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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
18 février 2018 7 18 /02 /février /2018 01:43
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21 octobre 2017 6 21 /10 /octobre /2017 17:15

Ouverture du Congrès des Conseils ouvriers et de soldats, en novembre 1918, avec allocution introductive de Richard Müller (1880-1943)

 

[prodrome = signe annonciateur]

 

Ecrits de Richard Müller et
de la police politique de Berlin. Introduction au dossier par Charles-André Udry

 

Au milieu de l’année 1916, Richard Müller, dirigeant syndical des métallos de Berlin, se trouvait – dans une conjoncture socio-politique dont les difficultés importantes s’étaient manifestées lors de la Conférence des militants syndicalistes d’entreprises en avril 1915 – sur une orientation qu’il résumait ainsi: «Nous ne voulons pas et nous ne pouvons pas discuter de ce qui se passe à l’extérieur [la guerre, la politique militaire du pouvoir, les mesures répressives]», il faut mettre l’accent sur ce qui se passe dans les entreprises. A cette occasion, Richard Müller traduisait, sous cette forme, la division «classique» entre «l’action économique» réservée aux syndicats et celle «politique» qui devait être le fait de la social-démocratie.

 

Toutefois, R. Müller – une figure emblématique de ces «hommes de confiance» (Obleute) syndicaux dans les entreprises – se prononça contre l’interdiction du droit de grève et en faveur d’une opposition à «l’Union sacrée»: la célèbre Burgfrieden qui imposa, dès le 2 août 1914, le slogan «il n’y a plus de partis, il n’y a que des Allemands», une position très majoritairement partagée parmi les députés sociaux-démocrates au Reichstag.

 

Cette position de 1915 et 1916, très diffusée dans un court opuscule, n’abordait la question de la guerre que sous l’angle de ses répercussions économiques (salaires, organisation du travail dans le cadre de la production pour la guerre). Il pensait, comme beaucoup d’autres militants combatifs, que la guerre serait passagère.

 

Richard Müller disposait d’une audience notable parmi les travailleurs de la métallurgie de Berlin, ce qui traduisait, dès le début 1916, une opposition effective, dans de larges secteurs, à la Burgfrieden, à l’interdiction du droit de grève et aussi aux méthodes de production de type tayloriste (liées à la production de guerre). Lors du Congrès de mars 1916 du DMV (Deutscher Metallarbeiter-Verband), de la région de Berlin, il fut invité à prendre la direction à la place d’Adolf Cohen. C’était le résultat de son activité militante et de ses interventions qui entraient en syntonie avec un sentiment analogue parmi les métallurgistes. Pourtant, il refusa cette charge, non seulement car il pensait que ce poste (avec ses positions) en ferait une cible plus aisée pour la répression étatique et militaire, mais aussi car il maintenait une certaine confiance, y compris à ce moment, dans les dirigeants des appareils syndicaux. En 1919, dans un de ses articles, il indique qu’il pensait alors (en 1916) que ces appareils continuaient à jouer un «rôle favorable pour la défense du prolétariat». Il reconnut, a posteriori, que ce fut une erreur de permettre la réélection d’Adolf Cohen. En effet, ce dernier ne fut réélu que par un tiers de délégués, avec une abstention des deux tiers.

 

Sur ce tournant politique, il est possible de se référer à son ouvrage datant de 1924: Vom Kaiserreich zur Republik: en Beitrag zur Geschichte der revolutionaren Arbeiterbewegung während des Weltkrieges (réédité en 1979). En effet, cette erreur aboutit à la nécessité d’une structuration de l’opposition très en marge du DMV, alors qu’il eût été possible, en mars 1916, d’en prendre la direction avec une base solide, ce qui aurait pu changer la situation syndicale et politique en 1917-1918.

 

Il faut aussi avoir à l’esprit que le mouvement ouvrier allemand, depuis 1905, avait débattu de la grève de masse active, suite à la révolution russe de 1905. L’écrit de Rosa Luxemburg sur la Grève de masse, le parti et les syndicats en est l’expression la plus claire (Massenstreik, Partei und Gewerschaften, Verlag von Erdman Dubber in Hamburg, 1906, in Rosa Luxemburg Gesammelte Werke, Band II, pp.91-170). Y compris, alors, Eduard Bernstein n’y était pas opposé, mais la concevait comme «moyen de défense» face à «une attaque brutale».

 

Or, c’est dans un contexte où la rudesse des effets socio-économiques de la guerre explosa que, dès juin 1916, avril 1917 et janvier 1918, des grèves combatives éclatèrent. Il est utile d’en saisir la «nouveauté» portant sur des thèmes qui ne répètent pas ceux du passé, du moins dans des traits forts. Il ne s’agit plus de grève pour obtenir le suffrage universel, comme en 1906 en Belgique. Ces grèves indiquent de manière embryonnaire qu’elles débouchent sur le problème du pouvoir politique et de la place des «conseils ouvriers» (Räte) dans ce processus. C’est ce qui ressort de l’écrit de Richard Müller publié ci-dessous: «La deuxième grève politique de masse». Richard Müller a analysé ce processus dans son ouvrage Eine Geschichte der Novemberrevolution, publié en 1924/1925. Le texte publié ici fait partie du chapitre 14 de cet écrit. Ne pas prendre en compte de tels évènements et leur élaboration, leur synchronie avec les bouleversements dans la Russie tsariste et la réflexion suscitée parmi des militants ouvriers, dans l’Allemagne du Kaizer Wilhelm II, et vouloir traiter de «notre révolution russe» traduit un léger strabisme politique et historique. (Udry Charles-André)

 

*****

Allemagne. La deuxième grève politique de masse

Par Richard Müller

 

En janvier 1917, dans plusieurs villes, la ration de pommes de terre de dix livres dut être réduite à trois livres. (…)

 

L’amertume dans les entreprises était énorme. L’action que la faim n’avait pu réaliser, les patrons la favorisèrent par leurs mesures brutales concernant les salaires et les conditions de travail, d’autant plus que la nouvelle loi sur le service auxiliaire du travail leur assurait mains libres et protection. [Une première grève politique avait eu lieu en juin 1916 pour protester contre l’arrestation de Karl Liebknecht le 1er mai 1916, suite à un discours enflammé contre la guerre. Une grève qui avait pour thème la revendication de la paix. Réd. A l’Encontre»]

 

Le 15 février, le gouvernement dut annoncer par voie de presse un nouvel abaissement d’un quart de la ration de pain à compter du 16 avril.

 

(…) Les masses ouvrières étaient si tendues, qu’il suffisait de la moindre étincelle pour déclencher l’action. Déjà, ici ou là dans les quartiers ouvriers de Berlin, des boulangeries et des boucheries aient été pillées.

 

A la situation économique s’ajoutaient les évènements politiques, qui eurent un puissant effet sur les masses ouvrières. Le Reichstag avait approuvé la guerre sous-marine. (…) Les ouvriers voulaient la paix. Ils pensaient que cette façon de mener la guerre ne ferait qu’augmenter le nombre des ennemis de l’Allemagne et prolonger la guerre.

 

Les nouvelles de Russie étaient également suivies très attentivement. Lorsqu’en mars parvinrent les premiers récits des combats de rue à Saint-Pétersbourg, et que peu après on annonça la chute du tsar de Russie, les ouvriers furent remplis d’un nouvel espoir. Dans de très larges cercles on prit conscience que cela était également la seule issue en Allemagne pour la classe ouvrière.

 

La direction berlinoise des délégués d’usines révolutionnaires observait avec une grande tension le mouvement dans les entreprises. La direction était assaillie de demandes pour qu’elle donne le signal de la grève. Mais elle avait conscience que dans les conditions actuelles, on ne pourrait pas se contenter d’une grève de protestation d’une journée, que la grève allait aussi déchaîner toutes les forces hostiles, qu’elle ne se terminerait pas par une victoire, mais ne pouvait être qu’une étape vers d’autres combats plus importants.(…)

 

Dans ce combat, il fallait aussi neutraliser le contre-feu de la direction syndicale. Celle-ci avait certes perdu en influence sur les masses et les cadres syndicaux, mais des années de pratique de combats syndicaux de masse lui avaient également enseigné comment venir à bout de situations critiques.(…)

 

Les dirigeants syndicaux voyaient bien qu’on ne pouvait plus longtemps entraver le mouvement. Il fallait offrir une soupape à cette tension inouïe. Ils décidèrent d’appeler à des conférences et des assemblées, au cours desquelles les ouvriers pourraient laisser libre cours à leur colère. Mais ce moyen qui leur avait souvent réussi dans le passé ne suffisait plus. Ils n’ignoraient pas non plus l’activité des délégués révolutionnaires dan les usines et durent faire contre mauvaise fortune bon cœur.

 

La direction des délégués révolutionnaires avait bien compris les intentions des dirigeants syndicaux. Si l’on voulait faire prendre au mouvement une dimension politique et réduire à néant le jeu de la direction syndicale, il fallait, avant même la grève, contraindre les dirigeants syndicaux à s’expliquer dans un débat ouvert, afin que les masses voient clairement quel devait être le but de la grève.

 

Une occasion très favorable s’ouvrit lors de l’assemblée générale des métallurgistes de Berlin, qui tombait le 15 avril. Toutes les entreprises étaient représentées.

 

Il y avait bien, à l’origine, d’autres points à l’ordre du jour, mais il fut aisé d’obtenir une modification. Il s’agissait de replacer la situation économique dans son contexte politique, d’émettre certaines revendications politiques et de parvenir à une décision de grève. Une grève politique de masse, décidée par la plus haute instance du plus important syndicat de la région, ne pouvait manquer de prendre une dimension considérable, produisant un effet très important, non seulement sur le gouvernement et la bourgeoisie, mais aussi sur tout le mouvement ouvrier.

 

Deux jours avant l’assemblée générale, Richard Müller fut arrêté et emmené dans le camp militaire de Jütterborg.

 

Les dirigeants syndicaux savaient que Richard Müller dirigeait le mouvement et ils craignaient son influence. Maintenant qu’il était neutralisé, Adolf Cohen, le dirigeant syndical régional, put pousser tout le mouvement vers le seul aspect «économique». Il ne put empêcher le déclenchement de la grève, car cela avait déjà été décidé auparavant par les délégués révolutionnaires. Mais il manquait à la grève le contenu politique, et c’est ce qui pesa le plus. Les grévistes ne comprenaient pas bien l’arrière-plan politique de leur action, et ne posèrent pas de revendications politiques. Ils acceptèrent les propositions de Cohen, notamment l’élection d’une conférence de délégués, chargée de négocier avec les autorités un meilleur ravitaillement des ouvriers.

 

Lorsque l’assemblée générale apprit l’arrestation de Richard Müller, elle exigea sa libération et voulut poursuivre la grève jusqu’à l’obtention de cette revendication. C’est en vain que Cohen tenta d’émousser cette revendication. Mais il parvint à détourner le danger en utilisant tous les rouages de sa longue expérience pour faire voter à la fin de l’assemblée une résolution par laquelle l’assemblée générale se dessaisissait de la direction de la grève et transmettait ses pouvoirs de décisions à une commission de délégués proposée par Cohen. Adolf Cohen avait gagné la partie.

 

Passeport au nom de E. Barth,pour les Conseils d’ouvriers et soldats signé par Richard Müller

 

La grève prit une ampleur inattendue. D’après le syndicat de la métallurgie, 300 entreprises y participèrent, et plus de 200 000 grévistes furent recensés. Mais l’expérience enseigne qu’une partie des grévistes ne se fait pas recenser, il n’est donc pas exagéré de parler de 300 000 grévistes. Des manifestations de rue se formèrent, et la police se comporta avec beaucoup de retenue, de sorte qu’il n’y eut pas d’incidents sérieux.

 

L’après-midi du premier jour de grève, la commission de délégués fit le compte rendu des négociations avec le commissaire au ravitaillement du gouvernement. Le commissaire avait déclaré que le ravitaillement était assuré, et que dans les prochaines semaines, il y aurait à nouveau plus de viande, de pain et de pommes de terre. Il se déclara également d’accord pour que la commission de délégués désigne une commission permanente chargée d’assister le maire de Berlin, qui lui-même se déclarait prêt à l’écouter et à la tenir informée.

 

La commission des délégués fut tout d’abord indignée des maigres résultats de la négociation, mais Cohen parvint à les présenter sous un meilleur jour, et la commission finit par donner son accord. Comme le réclamait Cohen, il aurait alors fallu mettre fin à la grève, mais l’assemblée générale avait exigé la libération de Richard Müller. La commission des délégués ne pouvait ignorer cette revendication; malgré tous les efforts de Cohen, elle décida donc la poursuite de la grève.

 

Le lendemain, la commission rendit compte des négociations avec le quartier général. Il lui avait été indiqué que l’incorporation de Müller était réexaminée, et si « du point de vue des intérêts de l’armée, sa libération pouvait apparaître possible », elle aurait lieu pour peu qu’une entreprise travaillant pour la guerre le réclame. Le quartier général avait par ailleurs ajouté que s’il était mis fin immédiatement à la grève, personne ne serait appelé sous les drapeaux pour fait de grève.

 

La commission présenta le résultat des négociations avec le quartier général sous un jour beaucoup plus favorable qu’il ne l’était en réalité. Malgré tout, une forte opposition s’éleva au sein de la commission pour réclamer la poursuite de la grève.

 

Dans les entreprises, le rapport concernant les promesses de ravitaillement avait déclenché une forte indignation. En outre, des dirigeants de l’USPD et de la ligue Spartakus avaient fait connaître dans toute une série d’entreprises les revendications politiques des ouvriers de Leipzig (1). Malgré tout, Cohen parvint à faire voter à une courte majorité une décision d’interruption de la grève.

 

Dans la plupart des entreprises, le travail reprit le lendemain. Plusieurs grandes usines, dont celles de la Deutsche Waffen-und-Munitionsfabrik, poursuivirent la grève, voulant imposer les revendications politiques des ouvriers de Leipzig. Le mouvement y prit un caractère révolutionnaire, et engloba environ 50 000 ouvriers. Même dans les entreprises qui avaient accepté la décision de la commission des délégués, le nombre des grévistes mécontents de l’arrêt de la grève était considérable. Si le mouvement s’arrêta à mi-chemin, c’est seulement parce qu’Adolf Cohen avait réussi à dessaisir l’assemblée générale de la direction du mouvement, et parce qu’il était parvenu à neutraliser l’assemblée générale. La colère des ouvriers se tourna donc également contre les dirigeants syndicaux, ce qui s’exprima très fermement dans les réunions et dans les tracts (2). Quelques jours plus tard, les entreprises encore en grève durent reprendre le travail. Les usines de la Deutsche Waffen-und-Munitionsfabrik furent placées sous direction militaire.

 

_____

(1) Les revendications des grévistes de Leipzig avaient pris un tour nettement plus politique. Richard Müller les cite:
« 1- Ravitaillement suffisant de la population en subsistances bon marché et en charbon.
2- Déclaration du gouvernement affirmant sa disponibilité immédiate à la paix, sans annexions ouvertes ou dissimulées.
3- Levée de l’état de siège et de la censure.
4- Levée immédiate de toutes les limitations aux droits de coalition, de réunion et d’organisation
5- Abrogation immédiate de la honteuse loi sur le travail forcé.
6- Libération immédiate des condamnés et emprisonnés politiques. Arrêt de toutes les poursuites pour raisons politiques.
7.- Liberté politique totale, suffrage universel, égalitaire secret et direct pour toutes les élections aux niveaux national, régional et communal. 
»

 

(2) Richard Müller cite le tract suivant :

«Nous avons été trahis !

Camarades,

Les dirigeants syndicaux nous ont joué un tour criminel. Les Cohen et Siering ont depuis le début mené les choses de façon telle qu’ils se sont approprié notre mouvement pour le pousser sur une voie de garage. Le camarade Müller, dont les magouilleurs craignaient l’influence, a été dénoncé à l’autorité militaire, afin qu’elle le neutralise en l’incorporant à l’armée. C’est ainsi qu’il a été possible d’étouffer notre imposant mouvement de grève. Que nous ont-ils rapporté de ces négociations, qui n’étaient qu’une comédie préparée d’avance ? Rien que de vaines promesses concernant le ravitaillement, et au lieu de la libération du camarade Müller, la promesse tout aussi vaine d’examiner son cas. C’est quand notre puissance a commencé à se faire sentir qu’ils sont parvenus à briser notre force.

 

Honte aux traîtres ! Camarades, tirons-en les leçons ! ne nous laissons plus imposer des dirigeants qui en prennent si honteusement à leur aise avec nous et nos intérêts. Il nous faut des camarades qui s’engagent pour nous sans crainte. C’est alors seulement que nous serons en mesure d’imposer nos revendications, comme y sont parvenus nos frères ouvriers de Brunswick, de Kiel et d’ailleurs.

 

Maintenons fermement nos revendications.
Nous voulons le pain, la liberté, la paix. 
»

 

(Texte français publié dans la Revue trimestrielle du cahier du mouvement ouvrier par le CERMTRI (pp. 117-122)

*****

Courrier du 23 février 1917 du préfet de police de Berlin au quartier général et au ministère de la Guerre sur les grèves dans les usines d’armement de Berlin

 

Le préfet de police de Berlin

Au commandement général de la région.
Au ministère de la Guerre,

Berlin, le 23 février 1917

 

Veuillez trouver ci-joint un rapport de mes services extérieurs sur les raisons des arrêts de travail de plus en plus nombreux ces derniers temps dans les entreprises travaillant pour l’armée ainsi que l’expertise à ce sujet du conseiller Schmidt, de mes services. Si celui-ci attribue le mécontentement réellement existant des travailleurs aux conditions de vie actuelles, des constatations récentes amènent à penser que cela n’explique pas totalement ces arrêts de travail. Il semble que des raisons politiques aient joué un rôle non négligeable dans ce mouvement. Les ouvriers du Grand Berlin se situent politiquement aux côtés de la social-démocratie radicale. Ils sont pour une bonne part adhérents du groupe Spartakus, dont le guide idéologique est Karl Liebknecht. Ce groupe tend de toutes ses forces à mettre fin à la guerre par des troubles intérieurs, et particulièrement par la grève générale. Son influence est particulièrement sensible au soin des ouvriers métallurgistes, et il est donc permis de penser que les mouvements actuels des ouvriers sont aussi dus à ce travail d’agitation. Compte tenu des bons résultats obtenus par l’appel sous les drapeaux des ouvriers fauteurs de trouble avant la promulgation de la loi sur le service patriotique d’entraide, je me demande si, pour étouffer ces mouvements hautement nuisibles au bien public, il ne faudrait pas avoir recours aujourd’hui au même procédé.

Von Oppen

 

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Section VII services extérieurs
5e Bureau

Berlin, le 19 février 1917

 

Travail de sape dans les usines de munitions du Grand Berlin

Dans le cours de la guerre, en raison du travail de sape intensif de certains éléments sans conscience, l’état d’esprit des ouvriers métallurgistes organisés syndicalement dans les usines de munitions du Grand Berlin a connu une radicalisation dangereuse. Etant donné les nombreux arrêts de travail intervenus ces derniers temps, et étant donné également que dans presque toutes les grandes entreprises le personnel, majoritairement radical, s’est fixé pour but la réduction de plus en plus grande du temps de travail, il existe le danger qu’à l’avenir, les usines de munitions locales ne puissent plus assurer les livraisons du matériel de guerre indispensable en quantité suffisante et dans les délais.

 

A la suite de contacts confidentiels avec différents ouvriers syndicalistes des usines d’armement, et de contacts officiels avec plusieurs chefs des grandes entreprises locales, le soussigné a pu établir ce qui suit :

 

A l’heure actuelle, presque tous les responsables du syndicat allemand des métallurgistes (délégués du personnel et délégués d’atelier), qui ont l’oreille de l’ensemble du personnel des usines, sont des partisans politiques de l’opposition et, pour une grande part, sont membres du groupe appelé Spartakus, dont le mot d’ordre est de mettre fin à la guerre en refusant de travailler. Au cours de l’année dernière, à l’initiative de ces syndicalistes, un grand nombre d’assemblées d’usine ont eu lieu dans le Grand Berlin, au cours desquelles ont été formulées des revendications les plus éhontées les unes que les autres, et ces revendications ont été en partie obtenues par les grèves. Ce mode d’action a fait grimper les salaires à l’infini. Les ouvriers qualifiés, ajusteurs, tourneurs, mouleurs, servants de machines, etc., parviennent déjà à un salaire journalier de 15 à 22 marks pour une journée de travail de neuf heures en moyenne. Malgré tout, les revendications continuent. C’est ainsi que dans l’usine Berliner Maschinenbau-Aktiengesellschaft (ex-L. Schwarzkopf), située au 13-28 Scheringstrasse, environ 700 ajusteurs et tourneurs avancent une nouvelle revendication salariale. Ils exigent une augmentation du salaire horaire allant jusqu’à 30 pfennigs, alors qu’ils touchent déjà 18 à 22 marks par jour pour neuf heures de travail. Comme l’entreprise a rejeté cette revendication insensée, les 700 ouvriers sont en grève depuis samedi le 10 de ce mois, de sorte que la fabrication des torpilles dans cette usine importante est paralysée depuis cette date. Dans cette même entreprise, le 3 de ce mois, à l’initiative des éléments radicaux, environ 2900 ouvriers ont mené une grève, soi-disant en raison des difficultés d’approvisionnement, avec manifestation en direction des instances de l’Etat, de sorte que la production de torpilles a été réduite de trois unités. Cette même agitation radicale a mené à une situation semblable dans les usines Deutsche Waffen-und-Munitionsfabrik Charlottenburg et Wittmann. Ces mêmes actions sont également suivies dans d’autres grandes usines de matériel de guerre.

 

L’ajusteur Max Janick, demeurant Pankstrasse 44, est membre depuis quinze ans du syndicat de la métallurgie et membre de longue date du Parti social-démocrate. Il a osé, lors d’une assemblée d’usine, s’opposer publiquement, par une résolution qu’il avait lui-même rédigée, aux menées des éléments radicaux, ce qui lui a valu des représailles de ces derniers.

 

Je joins, pour information, une copie de son courrier de justification adressé à la direction berlinoise du syndicat de la métallurgie.

 

Devant la puissance dont font preuve ces « syndicalistes radicaux » – même les dirigeants syndicalistes berlinois Cohen et Siering sont impuissants et doivent se soumettre à ce pouvoir, car ils doivent leur mandat à ces cadres syndicaux, et il y va donc de leur réélection. De sorte que le secrétaire adjoint Siering agit maintenant tout à fait dans l’esprit de ces militants radicaux, et dans les différentes assemblées d’usine, il se prononce également pour la réduction du temps de travail et l’augmentation des salaires, gagnant ainsi la sympathie des éléments radicaux. Il est hors de doute que l’industrie de guerre est entravée par ces agissements inconsidérés, et que l’ordre ne reviendra pas dans les usines d’armement tant que les éléments radicaux n’auront pas été empêchés de nuire, tout d’abord peut-être par l’incorporation des meneurs dans l’armée. Avec la collaboration des directions d’entreprise et en faisant appel à des aides confidentiels, il sera possible de mettre fin peu à peu à cette agitation. Une dernière remarque : lorsqu’à l’époque des manifestations en faveur de Liebknecht, nous avons eu affaire à une campagne incessante de tracts haineux, les agitateurs ont été en partie incorporés dans l’armée, en partie arrêtés ; nous avons procédé à une action préventive dans les usines, et ces mesures ont fait l’effet d’un choc électrique sur les ouvriers, de sorte qu’une longue période de calme s’ensuivit dans les entreprises. Mais dès que ces mesures ont été levées et que notre action fut oubliée, le travail de sape a repris jusqu’à atteindre aujourd’hui un dangereux point culminant.

 

Meier, brigade criminelle

 

Reproduit dans Dokumente und Materialen zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung.
Band 1, pp.554-557.

 

 
 
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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 12:59
Après Stuttgart

31 août 1907

Jaurès, l’intégrale des articles de 1887 à1914

publiés dans la Dépêche,

P 704/705

 

J’avais écrit ici, avant les Congrès de Nancy et de Stuttgart, que le devoir des socialistes était d’affirmer très haut le droit des nations à l’indépendance et à la vie, et d’affirmer aussi que les prolétaires de tous les pays s’opposeraient à toute guerre d’aventures, de rapines et de haine, non seulement par des mots, mais par une action concertée et rigoureuse. Je ne faisais ainsi qu’exprimer ce que je savais être la pensée commune de l’immense majorité des socialistes, et c’est à cette double pensée que répondent les décisions du Congrès international de Stuttgart, comme celles de Nancy. J’ai à peine besoin de rappeler que la résolution de Nancy fait une obligation absolue aux prolétaires de défendre leur indépendance nationale et même d’aider la classe ouvrière de tous les pays à défendre les nations menacées dans leur autonomie. Quant à la résolution de Stuttgart, elle est si éloignée de faire fi de l’existence et de la liberté des nations qu’elle détermine, en attendant l’heure où prévaudra l’arbitrage international, la meilleure organisation, la plus démocratique à la fois et la plus efficace, des moyens de défense de chaque pays. En ce point il y a accord unanime des socialistes ; et il est permis de dire que ce qui s’était mêlé de paradoxal et de malsain à « l’hervéisme » est éliminé. Aussi bien Hervé lui-même a-t-il avoué que sa  propagande était trop simple, trop unilatérale et qu’on n’avait pas tenu un compte suffisant de tous les éléments du problème. L’effort même qu’il a tenté pour obtenir que les socialistes allemands s’engagent à une action précise et rigoureuse contre la guerre, d’accord avec les socialistes français, montre bien qu’il n’entend pas jouer l’existence nationale de la France. Peu à peu, quelle que soit la perfidie de nos adversaires, ou leur aveuglement, les préjugés se dissiperont et les calomnies tomberont. Il est certain, en effet, que le Congrès international de Stuttgart marque la volonté ferme des ouvriers de tous les pays d’intervenir ensemble pour prévenir les guerres. Oh ! Je sais bien que les réacteurs de toute nuance raillent cet effort ; ils n’ont que moquerie, sincère ou affectée, pour cette réunion de délégués de tous les peuples. Ils dénoncent la prétendue confusion, la prétendue impuissance du Congrès. Je les plains en vérité s’ils ne voient pas la grandeur de la tentative. L’Internationale  a fait des progrès immenses.  Le Congrès a pu, malgré les difficultés très grandes créées par la différence des langues, malgré la pesanteur du mécanisme qu’il devait mouvoir, aborder les plus grands problèmes. Il les a discutés sérieusement, soit dans les commissions, soit dans les séances plénières. Et ce qui caractérise son effort, c’est qu’il ne s’est pas tenu à des formules générales. Il a tenté de  donner des solutions précises, d’indiquer des directions nettes pour l’action. Qu’on lise avec soin les débats sur la politique coloniale, la résolution si intéressante sur l’émigration et l’immigration, enfin la résolution sur le militarisme et la guerre, on verra que l’Internationale, malgré la complexité énorme des questions, ne se borne pas à promulguer des principes généraux ; elle essaie de stimuler, de coordonner les efforts des Parlements et des peuples. Oh ! Je sais bien que sur la grande et redoutable question du militarisme et de la guerre, les calomnies et les railleries de la presse antisocialiste se déchaînent contre nous Français. A lire les journaux de France, on croirait que nous avons fait je ne sais quelle sinistre besogne contre la patrie. Et on prétend que nous désarmons la patrie française, pendant que les socialistes allemands se préparent à défendre énergiquement la patrie allemande. Ce qui me rassure, c’est que la plupart des journaux de l’Allemagne impériale tiennent contre les socialistes allemands le même langage. Je les ai en ce moment sur la table où j’écris cet article : c’est un monceau de déclamations patriotiques et de dénonciations policières contre Bebel, contre tout le parti. Le grand journal gouvernemental La Gazette de l’Allemagne du Nord, déclare que la seule conclusion nette qui se dégage du Congrès de Stuttgart, c’est que les socialistes allemands sont les moins patriotes de tous les socialistes. D’autres demandent que des poursuites soient intentées contre le parti et que le gouvernement « ait l’œil ouvert sur les compagnons ». Sous toutes les calomnies contradictoires dont on l’accable, le socialisme international apparaîtra de plus en plus comme la force de paix, comme la garantie du développement régulier de la civilisation européenne. A coup sûr, le prolétariat n’est pas encore assez organisé pour exercer une action certaine et décisive. Mais il a marqué au Congrès de Stuttgart sa ferme volonté de développer une action dans le sens de la paix. Il fait savoir aux gouvernements, à tous, qu(‘il n’est pas disposé à subir passivement les conflits déchaînés par l’orgueil et la convoitise des dirigeants. Il veut que l’arbitrage résolve les difficultés internationales et que les armements et la guerre ne dévorent plus la substance des peuples. Il déploiera à cet effet une énergique propagande dans tous les pays. Tous les parti nationaux , avec des différences inévitables de tempérament et en s’adaptant à des nécessités diverses, sont d’accord pour cette action fondamentale, et je le demande à tout homme de bonne foi : est-ce que ces vigoureuses affirmations ne sont pas de nature à faire réfléchir les fauteurs de guerre ? Est-ce que le Congrès international de Stuttgart n’a pas ajouté aux chances de la paix générale ?

 

 

 

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 18:33
Jaurès et la "Question d'Orient". En contre-point aux articles de Rosa Luxemburg de 1896

"L’œuvre du prolétariat s’accroit nécessairement avec son pouvoir, et on peut dire que, dès maintenant, c’est dans le vaste horizon des intérêts humains que doit se mouvoir son regard et se développer son action."

En contre-point aux articles de Rosa Luxemburg de 1896, il est utile de donner accès aux positions de Jaurès à la même époque. Ainsi peut-on lire aisément les articles qu'il a consacrés à la Question d'Orient dans la Dépêche, dans l'ouvrage regroupant l'ensemble de ses articles dans ce journal et publié en 2009. L'ouvrage relève les occurrences suivantes :

19.03.1890 - 09.04.1890 -12.05.1892 -07.11.1896 - 13.01.1897 - 17.02.1897 - 24.02.1897 - 21.04.1897 - 09.02.1898.

Cet article  reproduit dans un premier temps les extraits des articles du 7 novembre 1896 et du 13 janvier 1897.

On peut constater la différence très nette d'approche des deux penseurs.

Fait nouveau

Article paru dans La Dépêche le 7 novembre 1896 (extrait sur la Question d’Orient). Issu de « Jaurès, l’intégralité des articles de 1887 à 1914 publiés dans La Dépêche », P 388

 

… La démocratie  suit une marche irrésistible : elle entend régler souverainement et en pleine lumière les intérêts de la France au dehors comme au dedans ; elle ne permettra plus à personne de disposer de la France sans la France. Et le premier devoir des représentants du pays sera de ne pas laisser se perdre ou s’amoindrir, mais de développer au contraire  cette puissance de la démocratie française dans la conduite de la France. Le parti socialiste n’y manquera pas. Et dans la question même d’Arménie qui est posée devant la conscience européenne, le débat n’est pas clos ; au fur et à mesure que se développeront les événements, des explications nouvelles seront demandées. Il est d’autant plus urgent que la démocratie française et en particulier le prolétariat socialiste interviennent dans la marche générale des affaires européennes, que vraiment les gouvernements d’aujourd’hui ont manqué à tous leurs devoirs et ont attesté l’incapacité foncière de l’Europe actuelle, monarchique, capitaliste et bourgeoise, à accomplir sa fonction. Plus de cent mille créatures humaines ont été depuis deux ans massacrées, violées, torturées dans un pays auquel l’Europe, par la plus solennelle signature, avait promis il y a dix-huit ans, protection et sécurité. L’Angleterre voulait intervenir, mais elle était justement suspecte, pour tous ses actes à Chypre et en Egypte, d’une arrière-pensée égoïste et d’une combinaison peu loyale. La Russie par méfiance de l’Angleterre, a laissé systématiquement macérer dans le sang toute la population arménienne ; elle s’est opposée par tous les moyens dilatoires, à toutes les mesures qui auraient pu sauver quelques existences humaines. Je n’ai pu produire à ce sujet, devant la majorité qui se révolte contre toute critique de la politique russe, comme si la Russie était une idole, que les grands faits ; mais les détails de l’intrigue russe depuis trois ans pour écarter de l’Arménie, outragée, égorgée tout secours européen, est particulièrement affligeant et instructif aussi, et c’est l’honneur du parti socialiste de maintenir contre tous les partis pris et les mensonges complaisants le droit supérieur de la vérité ; il n’y a que la vérité qui sauve. Et, pendant que l’Angleterre et la Russie, chacun à leur manière, compromettent la vie de cent mille Arméniens, pendant que la France de M. Hanotaux ne donnait d’autre consigne à son ambassadeur à Constantinople, M. Cambon, que de suivre aveuglément l’ambassadeur, M. de Nélidoff, l’Arménie était soumise à un régime d’atrocités auquel on ne sait si les violences asiatiques des Mongols eux-mêmes sont comparables. L’heure n’est-elle donc point venue pour le prolétariat européen de mettre un terme aux convoitises, aux égoïsmes misérables et aux rivalités des gouvernements d’Europe pour leur imposer une tâche commune d’humanité ? A coup sûr le prolétariat a une oeuvre plus immédiate et plus décisive à accomplir ; il doit travailler d’abord à son propre affranchissement et à la conquête du pouvoir politique en vue de l’émancipation sociale. Ce n’est pas lui qui est le maître dans la société capitaliste, et, n’ayant pas la souveraineté, il ne peut avoir la responsabilité. Mais s’il ne peut encore agir directement pour le bien du monde et la paix humaine, il peut du moins, par voie réflexe, agir dès aujourd’hui en imposant peu à peu une attitude moins brutalement égoïste aux dirigeants de l’Europe actuelle. L’œuvre du prolétariat s’accroit nécessairement avec son pouvoir, et on peut dire que, dès maintenant, c’est dans le vaste horizon des intérêts humains que doit se mouvoir son regard et se développer son action.

 

La rentrée

Article paru dans La Dépeche le13.01.1897 (extrait sur la Question d’Orient). Issu de « Jaurès, l’intégralité des articles de 1887 à 1914 publiés dans La Dépêche », P 394

… Dans la politique extérieure, la situation du ministère est  aussi difficile. M. Hanotaux s’est livré, et la France avec lui, à la politique russe. Or, il devient visible tous les jours que les charges de cette politique s’aggravent pour nous et que les avantages espérés se dérobent. La Russie nous a prêté, dans les affaires d’Egypte, un concours si incertain, si  inefficace, que l’Angleterre a redoublé d’audace dans la vallée du Nil. Nous sommes à cette heure dans des termes si difficiles avec les Anglais que notre ambassadeur de Londres a dû se retirer, et, d’autre part les projets de la Russie en Orient deviennent très inquiétants pour nous. Le tzar, à son passage à Paris, avait fait à M. Hanotaux, pour le règlement des affaires turques, de vagues promesses verbales, dont notre ministre présomptueux a triomphé en propos mystérieux et superbes à la tribune de la Chambre. Or, tout cela, aujourd’hui, se réduit à rien. La Russie vient de refuser d’aider la France dans le règlement des finances turques ; la Russie avoue sans détour qu’elle a tout intérêt à laisser la Turquie se désorganiser dans le déficit et la servitude, comme elle a intérêt à laisser l’Arménie à la merci des égorgeurs. Elle espère que l’heure viendra ainsi où elle pourra, seule, sans l’intervention de l’Europe, imposer à la Turquie et à l’Asie le protectorat exclusif de l’influence russe. …

 

Jaurès en 1896

Jaurès en 1896

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 23:23
Algérie : Système foncier ancestral et conséquences de la colonisation française (Marx) - lundi 25 juillet 2016, article repris de : http://www.gauchemip.org/spip.php?article8089

 

C’est l’Algérie qui conserve les traces les plus importantes – après l’Inde-de la forme archaïque de la propriété foncière. La propriété tribale et familiale indivise y était la forme la plus répandue. Des siècles de domination arabe, turque et enfin française ont été impuissants – sauf dans la toute dernière période, officiellement depuis la loi de 1873 – à briser l’organisation fondée sur le sang et les principes qui en découlent : l’indivisibilité et l’inaliénabilité de la propriété foncière.


En Algérie propriété foncière individuelle et collective ; la première surgit vraisemblablement sous l’influence du droit romain ; elle domine encore aujourd’hui parmi les Berbères autochtones ainsi que chez les Maures et les Hébreux qui constituent le contingent principal de la population urbaine. Parmi les Berbères, certains, nommés Kabyles, habitant au nord de la côte de la Méditerranée, gardent beaucoup de traces de la propriété tribale et communautaire ; ils vivent encore actuellement par familles indivises, observant strictement la règle d’inaliénabilité de la propriété familiale. La plus grande partie des Berbères a emprunté aux Arabes la langue, le mode de vie, les particularités du régime foncier. Les formes collectives de propriété, et en tête la forme tribale, furent sans aucun doute introduites par les Arabes.

 

Dans la première moitié du VIIe siècle, irruptions des Arabes en Algérie, mais sans colonisation, donc sans influence sur les institutions locales ; mais :

 

Au milieu du XIe siècle, soumission volontaire de l’un des chefs berbères au Kalifat de Bagdad ; les premiers Arabes fixés dans le nord de l’Algérie furent les Hilal et les Solaïm. L’absence de rapports amicaux de la part des Berbères autochtones donna à la conquête arabe, provisoirement arrêtée à la fin du XIe siècle par la fondation d’un empire maure unique, la possibilité de se soumettre progressivement tous les pays de la côte nord d’Afrique parmi lesquels l’Algérie. Dans leurs différends intérieurs, les principicules berbères se tournèrent souvent vers les milices arabes et les récompensèrent de leur appui par la cession, en toute propriété, de territoires importants, à la condition qu’elles se soumettent désormais à l’obligation militaire à leur profit. C’est ainsi que dès la fin du XIIe siècle, on trouvait de nombreux colons arabes dans la partie côtière de l’Algérie actuelle, que l’on nomme le Tell. A la fin du XIVe siècle, les migrations des tribus arabes, aussi bien partielles que générales, cessèrent complètement. C’est pourquoi elles vivent encore aux mêmes endroits qu’il y a cinq siècles. Se mêlant largement aux autochtones, les Arabes occupèrent dès cette époque toute la côte nord de l’Afrique, où ils se trouvent encore. La vie pastorale, qu’ils avaient apportée d’Arabie, trouva dans les caractéristiques physiques du pays qu’ils occupaient la possibilité d’un nouveau développement. Le plateau nord-africiain, que ne coupe aucune grande montagne, est riche en vastes pâturages.

 

Ceux-ci restèrent, du peuplement arabe initial à nos jours, la possession indivise des tribus nomades qui les parcouraient ; la propriété tribale est transmise chez ces Arabes de génération en génération. Elle ne se modifia qu’à la suite des changements suivants : 1. Fractionnement (graduel) de la tribu en plusieurs branches ; 2. Inclusion de membres appartenant à des tribus étrangères. Donc : détachement des pâturages tribaux de parcelles d’importance secondaire (par la superficie) et en certains endroits remplacement de la propriété tribale par la propriété de voisinage, autrement dit, communautaire.

 

Le système foncier développé chez les Kabyles sous l’influence arabe se distingue du système arabe en ce qu’il s’est éloigné davantage du type primitif de la propriété tribale. Certes, chez eux également:la responsabilité collective pour les droits et prestations en nature ; il n’est pas rare de trouver l’achat, sur les fonds de la communauté, de bœufs, chèvres et moutons, dont la viande est ensuite répartie entre les familles composantes. L’autonomie judiciaire et administrative des tribus leur était également connue ; on voit apparaître chez eux comme arbitres dans des procès de succession les conseils tribaux ; les autorités tribales peuvent seules accorder à quelqu’un la permission de s’établir parmi les Kabyles ; aucune personne étrangère à la tribu n’est admise sans leur autorisation à acquérir de la propriété ; ce sont les mêmes dirigeants qui répartissent les terres en friche en propriété entre des personnes qui les avaient rendues cultivables et les avaient travaillées trois années de suite. De plus : pâturages et forêts sont chez les Kabyles sous régime d’exploitation communautaire ; en ce qui concerne la terre arable, il existe encore le droit de préemption des parents et alliés, l’achat tribal ou communautaire, le droit d’héritage de toute la communauté sur les biens laissés par l’un de ses membres ; ce dernier droit est réglé différemment selon les "kanoun" – règlements coutumiers – des différentes branches familiales. Chez certains, la subdivision tribale – le village – est appelée à hériter concurremment aux frères du défunt ; chez d’autres, cela n’est possible qu’en l’absence de tout autre parent jusqu’au sixième degré. D’autre part, seule la famille et la famille indivise, apparaît encore chez les Kabyles comme sujet de droit pour ce qui touche les terres arables, donc la famille indivise est propriétaire de la terre ; elle comprend le père, la mère, les fils, leurs femmes, enfants et enfants des enfants (petits-enfants), les oncles, tantes, neveux et cousins. Ordinairement, les biens de la famille sont gérés par le plus âgé, après élection par tous les membres de la famille. Il achète et vend, afferme des terres, préside à l’ensemencement et à la récolte des céréales, conclut des accords commerciaux, paie pour la famille et encaisse les paiements qui lui sont dus ; ses pouvoirs ne sont nullement illimités ; pour tous les cas importants, en particulier pour l’achat et la vente de biens immeubles, il est tenu de consulter tous les membres de la famille. A part cela, il peut disposer sans entrave des biens familiaux. Si sa gestion paraît préjudiciable aux intérêts de la famille, elle a le droit de le destituer et de nommer à sa place un nouvel administrateur. Le ménage de la famille indivise est entièrement entre les mains de la femme la plus âgée (Cf chez les Croates) ou de la plus qualifiée pour le diriger, chaque fois élue par tous les membres de la famille ; il n’est pas rare non plus que les femmes se succèdent dans cette fonction.

 

La famille fournit à chacun de ses membres les instruments de travail, une arme à feu, les capitaux nécessaires au commerce ou à l’artisanat. Chacun de ces membres doit consacrer son travail à la famille, c’est-à-dire qu’il doit remettre tous les revenus tirés de ce travail entre les mains du chef de famille, sous peine d’expulsion de la famille. Pour ce qui est de la propriété INDIVIDUELLE, elle se limite pour les hommes – en ce qui concerne les biens meubles – aux habits ; pour les femmes aux vêtements de tous les jours et à la parure qu’elles reçoivent en DOT (OU PLUTOT en cadeau) le jour du mariage ; exception seulement pour les vêtements de luxe et les colliers de prix : ceux-ci demeurent propriété commune de la famille et ne peuvent faire l’objet que d’un usufruit de la part de l’une ou l’autre des femmes (cf CHEZ LES SLAVES DU SUD). En ce qui concerne les biens immeubles reçus par l’un des membres, en donation ou héritage, ils sont considérés comme sa propriété INDIVIDUELLE, mais c’est la famille entière qui en a la jouissance. Si la famille n’a que peu de membres, les repas sont pris à une table commune et la fonction de cuisinière revient à tour de rôle à tous les membres féminins. Les mets une fois prêts sont servis à chaque membre par la maîtresse de maison (le chef de famille FEMME).

 

Lorsque les effectifs sont nombreux, on partage chaque mois les provisions, à l’exception de la viande, répartie crue entre les membres de la famille, à intervalle indéterminés, après chaque achat et abattage de bétail. Lors de la répartition des provisions, le père de famille observe une stricte égalité entre les membres. Ensuite : existence de la vendetta comme institution : chacun peut être rendu responsable, c’est-à-dire payer de sa vie, le meurtre perpétré par un autre membre de la famille. La famille indivise chez les Kabyles étant une union à la fois des personnes et des biens, reste phénomène bien vivant. A leur mort, les pères de famille enjoignent à leurs enfants de demeurer sous le régime de l’indivision.

 

Cependant, dans la pratique, la séparation et le partage ne sont pas rares ; à en croire la sagesse populaire, ce sont les femmes qui en seraient les principales responsables ; dicton kabyle : "Trop parler au lit mène les familles au partage". Le partage des biens de famille est régi habituellement par les mêmes règles que le partage des héritages. On prend souvent en considération non seulement le degré de parenté, mais l’importance du bien apporté au patrimoine commun par une personne privée. L’égalité des parts n’est observée que pour le partage des provisions annuelles, du grain, de l’huile d’olive, etc. Plus courante que le partage est la sortie de la communauté, qu’aux termes du droit coutumier tout membre peut revendiquer. Dans ce cas, il lui est attribué la part qui lui serait revenue par héritage légal, idem pour l’ensemble du bien individuel qu’il a mis à la disposition de la famille. Après le départ d’un de ses membres, la communauté familiale continue à vivre comme avant, à l’état indivis.

 

Donc, si la propriété individuelle du sol est connue des Kabyles, ce n’est qu’à titre d’exception. Là comme partout, elle apparaît comme le produit du lent processus de décomposition de la propriété tribale, communautaire et familiale.

 

La dégradation des formes collectives du statut foncier, résultant ici comme partout ailleurs, de causes internes, fut considérablement accélérée, chez les Arabes et les Kabyles d’Algérie, par la conquête turque de la fin du XVIe siècle. Conformément à ses lois, le Turc laissa en règle générale le pays aux mains des tribus qui l’avaient ; mais une partie importante des terres non cultivées, qui appartenaient jusque-là aux tribus devint propriété domaniale. Ces terres – nommées haouch ou azib-el-beylik (terres du bey, ou "Beg") – furent cultivées aux frais du gouvernement turc. Les beys locaux reçurent à cet effet, sur les fonds des caisses d’Etat, du bétail de trait et des instruments agricoles, et la population autochtone fournit la main-d’œuvre nécessaire à la récolte. Cependant, la plus grande partie des terres domaniales ne resta pas sous l’administration directe du gouvernement ; elle passa entre les mains de fermiers dont une partie était tenue chaque année de verser une certaine somme d’impôts en argent aux caisses d’Etat, et l’autre de fournir certains droits et prestations en nature au profit de l’administration domaniale. Donc, deux catégories de terres affermées : 1. L’ "azel" qui paie une rente en argent ; 2. Le "touizza", qui n’est tenu qu’à des droits et prestations en nature. Les fermiers des deux sortes ne sont admis qu’à la condition qu’ils cultivent le sol. Si cela n’était pas fait pendant trois ans, on leur retirait leurs arpents, qui étaient remis par le fisc à des tiers.

 

Pour se protéger des émeutes, outre les milices locales, qui existaient encore, les Turcs fondèrent des colonies militaires (que Kowalevski qualifie à tort de "féodales" sous le mauvais prétexte qu’elles auraient pu donner quelque chose de comparable – toutes proportions gardées – aux jaghirs indous) ; elles se nommaient des zmalas (54). Donc implantées au milieu de la population autochtone, des colonies militaires turques complétées peu à peu par des cavaliers arabes et kabyles. Chaque colon recevait du gouvernement, avec sa parcelle, le grain nécessaire à l’ensemencement, un cheval et un fusil ; en retour, il était astreint au service militaire à vie à l’intérieur des limites du district – du caïdat ; ce service dispensait sa terre de l’impôt. La grandeur de la parcelle variait avec les obligations de son propriétaire ; une parcelle entière obligeait à se présenter au premier appel de troupe dans les rangs de la cavalerie turque ; une demi-parcelle n’obligeait qu’au service dans l’infanterie.

 

Une zoudja (55) de terre arable équivalait à une parcelle entière ; les membres de la zmala était appelés "makhzen" (56).

 

La superficie du territoire occupé par le domaine et les colonies militaires grandit avec chaque génération, à la suite des confiscations de biens appartenant à des tribus rebelles, ou simplement suspectées de rébellion. La majeure partie des terres confisquées était vendue par les autorités sur le marché public par l’intermédiaire des begs (alias beys). D’où essor (commencé par les Romains)de la propriété privée du sol. Les acheteurs étaient le plus souvent des personnes privées appartenant à la population turque. Ainsi naquit peu à peu une catégorie importante de propriétaires fonciers privés ; leur titre de propriété consistait uniquement en une quittance de l’administration des impôts, laquelle quittance constatait le fait de l’achat de la parcelle au marché public et la remise à l’autorité de la somme due pour cela par l’acheteur ; ces quittances se nommaient "beil-el-mal" (57), elles étaient reconnues juridiquement au même titre que les autres documents fonciers (d’achat, de donation, de mise en gage). En même temps, le gouvernement turc favorisa grandement la concentration de la propriété privée entre les mains d’institutions religieuses ou de bienfaisance. Le poids des impôts et la facilité avec laquelle le gouvernement procédait à la confiscation incitèrent souvent les propriétaires privés à céder leurs titres de propriété à des institutions de ce genre, c’est-à-dire à fonder des "wakuf" ou "habous". [Sidi Halil, une des plus grandes autorités d’Algérie dans l’exégèse de la doctrine malékite, admet la possibilité de la cession par des personnes privées de telle ou telle terre, de tel ou tel revenu, non seulement en propriété héréditaire, mais aussi en usufruit temporaire à vie.] Ces biens devenaient par là même libres d’impôts et soustraits à la confiscation ; la cession se faisait sous la condition que l’ancien propriétaire de la terre donnée en "wakuf" en aurait l’usage à vie, mais le plus souvent à titre héréditaire, en revanche, il devait les prestations en argent et en nature (Robotzahlung)à la fondation (...)

 

La domination turque ne conduisit nullement à une féodalisation à la manière hindoustane (à l’époque de la décadence de l’administration des Grands Mogols). Ce qui l’empêcha, c’est la forte centralisation de l’administration civile et militaire d’Algérie ; celle-ci excluait la possibilié d’un accaparemnt héréditaire des fonctions locales et de la transformation de leurs titulaires en grands propriétaires terriens quasi indépendants des Deys. Tous les deys et caïds locaux, qui habituellement affermaient la perception des redevances dans leur district respectif, ne restaient que trois ans en fonction. Ce roulement était strictement prescrit par la loi, et il se faisait encore plus rapidement dans la pratique. C’est donc seulement chez les Arabes que le gouvernement turc favorisa le développement de la propriété privée aux dépens de la propriété "communautaire". D’après des renseignements statistiques recueillis par le député Warnier à l’Assemblée nationale (corps législatif, 1873), la situation foncière à la conquête française était la suivante dans le Tell, c’est-à-dire la région côtière :

 

Propriété domaniale : un million et demi d’hectares ; ditto à la disposition de l’Etat, à titre de biens communs (Bled-el-Islam)à tous les vrais croyants : trois millions d’hectares de terres en friche ;

 

Mulk (propriété privée):trois millions d’hectares, parmi lesquels un million et demi d’hectares partagées entre les Berbères de l’époque romaine et un million et demi d’hectares qui s’y étaient ajoutés par appropriation privée sous la domination turque.

 

En jouissance indivise des tribus arabes (arch) : cinq millions d’hectares.

 

En ce qui concerne le Sahara, seulement trois millions d’hectares situés à l’intérieur des oasis, en partie propriété familiale indivise, en partie propriété privée ;

 

le reste du Sahara, vingt-trois millions d’hectares, étant constitué uniquement par un désert de sable.

 

B. L’administration française et son influence sur la décadence de la propriété collective des terres chez les autochtones

 

L’institution de la propriété foncière privée était (aux yeux du bourgeois français)la condition indispensable de tout progrès dans les domaines politique et social. Le maintien de la propriété communautaire, "forme qui encourage dans les esprits les tendances communistes" (débats de l’Assemblée nationale, 1873)est dangereux aussi bien pour la colonie que pour la métropole ; on pousse au partage des propriétés familiales, on le prescrit même ; premièrement comme moyen d’affaiblir les tribus soumises, toujours au bord de la révolte ; deuxièmement comme unique voie pour faire passer ultérieurement la terre des mains des autochtones dans celles des colons européens. Politique qui fut suivie par les Français à travers tous les changements successifs de régime de 1830 à nos jours.

 

Les moyens ont souvent varié, le but est resté toujours le même : anéantissement de la propriété collective autochtone par la liberté d’achat et de vente, ce qui facilite son passage final aux mains des colons français (loc.cit.). Le député Humbert déclarait à la séance du 30 juin 1873 à l’occasion de la discussion d’un projet de loi : "Cette loi n’est que le couronnement d’une série d’ordonnances, de décrets, de lois et de senatus-consultes, ayant tous pour objet de préparer l’organisation de la propriété individuelle sur les terres arabes de l’Algérie" (loc.cit.).

 

Le premier souci des Français, après avoir conquis une partie de l’Algérie, fut de déclarer la majeure partie du territoire conquis propriété du gouvernement (français). Prétexte : la doctrine, courante chez les musulmans, selon laquelle l’imam possède le droit de déclarer le territoire des autochtones "wakuf" national ; ce qui est en effet le dominium eminens (pouvoir suprême)de l’imam, reconnu aussi bien par le droit malékite que par le droit hanefitique. Mais ce droit[...]ne lui permet que de lever des impôts (capitation)sur la population soumise. Et ce, dit Khalil, "pour conserver des moyens de satisfaire les besoins des descendants du Prophète et de toute la communauté musulmane". Louis-Philippe, en qualité de successeur de l’imam, ou plutôt des deys soumis, met la main, bien entendu, non seulement sur la propriété domaniale, mais aussi sur toutes les terres non travaillées – y compris celles de la commune : pâturages, forêts et friches.

 

Lorsqu’un droit étranger, extra-européen, leur est "profitable", les européens – comme c’est le cas ici pour le droit musulman – non seulement le reconnaissent – immédiatement ! – mais "se trompent dans son interprétation" à leur seul bénéfice, comme dans le cas présent. La rapacité française saute aux yeux : si le gouvernement était et reste le propriétaire initial de tout le pays, on n’est pas obligé de reconnaître les prétentions des tribus arabes et kabyles sur telle ou telle parcelle de terre, dès lors qu’elles ne pouvaient justifier leurs titres par des documents écrits. Ainsi : d’une part les propriétaires communaux antérieurs réduits à l’état d’occupants temporaires d’un domaine gouvernemental ; d’autre part, pillage par la force des parties considérables du territoire occupées par les tribus et implantation sur elles de colons européens. Arrêtés du 8 septembre 1830, 10 juin 1831 dans ce sens, etc. D’où le système du cantonnement, c’est-à-dire la division du territoire tribal en deux parties : l’une laissée aux membres des tribus, l’autre conservée par le gouvernement, aux fins d’y installer des colons européens. Les terres communales furent laissées – sous Louis-Philippe – à la libre disposition de l’administration civile-militaire établie dans la colonie. Par des ordonnances du 21 juillet 1846, dans le district d’Alger, dans les communes de Blida, d’Oran, Mostaganem et Bône, la propriété foncière privée fut au contraire déclarée inviolable ; mais là aussi le gouvernement français se réserva le droit d’expropriation, non seulement pour les cas prévus par le Code civil, mais chaque fois que cela était nécessaire pour l’extension d’anciennes colonies ou la fondation de nouvelles, pour la défense militaire ou si les intérêts du fisc souffraient de ce que des propriétaires ne cultivaient pas leurs parcelles [arrêtés du 8 septembre 1830, 10 juin et 11 juillet 1831, 1er et 3 décembre 1840 ; ordonnances royales des 31 octobre et 28 novembre 1845, 1er octobre 1844, 21 juillet 1846].

 

La plupart des acquéreurs de terre français (privés) ne songeaient nullement à cultiver ; ils spéculaient sur la revente au détail des terres ; acheter à des prix ridiculement bas, revendre à des prix relativement élevés, cela leur semblait un placement rentable de leurs capitaux. Ces Messieurs, sans tenir compte de l’inaliénabilité des possessions tribales, se hâtaient de conclure en série des contrats d’achat avec des familles isolées. Exploitant la fièvre de spéculation montée subitement avec l’arrivée des chacals français, et comptant que le gouvernement français ne pourrait tenir le pays bien longtemps, les autochtones aliénaient complaisamment, souvent à deux ou trois acheteurs simultanément telle ou telle parcelle de terre, ou totalement inexistante ou encore faisant partie des possessions collectives de la tribu. Quand on entreprit la vérification des titres de propriété devant les tribunaux, il apparut que plus des trois quarts des terrains vendus appartenaient en même temps à différentes personnes (...). Que fit le gouvernement français ? L’infame ! Il commença par sanctionner la violation du droit coutumier en légitimant toutes les cessions et aliénations, effectuées illégalement ! Dans la loi du 1er octobre 1844,[ce même gouvernement bourgeois qui s’était déclaré propriétaire exclusif du sol algérien en vertu d’une fausse interprétation du droit musulman], déclare : "Aucun acte translatif de propriété d’immeuble consenti par un indigène (même quand il vendait ce qui ne lui appartenait pas ! K.M.) au profit d’un européen ne pourra être attaqué par le motif que les immeubles étaient inaliénables aux termes de la loi musulmane". Outre l’intérêt des colons, le gouvernement avait en vue l’affaiblissement de la population soumise par la dégradation de l’organisation tribale communautaire (c’est ainsi que le député Didier déclare en 1851 dans un rapport à l’Assemblée nationale : "Nous devons activer la destruction des communautés fondées sur le sang : c’est là que se trouvent les chefs de l’opposition contre notre domination". Par ailleurs, la crainte de soulever la population contre lui et le désir d’assurer à l’avenir le marché monétaire contre les ébranlements entraînés inévitablement par les spéculations sur des titres de propriétés fictifs, ont conduit le gouvernement français à renoncer à l’utilisation ultérieure de son système de colonisation. A cela s’ajoute : les Arabes réussirent dans la majorité des cas à racheter, pour partie aux colons européens et pour partie au gouvernement lui-même, toutes les terres qui avaient été aliénées ou qui leur avaient été arrachées. C’est ainsi que le système des cantonnements finit par un fiasco retentissant. C’est précisément cette tentative qui fit mettre le nez sur la réalité du mode de propriété foncière tribo-communautaire très vivace ; il ne suffisait plus de l’ignorer, il fallut passer à des mesures concrètes pour le liquider. C’est à quoi visait le senatus-consulte du 22 avril 1863 ; il reconnaît la légitimité du droit à la propriété des tribus en ce qui concerne les portions occupées par elles, mais cette propriété collective devait être partagée non seulement entre les familles, mais aussi entre les membres de chaque famille. Le général Allard, chargé par le Conseil d’Etat de défendre le projet de loi déclara entre autre au Sénat : "Le gouvernement ne perdra pas de vue que la tendance de sa politique doit en général être l’amoindrissement de l’influence des chefs, et la désagrégation de la tribu. C’est ainsi qu’il dissipera ce fantôme de féodalité que les adversaires du sénatus-consulte semblent vouloir lui opposer...La constitution de la propriété individuelle, l’immixtion des européens dans la tribu... seront un des plus puissants moyens de désagrégation". L’article 11 du senatus-consulte de 1863 prévoit, dans un proche avenir, par décret impérial : 1°délimitation des territoires des tribus ; 2°répartition entre les différents douars de chaque tribu du Tell et des autres pays de culture, avec réserve des terres qui devront conserver le caractère de biens communaux ; 3°l’établissement de la propriété individuelle entre les membres de ces douars, partout où cette mesure sera reconnue possible et opportune. Napoléon III lui-même était contre ce troisième point : voir sa lettre au maréchal Mac-Mahon (58), 1865. Par ukase gouvernemental, promulgué avec l’assentiment du Conseil d’Etat, Badinguet ordonna la création de commissions spéciales pour procéder aux partages ; chaque commission comprenait un général de brigade ou un colonel comme président, un sous-préfet ou un conseiller de préfecture, un fonctionnaire d’un bureau départemental ou militaire arabe et un fonctionnaire de l’administration des domaines. La nomination des membres de la commission était confiée au général-gouverneur d’Alger ; seuls les présidents étaient directement ratifiés par l’Empereur ; les sous-commissions comprenaient des fonctionnaires de l’administration locale d’Algérie (Règlement d’administration publique du 23 mai 1863). La sous-commission était chargée de tous les travaux préparatoires : recueillir les données pour la fixation exacte des frontières des tribus, de chacune de ces fractions, des terres arables et des pâturages à l’intérieur de ces dernières, enfin des posssessions privées et domaniales comprises dans le rayon du district tribal. Ensuite intervient la commission : définition sur place, en présence de délégués des tribus voisines, des frontières des terres familiales soumises au partage ; d’autre part : confirmation des accords à l’amiable entre les possesseurs privés de terres (comprises à l’intérieur des limites du domaine tribal) et la tribu ; enfin : décisions judiciaires en cas de plaintes des tribus voisines au sujet de la fixation injuste des frontières des possessions qui leur étaient attribuées. La commission doit rendre compte de toutes les mesures qu’elle adoptait au gouverneur général d’Algérie, qui décide en dernier ressort (...).

D’après le rapport Warnier, président de la commission d’élaboration du projet de loi sur la "propriété privée" en Algérie, à l’Assemblée nationale de 1873 (voir Annales de l’Assemblée nationale, t XVII, Annexe n°1770), sur un total = 700 de possessions, 400 furent déjà partagés de 1863 à 1873 entre les unions consanguines entrant dans la composition des tribus – c’est-à-dire parmi les alliés proches (par le sang) dont chacun recevait un domaine bien délimité [la propriété domaniale et privée entrant déjà à l’époque dans leurs limites étaient aussi reconnues par l’autorité publique]. Cette partie du règlement de 1863 fut facile à appliquer parce que ce morcellement – semblable au processus par lequel se sont détachées de l’ancienne Marche germanique des communautés libres, semi-libres ou serves – avait débuté longtemps avant les Français, du temps de la domination turque en Algérie.

 

Eugène Robe : Les lois de la propriété foncière en Algérie, page 77, fait observer à ce sujet : "Mais bientôt le chef ne fut plus un patriarche ; il dégénéra en caïd ; l’autorité paternelle devint une autorité légale, politique, officielle ; un travail de dislocation commença peu à peu, et se fit insensiblement, d’abord dans les idées, puis dans les faits ; le sentiment de la consanguinité s’affaiblit et se retrécit ; les rameaux se détachèrent du tronc ; on se cantonna (villages) par groupes de parents ; chaque tente devint le centre d’un intérêt spécial, d’une famille particulière qui eut naturellement ses besoins propres, ses aspirations égoïstes et des tendances plus étroites. C’est ainsi que la tribu cessa d’être une grande famille, une communauté, pour n’être plus qu’un centre de population, qu’une confédération de tentes avec un caractère politique et officiel plus déterminé". La commission se trouva ainsi, pour l’application de ce point du règlement du 23 mai 1863, en présence de tribus déjà fragmentées d’elles-mêmes en leurs subdivisions ; elle n’eut qu’à donner force de loi à ce qui existait déjà en fait depuis longtemps.

 

Il en alla bien autrement de ses autres tâches : l’instauration de la propriété privée à l’intérieur des frontières de ces subdivisions. Ceci devait se faire, d’après le titre V, article 26 du Règlement, en tenant compte des différents types de droits coutumiers historiques, donc seulement après leur constatation préalable. Il n’en fut rien. Ce point fut abandonné sous Badinguet.

 

Il faut mentionner ici dans le rapport Warnier : que la difficulté des partages en Algérie résulta entre autres des conditions économiques extrêmement différentes des membres des tribus. Dans 142 tribus, il y avait de 1 à 4 hectares par personne ; dans 143, il y en avait de 4 à 8 ; dans 8, de 8 à 16 ; dans 30, de 16 à 185[le partage crée en même temps de grands et de petits propriétaires fonciers, les uns à peine capables de s’assurer leur subsistance par l’agriculture, les autres hors d’état d’utiliser entièrement les terres qui leur revenaient en propriété]. Ainsi, il ne résulta pratiquement rien de ces mesures d’expropriation des tribus arabes au profit des colons européens. Entre 1863 et 1871, les colons européens n’achetèrent aux indigènes qu’en tout et pour tout même pas 20.000 hectares de plus qu’ils ne leur en vendirent ; annuellement, en fait, seulement 2 170 hectars, 29 ares et 22 centiares, même pas assez de terrain pour y établir un seul village, comme le note Warnier. 1873. La première préoccupation de l’ "Assemblée des ruraux" (59) de 1873 fut donc d’adopter des mesures plus efficaces pour enlever la terre aux Arabes.[Les débats de cette honteuse assemblée sur le projet "d’introduction de la propriété privée" en Algérie, cherchent à masquer les filouteries commises sous le couvert de prétendues lois éternelles de l’économie politique. Il en résulte de ces débats de la "Rurale" que tous sont unanimes, sur l’objectif à atteindre : la destruction de la propriété collective ; le débat ne porte que sur les moyens d’en finir avec elle. Le député Clapier, par exemple, veut y arriver en appliquant les modalités du senatus-consulte de 1863, selon lesquelles la propriété privée ne doit être indroduite que dans les communes dont les parcelles sont déjà détachées du bien tribal ; la commission des "ruraux", dont le président et rapporteur est Warnier, insiste au contraire, pour commencer cette opération par la fin, c’est-à-dire par les déterminations du lot individuel de chaque membre de la communauté, et simultanément dans les 700 tribus.]

 

Les artifices esthétiques par lesquels le sieur Warnier veut farder une mesure dont le but est l’expropriation des Arabes sont notamment les suivants :

 

1° Les Arabes eux-mêmes ont souvent émis le vœu de passer au partage de leurs terres communautaires. Or, ceci est un mensonge éhonté. C’est le député Clapier qui lui répond (séance du 30 juin 1873) : "Mais, en définitive, cette constitution de la propriété privée que vous voulez faire, sont-ce les Arabes qui la demandent ? Nous a-t-on apporté les vœux émis par les tribus, par les djemma (60) ? Non, ils sont satisfaits de leur situation, de leur législation, leurs coutumes leur suffisent. Ce sont les spéculateurs et les prêteurs qui vous demandent le projet de loi".

 

2° Le système de la libre disposition par chaque Arabe de la terre lui appartenant par droit de propriété lui donnerait à la rigueur la possibilité de se procurer le capital qui lui manque par l’aliénation ou la mise en gage : cela n’était-il pas souhaitable dans l’intérêt même des algériens ? Comme si on ne rencontrait pas, dans tous les pays à système de production non capitaliste, l’exploitation la plus ignominieuse de la population rurale par de petits usuriers et des propriétaites terriens voisins disposant de capitaux disponibles. Voir l’Inde, voir la Russie où le paysan emprunte au "koulak", à des intérêts de 20, 30 et souvent 100%, la somme qu’il lui faut pour payer l’impôt d’Etat. Par ailleurs, le gros propriétaire terrien profite des circonstances qui accablent le paysan pour le lier par contrat au cours de l’hiver, pour toute la période des foins et de la moisson, pour le tiers ou la moitié du salaire habituel, qu’il lui paye d’avance, l’argent allant remplir encore une fois les caisses sans fond de l’Etat russe. Le gouvernement anglais travaille, dans les provinces nord-ouest de l’Inde et au Pendjab, grâce à l’ "aliénation" et la "mise en gage" – sanctionnées par la loi – à la dissolution de la propriété collective paysanne, à l’expropriation finale des paysans, à faire de la terre communautaire la propriété privée des usuriers – lettre de Badinguet à Mac-Mahon de 1865 – porte témoignage d’une activité analogue d’un usurier d’Alger dont la charge des impôts d’Etat sert d’instrument pour passer à l’attaque (lettre citée par Clapier dans son discours à l’Assemblée du 30 juin 1873).

 

Au moins, sous le gouvernement musulman, le paysan ne pouvait pas être exproprié par les usuriers spéculateurs. On n’en reconnaisssait pas la mise en gage de la terre (hypothèque), puisque la propriété communale (conformément à la propriété familiale indivise) était reconnue indivisible et inaliénable. [Cependant, il reconnaissait le "rhène", celui-ci donnait au prêteur d’argent un droit préférentiel sur les autres créanciers ; il obtenait d’être remboursé avant eux sur les revenus de la fortune meuble et immeuble du débiteur : ce qui ouvrait un champ d’action relatif à l’usure, comme en Russie, etc. Le senatus-consulte de 1863, article 6, reconnaît tout d’abord le droit de libre aliénation aussi bien pour la propriété privée de la terre, tout Arabe peut maintenant disposer librement du terrain qui lui était attribué en toute propriété ; le résultat sera : l’expropriation des terres des populations autochtones par les colons et spéculateurs européens. Mais c’était là le but conscient de la "loi" de 1873.

 

3° L’introduction de la propriété privée de la terre chez une population qui n’y est pas préparée et qui éprouve de l’antipathie à son égard devait être la panacée infaillible pour améliorer le travail de la terre et, par conséquent pour élever la productivité de l’agriculture. C’était là la cri général de l’économie politique de l’Europe occidentale, mais aussi des soi-disant "classes cultivées" de l’Europe orientale ! Mais pas un seul fait de l’histoire de la colonisation n’a été évoqué à l’appui de cette thèse au cours des débats de l’Assemblée des ruraux. Warnier se réfère à l’amélioration des moyens de culture des domaines de colons européens, de peu de superficie mais bien situés pour l’écoulement de la production. Le chiffre de toutes les terres appartenant aux colons européens en Algérie = 400.000 hectares, dont 120.000 appartiennent à deux compagnies, celle d’Alger et celle de Sétif, ces vastes domaines, situés loin des marchés comme Warnier lui-même le reconnaît – étaient travaillés par des fermiers arabes avec leurs méthodes anciennes et traditionnelles, celles qui existaient avant l’arrivée des Français "porteurs de lumières". Les 280.0000 hectares restants étaient émiettés de façon fort inégale entre 122.000 Français, dont 35.000 fonctionnaires et citadins ne s’occupant pas d’agriculture. Restent 87.000 colons français agriculteurs ; mais même chez eux, pas de culture intensive, qui ne paye pas là où l’étendue du sol inculte est grande et la population relativement réduite (cf débat du 30 juin 1873).

 

L’expropriation des Arabes par la loi poursuivait deux buts : 1) fournir aux colons français le maximum de terre ; 2) en arrachant les Arabes à leurs liens naturels avec la terre, briser ce qui restait de la puissance des liens tribaux déjà en décomposition, et éliminer ainsi tout danger de rébellion. Warnier démontre que les terres mises à la disposition des colons ne suffisent pas à la satisfaction des besoins de ceux qui affluent chaque année de France. Il était donc impossible de multiplier le nombre de colons tout en conservant le système de propriété foncière arabe. Pour accélérer le processus de passage des anciennes terres tribales aux mains des colons, la loi (1873)prescrit, sinon d’abroger entièrement le droit d’achat par chaque membre de la "ferka" (fraction de tribu) d’une terre vendue par tel ou tel membre de la ferka (cf discours du député Humbert, séance du 30 juin 1843, Annales de l’Assemblée nationale, tome XVIII, page 336), droit exactement semblable à celui qui subsiste encore aujourd’hui dans certaines parties du canton des Grisons],du moins de le limiter aux degrés de parenté auxquels le Code civil français reconnaît le droit de préemption. Enfin, pour agrandir les domaines du gouvernement, le projet de loi de 1873 déclara propriétés gouvernementales les friches, en en laissant l’usage communataire aux tribus arabes, mais en ne les partageant pas entre leurs territoires. Brigandage pur et simple ! C’est bien pour cette raison que l’Assemblée des ruraux, par ailleurs si tendre pour la sacro-sainte "propriété" adopta ce projet de loi violant la propriété communale sans la moindre modification et devait le faire entrer en vigueur dans le courant même de l’année 1873 (troisième délibération de la séance du 26 juillet 1873, Annales de l’Assemblée nationale, tome XIX, page 230). Le maréchal Niel remarqua à juste titre au cours des débats de l’Assemblée nationale de 1879 : "La société algérienne est fondée surle sang [c’est-à-dire sur la parenté]". Ainsi, par l’individualisation de la propriété foncière, on atteint du même coup l’objectif politique : anéantir les bases mêmes de cette société.

 

Source : Source en note

NOTE SUR LA SOURCE

Ce texte est un extrait du cahier de Karl Marx comprenant des notes prises lors de sa lecture du livre de M. M. Kovalevski : Le système foncier communautaire ; causes, déroulement et conséquences de sa décomposition, paru à Moscou en 1879.

Une traduction française a été réalisée par l’institut du marxisme léninisme de Moscou et publiée par La nouvelle critique (n°109) en 1959

Ce texte a ensuite été repris par le Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes sous le titre "Sur les sociétés précapitalistes Textes de Marx et Engels" publié aux Editions Sociales en 1970.

 

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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 22:13

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Document à lire

http://dormirajamais.org/jaures-1/


La seule photographie conservée, semble-t-il, de la manifestation du 29 juillet 1914. Au premier rang de la loge de l'orchestre, on devine les orateurs.

La seule photographie conservée, semble-t-il, de la manifestation du 29 juillet 1914.

Au premier rang de la loge de l’orchestre, on devine les orateurs.

Discours de Bruxelles, 29 juillet 1914, par Jean Jaurès.

On lit parfois que le dernier discours de Jean Jaurès a été prononcé à Lyon-Vaise, le 25 juillet 1914. Le texte en est souvent reproduit, par exemple sur le site de l’Assemblée Nationale. Mais quelques jours plus tard cependant, le leader socialiste a quitté de nouveau Paris à l’invitation du Conseil général du Parti ouvrier belge. Au Cirque Royal de Bruxelles, au soir du 29 juillet 1914, il improvise un discours à partir de quelques notes.


Ce discours n’a pas été sténographié, mais plusieurs comptes-rendus en ont été donnés, dont certains reproduisent de larges extraits. Il a été évoqué ensuite, de manière plutôt fantaisiste, par Roger Martin du Gard dans son célèbre chapitre des Thibault consacré à « L’Été 1914. ». Contrairement à ce qu’avance le romancier, il n’y eut pas de débordements ce soir-là et tout se déroula dans le calme. Après son intervention, la dernière de la soirée, Jean Jaurès regagna seul le quartier de la Gare du Midi. Il avait pris une chambre à « l’Hôtel de l’Espérance ». 

 

Réalisée par Jean Stengers, cette reconstitution du discours a été publiée dans les Actes du colloque Jaurès et la nation (Association des publications de la faculté des Lettres et sciences humaines de Toulouse, 1965). Dans cet ouvrage, ce document est précédé d’un article du même Jean Stengers intitulé « Le dernier discours de Jaurès », où j’ai puisé les informations données dans cette introduction. Les sources de Jean Stengers sont les comptes-rendus publiés dans Le Peuple et L’Indépendance Belge le 30 juillet 1914, celui paru dans Le Soir le 31 juillet, ainsi que des passages isolés parus dans différents quotidiens les mêmes jours.


Jaurès est accueilli par de longues acclamations On crie: « Vive Jaurès!  » « Viva la France! » « Vive la République! »


Citoyens, je dirai à mes compatriotes, à mes camarades du parti en France, avec quelle émotion j’ai entendu, moi qui suis dénoncé comme un sans-patrie, avec quelle émotion j’ai entendu acclamer ici, avec le nom de la France, le souvenir de la grande Révolution. (Applaudissements)


Nous ne sommes pas ici cependant pour nous abandonner à ces émotions mais pour mettre en commun, contre le monstrueux péril de la guerre, toutes nos forces de volonté et de raison.


On dirait que les diplomaties ont juré d’affoler les peuples. Hier, vers 4 heures, dans les couloirs de la Chambre, vint une rumeur disant que la guerre allait éclater. La rumeur était fausse, mais elle sortait du fond des inquiétudes unanimes! Aujourd’hui, tandis que nous siégeons au B.S.I.(1), une autre dépêche plus rassurante est arrivée. On nous dit qu’on peut espérer qu’il n’y aurait pas de choc, que l’Autriche avait promis de ne pas annexer la Serbie (Rires), et que moyennant cette promesse, la Russie pourrait attendre.


On négocie; il paraît qu’on se contentera de prendre à la Serbie un peu de son sang, et non un peu de chair (Rires); nous avons donc un peu de répit pour assurer la paix. Mais à quelle épreuve soumet-on l’Europe! À quelles épreuves les maîtres soumettent les nerfs, la conscience et la raison des hommes!


Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des Droits de l’homme, est-il possible que des millions d’hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans que les dirigeants le sachent, s’entre-déchirer sans se haïr?


Il me semble, lorsque je vois passer dans nos cités des couples heureux, il me semble voir à côté de l’homme dont le cœur bat, à côté de la femme animée d’un grand amour maternel, la Mort marche, prête à devenir visible! (Longs applaudissements).


Ce qui me navre le plus, c’est l’inintelligence de la diplomatie. (Applaudissements) Regardez les diplomates de l’Autriche-Hongrie, ils viennent d’accomplir un chef d’œuvre: ils ont obscurci toutes les responsabilités autres que la leur. Quelles qu’aient été les folies des autres dirigeants, au Maroc, en Tripolitaine, dans les Balkans, par la brutalité de sa note, avec son mélange de violence et de jésuitisme, la coterie militaire et cléricale de Vienne semble avoir voulu passer au premier plan. (Applaudissements)


Et l’Allemagne du Kaiser, comment pourra-t-elle justifier son attitude de ces derniers jours? Si elle a connu la note austro-hongroise, elle est inexcusable d’avoir pardonné pareille démarche. Et si l’Allemagne officielle n’a pas connu la note autrichienne, que devient la prétendue sagesse gouvernementale (Rires) Quoi! vous avez un contrat qui vous lie et qui vous entraîne à la guerre, et vous ne savez pas ce qui va vous y entraîner! Si c’est la politique des majestés, je me demande si l’anarchie des peuples peut aller plus loin. (Rires et applaudissements)


Si l’on pouvait lire dans le cœur des gouvernants, on ne pourrait y voir si vraiment ils sont contents de ce qu’ils ont fait. Ils voudraient être grands; ils mènent les peuples au bord de l’abîme; mais, au dernier moment, ils hésitent. Ah! le cheval d’Attila qui galopait jadis la tête haute et frappait le sol d’un pied résolu, ah! il est farouche encore, mais il trébuche (Acclamations). Cette hésitation des dirigeants, il faut que nous la mettions à profit pour organiser la paix.


Nous, socialistes  français, notre devoir est simple. Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. Moi qui n’ai jamais hésité à assumer sur ma tête la haine de nos chauvins, par ma volonté obstinée, et qui ne faillira jamais, de rapprochement franco-allemand (Acclamations), moi qui ai conquis le droit, en dénonçant ses fautes, de porter témoignage à mon pays, j’ai le droit de dire devant le monde que le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. (Ovation. Cris: « Vive la France! »)


Le gouvernement français est le meilleur allié de la paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la médiation. Et il donne à la Russie des conseils de prudence et de patience. Quant à nous, c’est à notre devoir d’insister pour qu’il parle avec force à la Russie de façon qu’elle s’abstienne. Mais si, par malheur, la Russie n’en tenait pas compte, notre devoir est de dire: « Nous ne connaissons qu’un traité: celui qui nous lie à la race humaine! Nous ne connaissons pas les traités secrets! » (Ovation)


Voilà notre devoir et, en l’exprimant, nous nous sommes trouvés d’accord avec les camarades d’Allemagne qui demandent à leur gouvernement de faire que l’Autriche modère ses actes. Et il se peut que la dépêche dont je vous parlais tantôt provienne en partie de cette volonté des prolétaires allemands. Fût-on le maître aveugle, on ne peut aller contre la volonté de quatre millions de consciences éclairées. (Acclamations)


 Voilà ce qui nous permet de dire qu’il y a déjà une diplomatie socialiste, qui s’avère au grand jour et qui s’exerce non pour brouiller les hommes mais pour les grouper en vue des œuvres de paix et de justice. (Applaudissements)


Aussi, citoyens, tout à l’heure, dans la séance du Bureau Socialiste International, nous avons eu la grande joie de recevoir le récit détaillé des manifestations socialistes par lesquelles 100 000 travailleurs berlinois, malgré les bourgeois chauvins, malgré les étudiants aux balafres prophétiques, malgré la police, ont affirmé leur volonté pacifique.


Là-bas, malgré le poids qui pèse sur eux et qui donne plus de mérite à leurs efforts, ils ont fait preuve de courage en accumulant sur leur tête, chaque année, des mois et des années de prison, et vous me permettrez de leur rendre hommage, et de rendre hommage surtout à la femme vaillante, Rosa Luxemburg (Bravos), qui fait passer dans le cœur du prolétariat allemand la flamme de sa pensée. Mais jamais les socialistes allemands n’auront rendu à la cause de l’humanité un service semblable à celui qu’ils lui ont rendu hier. Et quel service ils nous ont rendu à nous, socialistes français!


Nous avons entendu nos chauvins dire maintes fois: « Ah! comme nous serions tranquilles si nous pouvions avoir en France des socialistes à la mode allemande, modérés et calmes, et envoyer à l’Allemagne les socialistes à la mode française! » Eh bien! hier, les socialistes à la mode française furent à Berlin (Rires) et au nombre de cent mille manifestèrent. Nous enverrons des socialistes français en Allemagne, où on les réclame, et les Allemands nous enverront les leurs, puisque les chauvins français les réclament. (Applaudissements)


Voulez-vous que je vous dise la différence entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise? C’est que la classe ouvrière hait la guerre collectivement, mais ne la craint pas individuellement, tandis que les capitalistes, collectivement, célèbrent la guerre, mais la craignent individuellement. (Acclamations) C’est pourquoi, quand les bourgeois chauvins ont rendu l’orage menaçant, ils prennent peur et demandent si les socialistes ne vont pas agir pour l’empêcher. (Rires et applaudissements)


Mais pour les maîtres absolus, le terrain est miné. Si dans l’entraînement mécanique et dans l’ivresse des premiers combats, ils réussissent à entraîner les masses, à mesure que les horreurs de la guerre se développeraient, à mesure que le typhus achèverait l’oeuvre des obus, à mesure que la mort et la misère frapperaient, les hommes dégrisés se tourneraient vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et leur demanderaient: quelle raison nous donnez-vous de tous ces cadavres? Et alors, la Révolution déchaînée leur dirait: « Va-t-en, et demande pardon à Dieu et aux hommes! » (Acclamations)


Mais si la crise se dissipe, si l’orage ne crève pas sur nous, alors j’espère que les peuples n’oublieront pas et qu’ils diront: il faut empêcher que le spectre ne sorte de son tombeau tous les six mois pour nous épouvanter. (Acclamations prolongées)


Hommes humains de tous les pays, voilà l’œuvre de paix et de justice que nous devons accomplir!


Le prolétariat prend conscience de sa sublime mission. Et le 9 août, des millions et des millions de prolétaires, par l’organe de leurs délégués, viendront affirmer à Paris l’universelle volonté de paix de tous les peuples.


Longues ovations. Toute la salle, debout, acclame Jaurès.

Pour aller plus loin:

  • L’assassinat de Jean Jaurès, par Henri Guilbeaux. Un souvenir du climat des jours de l’entrée en guerre, à rapprocher des souvenirs de Gabriel Chevallier.
  • Discours de Bâle (24 novembre 1912), par Jean Jaurès.
  • Discours de Bruxelles (29 juillet 1914), par Jean Jaurès. Tentative de reconstitution par Jean Stengers du dernier discours de Jean Jaurès, deux jours avant sa mort.
  • Aux peuples assassinés, par Romain Rolland. Un des textes publiés dans la revue Demain d’Henri Guilbeaux.
  • Tu vas te battre (poème), par Marcel Martinet. Texte écrit aux premiers jours de la Grande Guerre.
  • Tout n’est peut-être pas perdu suivi de Les morts (poèmes), par René Arcos. Par le futur cofondateur de la revue Europe.
  • Dans la tranchée (poème), par Noël Garnier.
  • Le Noyé (poème), par Lucien Jacques.
  • Éloignement (poème), par Marcel Sauvage.
  • Malédiction (poème), par Henri Guilbeaux. Un texte prophétique sur les bombardements aériens, qui laisse entendre en 1917, qu’en matière de guerre industrielle, le pire est encore à venir.
  • Au grand nombre (poème), par Pierre Jean Jouve. Un poème de jeunesse d’un auteur qui marquera ensuite une rupture totale avec la première partie de son œuvre.
  • Chant d’un fantassin suivi de Élégie à Henri Doucet (poèmes), par Charles Vildrac. Un des piliers de l’expérience de l’Abbaye de Créteil, fervent pacifiste.
  • L’illumination (poème), par Luc Durtain. Un très grand poète oublié, l’ensemble du recueil, consultable en ligne, vaudrait d’être réédité.
  • Requiem pour les morts de l’Europe (poème), par Yvan Goll. Poète franco-allemand -né en fait dans l’Alsace-Lorraine occupée- qui adopte d’emblée une position pacifiste. Inventeur du « surréalisme » dont la paternité lui sera disputé par André Breton qui le juge trop classique, il meurt dans l’oubli. Il peut être considéré comme un des rares poètes expressionnistes écrivant en français.
  • Frans Masereel, par Luc Durtain. Sur le graveur et peintre flamand dont l’œuvre est indissociable de l’engagement pacifiste.
  • Discours de Pierre Brizon le 24 juin 1916. Premier discours de rupture avec l’Union sacrée, trois députés socialistes votant pour la première fois contre les crédits de guerre.
  • L’alerte, récit d’avant-guerre, par René Arcos. Une nouvelle d’une grande force satirique, par le cofondateur de la revue Europe.
  • L’Adieu à la patrie (poème), par Luc Durtain. À mes yeux, peut-être, le plus beau poème qu’on ait pu écrire sur cette guerre.
  • La première victime de la guerre, par Gabriel Chevallier (extrait du roman La Peur). Première victime, ou premier héros?
  • Le Mal 1914 -1917 (extraits), par René Arcos.

 Bureau Socialiste International. []

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 14:08

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l'Archive Internet des Marxistes

Section française

Paul Lafargue

1842 - 1911

Paul Lafargue

Notice biographique

1871 ?

Pie IX au Paradis

1880

Le droit a la paresse

1881

Le parti socialiste allemand

 

La politique de la bourgeoisie

 

Que veulent donc les seigneurs de l'industrie du fer ?

 

Au nom de l'autonomie

 

L'autonomie

 

Le sentimentalisme bourgeois

 

M. Paul Leroy-Beaulieu

1882

La propriété paysanne et l'évolution économique

 

L'ultimatum de Rothschild

 

Les luttes de classes en Flandre de 1336-1348 et de 1379-1385

 

La journée légale de travail réduite à huit heures

 

Un moyen de groupement

 

La base philosophique du Parti ouvrier

 

Le communisme et les services publics

1883

Essai critique sur la révolution française du XVIIIº siècle

1884

Le matérialisme économique de Karl Marx – cours d'économie sociale –

1885

La légende de Victor Hugo

 

Visite à Louise Michel

1886

Les chansons et les cérémonies populaires du mariage

 

Sapho

 

La religion du Capital

 

Le matriarcat

1887

La circoncision, sa signification sociale et religieuse

 

La question Boulanger

1888

Le Parti Ouvrier Français

1890

La propriété - Origine et évolution

 

Souvenirs personnels sur Karl Marx

 

Le darwinisme sur la scène française

1891

"L'Argent" de Zola

 

La boucherie de Fourmies (1er mai 1891)

 

Le 1er Mai et le mouvement socialiste en France

 

Avant-propos à "La Femme et le Socialisme" d'August Bebel

 

Appel aux électeurs de la première circonscription de Lille

1893

Un appétit vendu

 

Socialisme et patriotisme

1894

La langue française avant et après la Révolution

1895

Origine de la propriété en Grèce

 

L'idéalisme et le matérialisme dans la conception de l'histoire

 

Campanella, Etude sur sa vie et sur la Cité du Soleil

1896

Le mythe de l'immaculée conception

 

Les origines du Romantisme

 

Le socialisme et la science sociale

1897

La fonction économique de la Bourse

1899

Le socialisme et la conquête des pouvoirs publics

 

Notre but

1900

Le socialisme et les intellectuels

1903

Les trusts américains

1904

Souvenirs personnels sur F. Engels

 

La question de la femme

1905

Socialisme et internationalisme

1906

Le patriotisme de la bourgeoisie

1907

La crise de l'Or aux États-Unis

1908

De l'antiparlementarisme et des réformes

1909

Le déterminisme économique de K. Marx

 

La croyance en Dieu

 

Origine des idées abstraites

1910

Intervention contre la loi des retraites

 

Le problème de la connaissance

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3 août 2010 2 03 /08 /août /2010 08:51

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Un site est consacré à Lukacs sur le web. On peut y consulter certains ouvrages numérisés dont "Histoire  et conscience de classe" et des bibliographies telle celle-ci listant les ouvrages existant en français.


lukacs1919.jpg

Lukacs en 1919


Lukacs Oeuvres éditées en français.

Correspondances de jeunesse, 1908-1917, choix de lettres, Ed. Maspero, Paris, 1981 trad. par I. Fodor, J. Herman, E. Kenéz et E. Szilagyi ; préface et annotation de E. Fekete et E. Karadi.

Journal (1910-1911) Rivages Poche ; Payot, 2006.
 « Remarques sur la théorie littéraire » [1910], Revue de l’Institut de sociologie, N°3-4, 1973 trad. Par G. Kassaï.
L’Âme et les Formes [1911], Ed. Gallimard, coll. « Bibliothèque de Philosophie », Paris, 1974 –trad. par G. Haarscher.
Philosophie de l’Art (1912-1914). Premiers écrits sur l’esthétique, Ed. Klincksieck, coll. « L’esprit et les formes », Paris, 1981 –trad. et présentation par R. Rochlitz et A. Pernet.
La Théorie du roman [1916], Ed. Gonthier, coll. « Médiations », Paris, 1963 –trad. par J. Clairevoye ; réédition Gallimard, coll. « Tel », Paris, 1989.
« Idéalisme conservateur et idéalisme progressiste » [1918], in M. Löwy, Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires, Ed. PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », Paris, 1976, pp. 301-307 –trad. Par M. et J.M. Dufournaud, R. Kiss.
« Le bolchevisme comme problème moral » [1918], IN M. Löwy, op. cit., pp. 308-312.
« Le fondement moral du communisme » [1919], La Pensée, n°206, 1979, pp. 23-26.
 « Tactique et éthique » [1919], Revue Internationale de Philosophie, n°106, 1973, pp. 371-406 trad. Par G. Haarscher et R. Legros. [en réalité, il s’agit d’une recension de divers textes : Tactique et éthique, Le problème de la direction intellectuelle et les « travailleurs intellectuels », Qu’est-ce que le marxisme orthodoxe ? (dans sa première version) et Parti et classe auquel l’essai Tactique et éthique donne son texte générique].
« Préface à Grève de masses de Rosa Luxembourg » [1921], in M. Löwy, op. cit., pp. 313-319.
Littérature, philosophie, marxisme (1922-1923), textes réunis et présentés par M. Löwy, Ed. PUF, coll. « Philosophie d’aujourd’hui », Paris, 1978 trad. par J.M. Brohm et A. Streiff.
Histoire et conscience de classe –Essais de dialectique marxiste [1923], Ed. de Minuit, coll. « Arguments », Paris, 1960 ; réédité en 1974 et 1984 –trad. par K. Axelos et J. Bois [cette réédition est augmentée de la fameuse postface de mars 1967, publiée en préface à l’édition allemande].

Dialectique et spontanéité, En défense de histoire et conscience de classe [1925] les éditions de la Passion. 2001. Traduction de Pierre Rusch

La pensée de Lénine [1924], Ed. EDI, Paris, 1965 trad. par J.M. Brohm, B. Fraenkel et C. Heim ; réédition Denoël / Gonthier, Paris, 1972
« Critique du Manuel de sociologie de Boukharine » [1925], L’Homme et la société, n°2, 1966, pp. 175-181. en allemand dans Schriften zur Ideologie und Politik.
La vision aristocratique et démocratique du monde, in L’esprit européen. Rencontres internationales de Genève, [1946].
Brève histoire de la littérature allemande (XVIII-XXè s.) [1947], Ed. Nagel, Paris, 1949 trad. par L. Goldmann et M. Butor.
Goethe et son époque [1947], Ed. Nagel, Paris, 1949 trad. par L. Goldmann et P. Frank.
Le Jeune Hegel –Sur les rapports de la dialectique et de l’économie [1948], Ed. Gallimard, coll. « Bibliothèque de Philosophie », Paris, 1981, 2 volumes –trad. par R. Legros et G. Haarscher.
Existentialisme ou marxisme ? [1948], Ed. Nagel, coll. « Pensées », Paris, 1961 trad. par E. Kelemen.
Balzac et le réalisme français [1952], Ed. Maspero, coll. « Petite collection Maspero », Paris, 1967 trad. par P. Laveau ; réédition La Découverte / Poche, avec une préface de G. Gengembre, 1999.
La Destruction de la raison [1953-1954], Ed. L’Arche, Paris, 1958-1959, 2 volumes trad. par R. Girard, A. Gisselbrecht, S. George, J. Lefèvre et E. Pfrimmer.
Le roman historique [1955], Ed. Payot, coll. « Petite Bibliothèque », Paris, 1965 trad. par R. Sailley et préface de Cl.-E. Magny ; réédition en 1977 et Ed. La Découverte / Poche, 2000.
Problèmes du réalisme [1955], Ed. L’Arche, coll. « Le Sens de la Marche », Paris, 1975 textes traduits, choisis et présentés par J. Guégan et C. Prévost.
Le Jeune Marx Son évolution philosophique de 1840 à 1844. [1955]. ] les éditions de la Passion. 2002. Traduction de Pierre Rusch. et en allemand dans Schriften zur Ideologie und Politik.

Thomas Mann [1957], Ed. Maspero, Paris, 1967 trad. par P. Laveau. La Signification présente du réalisme critique [1958], Ed. Gallimard, coll. « Les essais, NRF », Paris, 1960 trad. par M. de Gandillac.

« Mon chemin vers Marx » [1957], Nouvelles Etudes hongroises, op. cit., pp. 77-92. en allemand dans Schriften zur Ideologie und Politik.
« Lénine » [1969], ibidem, pp. 93-96.
 « Préface à l’Esthétique » [1963], Europe, n°415-416, 1963, pp. 187-205 trad. par J. Verger.
Le combat de libération de l’art (Le Tintoret, Rubens, Rembrandt(…) » [1963], Europe, n°600, 1979, pp. 114-121 trad. par E. Lambert.
« Contribution au débat entre la Chine et l’Union Soviétique » [1963], Les Temps modernes, février 1964, pp. 1486-1499, et en allemand dans Schriften zur Ideologie und Politik.
« Le grand Octobre 1917 et la littérature contemporaine », L’Homme et la société, n°5, 1967, pp. 3-15.
« Art et société » [1967], Nouvelles Études hongroises, vol. 8, 1973, pp. 97-108.
« Littérature mondiale » [1968], ibidem, pp. 109-112.
Socialisme et démocratisation [1968], Ed. Sociales / Messidor, Paris, 1989 trad. par G. Cornillet.
Soljénitsyne [1964 et 1969], Ed. Gallimard, coll. « Idées, NRF », Paris, 1970 trad. par S. Bricianer.
«Lukacs sur sa vie et son œuvre » [1969], in Littérature, philosophie, marxisme (1922-1923), Ed. PUF, coll. « Philosophie d’aujourd’hui », Paris, 1978, pp. 154-174 –textes présentés et réunis par M. Löwy ; trad. par J.M. Brohm et A. Streiff.
« Entretien avec Lukacs » [1971], in Y. Bourdet, Figures de Lukacs, Ed. Anthropos, Paris, 1972, pp. 175-206.
Pensée vécue – mémoires parlés [1971], Ed. L’Arche, coll. « Le Sens de la Marche », Paris, 1986 –trad. par J.M. Argelès.
W. Abendroth, H. H. Holz, L. Kofler et T. Pinkus, Entretiens avec Georg Lukacs [1967], Ed. Maspero, coll. « cahiers libres 160 », Paris, 1969 –trad. par M. Ollivier.
 « Hommage à Béla Bartok » [1970], Europe, n°504-505, pp. 126-143.
Testament Politique [1971], in Cités, n°39-2009 ; pages 113 à 149
« Prolégomènes à l’ontologie de l’Être social. » Questions de principe autour d’une ontologie aujourd’hui possible » [1971], La Pensée, n°206, 1979, pp. 38-50 trad. par G. Cornillet. [il s’agit de la traduction des onze premières pages des Prolégomènes écrites par Lukacs peu avant sa mort].
Prolégomènes à l’ontologie de l’Être social. Delga [2009]
Ecrits de Moscou, textes inédits posthumes, traduits et présentés par C. Prévost, Ed. Sociales, coll. « Ouvertures », Paris, 1974.
Marx et Engels, historiens de la littérature, Ed. L’Arche, coll. « Travaux », Paris, 1975 trad. par G. Badia.

 

Textes de G. Lukacs, choix présentés par C. Prévost, Ed. Sociales / Messidor, 1985.

 

NB : Les sites de vente de livres sur Internet proposent un ouvrage intitulé : La Hongrie et la civilisation - histoire, géographie, ethnographie, constitution et rapports Internationaux, rédigé avec la collaboration de plusieurs auteurs français et hongrois par Georges Lukács, ancien ministre de l’instruction publique de Hongrie, membre de l’académie diplomatique internationale. Préface de Jérôme et Jean Tharaud. La renaissance du livre, Paris 1929.

Ils indiquent parfois comme dates de vie de l’auteur : 1885-1971, c'est-à-dire celles du philosophe hongrois d’expression allemande et le lien de son nom renvoie à ses œuvres. L’ancien commissaire du peuple à l’éducation de la République hongroise des conseils ne doit cependant pas être confondu avec son homonyme, auteur de La Hongrie et la civilisation, qui était en 1906 ministre des cultes et de l’instruction publique dans le royaume de François-Joseph.

 

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28 février 2009 6 28 /02 /février /2009 08:05

Sur le blog résistances et solidarités.


kollontai

Alexandra Kollontaï est née en 1872 et morte le 9 mars 1952.

Fille d’un général de l’armée russe , elle est issue de l’aristocratie russe. Son éducation est très traditionnelle.
Alexandra est polyglotte notamment en langues finnoises.


Elle est brièvement mariée à un officier dont elle gardera le nom.


En 1893, Alexandra se rapproche du mouvement ouvrier russe.
Elle part ensuite étudier à l’école politique de l’université de Zurich en 1896 année durant laquelle elle devient marxiste.

En 1903, après la scission de la sociale démocrate russe, elle adhère pour un temps au courant mencheviks.

Pour ses pensées internationalistes, Alexandra se trouve plus proche des bolcheviks et ainsi rejoint le parti en 1915.


En 1917, elle apporte un soutien inconditionnel à Lénine.

« Maintenant camarades ouvrières, ne soyez pas isolées. Isolées, nous ne sommes que des fétus de pailles que n’importe quel patron peut tordre à sa volonté, mais organisées nous sommes une force puissante que personne ne peut briser. Nous, les ouvrières, étions les premières pour dresser le drapeau rouge aux jours de la révolution russe, les premières pour sortir dans les rues lors de la journée des femmes. » (Nos Tâches, 1917)


De novembre 1917 à mars 1918, Kollontaï est nommée commissaire du peuple à l’assistance publique.


En 1918, elle fait partie de la tendance gauche communiste qui publie Kommunist et fonde en 1920 la fraction interne au parti. C’est l’ « Opposition ouvrière » qu’elle dirige avec Alexandre Chliapnikov.


Elle réclame la démocratie et l’autonomie des syndicats.

« La dictature du prolétariat ne peut être réalisée et maintenue qu’avec la participation énergique et active des travailleuses » ( Résolution sur le rôle des femmes travailleuses, 6 mars 1919).


L’ action des femmes permet d’obtenir:
le droit de vote
droit à être élue
droit au divorce
accès à l’éducation
un salaire égal
congés maternité
droit à l’avortement en 1920


De 1923 à 1924, c’est sous la fonction de diplomate qu’on la retrouve. Elle obtient la reconnaisance de l’ URSS par la Norvège, le retour en URSS de l’or déposé par Kerensky dans les banques suédoises et négocie l’armistice en Finlande en 1914.

 

Alexandra Kollontaï a commencé à publier ses écrits durant la première guerre mondiale.
Comme les socialistes russes, elle était opposée à la guerre.
Le prolétariat russe, aux côtés de celui du monde entier, proteste contre toutes les guerres. C’est un fait bien connu que le prolétariat ne connaît aucune frontière nationale. Il ne reconnaît que deux “nations” dans le monde civilisé: les exploiteurs et les exploitants.” ( Le prolétariat et la guerre 1912)
Selon Alexandra Kollontaï, la guerre est un outil des capitalistes d’éradication de révolution sociale.


Lors de la réunion de Zimmerwald dont les buts étaient de:
- travailler pour la paix
- se battre contre la guerre
- lancer un appel à tous les prolétaires de tous pays à s’unir pour la lutte des classes
- revivifier la solidarité de la classe internationale.
Kollontaï a déclaré: “le chemin de la lutte des classes devient celui de la “paix civile”.


Elle considérait les gouvernements comme des opportunistes: ils utilisaient le socialisme pour éviter la guerre. Or à la fin, ces gouvernements, une fois la guerre évitée, anéantissaient les socialistes afin d’éviter une révolution sociale.


L’objectif final de cette réunion était la conquête des moyens de production et l’établissement de la dictacture du prolétariat.


Selon elle, il est important de choisir entre le nationalisme et l’internationalisme: “le nationalisme et l’internationalisme sont des principes opposés l’un à l’autre. Vous ne pouvez pas être à la fois un “bon monarchiste” et un nationaliste.” De-là, était l’origine d’une scission dans le mouvement socialiste russe.


Il était important qu’ils se réunissent afin de :
- reconstruire l’Internationale sur des bases de l’antimilitarisme
- mener des actions révolutionnaires de masse
- préparer les bases pour une conscience de classe internationale pour battre politiquement l’impérialisme des états capitalistes.
- ne pas laisser de place pour les opportunistes et les patriotes qui désertent les mouvements de classe pour défendre leurs intêrets capitalistes.
( extrait de: Les internationalistes veulent-ils une scission ?, 1916)


Afin d’arriver à cet internationalisme, KollontaÏ écrit un autre texte, un an plus tard définissant les actions à mener. Elle s’adresse plus particulièrement aux femmes.
Maintenant suite à cette guerre, il y a eu un changement aigu de la position des femmes du prolétariat. On rencontre maintenant partout le travail des femmes. La guerre a forcé les femmes à prendre des emplois auxquels elles n’auraient jamais pensé auparavant. Tandis qu’en 1912 il n’y avait que 45 femmes pour 100 hommes trvaillant en usine, il n’est maintenant pas rare de trouver 100 femmes pour 75 hommes.


Dans Nos tâches, écrit en 1917, Alexandra Kollontaï pense consolider le pouvoir d’état en faveur du prolétariat et de la petite paysannerie par une législation qui défendra les intérêts des ouvriers.
Il lui semble important de réveiller les travailleuses qui sont des atouts essentiels à la réalisation de la communauté éducative socialiste des enfants dont nous sortirons des citoyens travailleurs imprégnés d’un esprit de solidarité, à la réforme de la vie familiale.
La dictacture du prolétariat ne peut être réalisée et maintenue qu’avec la participation énergique et active des travailleuses.

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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 20:26

1914

Paru dans le n°33 du Social-Démocrate (1.11.1914)


La situation et les tâches de l'Internationale Socialiste


Ce qu'il y a de plus pénible dans la crise actuelle, c'est la victoire remportée par le nationalisme bourgeois, le chauvinisme, sur la plupart des représentants officiels du socialisme européen. Ce n'est pas sans raison que les journaux bourgeois de tous les pays distillent tour à tour, à leur égard, les sarcasmes et les flatteries condescendantes. Et rien n'est plus important, pour un socialiste qui désire rester tel, que de rechercher les causes de la crise socialiste et d'analyser les tâches de l'Internationale.

Certaines gens ont peur de reconnaître cette vérité que la crise ou, plus exactement, la faillite de la II° Internationale est celle de l'opportunisme.

Ils allèguent, par exemple, l'unanimité des socialistes français, le regroupement soi‑disant complet des anciennes fractions du socialisme à propos de la question de la guerre. Mais ces allégations sont inexactes.

La défense de la collaboration des classes, la répudiation de l'idée de la révolution socialiste et des méthodes révolutionnaires de lutte, l'adaptation au nationalisme bourgeois, l'oubli du caractère historiquement transitoire des frontières de nationalité et de patrie, la valeur de fétiche attribuée à la légalité bourgeoise, la renonciation au point de vue de classe et à la lutte de classe par  crainte de s'aliéner « la grande masse de la population » (lire : la petite bourgeoisie), tels sont incontestablement les fondements idéologiques de l'opportunisme. C'est sur ce terrain qu'a grandi le chauvinisme, le patriotisme actuel de la plupart des dirigeants de la II° Internationale. Il y a longtemps déjà que des observateurs de toutes opinions ont remarqué cette prédominance de fait des opportunistes parmi eux. La guerre n'a fait que révéler avec une rapidité et une force particulières les proportions réelles de cette prédominance. Que l'acuité extraordinaire de la crise ait provoqué divers regroupements des anciennes fractions, voilà qui n'a rien d'étonnant. Mais, d'une façon générale, ces regroupements n'ont touché que les personnalités. Les tendances au sein du socialisme sont restées les mêmes.

Il n'y a pas d'unanimité complète parmi les socialistes français. Vaillant lui‑même, qui suit la ligne chauvine avec Guesde, Plékhanov, Hervé, etc., doit convenir qu'il reçoit des lettres de protestation de socialistes français disant que la guerre est une guerre impérialiste, et que la bourgeoisie française n'en est pas moins responsable que les autres. N'oublions pas que ces voix sont étouffées, non seulement par l'opportunisme triomphant, mais aussi par la censure militaire. Chez les Anglais, le groupe Hyndman (les social‑démocrates anglais, le British Socialist Party) a entièrement versé dans le chauvinisme, tout comme la plupart des leaders semi‑libéraux des trade‑unions. Mac‑Donald et Keir Hardie, de l'Independent Labour Party opportuniste, repoussent le chauvinisme. C'est vraiment une exception. Mais certains social‑démocrates révolutionnaires, depuis longtemps adversaires de Hyndman, ont maintenant quitté le British Socialist Party [1]. Chez les Allemands, le tableau est net : les opportunistes ont vaincu, ils jubilent, ils sont « dans leur assiette ». Le « centre », Kautsky en tête, est tombé dans l'opportunisme, qu'il défend avec des sophismes particulièrement hypocrites, vulgaires et pleins de suffisance. Parmi les social‑démocrates révolutionnaires, on entend les protestations de Mehring, de Pannekoek, de Karl Liebknecht, ainsi que diverses voix anonymes provenant d'Allemagne et de Suisse allemande. En Italie, la démarcation est tout aussi nette : les ultra-opportunistes, Bissolati et Cie, sont pour la « patrie », pour Guesde‑Vaillant‑Plékhanov‑Hervé. Les social‑démocrates révolutionnaires (le « parti socialiste [2] »), l'Avanti ! en tête, combattent le chauvinisme et démasquent les intérêts égoïstes de la bourgeoisie camouflés derrière les appels à la guerre. Ils ont la sympathie de l'immense majorité des ouvriers avancés. En Russie, les ultra‑opportunistes du camp des liquidateurs [3]Martov, à en juger par le Goloss [4] de Paris, qui a dans toute cette bande l'attitude la plus correcte : il combat le chauvinisme allemand et français, s'insurge contre le Vorwaerts, aussi bien que contre M. Hyndman et contre Maslov, mais n'ose pas déclarer résolument la guerre à l'opportunisme international et à son apologiste « le plus influent », le « centre » de la social‑démocratie allemande. Les tentatives de présenter le volontariat comme la réalisation de tâches socialistes (voir la déclaration du groupe des volontaires social‑démocrates et socialistes‑révolutionnaires russes de Paris, et aussi des social‑démocrates polonais, de Leder et Cie), n'ont trouvé de défenseur qu'auprès de Plékhanov. La majorité de la section parisienne de notre Parti les a condamnées. Le lecteur peut juger de la position du Comité central de notre Parti d'après l'éditorial du présent numéro. En ce qui concerne l'historique de la formulation des vues de notre Parti, nous devons, pour éviter tout malentendu, établir les faits suivants : un groupe de membres de notre Parti, surmontant les immenses difficultés qui s'opposent au rétablissement des liens d'organisation rompus par la guerre, a tout d'abord élaboré des « thèses », qu'il fit circuler parmi les camarades du 6 au 8 septembre (nouveau style). Puis, par l'intermédiaire des social‑démocrates suisses, il les fit parvenir à deux membres de la conférence italo‑suisse de Lugano (le 27 septembre). C'est seulement à la mi‑octobre que la liaison put être rétablie et que l'on parvint à formuler le point de vue du Comité central de notre Parti. L'éditorial de ce numéro est la rédaction définitive de ces « thèses ». donnent déjà de la voix, dans les réunions et dans la presse, en faveur du chauvinisme. P. Maslov et E. Smirnov défendent le tsarisme sous prétexte de défendre la patrie (l'Allemagne, voyez‑vous, menace de « nous » imposer « par la force du glaive » des traités de commerce, tandis que le tsarisme, lui, s'abstiendrait sans doute, comme il l'a toujours fait, d'étouffer par le glaive, le knout et la potence, la vie économique, politique et nationale des neuf dixièmes de la population de la Russie !), et justifient l'entrée des socialistes dans les ministères réactionnaires bourgeois, le vote des crédits de guerre aujourd'hui et de nouveaux armements demain !! Plékhanov, qui teinte de francophilie son chauvinisme russe, et Alexinski ont aussi sombré dans le nationalisme. C'est

Telle est, en bref, la situation dans la social‑démocratie européenne et russe. La faillite de l'Internationale est évidente. La polémique de presse entre socialistes français et allemands en a apporté la preuve définitive. Le fait a été reconnu non seulement par les social‑démocrates de gauche (Mehring et la Bremer Bürger‑Zeitung), mais aussi par des organes suisses modérés (le Volksrecht). Les tentatives de Kautsky pour masquer cette faillite ne sont que des faux-fuyants de poltron. Et cette faillite, c'est très précisément celle de l'opportunisme, qui s'est révélé prisonnier de la bourgeoisie.

La position de la bourgeoisie est claire. Il n'est pas moins clair que les opportunistes se bornent à reprendre aveuglément ses arguments. On pourrait encore compléter l'éditorial de ce numéro en signalant simplement la cruelle dérision des articles de la Neue Zeit, pour qui l'internationalisme consiste précisément dans le fait que les ouvriers des différents pays s'entre‑tuent au nom de la défense de la patrie !

La question de la patrie, répondrons‑nous aux opportunistes, ne peut pas être posée en ignorant le caractère historique concret de la guerre actuelle. C'est une guerre impérialiste, c'est‑à‑dire une guerre de l'époque du capitalisme le plus développé, de l'époque de la fin du capitalisme. La classe ouvrière doit d'abord « s'organiser dans le cadre de la nation », dit le « Manifeste communiste », qui indique à quelles conditions et dans quelles limites nous reconnaissons la nationalité et la patrie, comme des formes nécessaires de la société bourgeoise et aussi, par conséquent, de la patrie bourgeoise. Les opportunistes dénaturent cette vérité en prenant ce qui est juste à l'époque de la naissance du capitalisme, et en le rapportant à celle de la fin de ce régime. Or, à propos de cette époque, des tâches du prolétariat dans la lutte pour l'abolition, non pas de la féodalité, mais du capitalisme, le Manifeste communiste déclare nettement et sans ambiguïté : « Les ouvriers n'ont pas de patrie. » On comprend pourquoi les opportunistes craignent de reconnaître cette vérité du socialisme, et même le plus souvent de l'affronter au grand jour. Le mouvement socialiste ne peut pas vaincre dans l'ancien cadre de la patrie. Il crée des formes nouvelles, supérieures, de la société humaine, où les besoins légitimes et les aspirations progressistes des masses laborieuses de toutes les nationalités seront, pour la première fois, satisfaits dans l'unité internationale, les frontières nationales actuelles étant abolies. Aux efforts de la bourgeoisie contemporaine qui cherche à diviser et à désunir les ouvriers en alléguant hypocritement la « défense de la patrie », les ouvriers conscients répondront par des efforts renouvelés un vue d'unir les travailleurs des différentes nations dans la lutte pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie de toutes les nations.

La bourgeoisie trompe les masses en dissimulant le brigandage impérialiste sous la vieille idéologie de la « guerre nationale ». Le prolétariat dénonce cette duperie en proclamant le mot d'ordre de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. C'est précisément ce mot d'ordre qui est indiqué par les résolutions de Stuttgart et de Bâle, qui prévoyaient non pas la guerre en général, mais bien la guerre actuelle, et parlaient non pas de « défendre la patrie », mais de « précipiter la chute de la domination capitaliste », d'utiliser à cette fin la crise suscitée par la guerre, de suivre l'exemple de la Commune. La Commune a été la transformation d'une guerre de peuples en guerre civile.

Une transformation de ce genre n'est évidemment pas facile et ne peut pas s'accomplir « au gré » de tels ou tels partis. Mais elle s'inscrit dans les conditions objectives du capitalisme en général, et de l'époque de la fin du capitalisme en particulier. C'est dans cette direction exclusivement que doit s'orienter l'activité des socialistes. Ne pas voter les crédits militaires, né pas encourager le chauvinisme de « son propre » pays (et des pays qui lui sont alliés), combattre au premier chef le chauvinisme de « sa propre » bourgeoisie, sans se borner aux formes légales de lutte lorsque survient une crise et que la bourgeoisie abroge elle-même lit légalité qu'elle a créée, voilà la ligneconduit à la guerre civile et qui y amènera, à un moment donné de la conflagration européenne. d'action qui

La guerre n'est pas un accident, elle n'est pas un « péché », comme le pensent les prêtres chrétiens (qui prêchent le patriotisme, l'humanitarisme et la paix non moins bien que les opportunistes), mais une étape inévitable du capitalisme, une forme aussi naturelle de la vie capitaliste que la paix. De nos jours, la guerre est une guerre de peuples. Cette vérité n'implique pas qu'il faille se laisser emporter par le courant « populaire » du chauvinisme, mais elle signifie que les contradictions de classe qui déchirent les peuples persistent et se manifesteront également en temps de guerre, à la guerre dans le cadre de la guerre. Le refus du service militaire, la grève contre la guerre, etc., ne sont que pures sottises, qu'un rêve misérable et craintif d'une lutte sans armes contre la bourgeoisie armée, qu'un vœu souhaitant la destruction du capitalisme sans une ou plusieurs guerres civiles acharnées. Dans l'armée aussi, un socialiste a pour devoir d'être le propagandiste de la lutte de classe ; l'action visant à transformer la guerre des peuples en guerre civile est la seule action socialiste à l'époque du conflit impérialiste armé des bourgeoisies de toutes les nations. A bas la niaise sentimentalité des vœux pieux sur « la paix à tout prix » ! Levons le drapeau de la guerre civile ! L'impérialisme met en jeu le destin de la civilisation européenne : d'autres guerres suivront bientôt celle‑ci, à moins qu'il ne se produise une série de révolutions victorieuses. La fable de la « dernière guerre » est un songe creux et nuisible ; c'est un « mythe » petit‑bourgeois, selon la juste expression du Goloss. Si ce n'est aujourd'hui, cela sera demain, si ce n'est au cours de la présente guerre, cela sera dans la période qui suivra, si ce n'est durant cette guerre, cela sera pendant la prochaine, le drapeau de la guerre civile du prolétariat deviendra le point de ralliement non seulement de centaines de milliers d'ouvriers conscients, mais aussi de millions de semi-prolétaires et de petits bourgeois aujourd'hui bernés par le chauvinisme, et que les horreurs de la guerre, au lieu de les épouvanter et de les abrutir seulement, vont éclairer, instruire, éveiller, organiser, tremper et préparer à la guerre contre la bourgeoisie de « leur propre » pays et des pays « étrangers ».

La II° Internationale est morte, vaincue par l'opportunisme. A bas l'opportunisme, et vive la III° Internationale débarrassée non seulement des « transfuges » (comme le souhaite le Goloss), mais aussi de l'opportunisme !

La II° Inernationale a accompli, pour sa part, un utile travail préparatoire d'organisation des masses prolétariennes, pendant une longue époque « pacifique » qui a été celle de l'esclavage capitaliste le plus cruel et du progrès capitaliste le plus rapide : le dernier tiers du XIX° siècle et le début du XX°. A la III° Internationale revient la tâche d'organiser les forces du prolétariat en vue de l'assaut révolutionnaire contre les gouvernements capitalistes, de la guerre civile contre la bourgeoisie de tous les pays pour le pouvoir politique, pour la victoire du socialisme !

(http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1914/11/vil19141101b.htm)

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009