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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 22:27

  comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Cette note des éditeurs et l'avant-propos du  Tome 1 des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg paru chez Agone témoignent de la philosophie et de l'exigence qui animent cette entreprise.


Note des éditeurs

 

"Au rédacteur responsable de l'imprimerie du grand journal social-démocrate Vorwärts qui lui proposait une parution en fascicules de ses oeuvres et de celles de Marx, Friedrich Engels répondait : "Ce à quoi je ne pourrais me résoudre, c'est de laisser subir aux anciens travaux de Marx et aux miens la plus petite opération de castration afin de me plier aux contraintes de publication du moment. [...] J'ai l'intention de restituer au public les moindres écrits de Marx et les miens dans une édition complète, c'est-à-dire non par livraisons successives, mais directement en volumes complets (1). " On mesure l'enjeu qu'aurait représenté une telle édition conçue non comme une finalité académique mais comme instrument d'approfondissement de la conscience politique. Cet espoir ne devait malheureusement pas se concrétiser. Et les projets d'édition savante d'une intégrale Marx-Engels, qui ont surgi depuis, progressent encore avec de grandes difficultés

 

Ainsi en a-t-il été des écrits de Rosa Luxemburg, autre figure majeure d'un mouvement ouvrier dont la force, qui semblait irrésistible, devait pourtant se briser à l'épreuve de la Guerre et de la Révolution.

 

En nous engageant dans la voie de la publication des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous souhaitons que l'intégralité du corpus des écrits fasse écho à la totalité d'une pensée qui ne se laisse réduire à aucune de ses parties et dont l'inaltérable intégrité continue de nous questionner sur nos propres responsabilités. Qu'en est-il de nos projets d'émancipation? Que sont devenues les exigences d'égalité sociale, d'abolition de l'exploitation et d'épanouissement de la liberté pour le plus grand nombre?"

 

Smolny et Agone, novembre 2009

 

1. Engels à  Richard Fischer, 15 avril 1895 ....

 

Rosa Luxemburg. Tome 1, P 7

 


Avant-propos

 

Redonner à lire un ouvrage comme celui de Rosa Luxemburg, après sa première édition en langue française en 1970 - déjà bien tardive si l'on se souvient que la première édition allemande date de 1925 -, mérite sans doute quelques éclaircissements sur les conditions d'une telle parution. Celle-ci participe des objectifs du collectif d'édition Smolny: rendre à nouveau disponibles certains textes majeurs de l'histoire politique du mouvement ouvrier et redonner ainsi la parole à quelques internationalistes que l'édition "traditionnelle" semble ne pas toujours retenir. Cette entreprise se présente comme le fruit d'une association de bonnes volontés animées par l'écho persistant des propos de Pannekoek qui souhaitait que "les masses toujours plus larges prennent les choses en main, se considèrent comme responsables, se mettent à chercher, à faire de la propagande, à combattre, expérimenter, réfléchir, à peser, puis oser, et aller jusqu'au bout." (1)

 

Pour que cette nouvelle édition soit pleinement utile au lecteur, il nous a semblé qu'il devait disposer d'un texte revu, corrigé et confronté à la dernière édition allemande lorsque le sens ou la syntaxe de la précédente traduction (2) nous paraissait problématique. Et il était également indispensable que l'appareil de notes apporte un éclairage, fût-il succinct, sur toutes les personnes ou les travaux évoqués au fil des pages, et précise certains des éléments, ethnologiques notamment, abordés différemment depuis. Que ce soit par les références détaillées des textes cités par Rosa Luxemburg ou par les renvois vers d'autres ouvrages, nous espérons rendre encore plus évidente la richesse d'une pensée qui puisait dans tous les domaines, arts, sciences, histoire, philosophie ou sociologie, sans se laisser enfermer dans aucune spécialisation

 

C'est dans ce même esprit que les appendices essaient d'offrir un aperçu plus large sur une période charnière de l'histoire du mouvement ouvrier, un combat dont la vie de Rosa Luxemburg est indissociable. Chronologie et notices sont bien entendu le résultat de choix qui restent éminemment subjectifs; la place que nous avons voulu donner à des courants d'opposition est par exemple sans rapport avec celle que leur réserve l'historiographie officielle.

 

Aussi n'était-il pas question de publier un auteur, dont la seule perspective fût celle du communisme et de la révolution prolétarienne sans se confronter à la réalité de ce qui, au XXème siècle s'est présenté sous ces noms, mensonges déconcertants qui restent toujours présents dans notre histoire. Que nous dit aujourd'hui l'oeuvre de Rosa Luxemburg des partis qui ont revêtu ces mouvements d'émancipation sociale des habits repoussants taillés par les idéologues des régimes dits "soviétiques" ou sociaux-démocrates"? C'est à cette question que s'est attelé Louis Janover dans le texte qui ouvre ce volume..

 

Nous adressons nos plus vifs remerciements à M. Jean Pavlevski, directeur des éditions Economica, qui nous a permis de reprendre ce texte à la suite des éditions Anthropos; à M. Jean-Marie Tremblays, responsable du site internet des classiques des sciences sociales de l'université de Chicoutimi, qui a rendu publique une version numérisée de l'édition de 1973. Nos témoignages de reconnaissance vont aussi aux souscripteurs dont le soutien moral et financier important a rendu possible la réalisation de ce projet. Monique et Louis Janover ont aidé à la relecture du texte de Rosa Luxemburg et des notes attenantes. Louis Janover et Franjo Jugel nous ont été d'un secours précieux pour les traductions de l'allemand au français. Enfin, Philippe Dos et Pascale ont bien amicalement contribué à la mise en forme finale de la maquette.

 

Smolny, mars 2008

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 22:06

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Le projet

Rosa Luxemburg : l'intégrité d'une œuvre. Par Agone le mardi 4 janvier 2011

Le collectif d'édition Smolny et les éditions Agone ont entrepris la publication de l'œuvre complète de Rosa Luxemburg. Édition aussi « complète » que ce qu'il sera effectivement possible de réunir au cours de l'avancement des travaux, menés en concertation avec l'équipe des éditions Verso préparant la version anglaise.

Paru en 2009, le premier volume contient l'ouvrage posthume Introduction à l'économie politique qu'accompagne une réflexion sur la signification de l'œuvre de Luxemburg [ ], et inaugure un ensemble qui comportera dix volumes de textes, cinq de correspondance et qui devrait s'achever pour le centenaire de sa mort, en 2019.

La bibliographie générale de Rosa Luxemburg réunit un peu plus de 850 entrées, pour les seuls articles, livres, brochures ou discours, auxquels s'ajoute une imposante correspondance. Néanmoins, les Gesammelte Werke de l'édition Dietz Verlag [ ], de loin le plus important ensemble de textes publié, n'en réunissent que… 369. Bien entendu, en termes de volume de texte, la différence n'est pas aussi importante, du fait de la présence dans les œuvres réunies par cette édition allemande des ouvrages les plus imposants, tels L'Accumulation du Capital ou l'Introduction à l'économie politique et la plupart des brochures. Notre édition pourrait également n'être pas exhaustive puisqu'il sera peut-être difficile, voire impossible, de retrouver certains exemplaires de journaux et partant certains articles. Le principal fond d'articles non encore publiés est en langue polonaise et les archives de Varsovie devraient permettre de combler cette lacune [ ]. Les autres titres inédits, le plus souvent des articles anonymes, proviennent du Leipziger Volkszeitung ou de la Sozialdemokratische Korrespondenz notamment. Au final, même en tenant compte de cette différence entre ce qui peut être listé dans la bibliographie et ce qui peut être édité, il apparaît d'ores et déjà possible de réunir bien plus de textes que tout ce qui est paru jusque-là.

Ces dernières décennies, les travaux de chercheurs familiers de longue date de l'œuvre et de la vie de la révolutionnaire internationaliste ont permis la découverte ou l'identification de textes jusque-là ignorés ou écartés. Les recherches de Annelies Laschitza, Feliks Tych, Narihiko Ito ou Ottokar Luban, pour ne citer que les principaux de ces contributeurs, ont ainsi significativement étendu le corpus de textes connus. Notons que certains sont à l'état de manuscrits (ou tapuscrits) et se présentent comme des notes de travail ou des réflexions préliminaires, imposant un travail spécifique pour les rendre publiables [].

Mais les textes de Luxemburg jusque-là disponibles ne nous suffisaient-ils pas pour saisir l'essentiel de ce qu'elle peut nous transmettre ? Après le travail des pionniers que furent Lucien Laurat (qui dès 1930 publie L'Accumulation du Capital d'après Rosa Luxemburg,) André Prudhommeaux et Marcel Ollivier, c'est à René Lefeuvre et aux cahiers Spartacus que Luxemburg dut longtemps d'être éditée, depuis l'article « Une dette d'honneur » paru dans Masses n°15-16 (1934) ou La révolution russe (1937), jusqu'à La crise de la social-démocratie (1993), sans oublier Réforme ou révolution et Grève de masse, parti et syndicats (1947) [5]. Les éditions Maspero ont complété ce catalogue par la publication de deux remarquables volumes de correspondance, de l'intégrale de L'Accumulation du Capital et de deux recueils de textes politiques, autant de réalisations où les contributions de Irène Petit et Claudie Weill, traductrices et annotatrices, prennent une grande part [6]. Deux volumes de lettres à Léo Jogiches parus chez Denoël en 1971 constituent le complément le plus significatif à ces deux ensembles. Indéniablement, la dette des lecteurs de langue française envers ces militants, éditeurs et traducteurs est considérable.

Il suffit pourtant d'ouvrir une fenêtre d'observation aussi décisive que la période de la révolution allemande comprise entre la libération de Luxemburg de la prison de Breslau le 8 novembre 1918 et son assassinat le 15 janvier 1919, pour constater que sur les 27 articles qu'elle rédige alors, seuls dix ont été traduits en français. Qui pourrait prétendre que la connaissance et le regroupement de ces articles ne serait pas une aide précieuse à la compréhension de la dynamique révolutionnaire et de la réflexion de Luxemburg, au cœur d'un événement d'une portée immense pour toute l'histoire du XXe siècle ?

On peut même s'étonner qu'un tel travail n'ait pas encore été entrepris depuis de si longues années. Il est bien sûr possible d'évoquer une tare bien connue de l'édition française qui rechigne à traduire ce qui n'a pas été produit sur le sol de l'auguste patrie. Ce phénomène nourrit a contrario une abondante glose de nos penseurs nationaux, qui s'assurent ainsi de la reproduction de leur statut social. Karl Marx, pour ne citer qu'un auteur emblématique de ce point de vue et dont l'édition des œuvres en langue française reste également délicate, est bien malgré lui foncièrement devenu une rente pour tout un pléthorique milieu de spécialistes. Pour tenter de comprendre tout à la fois cette situation, et comment pourrait se concevoir un projet qui en serait le dépassement, il nous faut d'abord réexaminer l'histoire de l'édition de l'œuvre en langue allemande.

La publication des œuvres de Rosa Luxemburg en Allemagne a été entreprise très tôt, dès 1923, sous la responsabilité de Clara Zetkin et Adolf Warski. En plus de l'attachement personnel très fort de ces militants à Rosa Luxemburg, les admonestations de Lénine ont sans doute contribué à la précocité de cette entreprise. En effet celui-ci, réagissant vivement à la parution « dissidente » par Paul Levi de la brochure sur La Révolutionrusse de Luxemburg disait, concernant « sa biographie et ses œuvres complètes », que « les communistes allemands mettent un retard impossible à publier ; on ne peut les excuser partiellement que par leurs pertes énormes dans une lutte très dure [7]. » Ce qui laisse pantois quand on pense à l'intensité des combats menés alors en Allemagne. Une clé de compréhension nous est donc donnée : il fallait avant tout faire pièce au travail effectué par Paul Levi. Pour Rosa Luxemburg, comme pour d'autres auteurs, au premier rang desquels Karl Marx, la question éditoriale ne sera jamais totalement séparée de la question de la légitimité politique… et de la légitimation supposément induite par l'édition elle-même.

Cette première édition des Gesammelte Werke devait comprendre neuf volumes ainsi ordonnés : 1. Pologne — 2. Révolution russe — 3. Contre le réformisme — 4. Lutte syndicale et grève de masse — 5. L'impérialisme — 6. L'Accumulation du Capital — 7. Guerre et révolution — 8. Économie politique — 9. Lettres, articles commémoratifs et historiques. Les préfaces et présentations des regroupements de textes furent écrites par Paul Frölich pour les tomes III et IV des trois seuls volumes publiés : – VI. Die Akkumulation des Kapitals, Berlin, 1923 ; – III. Gegen den Reformismus, Berlin, 1925 ; – IV. Gewerkschaftskampf und Massenstreik, Berlin, 1928.

Il faut ici souligner la grande qualité de cette première édition effectuée par une équipe militante, regroupant déjà plus de 120 titres, auxquels s'ajoutent les extraits de discours parus en 1928 comme tome XI de la série des orateurs de la Révolution [8]. Mais il devait en être de cette édition comme de celle de la première MEGA [9] conduite par David Riazanov à Moscou : l'implication de ses premiers coordinateurs dans le combat de leur classe, gage de profondeur politique (au-delà des désaccords toujours possibles) et d'une réelle motivation, devait s'avérer fatale dès lors que l'approfondissement de la contre-révolution stalinienne imposait une doxa visant à laminer toute compréhension historique et critique du mouvement révolutionnaire.

Aussi, est-ce sans surprise que la condamnation de Luxemburg formulée dans un article de 1931 [10] par celui que bientôt tous les thuriféraires du monde dénommeraient le « génial petit-père des peuples », bloqua toute parution dans la sphère d'influence du « socialisme dans un seul pays », incluant les partis ou éditeurs associés des pays occidentaux, et notamment en France, le PCF et les Éditions Sociales Internationales. C'est à ce moment que la revue Masses commença à publier ces textes qui n'étaient plus en odeur de sainteté dans l'église dite « communiste ». On assista néanmoins à une timide ouverture au cours des années 1950 et au recyclage par la nouvelle RDA de celle qu'elle considère alors digne de devenir une figure emblématique du « mouvement ouvrier allemand » face à la social-démocratie honnie de la République Fédérale [11]. Cela se traduit par la publication en 1951 des Ausgewählte Reden und Schriften en deux volumes, réédités en 1955, ainsi que des Spartakusbriefe en 1958. Mais cela a surtout permis qu'émerge en Allemagne comme en Pologne une génération d'historiens qui effectueront un indéniable travail de recherche — sous la houlette des comités centraux de leurs Partis respectifs, avec tout ce que cela impose comme limitations et figures obligées —, que certains ont poursuivi jusqu'ici, permettant que s'ouvre enfin la possibilité d'œuvres réellement complètes. Un premier aboutissement, bien que partiel, fut la seconde version des Gesammelte Werke entreprise dans les années 1970, comprenant cinq tomes en six volumes et caractérisée par un appareil critique que l'on peut qualifier de minimaliste, contrairement aux standards en la matière dans les pays du « socialisme réel ». Bénéficiant d'une émulation internationale plus étendue, l'édition en six volumes de la correspondance de Luxemburg dans les Gesammelte Briefe, de 1982 à 1993, marque une avancée qualitative indéniable, de part la relative complétude de l'ensemble et l'effort très significatif de contextualisation et d'érudition de l'appareil critique. Arrêtons-nous ici sur le problème spécifique de l'édition de la correspondance de Luxemburg. S'il est vrai que ses lettres de prison, et quelques-unes de ses « lettres à des amis » ont toujours bénéficié de ce que l'on pourrait appeler un traitement de faveur, l'essentiel de la correspondance fut longtemps difficile d'accès. Mais si l'on pouvait encore dans les années 70 souligner que nombre de commentateurs ou même d'historiens de Rosa Luxemburg rédigeaient leurs publications sans avoir lu une part importante de sa correspondance, la tendance s'est depuis plutôt inversée. La dimension parfois toute personnelle de la correspondance a permis de se focaliser sur le « personnage » et ce que l'on voulait bien en extraire pour valoriser telle ou telle facette de la personnalité de la révolutionnaire, au détriment des textes politiques dont la publication s'est tarie, notamment après la disparition des éditions Maspero et de leur active collaboration avec Irène Petit et Claudie Weill.

Porteur de cet « héritage », tout projet de nouvelle édition de textes de Luxemburg doit répondre à un double questionnement : comment restituer cette somme imposante au lecteur d'aujourd'hui et quelle motivation tirer de cette œuvre même qui en expliquerait la nécessité, de sorte que l'on pourrait dire des ouvrages à paraitre ce qu'elle-même disait de l'édition des textes de Marx entreprise par Mehring : « la classe ouvrière allemande peut être fière de ce livre qui lui est principalement dédié [12] » ?

La première question peut sembler étroitement formelle. Mais y répondre, c'est déjà par exemple faire un choix aussi décisif que celui des œuvres complètes, et donc affirmer que ce que nous connaissons de Luxemburg ne saurait suffire. Citons ici la note qui ouvre le premier volume paru chez Agone-Smolny, l'Introduction à l'économie politique : « En nous engageant dans la voie de la publication des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous souhaitons que l'intégralité du corpus des écrits fasse écho à la totalité d'une pensée qui ne se laisse réduire à aucune de ses parties [13] ». Cette volonté s'inscrit dans une continuité qui faisait déjà sens dans le mouvement ouvrier d'alors. Engels par exemple déclara explicitement : « Ce à quoi je ne pourrais me résoudre, c'est de laisser subir aux anciens travaux de Marx et aux miens la plus petite opération de castration afin de me plier aux contraintes de publication du moment. J'ai l'intention de restituer au public les moindres écrits de Marx et les miens dans une édition complète, c'est-à-dire non par livraisons successives, mais directement en volumes complets [14]. » C'est dans le même esprit que Luxemburg saluait la méthode d'exposition et d'explication des textes de Marx par Mehring, « reconstruisant de bas en haut un Marx non achevé, en devenir, ne livrant au compte-gouttes, pour chacune des manifestations de son esprit, que les bases nécessaires, laissant le tout faire de lui-même son effet sur le lecteur [15] ». Ainsi comprise, l'édition intégrale, non seulement décourage l'instrumentalisation ou la focalisation sur tel ou tel aspect par celui qui opère une sélection, mais elle laisse aussi à Luxemburg le soin de déployer toute la cohérence et le sens de son combat, par l'entremise de son expression littérale. Aussi pouvons-nous nous associer à ce qu'écrivait Louis Janover dans son introduction : « penser l'œuvre de Rosa Luxemburg autrement qu'au passé, c'est la rendre au présent et, surtout, à la simplicité d'inspiration première qui fut la sienne. Les mots, s'ils ne se rapportent pas à une idée fausse de l'objet qu'ils désignent, dénoncent par leur énoncé même les subterfuges dont l'histoire nous a abreuvés [16] ».

La nécessité d'une édition complète établie, comment restituer au lecteur d'aujourd'hui ce foisonnement d'articles, de brochures ou de discours sans dénaturer le sens même de son combat ? Luxemburg fut avant tout une militante révolutionnaire, qui ne concevait sa propre activité que comme un élément du combat de la classe prolétaire. Ses écrits se font au rythme de l'histoire, des événements, des besoins en approfondissements théoriques, avec la volonté de faire de chaque élément particulier analysé, critiqué, une réflexion qui débouche sur une compréhension générale permettant de s'orienter dans les combats de classes. En ce sens, son œuvre, comme celle de Marx, est essentiellement critique et didactique. La « production » de Luxemburg est donc tout sauf académique. Portée par le mouvement de classe, elle en subit les flux et les reflux. Deux articles recensés en 1897 mais soixante l'année suivante, dix-sept en 1901 mais quatre-vingt-un en 1905 ! L'effort de contextualisation et de spécification historique des interventions de Rosa Luxemburg est donc primordial et doit soutenir l'ensemble de l'appareil critique accompagnant ses textes. Celui-ci, exempt de toute apologie béate, doit être conçu tout à la fois dans un esprit que l'on pourrait qualifier de « pédagogique » qui ne donne rien d'autre que les éléments de culture du mouvement ouvrier nécessaires à la compréhension immédiate du discours de l'auteur, mais aussi dans un esprit d'élargissement de la réflexion assurant une mise en correspondance soit interne, entre les différentes composantes de l'œuvre, soit en relation avec des textes d'autres acteurs du mouvement politique, ou des contributions plus récentes qui en approfondissent la problématique, éventuellement de façon critique. Aucune volonté ici de faire « système », ni de prétendre à une quelconque « scientificité », souvent synonyme d'une spécialisation étouffante. Luxemburg n'écrivait pas à destination d'un public de spécialistes, il doit en être de même d'une édition contemporaine. Comme Marx, elle s'adresse à « l'humanité souffrante qui pense et l'humanité pensante qu'on opprime » (1843). Restituer son œuvre de façon dite « scientifique » porterait le risque d'introduire une distanciation entre l'auteur et la finalité qu'il souhaitait donner à son œuvre, écartant ainsi la dimension proprement révolutionnaire de son message de libération et de critique radicale.

Si d'un point de vue technique, la plus évidente, la plus simple et d'un point de vue scientifique, la seule façon valable d'éditer les œuvres de Rosa Luxemburg serait de s'en tenir à un ordre chronologique rigoureux (livres complets à part), nous proposons une autre approche, que l'on pourrait qualifier de mixte : thématique et chronologique. Il s'agit d'essayer de donner une cohérence, volume après volume, à des regroupements thématiques qui pourront constituer pour le lecteur d'aujourd'hui autant de portes d'accès à son œuvre mais également rendre compte d'une réalité plus profonde, dans le contexte de l'époque et du mouvement ouvrier dans son ensemble, que la simple juxtaposition temporelle. Pour en somme répondre à la question : quels sont les combats de l'heure ? Au sein de ces grandes divisions thématiques, l'aspect chronologique permettra de saisir l'évolution de la pensée de Luxemburg ou celle des conditions dans lesquelles elle se déploie. Dans ce cadre, et si cela s'avère nécessaire à la compréhension, des textes d'auteurs tiers pourront rejoindre tel ou tel volume. Enfin, des extraits de la correspondance, par ailleurs publiée intégralement en volumes séparés sur une stricte base chronologique, viendront compléter ces volumes de textes. En procédant de la sorte, nous espérons permettre au lecteur de faire avec Luxemburg ce que Maximilien Rubel envisageait avec Marx et sa proposition d'édition du centenaire : « refaire avec lui une partie du chemin parcouru ».

En choisissant ainsi une approche thématique nos pas suivent ceux de la première édition des Gesammelte Werke évoquée plus haut. Le découpage opéré par Paul Frölich s'affinait en outre par sous-ensembles thématiques dans chaque volume. Par exemple, le tome IV, Combat syndical et grève de masse, se composait des sections « Situation sociale et syndicats », « Parti et syndicats », « La fête du 1er mai », « La grève de masse en Belgique », « Le débat sur la grève de masse 1905/06 », « Combat électoral et grève de masse ». Quant au tome III, Contre le réformisme, une sous-section regroupait quelques-uns des textes sur le « ministérialisme français » qui rejoindront notre volume sur le socialisme en France. Signalons enfin que le volume contenant L'Accumulation du Capital intégrait en annexe le compte-rendu critique de Gustav Eckstein paru dans le Vorwärts et que fustigeait Rosa Luxemburg dans l'Anticritique.

Bien entendu, tout découpage expose à séparer des textes qui pourraient être rassemblés selon d'autres critères que ceux retenus. Chacun peut sans doute invoquer quantité d'exemples qui montrent la difficulté de l'entreprise. On peut penser aux parties sur l'art et l'intelligentsia dans « La question nationale et l'autonomie » qui renvoient au volume de miscellanées prévu sur l'Art, l'Histoire et les commémorations, alors que le texte principal doit s'insérer dans le second des deux volumes prévus sur la Pologne et la question nationale. La question du ministérialisme en France s'inscrit dans le cadre international de la lutte contre le réformisme, l'un et l'autre faisant l'objet de volumes séparés. Les articles sur la situation en Pologne pendant la révolution de 1905-1906 peuvent se lire dans le cadre de la question polonaise ou en lien avec le débat sur la grève de masse, etc. Tout choix restera éminemment critiquable et c'est avec la conscience de cette imperfection que nous pourrions être amenés à dupliquer certains textes ou extraits si cela doit permettre de faire de chaque volume un corpus plus cohérent.

 

Si nous avons maintenant une idée plus précise de la manière dont il serait possible de restituer l'œuvre de Rosa Luxemburg, il nous reste à illustrer la nécessité d'une telle réalisation, même si la dimension collective du projet interdit une vision uniforme des motivations de l'ensemble de ses participants ou de leur perception de l'œuvre de Luxemburg.

En particulier, que signifierait publier un auteur dont la seule perspective fut celle du communisme et de la révolution prolétarienne sans se confronter à la réalité de ce qui, au XXe siècle, s'est présenté sous ces noms, mensonges déconcertants qui restent toujours présents dans notre histoire ? La crise qui frappe l'économie mondiale depuis 2007-2008 et confirme la logique éminemment destructrice de la dynamique d'accumulation du capital semble dédouaner bon nombre d'auteurs — et d'éditeurs — de la nécessité de poser cette question. Nous assistons ainsi à une quasi unanime « redécouverte » de Marx alors même que sa critique du Capital comme rapport social, sa mise à nu des formes de domination et d'aliénation, sa conception matérialiste et critique de l'histoire et de la pratique révolutionnaire, etc., n'ont jamais cessé d'être pertinentes. Sans doute ce « retour à Marx » est-il d'autant plus passionné qu'il est souvent le fait de ceux-là mêmes dont les courants politiques dont ils continuent de se réclamer contribuèrent le plus au travestissement de sa pensée sous les différents habits idéologiques du « marxisme ». La plupart des ouvrages de ce Marx-revival se gardent donc bien de se confronter explicitement avec ce qui ne peut être nommé : la contre-révolution, la ruine quasi-universelle de tous les espoirs d'émancipation que portait le mouvement ouvrier.

Dans ce cadre, que serait précisément une « actualité » de Rosa Luxemburg qui justifierait la publication de ses œuvres complètes ? Nul doute que la position toute particulière qu'elle occupe dans l'histoire du mouvement ouvrier et, plus encore, l'importance de ses contributions aux débats de la social-démocratie internationale à l'heure de la Guerre et de la Révolution trouvent un écho profond aujourd'hui, dans un monde marqué par le spectre de l'effondrement. Pour la raison fort simple que ces débats ne purent malheureusement pas trouver leur conclusion à l'époque du fait même de l'ampleur de la contre-révolution qui devait en balayer toute appropriation réelle par la classe. Ainsi en a-t-il été de la critique du réformisme, de la réflexion sur l'intégration des structures de masses de la social-démocratie et des syndicats dans la société bourgeoise, de la place des conseils ouvriers, de la destruction des rapports sociaux extra-capitalistes, de la compréhension de la dynamique de la grève de masse comme auto-activité du prolétariat, des différentes formes de la critique de l'idéologie et de tant d'autres débats. Il ne s'agit donc pas de nier la prégnance de ces questionnements et il importe d'en redonner avec les œuvres de Luxemburg nombre d'éléments d'appréciation. Mais nul doute également que chacune de ces problématiques, dont d'authentiques courants prolétariens tentèrent la synthèse — des gauches allemandes et hollandaises à la revue Bilan de la fraction italienne ou des groupes comme Internationalisme — risquerait tout aussi bien de venir alimenter sous une forme ou une autre ce que nous désignerons à la suite de Louis Janover comme une feinte-dissidence. Rien ne saurait être plus indécent que de voir l'œuvre de Luxemburg, restée si longtemps à la marge, venir aujourd'hui nourrir un discours de faux-semblants. « Est-il autre manière de défendre la pensée de Rosa Luxemburg que de donner à ses « auditeurs » actuels le moyen de ne pas se perdre dans cette Babel de la Subversion qui rend inaudible toute parole de révolte ; de faire sentir en un éclair ce qui sépare l'aspiration à un changement radical des rapports sociaux de tous les ersatz de dissidence et de critique qu'utilisent les « avocats scientifiques » de l'institution pour introduire la confusion dans les esprits ? [17] » Voilà ce qu'il faudrait saisir du combat de la révolutionnaire internationaliste, et voilà peut-être ce que peut révéler l'intégralité de ses textes : une œuvre qui doit nécessairement se présenter à nous comme un « réquisitoire éthiquement justifié [18] » comme le disait Rubel du legs de Marx.

Dans une époque profondément marquée par l'amnésie historique, lire Luxemburg ce n'est donc pas fondamentalement coller à une « actualité » et s'en tenir à un rapport exclusif à un présent insaisissable qu'entretient en permanence la domination du Capital. C'est faire un pas de côté et accepter de repenser l'histoire et le combat pour l'émancipation d'un point de vue radicalement différent. Celui d'un Marx, d'une Luxembug, d'un Pannekoek et de tant d'autres qui scrutèrent le devenir de l'humanité du point de vue de la classe exploitée, s'en remettant à celle-ci et à sa capacité de développer une conscience aigüe de son rôle historique pour accoucher d'une communauté débarrassée des scories marquant la « préhistoire de la société humaine [19] ». Aussi serait-il vain de tirer à toute force Luxemburg à nous pour l'auréoler d'une actualité dont elle n'aurait eu que faire. Ne faut-il pas plutôt se référer à ce qu'elle-même percevait du jeune Marx édité par Mehring : « Ce n’est pas Marx qui est amené jusqu’à nous, arraché à son temps, comme un étranger, un homme révolu, un défunt, afin qu’on nous raconte ses aspirations et ses luttes intérieures . C’est nous que Mehring arrache à notre temps, nous transférant dans les années trente et quarante pour nous placer au cœur de l’agitation de l’époque, nous faire vivre et ressentir avec elle, nous faire voir notre Marx en plein dans son temps, dans ses luttes, dans son devenir et dans sa croissance [20]» ? Faire ce pas de côté, c'est ainsi replonger dans ce que pouvait représenter une authentique éthique de l'émancipation, un combat collectif du prolétariat international qui sous quelque forme qu'il se manifeste, dans la dénonciation de l'hypocrisie réformiste, dans le tumulte de la grève de masse en Pologne, dans une lettre écrite depuis une sinistre cellule de prison, dans la critique du budget de la flotte allemande, face à la déchéance de l'asile, au milieu de la boucherie de la Première Guerre mondiale, dans sa sourde angoisse face aux erreurs du jeune pouvoir révolutionnaire russe, exprimait toujours « l'impératif catégorique de bouleverser tous les rapports où l'homme est un être dégradé, asservi, abandonné, méprisable [21] » et donc une indéfectible volonté de mettre à bas le système social qui reproduisait ces rapports.

Il y a dans le discours de Rosa Luxemburg en défense de l'école du parti au congrès de Nuremberg en 1908, cette remarque particulièrement éclairante : « Pour nous, qui sommes un parti de lutte, l’histoire du socialisme c’est l’école de la vie. Nous en retirons sans cesse de nouvelles stimulations [22] ». Luxemburg nous expose ici que le mouvement ouvrier se construit aussi de la conscience qu'il a de lui-même, par l'étude de sa genèse, de son histoire et — comme elle dira dans sa célèbre Brochure de Junius — des leçons de ses innombrables erreurs, par une « autocritique sans merci ». Cette dimension réflexive est essentielle. Tout le déploiement de la conscience révolutionnaire s'y joue. Contrairement à la classe capitaliste qui put asseoir progressivement sa domination sur les décombres de la société féodale et d'Ancien Régime au travers de différents leviers étatiques et économiques ou de compétences — administratives, juridiques, technologiques — parfaitement compatibles avec sa vocation hégémonique, le prolétariat ne peut compter que sur cette conscience. Lui retirer cela, c'est tout lui retirer. Et c'est bien ce qu'il advint. Sous le double coup de boutoir du délitement de la social-démocratie face à la guerre et d'une contre-révolution menée essentiellement sous la bannière du « communisme », le mouvement ouvrier fut défait sans même avoir la force de reconnaître cette défaite comme telle et d'en analyser toutes les causes, d'un point de vue matérialiste. Qui aurait bien pu trouver dans l'étude de ce qui depuis lors nous a été donné à voir, à suivre ou à défendre sous l'appellation de « mouvement ouvrier » une quelconque « stimulation » pour reprendre le mot de Luxemburg ? C'est bien le contraire qui s'est produit, avec une puissance de rejet aussi profonde que compréhensible. La responsabilité historique de ceux qui ont défendu ou cautionné ces aberrations estampillées « communisme », « socialisme réel » ou leurs « conquêtes objectives » n'en est que plus écrasante.

Rosa Luxemburg ne put voir pleinement que la première phase de cette défaite et seulement percevoir des fragments de la seconde, en gestation dans l'échec même de la révolution allemande. Mais cela lui suffit pour, d'une part, comprendre que cet « échec » s'enracinait profondément dans une pratique et une faiblesse théorique qui avait fait de la social-démocratie ce « tas de pourriture organisée [23] », dont les débats sur le réformisme, la grève de masse en 1905/06, la tactique en 1910 ou l'affaire Molkenbuhr furent autant de signes avant-coureurs, et d'autre part, développer un sens aigu de la signification et de la portée de cette défaite, qui excluait tout « raccourci » historique quelle que soit la volonté parfois héroïque avec laquelle une génération d'ouvriers se lancera dans la vague révolutionnaire d'après-guerre. Aussi n'hésita-t-elle pas à parler de « situation historique jamais vue dans l'histoire mondiale [24] », et dans ce « processus historique de proportions gigantesques [25] » elle comprend que dorénavant toute contre-révolution se fera sous le drapeau même de la révolution, dès lors que « le parti cesse de pratiquer la politique qu'implique son essence même [26] » : « Les masses attirées sous les bannières de la social-démocratie et des syndicats en vue de livrer combat au capital ont été aujourd'hui, par ces organisations précisément, placées sous le joug de la bourgeoisie comme elles ne l'avaient jamais été depuis qu'existe le capitalisme moderne [27] ». Cette situation a-t-elle jamais été renversée depuis ? On comprend avec Luxemburg à quel point la Première Guerre mondiale — et ses suites immédiates — constitue une bifurcation de l'histoire mondiale : « C’est un attentat non pas à la culture bourgeoise du passé, mais à la civilisation socialiste de l’avenir, un coup mortel porté à cette force qui porte en elle l’avenir de l’humanité et qui seule peut transmettre les trésors précieux du passé à une société meilleure. Ici le capitalisme découvre sa tête de mort, ici il trahit que son droit d’existence historique a fait son temps, que le maintient de sa domination n’est plus compatible avec le progrès de l’humanité [28]. » À quel point aussi l'éthique du prolétariat s'évanouit à mesure que se dénature son « mouvement réel » (Marx). C'est pourtant à cette posture éthique irréductible, sans concession, que nous invite au final Luxemburg : « Les dés qui vont décider pour des décennies de la lutte de classes en Allemagne sont jetés , et pour chacun de nous jusqu'au dernier il importe de clamer : “Je suis là et ne puis agir autrement !” [29] »

Par cette exigence, il n'est pas sûr que Rosa Luxemburg soit très « actuelle » ! Son œuvre ne donne-t-elle pas au contraire toute la mesure de l'écart entre ce que nous vivons et avons vécu depuis l'échec de la vague révolutionnaire au sortir de la Première Guerre mondiale, et ce que fut un véritable projet d'émancipation, inscrit tout à la fois dans le développement matériel de la société et porté par un irrépressible élan utopique ? Mais la vieille taupe continue de creuser, et pour la première fois de nouvelles générations surgissent qui n'ont pas connu la chape de plomb des idéologues « marxistes » et doivent se confronter avec un capitalisme dont la dynamique mortifère interdit tout statu quo. Invoquer Luxemburg dans ce contexte, c'est rendre possible une réappropriation de ce que fut le sens réel du combat révolutionnaire. « Nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre [30] » disait-elle. Contribuer à faire en sorte qu'il en soit ainsi, c'est la seule justification d'un projet qui vise à restituer l'intégrité d'une œuvre.

Collectif Smolny-Agone

Texte initialement paru dans ContreTemps n°8 et repris du site contretemps.

 


 

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12 août 2011 5 12 /08 /août /2011 10:22

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Le blog s'appuie sur un travail mené pendant de longues années, visant à permettre une meilleure compréhension de la pensée et de l'action de Rosa Luxemburg en donnant accès à des documents non traduits et en établissant un lien étroit entre les éléments biographiques dont nous disposons, en particulier grâce à la correspondance, et les textes et initiatives politiques que nous connaissons. C'est l'objet de cet article consacré à l'année 1893.

 


Pour l'année 1893, première année référencée par des documents divers accessibles au grand public, on peut distinguer trois sources principales : les textes dont un premier document "officiel", la contribution adressée au Congrès de Zurich de l'Internationale socialiste en 1893, à partir de juillet 1793 et les articles de la Sprawa Robotnicza (les plus connus et accessibles sur le net: 1793 paru en juillet 1893 et la grève des mineurs anglais en décembre), des éléments issus de la correspondance de Rosa Luxemburg, les éléments biographiques et d'analyse publiés dans les différents ouvrages consacrés à Rosa Luxemburg. Nous en présentons ici quelques éléments pour les rendre accessibles sur le net.

 

Un seul document est publié dans "Les oeuvres" de Rosa Luxemburg parues chez Dietz Verlag et qui reste toujours la source la plus complète de documentation. (Rappelons qu'un projet est en cours en France de publication en français des oeuvres complètes, aux Editions Agone avec le Collectif Smolny).

 

Il s'agit du compte-rendu présenté au IIIème Congrès de l'Internationale socialiste à Zurich en 1893 sur "L'état et le développement du mouvement social-démocrate en Pologne russe entre 1889 et 1893". Il a été publié dans la Sprawa Robotnicza, organe officiel du SDKPiL. Voir indications bibliographique ci-dessous.

 

L'article 1793 sur la révolution française est disponible en français sur de nombreux sites.

L'article sur les mineurs anglais est disponible en particulier en allemand, en espagnol

 

Concernant la correspondance, dans le tome 1, paru chez le même éditeur, on trouve cinq lettres, adressées à Leo Jogiches:

 

De Clarens, le dimanche 19 mars 1893, P 7

De Clarens, le lundi 20 mars 1893, P 7 - 8

De Genève, le jeudi 23 mars 1893, P 9

De Clarens, le 14 avril 1893, P 9 - 10

De Clarens, le samedi soir du 15 avril 1893, P 10- 13

 

Les indications bibliographiques peuvent être recherchées dans de nombreux documents que nous référencerons au fur et à mesure. Nous pouvons déjà citer :


Les préfaces des ouvrages de Dietz Verlag

Vive la lutte, chez Maspéro P 16

Les ouvrages de Georges Badia ...

Les biographies dont celle de Paul Fröhlich

 



 

Nous commençons par la correspondance: 5 lettres adressées à Leo Jogiches entre le 19 mars 1893 et le 15 avril 1893.


Les cinq lettres adressées à Leo Jogiches sont des lettres intimes.

 

On peut déjà y déceler la relation complexe qui les unit, l'amour exprimé par Rosa Luxemburg, leur relation différente au temps, au travail intellectuel, à l'écrit, le secret gardé devant les autres militants en exil, désignés souvent sous le terme les Russes.

 

De Clarens, le dimanche 19 mars 1893

 

Mon très cher! J'ai reçu ta lettre. Il est clair que nous ne pouvons rester ici. Je n'ai pas le temps de rechercher un autre village au bord du lac; car je dois, comme tu le dis toi-même, me mettre la pression. J'ai déjà décidé de prendre mon billet à Lausanne dès que j'ai fini mon travail; de là je ferai un petit détour vers Genève pour aller voir Mme Lü[beck], et de Lausanne, j'irai là où nous aurons décidé de nous rendre. Mais pour prendre cette décision, nous devons nous voir, aussi je viens ici en revenant de Berne - le plus tôt sera le mieux; car je pense avoir terminé demain. N'aie pas peur de venir ici. Je t'attendrai à la gare de Clarens - il n'y a pas un seul Russe ici -, Je suis là chaque jour. Pars à 10h30 de Berne, tu seras ici à 3 heures. Je t'attends pour mardi!

 

On y trouve d'autres indications biographiques importantes comme les premières références à la famille Lübeck, au projet de mariage blanc. Et l'on retrouve aussi dans ces lettres la relation sensible qu'elle établit avec les autres.

 

" ... Chez les Lübeck règnaient un invraisemblable chaos, misère, désordre. Cela m'a profondément attristée ..."

Lettre du 23 mars 1893

 

" ... Ma chère Olenka [Lübeck] est retournée dans son triste quotidien, dans ce désordre bruyant. La pauvre s'est reposée et a visiblement ici repris vie. Nous avons dévoré les journaux et la Neue Zeit. Je lui ai parlé de plein de choses, nous sommes allées dans les hauteurs et en ville. Sur ce que tu sais, j'en ai parlé avec elle et elle a pris une décision de fait très désagréable pour moi, en effet, elle remet complètement l'affaire entre mes mains, et c'est à moi de décider, d'après le précédent entretien, si elle doit participer à la rencontre ou non. J'ai essayé d'empêcher une participation directe de ma part, mais elle a refusé."

Lettre du 15 avril 1893

 

On observe dès ces premières lettres l'imbrication étroite entre notations personnelles, politiques et description de la nature environnante, au diapason de son humeur, comme cette très belle description d'un matin gris à Clarens en étroite corrélation avec ce qu'elle ressent:

 

"Aujourd'hui, pour la première fois, il fait gris depuis ce matin. Pas de trace de pluie. Le ciel avec ses nuages de différentes tailles et nuances, ressemble à à une mer profonde et tempétueuse ... Je me sens triste mais en même temps mon âme est tout à fait sereine, car j'aime énormément ce type de temps calme et voilé (versonnen) ..."

 

Adolphe Braun Clarens

Lettre du 20 mars 1893.

 

Ou ce début de la lettre du 15 avril:

 

"M.[adame] Lübeck est partie. Je reviens de la gare. Autour de moi, que la nuit sombre et triste. Les montagnes se dressent en une masse noire. Les étoiles brillent hostiles. Le vent est froid. Et je suis si seule. Tout autour, un silence de mort - on entend seulement dans la cour le murmure monotone de la fontaine et le grattement des rats près du poele. .  ..."

 

On y lit de même quelques précieuses indications politiques sur les personnes rencontrées, la littérature politique reçue de Pologne, ses lectures, ainsi que sur ses méthodes de travail, et son infatiguable activité, même quand elle dit avoir été trop fatiguée pour travailler (voir la courte mais très importante lettre du 14 avril)

 

"Aujourd'hui, j'ai reçu un gros paquet de journaux, aussi adressés de Wilno par ta famille ...", lettre du 20 mars


"N'oublie pas d'apporter le livre sur le Chartisme ...", lettre du 20 mars


" ... Je te renvoie la lettre de Genève et les journaux. de Mitek |Hartman], j'ai reçu aujourd'hui une carte m'informant que la brochure de Gr[abski] est parue dans les journaux russes, ce que j'ai pu constater vraiment  moi-même. Tu vois, comme c'est grave de ne pas lire les journaux. Hier j'ai écrit à Mitek et à Adolf [Warski]. Dans trois heures, j'attends les Lübeck. Hier, je me sentais si faible, que j'étais incapable d'écrire ou d'apprendre. Je n'ai pu que mener à bien l'écriture de ces deux lettres (de fait assez complètes!), puis j'ai lu tous les journaux, et ensuite pendant trois heures L'Internationale (lorsque j'en ai eu fini avec le livre de Sassulitsch, j'ai pris celui de Meyer). Ce dernier m'a beaucoup passionnée et m'a rendue mon calme, car je me suis sentie toute la journée quelque part triste et affaiblie. A cette occasion, j'ai acquis la conviction, que cette faiblesse que je ressens est en grande partie d'origine nerveuse, psychique, car quand je suis avec toi, je ne me suis jamais sentié faible physiquement comme ici. ..

Comme tu peux le voir dans le numéro du "Peuple" que je t'envoie, la Chambre en Belgique a refusé le suffrage universel et la grève générale a commencé. Lis attentivement tout cela, je t'enverrai le journal chaque jour.

Salue Owsej de ma part."

Ta R.

Lettre du 14 avril 1893

 

La lettre du 15 avril donne de précieuses indication sur la Sprawa Robotnicza, plus exactement sur le projet tel qu'il était en avril 1893:

 

" ... J'ai reçu une nouvelle lettre de Mitek [Hartman]. Il a accepté que nous écrivions sur la brochure rouge comme nous le désirions. Et sans discuter. Il est aussi vraisemblablement fatigué de cette guérilla. Le ton de sa lettre est doux. Il a joint une lettre de Adolf [Warski], que je t'envoie. Tu pourras y voir, qu'il faut que nous écriviions aussi rapidement que possible sur ce qui concerne le journal: il réclame dans chaque courrier énergiquement des nouvelles. Finalement, ce n'est pas bien du tout. Tu verras qu'il n'est pas nécessaire de le convaincre, puisqu'il en est déjà à réfléchir sur la manière de développer ce projet. Aussi, je te lance cet ultimatum: ou bien tu lui écris ces jours-ci, ou bien tu me dis expressément que tu n'as pas le temps et je lui écris car il ne s'agit pas de le tromper ... Je peux lui exposer tout simplement les choses, non? -

 

Ainsi que sur les rapports des exilés avec le travail politique en Pologne:

 

" ... Tu verras dans sa lettre qu'il n'a pas abandonné l'idée d'un voyage de Mitek au pays et qu'il reste sur sa position et ne se préoccupe pas du tout qu'il suive le semestre . Ce qu'il faut dire, je n'en sais rien. En principe, ce serait formidable, mais il est impossible de penser à un voyage de Mitek maintenant. Il faut qu'ils voient cela ensemble. De mon côté, j'ai assuré Adolf de mon complet accord concernant les relations avec "le pays" et je vais le lui réécrire aujourd'hui.

 

Cette dernière partie de la lettre demande une traduction complète qui fera l'objet du prochain article.

Nous faisons appel par la même occasion à nos visiteurs: qu'ils n'hésitent pas à  nous proposer l'amélioration des extraits traduits. Nous souhaitons avant tout donner accès rapidement à des documents sur le net et la traduction représente de ce fait un travail aussi prenant qu'essentiel.

 



 

Eléments bibliographiques issus de l'article consacré aux oeuvres rassemblées chez Dietz Verlag sur le site du Collectif Smolny
Rosa Luxemburg : Gesammelte Werke ( 1893 - 1919 )
Fiche bibliographique n°20 : sommaire détaillé de l’édition Dietz Verlag
12 octobre 2009 par eric

Présentation :

La présente bibliographie se compose des œuvres de Rosa Luxemburg répertoriées dans les Gesammelte Werke publiées en 6 volumes chez Dietz Verlag, sur la base des éditions suivantes :
-  vol. 1-1 : 5ème édition, 1982  ...


Revues et journaux

SR : Sprawa Robotnicza, Organ der Sozialdemokraten des Königreichs Polen.


Volume 1 - De 1893 à 1905 - Première moitié :

— « Bericht an den III. Internationalen Sozialistischen Arbeiterkongreß in Zürich 1893 über den Stand und Verlauf der sozialdemokratischen Bewegung in Russisch-Polen 1889-1893 », erstattet von der Redaktion der Zeitschrift SR.

 



Eléments biographiques. Extrait de Vive la lutte P 16

 

 

"De la première période, celle de l'apprentissage intellectuel et militant qui se déroule en Suisse, ne subsistent que des traces épistolaires fragmentaires. Etudiante brillante en économie politique à l'Université de Zurich, elle est pourtant déjà l'un des fondateurs et dirigeants de la SDKP et la rédactrice de son organe théorique. Sa lettre à Boris Kritchewski d'avril 1894 illustre l'autorité et l'assurance avec lesquelles elle dirige Sprawa Robotnicza. Dès lors, elle s'affirme comme une marxiste rigoureuse, exigeante, trait qui confère une unité organique à toute la trajectoire intellectuelle et politique qu'elle parcourra. Elle arrive en 1889 à l'Université de Zurich, "déjà profondément marxiste", selon le témoignage de Julius Wolf, son professeur, alors que A Lounatcharski, son contemporain à l'université de Zurich, relate qu'elle était "déjà tout armée de ses connaissances en science sociale, de son esprit brillant et lucide, doublé d'un tempérament révolutionnaire enflammé" Elle fait preve de ces qualités devant l'Internationale toute entière à la veille du Congrès socialiste international convoqué à Londres en 1896 ..."

 


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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 17:36

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Un nom choisi comme symbole d'une musique hors norme

"avec un nom prédestiné à empecher les choses de ronronner en rond"

Une citation symbole de mouvement et de volonté de libération

« Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes. »
-- Rosa Luxemburg

C'est ce qui semblerait expliquer de leur nom.

Un nouveau témoignage de la diversité de ceux qui se sentent une proximité avec Rosa Luxemburg.


Heddy Boubaker (analog synth, el. bass, fl, perc, obj), Fabien Duscombs (dr, perc, objets), Françoise Guerlin (voc, obj), Piero Pepin (tp, obj, syth), Marc Perrenoud (db, el. gt, el.bass)

 


Musique libérée et libératoire

 

Tendres ou furieux, résolument contemporains ou romantiques, évoquant parfois de vieux démons de la musique du XXième siécle voire ceux de temps plus antiques mais n'hésitant pas une seconde à se propulser au delà de l'imaginaire le plus débridé et avec un nom prédestiné à empecher les choses de ronronner en rond, le Rosa Luxembourg quintet est le vilain petit mouton noir à 5 pattes de la musique improvisée. Les zoologistes utopiques ayant étudié l'animal disent de ce rassemblement d'individus défricheurs et sans frontières musicales que de toutes façons ils n'en sauront jamais plus qu'à leur première découverte, les surprises étant totales, extrèmes, renouvellées, innombrables et même plus…

 

Rosa Luxemburg new Quintet est une formation de musique totalement improvisée dont le maître mot est
« no limits ! »

 

Episodes (Night Asylum, Not Two Records, 2010)

In The Night Asylum (Night Asylum, Not Two Records, 2010)

An Amusing Misunderstanding (Nig
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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 11:15

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Fin des années 60. La remise en cause du système dans les pays occidentaux commence à remettre Rosa Luxemburg à  l'honneur de la pensée, de l'art et en partie de l'action politique. En partie car les références au trotskysme, au maoïsme sont souvent plus présentes que celles à la Révolution russe et à la pensée et l'action de Rosa Luxemburg, trop mal connue. C'est essentiellement en opposition à Lénine ou tirée vers le "spontanéisme" "inventé" en son honneur et dont elle est pourtant bien loin, qu'on la cite ou l'utilise.

Parmi les documents à voir, ce film certainement bien oublié du groupe Sziga Vertov sur lequel nous publions le dossier suivant.

 


Pour voir le film

 

Ce site permet de voir des documents qui seraient sinon inaccessibles. Il est important de lire la présentation pour comprendre la démarche, avant de regarder le film.

 

http://www.ubu.com/resources/index_fr.html


Voir le dossier Godard sur http://sites.google.com/site/dossierjeanlucgodard/4-documentation/videos-sur-le-site

 


Sur le site de la Gaumont: http://www.gaumont.fr/fr/film/Vladimir-et-Rosa.html  

 

Année de sortie : 1971
Durée : 103 mn
Genre : Documentaire
De Jean-Luc Godard
Avec Jean-Pierre Gorin, Claude Nedjar, Ernest Menzer

Synopsis : En 1971, huit militants américains furent accusés de "conspiration en vue de provoquer une émeute" et jugés lors du procès dit des "huit de Chicago". Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin proposent de rejouer ce procès mais sur le mode burlesque : un juge se nomme Ernest Adolf Himmler, dessine sur les playmates de Playboy au lieu d'écouter les témoignages...Un surprenant mélange de cinéma politique et de dérision qui caricature la justice bourgeoise.


 


Présentation de la copie neuve sur

http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/0/C68D831C964246DCC12571400048877E?OpenDocument&sessionM=2.4.1&L=1&view=

 

 

VLADIMIR ET ROSA
réalisé par le groupe Dziga Vertov
(Jean-Luc Godard/ Jean-Pierre Gorin)
France–RFA–États-Unis/1970/96'/ coul.
copie neuve Gaumont
avec Anne Wiazemsky, Jean-Pierre Gorin, Jean-Luc Godard, Juliet Berto, Ernest Menzer

Vladimir et Rosa s'inspire de façon parodique du procès vers 1968-69 des « huit de Chicago», les protagonistes de la plus importante affaire politique américaine de ces quarante dernières années. Inculpés de conspiration en vue de provoquer des émeutes, ils furent acquittés. Le film fut produit et refusé par la télévision allemande.

«Théoriquement: ce que représente les procès intentés aux militants gauchistes par la justice des pays impérialistes, et pratiquement : comment la représentation d'un tel procès, c'est-à-dire un reflet, le fabriquer de la façon la plus juste possible.»
Godard et Gorin, scénario du film, Jean-Luc Godard : documents, Éd. Centre Pompidou, 2006

 


Présentation sur le site http: //www.cineclubdecaen.com/realisat/godard/vladimiretrosa.htm 


Vladimir et Rosa est tourné en septembre 1970. Il s'agissait de financer le film militant pour les combattants palestiniens qui devait s'appeler Jusqu'à la victoire et qui nécessitait des voyages en Palestine.


Godard et Gorin réunissent des fonds, 20 000 dollars, sur la base du nom de Godard auprès de Grouv press, qui avait déjà participé au financement de Pravda, et d'une télévision allemande.


Le film, qui ne répond aussi à aucune nécessité autre que celle de gagner de l'argent, sera réalisé dans un esprit ludique. Il va s'agir de reconstituer le procès des militants révolutionnaires, les huit de Chicago dont un des black panthers. Les minutes du procès ont été publiées en anglais dans le livre "contempt " (outrage). Le titre s'expliquant par le fait que les accusés ne seront finalement accusé que d'injures à la cour durant le procès. Sera également évoqué le procès fait aux militants de La cause du peuple, journal interdit, interdiction face à laquelle, se sont mobilisés Godard, Truffaut, Sartre ou Ferré. Les intellectuels célèbre devaient descendre dans la rue et vendre ce journal. Certains propos sont restitués tel quel.


Gorin et Godard forment un duo comique se référant à Jerry Lewis. Godard apparaît pour la première fois à l'image dans un de ses films.Le film oppose les thèses de Vladimir Lénine et Rosa Luxembourg sur la primauté du parti ou de la spontanéité révolutionnaire des masses pour conduire la révolution. Ce débat est réactualisé en 68 et Godard et Cohn-Bendit autour de Vent d'est. Seront alors valorisés tous les gestes qui contestent la forme du procès : ne pas parler seulement quand on est invité, d'où les outrages à la cour, seule véritable position révolutionnaire. Il s'agit aussi de refuser de faire le cinéma attendu notamment avec l'apparition de la vidéo à la fin. Godard se voulait pionnier en la matière. Il est le premier européen a avoir acheté la caméra Sony mise sur le marché en 1968.


C'est le dernier film réalisé dans le cadre groupe Dziga Vertov. Après, les films seront seulement signés du double nom Godard et Gorin.

 

Année de sortie : 1971
Durée : 103 mn
Genre : Documentaire
De Jean-Luc Godard
Avec Jean-Pierre Gorin, Claude Nedjar, Ernest Menzer

 

Synopsis : En 1971, huit militants américains furent accusés de "conspiration en vue de provoquer une émeute" et jugés lors du procès dit des "huit de Chicago". Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin proposent de rejouer ce procès mais sur le mode burlesque : un juge se nomme Ernest Adolf Himmler, dessine sur les playmates de Playboy au lieu d'écouter les témoignages...Un surprenant mélange de cinéma politique et de dérision qui caricature la justice bourgeoise.


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Yves - un étudiant révolutionnnaire

 

Juliet Berto

...

Juliet / Weatherwoman / Hippie

 

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...

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...

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...

Judge Julius Himmler

 

Claude Nedjar

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Dave Dellinger

 

Anne Wiazemsky

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Ann / Women's liberation militant

 

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Durée USA:106 min
Pays:France | Allemagne de l'ouest
Langue:Français
Couleur:Couleur
Son:Mono
Société:Munich Tele-Po

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Filmographie
  1. Ici et ailleurs (1976)
  2. Vladimir et Rosa (1971)
  3. Luttes en Italie (1971)
    ... autre titre : "Lotte in Italia" - Italie (titre original)
  4. Le vent d'est (1970)
  5. Pravda (1970)
  1. Ici et ailleurs (1976)
  2. Vladimir et Rosa (1971)
  3. Luttes en Italie (1971)
    ... autre titre : "Lotte in Italia" - Italie (titre original)
  4. Pravda (1970)
  1. Vladimir et Rosa (1971)
  2. Luttes en Italie (1971)
    ... autre titre : "Lotte in Italia" - Italie (titre original)
  3. Pravda (1970)
  1. Vladimir et Rosa (1971)

Pays

Date de sortie

USA

16 avril 1971

 

France

octobre 1977

 

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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 10:34

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A lire sur matière et révolution. Les sous-ttires sont de c.a.r.l. ainsi que la plupart des retours à la ligne pour en faciliter la lecture. On trouve dans ce texte deux analyses très enrichissantes: de "Réforme sociale ou Révolution?" et du texte "Grève de masse, Parti et syndicat.

 


 Qui était Rosa Luxemburg et quels sont ses textes?

lundi 3 novembre 2008, par Robert Paris

 

Hommage à Rosa Luxemburg et Karl Liebnecht - Irène Petit.

 

Eléments biographique

 

Rosa Luxemburg est née le 5 mars 1871 dans une petite ville de Pologne russe, à Zamosc. Après des études au lycée de Varsovie, elle entra dans la lutte politique avec le “Parti Révolutionnaire Socialiste Prolétariat”, qui devint ensuite le “Prolétariat”.

En 1889 craignant des poursuites policières elle s’enfuit de Varsovie pour Zurich où elle fit des études d’économie politique. Elle y contracta un mariage blanc avec Gustav Lübeck, afin d’obtenir un passeport.

Après la fin de ses études, docteur en économie politique, elle alla s’installer en Allemagne où elle occupa très vite une place importante dans la social-démocratie. Elle collabora à la presse socialiste, dirigeant quelque temps la Sächsische Arbeiterzeitung, puis écrivant régulièrement à la Leipziger Volkszeitung et à la revue théorique dirigée par Kautsky, Die Neue Zeit. Elle s’engagea à fond dans la lutte contre le révisionnisme.

Quelques mois après qu’eut éclaté la première révolution russe, en décembre 1905, elle partit illégalement pour la Pologne où elle se livra à un intense travail de propagande et d’explication politique. Elle fut arrêtée en même temps que son compagnon Leo Jogiches. Libérée sous caution, elle revint en Allemagne après un court séjour en Finlande.

Après 1906 et l’échec de la révolution, elle fut surtout absorbée par son activité de professeur à l’école du Parti nouvellement créée. Ses cours d’économie politique lui inspirèrent son ouvrage théorique le plus important : l’Accumulation du capital, paru en 1913.

Le jour même où le groupe parlementaire socialiste votait, à la stupéfaction générale, les crédits de guerre, le 4 août 1914, un groupe de militants se réunissait chez Rosa Luxemburg : le noyau qui deviendrait en 1916 la Ligue Spartakus était constitué. Dès le mois d’août 1915 paraissaient les Lettres politiques (ou Lettres de Spartakus) rédigées surtout par Rosa Luxemburg, Liebknecht et Mehring. La lutte clandestine contre le militarisme et la guerre devait se poursuivre jusqu’en 1918. Mais dès le 18 février 1915, Rosa Luxemburg était incarcérée. Libérée en février 1916, elle retournait en prison en juillet de la même année et ne devait en sortir que le 9 novembre 1918, au moment où éclatait la révolution.

C’est en prison qu’elle écrivit la brochure Junius et les Lettres de Spartakus, qu’elle travaillait à son Introduction à l’économie politique. Dès sa sortie de prison Rosa Luxemburg se jeta dans l’action révolutionnaire. Avec Liebknecht elle créa le journal Die rote Fahne. De toutes ses forces elle s’opposait à la ligne suivie par les majoritaires (Ebert-Scheidemann). Elle contribua à la fondation du Parti Communiste Allemand (Ligue Spartakus) en décembre 1918. La contre-révolution battait son plein. La première semaine de janvier, les spartakistes lançaient une insurrection armée à Berlin : bien qu’elle fût opposée à cette offensive, une fois la décision prise, Rosa Luxemburg se lança dans la bataille. Ce fut la fameuse semaine sanglante de Berlin ; le soulèvement spartakiste fut sauvagement écrasé.  

Rosa Luxemburg et Liebknecht furent arrêtés le 15 janvier par les troupes gouvernementales et assassinés (“abattus au cours d’une tentative de fuite”). Le corps de Rosa Luxemburg fut retrouvé plusieurs mois après dans le Landwehrkanal. Ses assassins furent acquittés.

 

Réforme ou révolution ?


Le premier texte politique de Rosa Luxemburg publié dans ce volume, Réforme ou révolution ? est une réponse à une série d’écrits de Bernstein : aux articles publiés par Bernstein dans la Neue Zeit en 1897-1898 sous le titre Probleme des Sozialismus, Rosa Luxemburg réplique par des articles parus dans la Leipziger Volkszeitung du 21 au 28 septembre 1898 : ce sont des articles qu’elle réunit dans la première partie de la brochure Réforme ou révolution ? La deuxième partie est une critique du livre de Bernstein : Die Voraussetzungen des Sozialismus und die Aufgabe der Sozialdemokratie (Les fondements du socialisme et les tâches de la social-démocratie) paru en 1899.

En 1890, après l’abolition de la loi d’exception contre les socialistes le Parti connut un essor foudroyant : ses succès électoraux étaient éclatants, à tel point que les socialistes se demandaient après chaque élection si l’on n’allait pas abolir ou restreindre le suffrage universel pour les élections au Reichstag. Le nombre de ses adhérents croissait également de manière vertigineuse, et encore plus celui des adhérents aux syndicats (qui étaient passés de 300 000 en 1890 à 2 500 000 en 1914). Cette croissance du Parti coïncidait avec une période d’essor économique. Après le krach de 1873 le développement industriel de l’Allemagne fit un nouveau bond ; il fut accéléré par la poussée colonialiste et impérialiste qui débuta en Allemagne dans les années 80. La concentration du capital prit des dimensions jusqu’alors inconnues en Europe. Le niveau de vie des ouvriers allemands s’éleva parallèlement. Pendant la période même de la loi d’exception Bismarck avait pour faire échec à la propagande socialiste, fondé le premier système européen d’assurances sociales. Quand le Parti ne fut plus persécuté naquirent des sortes d’”îlots” socialistes : les coopératives. Le mouvement ouvrier conscient de sa force et de son organisation visait non seulement dans sa pratique quotidienne à la poursuite des conquêtes sociales, telles que la journée de huit heures, mais surtout à l’instauration d’une démocratie politique de type libéral : l’échec de la révolution de 1848 avait restauré un ordre où les anciennes puissances féodales détenaient une bonne partie du pouvoir : les hobereaux prussiens, les grands propriétaires terriens, les militaires. Les plus fortes attaques des social-démocrates étaient dirigées contre ces puissances. En revanche ils appuyaient et parfois surestimaient tout ce qui pouvait préfigurer un ordre démocratique bourgeois. C’est ainsi que dans le Sud de l’Allemagne où contrairement à la Prusse les élections au Parlement local (ou Landtag) se faisaient au suffrage universel, la participation socialiste à la politique de gestion du Land était beaucoup plus “positive” que dans le Nord ; on allait même jusqu’à voter régulièrement le budget, ce qui était contraire à la tradition socialiste et suscita de vives critiques.

Cette pratique opportuniste dans le Parti et les syndicats n’avait pas, avant Bernstein, trouvé d’expression théorique. Au contraire, on voyait coexister dans le Parti une politique réformiste - à propos de laquelle on ne se posait pas de questions - et une théorie marxiste “orthodoxe” dont le gardien le plus jaloux était Kautsky et qui s’exprimait par une opposition absolue de principes contre la politique gouvernementale et le système capitaliste, ainsi qu’une croyance en la révolution socialiste, dont la date et les circonstances restaient très vagues dans les esprits. Ainsi le mouvement ouvrier allemand vivait à l’écart du reste de la nation dans une sorte de ghetto idéologique, tandis que la pratique quotidienne du Parti et des syndicats se préoccupait surtout de la conquête progressive d’avantages matériels.

Bernstein, par les thèses contenues dans ses articles et dans son livre, fit éclater la contradiction. Sa théorie était la suivante : Marx avait prédit l’effondrement inévitable du capitalisme et la révolution socialiste dans un avenir proche. Or sa prédiction semblait infirmée par les faits. Non seulement le cycle décennal des crises était rompu, mais la prospérité économique s’affirmait. Après la grande crise de 1873 le capitalisme avait manifesté une vigueur et une élasticité étonnantes. Marx avait analysé une tendance à la concentration croissante du capital. Bernstein affirme au contraire que les petites entreprises non seulement survivent mais encore s’accroissent en nombre. Comme facteur d’adaptation du capitalisme, Bernstein souligne le rôle du crédit. Puisque, selon lui, on ne peut s’attendre à une crise catastrophique du capitalisme, le parti socialiste doit se donner pour tâche le passage insensible et pacifique au socialisme (das Hineinwachsen in den Sozialismus). L’essentiel à ses yeux n’est plus le but du socialisme : la prise du pouvoir politique par le prolétariat, mais le mouvement par lequel le Parti avance pas à pas dans la voie des conquêtes sociales. Comme exemple de ces conquêtes pacifiques et progressives du socialisme, Bernstein cite les coopératives ouvrières. Comparant l’action concrète réformiste du Parti avec ses principes révolutionnaires, Bernstein estime que le Parti doit mettre en accord la théorie et la praxis, et procéder à une révision des thèses marxistes : le Parti doit avoir “le courage de paraître ce qu’il est aujourd’hui en réalité : un parti réformiste, démocrate socialiste” (Voraussetzungen, p. 162).

Le livre de Bernstein eut un grand retentissement et souleva de vives protestations. On cite souvent le passage d’une lettre d’Ignace Auer à Bernstein : “Ede, tu es un âne, on n’écrit pas ces choses, on les pratique.” Le premier, Belford Bax vit le danger, suivi par Kautsky et Parvus. Ce dernier attaqua Bernstein dans la Sächsische Arbeiter-Zeitung.

Mais c’est Rosa Luxemburg qui alla le plus loin dans l’analyse et la critique des thèses bernsteiniennes. Elle ne se contenta pas d’en appeler aux sacro-saints principes du marxisme orthodoxe contre l’hérésie bernsteinienne : elle montra le lien vivant et dialectique qui unit la théorie et la pratique. Dans la première partie de l’ouvrage, elle analyse, pour la réfuter, toute l’argumentation de Bernstein concernant la souplesse d’adaptation du capitalisme. En particulier elle montre très bien que le crédit, loin d’être un facteur d’adaptation en temps de crise, ne fait que rendre celle-ci plus aiguë et précipite la chute du capitalisme. Elle se moque de l’importance attribuée par Bernstein aux coopératives : il n’est pas vrai que le système coopératif, s’étende peu à peu pour envahir toute l’économie capitaliste ; au contraire il se réduit aux modestes coopératives de consommation.

Mais c’est dans la seconde partie de sa brochure que Rosa Luxemburg va le plus loin dans son analyse. Elle établit le lien entre la pratique opportuniste - qui a toujours existé de manière empirique dans le Parti - et la théorie bernsteinienne ; elle montre que l’opportunisme se caractérise par une méfiance générale à l’égard de la théorie et par la volonté de séparer nettement la pratique quotidienne d’une théorie dont on sait - ou veut - qu’elle reste sans conséquence sur le plan de la lutte. Pour elle, le marxisme n’est pas un assemblage de dogmes sans vie, mais une doctrine vivante ayant des applications pratiques dans tous les domaines. Ici sans doute sa critique est plus pénétrante que celle de Kautsky qui foudroie l’hérétique au nom des grands principes intangibles du marxisme.

Pour Rosa Luxemburg les principes du marxisme ne sont pas figés ; elle y discerne surtout une méthode et une doctrine inspirées de l’histoire, elle en use comme d’une arme toujours actuelle. Même si Marx a pu se tromper quant à l’estimation de la date et des circonstances de l’effondrement du capitalisme, quant à la périodicité et à la fréquence des crises, cela n’implique pas que cet effondrement ne se produira pas. Abandonner le but du socialisme, c’est, en bonne dialectique, abandonner aussi les moyens de lutte, car détournés de leur fin ceux-ci perdent tout caractère révolutionnaire. Enfin, pour elle, Bernstein abandonne complètement le terrain de la lutte des classes, sous-estimant ou niant la résistance de la bourgeoisie aux conquêtes pratiques du mouvement ouvrier. Certes Rosa Luxemburg ne veut pas renoncer à la lutte pour les réformes sociales ; mais cette lutte ne vise pas seulement à conquérir des avantages pratiques ; si elle n’est pas orientée vers la prise du pouvoir politique par le prolétariat, elle perd tout caractère révolutionnaire. De cette querelle qui passionna le socialisme européen au tournant du siècle, le marxisme “orthodoxe” sortit vainqueur. Mais Rosa Luxemburg avait espéré que la condamnation officielle de Bernstein et de ses amis aboutirait à leur exclusion du Parti. La première édition de sa brochure contenait un certain nombre d’allusions à cet espoir qui ne fut jamais exaucé. Malgré la condamnation des thèses révisionnistes, la pratique opportuniste ne cessa de se développer dans le Parti et surtout dans les syndicats, dont le rôle allait être de plus en plus considérable. Il y aura un glissement inavoué du Parti vers la droite qui ira en s’accentuant jusqu’en 1914.

 

Grève de masse, Parti et Syndicat


Cependant en 1905 un sursaut secouait toute l’Europe : la Révolution russe, remplissant d’espoir les masses prolétariennes de tous les pays. Elle débuta, on le sait, le 22 janvier 1905, le dimanche rouge. Rosa Luxemburg décrit assez les événements et le climat politique de la Russie pour qu’il soit inutile d’y revenir ici.

Elle-même, après quelques mois où, malade, elle dut se contenter d’un travail de propagande et d’explication en Allemagne même, partit en 1905 sous un faux nom pour Varsovie ; elle jugeait que sa place était là où l’on se battait. En Pologne, son activité illégale de propagande fut bientôt stoppée ; elle fut arrêtée le 4 mars 1906 et incarcérée à Varsovie. Mais sa mauvaise santé lui permit d’être libérée sous caution et, citoyenne allemande, elle put quitter la Pologne le 31 juillet suivant.

Elle se rendit en Finlande à Knokkala : c’est là qu’en quelques semaines elle écrivit Grève de masse, Parti et Syndicat. La brochure était écrite à l’intention du parti allemand et devait paraître avant le congrès de Mannheim en septembre 1906. Rosa Luxemburg tirait les leçons des événements russes pour la classe ouvrière allemande. Elle entendait se démarquer des analyses très superficielles faites dans la presse socialiste allemande (en particulier dans le Vorwärts) où l’enthousiasme soulevé par la Révolution russe s’accompagnait de considérations sur le caractère spécifiquement russe des événements : le S. P. D. avait conscience, étant par le nombre, la force et l’organisation le premier parti socialiste européen, de n’avoir à recevoir de leçons de personne. Or, pour Rosa Luxemburg, les leçons à tirer de la Révolution sont nombreuses. Et d’abord les masses ont expérimenté une arme nouvelle qui a démontré son efficacité : la grève de masse.

Certes, les discussions sur la grève de masse politique n’étaient nouvelles ni en Allemagne ni dans l’Internationale. Tout d’abord, il faut remarquer que l’on a employé ce terme pour prendre des distances à l’égard du concept anarchiste de la grève générale. Rosa Luxemburg s’en explique au début de sa brochure à propos des attaques d’Engels contre le bakounisme. Les idées anarchistes, moins répandues dans le parti allemand que dans les partis des pays latins, avaient été défendues par le groupe des “jeunes” (devenus plus tard les “indépendants”). Sous l’influence d’Engels et de Wilhelm Liebknecht ils avaient été rapidement réduits au silence. La lutte contre le révisionnisme avait pris la relève de la lutte contre l’anarchisme.

Dès 1893, au Congrès international de Zurich, Kautsky avait proposé que l’on fît une distinction entre la grève générale anarchiste et la grève de masse à caractère politique, recommandant sinon l’emploi, du moins la discussion de cette tactique éventuelle du mouvement ouvrier. Cette idée lui était inspirée par les récents événements de Belgique où le parti socialiste avait obtenu des concessions importantes dans le domaine du suffrage universel, grâce à un mouvement massif de grèves.

Dans les pays d’Europe occidentale, ce fut précisément, jusqu’en 1905, à propos du suffrage universel que furent déclenchées les grèves de masse de caractère politique : en Belgique encore, en 1902 - cette fois le mouvement se solda par un échec - en France à Carmaux, pour des élections municipales, en Italie et en Autriche enfin, pour le suffrage universel égalitaire. Si bien que dans les différents partis socialistes l’idée de la grève de masse était liée à l’idée de la conquête ou de la défense du suffrage universel. Le parti allemand était resté extrêmement réservé dans la discussion, craignant une résurgence des idées anarchistes. L’un des premiers, Parvus avait défendu l’idée de la grève de masse politique comme arme possible du prolétariat.

En 1902 Rosa Luxemburg avait fait paraître dans la Neue Zeit une série d’articles intitulés Das belgische Experiment (L’expérience belge) où seule dans le parti allemand elle donnait pour cause principale de la défaite belge l’alliance avec les libéraux. En 1904, au Congrès d’Amsterdam, fut adoptée une résolution admettant la grève de masse comme le dernier recours du prolétariat pour la défense des droits électoraux, comme une arme purement défensive. C’est cette doctrine qui prévalut à l’intérieur du Parti allemand. Personne n’imaginait une grève de masse offensive et révolutionnaire jusqu’au moment où les événements russes vinrent renverser toutes les conceptions reçues.

Ce sont ces conceptions reçues que Rosa Luxemburg veut ébranler par son analyse de la Révolution russe. Son livre, s’adressant au parti allemand, ne tire des événements que les leçons qui peuvent s’appliquer directement au mouvement ouvrier allemand : c’est ainsi qu’elle laisse de côté tout ce qui touche à l’insurrection armée (problème qu’elle avait traité dans ses écrits polonais). Elle propose non pas un modèle de révolution mais l’emploi tactique d’une arme révolutionnaire qui a fait ses preuves. Ce qui a frappé non seulement ses contemporains, mais la postérité, c’est un certain nombre d’idées nouvelles contenues dans son livre.

Soulignons d’abord l’importance accordée au fait que des masses jusqu’alors inorganisées se joignent à un mouvement révolutionnaire et en assurent le succès. Contrairement à l’idée adoptée en Allemagne où l’on accordait une importance de plus en plus considérable à l’organisation et à la discipline du Parti, Rosa Luxemburg montre qu’en Russie ce n’est pas l’organisation qui a créé la Révolution, mais la Révolution qui a produit l’organisation en de nombreux endroits : en pleine bataille de rues se créaient des syndicats et tout un réseau d’organisations ouvrières. Loin de penser avec les syndicalistes allemands que pour entreprendre une action révolutionnaire de masse il fallait attendre que la classe ouvrière fût, sinon entièrement, du moins assez puissamment organisée, elle estime au contraire que c’est d’une action spontanée de la masse que naît l’organisation. Il a été beaucoup écrit à propos de l’idée luxemburgienne de la spontanéité et il a surgi un certain nombre de malentendus. Rosa Luxemburg part il est vrai du postulat implicite que les masses prolétariennes sont spontanément révolutionnaires et qu’il suffit d’un incident mineur pour déclencher une action révolutionnaire d’envergure. Cette thèse sous-tend tout son livre.

Mais son optimisme ne s’accompagne pas a priori d’une méfiance quant au rôle du Parti dans la Révolution ; du moins dans cet écrit et à cette date Rosa Luxemburg n’oppose pas la masse révolutionnaire au Parti ; ses attaques sont dirigées non contre le Parti allemand mais contre les syndicats, dont elle juge l’influence néfaste et le rôle le plus souvent démobilisateur. Quant au Parti, sa fonction doit consister non pas à déclencher l’action révolutionnaire : ceci est une thèse commune, écrit-elle, à Bernstein et aux anarchistes - qu’ils se fassent les champions ou les détracteurs de la grève de masse. On ne décide pas par une résolution de Congrès la grève de masse à tel jour, à telle heure. De même on ne décrète pas artificiellement que la grève sera limitée à tel objectif, par exemple la défense des droits parlementaires : cette conception est dérisoire et sans cesse démentie par les faits. Le Parti doit - si l’on ose employer ce terme - coller au mouvement de masse ; une fois la grève spontanément déclenchée il a pour tâche de lui donner un contenu politique et des mots d’ordre justes. S’il n’en a pas l’initiative, il en a la direction et l’orientation politique. C’est seulement ainsi qu’il empêchera l’action de se perdre ou de refluer dans le chaos.

2° Une autre idée originale qui parcourt l’ouvrage, c’est celle d’un lien vivant et dialectique entre la grève économique et la grève politique. Dans une période révolutionnaire, il est impossible de tracer une frontière rigide entre les grèves revendicatives et les grèves purement politiques : tantôt les grèves économiques prennent un certain moment une dimension politique, tantôt c’est une grève politique puissante qui se disperse en une infinité de mouvements revendicatifs partiels. Elle va plus loin : la révolution, c’est précisément la synthèse vivante des luttes politiques et des luttes revendicatives. Loin d’imaginer la révolution sous la forme d’un acte unique et bref, d’une sorte de putsch de caractère blanquiste, Rosa Luxemburg pense que le processus révolutionnaire est un mouvement continu caractérisé précisément par une série d’actions à la fois politiques et économiques. C’est pourquoi elle pose en termes absolument nouveaux la question du succès ou de l’échec de la révolution : si la révolution n’est pas un acte unique, mais une série d’actions s’étendant sur une période plus ou moins longue, un échec momentané ne met pas tout le mouvement en cause. Bien plus, de son point de vue, la révolution ne se produit jamais prématurément : ce n’est qu’après un certain nombre de victoires et de reculs que le prolétariat s’emparera du pouvoir politique et le conservera.

Certes l’on peut objecter que Rosa Luxemburg écrivit son livre à l’apogée du mouvement révolutionnaire russe et que son optimisme a été démenti par les faits ultérieurs. Cependant il reste l’idée importante que c’est l’action révolutionnaire elle-même qui est la meilleure école du prolétariat. Ce n’est pas la théorie ni l’organisation classique qui forment et éduquent le milieu et la classe ouvrière, c’est la lutte. Dans la lutte seule le prolétariat prendra conscience de ses problèmes et de sa force. Rosa Luxemburg conclut par ce qui peut sembler un paradoxe : ce n’est pas la révolution qui crée la grève de masse, mais la grève de masse qui produit la révolution. Mieux : révolution et grève de masse sont identiques. Quelques mots sur l’édition de ces textes : nous avons traduit d’après la deuxième édition des deux écrits, éditions revues par Rosa Luxemburg elle-même. Elle avait jugé anachroniques certains points de vue exprimés dans l’une et l’autre brochure. Nous n’avons donné en note qu’un seul passage de la première édition qui nous paraissait particulièrement significatif.

 

Irène PETIT.

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30 juillet 2011 6 30 /07 /juillet /2011 17:44

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A lire aussi

1ère lettre de Rosa Luxemburg à Kautsky, mars 1896. Sur les courants nationalistes dans le mouvement socialiste polonais.


Un article du Naprzod, n°20, du 14 mai 1896

 

Cet article était joint à un courrier de Rosa Luxemburg à Kautsky. Il témoigne de la violence des attaques qu'elle a pu connaître, ici dans le cadre de l'opposition entre le courant qu'elle représente et le Parti socialiste polonais.

 

Mademoiselle Rosa Luxemburg - cette bonne femme querelleuse et hystérique - a fait paraître dans la Neue Zeit un article où elle prétend accuser les socialistes polonais d'un crime effroyable: elle prétend en effet démontrer que nous sommes d'ardents patriotes, non pas "au sens de cet amour personnel de la patrie" (!) q(ui existerait en Europe occidentale), mais en ce sens que nous avons l'ambition de rétablir la Pologne! Manifestement notre patriotisme ne plaît pas à cette demoiselle Rosa Luxemburg, que tous ceux qui en Pologne ont le coeur et la tête où il faut, ont laissé tomber: nous n'y pouvons rien. Nous nous en consolons en nous disant que les meilleurs des socialistes "d'Europe occidentale" comprennent parfaitement notre patriotisme et encouragent nos efforts. Notre bourgeoisie, guidée par sa peur et son instinct politique, qualifie nos efforts de "cosmopolites" tandis qu'avec quelques autres "Russes" de Berditchev demoiselle Rosa se sent secouée de convulsions hystériques à la pensée de notre patriotisme polonais. Il semble bien que, quoi que nous fassions, nous ne puissions satisfaire ni l'une, ni l'autre partie: nous nous en tiendrons à notre opinion. Nous regrettons simplement qu'une revue allemande sérieuse se soit laissée prendre au piège de demoiselle Rosa qui, en Suisse, voudrait faire accroire aux gens qu'elle représente quelqu'un ou quelque chose en Pologne. Le socialisme polonais n'est pas tombé assez bas pour que demoiselle Rosa, en compagnie de quelques Russes de Berditchev, s'arroge le droit de parler en son nom.

 

 

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 15:26

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mumument-mies.jpg

 

Monument construit en 1926 et détruit pat les nazis en 1935


Trouvé sur Twitter.

 

memópolis

Somos un colectivo de investigación en estudios urbanos, interesados en memoria urbana, ciudad justa, políticas del territorio y construcción de paisajes culturales. Actualmente vivimos en Santiago de Chile.

http://memopolis.tumblr.com/post/7782344427/monumento-a-karl-liebknecht-y-rosa-luxemburg-co

La obra fue diseñada por Mies Van Der Rohe, construida en 1926. En 1935, fue destruida por el nazismo y en 1951, reemplazada por el Memorial de los Socialistas, como iniciativa de la República Democrática Alemana (RDA).

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 09:55

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A lire sur matière et révolution: Qui était Rosa Luxemburg et quels sont ses textes?
Et en commentaire un texte de Victor Hugo.

 

"Concernant ce qui est dit sur la chine par R. Luxembourg au début de cet article, un texte de V. Hugo dénonçant l’expédition de Chine.

Le texte date de 1861. Il est adressé au capitaine Butler. Cette expédition eut lieu durant le Second Empire, sous Napoléon III. Voir en ligne : L’Expédition de Chine"


L’Expédition de Chine

AU CAPITAINE BUTLER

Hauteville-House, 25 novembre 1861

 

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l’expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l’expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l’Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d’approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.


Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :


Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée, qui produit l’art européen, et la Chimère, qui produit l’art oriental. Le Palais d’été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extra-humain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle. Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le,  faites construire par des architectes qui soient des poëtes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le long travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Garce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poëtes, les philosophes, connaissaient le Palais d’été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Égypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d’été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.


Cette merveille a disparu.


Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce formidable et splendide musée de l’orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.

Nous européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie.


Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste,  et je vous remercie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.


L’empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.


En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.


Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.


VICTOR HUGO.

 


Rosa Luxemburg

 

"En outre, dans la question marocaine s’exprime de nouveau clairement la relation intime entre la politique mondiale et la situation marocaine, où il suffit d’un rien pour précipiter l’Allemagne dans une guerre sanglante, changera fortement en tout cas la situation générale actuelle ainsi que celle que les possessions coloniales de l’Allemagne. Elle a surgi exactement comme pour la campagne chinoise et plus tard l’affaire algérienne, au moment des vacances parlementaires. La représentation suprême élue du peuple allemand, le Reichstag, est totalement exclu des décisions et des évènements les plus importants et les plus lourds de conséquences. Seul un régime personnel avec ses hommes de peine - lui-même instrument irresponsable entre les mains d’une clique irresponsable - agit selon son bon plaisir avec le destin de 64 millions d’allemands ..."


Tiré de: "Une nuée chargée d’orage impérialiste s’est levée dans le monde capitaliste" 

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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 22:01

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Cette lettre publiée sur le site espace contre ciment est intéressante à plus d'un titre.

 

Tout d'abord la date, qui inscrit l'actualité de Rosa Luxemburg dans cette période essentielle qu'a représentée 67-68 pour la réflexion et l'action politique dans les pays occidentaux. Remarque  renforcée par la référence en fin de courrier au SDS, mouvement étudiant , symbole de cette réflexion et action politique, en Allemagne.

(On retrouve bien entendu une allusion à une théorie du "spontanéisme" de Rosa Luxemburg, que l'on peut et doit aujourd'hui relativiser ou du moins réinterpréter, et à l'action de masse qui reste un apport essentiel de la pensée politique de Rosa Luxemburg)

 

Ensuite parce qu'il y a trop peu d'éléments sur le net témoignant du travail de chercheur de G. Haupt. Toute publication est donc bienvenue.

  GeorgesHauptred1.jpg

Enfin pour les éléments de réflexion qu'il évoque:


la centralité de la réflexion sur la question nationale pour Rosa Luxemburg

la portée théorique de l'Accumulation du Capital,

les divergences stratégiques de Rosa Luxemburg par rapport à la ligne du parti social-démocrates

 

Ce document est donc très utile. Quand le net peut donner accès à ce type de documents, il joue pleinement son rôle d'information et d'entichissement mutuel.

 


 

Nachlass Helmut Hirsch (Leo Baeck Institute)

Briefwechsel mit Georges Haupt (1968, 1976)

____________________________________________________

 

Lettre de Georges Haupt à Helmut Hirsch, Paris, 28 novembre 1968.

 

Mon cher collègue,

 

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre passionnant manuscrit (1) et je pense que vous avez atteint l’objectif recherché : présenter au public allemand une biographie vivante d’un personnage fascinant. Je ne m’étendrai pas sur les éloges. Je voudrais vous communiquer certaines de mes observations critiques. Elles ont de deux natures, concernant d’une part ce qui existe, d’autre part ce qui est absent.


1) ce qui existe :


p. 14 Il me semble que vous interprétez de manière totalement erronée les divergences de Rosa avec le PPS concernant l’indépendance de la Pologne. C’est loin d’être un simple cheval de Troie pour entrer dans les rangs du SPD : nous touchons ici un des points essentiels : la conception de Rosa du problème national. Je pense que ce serait là la place où accorder une page à ce problème crucial qui fait totalement défaut à votre manuscrit (en passant je vous signale que vous pourrez même trouver des éléments pittoresques dans la correspondance d’un des leaders du PPS, Jedrzejowski, avec Labriola que j’ai publiée dans les Annali Istituto Feltrinelli, III, 1960, p. 226-230.


p. 62 Au lieu d’essayer de donner un résumé de la portée théorique de l’ouvrage de Rosa, L’accumulation du Capital, vous présentez un compte-rendu du livre de Nettl, à la fois dans la forme et le contenu. Je pense que les appréciations du livre de Nettl qui sont valables et auxquelles je souscris totalement sont ici inutiles.


p. 100 Votre présentation de Rosa – de son Rutspa, est erronée dans la mesure où hélas vous avez passé sous silence l’aspect le plus important de l’activité de Rosa dans le SPD d’avant 1914 (1911-1914). Les divergences avec le Vorstand y compris Kautsky deviennent d’une importance capitale et concernent cette fois-ci non plus la tactique mais toute une vision stratégique. Rosa devient le chef des Linksradikalen et il suffit de lire la correspondance de Kautsky, Ebert, etc. pour se rendre compte des dimensions de ces divergences et de l’inquiétude que provoquèrent les « Rosa Leute ».


2) Maintenant quelques observations sur ce qui, je pense, manque dans le livre.


D’abord, et cette remarque me semble essentielle, vous avez laissé presque complètement dans l’ombre la pensée théorique et politique de Rosa, bref ce qui fut codifié sous le nom de luxemburgisme (par ex. : sa vision de l’action de masse, de la spontanéité, spontanéité et organisation, etc.) Or, en ce moment précis, à la lumière des préoccupations du SDS en Allemagne, ces problèmes sont d’une grande acuité.


Vous parler [sic] de la participation de Rosa Luxemburg à la vie de l’Internationale mais vous ne mentionnez pas qu’elle est devenue à la veille de 1914 l’un des leaders les plus notoires dans l’Internationale. A ce propos, vous ne pouvez pas passer sous silence ses relations tendues et complexes avec Lénine et les Bolcheviks.

[…]


(1) Il s’agit du livre qui paraîtra l’année suivante chez Rowohlt sous le titre : Rosa Luxemburg in Selbstzeugnissen und Bilddokumenten.

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009