Autobiographie de Korolenko ou affaire Dreyfus : comment Rosa Luxemburg écrit l'histoire Anne Deffarges
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Bien que Rosa Luxemburg fasse l’objet d’une recherche abondante, son rapport à l’histoire demeure relativement peu exploré. L’article propose l’analyse de deux ensembles de textes, l’introduction à l’autobiographie de Wladimir Korolenko et les articles consacrés à l’affaire Dreyfus, afin d’interroger sa manière d’écrire l’Histoire. À première vue, ces écrits n’ont en commun que leur autrice : ils se distinguent par leur contexte de production (1898 et 1918), leur ancrage géopolitique (France et Russie), ainsi que par leur genre et leur objet - écrits d’intervention liés à une crise politique aiguë d’un côté, essai relevant de l’histoire littéraire de l’autre. En confrontant ces corpus hétérogènes, l’article met au jour les principes qui sous-tendent le positionnement de Rosa Luxemburg et fait apparaître une conception cohérente et singulière de l’écriture de l’Histoire.
L'introduction à la biographie de Korolenko : quelle histoire littéraire ? L'affaire Dreyfus : l'histoire immédiate chez Rosa Luxemburg Éclairer plus que convaincre PDF Partager par e-mail
Autobiographie de Korolenko ou affaire Dreyfus : comment Rosa Luxemburg écrit l'histoire Anne Deffarges
Les biographes de Rosa Luxemburg ont tous·tes mis en avant, avec force superlatifs, la multiplicité de ses talents, l'étendue de sa culture et de ses centres d'intérêt, la richesse de sa personnalité. Pasionaria de la révolution, importante théoricienne marxiste, oratrice de talent, écrivaine pleine d'images saisissantes, épistolière inoubliable, économiste affûtée et amoureuse de littérature tout à la fois, sa personnalité et son activité apparaissent si foisonnantes, elle investit tant de domaines jusqu'alors réservés aux hommes, qu'on a peine à appréhender l'ensemble. Pour tenter de rendre justice à « Rosa tout entière1 », beaucoup ont essayé de définir des invariants faisant l'unité de cette personnalité contradictoire, comme ici Ossip K. Flechtheim, historien et éditeur de ses Œuvres :
1 Voir Annelies Laschitza, Im Lebensrausch, trotz alledem. Rosa Luxemburg – Eine Biographie. Berlin, (...)
2 Ossip K. Flechtheim, Rosa Luxemburg zur Einführung, Hamburg, Junius-Verlag, 1985, p. 68. Traduction (...)
Cette personnalité aux si multiples facettes alliait en permanence une sensibilité artistique à un engagement éthique et politique tourné vers l'extérieur. La voix de cette oratrice captivante s'est tue, mais la grandeur de sa pensée continue de fasciner les lecteurs2. [Et aussi :] L'image de Rosa Luxemburg ne doit pas se limiter à son travail politique. Sa personnalité exceptionnellement riche et diverse alliait de manière unique l'esthétique à l'éthique, la musique et l'amour de la nature aux qualités d'une agitatrice politique3.
3 O. Flechtheim, Von Marx bis Kolakowski. Sozialismus oder Untergang in der Barbarei? Köln/ Frankfurt (...)
Parmi tous ses talents, celui d'historienne ne s'impose pas en premier lieu. Pourtant Rosa Luxemburg fut l'auteure d'une thèse remarquée sur l'histoire du développement économique de la Pologne4, elle étudia en détail l'histoire des révolutions, notamment la Révolution française, et joua un rôle central au sein de l'université du parti social-démocrate, où elle enseigna la science et l'histoire économiques entre 1907 et 1914.
4 Soutenue à Zurich en 1897, publiée en 1898, et dont Robert Seidel écrivit dans le Volksrecht (Zuric (...)
5 Paul Frölich, "Rosa Luxemburg und die Gegenwart", in: Frankfurter Hefte, 8, n° 3,1953, p. 217-223, (...)
Paul Frölich, auteur de la première grande biographie, écrivait, peu avant sa mort en 1953, dans l'ultime article qu'il lui consacra, que son sens de l'histoire était précisément ce qui lui conférait sa « supériorité sur tous les théoriciens socialistes contemporains » : « Franz Mehring [historien réputé] avait l'habitude de classer les individus en deux catégories : ceux qui comprennent l'histoire et ceux qui ne disposent pas de ce don. Rosa Luxemburg le possédait à un degré rare5. »
Ce « don » de notre penseuse (Mehring/Frölich), ou plus prosaïquement son rapport à l'histoire, n'ont guère fait l'objet de recherches spécifiques. Pour envisager la manière dont Rosa Luxemburg écrit l'histoire, j'aborderai ici deux séries d'écrits : son introduction à l'autobiographie de Vladimir Korolenko (1918) et ses articles sur l'affaire Dreyfus (1898-1901). Leur époque de rédaction les situe aux deux extrémités de sa vie politique publique. Portant sur la Russie et la France, ils ne concernent pas son action immédiate, puisqu'elle partageait son activité entre les partis polonais et allemand. Ils diffèrent encore par le genre textuel et le sujet : essai d'histoire littéraire versus écrits d'intervention liés à une crise politique aiguë. Le parti-pris non chronologique (de Korolenko à Dreyfus) répond à une logique régressive : partir du moment où la pensée historique de Rosa Luxemburg se donne avec le plus de netteté permet d’interroger, en retour, la cohérence et les tensions internes de son écriture de l’histoire. Le présent article vise en effet à examiner si ces deux positionnements, au-delà de tout ce qui les sépare, dessinent une manière particulière d'écrire l'histoire.
5 Paul Frölich, "Rosa Luxemburg und die Gegenwart", in: Frankfurter Hefte, 8, n° 3,1953, p. 217-223, (...)
L'introduction à la biographie de Korolenko : quelle histoire littéraire ?
Rosa Luxemburg passa la plus grande partie de la guerre de 1914-1918 derrière les barreaux, coupée des grands événements du monde auxquels elle aspirait tant à prendre part6 ; elle y produisit quelques-uns de ses textes politiques les plus importants et les plus connus, traversés du souffle de son opposition irréductible à la guerre7. C'est aussi en prison qu'elle traduisit du russe vers l'allemand, entre 1916 et 1918, l'autobiographie de l'écrivain Vladimir Korolenko (1853-1922), Die Geschichte meines Zeitgenossen – alors même que l'Allemagne était en guerre contre la Russie. Elle y ajouta une substantielle introduction (quarante pages) et envoya l'ensemble à l'éditeur en juillet 1918, quelques mois avant sa libération. Cassirer accepta l'ouvrage qui parut en 19198, après la mort de Luxemburg. Elle lui avait présenté le texte ainsi :
6 Elle purgea une peine d'un an entre février 1915 et début 1916, mais à partir de juillet 1916, elle (...)
7 Voir notamment La Crise de la social-démocratie allemande, rédigé en prison en 1915 et paru à Zuric (...)
8 Wladimir Korolenko, Die Geschichte meines Zeitgenossen, Berlin, Paul Cassirer, 1919. L'édition util (...)
Il s'agit d'une autobiographie qui n'est pas seulement une œuvre d'art de premier ordre, mais aussi un document culturel et historique exceptionnel sur l'époque des « grandes réformes » d'Alexandre II. Elle dépeint de manière vivante la période de transition entre l'ancienne Russie des serfs et la Russie bourgeoise moderne9.
Alors que les échos des bouleversements du monde – guerre généralisée, émeutes de la faim et grèves, révolutions russes – lui parviennent jusque dans son immobilité contrainte, Rosa Luxemburg détourne une part de son énergie vers l'écriture, se consacrant à une littérature certes récente mais qui, dans cette atmosphère de fin d'un monde, ne pouvait que lui paraître déjà lointaine. L'idée générale qu'elle énonce ici, celle d'un récit de Korolenko autant « monument » que « document » vaut également pour sa propre introduction, d'une grande littérarité. Du reste, dans cette brève « histoire amoureuse de la littérature classique russe », Rosa Luxemburg souligne chez Korolenko nombre de traits qui semblent inspirer sa propre éthique d’écriture.
9 « Nachwort », dans Wladimir Korolenko, Die Geschichte meines Zeitgenossen, Zurich, Manesse, 1985, p (...)
Elle écrit par exemple : « En raison de son caractère polémique, la littérature russe ne trace pas de ligne de démarcation aussi nette entre la littérature et la production journalistique que ce n'est le cas aujourd'hui en Europe occidentale10. » Comment ne pas penser à l'écrivaine et publiciste Luxemburg, aux articles truffés de références et allusions littéraires et culturelles, remplis d'images et de métaphores, qui se plaignait du caractère conventionnel, parfois insipide, de la presse sociale-démocrate et se promettait de « trouver pour chaque article de nouvelles manières de décrire les vieilles choses11 » ? Son introduction, elle, braconne aux frontières des genres : littératrice à part entière, elle mêle références et écriture littéraires, fragments biographiques et reconstitution du parcours politique de Korolenko, tout en proposant une mise en perspective historique et critique de la Russie des derniers tsars.
10 R. Luxemburg, « Introduction », dans W. Korolenko, op. cit., p. 611.
11 R. Luxemburg, Gesammelte Briefe, Bd. 1, Berlin, Dietz, 2019, p. 307f (lettre à Leo Jogiches du 19/4 (...)
Rosa Luxemburg, convaincue que le discours sérieux ne peut être dissocié de l'émotion, écrit encore : « Seul celui qui est ému et bouleversé peut émouvoir et bouleverser les autres12. » Toucher son lectorat implique d'écrire de la manière la plus sensible, la plus littéraire possible, ce qui vaut à plus forte raison lorsqu'elle s'intéresse à un écrivain aussi humain et attentif au style que Korolenko. Elle prolonge ainsi la citation précédente : « En Russie, les deux formes d’expression se combinent souvent, comme en Allemagne à l'époque où Lessing montrait la voie à la bourgeoisie et où la critique théâtrale, le drame, les pamphlets philosophiques et théologiques et les traités sur l'esthétique lui servaient tour à tour à ouvrir la voie à une nouvelle vision du monde13 ».
12 R. Luxemburg, « Introduction », op. cit., p. 594 (ergreifen und erschüttern).
13 R. Luxemburg, Ibid., p. 611.
Ici, il suffit de remplacer les genres évoqués par la matière de Luxemburg : ses ouvrages théoriques, articles de fond ou sur le fil, discours, pamphlets ou lettres, qui se combinent comme dans ce qu'elle écrit de Lessing pour faire avancer ce qui fut la grande affaire de sa vie à elle : incarner le marxisme pour ouvrir le prolétariat « à une nouvelle vision du monde ». L'exemple du dramaturge et écrivain du xviiie siècle lui permet d'introduire une idée centrale, en substance le caractère progressiste, voire émancipateur des écrivains russes. D'après elle, il se trouve dans « la source de leur art », non dans les « recettes sociales qu'ils préconisent14 » : Rosa Luxemburg n'a pas l'étroitesse de les juger selon leurs opinions politiques.
14 R. Luxemburg, Ibid, p. 592.
Elle voue une affection particulière à Korolenko parce qu'il se sentait lié au monde : « [il] troquait régulièrement le pinceau et la palette de l'artiste contre la plume du journaliste afin de prendre position sur les questions d'actualité sociale et d'intervenir directement dans les combats du moment15 ». Le rappel de son propre goût pour la peinture donne toute sa portée à l'image. L'écart entre le travail de journaliste et d'écrivain tient ici à l'outil – plume ou pinceau – et au résultat, au bénéfice du premier, immédiatement utile à ses contemporains.
15 R. Luxemburg, Ibid., p. 612.
Rosa Luxemburg rapporte comment lorsqu'une famine fait rage (1892), Korolenko, à l'opposé de l'écrivain dans sa tour d'ivoire, parcourt les campagnes pour apporter de la nourriture aux paysans. Quand ensuite sévit une épidémie de choléra (1893), il dénonce par écrit l'incurie et les méfaits de l'administration absolutiste, qui se surpasse dans l’indifférence criminelle, d'individualisme et de cynisme16. Face au trop-plein de souffrances et de morts, une révolte populaire éclate, accompagnée de rumeurs obscurantistes selon lesquelles l’État propage volontairement la maladie pour décimer la population. Les premières cibles sont des innocents, les soignants venus porter secours... Korolenko, étranger à toute démagogie, répond et apporte des explications scientifiques. Selon Rosa Luxemburg : « Il cloua au pilori les véritables responsables de la révolte, l'administration absolutiste, et légua à nouveau au public un monument bouleversant, d'une valeur autant historique qu'artistique…17. »
16 R. Luxemburg, Ibid., p. 616.
17 R. Luxemburg, Ibid., p. 617.
Comment ne pas mesurer combien Rosa Luxemburg se sent ici proche de Korolenko18 ? L'attitude de l'écrivain découle de deux traits majeurs : elle relève son cœur généreux, son goût des êtres humains, et un parti-pris non dissimulé pour tous les opprimés, les prostituées, les serfs... Elle répète à satiété le terme d'empathie (Mitgefühl) pour caractériser sa littérature, et on ne peut qu'en être frappé, tant l'empathie, envers tout le vivant, revient comme un leitmotiv à propos de Rosa Luxemburg19.
18 Elle-même produisit nombre d'articles dans cette veine, partant souvent de catastrophes sociales ou (...)
19 Sa correspondance abondante en témoigne d'abord (Gesammelte Briefe, Berlin, Dietz, 6 volumes), et e (...)
Elle salue ensuite l’indissociabilité de la parole et de l'action chez l’écrivain russe, autre trait que les spécialistes mettent en avant chez elle-même. Les titres de nombre de biographies et recueils de textes en témoignent20 ; Jörn Schütrumpf parle de sa « rare unité entre les paroles et les actes21 ». Flechtheim poussa au bout cette idée : « elle fait partie des rares personnes dont la bravoure physique égale le courage intellectuel22 ».
20 Citons quelques sous-titres : P. Frölich, Gedanke und Tat [littéralement, Sa pensée et son action, (...)
21 J. Schütrumpf, Rosa Luxemburg oder: Der Preis der Freiheit, Berlin, Dietz, 2006, p. 9.
22 O. Flechtheim, Rosa Luxemburg zur Einführung, op. cit., p. 68.
Rosa Luxemburg, qui se plaça à la tête du mouvement révolutionnaire, y engageant tout son être et sa vie même, poursuit ainsi : « Korolenko, tout comme Tolstoï, se plaça à la tête de l'intelligentsia progressiste et se consacra à la cause non seulement avec sa plume, mais aussi avec toute sa personnalité23. » Et ailleurs : « Pour obtenir un effet durable, pour véritablement éduquer la société, il faut plus que du talent : une personnalité poétique, du caractère, de l'individualité, ancrés dans les fondements solides d'une vision du monde (Weltanschauung) vaste et cohérente24. »
23 R. Luxemburg, « Introduction », op. cit., p. 615.
24 R. Luxemburg, Ibid., p. 594.
15Ici encore, comment ne pas penser que notre autrice décrit son propre projet ? Indirectement, et cela ne paraît ni intentionnel ni même conscient, son essai de critique littéraire tient aussi de l'écriture de soi. Il est frappant de voir combien de qualités qu'elle attribue à Korolenko la caractérisent elle-même.
Rosa Luxemburg souligne enfin les ascendances multiples de Korolenko (polonais, ukrainien et russe), de sorte qu'il « résista à la poussée de trois nationalismes à la fois25 ». Issue de plusieurs minorités opprimées, elle-même se pensait en citoyenne du monde et vécut réellement comme telle. Son introduction comprend des passages d'une ironie mordante sur le traitement inique réservé aux minorités (elle cite les Afro-américains aux États-Unis) qui périodiquement servent de boucs émissaires. Elle évoque alors, non les pogroms par le régime tsariste, mais un épisode lors duquel des membres d'une minorité opprimée (les Votyaks), accusés de crimes rituels, se trouvèrent condamnés à mort. Des injustices de ce genre se produisaient régulièrement, utilisés comme dérivatifs, mais :
25 R. Luxemburg, Ibid., p. 604.
Korolenko se lança dans cette affaire avec toute sa ferveur et démêla le réseau des malentendus et des fausses accusations avec un pragmatisme, une patience et une loyauté, ainsi qu'un instinct infaillible pour la vérité, qui rappellent Jaurès dans l'affaire Dreyfus. Korolenko mobilisa la presse, l'opinion publique, arracha la révision du procès, prit personnellement place sur le banc des accusés au tribunal et obtint l'acquittement26.
17Vingt ans plus tard, Rosa Luxemburg rend donc toujours hommage à l'action de Jaurès.
26 R. Luxemburg, op. cit., p. 622.

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