rendu de grands services à notre langue allemande et compte parmi les maîtres et les créateurs les plus qualifiés de la langue allemande.

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17 août 2026 1 17 /08 /août /2026 11:52
Wilhelm Liebknecht et la révolution espagnole de 1868. Un texte inédit sur le net.

Aux démocrates espagnols

Adresse de sociaux-démocrates de Saxe, 27 octobre 1868

 

Chers frères,

En Allemagne, partout où il y a des cœurs qui battent pour la liberté, la révolution espagnole a été accueillie par des acclamations enthousiastes ; en Allemagne, comme partout où la force l'emporte sur le droit, la révolution espagnole a ravivé l'étincelle d'espoir presque éteinte dans ls poitrines des opprimés.

Vos pères ont appris aux nôtres la résistance contre les conquérants étrangers. Vous nous enseignez qu’un peuple déterminé est capable de briser le joug d’une tyrannie ancestrale.

En luttant pour vous, vous vous avez lutté pour nous. Nous vous en remercions !

Votre cause est la nôtre, elle est celle de tous les peuples, et si vous parvenez à ériger un État démocratique sur les ruines de la monarchie, le triomphe de la démocratie sera alors assuré dans tous les pays éclairés d’Europe.

Nous savons que la tâche n’est pas aisée. La deuxième partie, la plus difficile vous attend encore. Renverser un trône est plus facile que de créer une communauté libre, surtout dans un pays qui, à l’exception de brèves et glorieuses lueurs d'espoir, a été soumis pendant des siècles à l’influence pernicieuse de despotes laïques et de fanatiques religieux.

Jusqu’à présent, depuis votre victoire, les ennemis de la liberté ne se sont pas manifestés, mais ils guettent seulement un moment propice pour surgir de leurs tanières. Soyez vigilants ! Travaillez avec ardeur à bâtir cette nouvelle société, mais ne négligez pas de prendre des mesures pour vous protéger d'une attaque par surprise.

Souvenez-vous de notre destin. Nous aussi, les Allemands, avons connu autrefois une révolution. Les ennemis du peuple étaient vaincus. Mais que firent les élus de la nation ? Au lieu de neutraliser pour toujours leurs adversaires abattus, ils élaborèrent, avec un doctrinarisme pédant, les principes de la démocratie ; et lorsque la Charte de la liberté fut enfin couchée sur le papier, les éléments réactionnaires s'étaient de nouveau regroupés, et la jeune liberté fut noyée dans le sang après un bref combat. Évitez les erreurs qui ont causé notre perte ; ne laissez pas à vos ennemis le temps de s’organiser ; surtout, prévenez à temps le danger que représente pour vous l'armée permanente !

C'est vrai, votre armée a rendu de grands services lors de la lutte pour la liberté, le mois dernier, mais qui peut garantir qu’elle ne se retournera pas bientôt contre vous sous les cris de ralliement de la discipline militaire, qui réduit l’homme à l’état de machine ? Vous ne disposez désormais que d'un moyen pour assurer votre sécurité. Transformez sans perdre de temps votre armée permanente en une armée populaire ! Que les forces armées existantes constituent le cadre et le fondement d’une milice démocratique ! Quiconque s’y oppose est votre ennemi. Les généraux ambitieux s’y opposeront, mais ceux que vous transformerez de machines en êtres humains vous en seront reconnaissants.

Vous devez vous prémunir contre un autre écueil. En février 1848, le peuple français avait balayé une dynastie corrompue, tout comme vous le faites aujourd’hui. La République semblait établie pour l’éternité. Mais soudain, le ferment de la discorde germa, les ouvriers et les citoyens démocrates brandirent l’épée les uns contre les autres, la terrible bataille de juin fut livrée, et la République reçut le coup de grâce de la main des citoyens républicains victorieux. Pendant encore quelques années, elle a dépéri, jouet des partis ennemis, jusqu’à ce qu’elle devienne, en décembre 1851, la proie d’un aventurier méprisable. Que le malheur indicible de la France bafouée vous serve d’avertissement !

Les ouvriers et les citoyens sont les porteurs des idées modernes de liberté. Vous ne pouvez pas compter sur la paysannerie, qui manque des explications nécessaires. La noblesse et le clergé sont vos ennemis irréconciliables, même s’ils vous acclament aujourd’hui hypocritement.

Si les ouvriers et les citoyens sont unis, ils peuvent résister à toute attaque. S’ils se divisent ou se combattent entre eux, la cause de la liberté est perdue, et une nouvelle ère de domination du sabre et du goupillon s’ouvre. Votre objectif principal doit être de préserver et de consolider l’unité des ouvriers et des citoyens.

Dans la société actuelle, il existe un conflit entre les intérêts du travail et ceux du capital ; la condition des travailleurs est indigne de citoyens libres. Il faut que cela change. La bourgeoisie doit se montrer juste envers les travailleurs, leur accorder le plein fruit de leur travail ; comprendre que le socialisme, loin de vouloir détruire la société, ne cherche qu’à la réorganiser en rétablissant l’harmonie des intérêts et en mettant fin à la guerre sociale, cette source originelle de l’asservissement politique.

Démocrates espagnols ! Ouvriers et citoyens !

Restez unis ! Que la justice soit votre mot d’ordre ! Combattez côte à côte contre vos ennemis communs, et votre belle Espagne deviendra, pour le bien du monde, un havre de paix, de liberté et de prospérité sous la fière bannière, jamais entachée, de la République sociale-démocrate !

Wilhelm Liebknecht et la révolution espagnole de 1868. Un texte inédit sur le net.

Le texte en allemand

In Deutschland wie überall, wo es Herzen gibt, die für die Freiheit schlagen, hat die spanische Revolution begeisterten Jubel hervorgerufen; in Deutschland wie überall, wo Gewalt vor Recht geht, hat die spanische Revolution den fast verstorbenen Funken der Hoffnung in der unterdrückten Brust erweckt.

Eure Väter lehrten die unsrigen den Widerstand gegen fremde Eroberer. Ihr lehrt uns, dass ein entschlossenes Volk das Joch angestammter Tyrannei zu brechen vermag.

Indem ihr für euch kämpfet, habt ihr für uns gekämpft. Wir danken euch!

Eure Sache ist die unsere, ist die aller Völker, und wenn es Euch gelingt, auf den Trümmern der Monarchie einen demokratischen Staat zu errichten, so ist der Triumph der Demokratie in allen Kulturländern Europas gewährleistet.

Wir wissen, das Werk ist nicht leicht. Die schwierigste Hälfte liegt vor Euch. Einen Thron stürzen ist leichter als ein freies Gemeinwesen schaffen, zumal in einem Land, das, mit Ausnahme kurzer glorreicher Lichtblicke, jahrhundertelang dem vergiftenden Einfluss weltlicher Despoten und kirchlicher Dunkelmänner preisgegeben war.

Bis jetzt haben seit Eurem Sieg die Feinde der Freiheit sich nicht hervorgewagt, aber sie lauern nur auf einen günstigen Moment, um aus dem Hinterhalt hervorzubrechen. Seid wachsam! Arbeitet rüstig an dem Neubau, doch versäumt nicht, Maßnahmen gegen Überrumpelung zu treffen.

Gedenkt unseres Schicksals. Auch, wir Deutschen hatten einst eine Revolution. Die Feinde des Volkes waren niedergeschmettert. Aber was taten die Erwählten der Nation? Statt die betäubten Gegner für immer unschädlich zu machen, entwickelten sie mit pedantischem Doktrinärismus die Pinzipien der Demokratie, und als endlich die Charte der Freiheit auf dem Papier fertig war, hatten die reaktionären Elemente sich wieder gesammelt, und die junge Freiheit wurde nach kurzem Kampf in Blut erstickt. Vermeidet die Fehler, an denen wir zugrunde gegangen sind; lasst euren Feinden nicht die Zeit, sich zu organisieren; vor allem beugt zeitig der Gefahr, die Euch vom stehenden Heere droht!

Es ist wahr, Eure Armee hat große Dienste geleistet in dem Befreiungskampf des vorigen Monats, doch wer bürgt dafür, dass sie unter der Zuchtrute der militärischen Disziplin, die den Menschen zur Maschine erniedrigt, nicht nächstens sich gegen Euch wendet  Ihr habt nur ein Mittel der Sicherheit. Verwandelt ohne Zeitverlust Euer stehendes Heer in ein Volksheer! Lasst die vorhandenen Streitkräfte den Rahmen und das Fundament einer demokratischen Miliz bilden! Wer sich dagegen sträubt, ist Euer Feind. Ehrgeizige Generäle werden sich widersetzen, die Soldaten, die Ihr aus Maschinen wieder zu Menschen erhebt, werden Euch dankbar sein.

Von einer anderen Klippe müsst Ihr Euch schützen. Im Februar 1848 hatte das französische Volk eine korrupte Dynastie weggefegt wie Ihr jetzt. Die Republik schien für die Ewigkeit gegründet. Allein plötzlich schoss die Drachensaat der Zwietracht empor, die demokratischen Arbeiter und Bürger zückten das Schwert gegeneinander, die furchtbare Junischlacht wurde geschlagen, und die Republik empfing den Todesstreich von der Hand der siegreichen republikanischen Bürger. Noch ein paar Jahre siechte sie hin, ein Spielball der feindlichen Parteien, bis sie im Dezember 1851 die Beute eines verachteten Abenteurers ward. Möge das namenlose Unglück des geschändenen Frankreich Euch eine Warnung sein!

Die Arbeiter und die Bürger sind die Träger der modernen Freiheitsideen. Auf das Landvolk, dem die nötige Erklärung fehlt, könnt Ihr Euch nicht verlassen. Der Adel und die Geistlichkeit sind Eure unversöhnlichen Feinde, wenn sie Euch heute auch heuchlerisch zujauchen.

Sind die Arbeiter und Bürger geeinigt, so können sie jedem Angriff Trotz bieten. Trennen sie sich oder bekämpfen sie sich gegenseitig, so ist die Sache der Freiheit verloren, eine neue Ära der Säbel- und Pfaffenherrschaft eröffnet. Die Einigkeit der Arbeiter und Bürger zu erhalten und zu festigen, sei Euer Hauptziel.

In der gegenwärtigen Gesellschaft herrscht ein Widerstreit zwischen den Interessen der Arbeit und des Kapitals, ist die Stellung der Arbeiter eine freie Staatsbürger unwürdig. Dies muss geändert werden. Die Bürger müssen den Arbeitern gerecht sein, ihnen den vollen Ertrag ihrer Arbeit gönnen. Sie müssen begreifen, dass der Sozialismus, weit entfernt, die Gesellschaft zu vernichten, sie nur ordnen will, indem er die Harmonie der Interessen herstellt und dem gesellschaftlichen Krieg, diesem Urquell der politischen Knechtherrschaft, ein Ende macht.

Spanische Demokraten! Arbeiter und Bürger!

Steht fest zusammen! Gerechtigkeit sei Eure Losung! Kämpft Schulter an Schulter gegen die gemeinsamen Feinde, und Euer schönes Spanien wird zum Heil der Welt. Friede, Freiheit und Wohlstand finden unter dem stolzen, nie befleckten Banner der sozialdemokratischen Republik!

Im Oktober 1868

Gruß von den Sozialdemokraten Sachsens.

Demokratisches Wochenblatt (Leipzig) Nr. 44, 27. Oktober 1868

Wilhelm Liebknecht et la révolution espagnole de 1868. Un texte inédit sur le net.
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15 juillet 2026 3 15 /07 /juillet /2026 19:27
Wilhelm Liebknecht, un discours sans concession contre la "culture" dominante et pour une nécessaire culture de classe

Extrait d'un discours tenu en 1871 dans une ville ouvrière Crimmitschau en Saxe, discours connu sous le nom de Zu Trutz und Schutz (Protection et défense). Un discours sans concession qui pose aujourd'hui encore les bases d'une nécessaire culture de classe. Un témoignage de la force et de la conviction de Wilhelm Liebknecht, celle-là même qui l'animera avec Bebel, et au-delà, au même moment contre la guerre franco-prussienne.

 [ … ]

En quelques phrases, je souhaite répondre rapidement à la première accusation à laquelle je suis confronté : celle selon laquelle nous serions les « barbares du XIXe siècle », que nous voudrions « détruire notre culture » et que la victoire de la social-démocratie équivaudrait à la « chute de la civilisation ».

Un parti qui vise à rendre l'éducation universelle et gratuite pour tous et qui souhaite, de manière générale, la gratuité de tous les établissements d'enseignement, ne peut se sentir visé par cette accusation. Cependant, à certains égards, nous devons plaider coupable.

Oui, nous voulons détruire ce que nos adversaires appellent « culture » et « civilisation ». Nous voulons détruire la servitude et l'oppression, nous voulons détruire les germes de haine et de discorde semés parmi les hommes, nous voulons détruire l'ignorance, la nuit spirituelle dans laquelle est tombée la grande majorité de nos frères. — Oui, messieurs de la bourgeoisie, nous voulons détruire l'ignorance, nous, ennemis de votre culture ! Votre culture est précisément l'antithèse de la culture : elle ne peut se sauver qu'en condamnant le peuple à la stupidité, en lui refusant effrontément les trésors de la véritable culture, en lui fermant le temple de l'éducation. Ouvrir ce temple au peuple, voilà notre ambition : la science, que vous réservez à une poignée d'élus, et pour laquelle vous ne donneriez pas un sou si elle ne flatte pas vos caprices, si elle ne satisfait pas votre intérêt personnel — nous voulons faire de la science le bien commun de tous. Et cela doit se faire par un système de vraies écoles primaires authentiques – non pas par l'apprentissage par cœur comme c'est la règle dans les écoles publiques actuelles, qui bafouent ce nom ; non pas par des écoles primaires où les enseignants sont affamés physiquement et les élèves spirituellement, et qui jettent aux enfants pauvres quelques miettes dérisoires, bien insuffisantes pour nourrir leur esprit – non pas par des écoles primaires où l'on enseigne le strict minimum – non, des écoles primaires au vrai sens du terme, des écoles pour le peuple, qui dispensent à tous les enfants la meilleure éducation possible, qui éveillent et développent chez chacun toutes ses aptitudes, et qui ne s'arrêtent pas, comme aujourd'hui, à l'âge où la véritable éducation ne fait que commencer. Le socialisme : « hostile à la culture » ! Parce qu'il permet à chaque talent de s'épanouir ? Un formidable levier de progrès culturel réside dans cette simple réalité d'une véritable éducation populaire !

Les talents sont répartis équitablement entre les individus – une vérité scientifique incontestable à laquelle nous devons adhérer car elle constitue le fondement d'une vision socialiste et démocratique du monde. Or, la société actuelle ne permet qu'à une infime minorité de développer ses dons, et même à ces rares exceptions près, elle n'offre qu'une éducation partiale et incomplète. La grande majorité des talents sont aujourd'hui complètement étouffés.

On se demande souvent pourquoi tant d'hommes importants émergent à certaines époques. Ce sont précisément les époques où des talents latents ont l'occasion de s'exprimer et d'agir ; c'est particulièrement vrai lors des périodes révolutionnaires, qui appellent des forces nouvelles pour défendre des idées et des institutions nouvelles. Prenons, par exemple, la multitude de grands hommes d'État, d'orateurs et de généraux qui ont marqué la Révolution française. En de telles périodes, le talent n'est pas plus abondant qu'en temps normal, mais – pour reprendre une expression économique – la demande de talents est plus forte.

L’opportunité ne fait pas que des voleurs, elle fait aussi de « grands hommes ».

Un « grand homme » est un homme ordinaire qui a eu la chance de le devenir. Cela illustre à quel point notre culture doit être infiniment améliorée si la société veut un jour se donner pour mission d'amener les talents de chacun à leur plein épanouissement. Autrement dit, un accès à une éducation de la plus haute qualité pour tous !

Nous voulons rendre la science accessible et libre à tous ; elle ne doit plus être entravée, son service ne doit plus être condamné à la misère matérielle ni à la prostitution intellectuelle. Oui, nous voulons détruire votre culture – nous voulons la détruire parce qu’elle est hostile à la véritable culture ; parce qu’elle est incompatible avec la véritable civilisation ; parce qu’elle contraint la science à se vendre à la richesse et au pouvoir ; parce que, fondée sur l’injustice, elle est profondément immorale et a ajouté la prostitution de la science à celle de la femme – la prostitution de la femme, la plus laide tache de notre culture factice.

[ … ]
 

Source : Wilhelm Liebknecht, Zu Trutz et Schutz. Festrede, gehalten zum Stiftungsfest des Crimmitschauer Volksvereins le 22 octobre 1871 , quatrième édition. Leipzig, Genossenschaftsbuchdruckerei, 1874, pp.

https://germanhistorydocs.org/de/reichsgruendung-bismarcks-deutschland-1866-1890/wilhelm-liebknecht-ja-wir-wollen-zerstoeren-was-unsere-gegner-kultur-zivilisation-nennen-22-oktober-1871

Wilhelm Liebknecht, un discours sans concession contre la "culture" dominante et pour une nécessaire culture de classe

Extrait Wikipedia :

Au tournant du XXe siècle, Crimmitschau était surnommée la « ville aux 100 cheminées » en raison de la forte concentration d’usines textiles. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, Crimmitschau comptait, par rapport à sa population totale, le plus grand nombre de millionnaires de tout l’Empire allemand. Ces derniers s’installèrent sur le Westberg et y construisirent des villas prestigieuses, afin de ne pas être incommodés par la fumée des cheminées lorsque soufflaient les vents d’ouest dominants. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’une seule usine de tissus, à savoir Spengler & Fürst, fondée en 1837. [23] e 16 juin 1870 parut ici le premier journal local de la social-démocratie allemande, le *Crimmitschauer Bürger- und Bauernfreund*, qui exista jusqu’en 1879. [24] Après la guerre franco-allemande, l’Allemagne connut une période de haute conjoncture pendant les « années fondatrices » (1871-1873), à laquelle Crimmitschau prit également part. Vers 1880, on comptait ici 40 usines de tissu plein, 16 filatures de vigogne, cinq teintureries et deux filatures de coton.

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10 juillet 2026 5 10 /07 /juillet /2026 12:14
Inédit. Discours de Wilhelm Liebknecht, Marseille, 1892

Discours de Wilhelm Liebknecht, Marseille, 1892, au Xe Congrès national du Parti ouvrier. Ce discours entraîna son expulsion de France.

Citation :

Vous êtes internationalistes ; nous le sommes ; pour nous socialistes, il n’y a pas de question de nationalité, nous ne connaissons que deux nations, la nation des capitalistes, de la bourgeoisie, de la classe possédante, d’un côté, et de l’autre, la nation des prolétaires, de la masse des déshérités, de la classe travailleuse ; et de cette seconde classe, nous sommes tous ; vous, socialistes français, et nous, socialistes allemands.

Nous sommes une même nation ; les ouvriers de tous les pays forment une seule nation, qui est opposée à l’autre, qui est aussi une et la même dans tous les pays.

Inédit. Discours de Wilhelm Liebknecht, Marseille, 1892

Le discours

Compagnons, frères,

Ce matin, je ne voulais pas interrompre la discussion, si importante et pour moi spécialement intéressante du Congrès, concernant le Premier mai ; mais maintenant, avant d’entrer dans l’ordre du jour, il est de notre devoir à notre ami Anseele et à moi de vous remercier de l’accueil chaleureux que vous avez accordé, à nous étrangers, pour parler le langage  de l’ancienne société.

Nous savons que cette explosion de sympathie et d’enthousiasme international ne s’est pas adressée à nos personnes, mais aux partis que nous représentons et qui nous ont envoyés ici. Quant à moi, c’est le parti socialiste allemand, le socialisme organisé et militant de l’Allemagne, qui m’a délégué à votre Congrès et m'a chargé de vous apporter les salutations et les vœux fraternels de l’Allemagne ouvrière et socialiste.

Il y a deux ans à peu près Ferroul et Guesdes furent délégués par vous à notre Congrès de Halle ; l’année passée, nous n’avons pas pu vous rendre la visite ; aujourd’hui nous sommes parmi vous, vous serrant la main au nom du prolétariat allemand.

Ce Congrès-là s’appelle national, mais c’est aussi un Congrès international.

Vous êtes internationalistes ; nous le sommes ; pour nous socialistes, il n’y a pas de question de nationalité, nous ne connaissons que deux nations, la nation des capitalistes, de la bourgeoisie, de la classe possédante, d’un côté, et de l’autre, la nation des prolétaires, de la masse des déshérités, de la classe travailleuse ; et de cette seconde classe, nous sommes tous ; vous, socialistes français, et nous, socialistes allemands.

Nous sommes une même nation ; les ouvriers de tous les pays forment une seule nation, qui est opposée à l’autre, qui est aussi une et la même dans tous les pays.

Entre vous Français et nous Allemands, il y a un large fleuve de sang ; ce sont nos ennemis à nous qui l’ont versé et ce fleuve de sang ne forme pas une frontière de haine pour nous. Nous sommes des frères. Nus avons protesté contre la guerre fratricide de 1870, comme vous avez protesté vous-mêmes et notre attitude vis-à-vis de la guerre n’a jamais changé.

La bourgeoisie qui veut nous diviser vous dit dans ses journaux que nous avons changé ; que nous ne sommes plus les socialistes de 1870/71 ; que nous avons abandonné le drapeau révolutionnaire ; que nous sommes devenus chauvins ; elle en a odieusement menti ; nous n’avons changé ni de programme, ni de tactique ; nous sommes ce que nous étions dès le commencement et nous resterons ce que nous sommes, révolutionnaires et internationalistes. Nous avons même, à notre dernier Congrès, accepté un programme plus révolutionnaire que le premier et ce programme contient un paragraphe déclarant expressément que nous sommes unis et solidaires avec les prolétaires de tous les pays.

Nous tous socialistes internationalistes nous sommes une très grande armée dont vous Français et nous Allemands, ainsi que les socialistes des autres pays ne sont que les corps d’armée différents.

Et, croyez-moi, nous qui avons lutté contre Bismarck et qui l’avons battu, renversé après une lutte de 25 ans, nous ne serons soumis, dévoyés par aucun pouvoir au monde.

Nous sommes prêts à donner la dernière goutte de notre sang pour la cause du socialisme et nous continuerons la lutte d’émancipation jusqu’à la victoire.

Je ne veux pas faire de la politique maintenant ; je termine par le cri qui termine toutes les réunions socialistes en Allemagne et qui vous montre l’esprit de notre mouvement :

Vive la démocratie socialiste internationale et révolutionnaire !

 

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5 juin 2026 5 05 /06 /juin /2026 11:17
Wilhelm Liebknecht, Souvenirs de Marx, 1896 (1)

Pour le 200e anniversaire de sa naissance, le blog entame la transcription de la partie de la brochure publiée en 1935, (Bureau d'éditions de Paris), reproduisant des extraits des "Souvenirs de Marx" de Wilhelm Liebknecht rédigés en 1896. Elle comprend 11 parties, Pages 27 à 68.

Intitulée "Souvenirs sur Marx" , cette brochure propose en première partie le texte de Paul Lafargue, "Karl Marx, Souvenirs personnels", Pages 3 à 26.

I. Ma première rencontre avec Marx

Mon amitié pour les deux filles les plus âgées –elles avaient alors 6 et 7 ans – commença peu de jours après mon arrivée à Londres dans l’été 1850. Je venais de Suisse ou, pour parler plus exactement, je sortais d’une prison de la « libre Suisse » et je gagnais Londres par un itinéraire imposé par la France.

Je rencontrai la famille de Marx à la fête d’été de l’Association d’éducation des ouvriers communistes – je ne sais plus où –je ne me rappelle plus si c’est à Greenwich ou à  Hampton-Court, non loin de Londres. Le « père Marx » que je voyais pour la première fois me fit passer aussitôt un examen sévère, me fixant- de ses yeux perçants et examinant ma tête de façon assez minutieuse – opération à laquelle m’avait habitué mon ami Gustav Struve qui doutait obstinément de ma « tenue morale », et qui avait fait de moi, avec une prédilection particulière, la victime de ses recherches phrénologiques. Cependant, je passai l’examen avec succès, je supportai les regards de la tête altière à la crinière de lion d’un noir de charbon. L’examen se transforma en une conversation animée, débordante de gaîté, et, bientôt, nous nous trouvâmes en pleine fête d’une gaîté folle où Marx était un des plus pétulants. C’est là que je fis immédiatement connaissance de Madame Marx, de Lenchen, qui était sa fidèle auxiliaire dans le ménage depuis sa jeunesse, ainsi que de ses enfants.

A partir de ce jour, je fus chez Marx comme chez moi et pas un seul jour je manquai de me rendre dans la famille qui habitait alors dans la Deanstreet, une rue transversale de l’Oxfordstreet, tandis que je m’installais dans la rue voisine Churchstreet.

Note : Wilhelm Liebknecht (1826 – 1900), l’un des chefs et fondateurs de la social-démocratie allemande. Ces extraits sont tirés de ses Souvenirs de Marx, qui furent publié en 1896. Les sous-titres ont été ajoutés par la rédaction de cette édition. 

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1 juin 2026 1 01 /06 /juin /2026 12:45
A propos de Wilhelm Liebknecht et du parlementarisme.  Lire l'article d'Anne Deffarges

Cet article d'Anne Deffarges permet de suivre la position entre autres de Wilhelm Liebknecht par rapport à l'action parlementaire au sein du pari social-démocrate.Il s'intitule L’antiparlementarisme dans un parti bien représenté au Reichstag, la social-démocratie et est essentiel.  Il est disponible à partir du lien : https://journals.openedition.org/siecles/960#tocto1n1.

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Sa présentation : La social-démocratie, qui dès sa fondation a su envoyer des élus siéger au Reichstag, fut traversée dès l’origine par des dissensions sur le travail parlementaire. Elles portèrent sur son principe même ainsi que sur des questions concrètes, concernant le degré d’implication des socialistes dans les parlements ou encore la place accordée dans le parti à la fraction parlementaire. L’objet de cet article est de comparer le positionnement du SPD dans sa jeunesse, lorsque certains dirigeants affichaient des attitudes antiparlementaires prononcées, et vingt ans plus tard, quand une tendance minoritaire reprocha aux mêmes dirigeants leur électoralisme. De fait, le SPD qui professait un certain mépris envers le travail parlementaire se renforça pendant des décennies notamment au travers des élections et de ses élus, le Reichstag lui permettant de trouver tout à la fois une audience et de nouvelles recrues.

Le principe du parlementarisme débattu au sein du SDAP - Des questions concernant les modalités du travail parlementaire - 1890, les arguments des Jeunes minoritaires - 

 

A propos de Wilhelm Liebknecht et du parlementarisme.  Lire l'article d'Anne Deffarges

1 L’Allemagne, qui au moment de son unification semble suivre à bonne distance l’évolution prise par l’Angleterre puis la France, est pourtant le premier pays à envoyer siéger au Reichstag des députés ouvriers se réclamant du socialisme. Les compétences de ce parlement sont limitées, parce que l’unité est incomplète (les différents États allemands conservent de larges parts de souveraineté) et parce que les lieux de pouvoir sont ailleurs : les véritables détenteurs en sont l’empereur, le chancelier et le gouvernement. Le Reichstag n’a d’ailleurs aucune influence sur le choix du chancelier ou la composition du gouvernement. Largement impuissant, sa prérogative se limite à entériner les lois soumises par le gouvernement – il peut aussi les refuser, mais doit alors s’attendre à être dissous. Du point de vue de sa composition sociale, il s’agit d’un parlement de notables : s’y côtoient essentiellement hobereaux, officiers, clergé (protestant), entrepreneurs et banquiers, en somme beaucoup d’hommes à particule1.

1 Voir Hans-Ulrich Wehler, Das Deutsche Kaiserreich 1871-1918, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1 (...)

2 Mais le Reichstag est aussi le principal forum politique du pays. Nous sommes là aux débuts du parlementarisme : les débats trouvent un large écho, les discours sont reproduits dans la presse parfois jusqu’à l’étranger, le parlement rencontre un intérêt qui dépasse le cercle de ceux qui habituellement s’occupent de politique. Et il s’ouvre dès l’origine, en 1867, à quelques représentants du « quatrième état », ce qui ne sera pas pour réjouir les autres députés2. L’objet de cet article est d’analyser l’évolution du positionnement du SPD3 par rapport au travail parlementaire, entre le début de son existence, lorsque certains dirigeants affichaient des attitudes antiparlementaires prononcées, et vingt ans plus tard, lorsque, au sortir des lois antisocialistes, une nouvelle génération de militants critique l’« embourgeoisement » des dirigeants et l’émergence d’une forme d’électoralisme.

2 Wilhelm Liebknecht, Erinnerungen eines Soldaten der Revolution, Berlin, Dietz Verlag, 1976.

3 SDAP, sigle du parti social-démocrate entre 1869 et 1875 pour Sozialdemokratische Arbeiterpartei, P (...)

 

Le principe du parlementarisme débattu au sein du SDAP

3 Si l’année 1871 marque l’achèvement de l’unité allemande, les principaux fondements en sont posés en 1867 avec la Confédération de l’Allemagne du Nord, le premier État fédéral. La fondation du Reich en 1871 entraîne surtout son élargissement aux États du Sud, et le rôle du parlement, le mode de scrutin, sont alors modifiés seulement à la marge. Bien qu’il s’agisse d’un scrutin majoritaire, des socialistes sont élus au Reichstag en 1867, en 1871 et lors de toutes les élections suivantes.

4 Il fallait à un candidat environ 12 000 électeurs pour être élu député dans la circonscription de S (...)

4 Au deuxième tour, seuls les deux candidats arrivés en tête pouvaient se maintenir. Les partis passaient souvent des accords pour faire barrage au SPD, et même quand le candidat social-démocrate était arrivé confortablement en tête du premier tour, il était fréquemment battu au second. En 1871, il fallait en moyenne 9 600 voix à un conservateur pour être élu, contre 62 000 à un social-démocrate ! L’inégalité s’accrut avec le temps, car le découpage des circonscriptions électorales resta le même de 1874 à 1918, période d’urbanisation effrénée, ce qui favorisait les campagnes au détriment des zones urbaines de forte densité. En 1871, chaque circonscription comptait environ 100 000 électeurs, mais en 1912 elles en comptaient entre 12 000 et 300 0004. Ces circonscriptions si dissemblables avaient droit chacune à un député.

5 Cela étant, le Reichstag était élu au suffrage universel, égal, direct et secret, ce qui était particulièrement progressiste pour l’époque et très en avance par rapport aux systèmes fort hétérogènes en vigueur pour les parlements régionaux. Le principal d’entre eux par le poids politique et démographique, le Landtag (ou Diète) de Prusse, était élu selon le système dit des trois classes. La somme totale des impôts directs payés à l’État était divisée par trois, les électeurs répartis en trois catégories dont chacune contribuait au tiers de cette somme. Ces catégories étaient inégales par le nombre des individus qui les composaient : la première comprenait quelques très gros contribuables, la seconde un nombre plus important de contribuables moyens et la troisième la grande masse des petits contribuables, mais chacune possédait le même poids électoral. Le système était indirect : les catégories si inégales élisaient le même nombre de grands électeurs ou électeurs secondaires, lesquels élisaient ensuite les députés. Avec ce système, le Landtag de Prusse était hermétiquement fermé aux socialistes, et jusque dans les années 1890 le SPD prôna invariablement l’abstention pour cette Diète, tandis qu’il revendiquait le système du suffrage universel égal, direct et secret pour toutes les élections.

6 Dans certaines municipalités de Rhénanie, le système des trois classes était également en vigueur, qui conduisit à ce que dans la ville de Essen (Ruhr), l’entrepreneur Alfred Krupp décidât seul de l’identité du tiers des conseillers municipaux. Inégalitaire et indirect, le vote n’était pas non plus secret (on votait oralement) et, à l’instar d’autres capitaines d’industrie, A. Krupp donnait à ses ouvriers avant chaque élection l’instruction de ne pas voter social-démocrate.

7 Dans les années 1860, les socialistes débattirent longuement de l’opportunité de prendre part aux élections ; ils éprouvaient de l’hostilité envers la politique belliqueuse de Bismarck et voulaient éviter de cautionner, par leur participation, cette politique. Ce sentiment se mêlait chez certains à des tendances antiparlementaires très prononcées. Pour Wilhelm Liebknecht, il était impossible de faire quoi que ce soit dans ce Reichstag qui n’était pas un vrai parlement : dès lors, il proposa en 1867 que les candidats socialistes devraient se contenter de donner lecture d’une protestation, pour se retirer aussitôt après (sans toutefois abandonner leur mandat). Il fut suivi par quelques responsables mais n’emporta pas la décision. La majorité décida toutefois que les éventuels élus se tiendraient à l’écart des travaux parlementaires et devraient en toute occasion protester contre la « politique de fer et de sang » de la Confédération.

5 L’association de Ferdinand Lassalle, ADAV (Allgemeiner Deutscher Arbeiter-Verein).

8 August Bebel fut élu dès la première session du premier parlement allemand, en février 1867. Lors des élections suivantes, au mois d’août de la même année, il conserva son mandat et Wilhelm Liebknecht fut élu à son tour, ainsi que trois membres de l’Association générale des travailleurs allemands5, dont Johann Baptist von Schweitzer, son président. Cela marquait les débuts du parlementarisme pour le mouvement socialiste international.

6 Surnommés ainsi car membres de l’Internationale (A.I.T.), ils fondent en 1869 le SDAP, un précurseu (...)

9 Les lassalliens entrèrent au Reichstag avec plans de réformes et projets de travail pratique ; les « Internationaux » Bebel et Liebknecht6 étaient animés de tout autres intentions. Mais, dès 1868, ils commencèrent à s’écarter de la ligne de conduite protestataire arrêtée un an plus tôt, en proposant une loi visant à substituer des milices populaires aux armées permanentes. En 1869, Bebel prit part aux débats sur le projet de Code Industriel et entra dans la commission chargée de l’étudier. Il jugeait que l’intérêt des travailleurs et de la propagande exigeait qu’il siégeât dans cette commission, mais pour Liebknecht qui invoquait les principes décidés en commun, c’en était trop. Les deux hommes en appelèrent à l’arbitrage du parti. Dans une conférence à Berlin, Liebknecht s’adressait ainsi aux ouvriers socialistes pour les convaincre de la justesse de son point de vue contre le pragmatisme de Bebel :

« La social-démocratie ne doit en aucun cas et sur aucun terrain délibérer avec ses adversaires. On ne peut délibérer que lorsqu’on a une base commune. […] Les principes sont indivisibles : on les maintient intégralement ou on les sacrifie intégralement.  La moindre concession de principe est l’abandon du principe. Qui discute avec des ennemis parlemente ; qui parlemente pactise7. »  Il combattait ensuite de façon plus explicite encore l’« idolâtrie » du suffrage universel :

7 Conférence de W. Liebknecht sur le parlementarisme tenue le 31 mai 1869 à l’Association ouvrière dé (...)

« Quel objet pourrait avoir l’exposition de nos principes au Reichstag ? La conversion des membres de cette assemblée ? Envisager cette possibilité serait non seulement enfantin, mais niais.  Il serait aussi pratique d’aller dire nos principes aux vagues de la mer – et ce ne serait pas aussi ridicule. […] Vis-à-vis des classes dirigeantes presque seules représentées au Reichstag, le socialisme n’est plus une question de théorie, mais simplement une question de force qui ne peut pas être résolue dans un parlement, mais seulement dans la rue, sur le champ de bataille, comme toute autre question de force... Pour les peuples aussi bien que pour les princes, la violence dit le dernier mot8. »

8 Ibid., p. 13-14.

10  L’allusion au discours « de fer et de sang » du chancelier était transparente. Liebknecht poursuivait ainsi :

 « Par nos discours au Reichstag nous ne jetons dans les masses aucune vérité que nous ne puissions beaucoup mieux répandre parmi elles par d’autres moyens9. »

9 Ibid.

11 C’est sur ce dernier point qu’un an plus tard les événements allaient le démentir. En effet, lorsqu’en septembre 1870 les députés Bebel et Liebknecht refusèrent d’apporter leur soutien aux crédits de guerre et qu’ils prononcèrent devant le Reichstag des discours hostiles à toute guerre de conquête, le retentissement fut considérable. Le SDAP était encore peu connu, ces prises de positions se heurtèrent à beaucoup d’incompréhension, mais lui valurent aussi de l’estime, surtout quand il s’opposa à l’annexion de l’Alsace-Moselle. Dans un parlement emporté par la liesse patriotique, à force de ténacité les deux députés finirent par convaincre ceux de l’ADAV et même quelques libéraux, qui cessèrent également de voter pour les crédits de guerre après que la IIIe République a été proclamée. Selon notre analyse, leurs prises de position furent grandement amplifiées d’avoir été exprimées en plein Reichstag – si elles avaient été le fait seulement du parti, sans passer par cette caisse de résonance, l’écho aurait assurément été moindre. D’autant que de larges extraits des discours avaient été publiés dans la presse internationale. Davantage que les arguments, ce sont les événements qui imposèrent le parlementarisme dans le parti.

 12 En 1869 encore, Liebknecht avait conclu ainsi le discours évoqué précédemment :

 « Quel but “pratique” ont donc nos discours au Reichstag ? Aucun. Mais parler sans but est un plaisir de fous.
Pas un seul avantage ! Et maintenant de l’autre côté les désavantages : […] le peuple conduit à cette illusion de croire que le Reichstag de Bismarck soit appelé à résoudre la question sociale. Et nous devrions “pour des raisons pratiques” parlementer ? Mais il n’y a que la trahison ou l’aveuglement qui puissent exiger cela de nous
10. »

10 Ibid., p. 14.

13 Quelques mois plus tard, dans un contexte de guerre et de grande tension politique, ses propres discours au Reichstag eurent pourtant des conséquences évidentes, et la social-démocratie put se nourrir pendant des décennies de la force morale dont ses dirigeants firent preuve en cette occasion. Certains travailleurs, encouragés par la fermeté de leurs députés, acquirent le sentiment de constituer une force. Mais en raison du différend qui avait éclaté entre Liebknecht et Bebel et qui divisait les adhérents, la question de la tactique électorale avait été inscrite à l’ordre du jour du second congrès du SDAP, qui se tint juste avant la guerre, au mois d’août 1870. Au dernier moment, les deux dirigeants avaient réussi à se mettre d’accord sur une motion de compromis qu’ils soumirent en commun à l’assemblée. Adoptée, cette motion stipulait que :

 « [Le parti] devait prendre part aux élections du Reichstag […], principalement pour des raisons de propagande ; il devait aussi, autant qu’il était possible, prendre part au travail parlementaire dans l’intérêt des classes travailleuses, mais d’une manière générale il devait garder par rapport au travail parlementaire une attitude négative11. »

11 Ibid.

14 Cette motion de conciliation sauvegardait l’unité du jeune parti mais ne réglait rien pour la suite, se contentant d’agréger deux attitudes opposées par rapport au travail parlementaire. En 1874 encore, un membre du SDAP, Johann Jacoby, juste élu au Reichstag, refusait d’accepter son mandat. Pour justifier son refus de siéger, il écrivit qu’il était impossible de transformer par voie parlementaire un État militaire en un État démocratique. Le SDAP réagit assez mal, qui perdait ainsi l’un de ses dix sièges conquis au prix de tant d’efforts.   

15 Lors des élections suivantes, celles de 1877, les socialistes obtinrent près de 500 000 voix, soit pratiquement cinq fois plus qu’en 1871. La circonscription où votait le roi de Saxe, celle aussi du plus petit prince d’Allemagne, comme celle en Prusse de l’Empereur Guillaume lui-même furent toutes remportées par un député socialiste ! Pour le pouvoir, même s’il y avait là surtout un symbole, il soulignait l’urgence de mettre fin à la progression du SAPD. Le chancelier Bismarck recourut alors à ses lois d’exception, il tenta même de retirer aux socialistes jusqu’au droit de vote – mais en cela il échoua.

16 Avec l’introduction en 1878 des lois répressives, le débat parmi les socialistes sur le travail parlementaire fut tranché : le parti ne pouvait se permettre de renoncer à cette forme d’action, l’une des seules qui demeurât légale ; les questions qui se posèrent désormais découlaient de ce choix incontesté.

 

A propos de Wilhelm Liebknecht et du parlementarisme.  Lire l'article d'Anne Deffarges

Des questions concernant les modalités du travail parlementaire

17 L’origine sociale des candidats aux élections posa d’abord question. Certains militants préféraient faire élire des intellectuels, qui avaient les moyens d’analyser les dossiers et qui risquaient moins que des ouvriers de se rendre ridicules par des fautes de langue. D’autres s’étranglaient d’indignation en entendant ces arguments : n’y avait-il rien de plus grave que des erreurs de déclinaison ? Par ailleurs, les députés au Reichstag ne touchant pas d’indemnité, quitter son travail pendant les sessions parlementaires pour s’installer à Berlin était pratiquement impossible pour un ouvrier, sans compter la forte probabilité de ne pas retrouver d’emploi au retour. Mais certains élus capables de s’assumer financièrement montrèrent bientôt, en se comportant en francs-tireurs, qu’ils n’étaient pas vraiment d’accord avec le parti, ce qui donna lieu à des difficultés d’un autre genre. Le parti choisit de faire élire des travailleurs, quitte à leur verser une compensation financière dès qu’il en eut les moyens. En 1890, vingt-sept de ses trente-cinq députés, soit les trois quarts, étaient ouvriers ou petits artisans. Il s’agissait de souligner l’identité du parti, qui s’était construit explicitement comme parti ouvrier (à une époque où tous les partis étaient des partis de classe), et dont l’écrasante majorité des membres étaient ouvriers.

18 Une autre question qui se posa était celle du rôle de la fraction parlementaire. À l’époque de la législation antisocialiste, les députés se comportèrent de facto comme une direction du SAPD, y compris ceux qui n’avaient aucune compétence pour cela. Cela peut se comprendre : avec la surveillance policière, les députés étaient seuls à pouvoir se réunir facilement pour se concerter. La fraction parlementaire assuma donc le rôle de direction du parti. Ce qui à la longue ne rendit pas les choses très saines, c’est qu’en raison de l’illégalité de ce dernier, il était difficile d’organiser des assemblées où la tactique des parlementaires aurait pu être débattue ouvertement, voire critiquée ; la base n’était guère en situation d’exercer un contrôle sur les députés. Une partie de la fraction agissait comme si elle était au-dessus ou en-dehors du parti, de façon non démocratique.

19  Là aussi, il y eut des dissensions dès l’origine : en 1879, le député Max Kayser prenait position au Reichstag sur les droits douaniers puis votait pour ces impôts indirects. Par son geste, en complète contradiction avec la ligne du SAPD (ne pas accorder un sou au gouvernement qui le mettait hors la loi) dont le programme exigeait la suppression de tous les impôts indirects, Kayser violait aussi la discipline du parti12.

12  Voir à ce sujet la circulaire de K. Marx et F. Engels de septembre 1879 à A. Bebel, W. Liebknecht, (...)

20 En 1882, éclata un nouvel incident lorsque des socialistes s’apprêtèrent à voter pour la loi d’assurance-maladie de Bismarck, qui était pourtant à l’évidence un piège grossier – ils se plièrent finalement à la position de la majorité. Au milieu des années 1880, bien que l’historiographie n’en ait pas gardé le souvenir, les dissensions furent particulièrement vives dans le parti et la majorité de la fraction parlementaire se trouva sourdement contestée. Dans la longue période qui va de 1867 à 1890 (légalisation de la social-démocratie), les années 1884-1887 sont les trois seules où le SAPD eut une fraction parlementaire au Reichstag, avec la possibilité de déposer des motions13. Paradoxalement, ces trois années sont celles des conflits les plus vifs entre les responsables politiques et les parlementaires.

13  Il fallait pour cela avoir au minimum quinze députés.

21 En 1885, au plus fort de la crise14, la fraction parlementaire contestée fit paraître un article dans l’organe central (le Sozialdemokrat), où elle expliquait solennellement que c’était elle qui dirigeait le parti et détenait l’autorité, et non le Sozialdemokrat. Même cette démarche finit par être contre-productive, car l’organe central, dirigé par les militants les plus compétents, détenait l’autorité morale.

14 Crise déclenchée par le vote de certains députés socialistes pour des subventions maritimes, une pr (...)

22 L’attitude de certains députés socialistes peut s’expliquer par le fait qu’ils ne trouvèrent pas la force d’être en permanence à contre-courant, marginalisés, et eurent tendance à modérer leurs propos. Ils se figuraient que, s’ils ne faisaient pas de vagues, ils sauraient adoucir leurs adversaires, voire les convaincre de l’inutilité de la loi. Quand Bismarck leur reprocha leur attitude négative, certains réfléchirent à des propositions constructives, tandis que les plus radicaux firent de la surenchère en formulant également quelques propositions que Bismarck ne pourrait jamais suivre. Au milieu des années 1880, il y avait ainsi plutôt deux fractions socialistes qu’une seule, et les divergences étaient telles que la scission paraissait inévitable ; la direction n’attendait que la fin des lois antisocialistes pour s’expliquer, c’est-à-dire – même si ce n’était pas dit explicitement – pour exclure la majorité de la fraction.

15 Ajoutons que les expulsions de territoire et les séjours en prison ne les épargnaient pas plus que (...)

23 Mais, tandis que des députés considérés comme opportunistes finissaient par se ridiculiser à force de mollesse, du point de vue de leurs adversaires rien n’y faisait : ils ne seraient jamais assez modérés15. Bebel, quant à lui, insistait sur l’idée que les ouvriers devaient se sentir fiers de ceux qui les représentaient et ne cédaient pas face aux adversaires, ce qui leur donnerait le sentiment d’être vengés et les aiderait à trouver eux-mêmes du courage.

16  Le SAPD obtint 225 000 voix de plus qu’en 1884.

24 Aux élections de 1887, les résultats progressèrent encore en pourcentage et en voix16, mais, effet du mode de scrutin majoritaire, le nombre d’élus fut plus que divisé par deux. Étant donné l’ambiance qui régnait au sein de la fraction parlementaire, les dirigeants exprimèrent la satisfaction de ne plus en avoir ! Pour eux, le plus important était dans l’augmentation continue du nombre de voix. Après 1890 encore, quand ils eurent en permanence une fraction, ils expliquèrent que les succès électoraux étaient surtout une manière de mesurer leur progression, et que le plus important était non pas le nombre de députés, mais leur combativité, le fait qu’ils se montrent prêts à s’affronter d’égal à égal avec tous les puissants, attitude qui donnerait aux prolétaires, jusque-là timides et résignés à subir, la conscience de leur force collective.

25 Le Reichstag n’étant pas le lieu des décisions politiques, d’une certaine manière cela a pu amplifier les succès des socialistes. Comme il n’y avait guère d’enjeu, des ouvriers se sentirent plus libres de voter pour eux et, à certains égards, les obstacles étaient plus faciles à franchir qu’en France, où certains pouvaient considérer par exemple que les radicaux étaient un progrès par rapport aux gambettistes.

26 Pour le reste, les principaux dirigeants socialistes continuaient à penser qu’en réalité ils ne pouvaient guère agir au Reichstag et que sur bien des problèmes ils n’avaient pas de position précise à défendre. C’est seulement lorsque la question débattue concernait explicitement les ouvriers ou aurait des conséquences pour eux, par exemple sur le travail de nuit des femmes ou les accidents du travail, qu’ils se sentaient tenus de prendre position, comme naturellement lorsqu’il s’agissait du mouvement socialiste.

27 Cette question se posa avec acuité lors du deuxième tour des élections de 1890. Dans bon nombre de circonscriptions17, l’issue du scrutin dépendait de l’attitude des socialistes, et elle avait pour eux une importance capitale. L’avenir de la loi d’exception se jouait. Si les électeurs socialistes s’abstenaient au deuxième tour, une majorité favorable à la prolongation de la loi risquait d’entrer au Reichstag ; s’ils votaient pour les adversaires de la prolongation, ceux-ci formaient la majorité et la loi prenait fin. La direction du parti donna pour instruction aux militants que, partout où les voix des socialistes étaient déterminantes, ils votent et fassent voter pour les candidats qui se déclaraient hostiles à la prolongation de la loi, ce qui poussa un certain nombre de démocrates à prendre position explicitement en ce sens. Comme on sait, le nouveau Reichstag mit fin aux lois d’exception.

17 En particulier celles dans lesquelles les candidats du SAPD obtenaient une forte minorité.

 

A propos de Wilhelm Liebknecht et du parlementarisme.  Lire l'article d'Anne Deffarges

1890, les arguments des Jeunes minoritaires

28 En 1890, le SPD sortit de la période de répression numériquement grandi, politiquement renforcé, et en un sens cette période difficile l’avait aidé à clarifier ses positions et à gagner en homogénéité. En ne lui cédant aucune forme de reconnaissance sociale ni politique, le pouvoir le poussa dans une voie de rupture radicale, puisque même les tempéraments timorés n’avaient aucune raison d’espérer une quelconque amélioration. Il comptait désormais des dizaines de milliers de membres aguerris. Plus tard, au XXe siècle, lorsque le pouvoir se résigna à se donner des interlocuteurs dans le mouvement ouvrier, celui-ci fut progressivement intégré dans la société et, par là même, il perdit sa force explosive.  

29 Dans les années 1880, les dirigeants disaient n’attendre que la fin de la loi d’exception pour régler son compte à la fraction. En réalité, il n’en fut rien et, en 1890, un autre débat sur le parlementarisme fit des vagues dans le SPD, avec d’autres protagonistes. Le conflit opposa la majorité, dirigée précisément par la fraction parlementaire, et une opposition dite des « Jeunes » : nul député ne fut sanctionné ni exclu, au contraire de ces Jeunes qui mettaient partiellement en avant les arguments défendus peu auparavant par les Bebel, Singer ou Liebknecht.

30 La dispute s’engagea à propos du 1er mai 1890, qui devait être célébré pour la première fois à l’échelle internationale, à charge pour chaque pays de déterminer la forme qu’il donnerait aux manifestations. Pour la direction du SPD, il était impossible d’appeler à une grève alors que la loi antisocialiste était encore en vigueur (jusqu’au 30 septembre), et elle décida d’organiser des manifestations le dimanche suivant le 1er mai. La situation politique était extrêmement tendue, entre le raz-de-marée socialiste aux élections de février 1890, une importante grève de mineurs et les dissensions entre Bismarck et l’empereur Guillaume. Dans ce contexte, une manifestation interdite pouvait fournir le prétexte à des violences policières, voire à une prolongation de la loi. La prudence était habituelle de la part de la social-démocratie, qui veillait toujours à ce que le milieu qu’elle influençait se gardât de répondre aux provocations. Elle savait que si des hommes, par désespoir, se laissaient aller à une politique de violence, le prétexte serait tout trouvé pour réprimer violemment le parti et stopper sa progression.

31 Les Jeunes18 étaient arrivés au SPD récemment et souhaitaient faire du 1er mai une démonstration de force. Ils étaient impatients d’en découdre, avaient l’impression que, pour une partie de la direction, les objectifs de transformation sociale n’étaient plus que rhétoriques. Celle-ci jugeait qu’ils n’évaluaient pas bien la situation et étaient prêts, pour la satisfaction d’un coup d’éclat sans lendemain, à compromettre l’avenir. Mais elle se comporta avec maladresse et le débat s’envenima encore après le 1er mai. Les Jeunes reprochèrent à la direction de s’embourgeoiser, de sombrer dans le parlementarisme, l’électoralisme. Ces reproches ne différaient guère de ceux adressés cinq ans plus tôt par la direction à la fraction parlementaire. Ils employaient en partie, parfois mot pour mot, les arguments énumérés vingt ans plus tôt par W. Liebknecht sur l’inutilité, sinon le caractère nuisible du travail parlementaire.

18 Cette tendance des Jeunes (die Jungen), surnommée ainsi car leurs porte-parole l’étaient, comptait (...)

32 Il y eut plusieurs tentatives de conciliation, le parti organisa pour en débattre des rassemblements qui connurent une grande affluence : plus de 10 000 personnes y assistèrent à Berlin19. August Bebel, dont l’autorité morale était considérable, s’y exprima au nom de la fraction parlementaire contre les Jeunes, et des résolutions furent adoptées qui condamnaient leurs positions.

19 Les rassemblements eurent lieu en août 1890 à Dresde, Magdebourg et Berlin, trois villes où les Jeu (...)

33  Le débat reprit de plus belle l’année suivante, lors du congrès d’Erfurt de 1891, qui devait adopter un nouveau programme plus clairement marxiste, puisque le parti était légalisé. Un jeune dirigeant, Georg von Vollmar, y tint des discours qui choquèrent des militants20, puisqu’il recommandait de coopérer avec le gouvernement dans une série de domaines. Ses propos furent condamnés, mais il ne subit aucune autre sanction, tandis qu’à ce même congrès deux porte-parole des Jeunes furent exclus21, ce qui entraîna la démission de trois autres de leurs délégués. Le seul député à sympathiser avec eux, Max Schippel, se retira des débats arguant de ses nerfs fragiles. Les Jeunes firent savoir que le SPD était plus indulgent avec les déviations électoralistes qu’avec sa gauche22.

20 Discours dit de l’Eldorado (Eldorado-Reden).

21 Il s’agit de Wilhelm Werner et Carl Wildberger, auxquels il était reproché d’avoir calomnié leur pa (...)

22 Certains constituent un groupe de socialistes indépendants, dont une partie évolue vers l’anarchie, (...)

34  De fait, il n’est pas inintéressant de comprendre pourquoi, à cinq ans d’intervalle, des dirigeants du parti dénoncent d’abord leurs députés pour être trop timorés ou consensuels, tandis qu’ensuite une tendance qui émet le même genre de critiques est combattue par la même direction. Nous ne pensons pas qu’il y ait eu de la part du parti, à ce moment-là, de réel revirement. Depuis toujours, le SPD était confronté à la difficulté d’articuler et de concilier deux niveaux de revendications, celles immédiates et accessibles, et celles possibles seulement dans le cadre d’une république23. L’équilibre ne fut jamais facile à trouver. Les socialistes obtenaient toujours plus de voix aux élections et plusieurs centaines d’entre eux siégeaient dans les conseils municipaux, ce qui les poussait à se familiariser avec de nombreuses questions techniques, scolaires, sanitaires ou concernant le logement. Pris par des tâches administratives, y avait-il danger de perdre de vue l’objectif général ? Karl Kautsky analysait leur situation de ce point de vue en 1893 :

23 Il était interdit en Allemagne de revendiquer la république.

 « La situation actuelle recèle le danger que nous ayons l’air un peu plus modérés que nous ne le sommes en réalité. Plus nous nous renforçons, plus les tâches pratiques se trouvent au premier plan, et plus nous devons élargir notre agitation au-delà du cercle du prolétariat industriel, plus nous devons nous méfier de provocations inutiles ou même de menaces gratuites. Il est très difficile alors de garder la juste mesure des choses, de répondre pleinement aux exigences du présent sans perdre des yeux l’avenir, de se préoccuper des pensées des paysans et des petits bourgeois sans renoncer au point de vue prolétarien […]24. »

24 Karl Kautsky, Der Weg zur Macht, Francfort /Main, Europäische Verlagsanstalt, 1972, p. 59 (il exist (...)

35 Les arguments des Jeunes n’étaient pas tous irrecevables pour le parti, mais celui-ci craignait de leur part des dérives putschistes ou anarchistes et visait aussi le comportement de certains porte-parole, accusés de ne pas être loyaux. Lorsque deux ans plus tard, en 1893, Eduard Bernstein proposa pour la première fois la participation du SPD aux élections si inégalitaires pour le Landtag de Prusse, ce fut une levée de boucliers. Et en 1894, Bebel monta au créneau contre l’opportunisme de Vollmar avec autant de détermination qu’il l’avait fait contre les Jeunes. En devenant un parti de masse, le SPD fit dès les années 1890 des tentatives pour s’implanter dans des milieux plus larges que le milieu prolétarien, ce qui ne se fit pas sans quelques remous. À Vollmar qui vota pour le budget du Land de Bavière, il fut reproché de sacrifier, dans sa défense de la petite et moyenne paysannerie bavaroise, les domestiques de ferme, journaliers et ouvriers agricoles qui devaient être la priorité du parti. Bebel expliqua que, si ce dernier le suivait, il s’embourgeoiserait d’une manière intolérable25.

25 Pendant la décennie 1890, il y eut de nouvelles menaces de lois d’exception, et d’autres sur le suf (...)

36 En réalité, il y a un effet de loupe sur l’épisode de 1890-1891. Dès l’époque, alors que la social-démocratie sortait juste des lois d’exception et était l’objet de toutes les spéculations, la presse s’en empara, faisant grand bruit d’un risque d’implosion du parti. Les dissensions du milieu des années 1880 n’avaient pas été moins violentes et n’avaient pas concerné moins de monde ; mais elles s’étaient déroulées dans le secret imposé par la législation antisocialiste et n’avaient de ce fait jamais été ébruitées. Avec la postérité que l’on sait du SPD, son tournant assumé vers le réformisme, beaucoup de commentateurs ont ensuite glosé sur cette opposition des Jeunes, leur prêtant des facultés de visionnaires. Ils ont offert de cet épisode la lecture classique des jeunes mus par un idéal, tandis que les anciens évolueraient vers plus de respectabilité et finalement l’intégration sociale.

37 En 1890, cependant, on n’en est pas du tout à une direction « repue » ou aspirant à la tranquillité. Le souci des dirigeants est la clarification idéologique du parti et de ne pas menacer immédiatement la relative liberté à peine acquise, de ne pas compromettre l’avenir au nom d’une action d’éclat peut-être couronnée de succès, mais ponctuelle et limitée. Eux que les Jeunes suspectent d’embourgeoisement firent encore de nombreux séjours en prison. Ces hommes ont été personnellement impressionnés de voir combien les élections et le parlement en particulier contribuèrent au rayonnement et au développement de leur parti. D’un côté, ils expliquaient que les élections étaient impuissantes à changer les choses ; de l’autre, ils étaient pénétrés de l’expérience contraire : elles avaient grandement contribué à la transformation de leur petit groupe en un large parti de masse. Ce parti qui méprisait le travail parlementaire se renforça pendant des décennies, trouva une audience et de nouvelles recrues au travers des élections et de ses élus dans les municipalités, les Landtags, et tout particulièrement au Reichstag.

 

A propos de Wilhelm Liebknecht et du parlementarisme.  Lire l'article d'Anne Deffarges

Notes 

1 Voir Hans-Ulrich Wehler, Das Deutsche Kaiserreich 1871-1918, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1994, p. 85.

2 Wilhelm Liebknecht, Erinnerungen eines Soldaten der Revolution, Berlin, Dietz Verlag, 1976.

3 SDAP, sigle du parti social-démocrate entre 1869 et 1875 pour Sozialdemokratische Arbeiterpartei, Parti ouvrier social-démocrate. Après la fusion du SDAP et de l’ADAV de Lassalle, entre 1875 et 1890, le parti s’appelle SAPD pour Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands, Parti ouvrier socialiste d’Allemagne. Toutefois, dans les cas où il s’agit de ce parti en général, c’est-à-dire en dehors d’une époque précise, nous utilisons ici le sigle de SPD d’après son nom le plus connu, qu’il prendra à partir du retour à la légalité en 1891.

4 Il fallait à un candidat environ 12 000 électeurs pour être élu député dans la circonscription de Schaumburg-Lippe, mais 300 000 dans la circonscription berlinoise de Teltow-Charlottenburg. Pour ces deux exemples, les données sont tirées du Site Internet du DHM, Deutsches Historisches Museum, consulté en juin 2012 à la page « Reichstagswahlen, Mandate und Stimmen der Sozialdemokratie ». Voir aussi H.-U. Wehler, Das Deutsche Kaiserreich, [...], p. 82.

5 L’association de Ferdinand Lassalle, ADAV (Allgemeiner Deutscher Arbeiter-Verein).

6 Surnommés ainsi car membres de l’Internationale (A.I.T.), ils fondent en 1869 le SDAP, un précurseur du SPD.

7 Conférence de W. Liebknecht sur le parlementarisme tenue le 31 mai 1869 à l’Association ouvrière démocratique de Berlin. Wilhelm Liebknecht, Über die politische Stellung der Sozialdemokralie insbesondere mit Bezug auf den Reichstag, Neue unveränderte Auflage, Berlin, Expedition des « Vorwärts », Berliner Volksblatt (éd. Thomas Glocke), 1893, p. 12.

8 Ibid., p. 13-14. 9 Ibid. 10 Ibid., p. 14. 11 Ibid.

12 Voir à ce sujet la circulaire de K. Marx et F. Engels de septembre 1879 à A. Bebel, W. Liebknecht, W. Bracke, cit. in Friedrich Engels, Karl Marx, La Social-démocratie allemande, Union générale d’éditions, 1975, p. 133-150, not. p. 139.

13 Il fallait pour cela avoir au minimum quinze députés.

14 Crise déclenchée par le vote de certains députés socialistes pour des subventions maritimes, une prise de position considérée comme intolérable par les autres députés et la direction politique, qui prirent position ouvertement contre ce vote, en particulier dans ce Sozialdemokrat qui faisait référence.

15 Ajoutons que les expulsions de territoire et les séjours en prison ne les épargnaient pas plus que les députés plus radicaux.

16 Le SAPD obtint 225 000 voix de plus qu’en 1884.

17 En particulier celles dans lesquelles les candidats du SAPD obtenaient une forte minorité.

18 Cette tendance des Jeunes (die Jungen), surnommée ainsi car leurs porte-parole l’étaient, comptait un peu moins de deux-cents membres.

19 Les rassemblements eurent lieu en août 1890 à Dresde, Magdebourg et Berlin, trois villes où les Jeunes étaient bien représentés. Voir Gustav Auernheimer, Genosse Herr Doktor. Zur Rolle von Akademikern in der deutschen Sozialdemokratie, 1890-1933, Giessen, Focus-Verlag, 1985, p. 67.

20 Discours dit de l’Eldorado (Eldorado-Reden).

21 Il s’agit de Wilhelm Werner et Carl Wildberger, auxquels il était reproché d’avoir calomnié leur parti dans des tracts.

22 Certains constituent un groupe de socialistes indépendants, dont une partie évolue vers l’anarchie, tandis que d’autres (Hans Müller, Paul Kampffmeyer, Max Schippel) firent la paix avec le SPD pour intégrer au contraire son aile droite et parfois rejoindre le courant révisionniste.

23 Il était interdit en Allemagne de revendiquer la république.

24 Karl Kautsky, Der Weg zur Macht, Francfort /Main, Europäische Verlagsanstalt, 1972, p. 59 (il existe une traduction française de cet ouvrage : K. Kautsky, Le Chemin du Pouvoir, Paris, Éditions Anthropos, 1968).

25 Pendant la décennie 1890, il y eut de nouvelles menaces de lois d’exception, et d’autres sur le suffrage universel pour le Reichstag. Pour répondre à cette régression du droit électoral, d’imposantes manifestations se déroulèrent, qui un temps menacèrent de devenir insurrectionnelles : la mobilisation de rue venait au secours du droit de suffrage.

Electronic reference Anne Deffarges, “L’antiparlementarisme dans un parti bien représenté au Reichstag, la social-démocratie ”, Siècles [Online], 32 | 2010, Online since 01 July 2013, connection on 01 June 2026. URL: http://journals.openedition.org/siecles/960; DOI: https://doi.org/10.4000/siecles.960

Anne Deffarges IDREF : https://idref.fr/076114996 VIAF : http://viaf.org/viaf/219359541 ISNI :   https://isni.org/isni/0000000359667259 BNF : http://data.bnf.fr/ark:/12148/cb16722775x Maître de conférences en allemand CHEC, Centre d’Histoire « Espaces et Cultures », Clermont Université, Université Blaise-Pascal, EA 1001 By this author Bismarck part en guerre contre « l’ennemi intérieur » : la social-démocratie [Full text]  Published in Siècles, 31 | 2010 Top of page

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20 mai 2026 3 20 /05 /mai /2026 15:17

Cet article fait référence à des analyses de Jaurès concernant Wilhelm Liebknecht. Nous le reprenons dans le cadre des publications sur le blog pour le bicentenaire de la naissance  de Wilhelm Liebknecht. Nous y reviendrons en particulier à partir d'un des tout premiers grands articles de Karl Liebknecht rédigé à la mort de son père en réponse à Jean Jaurès sur les notions de réformisme et de révolution

Jaurès, Wilhelm Liebknecht, évolution/développement/révolution

Esquisse d'une théorie du dépérissement du capitalisme  Par Bruno Antonini Pages 33 à 46

https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-fondations-2006-1?lang=fr

Fin mars 1850 Marx et Engels rédigèrent, à Londres, sous forme de tract d’abord [1], L’Adresse du Comité central à la Ligue des communistes, espérant encore voir remonter la révolution et travaillant à l’élaboration de la théorie et de la tactique du prolétariat.

L’idée fondamentale de l’Adresse est celle de la révolution ininterrompue amenant la suppression de la propriété privée et des classes, la création d’une société nouvelle. À la fin de ce document, ils écrivent :

« Si les ouvriers allemands ne peuvent s’emparer du pouvoir et faire triompher leurs intérêts de classe sans accomplir en entier une évolution révolutionnaire [2] assez longue, ils ont cette fois du moins la certitude que le premier acte de ce drame révolutionnaire imminent coïncide avec la victoire directe de leur propre classe en France et s’en trouve accéléré. »

Il s’agit d’un texte qui fut jugé fondamental pour les révolutionnaires. Ce texte insiste sur la nécessité d’une organisation indépendante du prolétariat (s’affranchir des influences « petites-bourgeoises »), seule capable de mener à terme une politique véritablement conforme aux intérêts du prolétariat. La notion de « révolution permanente », déjà présente dans L’Idéologie allemande, est aussi évoquée, et même invoquée pour penser une « tactique révolutionnaire » autonome du prolétariat. À la relecture, on peut y voir aussi une explication matérialiste en termes de classes sociales en situation de l’opposition réformisme-évolution/révolution. Et c’est donc dans ce texte-là que le concept d’évolution révolutionnaire fait son apparition pour la première fois, semble-t-il, sous la plume de Marx et d’Engels et dans leur corps de doctrine, en mars 1850. Ce concept devait ensuite connaître une certaine fortune, dans la vulgate marxiste en particulier mais aussi dans la mouvance socialiste en général, notamment en France, chez Jean Jaurès qui, dès 1898, sans se prétendre marxiste au sens strict - et sans pouvoir le qualifier tel aujourd’hui - reprend nommément ce concept à Marx pour repenser le rapport entre réforme et révolution au-delà du Manifeste et, en fond, esquisser une nouvelle « méthode socialiste » :

« Je me préoccupais surtout d’introduire jusque dans la société d’aujourd’hui des formes nouvelles de propriété, à la fois nationales et syndicales, communistes et prolétariennes, qui fissent peu à peu éclater les cadres du capitalisme. C’est dans cet esprit que lorsque la Verrerie ouvrière fut fondée, je pris délibérément parti contre les amis de Guesde, qui, dans les réunions préparatoires tenues à Paris, voulaient la réduire à n’être qu’une verrerie aux verriers, simple contrefaçon ouvrière de l’usine capitaliste. Je soutins de toutes mes forces ceux qui voulurent en faire et qui en ont fait la propriété commune de toutes les organisations ouvrières, créant ainsi le type de propriété qui se rapproche le plus, dans la société d’aujourd’hui, du communisme prolétarien. J’étais donc toujours dirigé par ce que Marx a nommé magnifiquement l’évolution révolutionnaire. Elle consiste, selon moi, à introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de propriété qui la démentent et qui la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la dissolution du monde ancien. Les réformes ne sont pas des adoucissants : elles sont, elles doivent être des préparations [3]. »

La même année, Rosa Luxemburg affirmait dans Réforme sociale ou révolution ? qu’entre réforme sociale et révolution, il n’y avait pas grande différence, à la condition de ne jamais oublier le « but » dans le « mouvement » : la construction d’une société nouvelle. Tout revient donc à choisir la « bonne » méthode. Pour Jaurès, cette méthode est une propédeutique à l’action par laquelle il convient de préparer le prolétariat à son émancipation. En effet, Jaurès ne pense pas que la révolution viendra d’un coup d’éclat rapide et brutal déclenché par un niveau extrême de misère. Il pense au contraire qu’elle doit se préparer méthodiquement avec un prolétariat organisé et évolué, c’est-à-par l’action graduelle et l’appui des classes moyennes. Dès 1893 - année où il adhère au socialisme et intègre dans sa pensée politique les fondements du marxisme (théories de la plus-value, de la lutte des classes, de l’aliénation) - Jaurès avait déjà défendu l’idée d’une collaboration de classes, en groupant « autour du prolétariat quelques-unes des consciences les plus nobles et les plus hardies de la bourgeoisie et ainsi adoucir l’évolution, ménager les transitions, amortir les chocs [4]».

La conversion du mode de production capitaliste en mode socialiste devra donc se faire sans crise, mais en douceur, comme par une évolution toute naturelle, sans heurter l’ordre ancien, mais en l’enveloppant dans l’ordre nouveau, qui devra émerger et se développer à côté et aussi à partir de lui, après une longue période de coexistence de ces deux modes de production, avant que le vieux meure peu à peu et que le neuf naisse dans le même temps :

« L’histoire démontre que des formes diverses et même contradictoires ont souvent coexisté : longtemps la production corporative et la production capitaliste ont fonctionné côte à côte : tout le XVIIe et tout le XVIIIe siècles sont faits du mélange des deux, et longtemps aussi le travail libre agricole et le servage avaient coexisté. Et je suis convaincu que dans l’évolution révolutionnaire qui nous conduira au communisme, la propriété collectiviste et la propriété individuelle, le communisme et le capitalisme seront longtemps juxtaposés. C’est la loi même des grandes transformations [5]. » Telle est la méthode socialiste de Jaurès : une méthode scientifique du développement économique et social, qui rejette la violence politique et tout coup de main décisif de type blanquiste au profit d’un socialisme « qui comprend mieux la complexité des faits sociaux et la loi d’évolution qui impose à toute pensée révolutionnaire une longue période de préparation économique et politique [6] ». Cette méthode est donc celle de la transition par une action évolutive dans l’ordre social.

La tactique politique rejoint alors l’analyse du développement de la société ; ce qui conduit Jaurès à ne « faire aucune différence entre les différents partis bourgeois qui se succèdent. […] c’est le devoir du prolétariat socialiste de marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière [7] ».

Ainsi est consacrée l’idée de coalition gouvernementale dans une stratégie de collaboration de classes. Mais c’est aussi une méthode d’anticipation de l’ordre à venir que Jaurès entend mettre en œuvre, en instillant des germes d’organisation socialiste dans le mode actuel de production capitaliste. Et c’est au travers de son gradualisme politique que Jaurès esquisse en creux une théorie du dépérissement du capitalisme, où, en Engels dans Anti-Dühring, pouvons dire que celui-ci n’est pas aboli. Il s’éteint. Cette esquisse de théorie constitue, dans le même temps, une pratique de l’émancipation économique individuelle et de la libération morale et sociale de l’humanité. La méthode socialiste de Jaurès va consister à concilier les classes antagonistes en une fusion au terme de laquelle il n’y aura pas de classe vaincue, mais la victoire de toutes en une unité accomplie qui sera, du même coup, leur autoabolition :

« Ainsi la révolution sociale, en brisant la bourgeoisie, agrandira et ennoblira son œuvre […] Donc, pour les deux classes antagonistes, pour le prolétariat et pour la bourgeoisie, la révolution sociale sera une ascension. […] C’est en montant toutes deux que les deux classes se confondent; c’est sur un sommet que sera proclamée l’unité humaine [8]. »

Quel est donc cet arrière-plan philosophique de ce qui n’est resté qu’une esquisse théorique de l’État chez Jaurès? Cet arrière-plan s’enracine dans une métaphysique de l’unité de l’être et occupe le fond de sa « métaphysique sociale » de l’unité humaine. Ce mouvement de réalisation de l’humanité (ou socialisme) est justement l’État, chez Jaurès (« L’État d’aujourd’hui » se caractérise par « l’idée de mouvement [9] »), en tant qu’instance éthico-politique de réalisation des valeurs. Car si, dans sa vision politique, l’être est l’humanité, le mouvement est bien l’État : mouvement en tant que passage de la puissance à l’acte (de la République au socialisme). Mais qu’est-ce qui impulse ce mouvement ? Quelle est la force de ce mouvement? Il s’agit du prolétariat ; l’État étant « l’expression d’une démocratie bourgeoise où la puissance du prolétariat grandit [10] ».

C’est cette force du mouvement, force ascendante qui va, consciente de sa puissance, force motrice de la révolution sociale et démocratique à venir, qui permet de cerner ce mouvement de transmutation de la République en socialisme qu’est l’État. Pour penser la force active du prolétariat organisé, auteur et acteur de l’histoire, lui-même en mouvement dans l’État par ses modes de représentation et d’action que sont les syndicats, les coopératives ouvrières et le Parti socialiste, il convenait surtout de restituer toute la dynamique de la lutte des classes dans l’État, que Jaurès définit comme champ de forces de « la démocratie [qui] est ce milieu où se meuvent les classes [11] », et est « dans le grand conflit social une force modératrice [12] ». Champ de rapports de forces (de la classe ouvrière en action à travers son autre : la force de la classe possédante, du Capital, sachant que toute force n’est force que face à une autre force qui lui résiste et à laquelle elle résiste) ; théâtre de la lutte des classes, l’État « n’exprime pas une classe, il exprime le rapport des classes, je veux dire le rapport de leurs forces [13] », écrit Jaurès, dans la lignée de Ferdinand Lassalle. Par conséquent, l’État jaurésien ne doit pas être vu comme une superstructure devant dépérir, mais comme une instance méta-politique du politique, des rapports de forces entre classes sans cesse en mouvement en son sein ; l’État comme au-delà de lui-même se dépassant pour mieux se retrouver, en tant qu’État des classes au-dessus des classes, régulateur, éthique et neutre - dès lors indépassable -, en qui doit se réaliser l’élan fusionnel des deux classes opposées, au terme duquel le processus de dépérissement de l’État se déplace sur le capitalisme.

Praxis d’état et dépérissement du capitalisme : évolution et développement socialistes.

C’est le régime économique seul qui dépérit, et non le caractère politique de l’État (contrairement à ce qu’envisage Marx dans sa Critique du Programme de Gotha : perte du caractère politique de l’organe de l’État). L’instance [du] politique qu’est l’État est indépassable (même si l’État n’est pas une fin en soi) en ce que son arrière-plan est ce qui précisément fonde le politique chez Jaurès, à savoir sa métaphysique de l’unité de l’être.

C’est là que se situe toute la « métaphysique sociale » de Jaurès : une métaphysique de l’unité humaine par la transmutation de la République en socialisme (calquée sur l’unité de l’être par actualisation de sa puissance d’unité), qui est transmutation d’un régime institutionnel bourgeois et formel en régime économique, juridique et social (instauration d’un droit social dans une révolution de l’organisation du travail et de la production par l’abolition du régime capitaliste de propriété privée des moyens de production et d’échange).

Cette force prolétarienne - et ses résistances - à l’œuvre dans l’État doit se cerner au sein d’une ontologie de la lutte politique pour la réalisation des valeurs (« onto-axiologique » : être/valeur) que nous pouvons faire glisser vers l’« onto-praxique » (être/action) : d’où le concept de Praxis d’État, que nous pouvons tenter ici d’élaborer pour désigner l’action révolutionnaire du prolétariat dans et par l’État pour transmuer la République en socialisme.

Interdisant toute justification du pouvoir d’État chez Marx, la Praxis devient Praxis d’État chez Jaurès, c’est-à-dire action politique, vie pratique : politico-morale (indissociable de la théorie), justifiant la dimension éthico-politique de l’État et confirmant la nature dynamique de l’État jaurésien au sein même de la République, dans l’action conjuguée du parlementarisme et de l’action révolutionnaire de terrain (surtout à travers l’action syndicale, forme immédiatement ouvrière du socialisme).

Puisque chez Jaurès la République est liée au socialisme comme la puissance à l’acte, la République a donc pour destination la réalisation du socialisme, comme la plénitude de l’être est l’actualisation de sa puissance d’unité. Voilà pourquoi la République est pour Jaurès une œuvre inachevée, prometteuse, et qui ne trouve tout son sens que dans la réalisation du socialisme, qui est donc à la fois sa finalité et son dépassement. République et socialisme sont donc compénétrés. Et c’est dans ce concept panthéiste et stoïcien de compénétration que s’affirme et se déploie la double méthode d’enveloppement et de développement déjà à l’œuvre dans sa métaphysique de l’unité de l’être. Cette conception s’adosse également à une autre qui lui est inséparable : une interprétation politique du développement social de l’humanité. Le jau-résisme n’est pas un historicisme parce qu’il est d’abord une théorie du développement moral et social qui fonde l’évolution historique sur des principes philosophiques. Ces principes sont ceux d’unité, de solidarité harmonieuse et de continuité absolue en un holisme social autant que cosmique qui s’articule à une vision morale de l’individu, qui confère à la démocratie une dimension universelle où tout est organiquement lié.

Cette méthode est donc celle de la transition par une action évolutive dans l’ordre social, que lui inspire « la philosophie à la fois profondément évolutionniste et hardiment révolutionnaire du citoyen Vaillant », cet ancien blanquiste reconverti qui possède un « sens très délié de toutes les réformes de transition, de toutes les évolutions nuancées qui préparent et qui commencent la Révolution [14] ».

L’évolution vers le socialisme est donc inchoative et de type endogène : l’action est toujours envisagée dans son commencement ou dans sa progression vers un dépassement finalisé, et le but visé est toujours préformé, c’est-à-dire enveloppé dans ce qui est encore, à partir duquel se développera ce qui est déjà là. Contrairement à l’évolution graduelle de l’épigenèse, l’embryon de socialisme se développera graduellement selon des causes qui lui sont propres et intérieures, sans causes ni apports extérieurs et accidentels, car, pour Jaurès, l’humanité porte en elle ses déterminations passées, présentes et à venir. Dans sa conception de l’histoire, Jaurès « n’accorde pas à Marx que les conceptions religieuses, politiques, morales, ne sont qu’un reflet des phénomènes économiques. Il y a dans l’homme une telle pénétration de l’homme même et du milieu économique qu’il est impossible de dissocier la vie économique et la vie morale; pour les subordonner l’une à l’autre [15] ». Dans sa théorie du développement économique et social à venir comme dans sa conception de l’histoire, Jaurès ne fait donc qu’affirmer la théorie de la préformation de Leibniz en parlant d’une « préformation cérébrale de l’humanité ». Cette conception idéaliste permet de penser un idéal préconçu de la justice et du droit que l’humanité possède a priori : « l’humanité, dès son point de départ, a pour ainsi dire une idée obscure, un pressentiment premier de sa destinée, de son développement. Avant l’expérience de l’histoire, avant la constitution de tel ou tel système économique, l’humanité porte en elle-même une idée préalable de la justice et du droit, et c’est cet idéal préconçu qu’elle poursuit [16] ».

Tout est donc déjà là en germe, selon nos aptitudes et selon notre disposition à développer des liaisons en notre esprit. Ces liaisons sont devancées par un pressentiment chez Leibniz, tout comme le lien social est préformé chez Jaurès parce que pressenti dans l’idéal préconçu du droit, par lequel l’humanité réalisera son unité de justice et de paix, à force de luttes et par l’unité de l’esprit et des sens, de la conscience humaine et du monde, en écho à la double source des connaissances que sont les sens et la réflexion chez Leibniz.

La conciliation des théories du reflet et de la préformation au regard de la conception jaurésienne de l’histoire n’est autre qu’une conciliation des thèses opposées de l’idéalisme historique et moral et du matérialisme économique.

Les notions d’évolution et de développement semblent être synonymes et indistinctement employées par presque tout le monde. Jaurès semble ne pas échapper à la règle. Ces deux notions sont en effet interchangeables chez lui et s’adossent à sa philosophie politique et à ses enjeux méthodologiques d’avènement du socialisme, tout en s’inscrivant dans les débats biologiques de son temps. Jaurès pense l’évolution révolutionnaire sous le vocable d’une théorie du développement qui emprunte plus à Leibniz - et même à Comte - qu’à Marx et/ou à Darwin. En effet, si l’évolution révolutionnaire est le mouvement de l’histoire qui doit nous mener au socialisme, ce mouvement est avant tout chez Jaurès un processus de développement qui obéit à une logique préformée au sein même de l’humanité. Or, en son essence même, l’évolution n’obéit pas à une logique préformée car elle dépend du hasard des mutations, des contingences. En cela, Jaurès demeure absolument préformationniste à la manière de Leibniz - et de Comte -, ce qui constitue un point faible de sa pensée vis-à-vis des débats scientifiques de son temps. Mais comment expliquer cette assimilation, sinon cette confusion? Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle -avec la parution de L’Origine des espèces de Charles Darwin en 1859 - que « les termes inchangés de développement et d’évolution en arrivent à signifier, pour les embryologistes et les zoologistes, presque exactement le contraire de ce qu’ils signifiaient pour les naturalistes du XVIIIe [17] ». Ainsi l’année de la naissance de Jaurès marque le début d’une réflexion féconde, d’une « réformation » de concept, où évolution et développement ne sont plus strictement synonymes. Mais, avant de voir leur nouvelle distinction nuancée, rappelons brièvement pourquoi ces deux termes sont restés longtemps synonymes, à la lumière de l’étymologie et des théories passées. Un seul et même mot désigne en latin « évolution » et « développement » : c’est le terme evolutio, onis, f. (Gaflfiot). Ce terme signifie l’action de dérouler, de parcourir, de lire (du verbe evolvo, volvi, volutum, ere, tr., emporter en roulant; faire sortir (dégager) de quelque chose qui enveloppe, qui entoure ; dérouler, déployer, expliquer; dérouler le temps, les années, les jours), et s’oppose au terme revolutio, onis, f., révolution, retour (du verbe revolvo, volvi, volutum, ere, tr, rouler en arrière, faire rétrograder en roulant).

Étymologiquement, évolution s’oppose à révolution car si l’évolution déroule ce qui est enroulé, enveloppé (et donc développe), la révolution est le mouvement de réenveloppement, d’essence rétrograde, car elle fait faire marche arrière, annule toute avancée linéaire ou circulaire en ramenant au point de départ, ou bien fait retourner à l’identique toute chose en mouvement, telle la « révolution elliptique de la Terre autour du Soleil ». Le développement est donc une évolution en ce qu’il est mouvement de déploiement de force et d’être, mouvement de devenir qui transforme l’être en son autre, déploie la différence en son identité. Le développement apparaît d’abord surtout comme la réalisation d’un programme préétabli, d’un plan, où l’être formé est le résultat de l’être préformé (qui n’était que sa réduction, sa forme organique distincte mais pas différente), où l’œuf préexiste à l’oiseau dont il est la cause et l’être en puissance.

Le développement est alors évolution prédéterminée, intérieure et autonome, actualisation de la puissance, ne subissant donc aucune influence extérieure. L’évolution est, quant à elle, devenir sans destin préétabli, acte sans puissance, création libre car affranchie de tout plan et de toute limite stricte. L’évolution n’a pas de destin parce qu’elle est son propre destin; un destin qui n’est pas posé à l’avance mais autodonné par ajouts successifs et aléatoires du milieu.

Or plusieurs théoriciens de l’évolution ont pensé le passage de la forme préformée à la forme formée comme une transformation de propriétés métriques invariantes. Tel est le cas de Malebranche et de Leibniz, deux penseurs qui ont compté dans la formation de la pensée philosophique de Jaurès.

L’évolution par préformation n’est autre ici qu’un développement inéluctable de la forme organique, opposée aux explications mécanistes ou matérialistes de l’origine des êtres vivants de type lucrécien (comme Diderot), ne pensant la transformation que pour les individus et non pour les espèces - cloisonnées entre elles.

Parce qu’un développement se poursuit toujours jusqu’à son terme, sa finalité est de s’achever lui-même ; il n’est donc pas arrêté : « Pour qu’on puisse parler de l’arrêt d’un développement, il faut que ce développement ait du mouvement pour aller plus loin. Un développement dont les limites sont assignées à l’avance prend fin lorsqu’il les atteint. Il s’éteint spontanément. Il se termine. Il n’est pas arrêté ; il ne s’arrête même pas. Un processus n’est dit arrêté que s’il ne va pas, provisoirement ou définitivement, à ses limites. La théorie qui lie la monstruosité à l’arrêt de développement se concilie mal avec une croyance à la préformation [18] ». Toute théorie du développement est donc de type finaliste et endogène, et devient même le fondement de l’idée de progrès chez Comte.

Il n’en est pas de même pour l’idée de loi d’évolution car celle-ci suppose l’influence de causes accidentelles, d’où le rejet de la théorie de la préformation des germes et l’adoption de l’épigenèse : théorie selon laquelle l’embryon se constitue graduellement dans l’œuf par formation successive de parties nouvelles et apports éventuels du monde extérieur, et opérant, selon Darwin, un passage possible d’une espèce à l’autre par « modifications parcellaires relativement indépendantes [19] ». De par ses structures, l’évolution d’un embryon ne peut plus être traitée comme un simple agrandissement ; préformation, développement et causalité sont ainsi rejetés au profit de l’idée d’évolution, désormais distincte et même opposée à celle de développement, avec quelqu’un comme Geoffroy Saint-Hilaire.

Comment ces deux notions d’origine biologique - et leur distinction précise - sont-elles réinvesties dans le champ du politique? Comment Jaurès, et d’abord le marxisme transposent-ils ces théories dans leurs théories respectives [20] ?

Jaurès parle aisément d’« évolution » vers le socialisme et de « développement » économique et social de l’humanité, même s’il n’établit pas clairement de distinction précise, consciente et volontaire. Il est resté « classique » en restant fidèle - comme Comte - à la théorie du développement adossée à celle de la préformation. Il reste donc fidèle à l’embryologie et à l’idée de réalisation d’un plan, de prédétermination, et même d’idée directrice (qu’il reprendra explicitement à Claude Bernard lors de sa conférence de Buenos Aires de septembre 1911 intitulée « La force de l’idéal [21] »). Jaurès justifie sa théorie préformationniste du développement en ce qu’elle s’inscrit pleinement dans une sorte de religion téléologique qui garde quelque chose de dogmatique et qui constitue tout le fond d’une ontologie de la lutte dont le socialisme est le but, le réformisme le moyen et la République le cadre.

Au fond, il n’y a pas de théorie historique chez Jaurès, mais il y a une théorie de la révolution qui est une théorie de la libération dans l’histoire par la lutte comme théorie de l’action et de la conquête du pouvoir. C’est ainsi que le point de rencontre de l’évolution et du développement - que Jaurès articule sur le rapport historique et politique entre le prolétariat et l’humanité - se situe au niveau de la question de l’État, strictement liée à celle de la révolution. La révolution est donc chez Jaurès processus de réalisation de l’idéal, système de mise en forme de la pensée dans l’action. Ce processus est aussi une méthode : méthode d’action politique de prise du pouvoir (par le respect de la voie légale, du suffrage universel et du parlementarisme, qui confirment la République comme cadre légal de la réalisation du socialisme dont elle est la puissance destinée à s’actualiser), mais aussi de son exercice, à travers la méthode socialiste, graduelle et réformiste, qui constitue le fond de l’action et de l’esprit révolutionnaires, et révolutionne du même coup la Praxis, dans le droit fil ici de la célèbre onzième Thèse sur Feuerbach de Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. »

Transformer le monde à partir de l’interprétation qu’on en a faite, c’est mettre « l’idée dans le mouvement et le mouvement dans l’idée, la pensée socialiste dans la vie prolétarienne, la vie prolétarienne dans la pensée socialiste [22] ». La pensée se fait action et devient pouvoir. Mais la Praxis, chez Jaurès, d’essence révolutionnaire, porte en elle les éléments d’un développement ultérieur qui la transformera de l’état de théorie à celui de pratique d’émancipation sociale de l’Humanité par le prolétariat, qui réalisera ainsi l’Humanité totale.

Jaurès ramène la Praxis à une théorie du développement de l’humanité (ensemble des hommes en sociétés), qui lui sert de cadre pour penser ce processus de dépérissement du régime capitaliste. L’être du prolétariat est action révolutionnaire, production de valeurs par la lutte contre le capitalisme. C’est par l’État que cette lutte s’effectue : une lutte onto-axiologique qui se mue en culture onto-praxique transcendant l’idée même de classe pour embrasser l’universel, productrice de pratiques sociales, d’institutions, de méthodes et représentations idéologiques structurant le nouveau régime économique. La Praxis d’État est ainsi ce par quoi le prolétariat exerce le pouvoir politique après l’avoir conquis légalement.Tel est le socialisme jaurésien, un socialisme qui n’est pas contre l’État, ni même d’État, mais par l’État : c’est par lui que s’effectue la révolution sociale, par l’action réformatrice, graduelle et légale.

De son côté, le capitalisme se développe pour tendre vers sa propre fin, il est « fait pour » être dépassé. Ce processus de dépérissement est révolutionnaire étymologiquement en ce qu’il procède par rétrogradation, réenveloppement, à la juste proportion inverse du développement de l’humanité. Comme pour la théorie du dépérissement de l’État de Marx et Engels, les bases de l’extinction programmable du capitalisme sont économiques. C’est par l’État que cette extinction économique s’élabore : juxtaposition des deux régimes de propriété évoluant ensemble un certain temps avant que le régime collectiviste ne prenne le dessus, développement de coopératives ouvrières et des syndicats comme fer de lance de la nouvelle démocratie économique. Au fond, la révolution prendra les traits d’une évolution « naturelle », sans heurts ni ruptures violentes mais par gradation continue, en un élan d’unité et de pénétration universelles. La société communiste prolongera ainsi la société capitaliste avec laquelle elle est compénétrée ; les cadres de la vieille et inique société capitaliste éclateront sous le poids de l’invasion de l’esprit socialiste. Pénétrée et saturée de réformes sociales, la société capitaliste se muera peu à peu en société communiste.

Méthode graduelle et but final.

Pour Jaurès, la méthode graduelle rend caduque la théorie de la dictature du prolétariat, forme universelle de la transition à la société sans classes étroitement associée à celle du dépérissement de l’État. La méthode graduelle est donc à cette esquisse jaurésienne de théorie implicite du dépérissement du capitalisme ce que la dictature du prolétariat est à la théorie du dépérissement de l’État chez les marxistes. Le développement de l’humanité par l’évolution socialiste de l’organisation du travail et de la propriété commande donc une nécessaire et « symbiotique » méthode graduelle ; le dépérissement du capitalisme - qui lui est étroitement lié - obéit, lui, à un « antibiotique » processus graduel.

Jaurès est réformiste mais aussi révolutionnaire ; disons plutôt qu’il est révolutionnaire par la réforme : c’est l’idée au départ marxienne d’évolution révolutionnaire qui fait de Jaurès le théoricien d’un réformisme révolutionnaire qui nous permet de le qualifier d’« évolutionnaire » dans la théorie, au moment où il qualifie Millerand du même vocable dans sa pratique gouvernementale entre 1899 et 1902. Il n’est pas permis de dire que Jaurès fut révisionniste au sens où on l’entendait alors, car il ne fut nullement révisionniste sur le plan de l’économie (contrairement à Bernstein, il reste fidèle à la théorie de la valeur-travail de Marx), mais se rapproche de Bernstein sur le plan de la tactique politique. Jaurès lui-même se défendit toujours d’être révisionniste, notamment dans sa conférence sur « Bernstein et l’évolution de la méthode socialiste » du 10 février 1900, où il se déclare d’emblée plus proche de Kautsky (même si ce dernier fut très hostile à son égard, l’accusant de désunir le socialisme français) - le théoricien du « centre » orthodoxe de la mouvance marxiste -, en arguant ironiquement qu’« il y a dans Kautsky, dès maintenant, un peu de Bernstein, et, lorsqu’il] approuve pleinement Kautsky, par là même [il] approuve partiellement Bernstein [23] ».

La position de Jaurès - la seule contribution sérieuse des socialistes français à la réfutation du révisionnisme de Bernstein - s’inscrit aussi dans un contexte français, à savoir que Jaurès entend répondre aux attaques et accusations des guesdistes - marxistes « officiels » - et de Lafargue, qualifiant Jaurès et Millerand d’« Indépendants polychromes du socialisme sentimental, pittoresque et intégral [24] », à un moment où le socialisme français pouvait espérer réaliser son unité, malgré les fortes divergences à propos de l’affaire Dreyfus. Car là est bien la préoccupation essentielle de Jaurès : réussir l’unité des socialistes français au sein d’un même parti; chose difficile à réaliser si les socialistes français rejettent et se mettent à dos le parti social-démocrate allemand, qui était alors l’organisation socialiste la plus puissante et la plus prestigieuse du monde [25]. Aussi, vu l’importance de cette controverse doctrinale et compte tenu de ses responsabilités politiques, Jaurès n’a pu s’esquiver, et c’est de façon embarrassée qu’il essaie de prendre position.

Pour ce faire, Jaurès s’efforce donc de mettre les choses au point sur la base d’une double argumentation, faite de positionnement tactique et d’offensive critique : il critique Bernstein et entend prouver une fidélité plus forte de sa méthode à l’esprit du marxisme que ne l’est celle de ses adversaires guesdistes. Jaurès répond aux révisionnistes allemands tout en ripostant aux marxistes « orthodoxes » français.

Sur le plan doctrinal Jaurès donne tort à Bernstein, mais sur le plan pratique il se sent proche de lui : la tactique de l’alliance avec des forces politiques non socialistes lui apparaît nécessaire. Ainsi la position ambiguë de Jaurès tient au fait qu’il rejette le révisionnisme tout en soutenant le réformisme ! Et c’est parce qu’il pense que la pratique réformiste est préférable à la théorie révisionniste (qui pourtant la sous-tend) que Jaurès entrevoit des points de rencontre possibles entre Bernstein et Kautsky : « sans doute, nous avons à faire à mon sens une politique socialiste neuve, à certains égards, plus agissante, nous avons à modifier notre attitude en face de certains problèmes; mais nous pouvons le faire sans rompre avec les traditions générales de la démocratie socialiste internationale [26] ». Cette « politique socialiste neuve » n’est autre que le réformisme. Un réformisme de type révolutionnaire dans le sens où les réformes sont un moyen pour préparer la révolution (d’où le rôle prépondérant des syndicats dans cette préparation économique et sociale du prolétariat) et non pour l’éviter (les réformes rendant la révolution inutile parce qu’elles améliorent les conditions de vie ouvrières), comme le pensaient Bernstein et bon nombre de réformistes, dont Millerand…

Le socialisme est le but qui se donne les réformes comme moyens. Il est d’essence révolutionnaire, pour Jaurès, à l’image de son agent qu’est le prolétariat et de l’esprit de la République « à la française ». Ainsi seuls les fondements théoriques du révisionnisme sont à condamner. N’avançant jamais ses arguments de façon tranchée et reconnaissant un certain nombre de mérites à l’impulsive objection bernsteinienne, Jaurès estime pouvoir démontrer en même temps que le révisionnisme en tant que tel (comme pratique politique d’union gouvernementale) n’est pas à mettre en cause et que le marxisme a capacité à se réformer par lui-même : «J’estime et j’essaierai de démontrer que le marxisme lui-même contient les moyens de compléter et de renouveler le marxisme là où il faut, et qu’il n’est nullement utile, au point de vue théorique, comme au point de vue pratique, de briser les cadres théoriques de la démocratie socialiste internationale, parce que ces cadres peuvent dès maintenant, par leur propre jeu, s’élargir et s’assouplir [27]. » Ainsi s’affirme le méta-marxisme de Jaurès : un réformisme non révisionniste qui repose sur l’idée d’un dépassement du marxisme traditionnel (rejet du matérialisme historique) dans la fidélité au matérialisme économique (et à sa théorie de la valeur-travail) et l’adhésion à la pensée et à l’action révolutionnaires, qui place le mouvement ouvrier à l’avant-garde de la lutte des classes et du combat pour la justice sociale, dans un renouvellement de la Praxis qu’est le réformisme révolutionnaire.

Jaurès, Wilhelm Liebknecht, évolution/développement/révolution

Si « tout est dans le mouvement, rien n’est dans le but final » chez Bernstein, et « tout est dans le but final, rien dans le mouvement » chez Rosa Luxemburg (hostile à toute tentation réformiste), nous pouvons dire que la position de Jaurès se ramène à celle de Wilhelm Liebknecht - père de Karl - (né en 1826 et mort en août 1900, grande figure politique qui prit part à la révolution allemande de 1848, fondateur avec Bebel du Parti ouvrier social-démocrate allemand en 1869, député au Reichstag, il refusa de voter l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine;Jaurès s’y référait souvent), pour qui « l’essentiel est le but final, mais il faut le mouvement pour s’approcher du but ». Jaurès salua en lui le défenseur du suffrage universel comme « force légale du socialisme révolutionnaire ».

Mais ce qui plut surtout à Jaurès fut sa réflexion sur la méthode d’action politique du prolétariat pour la réalisation du socialisme. C’est à l’occasion du premier anniversaire de la mort de Liebknecht que Jaurès revient sur sa pensée, pour commémorer un grand homme disparu mais d’actualité, tourné vers l’avenir, puisqu’il se pencha sur la question de la méthode socialiste en rédigeant un manuscrit (trouvé peu après sa mort dans ses papiers par ses amis) commencé en 1881 et apparemment inachevé, intitulé Comment se réalisera le socialisme. Jaurès reprend ce texte avant-gardiste pour le présenter et le commenter dans plusieurs de ses articles à La Petite République des 15, 17, 21 et 24 août 1901, considérant « la publication de ces pages posthumes de Liebknecht comme un événement capital dans la vie politique et sociale de l’Allemagne, dans la vie du socialisme universel [28] ».

Ce document présente un grand intérêt pour Jaurès et pour la période d’alors, en Allemagne comme en France, et Jaurès n’hésite pas à citer de larges extraits de ce manuscrit traduit par lui-même pour la circonstance. L’intérêt, pour nous, est de montrer en quoi l’apport de Liebknecht au débat sur la méthode socialiste constitue une base solide à la légitimation de la position de Jaurès vis-à-vis du révisionnisme et sur le rapport entre le but final et le mouvement de transition.

Liebknecht ne se demandait pas si le socialisme triompherait, mais comment il triompherait. Même si l’avènement du socialisme se fait attendre, son accession est historiquement inévitable. Voilà pourquoi il convient plutôt de méditer sur les moyens, sachant que le but est premier et assuré et conditionne les moyens : le possible se mesure à l’aune du souhaitable ; la fin justifie les moyens, mais les moyens se façonnent selon les circonstances : « La tactique se détermine d’après les circonstances. […] L’essentiel, pour nous, c’est que les principes inaltérés du socialisme soient réalisés le plus rapidement possible dans l’État et la société. L’inessentiel, c’est comment ils seront réalisés. Non que nous prétendions diminuer la valeur de la tactique. Mais la tactique n’est qu’un moyen en vue d’un but, et tandis que le but se dresse ferme et immuable, on peut discuter sur la tactique. Les questions de tactique sont des questions pratiques, et elles doivent être absolument distinguées des questions de principes [29] », écrit Liebknecht. Si la tactique est secondaire dans l’ordre des valeurs, elle est prioritaire dans l’ordre de l’action ; l’in-essentiel doit passer avant l’essentiel, comme pour lui préparer la place.

Ainsi, pour Liebknecht, le Parti socialiste doit se préparer à prendre part au gouvernement pour améliorer les conditions de travail : une participation partielle et mesurée, avec des degrés, des nuances et des modalités. Voilà comment procéder. Jaurès commente ces propos : « De même que la tactique est variable, le programme, qui est après tout une partie de la tactique, peut être modifié, révisé, complété. […] [Il] doit être complété par toute une série de mesures introduisant graduellement la classe ouvrière dans la puissance économique et ébauchant un demi-communisme dans la production paysanne [30]. »

Contre tout recours à la force - qu’il juge contre-révolutionnaire - Liebknecht confirme déjà le respect de la voie légale, du suffrage universel et du gradualisme, qu’il réussit à concilier avec l’action révolutionnaire du prolétariat. C’est en cela que Jaurès se reconnaît pleinement en lui : « “Le droit pour l’État de réglementer la production contient le devoir pour l’État de s’intéresser au travail et le contrôle du travail social par l’État conduit tout droit à l’organisation du travail social par l’État.”Voilà ce que disait Liebknecht de la loi sur les accidents, qui de toutes les lois d’assurance est la plus superficielle, la plus extérieure au travail [31] ». Graduellement, par l’action légale et par la propagande, la nation est amenée au socialisme. L’économique et l’individuel se trouvent liés, dans ce socialisme d’inspiration morale qui « considère l’éducation comme un des devoirs essentiels de l’État, et [qui] fait consister l’idéal civil et social à réaliser en tout homme autant que possible l’idéal de l’humanité. […] Mais nous ne sauterons pas d’un coup dans le socialisme. Le passage s’accomplit continuellement, et il s’agit pour nous […] de déterminer un programme pratique pour la période de transition [32] ».

En cela, le socialisme révolutionnaire de Liebknecht préfigure bien le socialisme révolutionnaire de Jaurès et semble annoncer et préparer admirablement le socialisme qui s’élabore autour de 1900, autour de la question désormais décisive des méthodes de la loi d’évolution.

Au fond et plus généralement, c’est plus le Marx politique (et Engels) du Manifeste de 1848 que le Marx économiste du Capital qui fait l’objet des critiques essentielles de Jaurès, parce que ce dernier adopte désormais une lecture essentiellement politique du marxisme, et non plus socio-économique et philosophique.

Ce n’est donc pas la science de Marx sur le développement des sociétés et sa critique de l’économie capitaliste que Jaurès conteste, mais ses hypothèses sur le jeu des rapports de classes et les perspectives d’actions « révolutionnaires » dans les pays industrialisés telles qu’on les trouve formulées dans le Manifeste de 1848. Jaurès considère en effet celui-ci comme « suranné »; le marxisme est « dépassé » en tant que méthode de révolution. Contrairement à ce que pensaient Babeuf, Blanqui, Marx et Engels (« glisser » le communisme prolétarien au sein des révolutions bourgeoises), il n’est plus possible de penser, autour de 1900, que la révolution prolétarienne peut et doit se greffer sur une révolution bourgeoise. Mais si cette méthode a échoué en France et en Allemagne, elle a eu au moins l’avantage de poser la question fondamentale de la propriété et celle d’une action autonome et émancipée du prolétariat. Puisque le temps des révolutions bourgeoises est terminé, il est temps de penser à une transition vers le socialisme par le prolétariat lui-même.

Il est temps aussi pour nous de voir comment Jaurès articule cette « théorie » de la transition vers le socialisme avec une conception métamarxienne de l’action révolutionnaire du prolétariat, et en quoi sa position constitue une réponse au révisionnisme théorique bernsteinien tout en étant une réponse au marxisme « orthodoxe » de la pratique révolutionnaire. C’est par une démarche d’évitement que Jaurès procède, pour asseoir sa position politique et doctrinale spécifique et atypique, guidée par une volonté constante de garder ses distances avec les doctrines en cours (et vis-à-vis de leurs épigones français, marxistes notamment : Guesde et Lafargue), comme pour vouloir librement les réviser à sa façon pour mieux les concilier. Ainsi sa référence à la pensée marxienne est constante, même si elle n’est pas toujours explicite;le marxisme demeure sa sphère de pensée.

La transition vers le socialisme est avant tout l’expression d’une continuité de la révolution bourgeoise dans la révolution prolétarienne ; la classe ouvrière étant le vrai agent historique de son émancipation (nous pouvons voir dans cette idée jaurésienne plus que jamais affirmée l’influence une fois de plus de la pensée de Michelet, qui a vu dans la Révolution française l’avènement politique et historique du peuple ; Jaurès venant à cette époque de rédiger son Histoire socialiste de la Révolution française, dans laquelle il se revendique de la vision mystique de Michelet). Le prolétariat se trouve avoir une sorte de supplément d’âme, disons même un supplément d’être sur la bourgeoisie, et c’est cette « plus-value ontologique » qui fait du prolétariat la classe de l’avenir, celle de l’émancipation universelle et de l’unité humaine.

Un prolétariat émancipé et une bourgeoisie historiquement désuète et stérile. C’est carrément une nouvelle conception de la révolution que propose Jaurès, étroitement associée à une théorie de l’État au moins implicite. Là se situe véritablement le point de rupture - ou l’élément d’inconciliabilité - entre Jaurès et Marx : pour Jaurès, la révolution apparaît non pas comme le point de départ que devrait suivre une dictature transitoire, mais comme la fin du processus qui conduit vers le socialisme; d’où la nécessité de concevoir comme préalable le terrain de la légalité démocratique et du suffrage universel, condition, selon Jaurès, pour que le prolétariat socialiste prépare et organise la révolution, la conquête légale de la démocratie étant alors sa méthode souveraine : « [le prolétariat] a, par les syndicats et les coopératives, une puissance économique grandissante. Il a par le suffrage universel et la démocratie une force légale indéfiniment extensible. […] Il prépare méthodiquement ou mieux, il commence méthodiquement sa propre Révolution par la conquête graduelle et légale de la puissance de la production et de la puissance de l’État [33] ».

Ainsi, si pour Marx la révolution éclatera lorsque l’état de souffrance et de misère du prolétariat aura atteint son comble, pour Jaurès, la classe ouvrière est sans cesse plus forte, plus cultivée et moins misérable. Et tout ce qui accroît sa puissance intellectuelle, économique et politique accélère l’évolution politique et sociale vers le communisme. Cet état de fait est le fondement de sa méthode : « À la question toujours impérieuse : comment se réalisera le socialisme ? il convient de répondre : par la croissance même du prolétariat qui se confond avec lui. […] Précisément parce que le prolétariat a déjà grandi, parce qu’il commence à mettre la main sur le mécanisme politique et économique, la question se précise : quel sera le mécanisme de la victoire ? À mesure que la puissance prolétarienne se réalise, elle s’incorpore à des formes précises, au suffrage universel, au syndicat, à la coopérative, aux formes diverses des pouvoirs publics et de l’État démocratique [34] ».

Ainsi, en rappelant le « fait incontestable » du progrès du prolétariat et de « la puissance croissante des syndicats ouvriers, des coopératives ouvrières, et la part croissante de pouvoir politique qu’ils conquièrent sur l’État ou dans l’État [35] », Jaurès entend réaffirmer la force décisive et désormais autonome d’un prolétariat émancipé, mais aussi mettre à distance la théorie marxienne du dépérissement de l’État. Même si c’est « sur l’État ou dans l’État » que le prolétariat grandit, c’est par l’État qu’il accomplira l’Humanité totale, qu’il s’émancipera intégralement, émancipant également l’humanité tout entière.

C’est donc par l’État que le développement des institutions se poursuivra et réalisera l’évolution de la société vers le socialisme ; c’est par l’État que s’accomplira la méthode de réalisation socialiste dont le prolétariat sera l’agent essentiel : « [la vie du prolétariat] s’est déjà incorporée à des institutions : institutions économiques et institutions politiques ; ces institutions, suffrage universel, démocratie, syndicat, coopérative, ont un degré déterminé de développement, une force et une direction acquises : et il faut savoir si le communisme prolétarien pourra se réaliser par elles, s’accomplir par elles, ou si au contraire il ne s’accomplira que par une suprême rupture. […] Et si nous souffrons aujourd’hui, s’il y a dans notre parti incertitude et malaise, c’est parce qu’il associe en des mélanges confus les méthodes en partie surannées que nos maîtres nous ont léguées, et les nécessités mal formulées encore des temps nouveaux [36] ».

C’est donc contre les anarchistes et les guesdistes que ces propos de Jaurès sont dirigés, lorsqu’il écrit que « les uns veulent que [le prolétariat] se mêle le moins possible aux conflits de la société qu’il doit détruire, et qu’il réserve toutes ses énergies pour l’action décisive et libératrice [37] ». Allusion à peine voilée à la position des marxistes orthodoxes réunis autour de Jules Guesde à propos de l’affaire Millerand - ce socialiste entré dans un « ministère bourgeois » - et surtout à propos de l’affaire Dreyfus, prétendu véritable objet du dissentiment méthodologique qui opposa Jaurès à Guesde et aux marxistes français.

C’est à ce moment-là que Jaurès infléchit son discours sur Marx. Même si Marx lui-même affirma à la fin de sa vie - pensant à Guesde et à Lafargue - qu’il n’était pas marxiste, c’est la pensée de Marx, du jeune Marx du Manifeste, que Jaurès met en question en 1901, parce que Marx et Engels y affirment que « les ouvriers n’ont pas de patrie », alors que Jaurès est profondément patriote… et internationaliste (conciliation qu’il développera surtout dans le chapitre X de L’Armée nouvelle).

Mais ce sont aussi des raisons politiques qui expliquent ce revirement de Jaurès à l’égard de Marx. En effet, les heurts violents des guesdistes au moment de l’affaire Dreyfus ont marqué Jaurès : là aussi leur vision non universalite a déplu à Jaurès parce que c’était, pour lui, la figure de l’Humanité tout entière qui était attaquée en la personne du capitaine Alfred Dreyfus, et non pas seulement un individu de surcroît bourgeois, dont la cause du même nom ne doit en rien concerner le prolétariat (position de Guesde). La lutte de classes n’a pas qu’un enjeu de classe : elle a d’emblée une ampleur universelle pour Jaurès. Les autres raisons politiques de l’infléchissement du discours de Jaurès sur Marx tiennent aux désastres constatés de la stratégie des guesdistes pour empêcher l’émergence d’une puissante force socialiste en France. Jules Guesde et les guesdistes souhaitaient l’isolement de la classe ouvrière et du mouvement socialiste. Les guesdistes étaient aussi contre les réformes, même si les députés du POF les votaient à l’Assemblée (à propos des accidents du travail en 1898, sur les retraites ouvrières, les projets Millerand, etc.). Or, pour Jaurès, la classe ouvrière ne doit pas « camper aux portes de la cité » et doit pleinement s’intégrer dans le mouvement social pour en tirer des leçons pour l’avenir et en prendre à terme la direction. C’est ce dont le prolétariat a de toute façon déjà fait l’expérience, au moment justement de l’affaire Dreyfus.

Pour Jaurès, l’affaire Dreyfus et l’affaire Millerand ont en effet toutes deux concouru au même but : l’émancipation du prolétariat, la croissance de sa force, de sa volonté, de sa conscience et de son unité, pour l’accomplissement d’emblée de la révolution prolétarienne, dès lors émancipée… de l’idée d’une période préalable de révolution bourgeoise. C’est à Lassalle que Jaurès reprend cette idée de refuser à la bourgeoisie la période de préséance révolutionnaire et de la voir passer dès les premiers jours aux mains ouvrières. Mais Jaurès va plus loin que Lassalle car il lui reproche sa modération, notamment au sujet de la question de la propriété : « de ce pouvoir révolutionnaire soudain conquis, Lassalle se proposait, il est vrai, de faire un usage très modéré. Il se serait borné à fonder le suffrage universel ; à supprimer les impôts indirects, à affranchir la presse du joug du capital et à subventionner largement sur les ressources de l’État des associations ouvrières de production : pas d’expropriation, pas d’application étendue d’un plan communiste [38] ». Mais si le prolétariat est à même de mener à bien à lui seul le mouvement révolutionnaire, ce n’est pas seulement parce qu’il a grandi en force et en conscience et s’est émancipé, c’est aussi parce que la bourgeoisie s’est vidée de tout son sens historique et révolutionnaire. Elle est désormais dépassée parce qu’elle est rattrapée par le prolétariat ; sa mission historique a été accomplie, et l’heure est maintenant à l’action révolutionnaire du prolétariat. Voilà pourquoi les thèses principales du Manifeste communiste sont tout aussi désuètes que le rôle historique de la bourgeoisie victorieuse « éminemment révolutionnaire », car si « aujourd’hui, le mode déterminé sous lequel Marx, Engels et Blanqui concevaient la révolution prolétarienne est éliminé par l’histoire », c’est d’abord parce que « le prolétariat plus fort ne compte plus sur la faveur d’une révolution bourgeoise [39] ».

Au fond, Jaurès reproche à Blanqui et à Marx et Engels d’avoir été les théoriciens d’une conception bourgeoise de la révolution prolétarienne, où le prolétariat ne joue que les seconds rôles, ne pouvant poursuivre sa marche révolutionnaire qu’en plaçant ses pas dans ceux de la bourgeoisie [40]. Pour Jaurès, « si un des caractères du socialisme utopique est de n’avoir pas compté sur la force propre de la classe ouvrière, le Manifeste communiste de Marx et de Engels fait encore partie de la période d’utopie [41] ». La bourgeoisie ne précède donc pas historiquement le prolétariat ; elle n’annonce pas « l’aurore socialiste »; elle ne donnera pas de coup d’envoi et le prolétariat n’attendra aucun signal. C’est d’emblée que la révolution est dérivée vers le prolétariat ; « c’est en réalité la conquête légale de la démocratie qui devient la méthode souveraine de Révolution ».

Voilà pourquoi « c’était une chimère d’espérer que le communisme prolétarien pourrait être greffé sur la révolution bourgeoise [42] ». Non seulement la période révolutionnaire de la bourgeoisie est close, mais la méthode de révolution ouvrière préconisée par Marx et Engels en 1847 est déclarée aussi désuète que la bourgeoisie par Jaurès.

La méthode socialiste de Jaurès, toute empreinte de respect de la légalité démocratique du suffrage universel et de gradualisme politique et économique, évacue les « hypothèses historiques épuisées » et les « hypothèses économiques inexactes [43] » du Manifeste, au premier rang desquelles il faut placer l’idée de dictature du prolétariat et « d’un brusque effondrement économique de la bourgeoisie, d’un cataclysme du système capitaliste [44] ». Ce n’est pas seulement par une simple condamnation morale, mais sur une analyse structurelle de la société que repose la critique jaurésienne de la violence et du coup de force. Jaurès rappelle que Marx et Engels savaient bien que le prolétariat avait grandi et qu’il était la vraie force révolutionnaire ; il rappelle aussi qu’ils affirmaient que la bourgeoisie était devenue incapable de régner, de devenir la classe dirigeante parce que devenue incapable d’assurer la subsistance minimale à ses esclaves; mais c’est pour rappeler que Marx (et non Engels [45]) se trompait lorsqu’il postulait sa théorie de la paupérisation absolue. Pour Jaurès, la bourgeoisie ne peut plus jouer « qu’un rôle d’appoint [46] », et l’idée de Marx selon laquelle le prolétariat doit être infiniment appauvri et dénué pour pouvoir provoquer les grands soulèvements prochains est une idée fausse : « Marx se trompait. Ce n’est pas du dénuement absolu que pouvait venir la libération absolue [47]. » Mais, rappelant que nul des socialistes, aujourd’hui, n’accepte la théorie de la paupérisation absolue du prolétariat (la condition économique matérielle des prolétaires allant en s’améliorant),Jaurès affirme qu’« il n’est plus permis de répéter après Marx et Engels que le système capitaliste périra parce qu’il n’assure même pas à ceux qu’il exploite le minimum nécessaire à la vie. […] Ainsi, les deux hypothèses, l’une historique, l’autre économique, d’où devait sortir, dans la pensée du Manifeste communiste,la soudaine Révolution prolétarienne, la Révolution de dictature ouvrière, sont également ruinées [48] ».

Dès lors, non seulement la méthode graduelle de transition en douceur se trouve confirmée, et, par le rejet de toute action violente et de toute idée de chute soudaine du capitalisme et de la bourgeoisie, c’est l’idée d’avènement progressif et endogène du socialisme à partir et en coexistence avec le capitalisme que couronne Jaurès, par l’action directe de la force propre du prolétariat révolutionnaire émancipé. Puisque le prolétariat libère l’humanité en se libérant lui-même, la bourgeoisie participant bien sûr à la même humanité, elle ne sera pas vaincue mais intégrée à la victoire du prolétariat, en ne perdant que sa position formelle de domination, qu’elle a déjà perdue dans les faits, et ainsi son statut de classe opprimante et possédante.

L’enjeu de la lutte sociale devient alors mystique : exprimant d’abord la réalité humaine de la chute dans la dispersion, la lutte exprime en même temps le remède contre ce mal, « l’antidote du péché » qui ramène à l’unité perdue de l’être-humanité par cette religion laïque qu’est le socialisme ontologique de Jaurès, dans un élan d’optimisme (réhabilitant le travail, qui n’est pas une malédiction, comme aussi chez Marx et déjà Saint-Simon et les saint-simoniens), et contre l’idée marxienne de nécessaire malédiction sociale et matérielle du prolétariat préalable au soulèvement final et à la résurrection révolutionnaire de l’humanité. Reprochant à Marx d’avoir écrit pour le prolétariat allemand ces paroles « de mystique abaissement et de mystique résurrection », Jaurès affirme :

« De même que le Dieu chrétien s’est abaissé au plus bas de l’humanité souffrante pour relever l’humanité tout entière, […] de même que cet abaissement infini de Dieu était la condition du relèvement infini de l’homme, de même dans la dialectique de Marx, le prolétariat, le Sauveur moderne, a dû être dépouillé de toute garantie, dévêtu de tout droit, abaissé au plus profond du néant historique et social, pour relever en se relevant toute l’humanité [49]. »

Dès lors la théorie de la paupérisation absolue du prolétariat apparaît tout à fait surannée à Jaurès, ainsi que la méthode de révolution violente que cette théorie présuppose et que le Manifeste préconise. Elle est surannée parce « qu’il est faux que dans l’ensemble la condition économique matérielle des prolétaires aille en empirant [50] ».

Pour Jaurès, le cataclysme économique qui doit provoquer « l’effondrement violent de la bourgeoisie » n’aura pas lieu. Ni de révolution bourgeoise dans l’ordre politique, ni de catastrophe capitaliste dans l’ordre économique ; Jaurès renvoie ces deux hypothèses complémentaires dos à dos, car le nouveau système de production n’émergera pas de l’effondrement du capitalisme, mais de l’action méthodique et progressive du prolétariat. Si ces hypothèses - historiques et économiques - sont au début du XXe siècle surannées, elles n’auront pas été vaines : Jaurès les pense en effet nécessaires mais pas suffisantes. Nécessaires parce que le prolétariat a su, depuis la Révolution, tirer des leçons des agitations de la bourgeoisie révolutionnaire - sans que cette dernière eût été pour autant la tutrice du prolétariat ; pas suffisantes parce que les révolutions bourgeoises ne montrent que le type d’action à mener (le moyen révolutionnaire) mais pas la voie à suivre (le but final), celle de l’émancipation collective, de la libération universelle, que seul le prolétariat peut mener, idée en cela conforme à celle de Marx sur le caractère éminemment universel du combat prolétarien et de la révolution socialiste. S’il y a continuité historique entre la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne à venir, il n’y a pas héritage de la première sur la seconde.

Esprit révolutionnaire et action réformatrice.

Jaurès entend avant tout ébaucher plus qu’une théorie du pouvoir; c’est véritablement une pédagogie de l’action politique qu’il expose, qui esquisse en creux une théorie du dépérissement du capitalisme sur lequel cette pédagogie de l’action se développe, supposant dans le même temps une condamnation sans appel de toute violence politique comme moyen d’action, un rejet de la théorie de la dictature du prolétariat, étroitement associée à la théorie du dépérissement de l’État : « Ce n’est pas par le contrecoup imprévu des agitations politiques que le prolétariat arrivera au pouvoir, mais par l’organisation méthodique et légale de ses propres forces sous la loi de la démocratie et du suffrage universel. Ce n’est pas par l’effondrement de la bourgeoisie capitaliste, c’est par la croissance du prolétariat que l’ordre communiste s’installera graduellement dans notre société [51]. »

La démocratie et la légalité s’en trouvent confortés et, avec elles, l’idée que « le but final se dessinera mieux [52] » dès lors que le mouvement désordonné s’apaisera par l’action graduelle du Parti socialiste confondu dans la nation, où le communisme prolétarien devra être « l’idée directrice et visible de tout le mouvement [53] ».

Voilà pourquoi Jaurès ne donne pas raison à Bernstein, qui a paru « dissoudre dans les brumes de l’avenir le but final du socialisme [54] » avec son idée d’opposer les réformes et la révolution (comme le rappelle Rosa Luxemburg dans Réforme ou révolution ?, préface du 18 avril 1899), pensant qu’on pouvait aller au socialisme par une transformation progressive du régime capitaliste au moyen de réformes sociales, rendant ainsi toute révolution inutile. Jaurès ne partage pas du tout cette vue de Bernstein car il n’oppose pas réformes et révolution mais, au contraire, considère que les réformes sont des préparations de la révolution qu’elles achèvent, rejoignant en cela la pensée de Rosa Luxemburg. Pour Jaurès, la réforme (qui, au singulier, désigne une méthode d’action) est révolutionnaire ; les réformes (en tant qu’ensemble de mesures graduelles) réalisent la révolution socialiste qu’elles contiennent en puissance. La révolution est donc réformiste par une méthode : le gradualisme. C’est exactement l’idée que Jaurès reprendra lors de son célèbre discours au congrès socialiste de la SFIO à Toulouse, le 17 octobre 1908 : « […] nous n’acceptons pas qu’on oppose l’esprit révolutionnaire et l’action réformatrice du Parti. Nous disons que dans un Parti vraiment et profondément socialiste, l’esprit révolutionnaire réel est en proportion de l’action réformatrice efficace et que l’action réformatrice efficace est en proportion de la vigueur même de la pensée et de l’esprit révolutionnaires. Nous vous disons : Précisément parce que le Parti socialiste est un parti de révolution, précisément parce qu’il ne se borne pas à réformer et à pallier les pires abus du régime actuel, mais veut réformer en son principe et en son fond ce régime même, précisément parce qu’il veut abolir le salariat, résorber et supprimer tout le capitalisme, précisément parce qu’il est un parti essentiellement révolutionnaire, il est le parti le plus activement et le plus réellement réformateur [55]. »

C’est essentiellement la théorie du dépérissement de l’État et sa non moins complémentaire idée de dictature du prolétariat [56] qui posent problème à Jaurès. Si les diagnostics du Capital demeurent valides et pertinents, les thèses du Manifeste et ses méthodes d’action révèlent des hypothèses historiques et économiques dépassées, et surtout l’inanité de la conception marxienne de l’État.

Restant dans le champ du marxisme, Jaurès entend donc « réviser » la pensée marxienne dans ses moyens tout en restant fidèle à ses principes et à ses buts (les idées de lutte de classes, d’inégalité des rapports de production, les théories de la plus-value, de la baisse tendancielle du taux de profit, de la valeur-travail, de l’aliénation du travail, de la fétichisation de la marchandise, etc.). Cette révision est donc avant tout une réhabilitation critique, la réaffirmation d’une loi d’évolution qui est une refondation de l’idée de révolution socialiste.

La question de l’État est donc étroitement liée à celle de la période transitoire entre le régime capitaliste et la pleine réalisation du socialisme ou communisme. Puisque cette période transitoire ne doit pas être, pour Jaurès, celle de la dictature du prolétariat (laquelle suppose un recours préalable à l’insurrection, comme l’envisageaient Marx, Blanqui, Guesde, Vaillant et Lénine), elle sera celle de l’élargissement de « la démocratie formelle en démocratie sociale et en démocratie socialiste ». Cet élargissement est l’œuvre d’un « réformisme révolutionnaire » qui renouvelle la Praxis et réalise la justice sociale selon une évolution graduelle vers le socialisme, qui se traduit par un rapport d’immanence, où le socialisme germe au sein du capitalisme. Les deux régimes sont appelés à coexister un certain temps, avant que le socialisme ne supplante le régime capitaliste en l’absorbant définitivement. Le mouvement de réalisation du but final est mouvement d’actualisation de la puissance. En cela, les réformes constituent ces germes d’avenir car elles « sont des grains de semence du communisme, semés dans la terre capitaliste [57] ».

Remarques conclusives.

Sans rejeter la pensée de Marx, Jaurès prétend la repenser, la réviser, au point même de ramener Marx à lui-même, en allant au-delà des postulats marxiens, comme s’il s’agissait de tirer de nouvelles conceptions de sa pensée, de ne se réclamer de Marx qu’en le dépassant : Jaurès métamarxien pour prolonger l’œuvre de Marx dans et par le réformisme, qui serait, sinon l’impensé, du moins le non-dit de la pensée politique de Marx [58].

C’est tout le sens de la méthode politique de Jaurès, qui s’est développée dans sa conception gradualiste de l’action gouvernementale. Le réformisme est en fait un gradualisme, une méthode graduelle d’ensemencement économique du « socialisme progressif » si cher à Benoît Malon, qui affirmait, dans Le Socialisme intégral : « Soyons révolutionnaires quand les circonstances l’exigent et réformistes toujours. » Cette méthode apparaît donc comme l’incarnation de l’« évolution révolutionnaire » de Marx appliquée à l’action gouvernementale réformiste au sein de la République bourgeoise. Telle est la méthode préconisée par Jaurès et tentée par Alexandre Millerand lors de son expérience ministérielle dans un « gouvernement bourgeois » de 1899 à 1902; ce socialiste que Jaurès qualifia de « bon évolutionnaire »… C’est justement Millerand, alors chef de file des socialistes « indépendants » et successeur de Benoît Malon à ce poste, qui avait posé le cadre de ce gradualisme politique, dans son célèbre discours au « Banquet de Saint-Mandé »,le 30 mai 1896, qui devait ensuite servir de base programmatique à toutes les composantes socialistes, à l’exception des allemanistes. Il y avait défini le gradualisme comme la substitution nécessaire et progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste ; en plus d’édicter comme principe majeur la conquête du pouvoir par le suffrage universel (d’où l’adhésion au parlementarisme et non au coup de force blanquiste) et la conciliation entre l’internationalisme et le patriotisme.

Sans renier ses principes, un socialiste peut donc et même doit exercer le pouvoir, fût-ce dans un « gouvernement de combat », selon une tactique qui dépasse le seul positionnement politique. La République tient lieu de dictature du prolétariat chez Jaurès : elle en joue le rôle et nous en dispense. C’est par la « République bourgeoise » et à partir d’elle que se réalisera le socialisme, par l’action révolutionnaire du prolétariat dans l’État réformiste « évolutionnaire » accompagnant le processus de dépérissement du capitalisme. C’est par étapes que se réalisera le socialisme, et la participation au gouvernement constitue une étape, une préparation du socialisme à venir, car elle est une expérience du pouvoir, de la puissance étatique au service de l’émancipation collective par l’adoption de réformes graduelles des fondements économiques de la société : seul moyen pour Jaurès de réaliser la « révolution sociale », par la proclamation de la propriété sociale et universelle. ?


Date de mise en ligne : 01/01/2008 https://doi.org/10.391

Jaurès, Wilhelm Liebknecht, évolution/développement/révolution

Voir la réponse de Karl Liebknecht à Jaurès : Die neue Methode, Die Neue Zeit, September 1902. Tome 1 des Gesammelte Reden und Schriften, Dietz Verlag

Notes de l'article

[1]  Ce document fut ensuite publié par Engels, à titre de supplément du livre K. Marx, « Enthüllung über den kommunisten Prozeß zu Köln » (Hottingen, Zurich, 1885). D’abord répandue secrètement parmi la Ligue des communistes, l’Adresse fut aussi publiée dans des journaux petits-bourgeois allemands et dans le livre écrit par deux fonctionnaires de Police Wermuth et Stieber…

[2]  Le texte allemand d’origine dit revolutionäre Entwicklung, ce qui signifie « développement révolutionnaire ». La traduction française est donc erronée, ou du moins inexacte, soit par inattention du traducteur, soit par choix délibéré gros de présupposés philosophico-politiques à ne pas vouloir distinguer scientifiquement évolution et développement. Nous verrons plus bas que ces deux notions ne sont pas synonymes et qu’elles ont fini par être distinguées par Darwin et par la science biologique naissante, avec des répercussions dans le schème politique…

[3] Jean Jaurès, « République et socialisme », article de La Petite République [désormais noté PR], 17 octobre 1901, dans Études socialistes II : 1897-1901, textes rassemblés, présentés et annotés par Max Bonnafous, Éd. Rie-der, 1933, p. 272.

[4] Jean Jaurès, « Collectivisme », article de La Dépêche de Toulouse, 25 septembre 1893, dans Études socialistes I, pp. 160 et 161.

[5] Jean Jaurès, « Question de méthode », article-préface du 17 novembre 1901 sur le Manifeste communiste de Marx et d’Engels [désormais noté QM], aux Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, dans Études socialistes II, p. 249.

[6] Jean Jaurès, « La philosophie de Vaillant », article de La Petite République, 8. Janvier 1901, dans Études socialistes II, p. 221.

[7] Jean Jaurès, « Les deux méthodes », conférence du 16 novembre 1900 opposant Jaurès à Jules Guesde à l’hippodrome de Lille, dans Études socialistes II, p. 195.

[8] Jean Jaurès, « Socialisme et liberté », article de La Revue de Paris, 1er décembre 1898, dans Études socialistes II, dans Œuvres de Jean Jaurès, t.VI, 1933, op. cit., p 83.

[9] Jean Jaurès, LArmée nouvelle, Éd. Rieder, 1932, tome IV, chapitre X : « Le ressort moral et social. L’armée, la patrie et le prolétariat », p. 359.

[10] Ibid.

[11] Ibid., p. 348.

[12] bid., p. 344.

[13] Ibid., pp. 357-358.

[14] La Petite République, 8 janvier 1901, ES II, p. 224. Les transformations révolutionnaires sont donc préparées au sein même du capitalisme finissant. Mais « il faut qu’à cette société de transition corresponde un organe législatif et gouvernemental approprié ». Dans « cette marche par étapes, cette action évolutive par des lois de plus en plus populaires […] un appareil législatif et gouvernemental capable de produire ces lois et de les appliquer » est nécessaire. Le « citoyen Vaillant » prévoit que « la force législative et gouvernementale soit républicaine, démocratique et agissante ». Fondant son ministérialisme sur le réformisme de Vaillant, Jaurès rappelle que « la formation d’une majorité de gauche, si timide qu’elle soit, soutenant avec constance un gouvernement de gauche, si hésitant ou insuffisant qu’il soit, est à mes yeux un fait d’une importance extrême. […] avec un nouvel effort de la démocratie et avec une organisation plus puissante du prolétariat, des gouvernements de gauche, mais plus hardis seront possibles » (ibid, p. 226).

[15] « Idéalisme et matérialisme dans la conception de l’histoire », ES II, pp. 15 et 16.

[16] Ibid., p. 7.

[17] Georges Canguilhem, Georges Lapassade, Jacques Piquemal et Jacques Ulmann, Du développement à l’évolution au XIX siècle, PUF, 1985 (1re éd. 1962), coll. Pratiques théoriques, p. 3.

[18] Ibid., p. 13.

[19] Ibid., p. 33.

[20] Cf. Henri See, « Jean Jaurès et la doctrine de l’évolution », La Grande Revue, novembre 1924. Reproduit dans Science et philosophie de l’Histoire, Alcan, 1928.

[21] « La force de l’idéal », conférence de Jean Jaurès à Buenos Aires (Argentine) en septembre 1911, parue dans La Vanguardia du 20 septembre 1911, traduite de l’espagnol par Peytavi de Faugères, document dactylographié en possession du Centre national et musée Jean Jaurès à Castres (Tarn).

[22] QM, p. 243.

[23] « Bernstein et l’évolution de la méthode socialiste », conférence prononcée le 10 février 1900, sous les auspices du Groupe des étudiants collectivistes de Paris, à l’Hôtel des Sociétés savantes, sous la présidence de Jean Allemane, ES II, p. 120.

[24] Paul Lafargue, Le Socialiste, 26 novembre 1899.

[25] En effet, le PSD allemand était la grande puissance de l’Internationale : la social-démocratie allemande constituait alors un modèle et un guide pour les autres partis socialistes, autant pour ses effectifs militants, son organisation et sa puissance que pour la quantité, la qualité et la notoriété de ses théoriciens et chefs.

[26] « Bernstein et l’évolution de la méthode socialiste », p. 120. de quel ouvrage?

[27] Ibid.

[28] « Paroles de Liebknecht », PR, 15 août 1901, dans ES II, p. 310.

[29] Passage de Comment se réalisera le socialisme, traduit par Jaurès et cité dans son article « Liebknecht et la tactique », PR, 17 août 1901, dans ES II, p. 312.

[30] Ibid., p. 313.

[31] Ibid.,p.315.

[32] Wilhelm Liebknecht, Comment se réalisera le socialisme, encore traduit et cité par Jean Jaurès dans son article « Le socialisme et les privilégiés », PR, 24 août 1901, dans ES II,pp. 323-324.

[33] QM, p. 254.

[34] bid., pp. 243-244. Cependant Jaurès souligne que le « mérite décisif» de Marx est « d’avoir rapproché et confondu l’idée socialiste et le mouvement ouvrier. (…) La gloire de Marx est d’avoir été le plus net, le plus puissant de ceux qui mirent fin à ce qu’il y avait d’empirisme dans le mouvement ouvrier, à ce qu’il y avait d’utopisme dans la pensée socialiste. Par une application souveraine de la méthode hégélienne, il unifia l’idée et le fait, la pensée et l’histoire. Il mit l’idée dans le mouvement et le mouvement dans l’idée, la pensée socialiste dans la vie prolétarienne, la vie prolétarienne dans la pensée socialiste. Désormais, le socialisme ne réalisera toute son idée que par la victoire du prolétariat; et le prolétariat ne réalisera tout son être que par la victoire du socialisme » (ibid., p. 243).

[35] Ibid., p. 242.

[36] Ibid., p. 244.

[37] Ibid., p. 242.

[38] Ibid., p. 253.

[39] Ibid.

[40] Dans un passage du Manifeste communiste cité par Jaurès, Marx et Engels écrivent que « c’est l’Allemagne surtout qui attirera l’attention des communistes. L’Allemagne est à la veille d’une révolution bourgeoise. Cette révolution, elle l’accomplira en présence d’un développement général de la civilisation européenne et d’un développement du prolétariat que ni l’Angleterre au XVIIe SIÈCLE ni la France au XVIIIe n’ont connu. La Révolution bourgeoise sera donc, et de toute nécessité, le prélude immédiat d’une Révolution prolétarienne » (ibid., p. 246).

[41] Ibid., p. 247.Jaurès poursuit : « Robert Owen, Fourier comptaient sur le bon vouloir des classes supérieures. Marx et Engels attendent, pour le prolétariat, la faveur d’une Révolution bourgeoise. Ce que propose le Manifeste, ce n’est pas la méthode de Révolution d’une classe sûre d’elle-même et dont l’heure est enfin venue : c’est l’expédient de Révolution d’une classe impatiente et faible, qui veut brusquer par artifice la marche des choses» (pp. 247-248).

[42] Ibid., p. 253.

[43] Ibid., p. 244.

[44] Ibid., p. 255.

[45] Cf. l’article de Jaurès « Le vrai marxisme », PR, 17 novembre 1900, dans ES II, pp. 183-185, où Jaurès rappelle qu’en 1880-1881 Engels admet l’idée d’un prolétariat éduqué et organisé, engagé dans une action de préparation et de transition vers le socialisme.

[46] QM, p. 254.

[47] Ibid., p. 259.

[48] Ibid., p. 262.

[49] Ibid., p. 259.

[50] Ibid., p. 262.

[51] Ibid., pp. 262-263.

[52] Ibid., p. 263.

[53] Ibid., p. 264.

[54] Ibid.

[55] « Discours au Congrès de Toulouse », dans L’Esprit du socialisme, six études et discours de Jean Jaurès présentés par Jean Rabaud, Genève et Paris, Gonthier, 1964, coll. Médiations, pp. 71-72.

[56] Rappelons que la thèse du dépérissement de l’État est un aspect de la théorie de la dictature du prolétariat qui devient central lorsque celle-ci, cessant de désigner une stratégie de conquête du pouvoir par des moyens d’exception, devient pour Marx, Engels et plus tard Lénine la forme universelle de la transition à la société sans classes.

[57] Phrase de Jaurès citée par Alexandre Zévaès dans un article intitulé « La philosophie de Jaurès »,Agence technique de la presse n° 2126,29 juillet 1936.

[58] C’est ce non-dit que Jaurès explicitait déjà juste un an auparavant dans un fameux article à La Petite République du 17 novembre 1900 (le lendemain de la conférence l’ayant opposé à Guesde à l’hippodrome de Lille). Cet article s’intitule « Le vrai marxisme » et reprend une des lettres inédites de Frédéric Engels adressées en 1881 et 1882 à Bernstein, que ce dernier a fait publier dans la revue Mouvement socialiste du 1er novembre 1900. Et, commentant la lettre du 22 septembre 1882, Jaurès rappelle « dans les paroles d’Engels, les idées directrices, les affirmations de méthode ». Pour lui, Engels pense « qu’il y a un ordre nécessaire d’évolution et que nous ne pourrons parvenir à l’entière réalisation socialiste qu’en traversant des formes politiques et sociales déterminées ». Jaurès en retire l’idée que « la République bourgeoise doit se développer en une série de formes politiques et sociales toujours plus démocratiques et plus populaires, antécédents nécessaires ou probables, tout au moins, de la République socialiste. Cette évolution ne sera pas gouvernée par la seule logique interne de l’idée de démocratie; mais il est probable que l’action du prolétariat organisé en parti de classe marquera tous les jours plus profondément la République bourgeoise dans la période de transition qui doit conduire au socialisme. (…) Ce sera une période de transition et de préparation, où la classe ouvrière organisée commencera à entrer en partage de la puissance économique sans que la forme juridique de la propriété capitaliste soit directement atteinte. Par les combinaisons innombrables qui procèdent du contrat collectif la classe ouvrière participera à la direction de la production et complétera son éducation économique en vue de l’ordre communiste » (dans ES II, pp. 183-185).

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7 mai 2026 4 07 /05 /mai /2026 20:37
Le mouvement ouvrier allemand et les événements de 1870-1871, Jutta Seidel. ... Wilhelm Liebknecht

Très intéressant article. Le blog le met à disposition dans le cadre du 200e anniversaire de la naissance de Wilhelm Liebknecht.

 

LE MOUVEMENT OUVRIER ALLEMAND ET LES ÉVÉNEMENTS DE 1870-1871 Jutta Seidel,

Tr

« Entre socialistes français et socialistes allemands, il n'existe pas de question alsacienne. » (Engels, 6 novembre 1886).

 

Le mouvement ouvrier allemand et les évènements de 1870-1871[article]sem-linkJutta Seidel Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine Année 1972 19-2 pp. 283-288 Fait partie d’un numéro thématique : Dimensions et résonances de l'année 1871

https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1972_num_19_2_2208

 

Les événements de 1870-1871 ont confronté simultanément le jeune parti ouvrier allemand à plusieurs problèmes de signification essentielle. Il lui fallait prendre position à l'égard de la paix et de la guerre. Il fallait qu'il prenne conscience des rapports entre les intérêts nationaux et du mouvement ouvrier. Il devrait arrêter son attitude à l'égard de l'Empire prusso-allemand, de sa politique intérieure et extérieure et finalement prouver son caractère révolutionnaire en face de la première tentative d'une révolution prolétarienne, la Commune de Paris... Le fait qu'il ait dans l'ensemble immédiatement réussi avait eu des conséquences non seulement pour sa position du moment, mais encore pour son développement ultérieur.

Que les conséquences sur l'évolution interne des « Eisenachiens » vers un parti révolutionnaire prolétarien de masse, sur sa consolidation politique et théorique, aient été d'un poids considérable, a déjà été prouvé 1. Ceci vaut pour leur attitude à l'égard de la fondation de l'Empire ainsi que pour leurs conceptions en politique intérieure et extérieure 2. Par ailleurs, des travaux se sont préoccupés de l'aspect international de l'attitude des Eisenachiens. Il s'agit généralement du problème du transfert du centre névralgique du mouvement ouvrier européen vers l'Allemagne, après la défaite de la Commune. Ceci a imposé au mouvement ouvrier allemand une plus grande responsabilité à l'égard du mouvement international 3.

1. Voir E. Hackethal, Die Bedeutung der Pariser Kommune und ihre Lehren fur die Ent- wicklung der deutschen Arbeiterbewegung von 1871 bis zum Erlass des Sozialistengesetzes, Phil. Diss., Leipzig, 1965 ; Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung, vol. 1, Berlin, 1966, chap. Ill ; H. Bartel, « Die Durchsetzung des Marxismus in der deutschen im letzten Drittel des 19. Jahrhunderts », in Zeitschrift fur Geschichtswissenschaft, 1966/8.

2. Voir H. Wolter, Alternative zu Bismarck — Die deutsche Sozial-demokratie und die Aussenpolitik des preussisch-deutschen Reiches 1878-1890, Berlin, 1970 ; G. Seeber, H. Wolter, 1870-1871. Die Grundung des Deutschen Reiches und die Arbeiterbewegung, in Beitrage zur Geschichte der Arbeiterbewegung 1971/1.

3. Voir K. Marx-F. Engels, Brief an den Ausschuss der Sozial-demokratischen Arbeiterpartei, in Marx-Engels, Werke, vol. 17, Berlin, 1962, p. 270.

La position internationale de la social-démocratie allemande au cours du dernier tiers du XIXe siècle ne peut être vraiment comprise que si on l'examine à travers le prisme des événements de 1870-1871. Ceux-ci influencèrent de façon particulièrement décisive  les relations entre les ouvriers français et allemands.

La déclaration de solidarité du parti ouvrier social-démocrate allemand avec les travailleurs français durant la guerre a constitué un excellent préalable pour la collaboration amicale avec le « Parti ouvrier » élaboré grâce à la participation active de Jules Guesde et de Paul Lafargue 1. La Commune prépara le terrain pour une vaste action de libération du prolétariat.  Les échos directs de la Commune et, plus tard, son histoire colportée dans toute l'Europe ont créé un lien beaucoup plus fort que celui qui existait avant 1871. Si l'élément commun de la tradition communaliste favorisait le sentiment unitaire de tout le mouvement ouvrier international, la Commune de Paris restait cependant pour une grande part le symbole vivant du combat et un lien entre les socialistes allemands et français.

Du côté de la social-démocratie allemande, le mouvement de solidarité avec la Commune ne s'est pas seulement traduit par l'aide aux réfugiés et aux déportés ; il trouva aussi sa continuation dans l'ordre des idées grâce à d'importantes publications consacrées à la Commune et auxquelles Wilhelm Bracke avait pris une grande part 2. La profession de foi durable du mouvement ouvrier révolutionnaire allemand à l'égard de la Commune constituait, malgré les insuffisances théoriques de ses doctrines, un moment important pour l'adoption des positions fondamentales du marxisme par la social-démocratie allemande et pour la défense contre les tendances opportunistes du dernier tiers du XIXe siècle. En plus, elle contribua de manière décisive à maintenir en éveil la solidarité de classe parmi les ouvriers progressistes français et les intellectuels socialistes au nom desquels Cari Hirsch transmit une adresse de salutation au congrès du parti de Gotha en 1876 3.

Le parti ouvrier français qui se constituait vit dans cette profession de foi un gage de l'identité du but et en même temps l'obligation d'une action commune. C'est dans cette perspective que le rédacteur de L'Égalité a écrit au parti allemand menacé par Bismarck :

« Aujourd'hui c'est vous qui avez l'honneur de servir de cible à toutes les réactions.  Et de la même façon que vous n'aviez pas hésité en 1871 à vous solida-

1. Voir I. D. Belkin, Jules Guesde i bor'ba za rabocuju partiju vo Francii, Moscou, 1952 ; J. Guesde, Ausgewàhlte Texte {1867-1882), mit einer Einfuhrung und anmerkungen von C. Willard, Berlin, 1962 ; C. Willard, Les Guesdistes. Le mouvement socialiste en France (1893-1905), Paris, 1965 ; J. Seidel, « Die Haltung der deutschen Sozialdemokratie zur Herausbildung und Grùndung der Franzôsischen Arbeiterpartei (Parti ouvrier), 1876/77- 1888 », in Marxismus und deutsche Arbeiterbewegung - Studien zur sozialistischen Bewe- gung im letzten Drittel des 19. Jàhrhunderts, Berlin, 1970.

2. Voir G. Eckert, 100 Jahre Braunschweiger Sozialdemokratie, I. Teil, Hannover, 1965 ; J. Seibel,, Wilhelm Bracke — Vom Lassalleaner zum Marxisten — , Berlin ,1966, ainsi que l'étude sous presse : Wilhelm Bracke Revolutionarer Arbeiterfûhrer und sozialistischer Verleger.

3. Der Volksstaat, n° 99, 25 août 1976.

riser avec la Commune... nous n'hésitons pas à être solidaires de votre parti dont le succès., sera aussi le nôtre » l.

.

 

Le mouvement ouvrier allemand et les événements de 1870-1871, Jutta Seidel. ... Wilhelm Liebknecht

Les marxistes allemands et français profitèrent des fêtes commémoratives annuelles du 18 mars pour exprimer leur solidarité prolétarienne. La rédaction du Sozialdemokrat écrivait à l'Égalité en 1880 à l'occasion de la fête de la Commune :

« Nous partageons vos sentiments fraternels pour les victimes et les combattants de cette Commune qui fut le prologue d'une grande Révolution sociale... Vive la solidarité des socialistes français et allemands » 2.

Comme Friedrich Engels le soulignait en 1886, le 18 mars devint de plus en plus la fête de l'internationalisme prolétarien, lequel resserra encore son unité sous les cris de « Vive la Commune ! Vive l'Union internationale des travailleurs ! » 3. L'adresse de solidarité du Parti ouvrier allemand du 18 mars 1886 était animée du même esprit ; elle disait : « Ce n'est pas une fête nationale, c'est une fête internationale » 4.

De telles adresses de salutation régulièrement échangées entre les partis ouvriers allemands et français au cours des années 80 constituaient une « preuve de plus de la solidarité qui nous unit tous » 5. Elles ne restèrent cependant pas de simples proclamations écrites, mais elles trouvèrent leur application immédiate dans des actions solidaires réciproques au cours de grèves et de luttes électorales 6. Elles consolidèrent l'unité qui trouva finalement son expression dans l'action commune des marxistes allemands et français lors du congrès socialiste international de 1889 à Paris. On y « le pacte d'alliance » entre les socialistes allemands et français en référence à la Commune 7.

Les succès de la social-démocratie allemande dans sa lutte contre la loi antisocialiste, son impressionnant succès électoral en février 1890 ont été salués avec enthousiasme par le « parti ouvrier » 8. C'est pourquoi il ne fêtait pas seulement le dix-neuvième anniversaire de la Commune, « mais encore et surtout la récente victoire des camarades d'Allemagne » 9. Wilhelm Liebknecht répondit à Jules Guesde :

1. Vorwârts, n° 71, 19 juin 1878.

2. L'Égalité, n" 10, 24 mars 1880.

3. Le Socialiste, n° 31, 27 mars 1886.

4. Le Socialiste, n° 32, 3 avril 1886.

5. E. Massard (Rédaction de L'Égalité) à la rédaction du Sozialdemokrat, 11 mars 1880, Internationales Institut fur Sozialgeschichte, (Amsterdam (I.I.S.G.), C. I. 1372.

6. De telles collectes étaient réalisées à l'occasion de toutes les grandes grèves. La presse socialiste publia les nombreux appels et le bilan essentiel. Le soutien financier réciproque constitua un moment essentiel lors des luttes électorales en France en 1885, 1889 et 1891, ainsi que 1884, 1887, mais surtout 1890 à l'occasion des élections au Reichstag en

7. Voir Protokoll des Internationale». Arbeiter-Congresses zu Paris, Abgehalten vom 14. bis 20. Juli 1889, Nuremberg, 1890, p. 1-5 ; Wilhelm Liebknecht à Jules Guesde, 15 mars 1890.

8. Voir Jules Guesde à Wilhelm Liebknecht, 26 février 1890, Institut fur Marxismus-Leninismes beim ZK der KPdSU, Zentrales Parteiarchiv, Fonds 200/IV/1912. (IML ZPA Moskau).

9. Jules Guesde à Wilhelm Liebknecht, 7 mars 1890, IML ZPA Moscou, Fonds 200/IV/1913.

 

« Nos luttes et nos victoires sont les vôtres... Le 18 mars est une date commune aux Fiançais et aux Allemands... nous continuerons à lutter contre les ennemis communs : le capitalisme, le despotisme et le chauvinisme » !

L'opposition au chauvinisme avait une répercussion importante. Le refus de la guerre après Sedan, la persistance de la social-démocratie à promouvoir une solution pacifique et démocratique du problème alsacien-lorrain constituaient un argument de poids que les marxistes français pouvaient jeter sur le plateau de la balance contre le chauvinisme et l'esprit de revanche de la bourgeoisie française.

Le manifeste du comité du parti de Brunswick du 5 septembre 1870, l'attitude intrépide de Bebel et de Liebknecht au Reichstag et devant la barre au procès de haute trahison de Leipzig en 1872 incarnaient de manière exemplaire l'unité du combat du mouvement ouvrier pour la démocratie, le socialisme et la coexistence pacifique des peuples. C'est pourquoi les chefs du mouvement ouvrier des deux pays se référèrent toujours à la position individuelle des classes durant la guerre franco-allemande et ses conséquences. Le point de départ historique leur permit d'arracher le masque des intérêts de classe de la bourgeoisie caché par le drapeau national. Il permit de mettre en opposition la politique de paix prolétarienne et celle des hobereaux. Par là l'attitude des guesdistes buta à coup sûr sur des difficultés supplémentaires. Le souvenir du traité prédateur de Francfort, de la perte de l'Alsace-Lorraine était lié au de l'abaissement national et tout cela fut sans cesse mis en avant par la politique officielle et ne fut pas sans écho dans la classe ouvrière 2. L'adhésion des marxistes français et des blanquistes sous la direction d'Edouard Vaillant à une alliance concrète de combat avec le mouvement ouvrier allemand a exposé les forces prolétariennes et révolutionnaires à la suspicion et à la diffamation comme « anti-patriotes » et « agents de Bismarck ». Par ailleurs, les mêmes reproches étaient portés à l'encontre des sociaux-démocrates allemands, mais avec l'accusation d'être pro-français 3.

Contre de telles accusations, Jules Guesde se défendit dès 1878 lorsqu'il fut cité devant la 10e chambre correctionnelle de Paris. Il avança que l'histoire avait démontré indubitablement que l'Allemagne avait une face double : « D'une part l'Allemagne impériale, d'autre part l'Allemagne socialiste.  Les socialistes français sont très fiers d'être unis étroitement avec la seconde » 4.

Les socialistes groupés autour de Jules Guesde et de l'« Egalité » renforcèrent cette profession de foi en 1880 par leur prise de position contre les arrestations et les expulsions de socialistes allemands de Paris. L'Égalité ne se contenta pas d'organiser le soutien matériel des expulsés et de leurs familles 5 ; elle protesta aussi en tant que seul journal et dès le début

1. Wilhelm Liebknecht à Jules Guesde, 15 mars 1890.

2. Voir C. Wiiaard, op. cit., p. 65.

3. Der Sozialdemokrat, n° 11, 15 mars 1890, dut s'opposer aux mensonges délibérés de la Norddeutschen Allegemeinen Zeitung.

4. Staatsarchiv Potsdam : Pr. Br. Rep. 30 Berlin C. Tit. 94 Lit. A, n° 249 Bl. 103.

5. L'Égalité, n° 14, 21 avril 1880.                                                                                 

contre cette politique qui travaillait, la main dans la main, avec législation  bismarckienne. Dans cette perspective, L'Égalité dénonçait la République qui « continue à se faire l'humble servante de la politique bismarkienne » 1.

La place essentielle que les événements de 1870-1871 occupaient dans la conscience de la tradition du mouvement ouvrier allemand et français apparut clairement avec l'incident Schnœbelé.

Au cours de ces mois, la social-démocratie allemande et le « parti ouvrier » démontrèrent qu'ils étaient seuls à faire front devant les provocations des classes dirigeantes. Ils organisèrent une vaste manifestation de protestation 2. Ils se laissèrent guider par l'idée fondamentale développée par Engels dans un article du 6 novembre 1886 :

« Entre socialistes français et socialistes allemands, il n'existe pas de question alsacienne. Les socialistes des deux pays sont également intéressés au maintien de la paix ; c'est eux qui payeraient tous les frais de la guerre » 3.

Dans un article significatif : « les préparatifs guerriers de la diplomatie et la social-démocratie », le Sozialdemokrat écrivait : « II faut que les ouvriers obligent par le poids de leurs voix, par leur masse, les gouvernements  à maintenir la paix entre les deux nations » 4. L'appel a reçu le plein appui du « Parti ouvrier ». Une traduction parut dans Le Socialiste accompagnée de cette déclaration : « Tenez votre Moltke en bride et nous en ferons de même pour notre Boulanger » 5.

Au cours de la lutte électorale de janvier et février 1887 menée sous les auspices d'un patriotisme survolté et extrémiste, la devise de la social- démocratie allemande était : « Pas un homme et pas un sou pour ce système ! » ; les camarades français en étaient saisis d'admiration. Le « Parti ouvrier » lia sa campagne contre le danger de guerre à un soutien matériel et moral à ses frères de classe allemands.

 

L'appel du Socialiste eut une répercussion telle que le Sozialdemokrat put constater : « Jamais les socialistes français n'ont manifesté aussi vivement leur sympathie à l'égard des sociaux-démocrates allemands. Cela montre combien la guerre est impopulaire chez les travailleurs français » 6.

Ceci a été confirmé par le manifeste pacifique du « Parti ouvrier » : « Aux Démocrates-Socialistes », signé le 12 février 1887 par 38 organisations : « Nous nous rappelions qu'en 1870 vous vous êtes opposés de toutes vos forces à la guerre poursuivie contre la République française, à l'annexion par la force de l' Alsace-Lorraine » 7.

1. L'Égalité, n° 26, 14 juillet 1880.

2. Voir M. Gemkow, « Aus dem Kampf deutscher und franzôsischer Sozialisten gegen Mili- tarismus und Kriegsprovokation in den Jahren 1886-87 », in Beitrâge zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung, 1961/1.

3. Cité d'après F. Engei-s, P. et L. Lafargue, Correspondance, Bd I (1868-1886), Paris, 1956, p. 430.

4. Der Sozialdemokrat, n" 50, 10 décembre 1886.

5. Der Sozialdemokrat, n° 1, 1" janvier 1887.

6. Der Sozialdemokrat, n° 7, 11 février 1887 (à partir du 29 janvier le Sozialdemokrat publia dans chaque numéro jusqu'à mi-mars les principaux résultats des candidats socialistes français).

7. Le Socialiste, n' 77, 12 février 1887.

C'est avec juste raison que le Sozialdemokrat pouvait avancer l'idée que l'attitude des « Eisenachiens », l'intervention courageuse de Bebel et de Liebknecht avait constitué une décision politique qui était restée vivante : elle montrait aux Français qu'il existait encore en Allemagne des gens ayant maintenu en vie, même pendant la guerre, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ; aujourd'hui, le parti pacifique et socialiste de France, de plus en plus puissant, s'appuie sur cet exemple, « qui sert aujourd'hui à faire taire les cris de revanche de l'autre côté des Vosges » l.

Le refus de l'idée de guerre de revanche dans le « parti ouvrier » est né de l'idée des marxistes allemands et français, que seule la victoire du socialisme dans les deux pays apportera une solution pacifique au problème alsacien-lorrain. Jules Guesde renforça ensuite ce refus dans son article : « Vive l'Internationale ! » lorsqu'une fois encore le « Parti ouvrier » dut se défendre contre une campagne chauvine de la presse bourgeoise, dirigée contre le discours de Wilhelm Liebknecht au congrès du « Parti ouvrier » en septembre 1892 à Marseille 2.

Après que Paul Lafargue eût été empêché de prendre position à la Chambre contre les attaques du député boulangiste Millevoye 3, le « Parti ouvrier » publia la brochure préparée par Lafargue et Jules Guesde, La Démocratie socialiste allemande devant l'histoire et pour laquelle Auguste Bebel et Wilhelm Liebknecht avaient, à la demande de Friedrich Engels, envoyé la documentation concernant leur attitude lors des événements de 1870-1871. Le « Parti ouvrier » y prouvait une fois encore que les deux tendances de classe de l'histoire allemande se reconnaissent aussi très clairement dans leurs rapports avec la France 4.

Les prises de position empreintes d'esprit marxiste contre la poursuite du conflit après Sedan, contre l'annexion de l' Alsace-Lorraine et leur refus de « l'unité bismarckienne dans la caserne prussienne », leur combat pour une évolution démocratique de l'Allemagne et une politique de paix à l'égard des peuples voisins, constituèrent un fondement solide pour l'attitude du mouvement ouvrier révolutionnaire allemand à l'encontre de la politique intérieure et extérieure réactionnaire de l'Empire. Elles ont atteint les pays voisins par leur effet et devinrent une arme aux mains du « Parti ouvrier » dans sa lutte contre le chauvinisme et la politique de la bourgeoisie française.

Jutta Seidel, Leipzig.

1. Oer Sozialdemokrat, n° 4, 22 janvier 1887.

2. Voir C. Wiixard, op. cit., p. 64-65.

3. Particulièrement F. G. Rjabov, « Delà Millevoye », in Naucno-informationny Bulletin, n° 13/1966, Institut fiir Marxismus-Leninismus beim ZK der KPdSU, Moscou.

4. Voir Friedrich Engels à August Bebel, 7. Octobre 1892, et à Laura Lafargue, 14. Octobre 1892, in : Marx-Engels, Werke Bd 38, Berlin, 1968, S. 487-488 u., p.

Le mouvement ouvrier allemand et les événements de 1870-1871, Jutta Seidel. ... Wilhelm Liebknecht
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3 mai 2026 7 03 /05 /mai /2026 17:59
Wilhelm Liebknecht se trouve à un tournant historique. Entre 1848 et le parti de masse. Entre la révolte démocratique radicale et la politique de classe marxiste.

Une analyse.

200e anniversaire de Wilhelm Liebknecht – le grand organisateur et les limites de l'ancienne social-démocratie Sascha Schlenzig 2 avril 2026

Wilhelm Liebknecht fait partie de ces socialistes dont l'histoire allemande a besoin et qu'elle a presque oubliés.

Le plus souvent, il n'apparaît plus  que pour introduire un nom plus célèbre : celui de père de Karl Liebknecht. C'est commode, mais faux. Car Wilhelm Liebknecht n'était pas seulement un personnage de l'histoire passée. Il fut l'un des architectes politiques du mouvement ouvrier allemand. Pas son plus grand théoricien. Mais l'un de ses organisateurs, agitateurs et stratèges décisifs.

Celui qui ne lui rend hommage qu'avec révérence en tant que cofondateur de la social-démocratie le réduit. Et ceux qui ne le voient que comme un précurseur de l’adaptation sociale-démocrate ultérieure font de même. Wilhelm Liebknecht est intéressant précisément parce qu’en lui se croisent la force et les limites de l’ancien mouvement ouvrier : expérience révolutionnaire et construction du parti, internationalisme et scène nationale, ambition théorique et médiation politique, antimilitarisme et la forme d’un parti qui devint plus tard un pilier de l’État.

Quand on évoque « les limites de l'ancienne social-démocratie », il ne s'agit pas ici d'une complainte nostalgique sur le déclin d'un SPD autrefois vertueux. Il s'agit plutôt de la contradiction interne inhérente au mouvement ouvrier social-démocrate de ses débuts : d'une part, son importance en tant que force de masse à caractère révolutionnaire ; d'autre part, les formes qui préfiguraient déjà son intégration ultérieure.

Une vie qui n’était pas « toute tracée »

C’est précisément ce qui rend Liebknecht vivant sur le plan historique : son parcours n’était pas tracé d’avance. Il n’était pas né pour être un politicien socialiste de carrière. Il a cherché sa voie, a hésité, est entré en conflit avec l’État et la société, a envisagé d’autres chemins de vie et ce n’est qu’à travers les expériences de son époque qu’il a finalement été entraîné dans la politique. Les révolutionnaires ne tombent pas du ciel. Ils se forgent au contact des réalités.

Wilhelm Liebknecht se trouve à un tournant historique. Entre 1848 et le parti de masse. Entre la révolte démocratique radicale et la politique de classe marxiste. Entre la lutte ouverte contre l’État autoritaire et la difficile tentative de traduire la politique prolétarienne en une organisation durable.

Entre théorie et mouvement

Il n’était pas un second Marx. Mais il n’était pas non plus simplement son vulgarisateur. Son véritable rôle se situait entre les deux. Liebknecht faisait le lien entre la théorie et le mouvement. Il traduisait les idées marxistes dans un langage capable de produire des effets concrets lors des rassemblements, dans les journaux, lors des campagnes électorales et dans les processus d’organisation. C’est précisément ce qui le rendait si important. Le mouvement ouvrier ne naît pas de la théorie seule. Il a besoin de figures capables de traduire les idées en actions politiques. Il a besoin d’organisateurs qui transforment l’analyse en capacité d’agir.

Mais c’est précisément là que commence le problème. Celui qui sert de médiateur doit simplifier. Celui qui organise un mouvement ne peut pas toujours s’exprimer au plus haut niveau théorique. Celui qui veut créer l’unité masque souvent les contradictions au lieu de les mettre ouvertement sur la table. La force de Liebknecht était donc indissociable de ses limites. Il a rendu la politique de classe marxiste accessible aux masses. Mais dans ce travail de traduction, la netteté s’est perdue. Non par manque de réflexion, mais par fonction politique.

Le langage de la lutte des classes

Liebknecht n’était pas seulement un organisateur, mais aussi un auteur politique d’une grande force. Il savait non seulement analyser la domination de classe, mais aussi la traduire en images qui restaient gravées dans les esprits. Son langage n’était pas froid. Il était polémique, imagé, bouleversant. Il ne cherchait pas seulement à expliquer, mais à rendre visible ce qu’était l’ordre établi dans son essence même : l’exploitation, l’asservissement, l’hypocrisie morale, l’inégalité organisée.

C’est précisément là que résidait l’une de ses grandes capacités. Pour Liebknecht, le socialisme n’était pas seulement un programme, une résolution et un appareil de parti. C’était aussi un langage, une passion, une prise de conscience et un encouragement. Il voulait transformer la prise de conscience en énergie politique. Ses textes et ses discours ne visaient pas simplement à obtenir l’adhésion, mais à susciter la prise de conscience et la détermination. Il n’était pas seulement un homme de parti. Il était, dans le meilleur sens du terme, un tribun du peuple.

1848, une école politique

La clé la plus profonde de sa pensée politique réside dans l’expérience de 1848-1849. Pour Liebknecht, cette révolution n’était pas un lointain souvenir, mais une véritable école politique. Il avait vu les espoirs de démocratie et d’émancipation anéantis par les forces armées de la contre-révolution. À Baden, il avait lui-même combattu au sein du mouvement révolutionnaire. La défaite face aux troupes prussiennes a marqué durablement sa vision de l’État, de l’armée et du pouvoir. Depuis lors, il savait ce qu’était l’État en cas d’urgence : non pas une instance neutre, mais une force organisée.

C’est pourquoi son antimilitarisme n’a jamais été purement moral. Il était imprégné d’expérience. Liebknecht ne concevait pas l’armée permanente comme une institution neutre de défense extérieure, mais comme un instrument de domination à l’intérieur : contre les soulèvements démocratiques, contre les grèves, contre l’initiative des classes populaires. L’État militaire prussien-allemand lui apparaissait non seulement comme autoritaire, mais comme une forme de domination de classe bourgeoise – fondée sur l’obéissance, la caste des officiers, la bureaucratie et la discipline nationale.

Le militarisme en tant que forme sociale

Il y a là quelque chose qui reste d'actualité aujourd'hui encore. Le militarisme ne se résume pas à l'armée, à la guerre et à l'armement. C'est aussi une forme sociale. Il dresse les corps, engendre la soumission, façonne des images de la virilité, érige le sacrifice en vertu et transforme les contradictions sociales en loyauté nationale. Il éduque les assujettis à vénérer l'ordre qui les soumet comme une force protectrice.

Et il ne s’arrête pas aux frontières intérieures. Ce même ordre qui impose la discipline à l’intérieur pousse vers l’extérieur à l’expansion, au colonialisme et à la concurrence impériale. L’antimilitarisme n’est donc pas simplement une morale de paix. C’est une critique de la domination de classe qui impose l’obéissance à l’intérieur et organise la violence à l’extérieur.

C’est précisément à une époque où une partie de la gauche politique réapprend à accorder plus d’importance à l’État, au réarmement et à la capacité de gouverner qu’à la politique de classe qu’il vaut la peine de revenir à Liebknecht.

Gotha : unité et prix à payer

Voilà pour les points forts. Passons maintenant aux limites.

La première grande contradiction de sa politique s’exprime à Gotha. En 1875, Liebknecht a fait avancer l’union des partisans d’Eisenach avec les Lassalliens. D'un point de vue historique, cela se comprenait. Un mouvement ouvrier fragmenté serait resté faible. Mais le prix de cette unité était élevé. Le programme de Gotha comportait des éléments problématiques : une orientation plus marquée vers l'État, la formule de « l'État populaire libre », des ambiguïtés quant à la voie de l'émancipation, des dispositions plus souples concernant l'autolibération prolétarienne. Il ne s’agissait pas simplement d’organiser l’unité. Il s’agissait aussi d’ancrer des modes de pensée qui eurent par la suite des conséquences importantes : la confiance dans l’État, l’illusion réformiste, l’espoir que les contradictions pouvaient être gérées au lieu d’être exacerbées politiquement.

Gotha n’a pas seulement établi l’unité. Il a également mis en pratique la croyance social-démocrate ultérieure selon laquelle l’État pouvait devenir un outil de libération sans qu’il soit nécessaire de briser sa structure de classe.

C’est précisément là que se manifeste la dialectique politique de Liebknecht. Il a renforcé le mouvement sur le plan organisationnel en cédant sur le point où son affaiblissement ultérieur était déjà en gestation. Ce n’était pas simplement de l’opportunisme. C’était la logique d’un bâtisseur de parti. Mais cette logique avait un prix.

C’est là que commence la tragédie de l’ancienne social-démocratie : elle s’est renforcée en perdant en clarté.

Parlement, parti, représentation

La deuxième grande contradiction réside dans le rapport au Parlement. Liebknecht pouvait mépriser le Reichstag, qu’il considérait comme une comédie politique, tout en l’utilisant magistralement comme tribune de propagande. Ce n’était pas une trahison. C’était une vision réaliste. Le mouvement ouvrier avait besoin de visibilité publique, de presse, de portée, de visibilité. C’est précisément en période de répression que le Parlement pouvait servir de caisse de résonance.

Mais le problème du parlementarisme était plus profond. Avec la croissance du parti, une nouvelle couche politique a vu le jour : rédacteurs, fonctionnaires, secrétaires, députés, organisateurs. Ils étaient indispensables au mouvement. Mais leur mode de vie, leurs contraintes et leur pratique politique s’éloignaient en partie de l’existence immédiate de la classe dans l’atelier, l’usine et les logements insalubres. La représentation est ainsi devenue plus qu’un simple outil. Elle est devenue une relation sociale d’un genre particulier.

Le parti parle au nom de la classe – et commence en même temps à parler à sa place. Il organise la lutte des classes – et la transforme en ce qui devient institutionnellement exprimable, négociable et gérable. Il faut voir cela d’un point de vue matérialiste. Non pas comme une déchéance morale d’individus, mais comme une tendance structurelle d’une forme qui produit à la fois force et intégration.

Le parti de masse et son ombre

Liebknecht a contribué à la construction de ce parti de masse. Telle fut son œuvre. Mais cette même forme portait déjà en elle le germe de sa transformation ultérieure. Le parti est devenu plus fort, plus légal, plus discipliné, plus institutionnel. C'était un progrès. Mais en même temps apparurent l’appareil, la routine, la logique de la représentation et, finalement, cette proximité avec l’État qui se manifesta ouvertement en 1914. Liebknecht n’était pas l’homme du 4 août. Mais il fit partie de cette histoire au cours de laquelle le parti apprit à se reproduire en tant que forme politique durable – et à se lier ainsi aux conditions de cette reproduction.

Internationalisme et question nationale

À cela s’ajoute la question nationale. Liebknecht était un internationaliste convaincu. Mais il agissait à une époque où la politique était organisée selon le modèle de l’État-nation et où le mouvement ouvrier ne pouvait ni ignorer ce niveau ni simplement le faire voler en éclats. Il rejetait l’Empire de Bismarck. Pour lui, l’Empire fondé en 1871 n’était pas un État-nation libéré, mais un ordre militarisé imposé d’en haut. Et pourtant, sa politique devait elle aussi opérer sur la scène nationale, toucher les opinions publiques nationales, réagir aux formations nationales. Son internationalisme n’était donc jamais purement abstrait. Il était historiquement conditionné, conflictuel, contradictoire.

Le socialisme et la richesse de la vie

Un aspect souvent sous-estimé de Liebknecht réside dans le fait que son socialisme ne se limitait jamais au droit de vote, à l’organisation et à la question salariale. Il réfléchissait également à la journée de travail normale, aux loisirs, à l’éducation, à la musique, à la poésie et aux conditions d’une vie digne. Ce n’est pas une réflexion secondaire. Cela touche au cœur du sujet.

Car le capitalisme ne prive pas seulement de salaire. Il prive de temps, de sens, d’attention, d’éducation et de la capacité à s’épanouir en tant qu’être humain à part entière. Il rend la vie étroite, terne et épuisante. C’est précisément pour cela que le socialisme ne signifie pas seulement moins de misère. Il signifie une autre vie. Une vie avec du temps, de l’éducation, de la beauté, de l’épanouissement personnel. Non seulement la fin de la pauvreté, mais la libération des possibilités humaines.

C’est là que réside une grande force de sa pensée. Elle empêche le socialisme d’apparaître comme un projet administratif terne. Chez Liebknecht, l’émancipation vise la dignité, la culture et une vie riche pour tous.

Utopie et actualité

C’est précisément pour cette raison qu’il ne concevait pas l’avenir comme un simple objectif lointain. Sa politique ne visait pas seulement à renverser l’ordre établi, mais s’orientait vers une autre société. Pas seulement la résistance, mais la libération. Pas seulement la négation, mais aussi l’imagination. C’est important, car aujourd’hui, de nombreux militants de gauche s’enlisent soit dans la politique quotidienne, soit relèguent l’utopie dans le vague. Liebknecht alliait les deux : une politique de classe intransigeante et une vision d’avenir.

Bien sûr, ses visions de l’avenir portent les traces du XIXe siècle. Mais elles rappellent quelque chose d’essentiel : l’émancipation nécessite non seulement une critique du pouvoir, mais aussi une idée de ce pour quoi on se bat.

Résister face à la répression

Il ne faut pas non plus sous-estimer sa dimension démocrate radicale. Liebknecht n’était pas seulement marxiste. En lui vivait également l’élan démocratique du XIXe siècle : l’hostilité envers la tutelle, l’État autoritaire et la mise sous tutelle politique. Pour lui, le socialisme n’était pas seulement une question de redistribution économique, mais aussi une lutte contre la domination en tant que forme politique.

Cela se manifeste particulièrement dans des conditions de répression. Liebknecht n’était pas seulement un orateur en période de relative liberté. Il faisait également partie de ceux qui, face à l’interdiction, à la surveillance et à l’illégalité, ont assuré la continuité politique. C’est précisément là que son importance s’est confirmée. Non pas en tant que brillant théoricien, mais en tant qu’intellectuel pragmatique du mouvement de classe : quelqu’un qui a surmonté les défaites, enduré la répression, organisé la vie publique et maintenu la cohésion d’un mouvement destiné à être anéanti.

Ce que ses erreurs nous enseignent

Ses erreurs n’en restent pas moins instructives. Il était trop disposé à accepter un flou théorique au profit de l’unité organisationnelle. Il comptait sur le fait que la construction du parti et la force institutionnelle garantiraient d’elles-mêmes l’orientation révolutionnaire. Il n’a pas résolu la question de savoir comment l’organisation de classe se transforme en véritable pouvoir de classe – et comment empêcher que la représentation ne se détache des représentés. Il n’a pas non plus trouvé de réponse définitive à la question nationale.

Il ne faut pas lui en faire le reproche sur un plan moral. Mais il ne faut pas non plus enjoliver les choses. Car c’est précisément là que commence cette histoire de la social-démocratie allemande qui a fini par transformer l’agitation en administration, l’opposition en raison d’État et l’antimilitarisme en capacité de guerre.

Apprendre ainsi à vouloir

C’est pourquoi Wilhelm Liebknecht n’est aujourd’hui intéressant ni en tant que monument, ni en tant que simple précurseur. Il est intéressant en tant que problème. En tant que point de convergence. En tant que figure où se concentrent les possibilités et les limites de l’ancien mouvement ouvrier. Il incarnait ses forces : l’internationalisme, l’orientation de classe, l’antimilitarisme, le radicalisme démocratique, le sérieux organisationnel. Et il incarnait déjà certaines de ses limites : la propension au compromis, le flou programmatique, la confiance dans la forme du parti et la médiation parlementaire.

Que reste-t-il donc de lui aujourd’hui ?

Il faut retenir son sérieux en matière d’organisation. Son orientation de classe. Son antimilitarisme. Sa persévérance face à la répression. Sa capacité à traduire la théorie en langage politique. Et surtout son insistance sur le fait que le socialisme doit être plus qu’une simple gestion de la pénurie – à savoir l’ouverture vers les loisirs, l’éducation, la culture et une vie riche pour tous. Il ne faut pas reprendre sa conviction que la construction du parti garantit presque automatiquement une orientation révolutionnaire, sa disposition à faire des concessions programmatiques au nom de l’unité, ni l’espoir que la force parlementaire puisse remplacer la question du pouvoir.

La prise de conscience seule ne suffit pas. L’organisation seule non plus. Ce n’est que lorsque les exploités prennent conscience de ce qu’ils sont et veulent ce qu’ils peuvent devenir que commence l’émancipation. C’est précisément là que résidait la grandeur de Liebknecht.

Wilhelm Liebknecht n’a pas sa place dans le registre des monuments de la gauche, mais dans ses questions non résolues.

(c) Kritik & Praxis. Verstehen. Hinterfragen. Verändern

Wilhelm Liebknecht se trouve à un tournant historique. Entre 1848 et le parti de masse. Entre la révolte démocratique radicale et la politique de classe marxiste.
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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009