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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 13:58

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De la correspondance de Rosa Luxemburg , 1890-1898 (4)

 


Deux vies révolutionnaires.

 

Les vies de Rosa Luxemburg et Marcin Kasprzak se sont souvent croisées. Deux vies de révolutionnaires cohérentes et conséquentes.

 

Dès le début de l'engagement de Rosa Luxemburg qui s'était rapprochée du parti Proletariat et que Kasprzak avait aidée à sortir de Pologne quand elle avait dû, à 18 ans, s'exiler.

 

A la fin de la vie de Kasprzak, qui a été exécuté pour sa participation à la révolution de 1905, révolution à laquelle participa Rosa Luxemburg et pour laquelle elle fut elle-même emprisonnée.

 

Cet extrait d'une des premières lettres conservées est une intervention de Rosa Luxemburg en faveur de Kasprzak et s'inscrit dans la lutte entre les deux tendances du mouvement polonais: le PPS, parti socialiste polonais, nationaliste, à l'origine des accusations dont fait part Rosa Luxemburg et le SDKP, parti fondé sur des bases de classe par Rosa Luxemburg et ses camarades.

 

180px-Marcin_kasprzak_pomnik_czolowo.jpg

 

 

A Robert Seidel

Bloney-sur-Vevey, pension "Burlli", 21 X [18]95

 

Très estimé camarade,

 

Vous avez vraisemblablement reçu de Paris une lettre du secrétaire de notre organisation, ler cam.[arade] Warsawski, vous demandant de publier un article du cam. Kasprzak. Le groupe des socialistes polonais à Londres a fait de Kasprzak un espion calomnié, il est enfermé à présent dans un cachot allemand après avoir passé deux ans et demi dans un cachot russe, et il n'est pas en mesure de se défendre lui-même. Il s'agit de sauver une victime de la vengeance du parti et nous espérons que l'Arbeiterstimme ne refusera pas ses colonnes à la cause de la justice. La défense de ce malheureux doit connaître le plus grand retentissement possible pour inciter les social-démocrates allemands à empêcher l'extradition très probable de Kasprzak vers la Russie.

 

Je réitère donc, cher camarade la demande de publier notre article en entier ou en extraits dans l'Arbeiterstimme. Avec mes remerciements, mes salutations socialistes.

 

R.  Luxemburg

 

Vive la lutte, Maspéro, P42/43


De la correspondance de Rosa Luxemburg , 1890-1898

Cette série d'articles met en ligne des indications reprises de la correspondance de Rosa Luxemburg sur des thèmes divers permettant d'approfondir notre connaissance de l'élaboration de la pensée de Rosa Luxemburg, en nous attachant aux tout premiers courriers conservés: soit sur la période 1890-1898. Ce sont  des écrits de jeunesse. en 1890, Rosa Luxemburg a juste 19 ans  Premières années d'exil, en Suisse essentiellement, en France partiellement et jusqu'à son arrivée en Allemagne qui marque son entrée mûrement réfléchie et fracassante dans la social-démocratie allemande.

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10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 11:51

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De la correspondance de Rosa Luxemburg , 1890-1898 (3)


Extrait d'un courrier à Boris Kritchevski

Mardi, [probablement avril 1894]

 

" ... A titre confidentiel, je vous communique une autre nouvelle qui doit vous faire plaisir et susciter en même temps votre envie: la première Conférence nationale du Parti social-démocrate du Royaume de Pologne a eu lieu chez nous en mars à Varsovie. Y assistaient dix délégués de Varsovie, Lodz, Dombrova et Girardova. Le Congrès a décidé d'organiser le parti dans la capitale et en province, il a fixé les principes du programme, établi la méthode d'agitation de mai, adopté des résolutions sur les relations avec les Russes, avec l'étranger, sur la position vis-à-vis du patriotisme, et il s'est occupé de toutes les questions les plus importantes ayant trait à l'agitation. Parmi les dix délégués présents, il y avait 7 ouvriers et 3 intellectuels. Les débats ont duré 3 jours à raison de 2 séances par jour, ils se sont déroulés dans le plus grand ordre et dans les formes parfaitement européennes. Tout cela, c'est-à-dire tous les procès-verbaux et toutes les résolutions, nous a été envoyé, et Sprawa aura l'honneur d'en informer le monde entier dans le numéro d'avril qui, pour des raisons de sécurité, ne sortira qu'après le 1er mai. Qu'en pensez-vous? ..."

 

Dans "Vive la lutte", publié chez Maspéro en 1976, P 39


De la correspondance de Rosa Luxemburg , 1890-1898

Cette série d'articles met en ligne des indications reprises de la correspondance de Rosa Luxemburg sur des thèmes divers permettant d'approfondir notre connaissance de l'élaboration de la pensée de Rosa Luxemburg, en nous attachant aux tout premiers courriers conservés: soit sur la période 1890-1898. Ce sont  des écrits de jeunesse. en 1890, Rosa Luxemburg a juste 19 ans  Premières années d'exil, en Suisse essentiellement, en France partiellement et jusqu'à son arrivée en Allemagne qui marque son entrée mûrement réfléchie et fracassante dans la social-démocratie allemande.

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8 juillet 2011 5 08 /07 /juillet /2011 10:31

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"la Commune n'a pas pu alors introduire la socialisme pour des raisons internes, surtout à cause de la façon dont était posée la question ouvrière en France, dans toute l'Europe et l'Amérique."

 

"D'après ce que j'ai lu sur la Commune, on ne peut nullement attribuer le coup d'Etat du 4 septembre aux ouvriers proprement dits car là, c'est la bourgeoisie qui a mené le bal, les ouvriers ne sont intervenus qu'en tant que masse",

 

Dans la correspondance de Rosa Luxemburg 1890-1898 (2) 


Courrier adressé à Boris Kritchevski (extrait)

mardi [probablement avril 1894]

L'extrait concerne le texte de B. Kritchevski publié avec la signature K, sous le titre "Kommuna Paryska 1871 r." en 1894 dans le n° 9 du journal du parti la Sprawa Robotnicza

 

"Mardi, [probablement avril 1894]

 

... Maintenant au fait. Mes sincères remerciements pour l'énorme Commune. Elle est déjà entièrement traduite et au tiers composée. Mais j'ose attirer votre attention sur quelques petits détails qu'à mon avis vous devriez m'autoriser à modifier légèrement dans les épreuves.

 

1. Page 2 de votre manuscrit: "Les ouvriers français et surtout parisiens supportaient le gouvernement de Napoléon avec autant d'impatience que celui des rois qui l'avaient précédé. A la première occasion favorable, ils se sont soulevés et l'ont dépouillé de son trône". D'après ce que j'ai lu sur la Commune, on ne peut nullement attribuer le coup d'Etat du 4 septembre aux ouvriers proprement dits car là, c'est la bourgeoisie qui a mené le bal, les ouvriers ne sont intervenus qu'en tant que masse, alors que, chez vous, on a l'impression qu'ils l'ont fait de leur propre chef et en pleine conscience.

 

2. Même page: "Napoléon a lui-même précipité sa chute. A l'été de 1870, il s'est mis en guerre avec la Prusse. Espérait-il" etc. Vous donnez à croire que c'est Napoléon qui a déclaré la guerre (alors qu'elle lui a été insolemment jetée à la figure). Et la dépêche d'Ems? Et l'affolement au Parlement de Paris à la nouvelle d'une guerre imminente? Je pense que ni la France ni Napoléon n'avaient l'espoir de vaincre ou même "de renforcer leur pouvoir", ils avaient seulement l'intention de se défendre farouchement.

 

3. Page 13: Tout le passage de "la Commune de Paris n'a pas eu elle-même le temps ..." jusqu'à "pendant deux mois". On a l'impression que seul le manque le temps et les obstacles extérieurs ont empêché la Commune d'instaurer le système socialiste. Cette impression, qui provient vraisemblablement d'une disposition malencontreuse des phrases, jette à mon avis sur les faits une fausse lumière. Je propose d'ajouter un petit passage pour dire que la Commune n'a pas pu alors introduire la socialisme pour des raisons internes, surtout à cause de la façon dont était posée la question ouvrière en France, dans toute l'Europe et l'Amérique. Elle n'a pas même eu le temps d'effectuer les moindres réformes fondamentales au bénéfice du prolétariat, à titre de mesures provisoires, temporaires, dans le cadre du système actuel.

 

Page 17, la dernière phrase: n'y a-t-il pas erreur, ne vouliez-vous pas dire, cher, que les Versaillais sont venus à l'aide des Prussiens dans le siège de Paris et non le contraire?

 

Page 23: qu'est-ce que "les grandes écuries" et "les docks de Satory"? J'aurais voulu l'expliquer en note, mais je ne sais pas ce que c'est ..."

 

Dans "Vive la lutte", publié chez Maspéro en 1976, P39/40 


Dans la correspondance de Rosa Luxemburg 1890-1898  

Cette série d'articles met en ligne des indications reprises de la correspondance de Rosa Luxemburg sur des thèmes divers permettant d'approfondir notre connaissance de l'élaboration de la pensée de Rosa Luxemburg, en nous attachant aux tout premiers courriers conservés: soit sur la période 1890-1898. Ce sont  des écrits de jeunesse. en 1890, Rosa Luxemburg a juste 19 ans  Premières années d'exil, en Suisse essentiellement, en France partiellement et jusqu'à son arrivée en Allemagne qui marque son entrée mûrement réfléchie et fracassante dans la social-démocratie allemande. 

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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 10:34

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En contre-point au précédent article, Rosa Luxemburg. "A présent, je suis vraiment tout à fait adulte" , les éléments biographiques nécessaires sur Boris Kritchevski et Axelrod issus du même ouvrage, J'étais, je suis, je serai", paru chez Maspéro en 1976. Celui-ci se termine par une "Biographie des correspondants de Rosa Luxemburg", particulièrement utile, car ces biographies ne sont pas toutes accessibles sur le net, elles sont de plus rédigées ici en relation avec les courriers adressés par Rosa Luxemburg et permettent de ce fait de remettre en perspective les indications données par les lettres, comme ce remarquable et pénétrant portrait en creux d'Axelrod qui frappe dans ce courrier par sa pertinence et son humour.

 

"Je suis allée à Mornex, mais je n'y retournerai pas, bien que j'aie envie de les revoir. Je n'irai pas car Plekhanov est trop intelligent pour moi, ou, plus précisément, il est trop cultivé. Que peut lui apporter une conversation avec moi? Il sait tout mieux que moi et quant aux "idées" inédites, originales, - voyez-vous -, je ne sais pas en forger et, en vérité, je ne m'en soucie guère. J'aime regarder Plekhanov de mon coin chez Axelrod, tout simplement regarder comment il parle, bouge - regarder son visage - qui me plaît beaucoup. Mais je ne peux tout de même pas aller à Mornex pour me mettre dans mon coin et l'admirer ..."

 

 

BIOGRAPHIE DE BORIS KRITCHEVSKI

 

"Boris Naumovitch Kritchevski (1866 - 1919: militant socialiste russe dès la fin des années 80, il émigre en 1892 et adhère au groupe "Emancipation du travail". En désaccord avec ce dernier, il fonde avec Leo Jogiches une collection de vulgarisation, la "Bibliothèque social-démocrate". Il se lie d'une amitié qui s'émousse vers le tournant du siècle avec l'évolution politique et personnelle de Kritchevski. Après l'échec de la "Bibliothèque social-démcrate", il s'installe à Paris et devient chef de file des "jeunes" dans 'Union des social-démocrates russes à l'étranger", le rédacteur en chef de son organe Rabotchee Delo. Il représente la social-démocratie russe aux congrès de l'Internationale, est délégué du BSI de 1900 à 1904. Il ne continue dès lors à militer que dans le socialisme français sous le pseudonyme de B. Veillard."

 

J'étais, je suis, je serai - P 406

 

BIOGRAPHIE D'AXELROD

 

"Pavel Borisovtch Axelrod (1850-1928): l'un des premiers marxistes russes, co-fondateur du groupe "Emancipation du travail", Axelrod qui habitait Zurich où Rosa Luxemburg le rencontra, fit partie en 1900 du groupe de l'Iskra avant de devenir le chef de file et l'un des inspirateurs du menchevisme. Proche de la social-démocratie allemande, il y jouissait d'amitiés solides, notamment celles de Kautsky et de Bernstein. Dès la scission du POSDR en 1903, il combattit violement les bolcheviks et tenta même, après la révolution d'octobre 1917, de les faire condamner par l'opinion socialiste internationale. Pacifiste pendant la guerre, il mourut en exil.

 

J'étais, je suis, je serai - P 397

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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 17:49

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A lire, à discuter


(Pour citer ce texte  : M. Rampazzo Bazzan et A. Cavazzini, « Les enjeux de la conjoncture 1917-1921 en Allemagne : Plaidoyer pour le dépoussiérage de nos bibliothèques », Cahiers du GRM, n° 1 : Penser (dans) la conjoncture, hiver 2010-2011, Toulouse, EuroPhilosophie Editions).

 

A lire en entier sur  http://www.europhilosophie-editions.eu/fr/spip.php?article56

 

 

La conjoncture allemande révèle l’impensé et l’impasse de la suture à l’Etat qui a dominé la politique du mouvement ouvrier après 1871. Les options connaissent une bifurcation décisive lors des affrontements théoriques et pratiques entre les sociaux-démocrates Majoritaires, Kautsky, R. Luxemburg et Lénine. L’enjeu est la détermination de la forme politique de la dictature du prolétariat, mais aussi le statut de la théorie marxiste.

Les enjeux de la conjoncture 1917-1921 en Allemagne.
Plaidoyer pour le dépoussiérage de nos bibliothèques

Le communisme et l’État


Le premier point que nous indiquent les discours théoriques qui seront analysés ici est le contenu essentiel de la conjoncture 1917-1921 en tant qu’elle marque un tournant décisif dans l’histoire du mouvement communiste et socialiste (MCS) – en entendant par là le mouvement né de la fusion entre la théorie de Marx et les organisations du mouvement ouvrier [1]. La conjoncture dont nous parlons scelle la conclusion (catastrophique) de la première phase de l’époque post-Commune du MCS, une phase qui a été marquée de façon décisive par la fonction de guide et de modèle à la fois sur le plan théorique et pratique exercée par la Social-démocratie allemande. D’où la portée extraordinaire des événements qui se déclenchent en Allemagne suite à l’éclatement de la guerre mondiale : la guerre jette une lumière on ne peut plus crue et impitoyable, non seulement ni principalement sur la « trahison » des sociaux-démocrates convertis au nationalisme, mais surtout sur la faillite de la forme d’existence que le MCS dans ses tendances majoritaires s’était donné après l’échec de 1871 – la forme du Parti politique moderne en tant qu’organe de la machine parlementaire et éventuellement gouvernementale, et par conséquent en tant qu’appareil d’État.La question de l’État est évidemment décisive dans toute la séquence qui nous occupera ici. La Commune avait été déclarée par Marx « la forme politique » de la dictature du prolétariat elle-même. En élevant au statut de paradigme la Commune, Marx critiquait par-là même l’État bourgeois en tant qu’appareil séparé, et l’idée de la politique comme fonction spécialisée d’une strate sociale de professionnels de l’agir politique, voire « politicien ». De ce point de vue, la « généralisabilité » de la Commune était affirmée sans équivoque. À ceci près que la Commune avait été écrasée par l’appareil étatique bourgeois : la Commune est donc un paradigme, mais un paradigme dont la valeur reste problématique. À vouloir généraliser la Commune telle quelle, on risque de généraliser les conditions d’un échec permanent. D’où l’exigence que le paradigme incorpore des réquisits supplémentaires par rapport à la simple exemplarité vis-à-vis de l’hypothèse communiste. Autrement dit, le destin de la Commune montre qu’il faut que l’axiomatique régissant les pratiques politiques du MCS incorpore la question du pouvoir, mieux : la question des conditions auxquelles il devient possible de faire face victorieusement au pouvoir d’État. Dès lors, le pouvoir étatique, et par conséquent l’État en tant que forme politique, devient après la Commune une sorte de référentiel extérieur, mais obligé et incontournable, de toute détermination des pratiques politiques du MCS. Que faire avec l’État ? Comment s’y rapporter ?On connaît la réponse de Lénine, qui va devenir celle du Mouvement communiste proprement dit : il faut briser la machine de l’État bourgeois, et lui substituer un non-État, l’État de dictature du prolétariat, dont il faudra par la suite veiller à ce qu’il dépérisse. Tout le problème étant le suivant : comment faire dépérir un pouvoir étatique qui, du fait de s’être mis en place par une prise de pouvoir, a dû développer un appareil au moins comparable à celui qui a été brisé ? Que faire alors si cet État post-révolutionnaire n’arrive pas à dépérir ? Le problème est justement que l’État post-révolutionnaire persiste à exister tout en incorporant comme la trace de l’échec que cette persistance implique, la trace d’une tendance inconsciente à vouloir dépérir. Car il faut bien que la dictature du prolétariat s’instaure et qu’elle résiste aux ennemis ; mais à quoi bon l’instaurer si ce n’est pas pour déclencher la dynamique du dépérissement ? Comme cette contradiction est intrinsèque à la détermination léninienne de la forme d’existence de l’hypothèse communiste – en tant que référée à la confrontation au pouvoir étatique – personne n’a jamais réussi à la maîtriser : y compris les groupes sociaux qui en ont profité. Elle est inscrite dans les dispositifs organisationnels que le MCS s’est donné, dans les concepts et les discours par lesquels il a cherché à (se) rendre intelligibles ses propres pratiques, et finalement dans les formes de subjectivation correspondant à ces dispositifs, concepts et discours : le MCS sous condition de la détermination léninienne interpelle les individus en sujets clivés par la contradiction entre la persistance et le dépérissement du pouvoir d’État [2].Mais avant la solution léninienne au dilemme légué par la Commune – solution qui, théorisée en 1902, ne deviendra opérante qu’en 1917 – la Social-démocratie en avait fourni une autre. Il s’agissait, dans ce cas-là, de renoncer à la confrontation avec l’État bourgeois pour devenir un de ses appareils, en l’acceptant comme terrain exclusif de l’action politique du MCS. L’émancipation des travailleurs et de toute l’humanité passerait alors par l’élargissement de l’influence de cet appareil au sein de l’État, mais toujours dans le cadre établi par celui-ci. Cette stratégie présuppose évidemment l’existence de l’État, qui devient littéralement la raison d’être des organisations du MCS qui sont devenues ses appareils. Là aussi, le dépérissement devient impossible : la nécessité de sauvegarder l’existence de l’État en tant que cadre obligé de toute politique du MCS entraîne une identification croissante des organisations à l’État, dans la mesure où celles-là voient en celui-ci la seule condition de leur existence comme organisations.L’identification à l’État implique logiquement l’incapacité de s’en démarquer lors de l’éclatement de la guerre mondiale. Mais c’est justement cette guerre qui va mettre en crise la solution sociale-démocratique au problème de l’État : non seulement parce qu’elle va devenir l’appareil d’un État impérialiste et agressif, et non plus celui d’un État intégrant progressivement les classes laborieuses dans son système de droits politiques ; mais surtout parce que la militarisation de l’État (qui, en Allemagne, va devenir une véritable dictature militaire au cours de la guerre), le dévoilement de sa nature impérialiste, l’essor du discours nationaliste, et finalement les craquements de la machine étatique à cause de l’effort militaire, vont jeter une lumière beaucoup plus crue qu’auparavant sur le système étatique du Reich, en (re)mettant par là à l’ordre du jour l’option de « briser » cette même machine étatique – mise à l’ordre du jour à laquelle contribue bien entendu une autre composante de cette conjoncture : la Révolution d’Octobre.La Social-démocratie allemande sera le paradigme de cette solution, s’opposant à l’option léniniste, face au problème de l’État. Dès la fondation de la Seconde Internationale jusqu’au vote des crédits de guerre, la Social-démocratie allemande verra son pouvoir au sein du Reich croître de plus en plus, justement en tant qu’appareil de l’État, progressivement intégré au système parlementaire, aux gouvernements locaux, et finalement, lors de la conjoncture de la guerre mondiale et de la défaite allemande, aux responsabilités gouvernementales. Lorsque les Junkers et les chefs de l’Armée permettent enfin à Friedrich Ebert et à Philipp Scheidemann d’accéder aux fonctions gouvernementales – essentiellement pour décharger sur la social-démocratie la responsabilité de l’armistice – le Parti Social-démocrate « majoritaire » est déjà un appareil politique très puissant, contrôlant des nombreux moyens de communication, des entreprises coopératives, et dirigé par une classe politique professionnelle habile et sans scrupules. Son identification à l’État sera alors complète.

L’actualité du socialisme et la marche de l’histoire

Pour mieux comprendre le clivage qui va se produire au sein du MCS, et le devenir de l’option sociale-démocrate, il faut partir d’un constat qui domine les discours de tous les acteurs théoriques de la séquence : entre la Grande Guerre et la Révolution d’octobre, la conjoncture fixe au prolétariat international, à ses dirigeants et aux théoriciens marxistes, la tâche de la réalisation du socialisme. Comme le remarque Karl Kautsky en 1918, « Der Sozialismus ist als praktische Frage auf die Tagesordnung der Gegenwart gesetzt », à savoir : « le socialisme est posé à lʼordre du jour du présent comme un problème pratique » [3]. Cela tient essentiellement à deux raisons. La première est celle apportée par Kautsky lui-même, le constat que « la guerre a conduit le monde entier sur la voie du socialisme », à savoir : la guerre a obligé les nations qui sont à la tête du développement du capitalisme à soumettre au contrôle public (voire à nationaliser) les plus importants secteurs économiques. Dit autrement : sous la forme du socialisme de guerre, le socialisme comme forme d’organisation sociale de la production s’est imposé comme tendance. La seconde est la prise du pouvoir par les Bolcheviks en Russie, qui fonctionne dans cette conjoncture comme événement dans la mesure où elle fixe aux responsables socialistes allemands la tâche d’affronter la question de la révolution sociale, donne un nouvel horizon de lutte aux masses, les excite, les pousse à l’agitation spontanée, provoque des questions à propos de « Que faire ? ». On pourrait dire à propos des textes qu’on va analyser qu’il s’agit d’établir au sein de cette tendance une stratégie pour conduire le prolétariat au pouvoir, ce qui implique en même temps de poser au sein du parti le problème de constituer le prolétariat comme sujet révolutionnaire et de maîtriser ou d’organiser cette spontanéité. La question devient ainsi : comment doit-on penser, organiser, lutter pour bâtir une société socialiste en Allemagne et en Europe ? Question, de toute évidence, qui est décisive pour le destin politique de tout le Continent. Sur le plan pratique, il s’agit de saisir les éléments de la conjoncture, de penser les modalités adéquates pour donner une forme à une République qui comblerait le vide laissé par un Reich soudainement dissout, malgré l’annonce – et cela encore pendant les derniers mois de guerre – d’une victoire proche, vis-à-vis d’une bourgeoisie terrorisée par la Révolution d’Octobre, des Junkers qui guident l’État-major d’une armée bâtissant, déjà avant la fin de la guerre, le mythe de n’avoir jamais perdu sur le champ de bataille, des corps francs à la solde des forces de l’Entente, des masses prolétariennes mobilisées dans les grandes villes et des conseils d’ouvriers et de soldats constitués suivant l’exemple des Soviets. Dans la théorie marxiste, la tâche qui s’impose consiste à répondre à la question qui porte sur la forme politique la plus apte à constituer la transition révolutionnaire pour la construction de la société communiste, ce qui remet en cause directement le rapport entre le MCS et l’État. En citant le titre de l’opuscule de Kautsky d’où l’on tirait la citation de tout à l’heure à propos de la tendance socialiste de la conjoncture, on pourrait dire que dans la lutte des classes – à la fois théorique et pratique puisque ces deux aspects coïncident dans toute conjoncture insurrectionnelle – la question qui se pose en 1918 est l’alternative suivante : « Démocratie ou Dictature ? ». On sait bien que, selon Althusser, la fonction maîtresse de la pratique philosophique, donc théorique, dans la lutte des classes est de tracer une ligne de démarcation entre les idées vraies et les idées fausses, c’est-à-dire entre l’idéologique et le scientifique. L’analyse du corpus des textes de cette conjoncture nous permet de repérer certains aspects qui éclaircissent la généalogie de cette position. Plus précisément, elle nous permet de saisir le geste théorique léniniste à partir duquel Althusser forge sa théorie de l’intervention théorique dans la pratique politique. Au sein du cadre problématique qu’on vient d’indiquer, la confrontation entre les dirigeants et théoriciens marxistes se produit dans l’élaboration de la stratégie qui doit conduire au socialisme en prenant en compte les éléments de la conjoncture nationale et internationale. Une révolution socialiste en Allemagne peut déclencher une révolution sociale au niveau européen. De cet enjeu sont conscients à la fois les socialistes et le bloc conservateur, tout comme la jeune république soviétique et la puissance qui aspire à devenir « empereur » du monde par le biais de la Société des nations. La conjoncture se présente comme l’ouverture d’un espace constituant qui implique une décision sur la forme politique de la lutte, sur la forme constitutionnelle du pays, ce qui renvoie au problème de la constitution du prolétariat comme sujet révolutionnaire, et au problème de l’expression de la volonté du peuple.Pour les socialistes, cela implique plus précisément une interprétation du corpus marxien, de l’évolution de la pensée des pères du socialisme scientifique à l’égard des conjonctures révolutionnaires dont ils furent les témoins et en partie les acteurs (notamment en 1848) et de leur mémoire, car la question de l’État investit tout d’un coup, dans le vide dʼune décision à prendre, le patrimoine des luttes réalisées, le parcours du mouvement socialiste dans son procès d’émancipation au cours des décennies précédentes. La décision à propos dudit enjeu est destinée à prouver dans les faits leur fidélité ou leur trahison à l’égard de ce mouvement, et doit tenir compte du fait que toute intervention théorique ou pratique (comme également toute non-intervention) implique et produit surtout une conscience révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, et quʼune politique conséquente est l’indice le plus fiable de l’union de la théorie et de la pratique. Dit autrement : le problème qui se pose ici est la question de la fidélité au marxisme et au communisme dans le contexte constituant, et imprévisible, de l’après-guerre.En articulant les deux enjeux que la conjoncture met à l’ordre du jour – le rapport à l’État du MCS et le lien au corpus théorique marxien –, il faut essayer de repérer ce qui, dans le discours théorique de Marx (et en général des « classiques »), a pu légitimer et soutenir ces effets d’étatisation qui feront en sorte que la Social-démocratie se décide pour l’État et contre la Révolution (ou, selon ses propres termes : pour la Démocratie et contre la Dictature). Dans le cas de la Social-démocratie allemande, c’est bien le présupposé d’un certain discours « progressiste », présent dans les textes de Marx, qui permet la construction évolutionniste que l’on retrouvera dans les discours « démocratiques » de Kautsky et des Ebert-Scheidemann. Le mythe du Progrès, donc, et l’idée que la politique du MCS puisse et doive s’orienter sur la base des « lois » de l’histoire, du sens de sa marche. D’où une difficulté à penser le MCS (à se penser) comme pris dans un conflit dont il est une partie non-totale : le MCS se pense volontiers comme pars totalis, comme ce en quoi la marche de l’histoire s’exprime en totalité. Les actes et les décisions politiques perdent leur nature essentiellement conjoncturelle, parfois hasardeuse, souvent expérimentale, toujours non-garantie : ils prétendraient plutôt s’autoriser d’un Savoir qui serait au-delà des divisions en quoi l’histoire consiste. D’où l’ambiguïté de la thèse du Manifeste selon laquelle les communistes ne seraient pas un parti parmi d’autres, mais la couche la plus avancée des mouvements qui luttent pour l’émancipation. Si, d’un côté, cette thèse indique l’universalité de la politique communiste, sa différence par rapport à toute revendication au nom d’intérêts particuliers, de l’autre elle suggère que les communistes ne sont pas partie prenante des conflits historiques, mais tout simplement les titulaires d’un savoir qui leur garantirait un regard en surplomb vis-à-vis de ces conflits.L’universalité est rabattue sur le fait de savoir se placer « du bon côté », c’est-à-dire là où il n’y a plus de division ni de partialité. Le MCS serait alors à l’abri des contradictions, et toute tentative d’y porter l’esprit de scission se ramènerait à l’aveuglement coupable des gens restés « du mauvais côté » – discours de la Social-démocratie, avant d’être celui du stalinisme ; mais aussi discours qui peut se construire sur la base de ce qui reste chez Marx de la dialectique hégélienne de l’Histoire. Chez Hegel, en effet, la marche de l’Histoire aboutit à l’universalité de l’État, qui délégitime en tant que particularité inessentielle toute position – fût-elle uniquement une position dans la pensée – anti- ou extra-étatique. Or, l’universalité du MCS – qui n’est pas « un parti », mais uniquement la prise d’acte de la marche de l’histoire – semble être une caricature de l’universalité étatique, elle aussi prétendant être littéralement im-partiale et im-partielle, et à ce titre critiquée par le jeune Marx (mais justement afin d’établir la vraie universalité, promise pour l’étape suivante du processus dialectique). Bref, si le MCS est le résultat de la rencontre entre la théorie marxienne et le mouvement ouvrier, il faut conclure que l’étatisation de la Social-démocratie relève d’une articulation (rendue possible par la période de l’après-1871) entre des effets d’appareils spécifiques et des effets discursifs internes à l’efficacité de la philosophie hégélienne de l’histoire au sein de la pensée marxienne (ou marx-engelsienne) [4].

Le progrès, l’État et l’appareil

Il importe au plus haut degré de lire dans les textes le discours que l’appareil d’État, qu’est devenue la Social-démocratie, tient sur ses propres pratiques – un discours qui n’est plus, bien entendu, marxiste, mais qui représente sans doute un destin parmi d’autres tant du mouvement socialiste que de la formation théorique d’origine marxiste dont il s’autorise ; et ce discours n’a jamais été plus limpide que dans les semaines précédant la révolution de novembre 1918, lors de l’entrée de Fr. Ebert et Ph. Scheidemann dans le gouvernement : « En peu de jours la situation politique intérieure du Reich a subi un bouleversement profond, dont de larges couches du peuple ne mesurent pas encore pleinement toute l’importance. L’Allemagne s’est engagée sur la voie qui mène de l’État autocratique (Obrigkeitstaat) à l’État populaire (Volksstaat). En Prusse, le suffrage égal est assuré et ceci représente le premier pas, un pas décisif vers l’abolition de la domination des Junkers. Dans les autres États du Reich aussi, les masses populaires bougent ; elles veulent éliminer les obstacles qui entravent la libre et authentique manifestation de la volonté populaire. La loi suprême, c’est la volonté du peuple, tel est le mot d’ordre qui doit très vite devenir et demeurer le leitmotiv de l’action gouvernementale ». [5] Le langage tenu est d’une très grande clarté : le principe fondamental de l’orientation politique sociale-démocrate est la « volonté libre du peuple » ; cette volonté s’exprime par le suffrage égal ; l’avènement du suffrage égal est (ou sera) l’aboutissement de la marche de l’histoire, voire il existe une tendance qui pousse en direction de l’épanouissement de la libre volonté du peuple ; la domination politique des Junkers, qui justement entrave l’établissement du suffrage égal, n’est qu’un obstacle à la tendance essentielle du processus historique, voire une déplorable survivance d’institutions anachroniques et arriérées. D’où un refus d’autant plus radical et net de toute tentative de « briser l’appareil d’État » : « La rénovation intérieure de l’Allemagne ne saurait être le résultat (…) de la guerre civile : celle-ci ne ferait qu’ajouter aux flots de sang qui coulent sur le front, au malheur qui s’est abattu sur l’Allemagne, de nouveaux flots de sang et un malheur nouveau. Elle ne ferait qu’accroître la misère et la faim et exciter la rapacité conquérante de nos ennemis. Non ! Comme l’ont toujours déclaré les représentants autorisés du parti social-démocrate, c’est par le canal d’une transformation pacifique que nous voulons conduire progressivement notre système étatique à la démocratie et notre économie au socialisme. Nous sommes engagés sur la voie de la paix et de la démocratie. Toutes les manœuvres tendant à fomenter des putsches contrecarrent cette évolution et servent la contre-révolution. Au moment où l’on voit poindre l’aube de la paix et de la liberté, la classe ouvrière consciente, au front et à l’arrière, ne se laissera pas aller à des actes irréfléchis qui ne profitent, en dernière analyse, qu’aux ennemis du peuple ». [6] Dans ces lignes tout est dit : l’histoire marche du bon côté, et elle a presque atteint le but de sa marche ; le socialisme (considéré comme une série de mesures économiques « sociales », voire étatiques, dont le cadre politique ne serait que la démocratie électorale) est le résultat d’une évolution dont on commence à percevoir l’aboutissement. En passant, on ne se privera pas de rappeler que telle est la position des « représentants autorisés » du parti : la volonté du peuple c’est bien, mais seuls ont droit d’établir la bonne ligne politique les « représentants autorisés ». Autorisés – à quoi ? Et par qui ? Eh bien, évidemment ils sont autorisés à dicter la ligne en se fondant sur un diagnostic de la conjoncture (diagnostic simple : tout est bien, à l’exception près de quelques obstacles…), donc implicitement à émettre un jugement sur la situation. En même temps, ils sont autorisés par la situation elle-même  : comme elle est définie par un progrès considérable, elle autorise les représentants du parti à la juger comme définie par un progrès considérable… Le constat que le progrès est en marche vient autoriser… l’autorité de ceux qui le déclarent, comme par hasard, en marche ! Logique circulaire (et inexpugnable) qui est celle de tout discours fondé sur la « tendance de l’histoire », sur sa marche triomphale qui autoriserait tel ou tel positionnement politique. Le geste même de s’autoriser, de soutenir ses propres actes par référence à un grand Autre incarnant le sens (le signifié et la direction) du processus historique, est le geste stalinien par excellence ; ses effets catastrophiques sont déjà visibles dans la Social-démocratie (d’où ils migreront vers la troisième Internationale), lorsque – après les tueries des insurgés en 1919 – elle laissera la voie ouverte d’abord à la réaction puis au nazisme. Mais ce geste et cette logique sont aussi l’indice d’une fétichisation de l’appareil de parti, de sa division entre direction et exécution, de sa monopolisation du pouvoir décisionnel par les dirigeants, tous ces traits faisant du parti lui-même une structure à l’image et à la ressemblance de l’État.Gilbert Badia a analysé quelques-uns des caractères du parti social-démocrate lorsqu’il accède au pouvoir gouvernemental – notamment le « mythe du suffrage universel » partagé par les sociaux-démocrates : « Le suffrage universel ne leur apportera-t-il pas la victoire, ne suffira-t-il pas à transformer l’Allemagne impériale en une Allemagne socialiste, telle qu’ils l’imaginent ? La plupart en sont persuadés. Sans doute faudrait-il remonter jusqu’aux premiers pas du mouvement ouvrier allemand, pour s’expliquer ces caractères de la Social-démocratie allemande. Ferdinand Lassalle déjà mettait tous espoirs dans le suffrage universel. Déjà aussi, comme Ebert téléphonait au Grand État-Major, il rendait en secret visite à Bismarck et supputait la possibilité d’un socialisme prussien, d’un socialisme instauré par décrets impériaux. L’État est déjà le primat, le socialisme une de ses réalisations ». [7] Cet étatisme du mouvement ouvrier allemand ne deviendra pourtant la ligne majoritaire du MCS qu’à la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire au cours de la période de calme et de réorganisation (tant pour le MCS que pour les États et le capitalisme européen) qui suit l’écrasement de la Commune. Au début du XXe siècle, et lors de l’éclatement de la Grande Guerre, ce sont les marxistes orthodoxes qui ont épousé un étatisme au vrai beaucoup moins velléitaire que celui de Lassalle : « Lorsque en 1918, Kautsky fera le procès du bolchevisme, il fera porter l’essentiel de ses attaques sur le concept de dictature du prolétariat en lui opposant la notion de démocratie et de suffrage universel. Le jeu du suffrage universel n’avait-il pas assuré avant la guerre, à chaque élection nouvelle, les progrès du parti ? N’était-on pas fondé à penser que son extension à la Prusse, si longtemps revendiquée et enfin obtenue, de pair avec la réalisation par la social-démocratie, parvenue au pouvoir, de réformes démocratiques (droit de vote aux femmes, journée de huit heures, reconnaissance du rôle des syndicats, abolition des séquelles des droits féodaux à la campagne) assureraient au parti, sans violence, grâce à la libre expression de la volonté populaire, la majorité absolue, donc légalement, la totalité du pouvoir ? » [8].Ce qui démontre encore une fois que la Social-démocratie ne conçoit et le pouvoir et la politique que dans les termes établis par la forme étatique. Il n’y a de politique possible que la politique définie et délimitée par l’instance étatique, se déroulant à l’intérieur des formes propres aux appareils de l’État. La marche de l’histoire donc ne fait que marquer les progrès de la social-démocratie dans son accès aux appareils d’État (ce qui représente davantage l’étatisation de la social-démocratie que la démocratisation de l’État) : elle marque surtout les progrès dans l’étatisation de la politique, la réduction progressive de tout agir politique au référentiel étatique.Un dernier aspect de ce processus se fait jour : l’étatisme et le mythe du progrès convergent dans l’adhésion au nationalisme allemand, voire aux visées impérialistes : « Les convictions d’un Ebert paraissent établies : il semble parfois faire passer les intérêts de l’État allemand avant tout programme social démocrate. Plus exactement, il pense que le programme social-démocrate, réduit à des réformes sociales et à l’introduction du suffrage universel, est réalisable sans ruptures violentes (…). Ces Majoritaires souhaitent une Allemagne démocratique, un Empire démocratisé, où soit aboli l’ostracisme qui frappait tout ce qui était socialiste. Ils ne sont pas imperméables à une certaine forme de nationalisme : l’Allemagne, grande nation démocratique, ne pourrait-elle être appelée à civiliser non seulement les Zoulous ou les Hereros, mais aussi à assurer la tutelle des populations polonaises ou baltes, considérées, à bien des égards, comme sous-développées ? Les accents de Noske au Reichstag, en 1917, ne trompent pas : « L’Allemagne n’est-elle pas depuis des décennies le pays du suffrage universel, égal et secret, le pays qui abrite la plus grande organisation ouvrière du monde, le pays où existent des coopératives ouvrières florissantes ? L’Allemagne a réalisé une politique sociale, grandement améliorable, certes, mais à laquelle nous ne saurions renoncer » (…). Ces hommes veulent améliorer ce que l’Empire a fait pour la plus grande gloire de l’Allemagne ». [9]Si la marche de l’histoire conduit à l’État démocratique-socialisant, l’Allemagne, pays où cette forme étatique est à deux pas de sa pleine réalisation, est à la tête de la marche de l’histoire – hégélianisme vulgaire à la sauce évolutionniste. Mais, justement, l’État allemand est loin d’être un modèle de démocratie sociale : le petit schéma évolutionniste est perturbé par les transformations de l’État dans les conditions de l’impérialisme, de la guerre, des conflits déclenchés par la crise mondiale et la défaite militaire. L’identification de la social-démocratie à la politique étatique signifie par conséquent une caution sans réserves à l’égard de la répression brutale et des agressions impérialistes : les sociaux-démocrates, si soucieux de ne pas perturber par des éclats de violence l’évolution de l’Allemagne, « auront recours à la force pourtant, sans scrupule, impitoyablement, mais c’est pour maintenir l’ordre. Car le respect de l’autorité, c’est le premier devoir du citoyen » [10]. D’ailleurs, ils n’ont pas attendu la « semaine sanglante » de 1919 pour développer les virtualités autoritaires de l’appareil du parti :« Convaincus de la toute-puissance de l’organisation, les dirigeants majoritaires ont toujours veillé à tenir bien en main l’appareil du parti. Systématiquement, mais en prenant toujours bien soin de respecter les formes, d’appliquer la lettre, sinon l’esprit, des statuts, ils ont, par exemple, tout au long de la guerre, évincé de leurs journaux les rédacteurs opposés à l’union sacrée et suspects de sympathie avec la gauche du parti. En effet, les sociaux-démocrates ne font qu’utiliser les moyens mis à leur disposition par l’étatisation du parti : à savoir, les pratiques de pouvoir intrinsèques à la structure d’un “appareil séparé” ». [11] La conjoncture que nous examinons scelle la fin du consensus autour de ces présupposés. Mieux : elle scelle le moment où une certaine neutralité, même critique, à l’égard de cette étatisation de l’appareil du parti devient impossible et une décision s’impose qui va cliver irrémédiablement les différents courants du MCS allemand. Après l’abdication de l’empereur, pratiquement imposée au prince héritier Max de Bade par l’État-major de l’armée, cet ensemble de questions produit deux réponses différentes à propos de la forme politique à donner à l’Allemagne, qui correspondent aux deux proclamations de la République le 9 novembre 1918. Comme l’a souligné G. Badia, la révolution allemande est une révolution dont l’image est double. À un balcon du Reichstag, on retrouve Scheidemann, ministre du dernier gouvernement impérial et du premier gouvernement républicain qui crie : « Vive la république allemande ! » ; et à un kilomètre de distance, au balcon du Palais impérial abandonné par les Hohenzollern, on retrouve Karl Liebkneckt, sorti de prison depuis quinze jours, suite à une incarcération due à son opposition à la guerre, qui crie : « Vive la république allemande socialiste ! », à côté du drapeau rouge, c’est à dire die rote Fahne, futur titre du journal spartakiste. L’enjeu du socialisme, qui est aussi celui de sa forme politique et de sa position vis-à-vis de l’État, a produit une scission dont le débouché ultime sera un affrontement mortel dans les rues de Berlin.

Les positions de Kautsky

G. Badia parle d’un « procès du bolchevisme » mené par Kautsky. Celui-ci n’est pas un membre des Majoritaires, appartenant plutôt au courant orthodoxe. Autorité idéologique de la Seconde Internationale, Kautsky incarne à la fois l’appareil parlementaire de la Social-démocratie, son étatisation, et la référence stratégique à l’esprit et à la lettre de Marx et Engels. Ses positions articulent donc la tendance étatiste et l’incorporation de la théorie au mouvement ouvrier, ce qui implique un recours décisif à l’autorité de Marx afin de justifier la ligne sociale-démocrate. Dans La Dictature du prolétariat (Vienne, 1918), Kautsky se propose de critiquer la méthode bolchevique et implicitement les thèses de L’État et la Révolution. La polémique avec Lénine s’organise autour des problèmes à l’ordre du jour dans les différents pays, d’abord la Russie puis l’Allemagne, ce qui permet de vérifier, dans le déroulement pratique des événements, les thèses proposées. L’objectif des interventions de Kautsky est de modérer lʼenthousiasme des militants plus radicaux et de désarmer sur le plan théorique la perspective d’une action révolutionnaire violente. C’est de ce point de vue qu’il présente l’opposition irréductible entre deux méthodes de lutte : la démocratie et la dictature du prolétariat. Kautsky déploie une analyse érudite et presque chirurgicale des textes de Marx et Engels qui suscitera l’indignation et provoquera l’intervention théorique de Lénine. Sa réflexion part elle aussi, comme celle de Lénine, de l’expérience de la Commune. On a vu que, malgré son échec, elle est devenue dans le discours du MCS la forme politique paradigmatique de la réalisation du communisme. Kautsky en revendique la nature démocratique. Il affirme que dans cette expérience toutes les âmes du socialisme étaient représentées sans exclusion ou censure imposée par une partie aux autres. Dans la Commune tous les courants pouvaient s’exprimer librement, si bien que toute séparation aurait représenté l’auto-exclusion d’une minorité. Il est évident que son éloge de la Commune vise à critiquer les bolcheviks. Il revendique le principe démocratique qui gouverne le parti social-démocrate allemand en soulignant qu’il ne s’agit pas seulement d’un droit mais aussi d’un devoir vis-à-vis de ses membres : dans le parti règne la démocratie, et elle doit devenir la modalité de fonctionnement de l’État. C’est un point qu’il faut retenir parce qu’il a partie liée avec l’étatisation du parti, avec la structure spéculaire du lien parti-État.Kautsky présente comme le but de sa brochure la recherche de la signification de la démocratie pour le prolétariat, de la signification de la dictature du prolétariat et des conditions qu’elle peut fournir à la lutte d’émancipation de celui-ci. Au sujet des rapports entre socialisme et démocratie, Kautsky soutient leur complémentarité : il n’y a pas de vrai socialisme sans démocratie, ni une vraie démocratie sans socialisme [12] – ce qui signifie que lʼon ne doit pas interpréter l’une comme le moyen de l’autre. Le socialisme est simplement impensable sans démocratie, et la démocratie socialiste représente la forme authentique de la démocratie. Le socialisme ne signifierait pas seulement l’organisation sociale de la production, mais impliquerait aussi l’organisation démocratique de la société. En ce sens, il engage la tradition du parti social-démocrate allemand, le parti de Lassalle dont Kautsky est lui-même l’héritier. Dans cet espace constituant de l’après-guerre, tant les Majoritaires que Kautsky voient l’occasion d’atteindre par voie légale, c’est-à-dire par le biais d’une Assemblée constituante, certains objectifs fixés dans leur programme d’Erfurt – dont, en premier lieu, le suffrage universel – en les inscrivant dans une Charte constitutionnelle. Mais quelle place faut-il donner alors à la dictature du prolétariat théorisée par Marx ? L’effort herméneutique de Kautsky consiste à montrer du point de vue théorique que la dictature du prolétariat ne peut être rien d’autre que la véritable démocratie, c’est-à-dire la démocratie socialiste ; il déclare qu’« on ne peut penser la dictature du prolétariat que comme prise du pouvoir (Herrschaft) du prolétariat sur la base d’un système démocratique » [13]. S’interrogeant sur la signification juridique du mot « dictature », Kautsky en donne une formulation proche de celle que Carl Schmitt appellera « dictature commissariale ». Dans tout état d’exception, le pouvoir constitué peut décider dʼattribuer des pouvoirs spéciaux à une personne et de suspendre certains droits pendant une période limitée, par décret, afin de résoudre le problème dʼordre public qui menace la démocratie dans son ensemble, pour la protéger ou la renforcer. Bref, il s’agit de la suspension provisoire de l’État de droit pour le rétablir. C’est par son caractère temporaire que la dictature se distingue du despotisme. Si, comme c’est le cas pour le despote, dans la réalisation de son mandat, le commissaire n’a pas l’obligation de respecter les normes constitutionnelles, son pouvoir absolu lui est cependant confié par la Constitution et précisément avec le but de rétablir celle-ci. Il s’agit d’une situation dʼexception prévue et définie comme telle par la Constitution. La dictature est une mesure constitutionnelle, ce qu’on appelle dans le langage juridique « une exception concrète ». Mais, selon Kautsky, on ne peut pas penser la dictature du prolétariat théorisée par Marx et Engels sous la forme de la dictature d’un homme seul ou d’une minorité. À vrai dire il ne s’agit pas d’une dictature véritable, notion qu’il tend à réduire à celle de despotisme. De quoi s’agit-il alors ? Elle est la dictature d’une classe. Qu’est-ce que cela veut dire ? Elle est à penser comme la domination démocratique dʼune classe, le prolétariat, sur une autre, la bourgeoisie, au moyen d’élections libres, c’est-à-dire par décision populaire. Les intérêts des classes doivent trouver leur médiation dans le parlement à travers la confrontation de leurs représentants. La voie bolchevique constitue en revanche la suppression de la démocratie. Or, cette déclaration vise à établir une ligne politique pour la situation révolutionnaire, mais on devrait plutôt dire, à ce niveau du discours, pour la situation constituante de l’Allemagne en 1918. Les Majoritaires et Kautsky fixent leur tactique sur l’Assemblée constituante : il faut établir avant tout une démocratie parlementaire qui sera le moyen de bâtir dans la durée, petit à petit, la démocratie socialiste. Nous disons : « petit à petit » parce que Kautsky considère que les rapports de force ne sont pas encore mûrs pour la réalisation d’une vraie société socialiste. La tendance au socialisme qui s’exprime par une volonté pour le socialisme (Der Wille zum Sozialismus) est bien une condition de sa réalisation, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi considérer le degré de maturation de la matière première (Rohstoff), le prolétariat. Bref, selon Kautsky on n’a pas encore atteint la configuration des rapports de force qui permettrait de prendre le pouvoir de la façon dont Marx l’avait envisagé. Dit autrement : le prolétariat n’a pas atteint l’état de majorité pour dominer – on devrait dire : démocratiquement – la bourgeoisie. Il a besoin d’une tutelle, celle des dirigeants qui décideront ce qui est bien ou mal pour le peuple ; qui l’éduqueront. Ce sont les conditions économiques qui ne permettent pas la formation d’un prolétariat capable de renverser les rapports de force, parce que la société dans son ensemble n’a pas atteint le degré de développement économique nécessaire. Le prolétariat n’est pas prêt. C’est par ces deux raisons qu’à l’ordre du jour n’est pas la révolution sociale, mais une révolution nationale-libérale. La chute des empires doit ouvrir en Europe la saison des démocraties nationales. Ici réside la différence avec la révolution russe, et la raison de la condamnation de l’action des bolcheviks comme une fuite en avant dangereuse et velléitaire. Ceux-ci ont brisé l’unité avec les mencheviks – que, en passant, Kautsky appelle « socialistes ». Ils ont boycottée l’Assemblée constituante et ont instauré une dictature qui ne correspond pas à la structure économique de la Russie : « Les bolcheviques ont été le premier parti socialiste dans l’histoire mondiale qui a réussi à prendre le pouvoir dans un grand empire et qui tente d’y réaliser le socialisme. Là repose leur grandeur et de là vient l’admiration de beaucoup de prolétaires envers eux. Mais les rapports étaient les plus défavorables possibles pour atteindre leur but parce que à cause de la situation arriérée du pays manquent les pré-conditions nécessaires à sa réalisation ». [14] Il sʼagit pour lui d’une erreur tactique majeure que l’Allemagne ne doit pas répéter. L’analyse économique fixe le cadre de la lutte politique : primat de l’économique sur le politique. La révolution allemande ne constitue alors qu’une étape vers le socialisme, visant à mettre en place les conditions matérielles de sa réalisation : cela se produira par le développement de la grande industrie et la conséquente formation d’un prolétariat industriel. Il s’agira ensuite de mettre progressivement l’appareil d’État au service du prolétariat. L’après-guerre n’est que l’occasion d’établir un système de garanties légales, voire constitutionnelles, afin de permettre d’abord la maturation du prolétariat comme classe, ce qui permettra ensuite sa prise pacifique du pouvoir. Kautsky s’appuie sur certaines indications de Marx, qui avait laissé entendre que dans des démocraties comme les États-Unis, on aurait pu atteindre une société socialiste par voie pacifique. La société socialiste devient le but de l’histoire dont la marche progressive et progressiste est confirmée par le nouveau pas en avant accompli par l’Allemagne ; en vue de cela, il faut passer par l’étape historique de la démocratie libérale. Le socialisme est la tendance de l’Histoire. C’est ici que l’on voit la jonction entre, d’une part, marxisme et philosophie de l’Histoire, et, de l’autre, le positivisme évolutionniste : l’idéal d’un progrès inéluctable, d’une téléologie prédéterminée qui aboutirait nécessairement à la société socialiste et démocratique. C’est cette jonction qui est le lieu d’une littérale et flagrante déviation.

L’appareil, les masses et la Révolution

Mais cette jonction est insuffisante pour comprendre la dialectique complexe de la Social-démocratie. L’évolution sociale-démocratique du MCS pose un problème ultérieur : celui de son rapport aux masses prolétariennes. Ce problème a partie liée avec la question concernant la capacité constituante réelle du prolétariat, toute l’argumentation de Kautsky consistant justement à nier la possibilité d’une forme politique dont les masses seraient porteuses et qui serait différente de la démocratie socialisante-libérale. Franz Mehring, dans une lettre du 3 juin 1918 adressée aux bolcheviks, l’avoue : « Le plus triste, c’est que les masses témoignent au socialisme gouvernemental une faveur qui lui a permis de battre les sociaux-démocrates indépendants (…) dans trois consultations électorales ». [15]Gilbert Badia confirme que ce constat ne vaut pas que pour la conjoncture de la guerre : « Ce parti (…) a réussi à conserver le contact avec les masses (…). Les Majoritaires sont bien un parti de la classe ouvrière. Pour la majorité des ouvriers allemands, ils demeurent, même en novembre 1918, après quatre ans de politique d’union sacrée, un, voire le parti socialiste. On le voit bien lorsque Noske est envoyé à Kiel par le gouvernement du prince Max de Bade ; il réussit à se faire accepter par les marins révoltés et les ouvriers des chantiers navals. Il exerce en même temps le pouvoir d’État : il se substitue au gouverneur militaire de la ville. Cette double fonction est caractéristique, symbole de l’attitude des dirigeants sociaux-démocrates ». [16]Voilà donc la dernière question soulevée par le trajet de la Social-démocratie : le soutien dont elle continue à jouir de la part des ouvriers. En fait, le consensus auprès des classes travailleuses ne commencera à s’affaiblir qu’après la semaine sanglante : avant les tueries de Berlin, ni l’union sacrée, ni l’étatisation, ni le nationalisme affiché, ne semblent avoir éloigné les masses populaires du parti socialiste. Un nouveau problème est alors ouvert : si l’appareil du parti a « trahi » la révolution, s’il s’engage sur la voie de l’étatisation en renonçant au socialisme et à l’internationalisme, on aurait pourtant quelques difficultés à lui opposer la vigilance, la droiture, voire le simple mécontentement des masses, de la classe ouvrière, en somme de la « base ».Ces problèmes jumeaux – l’évolution de l’appareil du parti et la conduite des masses – sont abordés par les textes de ceux qui deviendront les Spartakistes dès 1916, lors de la parution des Spartakus-Briefe  : manifestement, la critique à l’égard du parlementarisme et du nationalisme est beaucoup plus élaborée et efficace que la confrontation – de toute évidence douloureuse – avec l’insuffisance politique des masses. Néanmoins, les conséquences à l’égard de la Social-démocratie que Rosa Luxemburg (dont il va être question dans les lignes qui suivent) tirera de la conjoncture ouverte par la guerre mondiale sont loin d’être évidentes : elles constituent un bilan du trajet de la Social-démocratie qui aboutit à une mise en cause de toutes les tendances qui ont été jusqu’ici mises en évidence. Dans les Lettres de Spartacus, R. Luxemburg prône une rupture radicale par rapport à la parlementarisation du parti, « qui ronge notre parti comme un cancer depuis des années » [17], et par là elle appelle de ses vœux « une politique dont le centre de gravité se trouve hors du parlement, c’est-à-dire dans l’action des masses (…). Le rôle de l’autodétermination de l’opposition contre le courant du 4 août est au contraire de déplacer le lieu des décisions politiques, des chapelles parlementaires et autres “instances” vers la volonté lucide des masses et leur capacité d’action indépendante ». [18] C’est bien là l’enjeu de toute cette conjoncture : il s’agit de savoir si une pratique politique non-parlementaire et non-étatique serait encore possible pour le MCS, et, par conséquent, si une forme politique cohérente avec cette pratique pourrait représenter le débouché d’un processus constituant dans la situation ouverte par l’effondrement du Reich. D’où l’urgence de mettre à l’épreuve la capacité politique autonome des masses – capacité sans laquelle, en effet, la voie sociale-démocratique est la seule envisageable. Le pari d’une politique des masses en dehors des pratiques de l’appareil devient alors le pivot de l’action spartakiste, et de la critique de la Social-démocratie – cette politique des masses vient soutenir les critiques à l’égard de l’appareil séparé qu’est devenu le parti : « Rien n’a encore été prévu pour une politique et une action qui soient réellement celles des masses. Les travailleurs ne doivent plus applaudir en chœur l’action d’une poignée de parlementaires, ils doivent se risquer maintenant sur la scène politique. On devra toujours et toujours répéter aux camarades : n’attendez le salut que de vous-mêmes. Ce n’est que lorsque vous oserez enfin déployer toute votre force dans des actions de masses hardies avec une énergie croissante, sans craindre les dangers ni les victimes, que vous réussirez à sauver le parti des Ebert-Scheidemann et à remporter de haute lutte la paix et la liberté sur le chaos de la bestialité impérialiste. Le sort en est jeté. Il faut franchir le Rubicon ». [19] Ce ne sont pas que des exigences de rhétorique qui motivent cette conclusion lapidaire, cet appel à une décision irrévocable : il s’agit, pour R. Luxemburg, d’opérer une rupture définitive, sur les principes, avec la Social-démocratie, ce qui implique une tâche titanique, consistant à renverser les valeurs politiques qui ont dominé le MCS pendant plus d’une trentaine d’années. Il s’agit d’apprendre ou de réapprendre la capacité de penser la politique selon d’autres critères que ceux qui semblent avoir conduit la Social-démocratie de victoire en victoire ; d’accepter que ces victoires ne soient pas des victoires du prolétariat ni de la révolution ; de se convaincre que les succès électoraux, l’accès au gouvernement, la puissance de l’appareil, ne sont pas autant de synonymes de « socialisme » ; finalement, il faut mettre en question tout le système d’interpellations et d’identifications construit autour des effets d’appareil et des effets discursifs liés au mythe du progrès et de l’effacement pseudo-universaliste des contradictions – un système qui est profondément ancré dans les formes de subjectivation des militants du MCS, et qui soutient, malgré tout, les espoirs et les représentations des masses elles-mêmes.La portée de cette rupture – rendue inévitable par la « trahison » de 1914 – est bien exprimée par ce tract de 1916, intitulé Soit l’un… soit l’autre  : « Le 4 août a sonné le glas de la social-démocratie allemande officielle et avec elle l’Internationale s’est lamentablement effondrée. Tout ce que depuis cinquante ans nous avions prêché au peuple, tout ce que nous avions déclaré être nos principes les plus sacrés, tout ce que nous avions sans fin répandu en discours, brochures, en journaux et en tracts, tout s’est révélé brusquement n’être que du vent. Le parti du combat de la classe prolétarienne internationale est devenu (…) un parti national-libéral, notre puissante organisation, dont nous étions fiers, s’est montrée complètement impuissante et les ennemis mortels et respectés de la société bourgeoise sont devenus l’instrument passif et à juste titre méprisé de notre ennemi mortel, la bourgeoisie impérialiste. Dans tous les pays la même chute du socialisme s’est à peu de chose près produite (…). Jamais l’histoire universelle n’a vu un parti politique faire aussi lamentablement banqueroute. Jamais un idéal aussi élevé n’a été honteusement trahi et ainsi traîné dans la boue ! Des milliers de prolétaires pourraient pleurer des larmes de sang, de honte et de fureur : tout ce qui leur était saint et cher est devenu la risée du monde entier. Des milliers de camarades brûlent de combler la brèche, de laver le parti de sa honte pour pouvoir porter sans rougir et le front haut le nom de social-démocrate. Mais chaque militant doit pour ce faire garder une chose présente à l’esprit : seule une politique unie, claire et décidée peut sauver le parti d’une chute aussi grande (…). Chacun doit maintenant se dire : soit l’un… soit l’autre ». [20]

L’impuissance des masses et l’in-existance du communisme

R. Luxemburg est consciente du fait que, si aujourd’hui les pratiques politiques de la Social-démocratie sont devenues critiquables ouvertement, si une scission est envisageable, ce n’est qu’à cause de la guerre, et non pas parce que les masses auraient décidé de se libérer du joug de l’appareil du parti ; ce n’est que la guerre qui a pu remettre en cause les formes traditionnelles de la politique du MCS : « L’action parlementaire de quelques douzaines de parlementaires est donc toujours la base de l’action, la politique, l’axe de la vie, le nombril du monde ; les masses n’en sont que le chœur qui dit oui – et plus rarement encore non. Comme si le destin de la guerre et de la paix pouvait aujourd’hui encore être tranché au parlement ! Comme si l’action des parlementaires sociaux-démocrates pouvait avoir un autre sens, un autre but que d’éclairer les masses sur le fait qu’elles n’ont rien à attendre du parlement et tout d’elles-mêmes ! Les parlementaires devraient les secouer et les galvaniser dans ce sens par le mot et l’exemple ! » [21].On voit très clairement dans ces lignes l’aporie à laquelle se trouve confrontée la gauche révolutionnaire dans la conjoncture allemande. D’un côté, R. Luxemburg affirme l’autonomie politique absolue des masses par rapport aux médiations du parti et du parlement, et critique l’appareil du parti à cause de l’expropriation de cette autonomie ; d’un autre côté, elle reconnaît que les masses sont passives face aux actions des parlementaires, qu’elles se laissent exproprier de leur auto-détermination politique sans trop bouger, même face au vote des crédits de guerre. Donc, « les masses » – à la différence de l’appareil du parti – n’existent pas réellement en tant que porteuses d’une politique en acte. Elles ne sont qu’un référentiel, le site d’identification virtuelle d’une politique possible, non-étatique et non-représentative : une politique « à venir », si l’on veut, vers laquelle tendent les efforts des dissidents de gauche de la Social-démocratie, vers laquelle doivent tendre les efforts de tout révolutionnaire internationaliste, mais qui n’existe pas ici et maintenant. La politique des masses qualifie les masses « en droit » ; mais les masses « en fait » restent soumises à leurs représentants. Par conséquent, la rupture radicale dont parle « Spartakus » a lieu beaucoup plus entre deux systèmes d’axiomes définissant chacun une orientation politique qu’entre deux tendances réelles et constatables. L’autonomie des masses in-existe dans cette phase de la conjoncture – phase qu’on pourra définir comme un monde gouverné par les axiomes de la social-démocratie, et où, par conséquent, une politique non-étatique a un degré minimal d’existence [22]. Mais ce degré minimal est néanmoins en mesure de fonctionner comme site d’identification de l’ensemble des pratiques orientées vers l

a mise en place de cette politique in-existante.Une dialectique tout à fait analogue concerne l’appel à l’Internationale. R. Luxemburg stigmatise les positions des sociaux-démocrates, majoritaires et indépendants, affirmant :« Il serait déplacé de faire de l’Internationale socialiste le centre du mouvement ouvrier tout entier. Il serait déplacé de limiter la liberté des instances régionales du parti quant à leurs libres décisions sur le problème de la guerre, il serait déplacé et irréalisable de placer l’Internationale au-dessus du parti allemand et des autres partis. L’Internationale ne devrait être qu’un lien fédératif lâche qui laisserait aux partis ouvriers nationaux complètements indépendants une liberté de tactique en temps de paix comme en temps de guerre (…). Camarades ! C’est ici qu’est le nœud de toute la situation, la question vitale du mouvement ouvrier. Notre parti a reculé le 4 août comme les partis des autres pays parce que l’Internationale s’est révélée n’être que des mots vides et les décisions des congrès internationaux des mots d’ordre creux et impuissants ». [23] Mais les mesures pratiques proposées à cette fin semblent bien dérisoires : « Il faut éduquer les Allemands, les Français et tous les autres prolétaires qui ont un sens de classe dans l’idée que : La fraternisation mondiale des ouvriers est mon devoir le plus saint et le plus haut sur cette terre, elle est mon étoile, mon idéal, ma patrie ; je préfère mourir plutôt qu’être infidèle à cet idéal  ». [24] Difficile d’exprimer avec plus de clarté la profonde impuissance de la gauche internationaliste face à une réalité empirique qui ne laisse aucune prise à l’instanciation dans le réel de son propre positionnement. Les masses, la classe ouvrière, se plient au chauvinisme et au parlementarisme, elles confirment leur soutien au socialisme gouvernemental et impérialiste ; du même coup, les principes d’orientation deviennent de plus en plus radicaux, formulés dans la pureté tranchante des déclarations axiomatiques : mais cette pureté n’est pas une démonstration de force – elle exhibe le vide dans lequel ces déclarations ont lieu. C’est pourquoi les formulations se multiplient s’adressant à une classe ouvrière presque entièrement virtualisée – une classe ouvrière qui est réduite au pur nom d’une politique non-étatique et internationaliste, voire la Classe Ouvrière telle qu’elle devrait être pour être en mesure d’incarner dans la réalité les principes dont elle est le site pur d’identification : « La lutte de classes à l’intérieur de l’État bourgeois contre les classes dominantes et la solidarité internationale des prolétaires de tous les pays sont deux règles essentielles et inséparables de la classe ouvrière dans son combat historique et mondial de libération. Il n’y a pas de socialisme hors de la solidarité internationale du prolétariat ni hors de la lutte de classes. Le prolétariat socialiste ne peut, ni en temps de paix, ni en temps de guerre renoncer à la lutte de classes et à la solidarité internationale sans aller au suicide. (…) L’action parlementaire, l’action syndicale et la totalité des activités du mouvement ouvrier doivent être subordonnées à la lutte du prolétariat dans chaque pays contre la bourgeoisie nationale (…) et pousser au premier plan et renforcer la communauté internationale d’intérêts des prolétaires (…). C’est dans l’Internationale que réside le centre de gravité de l’organisation de classe du prolétariat ». [25]Une logique presque identique est à l’œuvre dans le rapport entre les Spartakistes et les Conseils. Les Conseils – leur existence et même leur nom – sont la démonstration que la base ouvrière de la Social-démocratie n’est pas immédiatement homogène aux visées de sa direction politique et syndicale. Si les Majoritaires « ne tarderont pas (…) à voir dans le bolchevisme “un nouveau tsarisme” (…) “asiatique”, “réactionnaire” et “impérialiste” » [26], et si Kautsky affirme que « à part une poignée de fanatiques sectaires, l’ensemble du prolétariat allemand comme l’ensemble du prolétariat international est attaché au principe de la démocratie universelle » [27], il n’y a guère que les Spartakistes qui « s’efforcent de populariser la révolution russe et préconisent d’imiter en Allemagne l’exemple des Soviets » [28], et les masses ouvrières, quant à elles, « semblent avoir eu moins de prévention que la plupart de leurs dirigeants politiques contre l’expérience soviétique. Sinon, on ne s’expliquerait pas comment a pu se répandre en Allemagne l’idée de constituer, à l’exemple des Russes, des Soviets, ces Räte, ces Conseils d’ouvriers et de soldats qui se formeront partout, dans les usines et les unités militaires, pendant les dernières semaines de l’Empire et les premiers jours de la Révolution. Il est vrai que le rôle de ces Conseils différera souvent de celui des Soviets. Il n’en reste pas moins qu’A. Rosenberg a raison de noter qu’aux premiers jours de la Révolution de novembre (1918) “Les soldats et les marins rebelles suivaient le modèle de révolution russe vue de l’extérieur : en chassant leurs officiers et l’Empereur, en proclamant la toute-puissance des Conseils d’ouvriers et de soldats, ils faisaient un peu de bolchevisme” ». [29]

« Tout le pouvoir aux Conseils »

D’où le clivage majeur qui va diviser les sociaux-démocrates des Spartakistes, un clivage concernant le statut politique des Soviets, de leur pouvoir. Novembre 1918 et la formation des Conseils dans tout l’Empire allemand marquent un tournant dans le rapport des déclarations spartakistes à la réalité des masses : « En août, les tracts spartakistes sont pleins d’amertume contre la passivité des ouvriers et surtout des soldats allemands qui “pataugent dans le sang des peuples” » [30]. Quelques mois après, l’Allemagne est en révolution : les masses semblent bien s’être réveillées et avoir dépassé de loin les limites que les socialistes gouvernementaux voulaient poser à la crise politique. Dès les premiers signes de craquements des structures impériales, les Spartakistes appellent immédiatement à l’insurrection et à la substitution des pouvoirs traditionnels par les Conseils : « Pour la classe ouvrière allemande le problème est clair et son action lui est tracée sans équivoque. Nous devons utiliser le moment favorable. Il s’agit de mettre à profit les difficultés extérieures de nos exploiteurs et de nos oppresseurs pour renverser les classes dominantes et leur substituer la domination de la classe ouvrière allemande. Il n’y a pas d’autre moyen de sortir de cette mer de sang et de misère où nous pataugeons (…). Il faut s’organiser dans les entreprises et les unités militaires, au front comme à l’arrière. Il s’agit d’appuyer par tous les moyens, les mutineries spontanées qui éclatent dans les rangs des soldats, de les faire aboutir à une révolte armée, d’élargir cette révolte en une lutte qui assure la totalité du pouvoir aux ouvriers et aux soldats ». [31] Dans la Rote Fahne (le journal spartakiste dont le premier numéro paraît le 9 novembre 1918), la question du pouvoir des Conseils est ouvertement indiquée comme le point de division maximale entre les socialistes gouvernementaux et les Spartakistes : « Le drapeau rouge flotte sur Berlin. Cette fois-ci, ce ne sont pas les ouvriers de Berlin qui ont déclenché les premiers la révolution. Mais ils font la promesse d’aller jusqu’au bout dans la réalisation du programme communiste-révolutionnaire. L’abdication d’un ou deux Hohenzollern ne signifie rien. Et la présence de deux ou trois socialistes gouvernementaux signifie moins que rien ! »Parmi les revendications avancées par ce texte, de toute première importance, sont les suivantes : « Prise en charge de tous les pouvoirs civils et militaires par des hommes de confiance du Conseil d’ouvriers et de soldats (…). Remise aux délégués des Conseils d’ouvriers et de soldats de tous les bâtiments militaires et des usine d’armement (…). Remise également de tous les moyens de transport, des usines et des banques (…). Dissolution du Reichstag et de toutes les diètes (…). Mise à pied du Chancelier, de tous les ministres et secrétaires d’État, ainsi que de tous les fonctionnaires qui ne se mettent au service du peuple socialiste. Leur remplacement par des représentants des ouvriers (…). Election, dans toute l’Allemagne, de Conseils d’ouvriers et de soldats, sur lesquels reposera exclusivement le pouvoir législatif, exécutif, l’administration de toutes les installations sociales, des banques et tous autres biens publics. À l’élection de ces Conseils prend part tout le peuple travailleur adulte, à la ville comme à la campagne, sans distinction de sexe (…). Prise de contact immédiate avec les partis frères socialistes des autres pays (…). Camarades ! La réalisation de ces revendications marquera notre entrée dans un monde neuf. Soutenez-les ! Le pouvoir est entre vos mains ! » [32].Le point qui divise définitivement la Social-démocratie est bien la question des Conseils : organes du pouvoir révolutionnaire, donc entité politique à part entière, pour les Spartakistes, ils doivent uniquement mener à l’élection d’une Assemblée Constituante pour les majoritaires et, avec les oscillations habituelles, pour les Indépendants. Ceux-ci s’accorderont avec les Majoritaires sur la convocation d’un Congrès national des conseils qui devra discuter de l’Assemblée Constituante et du destin des Conseils eux-mêmes. G. Badia expose avec une grande précision le processus au cours duquel les Conseils, en fait dominés par les Majoritaires (auxquels les Indépendants ne seront pas capables de s’opposer réellement), se suicideront politiquement en refusant d’assumer le pouvoir et en acceptant d’être remplacés par une Assemblée nationale : « En novembre et décembre (1918) on discute ferme de la structure des nouveaux pouvoirs. En fait, le litige majeur porte dès le début sur la place et le rôle de ces Conseils qui sont, en fin de compte, une des créations les plus marquantes de la révolution. Faut-il donner tout le pouvoir aux Conseils, faut-il au contraire les considérer comme des organismes provisoires, transitoires ? Dès le 16 novembre (…) Däumig a posé le problème en des termes d’une netteté parfaite : “Le 9. 11. l’ancien système gouvernemental s’est effondré, qui se composait de la monarchie et des assemblées législatives (…). À sa place doit être instauré le système des Conseils d’ouvriers et de soldats (…). Le pouvoir exécutif et législatif doit être exercé par les Conseils. Le gouvernement doit nous être subordonné (…). Il faut bien comprendre ce que cela signifie. Si notre Comité se prononce pour la convocation d’une Assemblée nationale, alors c’est signer notre arrêt de mort. L’activité des Conseils ne sera que provisoire (…). La République prolétarienne ne saurait l’emporter. La bourgeoisie entrerait en force dans le nouveau gouvernement (…). La République démocratique bourgeoise s’attacherait à maintenir l’économie capitaliste”. Il est difficile de ne pas être frappé par la clairvoyance de ces paroles de Däumig. Pourtant il ne fut pas suivi. Lorsqu’on passa au vote sur la proposition Däumig, qui écartait l’idée de l’Assemblée constituante et prévoyait de faire des Conseils la base du nouveau régime, elle fut repoussée ». [33]D’une très grande clarté est aussi la position des Majoritaires face aux Conseils : « Pour l’auteur de l’article (du Vorwärts du 16 décembre 1918) les Conseils ne méritent pas de survivre. Ils n’ont bien fonctionné que lorsqu’il étaient dirigés par des militants expérimentés (entendez des Majoritaires) : “Ces organismes auxiliaires, ces organismes de transition de la révolution, composés d’ouvriers et de soldats, ont sans doute une fonction irremplaçable, mais l’image qu’ils nous donnent n’est pas sans comporter des taches. Sans vouloir flatter quelque parti que ce soit, on peut dire que les Conseils ont parfaitement travaillé, là où ils étaient composés de praticiens expérimentés du mouvement ouvrier et que de vilains dégâts n’ont été commis que là où une masse inorganisée a jeté par-dessus bord les chefs éprouvés” ». [34]Cette apologie du primat de l’appareil de parti se soutient également d’une apologie du suffrage universel et du parlementarisme : « Les élections dont (le Congrès des Conseils) est issu n’ont malheureusement pas eu lieu au suffrage universel, égal, direct (…). Le peuple, qu’emplit le sentiment de la démocratie, ne souhaite pas que de telles élections se reproduisent (…). Le problème (…) : Assemblée nationale ou Système de Conseils aura déjà été éclairci avant même que d’être discuté. Pour la social-démocratie, l’alternative ne se pose pas : elle considère qu’il y va de son devoir le plus sacré de donner au peuple tout entier (…) le droit démocratique à l’auto-détermination, donc de procéder à l’élection de l’Assemblée nationale (…). Mais jusqu’à cette date, la direction du Reich, qui jouit de la confiance populaire, doit avoir les coudées franches. On ne peut pas tolérer que des para-gouvernements discréditent la cause du socialisme ». [35]On voit très bien que les trois axes de division entre Majoritaires et Spartakistes (action des masses vs. parlementarisme, Internationale vs. nationalisme, Conseils vs. appareil de parti et État bourgeois) constituent autant de points – pour reprendre le mot d’A. Badiou – dont le traitement ne tolère aucun compromis, sur lesquels il ne faut à aucun prix céder si l’on veut sauvegarder l’orientation communiste (raison pour laquelle les Indépendants se scinderont après des innombrables oscillations, faute d’être capables de tenir un point jusqu’à ses conséquences nécessaires). Tous ces points concernent un seul clivage majeur : qui est le porteur de l’initiative politique ? Mieux : qui doit être tenu pour le porteur de cette initiative – ou encore : quel lieu doit être considéré comme site politique exclusif et éminent – afin que cette politique corresponde à l’hypothèse communiste ? Les Spartakistes (et, du côté opposé, les sociaux-démocrates majoritaires) tirent les nécessaires conséquences de leurs façons respectives de traiter ce point. Mais il semblerait qu’ils le fassent en se disjoignant, en tant qu’avant-garde porteuse de cette décision politique, des organisations des masses, qui, elles, s’avèrent beaucoup moins à la hauteur du point à traiter. Sans vouloir atténuer la nature démesurément méprisable des propos sociaux-démocrates, force est de constater que l’argument concernant le manque d’autonomie politique des Conseils semblerait bien correspondre à la réalité : « Le 18 décembre le Congrès adopta sans débat le texte suivant qui anticipait la solution du problème (…) : “Le Congrès national des Conseils d’Ouvriers et Soldats d’Allemagne, qui représente la totalité du pouvoir politique, transfère le pouvoir législatif et exécutif au Conseil des Commissaires du Peuple, en attendant que l’Assemblée nationale décide d’une nouvelle réglementation” ». [36] Les Commissaires du peuple étant sous le contrôle des hommes d’appareil sociaux-démocrates, on peut bien dire que les Conseils acceptent par cette déclaration de se nier comme site de détermination politique en faveur à la fois de l’appareil de parti et de l’État bourgeois : la Révolution se suicide en rentrant dans le rang, c’est-à-dire en supprimant l’invention d’une instance politique nouvelle, externe à l’État et aux pratiques du parlementarisme. Du même coup, l’affirmation des principes à la base de cette invention se trouve rabattue au statut d’une pure déclaration, privée de ce lien entre l’orientation et la réalité en acte constituée par les Conseils. Les masses ne sont pas insensibles aux mots d’ordre de l’agitation spartakiste, et leurs positions ne sont pas réductibles à une pure passivité face aux routiers cyniques du parti social-démocrate. Néanmoins, elles n’arriveront jamais à franchir le seuil qui les aurait constituées en pôle politique opposé à l’État et aux dirigeants Majoritaires, qui aurait fait d’elles une instance politique à part entière, autonome et extra-étatique.

Les masses introuvables

Lorsque les provocations gouvernementales entraîneront les révolutionnaires dans une lutte perdue à l’avance, et que les Freikorps, déchaînés par une Social-démocratie pour une fois fort peu soucieuse des règles, auront écrasé les insurgés par un bain de sang, Rosa Luxemburg esquissera un bilan des insuffisances de l’action révolutionnaire en Allemagne, en renouant par là avec la ligne qui avait été la sienne au moins dès le début de la guerre, lors de la crise de la Social-démocratie : « Les combats révolutionnaires sont à l’opposé des luttes parlementaires. En Allemagne, pendant quatre décennies, nous n’avons connu sur le plan parlementaire que des “victoires” ; nous volions littéralement de victoire en victoire. Et quel a été le résultat lors de la grande épreuve historique du 4 août 1914 : une défaite morale et politique écrasante, un effondrement inouï, une banqueroute sans exemple (…) il faut étudier dans quelles conditions la défaite (de la révolution) s’est produite. Résulte-t-elle du fait que l’énergie des masses est venue se briser contre la barrière des conditions historiques qui n’avaient pas atteint une maturité suffisante, ou bien est-elle imputable aux demi-mesures, à l’irrésolution, à la faiblesse interne qui ont paralysé l’action révolutionnaire ? (…) Comment juger la défaite de ce qu’on appelle la “semaine spartakiste” ? Provient-elle de l’impétuosité de l’énergie révolutionnaire et de l’insuffisante maturité de la situation, ou de la faiblesse de l’action menée ? De l’une et de l’autre ! Le double caractère de cette crise, la contradiction entre la manifestation vigoureuse, résolue, offensive des masses berlinoises, et l’irrésolution, les hésitations, les atermoiements de la direction, telles sont les caractéristiques de ce dernier épisode. La direction a été défaillante. Mais on peut et on doit instaurer une direction nouvelle, une direction qui émane des masses et que les masses choisissent. Les masses constituent l’élément décisif, le roc sur lequel on bâtira la victoire finale de la révolution ». [37] Ces lignes de R. Luxemburg, apparemment en continuité avec les positions qu’on lui associe habituellement, sont en réalité marquées par une très grande ambiguïté : les masses sont l’élément décisif, bien sûr, et en plus elles sont innocentées vis-à-vis de l’échec de la révolution. Mais ce même échec, imputé à une direction défaillante, suggère que l’action d’une direction a un poids sur le plan de l’organisation et de l’orientation qu’on ne saurait réduire à une simple fonction d’« éveil » de la conscience critique, ou de porte-parole d’une volonté et d’une capacité politiques caractérisant d’emblée les masses : la volonté et la capacité politiques ne sont pas spontanées chez les masses ; celles-ci peuvent les exhiber uniquement à partir de l’action structurée et structurante d’une organisation quelconque : ce que l’on appelle « spontanéité » révolutionnaire des masses est en effet le résultat d’une pratique politique qui, tout en s’inscrivant dans la réalité immédiate des ouvriers et des classes populaires, n’en constitue pas un développement « naturel ». Afin que les masses puissent réellement se constituer en instance politique en se donnant une forme d’existence politique en mesure de durer face au pouvoir d’État et à l’emprise des appareils politiques et syndicaux, il faut qu’un agencement de pratiques politiques se forme – des pratiques que le devenir social et historique ne produit nullement avec la nécessité d’une loi naturelle (classique). Si la défaite est imputable à une direction défaillante, cela signifie qu’une direction politique est essentielle à la révolution. Mais alors l’orientation politique axée sur l’hypothèse communiste et ses conditions de réalisations risquent de se trouver irrémédiablement dissociées. D’où l’intérêt d’un éloge paradoxal de R. Luxemburg que prononcera G. Lukács en 1921, lorsque le philosophe, dirigeant de la gauche communiste internationale, essayera d’articuler luxemburgisme et léninisme : « Rosa Luxemburg n’était pas seulement un martyr de la révolution prolétarienne ; toute sa vie était un grand combat pour que le prolétariat devienne révolutionnaire, pour que la juste prise de conscience de la situation de la lutte de classe, obscurcie consciemment ou inconsciemment aux yeux de la classe ouvrière par les opportunistes sociaux-démocrates, soit introduite dans la conscience du prolétariat : pour que la conscience de classe ainsi développée se transforme en action révolutionnaire ». [38] Lukács envisage la pratique politique comme une lutte entre des lignes opposées dont le prolétariat est à la fois le terrain et l’enjeu : « Les opportunistes, en mettant au premier rang leurs propres intérêts myopes et trompeurs, ont empoisonné durant des décades les réflexions et les sentiments de la classe ouvrière. Ils l’ont habituée à ne pas regarder les événements du point de vue des intérêts de classe généraux du prolétariat, mais que chacun se soucie tout d’abord de ses intérêts personnels, i. e. ceux qui touchent au métier ou à l’usine dans un sens restreint ». [39] Lukács touche ici au caractère structurellement divisé du prolétariat : porteur d’une stratégie révolutionnaire et intégré aux programmes réformistes ; sujet de l’action politique et titulaire d’intérêts économiques particulier ; foyer d’antagonisme systémique et composante des rapports de production capitalistes – ces antinomies accompagneront une grande partie de l’histoire postérieure du marxisme, au moins jusqu’à l’opéraïsme italien. Chez Lukács, lesdites antinomies se concentrent dans une formule frappante : le « vrai sens du marxisme » consisterait à travailler « pour la révolutionnarisation du prolétariat  » [40], à mener une action pour réduire cette division du prolétariat d’avec soi-même et le ramener à l’identité accomplie de perspective politique et réalité sociale. En même temps, Lukács prend soin d’affirmer que le véritable sujet de la politique d’émancipation est la classe ouvrière elle-même – sa critique du primat social-démocrate de l’organisation, du Parti, pourrait valoir également pour le léninisme orthodoxe : « Selon la conception ancienne de la social-démocratie, l’organisation est une prémisse de la révolution : on peut penser à la révolution seulement quand la classe ouvrière est déjà organisée de telle manière qu’elle peut l’accomplir avec succès (…). Rosa Luxembourg rompt avant tout avec le concept strict et mécanique de la grève générale, selon lequel elle est une action momentanée, bien préparée et putschiste, pour la prise volontaire du pouvoir politique, ou pour atteindre un autre but politique quelconque. Elle démontre que la grève générale est un processus. La grève n’est pas un moyen de la révolution, mais elle est la révolution elle-même. Elle n’est pas la simple utilisation du pouvoir économique de la classe ouvrière pour acquérir certains buts politiques mais la grève générale est l’unité inséparable de la lutte économique et politique (…). Par conséquent, l’organisation n’est pas une prémisse (une condition) mais elle est la conséquence de la grève générale, donc de la révolution. Le mot d’ordre du Manifeste communiste selon lequel le prolétariat s’organise en classe par la révolution a été clairement confirmé par la révolution russe ». [41] Par cette critique radicale du primat politique d’un appareil organisationnel séparé, Lukács anticipe des tendances et des problématiques qui referont surface tout au long de l’histoire qui va suivre (dans les Quaderni Rossi et les théories opéraïstes en Italie, par exemple, ou bien chez le théoricien du mouvement étudiant allemand, Hans-Jürgen Krahl) : la révolution communiste est un acte des masses exploitées, qui présuppose leur capacité d’inventer et déployer des formes novatrices d’organisation politique, et cet acte implique nécessairement le dépassement de tout clivage entre le déroulement spontané des intérêts sociaux et la dimension stratégique de l’initiative politique. Les masses, ou la classe, ne peuvent pas se donner une organisation politique sans nier, par une action en première personne, leur propre cantonnement à la légalité des données sociologiques – et pourtant, la spontanéité de ces données ne permet pas (au moins prima facie) d’y trouver des principes d’orientation susceptibles de se prolonger en action politique : d’où l’exigence de révolutionnariser les masses, tout en affirmant que la révolution ne peut être accomplie que par leur initiative. La compréhension parfaite de la part de Lukács des enjeux théoriques et politiques ne se traduit pas, chez lui (et, il faut le dire, nulle part ailleurs), en résolution de l’aporie létale – la dissociation entre l’hypothèse et ses assises sociales n’est pas réabsorbée.

Cavazzini Andrea

Rampazzo Bazzan Marco

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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 17:39

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Une réflexion sur l'histoire du mouvement communiste et socialiste (1917-1921). Rosa Luxemburg ...

Notes

[1] Nous suivons A. Badiou en affirmant que cette fusion a eu lieu sous la condition de ce qu’il appelle « l’hypothèse communiste » – donc, le MCS est définissable comme le lieu où, à l’époque moderne, des pratiques théoriques et politiques ont été déployées ayant en vue les conditions de réalisation de cette hypothèse.

[2] Ce qui veut dire aussi : cette contradiction n’est pas une simple question d’idées qui parviendraient à « déterminer l’être ». Il s’agit ici de la mise en place d’une multiplicité d’appareils porteurs d’une logique structurale et de formes de subjectivité correspondantes. On ne peut pas (trop facilement) se subjectiver de façon cohérente avec une prise du pouvoir étatique qui opérerait le dépérissement de ce même pouvoir.

[3] K. Kautsky, Demokratie oder Diktatur, Berlin, Paul Cassirer, 1918, HTML-Markierung und Transkription : J.L. Wilm für das Marxists Internet Archive, URL : http://www.marxists.org/deutsch/archiv/. 

[4] Ce lien entre la fétichisation de l’appareil parlementaire-étatique (et donc de l’appareil du parti qui est un sous-ensemble du premier) et une forme de pseudo-hégélianisme caricatural est au cœur de la problématique du Parti-conscience, dépositaire et aboutissement à la fois de la « mission historique » que la marche de l’histoire confie au prolétariat. Une analyse déjà ancienne (1979) menée par E. Balibar établissait un lien entre ces idéologèmes canonisés par Kautsky, la construction d’un pouvoir d’appareil, et les thèses du Manifeste  : « Ainsi le Manifeste du parti communiste (…) par quoi échappe-t-il au positivisme d’une simple description et d’une simple critique de l’utopisme des organisations ouvrières des années 1840, sinon en les inscrivant dans un processus d’histoire universelle ? et en allant jusqu’à en faire implicitement les germes présents d’un avenir inéluctable, bref en développant une téléologie du parti : “Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers (…). Ils n’établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier (…). Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité (…). Théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien” (…). On ne saurait, aujourd’hui, réexaminer ces textes sans tenir compte que la tendance téléologique qu’ils comportent – et dont il faudra découvrir les causes dans les conditions initiales de la fusion du mouvement ouvrier et de la théorie marxiste – a directement facilité la constitution d’une conception apologétique du parti, qui a régné dans la IIe et la IIIe Internationale (…). C’est précisément pour avoir systématiquement exposé et inculqué cette conception que Kautsky est apparu (…) comme le marxiste orthodoxe par excellence. On se reportera ici notamment à la brochure sur Les Trois Sources du marxisme (1908) (…) : le parti politique, dont la social-démocratie allemande représentait le modèle, se présente comme la forme supérieure d’une ligne d’évolution qui conduit des organisations les plus “spontanées” (coopératives, associations de secours mutuel et d’éducation ouvrière) à la “conscience de classe” organisée (syndicats, parti). Or, cette forme supérieure est, comme telle, historiquement définitive (…) parce que, selon Kautsky, elle résout toutes les contradictions en son sein. Elle est définie comme “fusion” (le terme apparaît ici) ou “synthèse” universelle : 1) synthèse des sciences naturelles [Naturwissenschaften] et morales [Geisteswissenschaften] dans sa théorie ; 2) synthèse des acquisitions divergentes de la culture moderne (pensée économique anglaise, pensée politique française, pensée philosophique allemande…) ; 3) synthèse du mouvement ouvrier (spontané) et du socialisme ; 4) synthèse de la théorie et de la pratique en général. (…) Et s’il est vrai que les partis communistes se fondèrent, au lendemain de la “faillite de la IIe Internationale” et de la révolution d’Octobre, sur la rupture avec la stratégie politique parlementariste de la social-démocratie, ils n’en conservèrent pas moins au niveau théorique l’essentiel de ce modèle téléologique du “parti de la classe ouvrière” » (E. Balibar, « État, Parti, Ideologie », dans E. Balibar, C. Luporini, A. Tosel, Marx et sa critique de la politique, Paris, Maspéro, 1979, p. 110-112). Les problèmes que l’analyse de Balibar soulève mériteraient d’ailleurs une discussion approfondie. Selon les conclusions que Balibar tire de ses analyses, Marx aurait été incapable de produire le concept de « parti révolutionnaire » en tant que porteur d’une « fonction d’analyse collective de sa propre situation, des contradictions et de la “composition politique” du prolétariat. Seul le développement d’une telle conception pourrait finalement permettre de rompre définitivement avec la thèse du “parti-conscience”, faire du parti non pas la forme sous laquelle la classe ouvrière devient consciente de sa mission historique, mais la forme sous laquelle elle prend conscience de sa place objective dans les rapports sociaux d’une conjoncture donnée » (ibid., p. 153). Or, les apories concernant la fonction du parti pour Marx relèvent de la duplicité des « leçons de la Commune » : celle-ci a fourni, d’un côté, le paradigme d’une forme « de “gouvernement de la classe ouvrière” sans parti organisé, a fortiori sans parti dirigeant, ce qui fait à la fois sa faiblesse et sa portée historique (“autogouvernement” de la classe ouvrière dans ses organisations de masse) » (ibid., p. 151-152). Il s’agit très exactement du problème que l’on cherche ici à reconstruire et à formuler. Il faut pourtant remarquer que toute tentative de « laïciser » la forme-parti II- et III-internationaliste, de la ramener à la finitude d’un simple outil de coordination et d’« analyse collective » (étrange syntagme dont les implications resteraient à explorer…), ont échoué, conduisant à des affrontements entre les partis traditionnels et les nouvelles formes politiques surgies au-delà de leurs confins et souvent en opposition à leur primat. L’échec de toute tentative d’auto-réforme de ces organisations politiques devrait d’ailleurs inspirer une réouverture du questionnement concernant la forme disciplinaire d’une politique d’émancipation possible. Une seule certitude reste : la problématique léninienne n’est pas facile à exorciser ou à dépasser par un recours trop rapide à la « spontanéité » ou à l’« horizontalité » des mouvements.

[5] Appel de la fraction sociale-démocrate « majoritaire » dans leur journal, le Vorwärts, du 17 octobre 1918 (recueilli dans G. Badia, Les Spartakistes, Paris, Julliard, collection Archives, 1966, rééd. Paris, Aden Editions, 2008, p. 37). À ce livre nous renvoyons pour l’encadrement historique, chronologique et événementiel. Les Majoritaires constituaient l’aile droite de la social-démocratie allemande, opérant pour une évolution ouvertement gouvernementale de celle-ci, et qui parviendra à dominer seule le parti : parmi leurs membres, ils comptent Ebert, le futur chancelier, Ph. Scheidemann, et Gustav Noske, l’organisateur de la répression qui déchaînera les Freikorps contre les insurgés ; les Indépendants – nés en 1917 d’une scission-expulsion à cause de l’opposition (tardive) aux crédits de guerre – sont des centristes : socialistes plus proches des idées et des pratiques du XIXe que du XXe siècle, ils oscilleront entre un appui timide à la stratégie étatique et nationaliste des Majoritaires (ils voteront les crédits en 1914, et ne commenceront à s’abstenir ou à voter contre qu’au cours de la guerre) et une fidélité encore plus timide aux idéaux socialistes incarnés par les Spartakistes. En vérité, ils ne parviendront à accepter ni l’étatisme ouvert et la brutalité des sociaux-démocrates devenus « parti de l’ordre », ni la pratique révolutionnaires de Spartacus. Ils finiront par se diviser, et on les trouvera à côté tant du gouvernement que de la révolution. D’abord, Liebknecht, R. Luxemburg et Cl. Zetkin – leaders du mouvement spartakiste né en 1916 pour s’opposer à la guerre et au nationalisme des majoritaires – feront partie des Indépendants. Le parti communiste allemand – KPD Spartakusbund – sera fondé le premier janvier 1919 à partir de l’éclatement des Indépendants.

[6] G. Badia, Les Spartakistes, op. cit. p. 39-40.

[7] Ibid., p. 106.

[8] Ibid., p. 106-107.

[9] Ibid., p. 104-105.

[10] Ibid., p. 15.

[11] Ibid., p. 107.

[12] K. Kautsky, Demokratie oder Diktatur (URL : http://www.marxists.org/). Ce point de vue sera repris par Gerhard Leibholz quelques années plus tard dans sa Thèse en philosophie sur Fichte et la pensée démocratique (1921), en partie seulement dans celle en droit, L’égalité devant la loi (1925), et plus tard encore dans un article sur La nature et les formes de la démocratie (1936).

[13] K. Kautsky, Demokratie oder Diktatur, op. cit.

[14] Ibid.

[15] G. Badia, Les Spartakistes, op. cit., p. 115.

[16] Ibid., p. 101.

[17] R. Luxemburg, Contre la guerre par la révolution. Lettres de Spartacus et tracts, Paris, Editions de la Tête des Feuilles, collection Cahiers de Spartacus, 1972, p. 25.

[18] Ibid., p. 26.

[19] Ibid., p. 27-28.

[20] Ibid., p. 152-153.

[21] Ibid., p. 25-26.

[22] Voir pour les détails A. Badiou, Logiques des mondes, Seuil, Paris, 2006.

[23] R. Luxemburg, Contre la guerre par la révolution. Lettres de Spartacus et tracts, op. cit., p. 161-162.

[24] Ibid., p. 162.

[25] Ibid., p. 169-170.

[26] G. Badia, Les Spartakistes, op. cit., p. 24. Dans la détestation des bolcheviks et de la Russie par les sociaux-démocrates, on peut reconnaître un mixte de mythe du progrès (la Russie serait le pays de l’arriération économique et civile) et de chauvinisme impérialiste germanique, les visées d’expansion territoriales à Est du Reich allemand s’étant depuis toujours représentées elles-mêmes comme légitimées par le rôle de dernier rempart que l’Allemagne aurait joué vis-à-vis de la barbarie despotique des hordes asiatiques. On sait que ces thèmes idéologiques étaient promis à un bel avenir chez les nazis.

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] Ibid., p. 25.

[30] Ibid., p. 32.

[31] Ibid., p. 35-36.

[32] Ibid., p. 82-83.

[33] Ibid., p. 182-183.

[34] Ibid., p. 185.

[35] Ibid., p. 186.

[36] Ibid., p. 189.

[37] R. Luxemburg, « L’ordre règne à Berlin », dans G. Badia, Les Spartakistes, op. cit., p. 263.

[38] G. Lukács, « Préface à Grève de masses de R. Luxemburg », dans Michael Löwy, Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires, Paris, PUF, 1976, p. 313.

[39] Ibid., p. 314.

[40] Ibid.

[41] Ibid., p. 317-318. Ces positions se prolongent dans une critique explicite du primat « théiste » et démiurgique du parti (dans un jargon heideggerien : de la vision de la politique comme mise-à-disposition d’un matériau manipulable par et pour une volonté de puissance auto-centrée) : « Rosa Luxemburg refuse la prise de position selon laquelle le rôle du parti est de “faire” la révolution et qui est la même chez les opportunistes et chez les putschistes (…) elle (…) a mis à sa juste place le vrai rôle du parti dans la révolution : la direction des mouvements de masses spontanément développés  » (Ibid.). Il serait tout à fait injuste d’insister sur l’aveu d’impuissance constitué par ce court-circuit entre direction et spontanéité. Il vaudrait mieux remarquer que Lukács a poussé sa critique du paradigme « léniniste » jusqu’à mettre en cause son idée du temps de l’action politique, son catastrophisme centré sur le schème de la bataille décisive, donc sa conception de la révolution comme un événement ponctuel, coïncidant en dernière instance avec la prise du pouvoir : « La révolution prolétarienne ne peut pas se terminer avec la prise du pouvoir d’Etat, momentanée et réussie, mais elle est un processus long, et douloureux, plein de hauts et de bas » (Ibidem). Mao utilisera un schème temporel semblable, en y ajoutant la prise d’acte que la durée de ce processus est toujours habitée par la résurgence du pouvoir d’une classe sur les autres – conséquence somme toute analytique du fait que la prise du pouvoir ne règle jamais les questions décisives : le dépérissement de l’Etat et le dépassement de l’exploitation.

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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 10:18

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De la correspondance de Rosa Luxemburg , 1890-1898 (1)

Cette série d'articles met en ligne des indications reprises de la correspondance de Rosa Luxemburg sur des thèmes divers permettant d'approfondir notre connaissance de l'élaboration de la pensée de Rosa Luxemburg, en nous attachant aux tout premiers courriers conservés: soit sur la période 1890-1898. Ce sont  des écrits de jeunesse. En 1890, Rosa Luxemburg a juste 19 ans  Premières années d'exil, en Suisse essentiellement, en France partiellement et jusqu'à son arrivée en Allemagne qui marque son entrée mûrement réfléchie et fracassante dans la social-démocratie allemande.


C'est une des toutes premières lettres de Rosa Luxemburg. Elle est déjà en exil, elle est déjà au centre de l'action politique - en relation avec les militants russes ou polonais qui se sont réfugiés en Suisse, et ils sont nombreux -, on trouve dans cette première lettre l'assurance tranquille, la fraîcheur d'expression, la volonté qui vont caractériser ses lettres. Elle a à peine 20 ans ...

 

 

A Boris Kritchewski

Genève le 17 juillet 1891

 

"... En général, je me plais beaucoup ici - je travaille assidûment et je rencontre des gens intéressants. Les dimanches seulement, "la pensée langoureuse" me porte vers vous, mes chers, vers l'Oberstrasse, pour vous accompagner chez les Axelrod, goûter leur kéfir et leurs harengs. Trêve de plaisanterie, j'ai parfois envie de revoir mon Oberstrasse, mais en général je suis absolument ravie d'habiter seule et je ne me plains pas. A présent, je suis vraiment tout à fait adulte et j'en suis très fière.

 

 

Je suis allée à Mornex, mais je n'y retournerai pas, bien que j'aie envie de les revoir. Je n'irai pas car Plekhanov est trop intelligent pour moi, ou, plus précisément, il est trop cultivé. Que peut lui apporter une conversation avec moi? Il sait tout mieux que moi et quant aux "idées" inédites, originales, - voyez-vous -, je ne sais pas en forger et, en vérité, je ne m'en soucie guère. J'aime regarder Plekhanov de mon coin chez Axelrod, tout simplement regarder comment il parle, bouge - regarder son visage - qui me plaît beaucoup. Mais je ne peux tout de même pas aller à Mornex pour me mettre dans mon coin et l'admirer ..."

 

Rosa Luxemburg, Vive la lutte! correspondance 1891 - 1914, françois maspéro, P 37

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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 16:44

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  C’est ainsi que Tolstoï, pour sa force comme pour ses faiblesses, pour le regard profond et aigu de sa critique, le radicalisme audacieux de ses perspectives comme pour sa foi idéaliste en la puissance de la conscience subjective doit être placé parmi les grands utopistes du socialisme. Ce n’est pas sa faute, mais sa malchance historique que sa longue vie s’étende du seuil du 19e siècle, époque où Saint-Simon, Fourier et Owen se tenaient comme précurseurs du prolétariat moderne, au seuil du 20e siècle où, solitaire, il se trouve sans le comprendre face à face avec le jeune géant. Mais pour sa part, la classe ouvrière révolutionnaire mûre peut avec un sourire de connivence serrer la main honnête du grand artiste et de l’audacieux révolutionnaire et socialiste malgré lui, auteur de ces bonnes paroles :

« Chacun parvient à la vérité selon sa propre voie, il faut, cependant, que je dise ceci : ce que j’écris ne sont pas seulement des mots, mais je le vis, c’est mon bonheur, et je mourrai avec. »

 

LUXEMBURG Rosa (1908) : Tolstoï, comme penseur social
Article paru dans la « Leipziger Volkszeitung » n° 209, du 9 Septembre 1908

Le collectif Smolny a remis en ligne le texte de Rosa Luxemburg sur Tolstoï publié en 1908 dans la Leipziger Volkszeitung.

Pour consulter le texte entier:  lire

Tolstoï en 1908, année de l'article de Rosa Luxemburg

680px-Leo_Tolstoi_v_kabinetie.05.1908.ws.jpg

Tolstoix-Pasternak_Tolstoy_1908.jpg

Autre portrait

Pasternak_leo_tolstoy.jpg

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 20:43

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Une analyse de Samir Amin qui s'appuie sur l'histoire en particulier de l'Egypte et qui peut nous aider à comprendre si nous allons vers une révolution où les avancées du monde arabe s’inscriront nécessairement dans le mouvement de dépassement du capitalisme / impérialisme à l’échelle mondiale ou vers une récupération impérialiste. En contre-point les articles sur le blog : extraits de textes de Rosa Luxemburg en particulier, dont celui-ci:

  lire: 
Egypte - analyse de rosa luxemburg 04/01/09

  Analyse de Rosa Luxemburg -  Il existe peu d'analyses sur le développement du capitalisme au XIXème…

La lutte contre l'économie paysanne - rosa luxemburg - pour réfléchir à la tunisie et l'egypte

  Publié sur le blog le 30 mais 2011

 

SAMIR AMIN - 2011 : le printemps arabe ?

 

L’année 2011 s’est ouverte par une série d’explosions fracassantes de colère des peuples arabes. Ce printemps arabe amorcera-t-il un second temps de « l’éveil du monde arabe » ? Ou bien ces révoltes vont-elles piétiner et finalement avorter – comme cela été le cas du premier moment de cet éveil évoqué dans mon livre L’éveil du Sud. Dans la première hypothèse, les avancées du monde arabe s’inscriront nécessairement dans le mouvement de dépassement du capitalisme / impérialisme à l’échelle mondiale. L’échec maintiendrait le monde arabe dans son statut actuel de périphérie dominée, lui interdisant de s’ériger au rang d’acteur actif dans le façonnement du monde.

 

Il est toujours dangereux de généraliser en parlant du « monde arabe », en ignorant par là même la diversité des conditions objectives qui caractérisent chacun des pays de ce monde. Je centrerai donc les réflexions qui suivent sur l’Égypte, dont on reconnaîtra sans difficulté le rôle majeur qu’elle a toujours rempli dans l’évolution générale de la région.

 

L’Égypte a été le premier pays de la périphérie du capitalisme mondialisé qui a tenté « d’émerger ». Bien avant le Japon et la Chine, dès le début du XIXe siècle Mohammed Ali avait conçu et mis en œuvre un projet de rénovation de l’Égypte et de ses voisins immédiats du Mashreq arabe. Cette expérience forte a occupé les deux tiers du XIXe siècle et ne s’est essoufflée que tardivement dans la seconde moitié du règne du Khédive Ismail, au cours des années 1870. L’analyse de son échec ne peut ignorer la violence de l’agression extérieure de la puissance majeure du capitalisme industriel central de l’époque – la Grande Bretagne. Par deux fois, en 1840, puis dans les années 1870 par la prise du contrôle des finances de l’Égypte khédivale, enfin par l’occupation militaire (en 1882), l’Angleterre a poursuivi avec acharnement son objectif : la mise en échec de l’émergence d’une Égypte moderne. Sans doute le projet égyptien connaissait-il des limites, celles qui définissaient l’époque, puisqu’il s’agissait évidemment d’un projet d’émergence dans et par le capitalisme, à la différence du projet de la seconde tentative égyptienne (1919-1967) sur laquelle je reviendrai. Sans doute, les contradictions sociales propres à ce projet comme les conceptions politiques, idéologiques et culturelles sur la base desquelles il se déployait ont-elles leur part de responsabilité dans cet échec. Il reste que sans l’agression de l’impérialisme ces contradictions auraient probablement pu être surmontées, comme l’exemple japonais le suggère.

 

L’Égypte émergente battue a été alors soumise pour près de quarante ans (1880-1920) au statut de périphérie dominée, dont les structures ont été refaçonnées pour servir le modèle de l’accumulation capitaliste / impérialiste de l’époque. La régression imposée a frappé, au-delà du système productif du pays, ses structures politiques et sociales, comme elle s’est employée à renforcer systématiquement des conceptions idéologiques et culturelles passéistes et réactionnaires utiles pour le maintien du pays dans son statut subordonné.

 

L’Égypte, c’est à dire son peuple, ses élites, la nation qu’elle représente, n’a jamais accepté ce statut. Ce refus obstiné est à l’origine donc d’une seconde vague de mouvements ascendants qui s’est déployée au cours du demi-siècle suivant (1919-1967). Je lis en effet cette période comme un moment continu de luttes et d’avancées importantes. L’objectif était triple : démocratie, indépendance nationale, progrès social. Ces trois objectifs – quelles qu’en aient été les formulations limitées et parfois confuses – sont indissociables les uns des autres. Cette interconnexion des objectifs n’est d’ailleurs rien d’autre que l’expression des effets de l’intégration de l’Égypte moderne dans le système du capitalisme / impérialisme mondialisé de l’époque. Dans cette lecture, le chapitre ouvert par la cristallisation nassériste (1955-1967) n’est rien d’autre que le dernier chapitre de ce moment long du flux d’avancée des luttes, inauguré par la révolution de 1919-1920.

 

Le premier moment de ce demi-siècle de montée des luttes d’émancipation en Égypte avait mis l’accent – avec la constitution du Wafd en 1919 – sur la modernisation politique par l’adoption d’une forme bourgeoise de démocratie constitutionnelle et sur la reconquête de l’indépendance. La forme démocratique imaginée permettait une avancée laïcisante – sinon laïque au sens radical du terme – dont le drapeau (associant le croissant et la croix – un drapeau qui a fait sa réapparition dans les manifestations de janvier et février 2011) constitue le symbole. Des élections « normales » permettaient alors non seulement à des Coptes d’être élus par des majorités musulmanes, mais encore davantage à ces mêmes Coptes d’exercer de très hautes fonctions dans l’Etat, sans que cela ne pose le moindre problème.

 

Tout l’effort de la puissance britannique, avec le soutien actif du bloc réactionnaire constitué par la monarchie, les grands propriétaires et les paysans riches, s’est employé à faire reculer les avancées démocratiques de l’Égypte wafdiste. La dictature de Sedki Pacha, dans les années 1930 (abolition de la constitution démocratique de 1923) s’est heurtée au mouvement étudiant, fer de lance à l’époque des luttes démocratiques anti-impérialistes. Ce n’est pas un hasard si, pour en réduire le danger, l’ambassade britannique et le Palais royal ont alors soutenu activement la création des Frères musulmans (1927) qui s’inspiraient de la pensée « islamiste » dans sa version « salafiste » (passéiste) wahabite formulée par Rachid Reda, c’est à dire la version la plus réactionnaire (antidémocratique et anti progrès social) du nouvel « Islam politique ».

 

La conquête de l’Ethiopie entreprise par Mussolini et la perspective d’une guerre mondiale se dessinant, Londres s’est trouvé obligé de faire des concessions aux forces démocratiques, permettant le retour du Wafd en 1936 et la signature du Traité anglo-égyptien de la même année – un Wafd au demeurant lui-même « assagi ». La seconde guerre mondiale a, par la force des choses, constitué une sorte de parenthèse. Mais le flux de montée des luttes a repris dès le 21 février 1946, avec la constitution du bloc étudiant-ouvrier, renforcé dans sa radicalisation par l’entrée en scène des communistes et du mouvement ouvrier. Là encore, les forces de la réaction égyptienne soutenues par Londres ont réagi avec violence et mobilisé à cet effet les Frères musulmans qui ont soutenu une seconde dictature de Sedki Pacha, sans parvenir à faire taire le mouvement. Le Wafd  revenu au gouvernement, sa dénonciation du Traité de 1936, l’amorce de la guérilla dans la zone du Canal encore occupée, n’ont été mis en déroute que par l’incendie du Caire (1951), une opération dans laquelle les Frères musulmans ont trempé.

 

Le premier coup d’État des Officiers libres (1952), mais surtout le second inaugurant la prise de contrôle de Nasser (1954) sont alors venus pour « couronner » cette période de flux continu des luttes selon les uns, ou pour y mettre un terme, selon les autres.  Le nassérisme a substitué à cette lecture que je propose de l’éveil égyptien un discours idéologique abolissant toute l’histoire des années 1919-1952 pour faire remonter la « révolution égyptienne » à juillet 1952. A l’époque, beaucoup parmi les communistes avaient dénoncé ce discours et analysé les coups d’Etat de 1952 et 1954 comme destinés à mettre un terme à la radicalisation du mouvement démocratique. Ils n’avaient pas tort, car le nassérisme ne s’est cristallisé comme projet anti-impérialiste qu’après Bandoung (avril 1955). Le nassérisme a alors réalisé ce qu’il pouvait donner : une posture internationale résolument anti-impérialiste (associée aux mouvements panarabe et panafricain), des réformes sociales progressistes (mais non « socialistes »). Le tout, par en haut, non seulement « sans démocratie » (en interdisant aux classes populaires le droit de s’organiser par elles-mêmes et pour elles-mêmes), mais en « abolissant » toute forme de vie politique. Le vide créé appelait l’Islam politique à le remplir. Le projet a alors épuisé son potentiel d’avancées en un temps bref – dix années de 1955 à 1965. L’essoufflement offrait à l’impérialisme, dirigé désormais par les États-Unis, l’occasion de briser le mouvement, en mobilisant à cet effet leur instrument militaire régional : Israël. La défaite de 1967 marque alors la fin de ce demi-siècle de flux. Le reflux est amorcé par Nasser lui-même, choisissant la voie des concessions à droite – (« l’infitah » – l’ouverture, entendre « à la mondialisation capitaliste ») plutôt que la radicalisation pour laquelle se battaient, entre autres, les étudiants (dont le mouvement occupe le devant de la scène en 1970, peu avant puis après la mort de Nasser). Sadate qui succède, accentue la portée de la dérive à droite et intègre les Frères musulmans dans son nouveau système autocratique. Moubarak poursuit dans la même voie.

 

La période de reflux qui suit (1967-2011) couvre à son tour presqu’un demi-siècle. L’Égypte, soumise aux exigences du libéralisme mondialisé et aux stratégies des Etats-Unis, a cessé d’exister comme acteur actif régional et international. Dans la région, les alliés majeurs des Etats-Unis – l’Arabie saoudite et Israël – occupent le devant de la scène. Israël peut alors s’engager dans la voie de l’expansion de sa colonisation de la Palestine occupée, avec la complicité tacite de l’Égypte et des pays du Golfe.

 

L’Égypte de Nasser avait mis en place un système économique et social critiquable mais cohérent. Nasser avait fait le pari de l’industrialisation pour sortir de la spécialisation internationale coloniale qui cantonnait le pays à l’exportation de coton. Ce système a assuré une répartition des revenus favorable aux classes moyennes en expansion, sans appauvrissement des classes populaires. Sadate et Moubarak ont œuvré au démantèlement du système productif égyptien, auquel ils ont substitué un système totalement incohérent, exclusivement fondé sur la recherche de la rentabilité d’entreprises qui ne sont pour la plupart que des sous-traitants du capital des monopoles impérialistes. Les taux de croissance égyptiens, prétendument élevés, qu’exalte depuis trente ans la Banque mondiale, n’ont aucune signification. La croissance égyptienne est vulnérable à l’extrême. Cette croissance, par ailleurs, s’est accompagnée d’une incroyable montée des inégalités et du chômage qui frappe une majorité de jeunes. Cette situation était explosive ; elle a explosé.

 

L’apparente « stabilité du régime » que Washington vantait reposait sur une machine policière  monstrueuse (1 200 000 hommes contre 5 00 000 seulement pour l’armée), qui se livrait à des abus criminels quotidiens. Les puissances impérialistes prétendaient que ce régime « protégeait » l’Égypte de l’alternative islamiste. Or, il ne s’agit là que d’un mensonge grossier. En fait, le régime avait parfaitement intégré l’Islam politique réactionnaire (le modèle wahabite du Golfe) dans son système de pouvoir, en lui concédant la gestion de l’éducation, de la justice et des médias majeurs (la télévision en particulier). Le seul discours autorisé était celui des mosquées confiées aux Salafistes, leur permettant de surcroît de faire semblant de constituer « l’opposition ». La duplicité cynique du discours de l’establishment des États-Unis (et sur ce plan Obama n’est pas différent de Bush) sert parfaitement ses objectifs. Le soutien de fait à l’Islam politique annihile les capacités de la société à faire face aux défis du monde moderne (il est à l’origine du déclin catastrophique de l’éducation et de la recherche), tandis que la dénonciation occasionnelle des « abus » dont il est responsable (assassinats de Coptes, par exemple) sert à légitimer les interventions militaires de Washington engagé dans la soit disant « guerre contre le terrorisme ». Le régime pouvait paraître « tolérable » tant que fonctionnait la soupape de sécurité que représentait l’émigration en masse des pauvres et des classes moyennes vers les pays pétroliers. L’épuisement de ce système (la substitution d’immigrés asiatiques à ceux en provenance des pays arabes) a entraîné la renaissance des résistances. Les grèves ouvrières de 2007 – les plus fortes du continent africain depuis 50 ans – la résistance obstinée des petits paysans menacés d’expropriation par le capitalisme agraire, la formation de cercles de protestation démocratique dans les classes moyennes (les mouvements Kefaya et du 6 avril) annonçaient l’inévitable explosion - attendue en Égypte, même si elle a surpris les « observateurs étrangers ». Nous sommes donc entrés dans une phase nouvelle de flux des luttes d’émancipation dont il nous faut alors analyser les directions et les chances de développement.

 

Les composantes du mouvement démocratique

 

La « révolution égyptienne » en cours illustre la possibilité de la fin annoncée du système « néolibéral », remis en cause dans toutes ses dimensions politiques, économiques et sociales. Ce mouvement gigantesque du peuple égyptien associe trois composantes actives : les jeunes « re-politisés » par leur propre volonté et dans des formes « modernes » qu’ils ont inventées, les forces de la gauche radicale, celles rassemblées par les classes moyennes démocrates.

 

Les jeunes (environ un million de militants) ont été le fer de lance du mouvement. Ils ont été immédiatement rejoints par la gauche radicale et les classes moyennes démocrates. Les Frères musulmans dont les dirigeants avaient appelé à boycotter les manifestations pendant les quatre premiers jours (persuadés que celles-ci seraient mises en déroute par la répression) n’ont accepté le mouvement que tardivement, lorsque l’appel, entendu par l’ensemble du peuple égyptien, a produit des mobilisations gigantesques de 15 millions de manifestants.

 

Les jeunes et la gauche radicale poursuivent trois objectifs communs : la restauration de la démocratie (la fin du régime militaire et policier), la mise en œuvre d’une nouvelle politique économique et sociale favorable aux classes populaires (la rupture avec la soumission aux exigences du libéralisme mondialisé), et celle d’une politique internationale indépendante (la rupture avec la soumission aux exigences de l’hégémonie des États-Unis et du déploiement de son contrôle militaire sur la planète). La révolution démocratique à laquelle ils appellent est une révolution démocratique anti-impérialiste et sociale. Bien que le mouvement des jeunes reste diversifié dans sa composition sociale et ses expressions politiques et idéologiques, il se situe dans l’ensemble « à gauche ». Les manifestations de sympathie spontanées et fortes avec la gauche radicale en sont le témoignage.

 

Les classes moyennes se rassemblent dans l’ensemble autour du seul objectif démocratique, sans nécessairement remettre intégralement en cause le « marché » (tel qu’il est) et l’alignement international de l’Égypte. On ne doit pas ignorer le rôle d’un groupe de blogueurs qui participent – consciemment ou pas – à un véritable complot organisé par la CIA. Ses animateurs sont généralement des jeunes issus des classes aisées, américanisés à l’extrême, qui se posent néanmoins en « contestataires » des dictatures en place. Le thème de la démocratie, dans la version que sa manipulation par Washington impose, domine leurs interventions sur le « net ». Ils participent de ce fait à la chaîne des acteurs des contrerévolutions orchestrées par Washington, déguisées en « révolutions démocratiques » sur le modèle « des révolutions colorées » de l’Europe de l’Est. Mais on aurait tort de conclure que ce complot est à l’origine des révoltes populaires. La CIA tente néanmoins de renverser le sens du mouvement, d’éloigner les militants de leurs objectifs de transformation sociale progressiste et de les dévoyer sur d’autres terrains. Les chances de succès du complot deviennent sérieuses si le mouvement échoue dans la construction de la convergence de ses diverses composantes, à identifier des objectifs stratégiques communs et à inventer des formes d’organisation et d’action efficaces. On connaît des exemples de cet échec, aux Philippines et en Indonésie par exemple. Il est intéressant de noter à ce propos que nos blogueurs, qui s’expriment en anglais plutôt qu’en arabe ( !), partis dans la défense de la « démocratie » - à l’américaine- développent souvent, en Egypte, des arguments destinés à légitimer les Frères Musulmans.

 

L’appel à la manifestation formulé par les trois composantes actives du mouvement a été rapidement entendu par l’ensemble du peuple égyptien. La répression, d’une violence extrême les premiers jours (plus d’un millier de morts) n’a pas découragé ces jeunes et leurs alliés (qui, à aucun moment, n’ont appelé à leur secours les puissances occidentales comme on a pu le voir ailleurs). Leur courage a été l’élément décisif qui a entraîné dans la protestation à travers tous les quartiers des grandes et des petites villes, voire de villages, une quinzaine de millions de manifestants pendant des jours et des jours (et parfois des nuits). Ce succès politique foudroyant a produit ses effets : la peur a changé de camp ; Hilary Clinton et Obama ont découvert alors qu’il leur fallait lâcher Moubarak qu’ils avaient soutenu jusqu’alors, tandis que les dirigeants de l’armée sortaient du silence, refusaient de participer à la relève de la répression – sauvegardant ainsi leur image – et finalement déposaient Moubarak et quelque uns de ses suppôts majeurs.

 

La généralisation du mouvement à l’ensemble du peuple égyptien constitue par elle-même un défi positif. Car ce peuple est, comme tous les autres, loin de constituer un « bloc homogène ». Certains des segments qui le composent renforcent incontestablement la perspective d’une radicalisation possible. L’entrée dans la bataille de la classe ouvrière (environ 5 millions de travailleurs) peut être décisive. Les travailleurs en lutte (à travers de nombreuses grèves) ont fait progresser des formes d’organisation amorcées depuis 2007. On compte désormais plus d’une cinquantaine de syndicats indépendants. La résistance opiniâtre des petits paysans aux expropriations rendues possibles par l’annulation de la réforme agraire (les Frères musulmans ont voté au parlement pour ces lois scélérates, sous prétexte que la propriété privée serait « sacrée » dans l’Islam et que la réforme agraire était inspirée par le diable communiste !) participe également de la radicalisation possible du mouvement. Il reste qu’une masse gigantesque de « pauvres » ont participé activement aux manifestations de février 2011 et se retrouvent souvent dans des comités populaires constitués dans les quartiers pour « défendre la révolution ». Ces « pauvres » peuvent donner l’impression (par les barbes, les voiles, les accoutrements vestimentaires) que le pays profond est « islamique », voire mobilisé par les Frères musulmans. En fait, leur entrée en scène s’est imposée à la direction de l’organisation. La course est donc engagée : qui des Frères et de leurs associés islamistes (les Salafistes) ou de l’alliance démocratique parviendra à formuler des alliances efficaces avec les masses désorientées, voire à les « encadrer » (terme que je récuse) ?

 

Des avancées non négligeables dans la construction du front uni des forces démocratiques et des travailleurs sont en cours en Egypte. Cinq partis d’orientation socialiste (le Parti Socialiste égyptien, l’Alliance populaire démocratique –une majorité sortie de l’ancien parti du Tagammu, le Parti démocratique des travailleurs, le Parti des Socialistes révolutionnaires –trotskiste, et le Parti Communiste égyptien –qui avait été une composante du Tagammu) ont constitué en avril 2011 une Alliance des forces socialistes, et se sont engagés à poursuivre, à travers elle, leurs luttes en commun. Parallèlement un Conseil National (Maglis Watany) à été constitué par toutes les forces politiques et sociales acteurs du mouvement (les partis à orientation socialiste, les partis démocratiques divers, les syndicats indépendants, les organisations paysannes, les réseaux de jeunes, de nombreuses associations sociales). Les Frères Musulmans et les partis de droite ont refusé de participer à ce Conseil, réaffirmant ainsi ce qu’on sait : leur opposition à la poursuite du mouvement. Le Conseil rassemble environ 150 membres.

 

Face au mouvement démocratique : le bloc réactionnaire

 

Tout comme dans la période de flux des luttes du passé, le mouvement démocratique anti-impérialiste et social se heurte en Égypte à un bloc réactionnaire puissant. Ce bloc peut être identifié dans les termes de ses composantes sociales (de classes, évidemment) mais il doit l’être tout également dans ceux qui définissent ses moyens d’intervention politique et des discours idéologiques au service de celle-ci.

 

En termes sociaux, le bloc réactionnaire est dirigé par la bourgeoisie égyptienne considérée dans son ensemble. Les formes d’accumulation dépendante à l’œuvre au cours des 40 dernières années ont produit l’émergence d’une bourgeoisie riche, bénéficiaire exclusive de l’inégalité scandaleuse qui a accompagné ce modèle « libéral-mondialisé ». Il s’agit de dizaines de milliers non pas « d’entrepreneurs inventifs » - comme le discours de la Banque mondiale les présente – mais de millionnaires et de milliardaires qui tous doivent leur fortune à leur collusion avec l’appareil politique (la « corruption » est une composante organique de ce système). Cette bourgeoisie  est compradore (dans la langue politique courante en Égypte le peuple les qualifie de « parasites corrompus »). Elle constitue le soutien actif de l’insertion de l’Égypte dans la mondialisation impérialiste contemporaine, l’allié inconditionnel des États-Unis. Cette bourgeoisie compte dans ses rangs de nombreux généraux de l’armée et de la police, de « civils » associés à l’État et au parti dominant (« National démocratique ») créé par Sadate et Moubarak, de religieux (la totalité des dirigeants des Frères musulmans et des cheikhs majeurs de l’Azhar, sont tous des « milliardaires »). Certes, il existe encore une bourgeoisie de petits et moyens entrepreneurs actifs. Mais ceux-là sont les victimes du système de racket mis en place par la bourgeoisie compradore, réduits le plus souvent au statut de sous-traitants dominés par les monopoles locaux, eux-mêmes courroies de transmission des monopoles étrangers. Dans le domaine de la construction, cette situation est presque généralisée : les « gros » raflent les marchés puis les sous-traitent avec les « petits ». Cette bourgeoisie d’entrepreneurs authentiques sympathise avec le mouvement démocratique.

 

Le versant rural du bloc réactionnaire n’est pas moins important. Il s’est constitué de paysans riches qui ont été les bénéficiaires majeurs de la réforme agraire nassérienne, se substituant à l’ancienne classe des grands propriétaires. Les coopératives agricoles mises en place par le régime nassérien associaient les petits paysans et les paysans riches et de ce fait fonctionnaient principalement au bénéfice des riches. Mais le régime avait pris des précautions pour limiter les agressions possibles contre les petits paysans. Ces précautions ayant été abandonnées par Sadate et Moubarak, sur la recommandation de la Banque mondiale, la paysannerie riche s’emploie maintenant à accélérer l’élimination de la petite paysannerie. Les paysans riches ont toujours constitué dans l’Égypte moderne une classe réactionnaire et ils le sont plus que jamais. Ils sont également le soutien majeur de l’Islam conservateur dans les campagnes et, par leurs rapports étroits (souvent de parenté) avec les représentants des appareils d’État et de la religion (l’Azhar est en Égypte l’équivalent d’une Église musulmane organisée) dominent la vie sociale rurale. De surcroît une bonne partie des classes moyennes urbaines (en particulier les officiers de l’armée et de la police, mais également les technocrates et les professions libérales) sont sorties directement de la paysannerie riche.

 

Ce bloc social réactionnaire dispose d’instruments politiques à son service : l’armée et la police, les institutions de l’État, le parti politique privilégié (une sorte de parti unique de fait) – le Parti national démocratique créé par Sadate –, l’appareil religieux (l’Azhar), les courants de l’Islam politique (les Frères musulmans et les Salafistes). L’aide militaire octroyée par les États-Unis à l’armée égyptienne (1,5 milliard de dollars annuels) n’a jamais été destinée à renforcer la capacité de défense du pays mais au contraire à en annihiler le danger par la corruption systématique, non pas connue et tolérée, mais soutenue positivement, avec cynisme. Cette « aide » a permis aux plus hauts officiers de s’approprier des segments importants de l’économie compradore égyptienne, au point qu’on parle en Égypte de « la société anonyme / armée » (Sharika al geish). Le commandement de l’armée qui a pris la responsabilité de « diriger » la période de transition, n’est de ce fait pas « neutre » bien qu’il ait pris la précaution de paraître l’être en se dissociant de la répression. Le gouvernement « civil » à ses ordres (dont les membres ont été nommés par le haut commandement) composé en partie d’hommes de l’ancien régime, choisis néanmoins parmi les personnalités les moins visibles de celui-ci, a pris une série de mesures parfaitement réactionnaires destinées à freiner la radicalisation du mouvement. Parmi ces mesures une loi scélérate antigrève (sous prétexte de remettre en route l’économie du pays), une loi imposant des restrictions sévères à la constitution des partis politiques qui vise à ne permettre la possibilité d’entrer dans le jeu électoral qu’aux courants de l’Islam politique (les Frères musulmans en particulier) déjà bien organisés grâce au soutien systématique du régime ancien. Et cependant, en dépit de tout cela, l’attitude de l’armée demeure en dernier ressort imprévisible. Car en dépit de la corruption de ses cadres (les soldats sont des conscrits mais les officiers sont des professionnels) le sentiment nationaliste n’est pas toujours absent chez tous. De surcroît l’armée souffre d’avoir pratiquement été écartée du pouvoir au profit de la police. Dans ces circonstances, et parce que le mouvement a exprimé avec force sa volonté d’écarter l’armée de la direction politique du pays, il est probable que le haut commandement envisagera pour l’avenir de rester dans les coulisses, renonçant à présenter ses hommes dans les élections à venir.

 

Si, évidemment, l’appareil policier demeure intact (aucune poursuite n’est envisagée contre ses responsables) comme l’ensemble de l’appareil d’État (les nouveaux gouverneurs sont tous des anciens du régime), le Parti national démocratique a par contre disparu dans la tourmente et sa dissolution prononcée par la justice. Néanmoins faisons confiance à la bourgeoisie égyptienne, elle saura faire renaître son parti sous des appellations nouvelles diverses.

 

L’Islam politique

 

Les Frères musulmans constituent la seule force politique dont le régime avait non seulement toléré l’existence, mais dont il avait soutenu activement l’épanouissement. Sadate et Moubarak leur avaient confié la gestion de trois institutions fondamentales : l’éducation, la justice et la télévision. Les Frères musulmans n’ont jamais été et ne peuvent pas être « modérés », encore moins « démocratiques ». Leur chef - le mourchid (traduction arabe de « guide » - Führer) est autoproclamé et l’organisation repose sur le principe de la discipline et de l’exécution des ordres des chefs, sans discussions d’aucune sorte. La direction est constituée exclusivement d’hommes immensément riches (grâce, entre autre, au soutien financier de l’Arabie Saoudite, c'est-à-dire de Washington), l’encadrement par des hommes issus des fractions obscurantistes des classes moyennes, la base par des gens du peuple recrutés par les services sociaux de charité offerts par la confrérie (et financés toujours par l’Arabie Saoudite), tandis que la force de frappe est constituée par les milices (les baltaguis) recrutés dans le lumpen.

 

Les Frères musulmans sont acquis à un système économique basé sur le marché et totalement dépendant de l’extérieur. Ils sont en fait une composante de la bourgeoisie compradore. Ils ont d’ailleurs pris position contre les grandes grèves de la classe ouvrière et les luttes des paysans pour conserver la propriété de leur terre. Les Frères musulmans ne sont donc « modérés » que dans le double sens où ils ont toujours refusé de formuler un programme économique et social quelconque et que, de fait, il ne remettent pas en cause les politiques néo-libérales réactionnaires, et qu’ils acceptent de facto la soumission aux exigences du déploiement du contrôle des États-Unis dans le monde et dans la région. Ils sont donc des alliés utiles pour Washington (y-a-t-il un meilleur allié des États-Unis que l’Arabie Saoudite, patron des Frères ?) qui leur a décerné un « certificat de démocratie » !

 

Mais les États-Unis ne peuvent avouer que leur stratégie vise à mettre en place des régimes « islamiques » dans la région. Ils ont besoin de faire comme si « cela leur faisait peur ». Par ce moyen, ils légitiment leur « guerre permanente au terrorisme », qui poursuit en réalité d’autres objectifs : le contrôle militaire de la planète destiné à réserver aux États-Unis-Europe-Japon l’accès exclusif aux ressources. Avantage supplémentaire de cette duplicité : elle permet de mobiliser « l’islamophobie » des opinions publiques. L’Europe, comme on le sait, n’a pas de stratégie particulière à l’égard de la région et se contente de s’aligner au jour le jour sur les décisions de Washington. Il est plus que jamais nécessaire de faire apparaître clairement cette véritable duplicité de la stratégie des États-Unis, dont les opinions publiques – manipulées avec efficacité – sont dupes. Les États-Unis, (et derrière eux l’Europe) craignent plus que tout une Égypte réellement démocratique qui, certainement, remettrait en cause son alignement sur le libéralisme économique et la stratégie agressive des États-Unis et de l’OTAN. Ils feront tout pour que l’Égypte ne soit pas démocratique et, à cette fin, soutiendront, par tous les moyens, mais avec hypocrisie, la fausse alternative Frères musulmans qui ont montré n’être qu’en minorité dans le mouvement du peuple égyptien pour un changement réel.

 

La collusion entre les puissances impérialistes et l’Islam politique n’est d’ailleurs ni nouvelle, ni particulière à l’Égypte. Les Frères musulmans, depuis leur création en 1927 jusqu’à ce jour, ont toujours été un allié utile pour l’impérialisme et le bloc réactionnaire local. Ils ont toujours été un ennemi féroce des mouvements démocratiques en Égypte. Et les multimilliardaires qui assurent aujourd’hui la direction de la Confrérie ne sont pas destinés à se rallier à la cause démocratique ! L’Islam politique est tout également l’allié stratégique des États-Unis et de leurs partenaires subalternes de l’OTAN à travers le monde musulman. Washington a armé et financé les Talibans, qualifiés de « héros de la liberté » (« Freedom Fighters ») dans leur guerre contre le régime national populaire dit « communiste » (avant et après l’intervention soviétique). Lorsque les Talibans ont fermé les écoles de filles créées par les « communistes », il s’est trouvé des « démocrates » et même des « féministes » pour prétendre qu’il fallait « respecter les traditions » !

 

En Égypte, les Frères musulmans sont désormais épaulés par le courant salafiste (« traditionaliste »), tout également largement financé par les pays du Golfe. Les Salafistes s’affirment extrémistes (wahabites convaincus, intolérants à l’égard de tout autre interprétation de l’Islam) et sont à l’origine des meurtres systématiques perpétrés contre les Coptes. Des opérations difficiles à imaginer sans le soutien tacite (et parfois davantage de complicité) de l’appareil d’État, en particulier de la Justice, largement confiée aux Frères musulmans. Cette étrange division du travail permet aux Frères musulmans de paraître modérés ; ce que Washington feint de croire. Il y a néanmoins des luttes violentes en perspective au sein des courants religieux islamistes en Égypte. Car l’Islam égyptien historique dominant est « soufi » dont les confréries rassemblent aujourd’hui 15 millions de fidèles. Islam ouvert, tolérant, insistant sur la conviction individuelle plutôt que sur la pratique des rites («il y a autant de voies vers Dieu que d’individus » disent-ils), le soufisme égyptien a toujours été tenu en suspicion par les pouvoirs d’État, lesquels, néanmoins, maniant la carotte et le bâton, se gardaient d’entrer en guerre ouverte contre lui. L’Islam wahabite du Golfe se situe à ses antipodes : il est archaïque, ritualiste, conformiste, ennemi déclaré de toute interprétation autre que la sienne, laquelle n’est que répétitive des textes, ennemie de tout esprit critique – assimilé au Diable. L’Islam wahabite a déclaré la guerre au soufisme qu’il veut « extirper » et compte sur l’appui des autorités du pouvoir pour y parvenir. En réaction, les soufistes d’aujourd’hui sont laïcisants, sinon laïques ; ils appellent à la séparation entre la religion et la politique (le pouvoir d’État et celui des autorités religieuses reconnues par lui, l’Azhar). Les soufistes sont des alliés du mouvement démocratique. L’introduction de l’Islam wahabite en Égypte a été amorcée par Rachid Reda dans les années 1920 et repris par les Frères musulmans dès 1927. Mais il n’a pris toute sa vigueur qu’après la seconde guerre mondiale lorsque la rente pétrolière des pays du Golfe, soutenus par les États-Unis en conflit avec la vague de libération nationale populaire des années 1960, a permis d’en démultiplier les moyens financiers.

 

La stratégie des États-Unis : le modèle pakistanais

 

Les trois puissances qui ont dominé la scène moyen-orientale au cours de toute la période de reflux (1967-2011) sont les États-Unis, patron du système, l’Arabie Saoudite et Israël. Il s’agit là de trois alliés intimes. Ils partagent tous les trois la même hantise de l’émergence d’une Égypte démocratique. Car celle-ci ne pourrait être qu’anti-impérialiste et sociale, prendrait ses distances à l’égard du libéralisme mondialisé, condamnerait l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe à l’insignifiance, réanimerait la solidarité des peuples arabes et imposerait la reconnaissance de l’État palestinien par Israël.

 

L’Égypte est une pièce angulaire dans la stratégie états-unienne de contrôle de la Planète. L’objectif exclusif de Washington et de ses alliés Israël  et l’Arabie Séoudite est de faire avorter le mouvement démocratique en Égypte et, à cette fin, veulent impose un « régime islamique » dirigé par les Frères Musulmans, qui est le seul moyen pour eux de perpétuer la soumission de l’Égypte. Le « discours démocratique » d’Obama n’est là que pour tromper les opinions naïves, celles des États-Unis et de l’Europe en premier lieu.

 

On parle beaucoup, pour donner une légitimité à un gouvernement des Frères musulmans (« ralliés à la démocratie ! »), de l’exemple turc. Mais il ne s’agit là encore que de poudre aux yeux. Car l’armée turque, qui reste présente dans les coulisses, bien que certainement non démocratique et de surcroit un allié fidèle de l’OTAN, reste la garantie de la « laïcité » en Turquie. Le projet de Washington, ouvertement exprimé par Hilary Clinton, Obama et les think tanks à leur service, s’inspire du modèle pakistanais : l’armée (« islamique ») dans les coulisses, le gouvernement (« civil ») assumé par un (ou des) parti islamique « élu ». Évidemment, dans cette hypothèse, le gouvernement « islamique » égyptien serait récompensé pour sa soumission sur l’essentiel (la non remise en cause du libéralisme et des soit disant « traités de paix » qui permettent à Israël la poursuite de sa politique d’expansion territoriale) et pourrait poursuivre, en compensation démagogique, la mise en œuvre de ses projets « d’islamisation de l’État et de la politique », et les assassinats des Coptes ! Belle démocratie que celle conçue à Washington pour l’Égypte. L’Arabie Séoudite soutient évidemment avec tous ses moyens (financiers) la mise en œuvre de ce projet. Car Ryad sait parfaitement que son hégémonie régionale (dans le monde arabe et musulman) exige la réduction de l’Égypte à l’insignifiance. Et le moyen est « l’islamisation de l’État et de la politique » ; en fait, une islamisation à la wahabite, avec tous ses effets – entre autres celui de dévoiements fanatiques à l’égard des Coptes et d’une négation des droits à l’égalité des femmes.

 

Cette forme d’islamisation est-elle possible ? Peut être, mais au prix de violences extrêmes. La bataille est conduite sur l’article 2 de la constitution du régime déchu. Cet article qui stipule que « la sharia est la source du droit », est une nouveauté dans l’histoire politique de l’Égypte. Ni la constitution de 1923, ni celle de Nasser ne l’avaient imaginé. C’est Sadate qui l’a introduit dans sa nouvelle constitution, avec le soutien triple de Washington (« respecter les traditions » !), de Ryad (« le Coran tient lieu de Constitution ») et de Jérusalem (« l’État d’Israël est un État juif »).

 

Le projet des Frères Musulmans demeure la mise en place d’un Etat théocratique, comme en témoigne leur attachement à l’article 2 de la Constitution de Sadate/Moubarak. De surcroît le programme le plus récent de l’organisation renforce encore cette vision passéiste par la proposition de mise en place d’un « Conseil des Ulémas » chargé de veiller à la conformité de toute proposition de loi aux exigences de la Sharia. Ce conseil constitutionnel religieux, est l’analogue de celui qui, en Iran, contrôle le « pouvoir élu ». Le régime est alors celui d’un super parti religieux unique et tous les partis qui se revendiqueraient de la laïcité deviennent « illégaux ». Leurs partisans, comme les non Musulmans (les Coptes), sont, de ce fait, exclus de la vie politique. En dépit de tout cela les pouvoirs à Washington et en Europe font comme si on pouvait prendre au sérieux la récente déclaration des Frères « renonçant » au projet théocratique (sans modifier leur programme !), une déclaration opportuniste mensongère de plus. Les experts de la CIA ne savent-ils donc pas lire l’arabe ? La conclusion s’impose : Washington préfère le pouvoir de Frères, qui leur garantit le maintien de l’Egypte dans leur giron et celui de la mondialisation libérale, à celui de démocrates qui risqueraient fort de remettre en question le statut subalterne de l’Egypte. Le Parti de la Justice et de la Liberté, créé récemment et inspiré visiblement du modèle turc, n’est guère qu’un instrument des Frères. Les Coptes y seraient admis ( !), ce qui signifie qu’ils sont invités à accepter l’Etat musulman théocratique consacré par le programme des Frères, s’ils veulent avoir le droit de « participer » à la vie politique de leur pays. Passés à l’offensive, les Frères Musulmans créent des « syndicats », des « organisations paysannes » et une kyrielle de « partis politiques » revêtant des noms divers, dont le seul objectif est de diviser les fronts unis ouvriers, paysans et démocratiques en voie de construction, au bénéfice, bien entendu, du bloc contrerévolutionnaire.

 

 Le mouvement démocratique égyptien sera-t-il capable d’abroger cet article dans la nouvelle constitution à venir ? On ne peut répondre à cette question que par un retour sur un examen des débats politiques, idéologiques et culturels qui se sont déployés dans l’histoire de l’Égypte moderne.

 

On constate en effet que les périodes de flux sont caractérisées par une diversité d’opinions ouvertement exprimées qui relèguent la « religion » (toujours présente dans la société) à l’arrière-plan. Il en fut ainsi pendant les deux tiers du XIXe siècle (de Mohamed Ali au Khédive Ismaïl). Les thèmes de la modernisation (dans une forme de despotisme éclairé plutôt que démocratique) dominent alors la scène. Il en fut de même de 1920 à 1970 : l’affrontement est ouvert entre les « démocrates bourgeois » et les « communistes » qui occupent largement le devant de la scène jusqu’au nassérisme. Celui-ci abolit ce débat pour lui substituer un discours populiste pan arabe, mais simultanément « modernisant ». Les contradictions de ce système ouvrent la voie au retour de l’Islam politique. On constate, en contrepoint, que dans les phases de reflux la diversité d’opinions s’efface, laissant la place au passéisme prétendu islamique, qui s’octroie le monopole du discours autorisé par le pouvoir. De 1880 à 1920 les Britanniques ont construit cette dérive, entre autre par la condamnation à l’exil (en Nubie, pour l’essentiel) de tous les penseurs et acteurs modernistes égyptiens formés depuis Mohamed Ali. Mais on remarquera aussi que « l’opposition » à cette occupation britannique se range également dans cette conception passéiste. La Nahda (inaugurée par Afghani et poursuivie par Mohamed Abdou) s’inscrit dans cette dérive, associée à l’illusion ottomaniste défendue par le nouveau Parti Nationaliste de Moutapha Kemal et Mohammad Farid. Que cette dérive ait conduit vers la fin de l’époque aux écrits ultra-réactionnaires de Rachid Reda, repris par Hassan el Banna, fondateur des Frères musulmans, ne devrait pas surprendre.

 

Il en est de même encore dans la période de reflux des années 1970-2010.Le discours officiel du pouvoir (de Sadate et de Moubarak), parfaitement islamiste (la preuve : l’introduction de la Sharia dans la constitution et la délégation de pouvoirs essentiels aux Frères musulmans), est également celui de la fausse opposition, la seule tolérée, celle du discours des mosquées. L’article 2 peut paraître de ce fait, bien solidement ancré dans la « conviction » générale (la « rue » comme on se plaît à dire, par imitation du discours étatsunien). On ne saurait sous-estimer les effets dévastateurs de la dépolitisation mise en œuvre systématiquement pendant les périodes de reflux. La pente n’est jamais facile à remonter. Mais cela n’est pas impossible. Les débats en cours en Égypte sont axés – explicitement ou implicitement – sur cette question de la prétendue dimension « culturelle » du défi (en l’occurrence islamique). Indicateurs positifs : il a suffi de quelques semaines de débats libres imposés dans les faits pour voir le slogan « l’islam est la solution » disparaître dans toutes les manifestations au bénéfice de revendications précises sur le terrain de la transformation concrète de la société (liberté d’opinion, de formation des partis, syndicats et autres organisations sociales, salaires et droits du travail, accès à la terre, école et santé, rejet des privatisations et appel aux nationalisations etc.) Signe qui ne trompe pas : aux élections des étudiants, l’écrasante majorité (80%) des voix données aux Frères musulmans il y a cinq ans (lorsque seul ce discours était accepté comme prétendue opposition) a fait suite à une chute des Frères dans les élections d’avril à 20% ! Mais l’adversaire sait également organiser la riposte au « danger démocratique ». Les modifications insignifiantes de la constitution (toujours en vigueur !) proposées par un comité constitué exclusivement d’islamistes choisis par le conseil suprême (l’armée) et adoptées à la hâte en avril par referendum (23% de « non », mais une majorité de « oui », forcée par les fraudes et un chantage massif des mosquées) ne concernent évidemment pas l’article 2. Des élections présidentielles et législatives sont prévues pour septembre / octobre 2011. Le mouvement démocratique se bat pour une « transition démocratique » plus longue, de manière à permettre à ses discours d’atteindre  véritablement les masses désemparées. Mais Obama a choisi dès les premiers jours de l’insurrection : une transition brève, ordonnée (c’est à dire sans remise en cause des appareils du régime) et des élections (donnant une victoire souhaitée aux Islamistes). Les « élections » comme on le sait, en Égypte comme ailleurs dans le monde, ne sont pas le meilleur moyen d’asseoir la démocratie, mais souvent celui de mettre un terme à la dynamique des avancées démocratiques.

 

Un dernier mot concernant la « corruption ». Le discours dominant du « régime de transition » place l’accent sur sa dénonciation, associée  de menaces de poursuites judiciaires (on verra ce qu’il en sera dans les faits). Ce discours est certainement bien reçu, en particulier par la fraction sans doute majeure de l’opinion naïve. Mais on se garde d’en analyser les raisons profondes et de faire comprendre que la « corruption » (présentée comme une déviance morale, façon discours moralisant étatsunien) est une composante organique nécessaire à la formation de la bourgeoisie. Non seulement dans le cas de l’Égypte et dans les pays du Sud en général, s’agissant de la formation d’une bourgeoisie compradore dont l’association aux pouvoirs d’État constitue le seul moyen pour son émergence. Je soutiens qu’au stade du capitalisme des monopoles généralisés, la corruption est devenue un élément constitutif organique de la reproduction du modèle d’accumulation : le prélèvement  de la rente des monopoles exige la complicité active de l’État. Le discours idéologique (« le virus libéral ») proclame « pas d’État » ; tandis que sa pratique est : « l’État au service des monopoles ».

 

La zone des tempêtes

 

Mao n’avait pas tort lorsqu’il affirmait que le capitalisme (réellement existant, c'est-à-dire impérialiste par nature) n’avait rien à offrir aux peuples des trois continents (la périphérie constituée par l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine – cette « minorité » qui rassemble 85% de la population de la planète !) et que donc le Sud constituait la « zone des tempêtes », c'est-à-dire des révoltes répétées, potentiellement (mais seulement potentiellement) porteuses d’avancées révolutionnaires en direction du dépassement socialiste du capitalisme.

 

Le « printemps arabe » s’inscrit dans cette réalité. Il s’agit de révoltes sociales potentiellement porteuses de la cristallisation d’alternatives, qui peuvent à long terme s’inscrire dans la perspective socialiste. C’est la raison pour laquelle le système capitaliste, le capital des monopoles dominants à l’échelle mondiale, ne peut tolérer le développement de ces mouvements. Il mobilisera tous les moyens de déstabilisation possibles, des pressions économiques et financières jusqu’à la menace militaire. Il soutiendra, selon les circonstances, soit les fausses alternatives fascistes ou fascisantes, soit la mise en place de dictatures militaires. Il ne faut pas croire un mot de ce que dit Obama. Obama, c’est Bush, mais avec un autre langage. Il y a là une duplicité permanente dans le langage des dirigeants de la triade impérialiste (États-Unis, Europe occidentale, Japon).

 

Je n’ai pas l’intention, dans cet article, d’examiner avec autant de précision chacun des mouvements en cours dans le monde arabe (Tunisie, Libye, Syrie, Yémen et autres). Car les composantes du mouvement sont différents d’un pays à l’autre, tout comme le sont les formes de leur intégration dans la mondialisation impérialiste et les structures des régimes en place.

 

La révolte tunisienne a donné le coup d’envoi et certainement fortement encouragé les Egyptiens. Par ailleurs le mouvement tunisien bénéficie d’un avantage certain : la semi laïcité introduite par Bourguiba ne pourra sans doute pas être remise en cause par les Islamistes rentrés de leur exil en Grande Bretagne. Mais simultanément le mouvement tunisien ne paraît pas être en mesure de remettre en question le modèle de développement extraverti inscrit dans la mondialisation capitaliste libérale.

 

La Libye n’est ni la Tunisie, ni l’Égypte. Le bloc au pouvoir (Khadafi) et les forces qui se battent contre lui n’ont rien d’analogues avec ce qu’ils sont en Tunisie et en Égypte. Khadafi n’a jamais été qu’un polichinelle dont le vide de la pensée trouve son reflet dans son fameux « Livre vert ». Opérant dans une société encore archaïque, Khadafi pouvait se permettre de tenir des discours successifs - sans grande portée réelle - « nationalistes et socialistes » puis se rallier le lendemain au « libéralisme ». Il l’a fait « pour faire plaisir aux Occidentaux » !, comme si le choix du libéralisme n’aurait pas d’effets dans la société. Or, il en a eu, et, très banalement, aggravé les difficultés sociales pour la majorité. Les conditions étaient alors créées qui ont donné l’explosion qu’on connaît, immédiatement mise à profit par l’Islam politique du pays et les régionalismes. Car la Libye n’a jamais vraiment existé comme nation. C’est une région géographique qui sépare le Maghreb et le Mashreq. La frontière entre les deux passe précisément au milieu de la Libye. La Cyrénaïque est historiquement grecque et hellénistique, puis est devenue mashréqine. La Tripolitaine, elle, a été latine et est devenue maghrébine. De ce fait, il y a toujours eu une base pour des régionalismes dans le pays. On ne sait pas réellement qui sont les membres du Conseil national de transition de Benghazi. Il y a peut-être des démocrates parmi eux, mais il y a certainement des islamistes, et les pires d’entre eux, et des régionalistes. Dès l’origine « le mouvement » a pris en Lybie la forme d’une révolte armée, faisant feu sur l’armée, et non celle d’une vague de manifestations civiles. Cette révolte armée a par ailleurs  appelé immédiatement l’Otan à son secours. L’occasion était alors donnée pour une intervention militaire des puissances impérialistes. L’objectif poursuivi n’est certainement ni la « protection des civils », ni la « démocratie », mais le contrôle du pétrole et l’acquisition d’une base militaire majeure dans le pays. Certes, les compagnies occidentales contrôlaient déjà le pétrole libyen, depuis le ralliement de Khadafi au « libéralisme ». Mais avec Khadafi on n’est jamais sûr de rien. Et s’il retournait sa veste et introduisait demain dans son jeu les Chinois ou les Indiens ? Mais il y a plus grave. Khadafi avait dès 1969 exigé l’évacuation des bases britanniques et états-uniennes mises en place au lendemain de la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, les États-Unis ont besoin de transférer l’Africom (le commandement militaire des États-Unis pour l’Afrique, une pièce importante du dispositif du contrôle militaire de la planète, toujours localisé à Stuttgart !) en Afrique. Or l’Union Africaine refuse de l’accepter et jusqu’à ce jour aucun État africain n’a osé le faire. Un laquais mis en place à Tripoli (ou à Benghazi) souscrirait évidemment à toutes les exigences de Washington et de ses alliés subalternes de l’OTAN.

 

Les composantes de la révolte en Syrie n’ont jusqu’à présent pas fait connaître leurs programmes. Sans doute la dérive du régime baassiste, rallié au néo libéralisme et singulièrement passif face à l’occupation du Golan par Israël est-elle à l’origine de l’explosion populaire. Mais il ne faut pas exclure l’intervention de la CIA : on parle de groupes qui ont pénétré à Diraa en provenance de la Jordanie voisine. La mobilisation des Frères Musulmans, qui avaient été à l’origine il y a quelques années des insurrections de Hama et de Homs, n’est peut-être pas étrangère au complot de Washington, qui s’emploie à mettre un terme à l’alliance Syrie/Iran, essentielle au soutien de Hezbollah au Liban et de Hamas à Gaza.

 

Au Yemen l’unité s’était construite sur la défaite des forces progressistes qui avaient gouverné le Sud du pays. Le mouvement va-t-il rendre sa vitalité à ces forces ? Pour cette raison on comprend les hésitations de Washington et du Golfe.

 

A Bahrein la révolte a été tuée dans l’œuf par l’intervention de l’armée séoudienne et le massacre, sans que les médias dominants n’y aient trouvé à redire. Deux poids, deux mesures, comme toujours.

 

La « révolte arabe » ne constitue pas l’exemple unique, même si elle en est l’expression la plus récente, de la manifestation de l’instabilité inhérente à la «  zone des tempêtes ».

 

Une première vague de « révolutions », si on les appelle ainsi, avait balayé certaines dictatures en Asie (les Philippines, l’Indonésie) et en Afrique (le Mali), qui avaient été mises en place par l’impérialisme et les blocs réactionnaires locaux. Mais ici les États-Unis et l’Europe étaient parvenus à faire avorter la dynamique de ces mouvements populaires, parfois gigantesques par les mobilisations qu’ils ont suscitées. Les États-Unis et l’Europe veulent répéter dans le monde arabe ce qui s’est passé au Mali, aux Philippines et en Indonésie : tout changer pour que rien ne change ! Là-bas, après que les mouvements populaires se sont débarrassés de leurs  dictateurs, les puissances impérialistes se sont employées à ce que l’essentiel soit préservé  par la mise en place de gouvernements alignés sur le néolibéralisme et les intérêts de leur politique étrangère. Il est intéressant de constater que dans les pays musulmans (Mali, Indonésie), l’Islam politique a été mobilisé à cet effet.

 

La vague des mouvements d’émancipation qui a balayé l’Amérique du Sud a par contre permis des avancées réelles dans les trois dir

ections que représentent la démocratisation de l’État et de la société, l’adoption de postures anti-impérialistes conséquentes, l’engagement sur la voie de réformes sociales progressistes.

 

Le discours dominant des médias compare les « révoltes démocratiques » du tiers monde à celles qui ont mis un terme aux « socialismes » de l’Europe orientale à la suite de la chute du « mur de Berlin ». Il s’agit là d’une supercherie pure et simple. Car, quelles qu’aient été les raisons (compréhensibles) des révoltes en question, celles-ci s’inscrivaient dans la perspective de l’annexion de la région par les puissances impérialistes de l’Europe de l’Ouest (au bénéfice de l’Allemagne en premier lieu). En fait, réduits désormais au statut de « périphéries » de l’Europe capitaliste développée, les pays de l’Europe orientale connaîtront demain leur révolte authentique. Il y en a déjà les signes annonciateurs, dans l’ex-Yougoslavie en particulier.

 

Les révoltes, potentiellement porteuses d’avancées révolutionnaires, sont à prévoir partout ou presque dans les trois continents, qui demeurent, plus que jamais, la zone des tempêtes, démentant par là les discours sirupeux sur le « capitalisme éternel » et la stabilité, la paix, le progrès démocratique qu’on lui associe. Mais ces révoltes, pour devenir des avancées révolutionnaires, devront surmonter de nombreux obstacles : d’une part, surmonter les faiblesses du mouvement, construire des convergences positives entre ses composantes, concevoir et mettre en œuvre des stratégies efficaces, mais aussi d’autre part mettre en déroute les interventions (y compris militaires) de la triade impérialiste. Car toute intervention militaire des États-Unis et de l’OTAN dans les affaires des pays du Sud, sous quelque prétexte que ce soit fût-il d’apparence sympathique - comme l’intervention « humanitaire » - doit être proscrite. L’impérialisme ne veut ni le progrès social, ni la démocratie pour ces pays. Les laquais qu’il place au pouvoir quand il gagne la bataille resteront des ennemis de la démocratie. On ne peut que déplorer que la « gauche » européenne, même radicale, ait cessé de comprendre ce qu’est l’impérialisme.

 

Le discours dominant aujourd’hui appelle à la mise en œuvre d’un « droit international » qui autorise en principe l’intervention lorsque les droits fondamentaux d’un peuple sont bafoués. Mais les conditions ne sont pas réunies pour permettre d’avancer dans cette direction. La « communauté internationale » n’existe pas. Elle se résume à l’ambassadeur des États-Unis, suivi automatiquement par ceux de l’Europe. Faut-il faire la longue liste de ces interventions plus que malheureuses, criminelles dans leurs résultats (l’Irak, par exemple) ? Faut-il rappeler le principe « deux poids, deux mesures » qui les caractérise (on pensera évidemment aux droits bafoués des Palestiniens et au soutien inconditionnel à Israël, aux innombrables dictatures toujours soutenues en Afrique) ?

 

Le printemps des peuples du Sud et l’automne du capitalisme

 

Les « printemps » des peuples arabes, comme ceux que les peuples d’Amérique latine connaissent depuis deux décennies, que j’appelle la seconde vague de l’éveil des peuples du Sud – la première s’était déployée au 20 ième siècle jusqu’à la controffensive du capitalisme/impérialisme néo libéral – revêt des formes diverses allant des explosions dirigées contre les autocraties qui ont précisément accompagné le déploiement néo libéral à la remise en cause de l’ordre international par les « pays émergents ». Ces printemps coïncident donc avec « l’automne du capitalisme », le déclin du capitalisme des monopoles généralisés, mondialisés et financiarisés. Les mouvements partent, comme ceux du siècle précédent, de la reconquête de l’indépendance des peuples et des Etas des périphéries du système, reprenant l’initiative dans la transformation du monde. Ils sont donc avant tout des mouvements anti impérialistes et donc seulement potentiellement anti capitalistes. Si ces mouvements parviennent à converger avec l’autre réveil nécessaire, celui des travailleurs des centres impérialistes, une perspective authentiquement socialiste pourrait se dessiner à l’échelle de l’humanité entière. Mais cela n’est en aucune manière inscrit à l’avance comme une « nécessité de l’histoire ». Le déclin du capitalisme peut ouvrir la voie à la longue transition au socialisme comme il peut engager l’humanité sur la voie de la barbarie généralisée. Le projet de contrôle militaire de la planète par les forces armées des Etats Unis et de leurs alliés subalternes de l’Otan, toujours en cours, le déclin de la démocratie dans les pays du centre impérialiste, le refus passéiste de la démocratie dans les pays du Sud en révolte (qui prend la forme d’illusions para religieuses « fondamentalistes » que les Islam, Hindouisme et Bouddhisme politiques proposent) opèrent ensemble dans cette perspective abominable. La lutte pour la démocratisation laïque prend alors une dimension décisive dans le moment actuel qui oppose la perspective d’une émancipation des peuples à celle de la barbarie généralisée.

 

Lectures complémentaires :

 

Hassan Riad, L’Egypte nassérienne, Minuit 1964

Samir Amin, La nation arabe, Minuit 1976

Samir Amin, A life looking forward, Memories of an independent Marxist, Zed, London 2006

Samir Amin, L’éveil du Sud; Le temps des cerises, 2008

 

Le lecteur y trouvera mes lectures des réalisations du Vice-Roi Muhammad Ali (1805-1848) et des Khédives qui lui ont succédé, en particulier d’Ismail (1867-79), du Wafd (1920-1952), des positions du communisme égyptien face au nassérisme, de la dérive de la Nahda d’Afghani à Rachid Reda.

 

Gilbert Achcar, Les Arabes et la Shoah, Actes Sud, 2009.

Il s’agit là de la meilleure analyse des composantes de l’Islam politique (de Rachid Reda et des Frères Musulmans, des Salafistes modernes).

 

Concernant le rapport entre le conflit nord/Sud et celui qui oppose l’amorce de la transition socialiste à la poursuite du déploiement du capitalisme, voir :

 

Samir Amin, La crise, sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ? ; Le Temps des Cerises, 2009

Samir Amin, La loi de la valeur mondialisée ; Le temps des cerises, 2011

Samir Amin, Pour la cinquième internationale ; Le temps des cerises, 2006

Samir Amin, The long trajectory of historical capitalism ; Monthly Review, New York, february 2011

Gilbert Achcar, Le choc des barbaries, Ed Complexe, Bruxelles

 

 

Le Caire et Paris, mai 2011

 


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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 17:51

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international - Collection Jean Maitron - L'Allemagne. Sous la direction de Jacques Droz - Les Editions ouvrières 1990 - P 322.

 

"Née le 5 mars 1871 à Zamosc (Pologne russe). Assassinée le 15 janvier 1919 à Berlin. Leader social-démocrate de gauche.

 

De toute la social-démocratie allemande du XXème siècle, Rosa Luxemburg, en dépit de son origine (juive polonaise), est aujourd'hui la figure la plus connue, la plus vivante aussi. Tandis que les Liebknecht (Wilhem et Karl), les Bebel ou les Ebert semblent appartenir à une époque et un monde révolus, Rosa Luxemburg pourrait être notre contemporaine. Cela tient à la fois aux problèmes qu'elle a soulevés et abordés (le nationalisme, le rapport entre les réformes et la révolution), mais aussi et peut-être plus encore à l'exemple qu'elle a donné: celui d'une militante, d'une révolutionnaire prête à mourir pour ses idées et en même temps sensible à toutes les souffrances, ouverte à toutes les joies, à tous les arts (littérature, peinture, musique). Journaliste et oratrice brillante, elle a prolongé les analyses de Marx sur le plan théorique. Contre Eduard Bernstein d'abord, contre Karl Kautsky ensuite, elle se battait pour un socialisme fidèle à la doctrine de Marx qui se proposait, non d'amender le système et la société capitaliste, mais de les remplacer par un système et une société différents: socialistes.

 

Animatrice du mouvement spatakiste, elle hésitait à rompre organisationnellement avec le Parti social-démocrate jusqu'au moment (31 décembre 1918) où toute cohabitation au sein de l'USPD lui paraissait impossible; elle participa à la fondation du Parti communiste allemand. Si elle critiqua (dans un texte posthume: La Révolution russe) certaines mesures de Lénine et Trotsky, Rosa Luxemburg ne cela pas son admiration pour les bolcheviks, et c'est mal connaître son oeuvre et ses idées que de vouloir faire d'elle l'adversaire de Lénine.

 

Cependant Rosa Luxemburg eut, peut-être plus que Lénine, le respect de "quiconque pense autrement" qu'elle. Dans une lettre écrite pendant la guerre, de sa prison de Wronke, elle écrivit à Mathilde Wurm : "Tâche donc de demeurer un être humain. C'est vraiment là l'essentiel. Et ça veut dire: être solide, lucide et gaie, oui gaie malgré tout et le reste."

 

Rosa Luxemburg naquit dans une famille juive aisée. C'est là que, de 1877 à 1887, elle fréquenta le lycée de jeunes filles. A seize ans (1887), elle faisait partie d'un groupe de socialistes révolutionnaires (Proletariat). Menacée d'arrestation, elle émigra en Suisse (1889) où elle entreprit des études (sciences naturelles, mathématiques, puis sciences politiques et économie) à l'Université de Zurich. C'est à Zurich qu'elle fit la connaissance de Leo Jogiches dont elle devint la compagne. Avec lui, Marchlewski et Warski, elle édita la première publication socialiste polonaise, la Sprawa Robotnicza (La cause ouvrière, 1893) et fonda le Parti social-démocrate de Pologne et de Lituanie (SDKPiL). En tant que déléguée de ce parti, elle participa jusqu'en 1912 à tous les congrès de la IIème Internationale. En 1893-1894, elle séjourna à Paris.

 

En 1896, elle rentre en relation avec le rédacteur en chef de Die Neue Zeit, Karl Kautsky, et publia dans cette revue plusieurs articles sur la Pologne. L'année suivante, elle soutint sa thèse de doctorat sur le développement industriel de la Pologne et, après avoir acquis la nationalité prussienne par un mariage blanc avec Gustav Lübeck, elle s'établit à Berlin où elle adhéra au SPD (1898). A partir de cette date, sans cesser de contribuer aux activités du SDKPiL, Rosa Luxemburg consacra la majeure partie de son temps à militer au sein de la social-démocratie allemande".

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009