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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
4 avril 2020 6 04 /04 /avril /2020 13:25
A propos de Cuba et les Etats-Unis, lire "Le prix d'une victoire", article de Rosa Luxemburg.  Inédit en françaissur la guerre hispano-américaine et les débuts de l'impérialisme américain.

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. 1988 - Publié sur ce blog 02.04.2014

LE PRIX D’UNE VICTOIRE – Leipziger Volkszeitung – 19 décembre 1898

 

Les négociations de paix entre l’Espagne et les Etats-Unis ont scellé la victoire de l’Union. L’Union nord-américaine reçoit un territoire de 4OO OOO km2 avec une population de 12 millions d’habitants, dont 7 millions de race jaune et un million de race noire.

 

 

Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haut : l’argent.

 

Dès après l’explosion du Maine, le caractère inéluctable de la guerre est apparu clairement à chacun dans l’Union et les préparatifs de guerre ont été rapidement entamés. Aussitôt, le Congrès donna, le 8 mars, son accord pour engager un crédit de 50 millions de dollars pour la « défense nationale », mais ce crédit fut rapidement épuisé, en l’espace de quelques semaines. Les Etats-Unis dépensèrent 18 millions de dollars pour l’acquisition d’une flotte de 101 bâtiments. Certains croiseurs comme le « Haward » ou le « Yale » revinrent chacun, pour chaque jour de guerre à  2OOO dollars, et le « Saint-Louis » et le « Saint-Paul » à 25OO dollars. Tout aussi onéreux étaient les canons de la marine, puisque chaque boulet de 13 revenait à 500 dollars et chaque boulet de canon de 8 mm à 134 dollars

 

Les achats nécessaires au renouvellement complet du stock de munitions utilisées par la flotte occasionnèrent une dépense de 65 millions de dollars. La destruction de la flotte espagnole au large de Manille par l’Amiral Dewey a coûté un demi-million de dollars, celle de la flotte de Cevera de même, tandis que les pertes de l’Espagne en bâtiments au large de Santiago devraient se chiffrer aux alentours des 16,5 millions de dollars.

 

De plus, 125 OOO hommes ont été appelés sous les drapeaux dès le début de la guerre entraînant le quintuplement du budget des armées.

 

En tout, les dépenses de l’Union pour son armée et sa flotte durant toute la guerre ont atteint 1 25O OOO dollars par jour, alors qu’elles se montent à 25O OOO en temps de paix..

 

Le crédit de 2O millions de dollars approuvé en mars par le Congrès a donc été très rapidement épuisé et les crédits se sont succédés si bien que la somme allouée se monte au total à 361 788 dollars. Quand il s’est agi de voter ces crédits, le Congrès patriotique, où l’influence discrète du trust de l’industrie sucrière joue un grand rôle, l’a fait avec toujours le plus grand enthousiasme. Mais il fallait bien aussi que ces crédits soient couverts par des liquidités. Et qui allait payer, si ce n’est  la grande masse du peuple des Etats-Unis.

 

Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait en trouver encore 200 millions et le gouvernement des Etats-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

 

La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre. Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche.

 

Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première.

 

Avec l’annexion des Philippines, les Etats-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale. Au principe défensif de la doctrine Monroe succède une politique mondiale offensive, une politique d’annexion de territoires se trouvant sur des continents étrangers. Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, elle est impliquée dans tous les grands problèmes mondiaux et soumise au risque de nouvelles guerres. L’ère du développement interne et de la paix est terminée et une nouvelle page s’ouvre sur laquelle l’histoire pourra inscrire les événements les plus inattendus et les plus étranges.

 

Dès maintenant, l’Union nord-américaine doit procéder à une réorganisation de fond de son armée pour défendre les nouveaux territoires qu’elle a acquis. Jusqu’à présent, elle disposait d’une armée modeste (30 OOO hommes dont 12 OOO pour l’infanterie, 6OOO pour la cavalerie, 4OOO pour l’artillerie, 8OOO fonctionnaires et 6O batteries) et d’une flotte d’importance secondaire (81 bâtiments représentant un tonnage de 230 OOO tonnes, 18 amiraux, 12 OOO matelots et 75O mousses.)

 

Il lui faut à présent procéder à une augmentation énorme de son armée de terre et de sa flotte. A Cuba et à Porto Rico, il lui faudra entretenir au minimum 40 à 50 OOO hommes et au moins autant aux Philippines. En bref, l’Union devra certainement augmenter les effectifs de son armée permanente pour les porter à 15O OOO voire 2OO OOO hommes. Cependant, une telle armée ne pourra pas être constituée sur la base du système actuellement en vigueur aux Etats-Unis. Aussi passera-t-on probablement au système européen du service militaire et de l’armée permanente dans les délais les plus brefs ; ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste.

 

De même la flotte américaine ne pourra pas en rester à ses modestes dimensions actuelles. Les Etats-Unis doivent s’imposer maintenant aussi bien sur l’Océan Atlantique que sur l’Océan Pacifique. Ils se voient donc contraints de rivaliser avec les puissances européennes et surtout avec l’Angleterre et devront donc très bientôt constituer une flotte de tout premier rang. En même temps que la politique mondiale, entrent aussi aux Etats-Unis ses jumeaux inséparables : le militarisme et les intérêts maritimes. L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles.

 

Non seulement l’organisation militaire mais aussi la vie économique et la vie intérieure vont être profondément modifiées par les conséquences de cette guerre. Soit les nouveaux territoires ne seront pas intégrés comme pays membres de l’Union avec les mêmes droits et alors les Etats-Unis qui étaient édifiés sur une base démocratique se transformeront en Etat tyran. Et l’on peut avoir une petite idée de la façon dont cette domination va s’exercer en se rappelant les premières années qui ont suivi la Guerre de Sécession où les Etats du Sud étaient gouvernés par ceux du Nord et soumis à un régime sans scrupule de pilleurs (carpet-badgeur). Il n’est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment les fondements de la démocratie sont progressivement remis en question laissant place à la corruption politique.

 

Soit les territoires seront intégrés à l’Union et au Congrès en tant qu’Etat avec les mêmes droits  que les autres. Mais on peut se demander quelles conséquences cet afflux d’un courant si profondément différent aura sur la vie politique américaine ; seuls les Dieux peuvent répondre à cette question. La question peut aussi être aisément formulée comme le fit Carlile (l’ancien secrétaire au Trésor de Cleveland) dans le magazine Harper : « La question n’est pas de savoir ce que nous ferons des Philippins, mais ce que les Philippins feront de nous ».

 

Dans ce dernier cas surgit une autre question importante. Si les habitants des Philippines, sont considérés comme des citoyens ayant les mêmes droits, leur immigration vers les Etats-Unis ne pourra être interdite du fait même de la Constitution des Etats-Unis  Mais apparaît alors le fantôme menaçant du « péril jaune », la concurrence des Malais des Philippines et des Chinois qui y sont en grand nombre. Pour prévenir ce danger, une voie médiane est proposée : faire des pays annexés un protectorat ou quelque chose de semblable afin de pouvoir traiter au moins ces territoires comme des pays étrangers. Mais il est clair qu’il s’agirait alors d’un compromis et qu’il ne s’agirait que d’une phase de transition, qui se développera ensuite, soit vers une domination pleine et entière, soit vers une pleine et entière égalité des droits.

 

Mais on peut s’attendre encore dès maintenant à d’autres conséquences économiques et politiques suite à cette victoire. Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les Etats-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts. La guerre avec l’Espagne a montré le caractère insupportable du détour forcé que constitue le contournement du continent américain. Aussi l’on s’achemine de plus en plus vers le creusement du Canal du Nicaragua. D’où l’intérêt de l’Union du Nord  pour l’Amérique centrale et le désir d’y prendre pied. En Angleterre, on a compris cela et l’on voit ce qui va se passer avec une résignation forcée. « Il est absurde et de plus très dangereux », écrit le journal anglais l’Economiste, « de vouloir se battre contre les faits, et c’est un fait que si les Etats-Unis veulent établir leur domination sur les côtes de l’Amérique centrale, leur situation géographique leur rendra cette domination possible. » La victoire sur l’Espagne entraîne donc des bouleversements pour l’Union, non seulement pour ce qui concerne sa position par rapport à la politique mondiale mais encore en Amérique même. D’autres effets encore inconnus pour l’instant devraient se faire sentir.

 

Ainsi, l’Union nord-américaine doit-elle faire face à une situation tout à fait nouvelle dans les domaines militaire, politique et économique, suite à sa guerre victorieuse. Et si l’on considère l’avenir, totalement imprévisible pour ce qui concerne l’Union, on est tenté de s’écrier pour résumer le prix de cette victoire : vae victori ! (Malheur aux vainqueurs !).

 

Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des Etats-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques. La révolution ayant lieu dans les conditions politiques exacerbées est le fruit d’une évolution capitaliste progressant doucement durant la première décennie. Les Etats-Unis sont devenus un Etat industriel exportateur.

 

« Nos exportations » déclare Monsieur Gage, le secrétaire d’Etat au Trésor dans son rapport trisannuel, « se sont montées à 246 297 OOO livres sterling et nos importations à seulement 123 210 OOO livres ». Pour la première fois de notre histoire », constate-t-il avec fierté, « nos exportations de produits manufacturés ont dépassé nos importations ». C’est ce rapide essor économique qui a produit l’enthousiasme pour la guerre d’annexion menée contre l’Espagne, de même qu’il a permis de rassembler les fonds pour en assumer le coût. La bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire.

 

« La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

 

Si l’explosion sur le Maine pouvait donc être le fruit d’un hasard, la guerre avec l’Espagne, elle, ne l’était pas. Et la politique mondiale l’est encore moins.

 

Nous, qui avec Goethe trouvons « que toute ce qui existe est digne de disparaître » et qui considérons avec intérêt l’état des choses actuel, nous ne pouvons qu’être satisfaits  du cours des événements.

 

L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but.

 

Mais comme il apparaît comique, face à ces gigantesques bouleversements qui ont lieu dans l’autre hémisphère et qui ont provoqué un ouragan politique impressionnant, le raisonnement de ceux qui, en s’appuyant sur une décennie de statistiques dans le monde, affirment que l’ordre capitaliste est maintenant établi pour un temps indéfini et que cet ordre reposerait sur une base inébranlable. Ils font penser à cette grenouille qui considérant le calme régnant dans son étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

 

 

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4 avril 2020 6 04 /04 /avril /2020 13:24
Au-delà de la beauté, le génocide des Hereros à la fin du XIXème siècel

Au-delà de la beauté, le génocide des Hereros à la fin du XIXème siècel

5 mars 1914              Die Proletarierin, Sozialistische Korespondenz, N° 27,

 

« Là-bas dans l’Afrique coloniale allemande, dans le désert du Kalahari blanchissent les os des femmes héréros, qui ont été poussées par la soldatesque allemande vers cette mort de faim et de soif. De l’autre côté de l’océan, parmi les hauts rochers de Putumayo, résonnent, sans être entendus par le reste du monde, les cris de mort des femmes indiennes martyrisées dans les plantations des capitalistes internationaux ».

 

Gesammelte Werke, Dietz Verlag, P 412. Traduction Dominique Villaeys-Poirré

Le génocide héréro a été reconnu en 2011. Lire les articles sur le blog.

 

Esclavage au Putumayo - https://lab.org.uk/the-putumayo-atrocities/ - https://assets.survivalinternational.org/pictures/1465/rubber-boom-uitoto_original.jpgEsclavage au Putumayo - https://lab.org.uk/the-putumayo-atrocities/ - https://assets.survivalinternational.org/pictures/1465/rubber-boom-uitoto_original.jpg

Esclavage au Putumayo - https://lab.org.uk/the-putumayo-atrocities/ - https://assets.survivalinternational.org/pictures/1465/rubber-boom-uitoto_original.jpg

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29 avril 2018 7 29 /04 /avril /2018 10:52
Le massacre de Wounded Knee 1890. Voir l'illustration sur wikipedia

Le massacre de Wounded Knee 1890. Voir l'illustration sur wikipedia

"Mais il en va ainsi de l’histoire. Je sais parfaitement que la « justice » ne passera jamais et qu’il faut accepter tout cela. Je me souviens encore combien j'ai pleuré à chaudes larmes, alors que j’étais étudiante à Zurich, à la lecture de l’ouvrage du Professeur Siber «Esquisse des civilisations économiques originelles» décrivant l’éviction et l’extermination systématiques des Peaux-Rouges d’Amérique par les Européens, et que je serrais les poings de désespoir non seulement parce qu’une telle chose avait été possible, mais aussi parce qu’elle était restée impunie, qu’elle n’avait été ni vengée, ni punie, qu'on ne leur avait pas rendu la pareille. Je tremblais de douleur à l’idée que tous ces Espagnols, ces Anglo-américains étaient depuis longtemps morts, rongés par les vers et que l’on ne pouvait les ressusciter, afin de leur infliger toutes les atrocités qu’ils avaient fait subir aux Indiens.  Mais ce sont des enfantillages …"

 

Lettre à Sophie Liebknecht,16 novembre 2017 (extrait), Gesammelte Briefe, Dietz Verlag, Tome 5, P 323. Traduction Dominique Villaeys-Poirré. A propos de cet extrait : Rosa Luxemburg écrit à Sonia Liebknecht un long passage à propos des responsables de la guerre de 14 et avec prescience décrit l'impunité dont ils jouiront à la fin du massacre. Elle termine par cette comparaison avec les crimes colonialistes dont elle a une conscience aiguë, conscience qui traverse toute sa pensée et son action dès les toutes premières années. Voir aussi :  sur Dossiers et documents

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 21:40
Rosa Luxemburg - Madagascar : "Nul volcan n’y a ouvert son cratère, ce sont les bouches des canons français qui ont semé la mort et de la désolation."

... La France pleure sur les 40.000 cadavres de l’île minuscule, et le monde entier s’empresse de sécher les larmes de la République. Mais comment était-ce quand, il y a quelques siècles, la France a versé le sang à torrents pour prendre les Petites et les Grandes Antilles ? En mer, au large des côtes de l’Afrique de l’Est, existe l’île volcanique de Madagascar. Il y a 50 ans, nous vîmes comment la République aujourd’hui inconsolable et qui pleure la perte de ses enfants a alors soumis les indigènes obstinés à son joug par les chaînes et l’épée. Nul volcan n’y a ouvert son cratère, ce sont les bouches des canons français qui ont semé la mort et de la désolation. Les tirs de l’artillerie française ont balayé des milliers de vies humaines de la surface de la terre jusqu’à ce que ce peuple libre se prosterne face contre terre et que la reine des "sauvages" soit traînée, comme trophée, dans la "Cité des Lumières".

Extrait du texte "Martinique" 1902

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 20:30
Prisonniers hovas

Prisonniers hovas

Les émouvantes péripéties qui ont marqué l’expansion de notre politique coloniale dans l’extrême Orient ont pu détourner pendant quelque temps l’attention publique des événemens de moindre importance qui se passaient sur un théâtre plus restreint, dans une contrée où nos soldats, malgré leur petit nombre et les conditions si défavorables où ils se trouvent placés, rivalisent de courage et d’abnégation pour combattre, sous un climat meurtrier, un adversaire que ses qualités guerrières et son indiscutable bravoure ne permettent plus aujourd’hui de considérer comme a une valeur négligeable. » Depuis le règlement de nos différends avec la Chine, l’expédition actuellement en cours à Madagascar est revenue au premier plan des questions qui s’imposent aux préoccupations de nos hommes d’état, et l’opinion se demande anxieusement quelle solution il sera possible de donner, sans dommage pour le prestige de nos armes, à l’aventure dans laquelle on s’est si témérairement engagé.

 

Nous nous imaginons que ce n’est pas sans répugnance et sans une secrète appréhension que les hommes qui présidaient alors aux destinées de notre pays se sont décidés à engager l’honneur de notre drapeau sur une terre qui nous a toujours été fatale ; mais nous devons dire, à leur décharge, que, dans cette question si peu connue et si insuffisamment étudiée, la responsabilité de la décision qui a été prise incombe en grande partie à la presse française, dont les organes les plus accrédités, égarés par une notion inexacte des faits et par une ignorance absolue des moyens de résistance qui pourraient nous être opposés, n’ont pas hésité à pousser le gouvernement dans la voie des revendications armées, qui devaient avoir pour prompt résultat, suivant eux, d’amener les Hovas à composition et d’assurer à la France le protectorat qu’elle est fondée à réclamer sur la partie nord-ouest de l’île. La pression qui parait avoir été, dans cette circonstance, exercée sur le gouvernement par les représentant des colonies, particulièrement par ceux de l’île de la Réunion, n’est sans doute pas étrangère à la détermination qui a été prise.

 

Quelques esprits, plus ardens que réfléchis, ne s’arrêtaient pas à l’idée d’un protectorat à exercer sur une zone plus ou moins limitée du littoral de la grande île et préconisaient une solution beaucoup plus radicale ; — il faut, disaient-ils, sinon supprimer les Hovas, du moins les rejeter dans l’intérieur, en rendant à la liberté tous les peuples qu’ils détiennent sous leur joug et qui nous appellent comme des libérateurs. — Dans les derniers jours de la législature qui vient de finir, cette opinion a été soutenue au parlement avec un remarquable talent et développée, avec un rare bonheur d’expression, par un des orateurs les plus écoutés de la chambre.

 

Le premier point de ce programme n’est certes pas impossible à réaliser, et il n’est pas douteux que, si on voulait bien mesurer l’effort à faire au résultat à atteindre, nos intrépides soldats, qui sont déjà venus à bout d’entreprises bien autrement ardues, parviendraient à refouler les Hovas dans leurs montagnes ; mais il ne nous semble pas démontré que les indigènes seraient bien désireux d’échanger leur sujétion actuelle, qui leur assure du moins une sécurité relative quant à leurs personnes et leurs biens, contre la liberté illusoire que nous leur offririons et qui les mettrait de nouveau à la merci de chefs locaux d’une insatiable cupidité, qui ne se feraient nul scrupule de les spolier de leurs biens, et de trafiquer même, à l’occasion, de leurs personnes. On peut se demander aussi si un pareil changement, dans l’état actuel des choses, servirait notre intérêt bien entendu, et s’il ne compromettrait pas d’une manière regrettable la sécurité des relations commerciales que nous entretenons avec la grande île ; dans le cas où nos nationaux auraient à subir quelques sévices de la part des indigènes, quels moyens aurions-nous désormais de poursuivre efficacement le redressement de nos griefs, n’ayant plus affaire qu’à des chefs menant presque toujours la vie nomade, qui leur donne toutes facilités de se dérober à la responsabilité qu’ils auraient encourue ? Disons-le donc, la solution proposée est aussi contraire à notre intérêt particulier qu’à l’intérêt supérieur de la civilisation ; car, affranchir les indigènes de la suprématie, pour ne pas dire de la tutelle qu’exercent sur eux les Hovas, c’est vouer ces malheureuses populations à l’anarchie et les rejeter immédiatement dans la sauvagerie, dont elles viennent à peine de sortir.

 

Dans quelques jours, nos affaires de Madagascar donneront sans doute lieu à des débats approfondis, où la critique comme l’approbation de la politique actuellement suivie trouveront tour à tour d’éloquens interprètes, pour éclairer les débats qui vont s’engager, nous croyons utile d’apporter ici le modeste contingent des informations que nous avons recueillies, et qui nous semblent de nature à jeter un jour nouveau sur cette question si controversée.

 

Les revendications de la France portent, dit-on, sur ces points : 1° paiement des indemnités dues à nos nationaux ; 2° reconnaissance effective des droits de souveraineté ou de protectorat que nous possédons sur la côte nord-ouest ; 3° garanties immédiates destinées à assurer l’observation du traité de commerce de 1868.

 

Nous n’avons rien à dire sur la première des conditions de paix imposées aux Hovas, ceux-ci ayant d’ores et déjà accepté le principe des indemnités à payer à ceux de nos nationaux qui ont été lésés par leur fait. Sur le second point, nous espérons prouver que les gouvernemens précédées n’ont jamais songé à se prévaloir des traités de cession de 1840 en ce qui touche la côte nord-ouest de l’île, et, dans le cas où l’on persisterait à croire que notre honneur national est intéressé à ne pas sortir de la lutte actuelle sans obtenir une compensation territoriale, nous exposerons les considérations qui devraient nous déterminer à adopter une autre base de négociations en vue d’assurer ce résultat. Enfin, quant à la troisième condition, relative à l’inobservation par les Hovas des stipulations du traité de commerce conclu en 1868, nous indiquerons les modifications de détail que nous pourrions, dans un intérêt de conciliation, et sans altérer en rien l’esprit et le fond même des conventions intervenues, apporter à certaines clauses du traité qui semblent avoir particulièrement provoqué les susceptibilités des Hovas.

 

Pour justifier nos conclusions, nous avons cru nécessaire d’entrer dans quelques développemens historiques destinés à présenter l’enchaînement des laits qui ont amené la cession de territoire consentie à notre profit en 1840 par les chefs sakalaves, ainsi que de ceux qui ont abouti au traité de commerce conclu en 1868 entre la France et la reine actuelle des Hovas.

I

Toute la partie occidentale de l’île est habitée par les Sakalaves, peuple d’origine africaine, formant deux grandes agglomérations cantonnées sur le littoral nord et sud de l’île et tout à fait indépendantes l’une de l’autre, Bien qu’elles fussent naguère gouvernées par des dynasties issues d’une souche commune : les Sakalaves du nord occupaient le pays désigné sous le nom de royaume de Bouéni, et le pays des Sakalaves du sud formait le royaume de Ménabé. Nous n’avons à nous occuper ici que des Sakalaves du nord, dont le pays correspond à peu près au territoire dont le protectorat est aujourd’hui réclamé par la France.

 

En 1837, après une longue série de défaites que leur avaient infligées les Hovas, les Sakalaves du Bouéni, dans l’espoir d’échapper aux poursuites des vainqueurs, s’étaient réfugiés en grand nombre sur l’île de Nossi-Comba, entraînant dans leur fuite leur jeune reine Tsiouméik, âgée de quatre ans seulement, et qu’ils avaient élue l’année précédente. Une flottille, partie de Majunga, les y poursuivit ; mais la constitution topographique de l’île en rend l’attaque très difficile et très périlleuse pour les assaillans ; les Hovas renoncèrent à débusquer les Sakalaves de leur retraite et retournèrent à Mourounsang, où ils élevèrent un fort. La population qui vivait sous l’autorité nominale de Tsiouméik se fractionna en plusieurs groupes : les uns se retirèrent plus au nord ; d’autres, lassés de ces luttes impuissantes, qui ne leur apportaient, en définitive, qu’un surcroit de misères, se résignèrent à accepter le joug et restèrent avec leurs chefs, auprès des Hovas, à Mourounsang ; d’autres enfin, au nombre de 7 ou 8,000 individus, se répartirent sur les îles de Nossi-Bé et de Nossi-Comba, et aussi sur la partie de la Grande-Terre située en face de ces îles (baie de Bavatoubé).

 

La reine Tsiouméik, de retour à la Grande-Terre, y vécut quelques mois en paix ; mais la proximité des Hovas ne laissait pas que de lui inspirer de vives appréhensions, et, dans sa détresse, la jeune reine et ses chefs eurent l’idée de réclamer l’assistance de l’iman de Mascate, qui résidait alors à Zanzibar, et près duquel Audrian-Souli, le dernier roi du Bouéni, avait tenté jadis une démarche analogue, qui n’avait pas alors abouti au résultat désiré, les conditions imposées par le souverain arabe ayant été jugées inacceptables. Après de longues et laborieuses négociations engagées, d’une part, entre Seyd-Saïd, sultan de Zanzibar, et, d’autre part, la reine Tsiouméik et Tsimiare, roi des Antaukares, qui, de son côté, cherchait également à secouer le joug des Hovas, il intervint, en décembre 1838, un traité par lequel Tsiouméik et Tsimiare plaçaient leurs pays respectifs sous la suzeraineté de Seyd-Saïd ; celui-ci, en retour, s’engageait à leur prêter sa coopération armée pour les aider à chasser les Hovas de leurs pays, sous la condition du paiement d’un tribut annuel.

 

Les choses étant ainsi arrêtées, Seyd-Saïd résolut, peu de temps après, de donner au traité un commencement d’exécution et expédia à Madagascar un de ses bâtimens de guerre, la corvette le Sultan, avec le matériel nécessaire à l’armement de deux forts qu’on se proposait de construire, la corvette se rendit, à la fin de décembre 1838, dans la haie de Bavatoubé, non loin de la résidence actuelle de la reine, où l’un des deux forts projetés devait être établi, et où les hommes de l’expédition, aidés par les Sakalaves, furent employés aux travaux préparatoires. Quelques mois après, les Hovas de Mourounsang attaquèrent à l’improviste les Sakalaves groupés autour de leur reine, qui faillit rester entre leurs mains, et ne se crut en sûreté que lorsqu’elle fut conduite à bord du Sultan. Les Hovas furent moins heureux lorsqu’ils entreprirent de troubler les travaux commencés par les Arabes ; ceux-ci les repoussèrent vigoureusement et les refoulèrent sur leur poste de Mourounsang. Mais c’est à ce médiocre succès que devaient se borner les avantages que les Sakalaves retirèrent de l’intervention armée de Seyd-Saïd ; en effet, soit qu’il eût été dégoûté par le spectacle de la désunion qu’il voyait régner parmi les chefs, ainsi que pur l’expérience qu’il put acquérir de leur inaptitude absolue dans les choses de la guerre, soit qu’il dût se conformer aux instructions qu’il avait reçues, le commandant arabe abandonna brusquement les travaux commencés, fit embarquer ses troupes et retourna à Zanzibar.

 

Ainsi abandonnés à eux-mêmes par suite du départ du navire et des troupes arabes, et ne se sentant plus en sûreté sur la Grande-Terre, où d’un moment à l’autre la garnison de Mourounsang pouvait venir les surprendre, les sujets de Tsiouméik se décidèrent, dans le mois de mai 1839, à se réfugier en masse sur Nossibé, dont la population se trouva du coup augmentée de 5 à 6,000 âmes ; presque en même temps, Tsimiare, roi dépossédé d’Ankara, suivi de ses adhérens, émigrait dans l’île de Nossi-Mitsiou ; à partir de ce moment, les Hovas restèrent les maîtres incontestés de tout le nord-ouest de l’île.

 

Quelques mois s’écoulèrent ainsi, et Seyd-Saïd ne témoignait pas qu’il fût disposé à poursuivre l’exécution du traité qu’il avait souscrit. Les Sakalaves de Nossi-Bé vivaient toujours dans l’appréhension d’une attaque de la part des Hovas, d’autant plus à craindre que les plages découvertes de l’île la rendent partout d’un abord facile. Ne voyant autour d’eux aucune autre protection à laquelle ils pussent avoir recours, ils résolurent de renouveler leurs sollicitations près de Seyd-Saïd, et lui envoyèrent quelques chefs chargés de poursuivre ces négociations ; quand, sur ces entrefaites, l’apparition inopinée dans les eaux de Nossi-Bé d’un brick de guerre français vint donner une direction différente aux idées et aux espérances des Sakalaves.

 

Le capitaine de vaisseau de Hell, nommé en 1838 gouverneur de l’île de la Réunion, avait été chargé par le gouvernement français d’étudier l’importante question de la formation d’un établissement maritime dans le nord de Madagascar. Le nouveau gouverneur, voulant tout d’abord se renseigner d’une manière positive sur la situation publique des peuplades de cette partie du l’île, avait confié au capitaine Passot, son aide-de-camp, la mission d’en visiter les points principaux : le brick le Colibri avait été mis à la disposition de cet officier, et c’est ainsi que ce bâtiment venait de se trouver conduit dans les eaux de Nossi-Bé.

 

Dans l’incertitude où ils étaient de l’accueil que ferait le sultan de Zanzibar à leur nouvelle demande de secours, les Sakalaves crurent devoir faire part au capitaine Passot de la situation critique dans laquelle ils se trouvaient, et le prièrent de faire connaître au gouverneur de l’île de la Réunion leur désir de se placer sous la protection du roi des Français. En s’adressant ainsi au représentant du gouvernement français, les Sakalaves obéissaient-ils à un sentiment raisonné de sympathie pour notre nation ? Il faudrait, pour le croire, se méprendre étrangement sur le caractère de ce peuple, dont l’étal social confinait à la sauvagerie, et qui, comme tous les peuples sauvages, n’agissait en toutes circonstances que sous l’impulsion du moment. Le nom même de la France lui était probablement resté jusqu’alors inconnu, les relations commerciales de notre pays étant alors à peu près nulles avec cette partie de l’île, qui n’était guère fréquentée que par des boutres arabes et quelques baleiniers américains. On peut donc supposer que, dans la détresse où ils se trouvaient, les Sakalaves eussent imploré avec le même empressement l’assistance de n’importe quelle autre puissance dont le pavillon leur serait apparu en ce moment. Du reste, malgré la demande faite au capitaine Passot, ils ne crurent pas devoir rompre avec le sultan de Zanzibar, et ils continuèrent à réclamer son intervention, se réservant d’accepter pour protecteur celui qui se révélerait à eux par une coopération vraiment efficace et une puissance affective.

 

Le capitaine Passot accueillit les ouvertures qui lui furent faites, et pour donner aux Sakalaves une preuve de l’intérêt qu’il prenait à leur sort, il se présenta avec le brick devant le poste de Mourounsang, et signifia au commandant hova qu’il eût désormais à s’abstenir de toute hostilité contre les habitans de Nossi-Bé, attendu qu’ils venaient de réclamer la protection de la France. Il est permis de croire que cette démonstration ne resta pas sans effet sur les Hovas, car ils ne firent depuis aucune tentative sur l’île, Après être allé à la Réunion rendre compte au gouverneur des dispositions dans lesquelles il avait trouvé les débris de la population du Bouéni, et prendre ses instructions, M. Passot, à son retour, trouva les Sakalaves aussi inquiets que par le passé, et dans les mêmes intentions qu’ils lui avaient déjà manifestées. Leur dernière démarche près de l’iman de Masrate n’avait en aucun résultat, et ce prince persistant dans l’attitude irrésolue et expectante dans laquelle il se renfermait, les chefs sukalaves, sans se croire liés par les engagemens qu’ils avaient pris avec lui, se décidèrent à passer, le 14 juillet 1840, avec M. Passot, représentant le gouvernement de Bourbon, une convention par laquelle Tsiouméik et ses premiers chefs réunis autour d’elle cédaient leur territoire à la France, et se reconnaissaient dès lors sujets du roi des Français. Quelque temps après, Tsimiare, qui était réfugié sur l’île Nossi-Mitsiou, concluait avec le capitaine Passot une convention analogue, par laquelle il déclarait céder également au roi des français tous ses droits sur le royaume d’Ankara et îles dépendantes. Ces conventions furent ratifiées par le gouvernement métropolitain, et le 5 mai 1841, l’acte de prise de possession de l’île de Nossi-Bé et des îles adjacentes fut consommé avec le cérémonial d’usage.

 

La France est-elle fondée à puiser dans les termes de ces conventions un titre suffisant pour justifier et légitimer les revendications qu’elle exerce en ce moment à l’encontre des Hovas sur la côte nord-ouest de Madagascar ? La solution de cette question ne laisse pas que de présenter quelques difficultés, puisqu’il ressort du récit que nous venons de faire que les chefs sakalaves réfugiés à Nossi-Bé étaient actuellement dépossédés des parties de la terre ferme dont ils nous faisaient la cession, circonstance dont on pourrait peut-être arguer pour contester la validité de nos droits. Au surplus, les gouvernemens qui ont précédé celui qui nous régit actuellement se sont maintenus à cet égard dans une attitude d’abstention complète, soit qu’ils eussent quelques doutes sur la validité d’une cession faite dans de semblables conditions, soit qu’ils eussent jugé que le territoire en question ne valait pas la peine de nous engager dans une lutte armée contre les Hovas.

 

Le gouvernement de juillet, quelque temps après la prise de possession de Nossi-Bé, s’expliqua nettement, par l’organe de M. Guizot, alors président du conseil des ministres, sur les projets qu’on lui prêtait sur Madagascar, et répudia toute pensée de conquête dans cette île : « Je suis convaincu, disait M. Guizot, que la France ferait, passez-moi le mot, une folie, en essayant de renouveler de grands établissemens coloniaux à Madagascar… Nous n’avons aucun dessein de nous servir de Nossi-Bé pour rentrer dans l’île de Madagascar… Certainement, tant qu’il me sera donné d’avoir quelque influence dans les conseils de la couronne et de mon pays, je m’opposerai de toutes mes forces à ce que nous nous laissions attirer et compromettre dans les affaires et les luttes de la Grande-Terre. » Le gouvernement impérial suivit la même ligne de conduite que la monarchie de juillet, et se refusa toujours à intervenir activement dans les affaires de Madagascar. Un grave événement accompagné de tragiques circonstances, et survenu en 1856, sur un point de la Grande-Terre voisin de notre colonie de Nossi-Bé, vint démontrer jusqu’à l’évidence que le gouvernement impérial ne croyait pas plus que le gouvernement du roi Louis-Philippe devoir se prévaloir, à l’encontre des Hovas, de la cession de 1840, en ce qui touche la partie du littoral de la grande île comprise dans cette cession.

 

Une maison de commerce française de l’île Maurice avait jugé à propos de fonder un établissement dans la baie de Bavatoubé en vue de tirer parti des bois propres aux constructions navales que produisent les forêts de ce pays, ainsi que pour exploiter des mines de houille, dont des gisemens avaient été reconnus dans le voisinage. La direction de cette entreprise avait été confiée à M. d’Arvoy, ancien consul de France à Port-Louis, qui, pour se mettre à l’abri d’un coup de main de la part des maraudeurs indigènes, plutôt que pour se défendre contre une attaque des Hovas, crut prudent d’armer les deux cents travailleurs employés à son exploitation, et de placer en batterie autour de son habitation quelques pièces de canon qu’il s’était fait envoyer par sa maison, ou qui lui avaient été fournies par un brick de guerre français stationnant dans le voisinage. Dans le courant de l’année 1856, des messages de la reine Ranavalo enjoignaient à M. d’Arvoy d’avoir à se retirer, par le motif que les ordonnances de la reine interdisaient aux Européens de s’établir sur les points de l’île dépourvus d’un poste militaire ; les messages ajoutaient qu’en cas de refus de sa part, il y serait contraint par la force. M. Lambert, un des chefs de sa maison, alors à Tamatave, l’informait de son côté de la violente irritation ressentie par le gouvernement hova, à la nouvelle qu’un blanc avait osé, sans être muni d’une autorisation préalable, s’établir sur un point du domaine de la reine, et l’engageait à se mettre, lui et les siens, en sûreté, au moins jusqu’à ce que le danger présent fût écarté. Enfin, en même temps, le commandant français de Nossi-Bé, qui avait reçu confidentiellement avis des préparatifs d’agression des Hovas, se transporta de sa personne à Bavatoubé pour presser M. d’Arvoy de céder aux sommations qui lui avaient été adressées, en ajoutant que, si les Hovas donnaient cours à leurs menaces, il ne pourrait lui prêter aucune assistance. Mais, soit qu’il ne jugeât pas le danger aussi imminent qu’on le lui représentait, soit qu’il eût placé une confiance exagérée dans les moyens de résistance dont il disposait, M. d’Arvoy refusa de déférer aux avis qui, de différens côtés, lui signalaient les très sérieux dangers auxquels il s’exposait. Peu de jours après, un corps de 1,500 à 2,000 Hovas, qui s’étaient dissimulés dans les bois environnans et dont l’approche n’avait pu être signalée, envahissait, dans la nuit du 19 octobre 1856, l’habitation de M. d’Arvoy. Secondé par ses employés et ses noirs, M. d’Arvoy opposait à ses agresseurs une résistance désespérée ; mais il succombait sous le nombre, et les Hovas emmenaient en esclavage tous ceux des travailleurs qui survivaient à la lutte.

 

L’événement dont nous venons de retracer les sanglantes péripéties eut alors un grand retentissement dans les colonies voisines, surtout aux îles Maurice et de la Réunion, mais en France on envisagea plus froidement les choses. Le gouvernement, après une enquête minutieuse sur ces faits qui lui étaient dénoncés comme une insulte faite à notre drapeau, décida avec raison, suivant nous, que l’attentat, n’ayant pas été commis sur une terre française, ne pouvait donner lieu à aucune demande de réparation aux Hovas, ni motiver contre eux aucune mesure comminatoire.

 

Puisque le gouvernement actuel a jugé à propos de se départir de la ligne de conduite suivie par les gouvernemens qui l’ont précédé, et de faire revivre des droits qu’on devait croire tombés dans l’oubli, nous dirons, sans nous attarder à la discussion du bien fondé de ces droits, que la contrée qui fait l’objet de nos revendications ne vaut assurément pas les sacrifices que nécessitera son acquisition, ni ceux qu’il nous faudra sans doute faire encore pour nous y maintenir. C’est une terre assez aride, propre seulement à l’élève du bétail et ne pouvant être utilisée pour aucune des cultures tropicales ; il faut ajouter que la population y est très clairsemée, par suite de l’émigration sur les îles voisines de la plupart des habitans. Depuis plusieurs années, on y avait signalé, il est vrai, des gisemens houillers d’une assez grande richesse, dont l’existence a été depuis confirmée par l’examen d’un ingénieur très compétent, M. Guillemin, ancien membre de la commission d’études de Madagascar ; mais l’exploitation de ces mines ne pourra être de longtemps bien fructueuse, à cause de l’inexpérience absolue des indigènes dans ce genre de travaux, et de l’impossibilité non moins absolue d’y employer des Européens. Les Hovas, d’un autre côté, se refusent obstinément, à la cession de cette contrée, par le motif, disent-ils, que leur hégémonie sur les Sakalaves du Bouéni ne leur a été acquise qu’à la suite de longs efforts et au prix des plus durs sacrifices, et que leur acquiescement à cette condition de paix ruinerait à tout jamais le prestige dont ils jouissent aux yeux des autres indigènes. Dans cette situation, et en vue de mettre fin à un conflit qui ne s’est que trop prolongé, nous proposerions de modifier, sur ce point, les conditions de paix à imposer aux Hovas, en leur offrant de renoncer à la revendication de ce territoire, à la condition d’obtenir d’eux, en échange, la cession en toute souveraineté de la pointe nord de l’île, avec la haie de Diego Suarez. Les Hovas, qui opposent un refus péremptoire à nos demandes actuelles, n’éprouveraient sans doute pas la même répugnance à se dessaisir d’une partie de leur domaine si éloignée de leur centre d’action, et nous trouverions dans cette acquisition des avantages que ne nous aurait certainement pas offerts la zone du littoral nord-ouest que nous leur réclamons.

 

La baie de Diego Suarez, actuellement occupée par nos troupes, et qui s’ouvre sur le côté oriental de l’île, a été comparée, pour son étendue et la sécurité qu’elle présente, à la baie de Rio-de-Janeiro. En cas de guerre maritime, très facile à défendre, elle pourrait servir de lieu de refuge pour nos navires, et, en tout temps, de lieu de ravitaillement pour notre marine de guerre. De magnifiques forêts, dont les essences offrent le plus de ressources pour les constructions navales, viennent mourir sur les rivages mêmes de la baie, qui contient cinq grands ports parfaitement abrités ; l’eau douce y est suffisamment abondante, et les terres qui la bordent sont susceptibles de toutes les cultures qu’on jugera à propos d’y introduire. D’après les rapports des marins du commerce qui l’ont fréquentée, on n’aurait pas à y craindre l’insalubrité qui règne sur les autres parties du littoral, mais il conviendrait de n’accueillir cette affirmation qu’avec une prudente réserve, nos marins n’ayant pas fait l’expérience de l’influence qu’aurait exercée sur leur santé un séjour quelque peu prolongé à terre : les rapporte des officiers du corps de santé attachés à notre corps expéditionnaire doivent, du reste, avoir aujourd’hui élucidé cette question.

 

Sur le côté occidental de l’île, à peu près à la hauteur de la haie que nous venons de décrire, se trouve une autre baie, dite Ambavanibé ou port Liverpool. Ces deux ports naturels resserrent tellement la partie nord de Madagascar, qu’ils ne sont séparés l’un de l’autre que par un isthme large de 8 kilomètres, et que la partie de l’île qui s’étend de cet isthme au cap d’Ambre forme une presqu’île parfaitement isolée, d’une superficie de 20 kilomètres de long sur 18 de large : cette presqu’île pourrait être mise à l’abri de toute attaque venant de l’intérieur de l’île, au moyen d’un fortin établi au centre de l’isthme.

 

Nous ajouterons que cette acquisition serait d’autant plus précieuse pour nous, que depuis la perte de l’île de France, nous ne possédons plus dans ces mers aucun port de refuge pour nos navires, et que l’incertitude qui continue de régner sur l’heureuse issue des travaux actuellement entrepris à l’île de la Réunion en vue du creusement d’un port à la Pointe des galets ne permet pas de croire que nous soyons à la veille de voir combler cette lacune.

 

    II

    Nous arrivons au grief articulé contre les Hovas, relativement à l’inexécution par eux de certaines stipulations du traité de commerce intervenu en 1868 entre la France et la reine Ranavalo II. Après la mort de la reine Ranavalo, le 18 août 1861, le prince Rakout, son fils, que la reine avait déjà, de son vivant, désigné pour son successeur, fut proclamé roi sous le nom de Radama II. Dès qu’il fut informé de cet événement, le gouvernement français envoya, en janvier 1862, M. Brossard de Corbigny, capitaine de frégate, à Tananarive, pour porter au nouveau souverain ses complimens de condoléance, ainsi que ses félicitations à l’occasion de son avènement.

     

    Le premier soin de Radama II avait été de rappeler ceux de ses amis, entre autres MM. Lambert, de l’île Maurice, et Laborde, consul de France, qui avaient été exilés sous la feue reine comme complices d’une conspiration tramée en 1857 en vue de la détrôner [1]. M. Lambert, frère de sang de Radama [2], qui avait en l’occasion de rendre d’importans services à ce prince, s’empressa d’accourir à son appel, et Radama, dans l’effusion de sa reconnaissance, ne crut pouvoir moins faire que de se dépouiller en sa faveur des plus précieuses prérogatives de la couronne, en lui concédant, à titre exclusif, par une charte privée, l’exploitation des mines, des forêts et des terres en friche de son royaume, avec le droit d’ouvrir des routes, de creuser des canaux, d’établir des ports, de fonder des usines, et même de battre monnaie. Dans un élan plus généreux que réfléchi, ce prince, qui était animé sans doute des plus louables intentions, mais qui prouva dans cette circonstance combien il était dépourvu de jugement et de tact politique, ce prince, disons-nous, alla jusqu’à décréter la suppression pour toute la durée de son règne des droits de douane perçus jusqu’alors dans tout le royaume, sans songer que ces droits étaient la source la plus claire des revenus de l’état, et que leur abolition devait avoir pour résultat inévitable de paralyser le fonctionnement de tous les services.

     

    La faveur spéciale dont jouissait M. Lambert près du souverain le désigna naturellement au choix de celui-ci, pour notifier son avènement aux puissances européennes, et pour s’entendre avec le gouvernement français sur les bases d’un traité d’amitié et de commerce, A son arrivée en France, l’envoyé de Radama, qui avait été, avant son départ de Madagascar, investi du titre de Duc d’Emyrne, à l’effet de relever son prestige près des puissances européennes, adressa, le 7 avril 1862, à tous les ambassadeurs et ministres accrédités à Paris, une circulaire par laquelle il les informait de l’avènement au trône de Radama II, et de la mission qu’il avait reçue de faire savoir que le royaume de Madagascar était ouvert au commerce de toutes les nations, et que l’ordre avait été donné aux gouverneurs des différentes provinces de protéger, en toutes circonstances, les personnes et les biens des étrangers qui voudraient se fixer dans le pays, ou y faire le négoce. La mission de M. Lambert eut un plein succès, et le capitaine de vaisseau Dupré, commandant la station navale de la mer des Indes, fut désigné pour négocier la convention commerciale sollicitée par Radama II. Ces négociations aboutirent à un traité qui fut conclu à Tananarive le 12 septembre 1862, et ratifié par l’empereur des Français le 11 avril suivant. Ce traité fut signé par le commandant Dupré, pour la France, et par trois des ministres de Radama II ; il fut également signé par ce prince, qui voulut absolument, contrairement à l’usage, y apposer son nom, pour lui donner ainsi une ratification anticipée. Dans le préambule de cet acte, le souverain des Hovas est qualifié de roi de Madagascar, sous la réserve des droits de la France.

     

    Mais l’envoyé de Radama avait encore une mission plus délicate à remplir en France : celle de se procurer les ressources financières nécessaires pour la mise en valeur des concessions énumérées dans la charte souscrite à son profit personnel. Sur ce point encore, le gouvernement impérial lui donna toute satisfaction, et une société anonyme fut constituée sous les auspices du gouvernement, sous le titre de Société de colonisation de Madagascar, afin de mieux marquer l’empreinte gouvernementale sur cette nouvelle création, un gouverneur nommé par décret fut placé à la tête de la société.

     

    Pendant ce temps, le mécontentement n’avait fait que croître à Madagascar, et les imprudentes concessions consenties par le roi aux Vazas avaient produit la plus vive exaspération dans toutes les classes de la population. Avant de conclure le traité que le commandant Dupré lui proposait au nom du gouvernement français, le roi Radama ayant voulu le soumettre à l’examen et à la discussion des principaux chefs qu’il avait convoqués près de lui à cet effet, au nombre de plus de deux cents, il y avait en presque unanimité contre l’acceptation. Le négociateur même du traité a reconnu qu’on avait dépassé la mesure, et qu’on aurait dû avoir plus de bon sens que le roi Radama, en exigeant la suppression de l’article additionnel relatif aux droits de douanes. « La défiance qu’inspirent les blancs à Madagascar, dit M. Dupré, la crainte de les voir s’emparer par leur travail et leur industrie de toutes les richesses du pays, de l’île elle-même peut-être, avaient dicté l’opposition des chefs, opposition si violente que les hommes les plus éclairés n’avaient osé la combattre [3]. » Néanmoins, le roi passa outre et signa le traité tel quel, sans se douter qu’il prononçait ainsi son arrêt de mort. A partir de ce moment, le vide se fit autour du roi, et chacun sentait instinctivement qu’une catastrophe était prochaine : huit mois après, en effet, le 12 mai 1863, le malheureux prince était étranglé dans son palais, après avoir lutté pendant trois jours pour défendre la vie de ses amis, qui furent tous, à l’exception du fils de M. Laborde, immolés par la foule ameutée contre eux.

     

    Après cette révolution de palais, Rakoto, veuve de Radama II, fut proclamée reine de Madagascar, sous le nom de Rosoaherina. Cette princesse était la cousine de Radama, et, beaucoup plus âgée que lui, lui avait été imposée pour compagne de par la volonté toute-puissante de sa mère [4]. Les deux époux vivaient depuis plusieurs années dans la plus complète séparation, par suite d’incompatibilité d’humeur ; et c’est autour de cette princesse que s’étaient groupés les chefs du parti opposé aux mesures impolitiques par lesquelles Radama avait voulu signaler son avènement. La réaction contre les concessions et les faveurs accordées aux étrangers par ce prince prit aussitôt un caractère aigu ; un des premiers actes de la reine fut de déclarer, par un décret, non avenu le règne de Radama II et d’annuler tous les traités passés avec les étrangers. Dès qu’il fut informé de ces événemens, le gouvernement français donna l’ordre au commandant Dupré de se rendre à Madagascar et d’exiger du gouvernement hova l’exécution intégrale du traité de commerce de 1862. En vertu de ses instructions, cet officier, monté sur la frégate l’Hermione et convoyé par le brick le Curieux, se présenta à Tamatave et se mit aussitôt en rapport avec le pouvoir central. Mais les négociations n’aboutirent à aucun résultat et, malgré l’appareil militaire déployé par le chef de notre station, les Hovas persistèrent dans le refus qu’ils lui avaient tout d’abord opposé de se prêter à aucun accommodement. Ses instructions ne lui permettant pas de recourir à l’emploi de la force, le commandant Dupré se borna à donner l’ordre à notre consul d’amener son pavillon, et les choses en restèrent là pour le moment. Les pourparlers toutefois continuèrent à titre officieux et, en 1867, intervint une convention aux termes de laquelle les Hovas consentaient au paiement à la France d’une indemnité de 900,000 francs pour le retrait de la charte Lambert.

     

    La veuve de Radama II mourut l’année suivante, en 1868, et fut remplacée sur le trône par sa cousine, qui fut proclamée reine sous le nom de Ranavalo-Mandjaka II. L’acte le plus important jusqu’à présent du règne de cette princesse a été sa conversion à la foi chrétienne réformée : en février 1869, elle reçut publiquement le baptême, et tout son peuple s’empressa de suivre son exemple. Cet événement mit fin à la longue rivalité des missionnaires catholiques et méthodistes, et assura désormais à ces derniers une influence prépondérante dans les conseils de la reine, influence qui, comme on doit bien le penser, n’a pas toujours été employée dans le sens des intérêts français. Les missionnaires catholiques purent toutefois continuer sans obstacle leur œuvre de propagande, et leurs prosélytes ne semblent avoir été jusqu’à présent aucunement inquiétés dans leur foi.

     

    Dans l’espoir que ce changement de règne pourrait avoir apporté quelque modification aux dispositions des Hovas, le gouvernement français chargea M. Garnier d’aller, avec le titre de commissaire impérial, présenter ses félicitations à la nouvelle reine, à l’occasion de son avènement, et de poursuivre les négociations entamées jadis en vue de la remise en vigueur du traité de commerce de 1862. Notre envoyé réussit cette fois dans sa mission et fit souscrire à la reine, en 1868, une nouvelle convention commerciale qui reproduisait, à peu de chose près, les dispositions énoncées dans le traité de 1862. Ce traité semble avoir déjà donné lieu à quelques difficultés d’interprétation ; on reproche notamment aux Hovas d’avoir cherché à éluder leurs engagemens en ce qui touche l’application de l’art, 4, qui consacre le droit, pour nos nationaux, d’acquérir et de posséder des immeubles : ces difficultés auraient été soulevées, nous dit-on, à l’occasion de la succession de M. Laborde, ancien consul de France à Tananarive.

     

    On se heurte sans doute ici à un principe qui a pour les Hovas toute l’importance d’un dogme religieux ; il s’agit de la fiction suivant laquelle la propriété du sol tout entier réside dans la personne du souverain, qui peut en déléguer l’usufruit à titre viager ou temporaire, mais non pas l’aliéner à titre irrévocable. Le droit de propriété incommutable concédé à des étrangers est donc en contradiction formelle avec les lois fondamentales de l’état, et on ne saurait s’étonner dès lors de la résistance qu’opposent les Hovas à l’introduction dans leur droit public d’une innovation aussi contraire à leurs croyances les plus enracinées.

    On devrait, ce nous semble, chercher un terrain d’entente et tourner la difficulté en offrant aux Hovas de renoncer, pour nos nationaux, au droit absolu de propriété qui leur avait été concédé, mais en stipulant, en échange, pour eux la reconnaissance de droits à peu près équivalens, comme celui de contracter des baux emphytéotiques renouvelables au gré du preneur, expédient qui laisserait ainsi intact le principe qui tient si l’on à cœur aux Hovas et dont la violation semble avoir provoqué chez eux de si unanimes protestations.

     

     

      III

      Pour justifier notre agression contre les Hovas, il a été beaucoup parlé des Sakalaves, qu’on nous a représentés comme des amis dévoués de la France et des auxiliaires précieux disposés à nous prêter une utile assistance dans la guerre que nous soutenons ; et on a appelé notre intérêt et notre commisération sur le sort de ces fidèles alliés, qui gémissaient sous l’intolérable oppression des Hovas et réclamaient avec instance notre protectorat.

       

      Nous n’avons aucune raison de croire que la suprématie acquise aux Hovas, en vertu du droit de la conquête, se soit appesantie plus lourdement sur les Sakalaves que sur les autres indigènes également soumis à leur hégémonie, et d’un autre côté, nous cherchons vainement, dans l’histoire et le passé de ce peuple, les précédens qui peuvent lui avoir acquis des titres particuliers à notre intérêt et à notre appui. Depuis les événemens qui ont amené, en 1840, la prise de possession de l’île de Nossi-Bé par la France, événemens auxquels les Sakalaves demeurés sur la Grande-Terre sont restés complètement étrangers, leur attitude à notre égard a été constamment plutôt hostile que sympathique, ainsi que nous l’établirons plus loin. Il est d’ailleurs certain que, de toutes les tribus de l’île, celle des Sakalaves est la moins bien douée sous le rapport intellectuel, et la plus réfractaire à l’action de la civilisation ; impatiens de tout frein et de toute discipline, et incapables de se prêter à aucune organisation régulière, ils n’ont jamais été en état d’opposer une résistance sérieuse aux envahisseurs de leur pays, et il est à craindre que, dans les circonstances présentes, leur participation à nos opérations de guerre ne se montre plus préjudiciable qu’utile au succès de nos armes. Nos chefs militaires doivent être, au surplus, édifiés aujourd’hui sur le fond qu’il y a lieu de faire sur leur concours armé.

       

      Jadis hardis et déterminés pirates, les Sakalaves dirigeaient périodiquement leurs pirogues, au nombre de plusieurs centaines, vers les îles Comores, qu’ils ravageaient systématiquement et dont ils enlevaient des femmes et les enfans pour les vendre comme esclaves ; ils avaient même la hardiesse de pousser parfois leurs déprédations jusqu’à la côte orientale d’Afrique et ils ne craignirent même pas d’attaquer à plusieurs reprises et de piller le comptoir portugais d’Oïbo. Ils menèrent cette vie de forbans jusqu’en 1816, époque à laquelle la fréquentation plus active de ces mers par les marines européennes vint mettre un terme à leurs exploits ; depuis lors ils n’exercent leurs brigandages que sur une échelle plus restreinte, et se bornent à rançonner les étrangers et à piller, quand ils peuvent le faire impunément, les navires de commerce qui ont l’imprudence de leur donner accès à leur bord. Quelques négocians de l’île de la Réunion ont néanmoins persisté à se risquer dans leurs parages et à entretenir des relations de commerce sur ces côtes si inhospitalières ; mais ce n’est qu’au prix de dangers incessans et en donnant satisfaction à l’insatiable avidité des chefs indigènes, que les navires de commerce opérant sur ces plages peuvent se livrer à leur trafic [5]. Voici, à ce sujet, les observations recueillies sur les Sakalaves par quelques-uns des voyageurs qui les ont fréquentés. « Les habitans du Bouéni, dit M. Noël [6], ne sont que le rebut des Sakalaves d’Ambougou et du Ménabé ; ils sont moins belliqueux, ont un caractère féroce, une haine profonde contre l’étranger et un goût prononcé pour le meurtre et le pillage. Les Sakalaves sont turbulens, vaniteux, menteurs, insoucians de l’avenir, défians par ignorance, souvent cruels par superstition. » M. Guillain [7] ne les juge pas d’une manière plus favorable. « Dans toutes les choses du domaine de l’intelligence, dit-il, les Sakalaves n’avaient pas fait un pas… Si les uns et les autres se livrent parfois à quelque agression contre l’ennemi, ce n’est pas avec la pensée de le chasser de tel ou tel point et d’en délivrer un jour complètement le pays, mais bien dans la seule intention d’enlever des femmes, des enfans et du bétail : voilà ce qu’ils appellent faire la guerre aux Hovas. C’est, en un mot, un vrai peuple de sauvages, insouciant, mutin et pillard. Leurs sentimens envers les Hovas tiennent plutôt de la crainte que de la haine ; sans juger absolument de leur aptitude à faire la guerre, je dirai du moins que la mollesse de leur défense, quand ils sont attaqués, n’en accuse pas une bien grande. » — « Le Sakalave, dit enfin le révérend père Neyraguet [8], n’est pas méchant par caractère ; il n’est cruel que par circonstance ; c’est le seul défaut, au reste, dont je le crois exempt, car il possède énergiquement tous les autres. Fainéant, il dort la nuit et repose le jour ; cupide, il désire posséder tout ce qui flatte sa vue, et il le demande sans honte ; depuis le roi jusqu’au dernier de ses sujets, ce peuple est mendiant, et mendiant jusqu’à l’importunité. Cédez-vous à ses instances et lui accordez-vous l’objet le ses convoitises, n’attendez pas de lui un sentiment de reconnaissance : il semble que tout ce qu’on lui donne lui soit dû. Mais chez les Sakalaves, un vice qui les domine tous, un vice qui règne dans tous les rangs et dans tous les âges, c’est l’immoralité… »

       

      On nous objectera peut-être que ces appréciations remontent déjà à une époque assez éloignée, et que les mœurs de ces indigènes ont pu se modifier à la suite de leur contact plus prolongé avec les Européens ; il n’en est rien malheureusement, et les relations les plus récentes de voyageurs, tels que M. Grandidier, nous les représentent sous les mêmes couleurs [9]. Quelque sombre que soit le tableau tracé par ces voyageurs, notre expérience personnelle nous a permis d’en reconnaître la parfaite exactitude, et nous sommes amenés à dire que, si une considération pouvait confirmer l’irrémédiable impuissance de la race noire à s’élever à un degré supérieur de l’échelle sociale, ce serait assurément le spectacle de ce peuple qui se complaît dans les ténèbres de la plus grossière ignorance, qui se fait un jeu des notions les plus élémentaires de justice et d’honnêteté, et qui ne recherche et n’apprécie d’autres satisfactions que celles que procurent le vol et le maraudage.

       

      Il nous reste à faire justice de la légende qui nous représente les Sakalaves comme animés des sentimens d’un inviolable attachement et d’un dévoûment traditionnel à la France, légende dont quelques publicistes se sont faits les échos peut-être inconsciens, mais qui n’en a pas moins contribué dans une large mesure à fausser l’esprit public sur la question qui nous occupe ; nous invoquerons à ce sujet le souvenir de quelques faits presque contemporains, qui édifieront l’opinion sur le degré de créance qu’il convient d’ajouter à cette allégation.

       

      En 1849, les Sakalaves, qui vivaient sous notre autorité à Nossi-Bé, pour reconnaître sans doute la protection que nous leur avions prêtée jadis contre les Hovas, s’insurgèrent contre nous, et sous la conduite d’un nommé Bengala, Sakalave de Bali et fils d’Audrian-Souli, tentèrent de surprendre Hellville, chef-lieu de la colonie : la vigilance et le sang-froid du commandant et des autorités de la colonie la préservèrent des dangers qu’elle courut, en cette circonstance, et amenèrent les autorités locales à prendre des mesures de précaution en vue de prévenir le retour de semblables événemens [10]. Quelques années plus tard, en 1856, l’inimitié des Sakalaves contre nous se traduisit aussi, en l’île Mayotte, par une levée de boucliers, dirigée par le nommé Bakari-Koussou, ancien manantanie, ou ministre, du même Audrian-Souli. Cette insurrection fut promptement réprimée, et les chefs de la révolte, traduits devant la juridiction spéciale chargée de juger les crimes de rébellion, furent condamnés à diverses peines afflictives [11] ; notons qu’il s’agit ici de ces mêmes Sakalaves qui, en 1840, avaient imploré notre protection et sollicité spontanément notre souveraineté. Les Sakalaves restés sur la Grande-Terre ne nous témoignaient pas des dispositions plus amicales, et nous n’en finirions pas si nous voulions relater les actes de violence, les pillages et les vexations de toute sorte que nos navires de commerce ont eus à subir de la part de ceux d’entre eux qui habitaient les points de la côte ouest, où les Hovas n’étaient pas encore parvenus, à cette époque, à faire reconnaître leur autorité. Poussé à bout par la nouvelle des mauvais traitemens subis par nos nationaux, le commandant de notre station donna, en 1859, l’ordre à la corvette la Cordelière de se présenter devant Bali pour recueillir la mission catholique établie sur ce point et qui avait été, de la part des Sakalaves, l’objet des plus odieux traitemens, et d’infliger une salutaire leçon aux indigènes de cette localité, Ceux-ci prirent l’initiative des hostilités, mais le feu de la corvette les dispersa promptement, et les obus réduisirent tous leurs villages en cendres.

       

      En présence du pareils précédens, on ne comprendrait pas que le gouvernement français continuât à couvrir de son patronage des cliens aussi peu soucieux de reconnaître ses bienfaits, et il serait triste de songer que, pour assurer l’affranchissement politique d’un peuple qui ne s’est signalé que par ses habitudes de brigandage et ses actes de félonie à notre égard, la France dût incessamment épuiser ses trésors et verser le plus pur du sang de ses enfans. Puisqu’on a jugé à propos d’associer des indigènes à notre lutte contre les Hovas, on eut été assurément mieux inspiré en s’attachant à rechercher la coopération d’autres tribus plus intéressantes à tous égards que les Sakalaves, celle des Betzimsaraks, par exemple, qui habitent le versant oriental de l’île, que leurs rapports plusieurs fois séculaires avec les Européens ont initiés à une civilisation rudimentaire, et qui n’ont pas perdu le souvenir de la protection que la France étendait jadis sur eux. Leurs parages étaient jadis fréquentés par les escadres françaises qui opéraient dans la mer des Indes et venaient se ravitailler à Madagascar ; les escadres de Dupleix de La Bourdonnais et un bailli de Suffren purent y compléter les équipages de leurs navires ; et les excellens matelots fournis volontairement par les indigènes de ces contrées se trouvèrent ainsi associés aux brillans faits d’armes qui ont, dans la seconde moitié du siècle dernier, illustré notre pavillon dans ces mers.

       

       
        IV

        Ainsi que l’a fait remarquer justement ici même un écrivain compétent [12], l’importante question de l’insalubrité, si tristement célèbre, de Madagascar n’a été qu’effleurée, à la chambre des députés, par les divers orateurs qui ont soutenu la demande de crédits relative à notre expédition ; l’un de ces orateurs ayant même à peu près nié cette insalubrité, nous ne saurions mieux faire que de citer l’opinion qu’exprime à ce sujet l’auteur d’un des ouvrages les plus complets et les plus consciencieux qui aient été publiés sur Madagascar, en faisant remarquer que cet auteur a séjourné dans le pays, qu’il a étudié sur place la question qu’il traite, et enfin (ce qui donne d’autant plus de poids à son opinion), qu’il est, malgré tout, partisan très résolu de la colonisation de cette île. « Quant à l’insalubrité de Madagascar, dit le docteur Lacaille, personne n’ignore que ce pays a été placé au rang des contrées les plus malsaines de la terre, et cependant jamais la fièvre jaune, ce terrible minotaure que l’Européen rencontre dans le Nouveau-Monde, ne s’y est montrée. Loin de moi la pensée de vouloir amoindrir le seul, mais dangereux ennemi de l’Européen à Madagascar ; toutefois il me répugnerait aussi de lui donner des proportions effrayantes et indignes d’une saine appréciation. La fièvre de Madagascar est une maladie sérieuse avec laquelle il faut compter. Il est bien rare que l’étranger qui séjourne une année sur ce sol encore neuf ne paie pas son tribut à l’acclimatement. La fièvre de Madagascar n’est rien autre chose que le résultat d’une intoxication paludéenne, revêtant des formes ataxiques, avec une marche souvent rapide quand des soins intelligens ne sont pas apportés à celui qui en est atteint. C’est cette marche rapide qui lui a fait donner aussi le nom de fièvre pernicieuse [13] … »

         

        Mais, nous dit-on, l’influence des miasmes telluriques ne se fait sentir que sur le littoral, sur une étendue de 12 ou 15 lieues vers l’intérieur ; dès qu’on a dépassé cette zone pour pénétrer dans l’intérieur, le pays s’assainit, et des voyageurs ont même assuré que, sur les plateaux du centre, dans la province d’Aukova, occupée par les Hovas, le climat était aussi salubre que celui de la France : il faut donc, disent les apôtres de la conquête, éviter de faire séjourner nos troupes sur le littoral, afin de les soustraire aux influences paludéennes, et les diriger tout de suite vers l’intérieur pour attaquer les Hovas dans le centre même de leur puissance. C’est encore une erreur qu’il serait dangereux de laisser s’accréditer ; suivant l’auteur si compétent que nous venons de citer : « Il importe de rectifier une opinion communément admise par ceux qui se sont occupés de ce pays, que les côtes seules étaient sujettes à l’action des fièvres. Cette assertion n’est pas exacte. Dans l’intérieur de l’île, l’étranger est aussi exposé à contracter des fièvres qu’à la côte, et cela provient sans doute de l’extrême déboisement dont Madagascar a été le théâtre et à la présence de nombreuses rizières qui occupent le fond de toutes les vallées internes. Il reste à peine à Madagascar la moitié des forêts qui couvraient jadis cette grande île. Ces déboisemens insensés ont entraîné plusieurs graves inconvénients : un excès de température dont on se ferait difficilement une idée pour des régions aussi élevées que le sont les contrées de l’intérieur, dont l’attitude varie entre 1,800 et 2,500 mètres, et le germe des fièvres entretenu par la conversion de la plupart des vallées en rizières, foyers d’effluves et de miasmes délétères moins redoutables peut-être que ceux des côtes, mais dont l’existence ne saurait être contestée, contrairement à ce qui a été avancé jusqu’à présent… »

         

        Pour combattre les objections tirées des difficultés que présente Madagascar à l’acclimatation des Européens, on cite l’exemple d’un certain nombre d’Européens établis depuis de longues années dans cette île et qui ont résisté aux atteintes des fièvres paludéennes. Ces exemples isolés ne prouvent rien contre l’insalubrité de l’île et l’impossibilité, pour les Européens en général, de s’adapter aux conditions d’existence qui leur sont imposées dans cette contrée ; ils prouvent tout au plus que, parmi les Européens, certaines organisations exceptionnelles, après avoir été soumises pendant un certain temps à l’action de l’intoxication paludéenne, peuvent acquérir à la longue une immunité relative, produite par une saturation des principes toxiques émanés du milieu ambiant ; d’ailleurs les vides nombreux produits par la fièvre dans notre corps expéditionnaire sont malheureusement une réponse péremptoire aux optimistes de parti-pris qui soutiennent l’innocuité de ce climat pour les Européens.

         

        II faut donc envisager les choses sous leur aspect réel et reconnaître que Madagascar ne pourrait pas, quant à présent du moins, remplir pour nous le rôle d’une colonie de peuplement ; cette île ne peut fournir qu’une colonie d’exploitation, comme l’est Java pour les Hollandais et l’Inde pour les Anglais, mais sans nous offrir les avantages et les compensations que présentent ces contrées à leurs heureux possesseurs. Nous ne voulons pas dire que l’insalubrité, à bon droit reprochée à Madagascar, fermera à tout jamais l’accession de cette île à la civilisation ; l’expérience acquise ailleurs au prix de douloureux sacrifices prouve que les efforts persévérans de l’homme peuvent à la longue modifier, dans une certaine mesure, les conditions climatologiques des contrées les plus mal réputées sous ce rapport, Mais, pour faire disparaître les causes si nombreuses d’insalubrité à Madagascar, il faudrait entreprendre des travaux gigantesques qui ne pourraient être certainement que l’œuvre de plusieurs générations ; il faudrait dessécher les marais, mettre en culture les terres, reboiser les montagnes qui ont été partout dénudées par l’imprévoyance des indigènes, régulariser les cours d’eau, débarrasser leurs estuaires des amoncellemens de sable qui s’opposent à leur libre écoulement, etc., travaux que les Européens ne pourront jamais exécuter par eux-mêmes, puisque sous cette latitude le travail manuel leur est interdit, mais que la civilisation pourrait peut-être faire exécuter par les mains des indigènes, en leur communiquant à cet effet les procédés et les ressources dont elle dispose, ce qui supposerait, au préalable, une entente parfaite entre les parties intéressées, entente qui ne pourra s’établir que lorsque les indigènes n’auront plus incessamment suspendue sur leur tête la menace d’une dépossession violente de leur pays.

         

        V

        Ce serait, pensons-nous, se nourrir d’illusions que d’espérer amener de bon gré les peuplades négroïdes de cette île à embrasser nos mœurs et nos usages et à accepter de nos mains les bienfaits de la civilisation ; la grande distance existant entre l’état intellectuel des peuples de cette race et celui des peuples de race blanche, ces deux extrêmes de l’échelle de l’humanité, crée un abîme que ni les uns, ni les autres ne peuvent franchir et mettra pour longtemps encore obstacle à toute communauté de pensées et de sentiment entre eux ; ajoutons qu’aux yeux de ces indigènes, le vaza, le blanc, à quelque nationalité qu’il appartienne, est et restera toujours l’ennemi traditionnel de leur race, même quand il se présente dans l’attitude la plus pacifique, et ils persisteront à le tenir en suspicion, parce qu’ils lui supposeront toujours des arrière-pensées de conquête et d’asservissement.

        Les Hovas, dont le nom a acquis de nos jours une si grande notoriété, ont les vices et les qualités inhérens à la race à laquelle ils appartiennent ; mais ils ont incontestablement l’esprit beaucoup plus ouvert que les autres indigènes aux idées de progrès, et quelques-uns d’entre eux ont même, dans des circonstances délicates, fait preuve d’une intelligence supérieure et d’un remarquable tact politique ; le règne de Radama Ier avait déjà été marqué par l’introduction chez ce peuple de plusieurs réformes importantes, telles que la suppression de la traite des esclaves, l’établissement de nombreuses écoles primaires destinées à l’éducation des enfans des deux sexes, l’organisation de troupes disciplinées à l’européenne, l’introduction dans la capitale de l’imprimerie, l’adoption de caractères latins pour écrire la langue malgache, etc. ; les Hovas continuent à marcher dans la voie de progrès que leur avait tracée le glorieux fondateur de leur puissance, et, de nos jours, les missionnaires méthodistes (il faut le reconnaître) s’emploient avec une louable persévérance à procurer à leurs prosélytes les bienfaits d’une large diffusion de l’instruction publique, qu’ils auraient même, dit-on, rendue obligatoire comme chez nous.

         

        Mais, il faut bien le dire, les Hovas nourrissent à l’égard des étrangers les mêmes préventions et les mêmes sentimens de répulsion que les autres indigènes ; s’ils se sont systématiquement refusés jusqu’à présent à s’approprier les inventions dues à la science moderne et les merveilleux procédés industriels qui, dans l’ordre matériel, ont contribué dans une si large mesure au développement du bien-être chez les nations civilisées, c’est parce qu’ils avaient constamment, comme ils le disent eux-mêmes, l’esprit hanté par le spectre de l’invasion étrangère, et qu’ils considéraient l’introduction chez eux de ces innovations comme le prélude de leur absorption finale par l’élément européen. Ces dispositions se modifieront nécessairement si nous parvenons à les convaincre que nous ne voulons porter nulle atteinte à leur autonomie ni entraver en rien l’œuvre qu’ils ont entreprise de s’assimiler les indigènes de race différente auxquels ils ont imposé leur suprématie, œuvre essentiellement humanitaire, au succès de laquelle la mission civilisatrice de la France nous impose le devoir de concourir de tous nos efforts.

         

        Laissons donc aux Hovas le soin d’amener progressivement à un meilleur état social les indigènes qu’ils ont soumis à leur autorité, car c’est une mission qu’ils sont à tous égards mieux à même de remplir que nous ; pour dégrossir des sauvages, des barbares valent mieux que des civilisés, et pour faire progresser des barbares, une civilisation naissante a plus de force et d’efficacité qu’une civilisation très raffinée ; il faut qu’il y ait des points de contact, des prises faciles entre des peuples de culture inégale, pour que le plus avancé puisse entraîner à sa suite le plus arriéré. Ce n’est pas par la conquête, mais par une lente infiltration que l’élément européen arrivera à s’implanter à Madagascar, et c’est alors seulement que le génie de notre race pourra intervenir utilement pour faire fructifier et développer chez ces indigènes les germes de civilisation qu’ils devront à la féconde initiation des Malais, leurs maîtres actuels.

         

        En résumé, il semble qu’il y aurait lieu de renoncer à la revendication du protectorat sur la côte nord-ouest, et de nous assurer, en échange, la souveraineté de la pointe nord de l’île, dont la possession nous offrirait des avantages bien autrement appréciables que la contrée qui fait actuellement l’objet de nos revendications ; quant au traité de commerce de 1868, nous pourrions sans inconvénient, et à titre de transaction, nous prêter à la légère modification qui a été indiquée plus haut et qui n’altérerait en rien l’économie générale de cet acte international. Enfin les Hovas ne pourraient considérer comme une aggravation des conditions de paix l’adhésion que nous leur demanderions à l’institution de tribunaux mixtes, destinés à assurer une justice impartiale aux étrangers de toute nationalité que leurs affaires mettent en contact avec eux, et à remédier, dans la mesure du possible, aux scandaleux abus dont l’administration de la justice offre le spectacle dans ce pays.

         

        Voici quelles seraient, en substance, les conditions de paix qu’il conviendrait peut-être de substituer à celles auxquelles nos adversaires se sont péremptoirement refusés à souscrire jusqu’à ce jour : 1° paiement à la France d’une indemnité dont le quantum serait à déterminer, applicable, partie aux frais de la guerre, partie à la réparation des préjudices éprouvés par nos nationaux, et qui pourrait être stipulée payable par annuités ; dans ce dernier cas, la perception des droits de douane à Tamatave et à Majunga nous serait déléguée jusqu’à parfait paiement, mais jusqu’à concurrence seulement de la moitié de ces droits, le surplus devant être remis au gouvernement hova ; 2° cession en toute propriété et souveraineté à la France de la pointe nord de l’île, avec la baie de Diego Suarez et le port Liverpool ; 3° interdiction aux Hovas de céder aucune portion de leur territoire sans le consentement de la France ; 4° exécution intégrale du traité de commerce de 1868, sauf modification de l’art. 4 ; 5° institution sur tous les points où le gouvernement français le jugera utile, de tribunaux mixtes chargés de juger les différends entre Européens et indigènes, et dont les membres européens seront désignés par une commission internationale composée des agens consulaires et diplomatiques accrédités à Tananarive.

         

        Nous avons la ferme confiance que ces nouvelles conditions de paix, tout en donnant satisfaction aux véritables intérêts que nous avons charge de sauvegarder, — et tout en préparant les voies à l’influence prépondérante que la France est sans doute appelée à exercer plus tard dans cette île, — auraient toutes chances d’être accueillies par les Hovas, dont nos propositions ont le mérite de respecter scrupuleusement l’indépendance, — et la conclusion de la paix, dans de semblables conditions fermerait pour longtemps l’ère des difficultés de toute nature contre lesquelles nous nous débattons, et qu’ont suscitées l’insuffisance de nos notions sur ce pays ainsi que nos exigences peut-être irréfléchies à l’encontre de nos adversaires.


        TH. HALLEZ.


        1.  
        • Ce complot eut lieu, en effet, et n’échoua que par la pusillanimité des conjurés indigènes, qui se dérobèrent au moment décisif ; cette aventure faillit entraîner de très fâcheuses conséquences pour les quelques Européens qui s’y trouvèrent impliqués.
        • Pour les cérémonies bizarres qui accompagnent le fatidrah ou serment du sang, nous renvoyons les lecteurs aux différens auteurs qui ont écrit les mœurs et coutumes des Malgaches.
        • Dupré, Trois Mois de séjour à Madagascar. Paris, 1863.
        • Chez les Hovas, comme chez les autres peuplades malgaches qui vivaient sous le régime monarchique, ces unions consanguines étaient imposées pour ainsi dire par la raison d’état, en vue d’assurer la transmission du pouvoir aux rejetons véritablement issus du sang royal, la paternité étant toujours chose fort incertaine chez eux, par suite de leur excessive liberté de mœurs : c’est ainsi que la reine Ranavalo Ier, qui était elle-même de sang royal, fut, après la mort de ton époux Radama Ier, préférée aux frères et aux autres parens de ce prince. Chez les Sukalaves du Ménabé, la loi de succession au trône imposait aux membres de la famille royale l’obligation de ne s’allier qu’entre eux ; cette disposition était tellement absolue, qu’a défaut d’autres parens les frères devaient épouser leurs sœurs.
        • Adolphe Leroy, Notes sur Madagascar, 1884.
        • Noël, Recherches sur les Sakalaves (Bulletin de la Société de géographie, avril 1843).
        • Guillain, Documens sur l’histoire et la géographie de la côte occidentale de Madagascar.
        • Madagascar et ses deux premiers évêques, t.1. p. 220.
        • Voyez dans la Revue' du 15 décembre 1872, l’étude de M. Emile Blanchard sur l’île de Madagascar.
        • Depuis ce moment, les Sakalaves, qui ne marchent habituellement qu’armés de leur zagaie, ne sont plus admis en armes dans l’enceinte du chef-lieu.
        • Cette juridiction prononça huit condamnations capitales, dont deux seulement reçurent leur exécution.
        • Edmond Plauchaut, France et Madagascar, dans la Revue du 15 juin 1884.
        1. Docteur Lacaille, Connaissance de Madagascar. Paris, 1863 ; Dentu.
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        8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 11:21

        Cet article comme souvent dans cette période de la pensée de Jaurès oublie par trop les victimes malgaches de la conquête. Jaurès n'est pas par principe contre les conquêtes coloniales.

        Jaurès "S’il reste en contact avec le sentiment public, le ministère Bourgeois pourra commettre des fautes graves comme dans l’affaire de Madagascar ... Comment admettre qu’il n’y ait même pas une enquête sur les incapacités ou les concussions criminelles qui ont coûté la vie à des milliers de français ? ". En contre-point à Rosa Luxemburg.

        Liberté.  La Dépêche, 04.12.1895

        Jaurès, L'intégrale des articles de 1887 à 1914 publiés dans la Dépêche, P 357

         

         

        S’il reste en contact avec le sentiment public, le ministère Bourgeois pourra commettre des fautes graves comme dans l’affaire de Madagascar ; il aura la force de se relever et de retrouver le droit chemin. Dans la question de Madagascar, nous ne l’avions pas suivi : nous ne pouvions pas le suivre. Comment admettre qu’il n’y ait même pas une enquête sur les incapacités ou les concussions criminelles qui ont coûté la vie à des milliers de français ? Je sais bien ce qui gênait les ministres : l’enquête eût mis en cause deux présidents de la république. Passe encore pour Casimir Perier ! Il était très coupable puisque c’est lui qui avait dessaisi de l’expédition la marine déjà préparée et qui en avait chargé l’armée. Quelques généraux disaient : « La marine a eu le Dahomey : il nous faut les promotions et les croix de Madagascar. Et M. Casimir Perier, qui voulait caresser l’armée pour ses entreprises de réaction, lui livra l’expédition pour laquelle elle n’était pas prête. Grande et terrible faute ! Mais de Monsieur Perier, le  ministère Bourgeois se soucie sans doute fort peu. Par malheur un autre président était engagé et c’est monsieur Félix Faure lui-même. Il était ministre de la marine quand l’expédition a été préparée : c’est lui qui a fait faire pour le wharf les sondages si incomplets, c’est lui qui a négocié avec les transports anglais ; c’est lui qui a nommé cette commission de quatre membres qui a dressé le plan de l’expédition, et c’est lui qui par la faiblesse envers le président Perier a laissé passer soudain la direction à la guerre. Le ministère a craint que l’enquête fît apparaitre la responsabilité du président. Mauvais calcul ! Car rien ne doit faire obstacle, dans le pays libre, à la recherche de la vérité en des questions aussi douloureuses et aussi graves. …

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        25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 22:07
        La revue Période a permis à René Gallissot d'évoquer ses analyses . Elles sont d'une grande importance pour qui s'intéresse à la question coloniale, nationale, au racisme et à l'immigration.
        Entretien avec René Gallissot paru dans la revue Période. Son parcours, une approche marxiste de la question coloniale, nationale, de l'immigration.

        Génération algérienne : entretien avec René Gallissot

        http://revueperiode.net/generation-algerienne-entretien-avec-rene-gallissot/

         

        René Gallissot est de ceux dont l’engagement théorique a été total. Militant anticolonialiste dans les années 1960, son travail n’a cessé de réinterroger le marxisme à partir de l’expérience fondatrice de l’Algérie coloniale. Dans cet entretien, il revient sur cet itinéraire et la pluralité des chemins qu’ouvre une enquête sur la politique marxiste et le monde non occidental. Sa relecture du nationalisme révèle aussi bien l’impensé national chez Marx et Lénine que la nationalisation du mouvement ouvrier. De l’histoire sociale de l’Algérie au développement du marxisme dans le monde arabe, en passant par les limites des approches marxistes classiques du racisme en France, l’œuvre de Gallissot invite à une critique radicale de toute étatisation de la pensée émancipatrice.

        Pourriez-vous revenir sur votre parcours politique et intellectuel ? Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à l’histoire du colonialisme et aux rapports de la gauche au colonialisme ?

         

        Avoir 20 ans en 1954 me fait appartenir à la « génération intellectuelle et politique algérienne », pour dire marquée à la fois par l’irruption d’une guerre de libération nationale toute proche mettant en cause directement l’idéologie nationaliste en France, et par le refus communiste français et soviétique de donner la priorité militante aux luttes de libération et non pas au maintien de l’ordre de coexistence pacifiste entre l’U.R.S.S. et les États-Unis. L’adhésion au « socialisme » soviétique s’est substituée à l’internationalisme d’émancipation prolétarienne. Depuis mes vingt ans, cet internationalisme de transformation des rapports sociaux dans le monde et l’avenir du genre humain deviennent et restent ma constance critique intellectuelle et politique. Sans regret ni défection.

        Au sortir d’une éducation familiale traditionaliste catholique mais ouverte sur le monde sur le mode missionnaire, double cheminement d’autonomie : m’émanciper de la fidélité religieuse en conjuguant les leçons de Montaigne et Spinoza, et chercher la réponse à la question sociale chez Marx, tout en étant sous l’influence de l’existentialisme sartrien de l’époque. La mort de Staline lève la seule barrière à l’adhésion au P.C.F. Je n’en reconnais pas moins la force de l’argumentation du livre Marxisme et question nationale et coloniale. La question nationale algérienne ne m’a plus quitté, mais élargie au monde entier sur la conjonction de la formation nationale et du mouvement de longue durée de transformation sociale porté par l’exemplarité du mouvement ouvrier.

        Aussi mon choix de normalien fut l’histoire sous approche sociologique qui me semble la science sociale réaliste, et non la philosophie jusqu’alors privilégiée, dont je refuse le magistère universitaire qui a succédé à la religion. Plus tard, je resterai distant devant le magistère de l’anthropologie érigé par C. Lévi-Strauss comme devant le structuralisme. Je suis rétif à l’exaltation philosophique du « Jeune Marx » par L. Althusser ; j’adhère à la démarche historique de Marx dans les Grundrisse retrouvés, et à sa « critique de l’économie politique » qui est la raison du Capital.

        Par ailleurs, marxiste existentialiste pour dire vite, à travers les entre-chocs de l’année 1956, du rapport Khrouchtchev à la Pologne, à Budapest, et du vote des pouvoirs spéciaux pour le maintien de l’ordre en Algérie par les députés communistes, à l’expédition de Suez, je me porte en avant comme intellectuel critique au sein du P.C.F. ; il me restera la marque de communiste maoïste que retiendront les fiches de police et mon dossier de sursitaire pour le service militaire. Non seulement, je lis les publications de Pékin ; plus encore je deviens disciple de Maxime Rodinson et en mineur d’Albert Memmi sur la colonisation ; je découvre N. Boukharine pour sa prise en compte de la longue durée d’une révolution mondiale qui doit attendre la transformation des paysanneries du monde ; sa réflexion est historique alors que Lénine n’avait qu’une vision conjoncturelle du « milliard d’hommes » de l’Orient dominé.

        Si je m’intéresse à Rosa Luxembourg sur l’autonomie nationale, je découvre aussi les écrits austro-marxistes sur la question nationale ; je lis Otto Bauer et j’entre dans les débats de la IIe Internationale et de la IIIe, ainsi que de l’Internationale II et demie, pour avoir lu K. Kautsky, fréquentant en séminaires de la Maison des sciences de l’homme à Paris, Georges Haupt et Claudie Weill. Je suis dans la confrontation avec « la génération intellectuelle de la guerre de 1914 », selon la formulation de Robert Wohl, car je suis en profondeur dans le rejet du patriotisme d’Union sacrée, en particulier de la trahison nationaliste de la majorité social-démocrate et du discours de bonne conscience du patriotisme républicain français distinguant hypocritement le patriotisme qui serait sacré, d’un nationalisme qui n’appartiendrait qu’à la droite et à l’extrême droite raciste. C’est là le second pilier de ma pensée.

        Ainsi, pour approcher de plus près la lutte de libération algérienne, je me mets en congé d’E.N.S. pour aller après l’indépendance du Maroc, faire des recherches de thèse secondaire à Casablanca. Je reviens en France après le changement de République. En historien critique, je connais la rivalité entre gaullisme et communisme en étant attentif à la marche à reculons de De Gaulle pour finir par reconnaître l’indépendance algérienne tout en ayant prolongé la guerre par sa politique de force ; octobre 1961 compris. En contact avec le groupe Curiel, je ne suis à l’adresse familiale, que la boîte à lettres des prêtres de Souk-Ahras pour acheminer leur courrier au ministre Edmond Michelet, étant voué à la préparation de l’agrégation d’histoire (1960).

        En fin de sursis, sous obligation de service militaire en Algérie, je débarque à l’abri de l’École des enfants de troupe de Koléa (40 km d’Alger). C’est l’armée qui m’envoie à l’université d’Alger « pour montrer la part que l’armée française prend à l’indépendance de l’Algérie » : quinze jours restants de coopérant militaire avant d’être versé à la coopération civile.

        L’Algérie et le Maghreb ne me quittent pas alors que je m’inscris en thèse avec l’historien Jacques Droz sur les Internationales et la question nationale et coloniale. Ma thèse contribuera aux chapitres de la Storia del marxismo sur marxisme et question nationale et sur l’impérialisme, à l’école de l’historien Eric Hobsbawm (Turin, Einaudi, vol.2, 1979 et vol.3, 1981). Tous les ans, mon séminaire prend l’intitulé « socialisme et nationalisme » jusqu’à mon retour à la Sorbonne pour mai 1968, puis le passage à Vincennes-Paris 8.

        Selon vous, que peut apporter la méthodologie marxiste à l’historiographie du Maghreb (post)colonial ?

         

        On reparlera de l’ambivalence des positions de Marx et d’Engels sur la colonisation1. Sous l’effet de la colonisation, la formation nationale et l’indépendance peuvent se comprendre comme une réponse au déclassement économique par le reclassement politique d’établissement dans l’État. C’est pourquoi, j’ai critiqué le tour de passe-passe de Pierre Bourdieu substituant M. Weber à Marx pour parler des classes sociales en Algérie dans mon premier article paru dans la revue L’homme et la société2.

        Dans la longue durée, avec Marx, notamment par les Grundrisse, la recherche porte sur la part de la colonisation dans l’accumulation primitive et la mondialisation ; il est possible de descendre en profondeur dans l’analyse des sociétés précapitalistes, et pour le présent de conduire la réflexion sur les sociétés post-coloniales qui appartiennent au capitalisme dépendant. Staline parlait de la formation des nations dans « le capitalisme ascendant », nous sommes et devant la crise réactionnaire de l’État national dans les pays du capitalisme atlantique et devant les impasses de l’avenir national dans les sociétés constituées par la sortie politique de la colonisation.

        Dans plusieurs de vos écrits, vous employez le terme de « socialisme colonial », qu’entendez-vous par là ?

        Le socialisme colonial est celui importé par, et développé dans, « l’immigration européenne » qui se constitue outre-mer en mouvement ouvrier local, aux États-Unis donc, ainsi que sur le continent américain, et dans l’empire dit hollandais, et les empires britannique, français et autres. Il défend le statut supérieur des « blancs » face aux « indigènes ». L’Australie donne l’exemple du premier gouvernement travailliste au début du XXe siècle instituant le racisme blanc d’État contre les indigènes appartenant à une race inférieure et les nouveaux immigrants de couleur, jaunes, nègres, métis et mulâtres.

        Le socialisme colonial partage donc le racisme colonial, racisme blanc dit racisme de couleur, en Algérie même ; ces coloniaux se définissent comme étant les « Européens » au dessus des Musulmans et Juifs « d’origine indigène ». Ces Européens hors d’Europe, étant citoyens français inventent la vantardise d’être « des Français de souche » distincts des « Français de souche nord-africaine ». Cette discrimination ne sévit pas que dans la colonie et au sein de l’armée française ; elle gagne la métropole avec l’inversion de la migration et l’exode colonial de 1962. Ce racisme colonial perd de sa radicalité dans les courants du mouvement ouvrier anarcho-révolutionnaires puis communistes, et à moindre titre dans les partis socialistes préconisant un mode d’assimilation pour les « indigènes évolués », et dans les partis travaillistes acceptant l’autonomie des dominions, alors cependant que la ségrégation se durcit3.

        En quel sens l’arrivée du socialisme (et particulièrement du socialisme saint-simoniste) dans les pays arabes, notamment en Égypte par le biais de Rifa’a Rafi al-Tahtawi, a-t-elle croisé la route de ce que l’on nomme « la Renaissance arabe » au XIXe siècle ?

        Rif’a’a al Tahtawi, directeur d’études d’école militaire, tient une place importante pour avoir envoyé des étudiants égyptiens à Paris et plus encore avoir développé la publication de traductions dans les superbes volumes reliés de l’imprimerie modernisée par la campagne d’Égypte de Bonaparte. Les plus grands succès de cette édition en arabe seront par la suite les traductions du docteur Gustave Le Bon, haute figure de l’orientalisme, s’habillant avec prestance en arabe à Alger, et qui, tout en donnant une vulgate qui se veut bien intentionnée de la civilisation arabe, vulgarise foncièrement un darwinisme raciste. Après La civilisation des arabes en 1884, il gagne en célébrité par son livre de 1895, La psychologie des foules, suivi au reste d’une Psychologie du socialisme en 1898. Les rééditions se succèdent encore aujourd’hui donnant un fond de doctrine scientiste à la version la plus répandue de l’arabisme. On connait aussi son influence dans la formation de l’officier Charles De Gaulle identifiant races et différences de nature entre les civilisations. Ce racialisme s’exprime en pleine guerre d’Algérie par une solution en cas d’indépendance, de renvoi en Algérie, des Nord-africains, ces immigrés musulmans qui par nature, ne sont pas assimilables.

        Par ailleurs, pour ce qui est de l’initiation au socialisme en Égypte, il faut sortir de la version courante de l’évolution intellectuelle qui s’est enfermée dans une vision politique nationale égyptienne. Deux distinctions sont à faire sur le Saint-Simonisme et sur la Renaissance arabe (Nahda).

        Par delà l’appellation de socialisme autoproclamé de Claude de Saint-Simon et de modes orientalistes de ses disciples, l’effet du saint-simonisme est de susciter l’adhésion à un projet mondial entrepreneurial réalisant de grandes constructions portées par des compagnies financières. Ce saint-simonisme, derrière la famille de Lesseps et Eiffel, se répand dans l’empire ottoman puis en Asie orientale et en Afrique, construisant ponts, chemins de fer, voies de communication et ports. L’exemple fort en Égypte est celui de la Compagnie du canal de Suez. Dans son repli à Damas, pensionné du gouvernement français, l’émir Abd-el-Kader soutient la Compagnie du canal de Suez, assiste à l’inauguration d’ouverture, et se déplace à toutes les expositions universelles. Ses options vont à cette entreprise moderne de développement.

        Par ailleurs, les idées sociales et la critique de la subordination des femmes est bien plus le fait après 1848, de la Renaissance arabe, renaissance linguistique, littéraire, progressiste, laïque car en dehors de toute religion. Les jeunes intellectuels viennent de familles citadines se disant arabes, mais de familles chrétiennes, juives, musulmanes, druzes, s’émancipant des traditions religieuses. Cette Nahda se lève dans la province de Syrie ottomane et s’élargit jusque sur les côtes d’Amérique par la diaspora syro-libanaise porteuse d’une littérature romancière arabe et de traductions et commentaires libres y compris sur le Coran. La répression conduite dans les années 1880 par le Sultan ottoman qui se réclame de l’islamisme (nommé panislamisme par la phobie des Services des puissances impériales européennes) expulse de Syrie-Liban, les auteurs, éditeurs, journalistes de cette renaissance arabe, vers Alexandrie et Le Caire ; ceux-ci transportent donc le foyer de la Nahda en Égypte, comme les frères Teqla, fondateurs du journal Al-Ahram. C’est le véritable creuset du progressisme et du socialisme en Égypte.

        Dissimulant le fait que c’est la gouvernance britannique en Égypte qui a repris le projet de réforme de l’Université Al-Azhar du mufti Muhammad ‘Abduh, en instituant donc une réforme qui s’inspire de l’autre courant qu’est le réformisme musulman, Islah. la version rétroactive d’une généalogie égyptienne confond ce réformisme religieux et la Nahda intellectuelle ; elle enveloppe tous les mouvements sous ce nom de Nahda donné pour religieux, parlant même de socialisme musulman ; l’identification est reprise par des partis exclusivement musulmans. Dispensons-nous pour la configuration d’ensemble, du rappel de la montée d’un confrérisme wahabite épurateur, en péninsule arabique au XVIIIe siècle aboutissant dans les années 1920 à l’instauration de l’État musulman que demeure l’Arabie saoudite, et de l’autre rappel pour ces années 1920, quand se sont dressés des étudiants de la première génération de « frères musulmans » contre le colonialisme d’El Azhar.

        Dans son ouvrage Marx aux antipodes, Kevin B. Anderson développe l’idée selon laquelle Marx serait passé d’une analyse unilinéaire du colonialisme, dans les années 1840, percevant celui-ci comme un potentiel facteur de développement économique pour les sociétés non-européennes à une analyse plus complexe et multi-dimensionnelles, dans les années 1880, selon laquelle les sociétés colonisées, et plus largement extra-européennes (par exemple la Russie), peuvent se développer en dehors du capitalisme si certains facteurs sont réunis. De plus, selon Kevin B. Anderson, l’analyse qu’avait Marx de la question raciale (notamment dans ses écrits sur la guerre de Sécession, publiés dans le New York Tribune) devint centrale à son analyse du mouvement ouvrier dans les années 1860. Que pensez-vous de ces deux affirmations ?

         

        Au sujet de la première conception de Marx et Engels sur la sortie des liens « idylliques » communautaires familiaux et religieux sous la subversion coloniale et l’insertion des pays colonisés dans le mouvement du « progrès » capitaliste conduisant à la Révolution mondiale, les choses sont claires depuis longtemps par la publication des articles de revues et de la New American Encyclopaedia ; la mise en forme est souvent le fait d’Engels qui procure même la notice Algérie de 1857. Dans mon volume de la collection 10/18 en 1976 republié à Alger en 1991, Marxisme et Algérie, je suis, par avance, en pleine concordance avec les propos de Kevin Anderson.

        Le questionnement de Marx change sur les sociétés précapitalistes dans les matériaux préparatoires du Capital de la fin des années 1850 aux années 1860, publiés sous le titre de Grundrisse. J’ai poursuivi le commentaire de textes jusqu’à Rosa Luxemburg, Lénine et Boukharine. L’approfondissement et l’hypothèse de la Révolution en Russie se situent bien plus tard quand Marx prend des notes et commente l’ouvrage de Kowalewski, Le système foncier communautaire ; causes, historique et conséquences de sa décomposition publié à Moscou en 1879.

        Sur la position de Kevin Anderson donnant une place centrale à la question raciale, je suis plus réservé ; elle possède une justesse par évidence dans les articles sur la Guerre de sécession, mais précisément parce que c’est le racisme blanc qui commande. S’il y a une disposition constante chez Marx et Engels, c’est la critique de « la loi du sang ».

        Comme je le montre dans la Storia del marxismo, la prise de position sur la question nationale, sur l’exemple de l’Irlande, me parait plus nettement centrale et constante pour Marx et plus encore pour Engels. La déduction sur la force de l’idéologie nationaliste qui interdit la Révolution, vaut encore aujourd’hui (en France même). La classe ouvrière anglaise est imprégnée de nationalisme impérial britannique qui la maintient sous l’emprise de la bourgeoisie ; elle est disqualifiée, non sans racisme, prisonnière des liens de subordination, de mépris voire de rejet, des travailleurs de l’immigration qui renouvelle par le bas, le prolétariat.

        Pourriez-vous développer la notion de « république » telle qu’elle fut utilisée par Abd el Krim ?

         

        La République du Rif est une proclamation éphémère tant cette république disparaît rapidement sous les coups des armées coloniales, espagnole et française, atteignant les 400 000 enrôlés dont plus de moitié de soldats levés dans les colonies. Lyautey a accepté le gazage et Pétain use du rouleau compresseur. Abd-el-Krim organise cependant un gouvernement. Cette république s’inscrit dans le mouvement nationalitaire de l’après-guerre mondiale, superposant République soviétique et République de Kémal Ataturk ; République (Goumourhia en turc et en arabe) qui rejette le sultanat, ce mode de l’État musulman : sultanat ottoman pour les Jeunes turcs ; sultanat chérifien du Maroc ; sultanats et cheikhats d’Asie centrale musulmane. La chaîne de républiques va du Rif, à la Syrie jusqu’à la République de Chine, projetant une République par l’insurrection druze et une République kurde encore plus éphémères.

        La signification de la République du Rif est donc bien de rejeter la référence au « sultan des Français », sous protectorat, et choisi pour rester sous subordination au Palais de Rabat. Ainsi Abd-el-Krim charge des délégués de représenter la République du Rif aux deux conférences qui débattent du khalifat que la jeune Turquie veut abolir, à condition qu’il n’y ait pas de représentants envoyés par le « sultan des Français » selon la qualification employée.

        Ajoutons qu’à la différence de l’O.N.U. après 1945, le partage du monde ne se fait pas selon l’amalgame de compréhension de l’État-nation : un territoire derrière ses frontières, un seul peuple, voire une seule langue, unicité du peuple donc, qui règne encore aujourd’hui. La République du Rif appartient au mouvement de soulèvement des nationalités.

         

        Comment expliquez-vous l’entrée tardive des ouvriers algériens dans le mouvement ouvrier algérien ?

         

        Du fait du déclassement économique, l’émigration vers la Métropole, dite nord-africaine, gagne en nombre par l’envoi en France de plus de 80.000 « travailleurs coloniaux » lors de la 1ère guerre mondiale, puis la démobilisation des soldats nord-africains ; les allers et retours, retours vers la Région parisienne et les bassins industriels, portent le nombre à quelques 100.000 « nord-africains » présents en France dans l’entre deux-guerres ; mais ce sont les immigrations italiennes et polonaises qui renouvellent bien plus les bases du prolétariat en France. J’ai pu écrire que la particularité était que la classe ouvrière algérienne était en France et non pas au pays. Elle acquiert son militantisme à la C.G.T.U. activée par les communistes, qui donne ses adhérents à l’Étoile nord-africaine.

        De plus, celle-ci reprend le mot d’ordre d’indépendance des colonies d’Afrique du Nord qui est depuis 1924 au programme de la C.G.T.U. ; ainsi, c’est l’émigration qui lance en premier, l’appel à l’émancipation nationale et pousse en avant l’Étoile nord-africaine derrière Messali. Mais comme preuve que l’émigration est bien de nature sociologique, les retours en Algérie sont peu nombreux ; même pendant la guerre de libération et au moment de l’indépendance. C’est durant cette guerre que l’émigration double en nombre pour encore doubler après guerre, devenant une composante de la classe ouvrière française.

        En Algérie, ce sont les coloniaux, ces émigrants d’Europe devenant citoyens français alors que les indigènes ne sont que des sujets, qui mettent en place, ponctuellement d’abord, des organisations ouvrières syndicales et des groupes socialistes. Ils établissent dans les grandes villes, des Bourses de travail et constituent donc un mouvement ouvrier qui suit les 3 étapes classiques de recrutement : ouvriers de métiers, ouvriers des mines, ports et transports, puis salariat qui se généralise. Cette syndicalisation donne son encadrement au mouvement ouvrier dans lequel les Algériens, des campagnes vers la ville, vont entrer progressivement, surtout à la 2e étape : manœuvres mineurs, dockers, traminots, cheminots et aussi dans la restauration ; les « indigènes » prennent la relève très mal payée, des immigrants et saisonniers espagnols sur les fermes coloniales.

        Ce n’est donc qu’après la Seconde Guerre mondiale, que les Algériens balancent en nombre les petits blancs coloniaux qui dominent dans l’encadrement ; sur cet arrière-plan sociologique, c’est au sens politique que non seulement le mouvement ouvrier, syndicats et partis, mais idées, doctrine et discours du socialisme, précèdent la formation de la classe ouvrière qui n’est établie que par segments et bases ponctuelles ; le réseau principal est celui des chemins de fer. Au parti communiste algérien, l’algérianisation est en passe majoritaire au début des années 1950, juste avant l’ouverture insurrectionnelle4.

        Dans son ouvrage sur la création du Parti Communiste Français, Robert Wohl écrit que le congrès de Tours de 1920 a eu lieu avant l’émergence de l’idéologie bolchévique en Europe de l’Ouest et que nombre de leaders du mouvement ouvrier français n’avaient pas réellement étudié le bolchévisme. Pensez-vous que la relative « autonomie théorique » des Communistes Français par rapport au bolchévisme soit en lien avec les difficultés qu’ont eu ceux-ci à saisir toute l’importance qu’avait le colonialisme dans l’impérialisme français ?

        Certes le bolchevisme a peu de place dans la constitution du PCF ; il faut attendre « la bolchévisation » après 1924 et la soumission progressive au stalinisme, ce « marxisme soviétique » selon la distinction d’Herbert Marcuse. Le bolchévisme est ignoré dans le passage majoritaire de la S.F.I.O. au parti de l’Internationale communiste. En Algérie, les socialistes coloniaux votent à la quasi unanimité, l’adhésion à l’I.C. en toute méconnaissance de cause sur l’obligation de lutte pour l’indépendance des colonies. Après ce sera le reflux illustré par la motion de Sidi-Bel-Abbès.

        À l’observation d’histoire intellectuelle de Robert Wohl, il faut ajouter l’arrière-plan de conjonction de deux branches d’adhérents à la naissance du P.C. : les vétérans de l’anarcho-syndicalisme ou syndicalisme révolutionnaire et les jeunes de 20 ans engagés dans le soulèvement des mouvements sociaux les plus forts de l’histoire en 1919-1920 ; c’est par eux que le communisme a 20 ans en 1920. Plus que le P.C. encadré par d’anciens sociaux-démocrates, ces activistes militants portent en avant le syndicalisme minoritaire de la C.G.T.U. jusqu’à la répression de la campagne de 1925-1926 « contre la guerre du Rif et de Syrie » pour rappeler l’audace de l’affichage.

        Par ailleurs, les anciens anarcho-syndicalistes, comme Camélinat et E. Vaillant, ont pu connaître la Commune de Paris mais comme ce même E. Vaillant, tout antimilitariste qu’il ait été, ces communards par patriotisme, sont assez nombreux à avoir fait le saut en adhérant au nationalisme de l’Union sacrée en 1914. Les plus avertis du bolchévisme et les jeunes des Jeunesses communistes pratiquent le collage de la révolution soviétique sur la Révolution française de 1793.

        Ces militants conduisent « l’action anti. » pour dire anti-militariste, anti-colonialiste, anti-nationaliste et anti-patriotique contre l’Union sacrée de la guerre de 1914, et aussi anti-cléricale, jusqu’au ralliement de 1934-1935 à la défense nationale liée à la défense de l’U.R.S.S., patrie du socialisme.

        Pourriez-vous développer l’idée selon laquelle la période du Front Populaire (en France) marque « l’adoption théorique du terme de peuple5 » par le P.C.F ?

         

        Il s’est produit une double « nationalisation » du mouvement ouvrier (syndicats et partis) ; une première différenciée suivant les pays d’Europe du XIXe au XXe siècle, et la deuxième par la stratégie de Front populaire pour les partis communistes, particulièrement vive et ample pour le P.C.F.

        Les classes ouvrières se sont constituées par migrations internes et frontalières. Pour la France, c’est tardivement dans le dernier tiers du XIXe siècle, comme l’a montré Eugen Weber, que les paysans sont devenus « français » (et parlants le « français national » de l’école). Parallèlement, dans les villages ouvriers et dans les vieux quartiers où s’entassent ces migrants, ces prolétaires restent comme à côté de la société dans les régions qui s’industrialisent ; c’est par une « socialisation nationale étatique » que l’on passe d’une intégration d’abord négative portant une action ouvrière directe et subversive, à une insertion sous un lien social par une adhésion nationale-nationaliste que théorise notamment E. Durkheim ; le « lien social » doit l’emporter sur les luttes de classes comme le « vivre ensemble » de la nation selon Renan, non sans patriotisme anti-allemand et colonial exalté par E. Lavisse (« tu seras soldat mon fils »). L’Union sacrée de 1914 vient surmonter les affrontements de l’Affaire Dreyfus. La S.F.I.O. passe majoritairement au patriotisme, et le républicanisme de gauche redouble de patriotisme.

        Jusqu’en 1934, dans l’Internationale communiste, l’action-anti est animée par une commission d’agit-prop auprès des Comités centraux qui est dite commission « anti-impérialiste » et qui disparait en 1935 laissant place à l’action de Front populaire qui se traduit ou se dit front national à défaut de front des Français. La manchette de L’Humanité au lendemain du 11 novembre 1935 titre : « Le soldat inconnu a retrouvé ses camarades » ; c’est l’inversion du rejet de la guerre de 1914 et l’appel au patriotisme des « Anciens combattants ».

        Dans ce retournement, la C.G.T.U. se fond dans la C.G.T., et le P.C.F. s’élargit des adhésions certes anti-fascistes mais animées de patriotisme républicain. L’adoption de l’idéologie nationale met en avant le mot peuple dans le discours communiste faisant reculer les termes de classes et conservant l’attachement à la « patrie soviétique » ; les travaux de lexicologie6ont suivi ce jeu double du vocabulaire de classe et du vocabulaire populiste. Ce qui importe, c’est que la profondeur du ralliement patriotique qui ne se démentira plus malgré le recul de l’automne 1939 qui cède bientôt sa place à la réaffirmation de la primauté de front national en mai-juin 1941. Après 1945 et « la grande guerre patriotique », l’investissement des luttes sociales s’effectuera plus encore dans l’État national social, jusqu’à l’enferment d’aujourd’hui. La gauche est encore incapable d’altermondialisme et oublie que le communautarisme dominant affirmant l’identité première est le communautarisme national derrière les mots : peuple français ou nous français7.

         

        Vous avez consacré un ouvrage à Henri Curiel, quelle est sa place dans l’histoire du communisme en Égypte ? Comment analyser son attitude face à la création d’Israël en 1948 ?

         

        Le projet de programme du Mouvement démocratique de libération nationale en Égypte préparant la création d’un parti communiste ajoutait de la main de Henri Curiel, un c minuscule au dessus de M.D.L.N. comme autrefois le petit b de bolchevik pour le P.C. de l’U.R.S.S. Si Curiel a fait aboutir la fondation d’un parti communiste au Soudan, le M.D.L.N. n’a pas effectué sa mutation en P.C. égyptien, pour cause de déperdition puis de dispersion sous la répression après avoir approuvé le partage de la Palestine voté à l’O.N.U. portant création de l’État d’Israël. Le M.D.L.N. est rejeté et pourchassé comme étant « sioniste » ou « juif sioniste ». H. Curiel est emprisonné jusqu’en 1950.

        À l’ONU, c’est par son porte-parole A. Gromyko que l’U.R.S.S. se pousse en avant et du vote du partage de la Palestine et de la reconnaissance de l’État d’Israël. Pour l’U.R.S.S., c’est comme une réaffirmation qui tient d’un geste de proclamation finale, d’appartenir au camp démocratique d’alliance dans la guerre antifasciste qui condamne l’antisémitisme. Pour toutes les puissances de ce camp, c’est aussi une façon d’effacer sinon de se racheter des lâchetés passées dans l’acceptation de la dénationalisation des Juifs allemands, autrichiens et d’Europe centrale par le nazisme et la collaboration, et pour Staline les retours d’actes jusqu’à des massacres, sur des populations juives de Russie et d’Ukraine.

        Adepte sans faille du communisme soviétique et marchant de l’Étoile de Moscou, Henri Curiel et ses proches adhèrent pleinement au partage puis à la proclamation de l’État d’Israël. Le M.D.L.N. devient plus encore et extrêmement donc, minoritaire. À Alexandrie, Loftallah Soliman regroupe des intellectuels et autres militants trotskistes pour former le parti communiste révolutionnaire d’Égypte en liaison avec le Mouvement nationaliste arabe, mouvement jeune du Proche-Orient. Les choix dominants dans le mouvement politique et l’opinion d’Égypte vont au nationalisme arabe, à ce que Maxime Rodinson a appelé « le refus arabe » de l’État d’Israël.

        Ainsi, bien que sans constitution, l’État d’Israël s’affirme État juif ou État du peuple juif, et non pas État des Juifs comme l’énonçait l’ouvrage de Theodor Herzl. En acceptant le partage, le mouvement communiste et Henri Curiel s’écartent de la perspective d’un État palestinien binational qui était la position à laquelle s’était ralliée l’Internationale communiste en 1936. Partisan des luttes de libération nationale tout autant qu’adepte du marxisme soviétique, Henri Curiel et son groupe soutiennent la prise du pouvoir des Officiers libres en 1952, et l’action du colonel Nasser. L’approche sera à l’adresse de Yasser Arafat, en organisant après 1967 et 1970, des rencontres entre partisans de la paix israéliens et palestiniens. Ces médiations dans le conflit ont pour objectif la coexistence de deux États, projet en suspens ; le « refus » n’est plus arabe mais israélien.

         

        Le concept de « peuple-classe » – formule reprise à Marx et Weber par Abraham Léon – pour désigner les Juifs vous semble-t-il valable pour analyser l’antisémitisme ? Outre ses limites historiques – pointées notamment par Maxime Rodinson – ce concept ne revient-il pas à expliquer l’antisémitisme par la théorie du « bouc-émissaire » et donc à sous-estimer l’aspect systémique de l’antisémitisme et ses évolutions dans le temps ?

         

        Léon Poliakov n’était pas satisfait du titre de son livre : Histoire de l’antisémitisme. Il y a historiquement des antisémitismes ; le racisme qui se couvre pour faire savant, du nom controuvé d’antisémitisme, emploie d’abord l’adjectif antisémite comme à la création d’une ligue antisémite en 1879. La confusion des débuts de l’anthropologie entre langues, peuples et races, est vulgarisée au long du XIXe fortifiant les préjugés inculqués par l’éducation religieuse ; c’est l’emboîtement du racisme explicite dans l’antisémitisme traditionaliste catholique qui fait le plus croire à une continuité systémique. C’est aussi un exemple fort de la conjonction du racisme et du nationalisme.

        La désignation de bouc-émissaire n’a pas la fausseté de la notion d’ennemi héréditaire mais elle est trop facilement réductrice et sa simplification risque d’emprunter à la « théorie du complot ». En présentant l’ouvrage d’Abraham Léon, l’esprit critique de Maxime Rodinson prend ses distances avec la thèse du peuple-classe que serait le peuple juif comme peuple globalement dominé et rejeté. Mais on touche au jeu d’ambivalence comprise dans l’idée de peuple qui est la justification d’un mouvement national et le fondement de l’indépendance nationale : le peuple est à la fois national et social pour les socialistes et pour les communistes après le ralliement à l’idéologie nationale de 1935-1936.

        Dans les luttes d’indépendance, la souveraineté est arrachée aux mainmises étrangères. Au rejet de la domination, peut s’ajouter une dénonciation de l’exploitation, par un anticapitalisme qui se limite aux frontières nationales ; de là, la transposition de la lutte de classes en lutte des peuples dominés et exploités contre les puissances dominantes ; l’indépendance assure l’établissement des nationaux dans l’État, c’est l’avènement des nationaux dans et par l’État. La discrimination des étrangers est inhérente au nationalisme et peut supporter la xénophobie et le racisme dans la croyance en un peuple originel et exclusif.

        Le populisme véhiculé par le nationalisme peut s’articuler sur l’anticapitalisme adossé à la défense nationale rejetant l’exploitation étrangère et en appeler à la lutte des classes exploitées et subalternes. Le vocabulaire social-démocrate, puis communiste depuis les Fronts populaires, conserve ou reprend l’argumentation de classes qui font l’alliance des masses populaires contre les nouveaux féodaux, les cent familles relayant les trusts étrangers, les impérialistes à la tête de la mondialisation imposée de l’extérieur. Ce retour de nationalisme est aussi susceptible de racisme dans la fermeture des frontières à l’immigration. Seul les internationalistes défendent ce droit humain de liberté de circulation et de droit au séjour8.

        Au milieu des années 1980, vous définissiez le racisme comme un « transfert de violence sociale interclassiste et interethnique en réactions de peur et conduites d’agression par cristallisation d’un préjugé qui refuse l’égalité en excipant d’une supériorité de nature, intrinsèque à l’identité collective qui dans la société moderne s’exprime par l’identification nationale9 ». À quel point cette définition vous semble-t-elle toujours actuelle, ou dépassée ? Le racisme tel qu’il s’est développé et a évolué dans les années 1990 et 2000 vous semble-t-il toujours être une « naturalisation de la nationalité » ?

        Ce qui est propre au racisme, c’est la naturalisation de l’origine et pas seulement la naturalisation de la nationalité, ou plus exactement c’est la croyance dans une différenciation infranchissable d’inégalité naturelle ; c’est la loi du sang : les hommes ne naissent pas égaux en droit. Dans les années 1980-1990, en France, face à la marche de jeunes pour l’égalité, dite des beurs, le débat s’est fixé sur la définition de l’identité française ; ces marches faisaient valoir le métissage plus que la mixité. La droite au gouvernement est allée, jusqu’à lier dans l’intitulé d’un ministère, l’intégration des « immigrés » et une consécration de l’identité nationale. Cette superposition oublie que le problème est juridique, celui d’acquisition de la citoyenneté française comme dit sans employer le mot de nationalité, la loi initiale de 1889 qui fait français, les enfants de l’immigration.

        Sous l’effet de la crise économique ou plutôt de la succession des crises qui intensifient précarité et exclusion de l’emploi, élargissent la part du hors-travail dans l’urbanisation prolétaire, nous sommes bien sous la peur des classes dangereuses devant la violence sociale qu’accompagnent la misère culturelle et la misère sexuelle. Le transfert s’amplifie vers les conflits dits ethniques. Or les accusations de la menace et la dénonciation de l’action terroriste sont inscrits dans une vision mondiale médiatisée qui attribue cet antagonisme à l’incompatibilité de culture et de religion renvoyée à la différence d’origine. Ce racisme culturel participe du manichéisme qui oppose l’Islam et l’Occident ; comme l’écrivait Colette Guillaumin dans la revue Pluriel : sous ce discours de guerre des civilisations, se tapit le vieux racisme de l’inégalité naturelle.

        Pourquoi mettez-vous tant l’accent sur le nationalisme dans votre analyse du racisme ? Peut-on penser le racisme en dehors de la seule question de l’immigration ?

        Il faut revenir à l’histoire des racismes qui appartiennent à la période du libéralisme ; avant pas besoin de la race, dans les guerres tribales liées à l’imaginaire de la parenté, ni dans les guerres de religion. On se tue entre lignages pour le pouvoir des chefs, et pour le vrai et seul Dieu. Louis Dumont (Homo hierarchicus et Homo aequalis) lie le recours à la race à l’invention libérale qui abandonne l’idéologie religieuse et recourt alors à une argumentation qui se veut d’ordre scientifique ; le racisme se réfère à un racialisme laïc de science physique. Louis Dumont se dispense d’apparaître marxiste en passant vite sur le lien entre libéralisme et capitalisme.

        Or cette invention du racisme appartient à la crise de la noblesse et à l’expansion capitaliste marchande, cette première mondialisation par les conquêtes. Le premier racisme qui est le racisme colonial ou de couleur, reprend les catégories de la pureté du sang de la réaction de la noblesse sous la poussée du capitalisme marchand ; cette hérédité de la pureté du sang devient racisme blanc et compte les proportions de sang noir dans le peuplement colonial de l’Amérique sous souveraineté de l’Espagne et du Portugal, et dans la colonisation dite hollandaise avec un racisme anti-jaune contre l’implantation chinoise, ainsi que dans la colonisation britannique et autre.

        Il y a certes un rapport avec l’émigration d’Europe vers l’Outre-mer. Le racisme lié au nationalisme ne s’élève que dans la formation des nations en Europe d’hégémonie capitaliste, et dans les rivalités d’affrontements nationaux du XVIIIe au XXe siècle. Ce sont encore les nationalismes qui couvrent l’ouverture de la guerre de 1914 qui devient ensuite mondiale.

        Par ailleurs, le renversement migratoire des pays colonisés et dominés vers les métropoles voit le retour en Europe du racisme de couleur. Ce cumul des deux racismes, racisme colonial et nationalisme raciste, aboutit à redoubler le renvoi à la différence d’origine dans ce troisième mode que l’on appelle trop facilement le néo-racisme culturel. Pardon pour ce rappel ; dans le racisme culturel d’aujourd’hui, la fixation sur la différence de religion renvoyée à la différence d’origine, s’inscrit dans la crise du libéralisme et de l’État-nation, le repli nationaliste derrière les frontières. Nous sommes dans la réaction contre-révolutionnaire de la mondialisation.

         

        Dans Misère de l’antiracisme, vous écrivez que les explications marxistes, qui font du racisme un produit du capitalisme, sont limitées en terme de pertinence politique. Pouvez-vous expliciter ce point ?

         

        C’est une précipitation d’un marxisme enfermé dans une réduction anticapitaliste de combat politique dans le cadre national, qui prétend que le patronat est, en quelque sorte, naturellement raciste. Certes le pôle des luttes politiques est en « un sens national » comme dit Le Manifeste, mais par un ouvriérisme cédant à un procès d’intention, il ne s’agit pas de dénoncer les méchants capitalistes. Le Capital traite du premier mode de production à être mondial, et c’est donc la mondialisation du système capitaliste qui s’accommode des pratiques racistes et recourt à la segmentation du travail par la discrimination nationale, comme le libéralisme était compatible avec l’esclavagisme racial. Ajoutons que l’on est raciste par instruction idéologique et qu’il y a des patrons racistes et des ouvriers racistes en l’absence de toute présence de travailleurs immigrés.

        Du temps du régime parlementaire sous la IIIe République en France, en pleine crise économique, les chambres ont voté en 1931-1932, les lois établissant des quotas d’emploi de travailleurs étrangers suivant les branches professionnelles. Ces lois devaient être suivies d’arrêtés d’application ; ces décisions ne furent prises que pour les métiers du spectacle et de l’habillement pour satisfaire une opinion antijuive qui croyait que le cinéma avec ses vedettes féminines, était un repère de juiverie, comme le quartier du Sentier pour la confection. Par contre le patronat des charbonnages et de la sidérurgie sut s’opposer à l’introduction des quotas dans la grande industrie. Pour ne pas sacrifier à un repli mécanique sur l’économique ni à la théorie du reflet, la compréhension du racisme en appelle à une critique marxiste de l’idéologie.

         

        Quels sont, selon vous, les défis majeurs auxquels doit faire face la gauche française aujourd’hui ?

         

        Impossible de répondre ; les défis existent bien, mais la gauche ? Non seulement, s’est élargie la coupure entre les syndicats et partis, et la majorité des citoyens, et plus encore avec les générations jeunes, mais le système politique a changé. La gauche était parlementaire ; mais maintenant, sous régime présidentiel, l’élection qui commande la vie politique, est celle du président de la République ; celle-ci devient obnubilante dès le lendemain sinon le soir même de l’élection présidentielle. Les partis, les Verts eux-mêmes, sont rabattus sur le placement dans les élections locales.

        L’alternative à cette disqualification reste débutante et discontinue, tandis que les médias vulgarisent un substitut en parlant, à tort et à travers, de réseaux sociaux qui ne sont pas sociaux, mais complaisance individualiste sur ordinateur ; ce qui n’enlève rien à l’utilité de la rapidité de communication.

        Bref les défis se posent à la construction dans la durée de nouveaux mouvements sociaux dont la première motivation soit de sortir de l’enfermement de défense nationale pour un nouvel internationalisme qui relève du travail intellectuel critique des réactions nationalistes, et passe par la reconnaissance des luttes sociales mettant en cause les dominations à échelle mondiale. Peut-on être allié de l’Arabie saoudite ?

        Entretien mené par Selim Nadi

         René Gallissot, Marxisme et Algérie, ENAG-EDITIONS, Alger, 1991, réédition du volume paru dans la collection 10-18, Paris 1976. []

        1. René Gallissot, « Les classes sociales en Algérie », L’Homme et la société, 1969, Vol. 14, numéro 1 pp. 207-225. []
        2. René Gallissot, « Socialisme colonial, socialisme national des pays dominés. Le socialisme contraint par le nationalisme », L’homme et la société, n° 174, octobre-décembre 2009, reprise de l’article de la revue Il Ponte, Firenze, février-mars 2004. Sur l’Algérie : La République française et les Indigènes, L’Atelier, Paris 2007. []
        3. L’introduction du « Maitron », Algérie : Engagements sociaux et question nationale, L’Atelier Paris 2006 et Barzakh Alger, 2007. []
        4. René Gallissot, « Les fractures du marxisme », in : Alexandre Adler, Wladimir Andreff, Christine Buci-Glucksmann, René Gallissot, Daniel Hemery, Moshe Lewin, Lily Marcou, Sami Naïr, Emmanuel Terray, Jean- Marie Vincent, Les aventures du marxisme, Syros, Paris, 1984, p. 29. []
        5. Denis Peschanski, Discours communiste et grand-tournant, thèse de 3e cycle, Paris 1981. []
        6. Le numéro du Mouvement social intitulé « La désunion des prolétaires », n°147, avril-juin 1989 ; ainsi que René Gallissot, Ces migrants qui font le prolétariat, Méridiens-Klincksieck, Paris 1994. []
        7. Le meilleur article que j’ai écrit sur ce sujet s’intitule « Je ne crois pas en un seul peuple » et fut publié dans la revue Pluriel, n°6, 1976. []
        8. René Gallissot, « Le racisme n’est pas chez l’autre. La synthèse nécessaire : continuité historique et continuum social », L’Homme et la société, 1985, vol. 77, N°1, p. 20. []
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        25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 13:00
        Rosa Luxemburg et l'Algérie. L'un des articles majeurs sur ce thème: "Rosa Luxemburg et la colonisation" de R. Gallissot.
        Le blog donne aujourd'hui accès à un article majeur sur le thème Rosa Luxemburg et la colonisation. Il est paru en 1974 dans la revue L'Homme et la société. Il peut être consulté sur le site www.persee.fr. C'est une analyse fondée et précise que propose R. Gallissot et donc des pistes d'information, de réflexion ... et de discussion. Septembre 2016

        Rosa Luxemburg et la colonisation

         

        René Gallissot

        L'Homme et la société Année 1974 Volume 33 Numéro 1 pp. 133-151

        Fait partie d'un numéro thématique : Économie et tiers

        http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1974_num_33_1_1549

         

        Ce titre est présomptueux, car ma réflexion (1) se fonde essentiellement sur une confrontation des textes de Marx et Engels sur l'Algérie, et des passages que Rosa Luxemburg consacre après eux au domaine colonial français, dans l'Introduction à l'Economie politique et dans l'Accumulation du capital, et allusivement pour discussion sur l'émigration dans la Critique des critiques. La comparaison est d'autant plus facile et probante que Rosa se tient, comme à l'ordinaire, très près de la lettre de Marx, en particulier du Manifeste et du livre I du Capital, et de surcroît, utilise les mêmes sources ou documents que Marx et Engels, fondamentalement l'ouvrage de l'historien russe Kowalewski publié à Moscou en 1879 : Le système foncier communautaire : causes, historique et conséquences de sa décomposition.

         

        Mon rappel est ici sommaire : de l'ensemble des textes de Marx et Engels consacrés soit directement à la colonisation, soit par un biais ou un autre, à des pays non-européens ou aux sociétés précapitalistes, je tire simplement trois ordres de constatations :

         

        1 - Marx et Engels ont une conception d'époque et pour partie ancienne de la colonisation qui, suivant le flux des migrations européennes, se définit par l'implantation de colons, et particulièrement de colons ruraux ; Marx insiste dans le Capital sur cette installation agricole. Les Etats-Unis d'Amérique offrent le modèle colonial.

         

        2 - La colonisation est vue en même temps comme l'extension du capitalisme ; elle est ainsi intégrée au mouvement de civilisation par les liaisons marchandes, les destructions mêmes, l'uniformisation économique et culturelle que porte le capitalisme, et tous les pays du monde sont ainsi condamnés à marcher sur cette voie de progrès, à entrer en civilisation.

         

        3 - Enfin, alors que Marx et Engels ont analysé la question irlandaise, tant en Irlande qu'en Angleterre par la présence des émigrés irlandais, comme une question à la fois coloniale et nationale, en notant en particulier les effets sur la classe ouvrière anglaise qui s'embourgeoise et s'intègre par idéologie nationaliste, ils n'ont jamais transposé aux colonies, soit hors d'Europe, cette approche qui est donc non plus seulement économique (extension du capitalisme) mais sociale (formation nationale, opposition et oppression culturelle). Comme ils s'en tiennent donc à l'explication économique, et par là sont conduits à accepter comme inévitable, la colonisation qui reste contradictoirement agent de progrès, leur critique s'arrête à la dénonciation de la brutalité de la conquête et des méthodes d'exploitation. En conséquence, et la lettre d'Engels à Kautsky du 12 décembre 1882 bien qu'ouverte sur plusieurs hypothèses, est explicite : la libération des colonies ne s'inscrit dans une perspective socialiste, qu'en concomitance au mieux, ou sous impulsion de la révolution prolétarienne dont le centre se situe dans les pays capitalistes développés, en Europe continentale plus précisément, par suite de la défaillance britannique et de la promotion encore à venir des Etats-Unis.

         

        Rosa Luxemburg raisonne et combat sur ces bases du marxisme originel: dans la compréhension de la colonisation elle ne franchit guère non plus ces limites que l'économisme de la social-démocratie allemande a encore durcies. Mais sa prise en compte de l'impérialisme d'une part et son intrépidité révolutionnaire face au révisionnisme, puis à la droite et au centre même de la social-démocratie, face à Kautsky en le disant ou sans le dire, face à la trahison dans la guerre, la conduisent d'abord à radicaliser la dénonciation de la colonisation, puis à fondre l'opposition à la colonisation tant dans les métropoles que celle des colonisés eux-mêmes, dans la lutte mondiale du prolétariat. Son originalité se situe donc dans cette conjonction. Elle est politique et non point spécifiquement économique comme on le croit au vu de l'argumentation de L'Accumulation du Capital.  Elle relève d'une stratégie anti-impérialiste. Elle n'est même que la nouvelle formulation de la lutte de classes, pour elle la seule ligne révolutionnaire, en réponse à l'impérialisme.

        I. Sur trois textes : différences entre Rosa Luxemburg et Marx

         

        Rosa Luxemburg est pénétrée de ses lectures de Marx, aussi les formules reviennent-elles souvent identiques comme spontanément, et les facteurs explicatifs sont exactement repris, mais le ton change, ou plutôt la démonstration joue sur un autre registre ; c'est que l'emploi des arguments n'est pas le même ; elle retourne contre l’« orthodoxie » social-démocrate, les armes et le vocabulaire même d'un marxisme qui se veut réellement fidèle. La différence avec Marx qui dresse fondamentalement la critique de l'économie politique bourgeoise apparaît déjà dans la violence contenue de cette critique interne au mouvement socialiste. Mais plus profondément, c'est la violence de fait qui se retrouve mise en évidence, la violence de la colonisation, puis de la politique impérialiste, celle des contradictions et de la crise même ; du capitalisme, celle « de la guerre, et la violence nécessaire de la révolution mondiale. Trois groupes de textes vont nous révéler cette distance entre Rosa Luxemburg et Marx :

         

        1 - Dans l'Introduction à l'économie politique (chapitre I, 4), son cours à l'école centrale du parti en 1906-1908/ Rosa Luxemburg reprend le développement du Manifeste sur l'expansion de la civilisation et de la société moderne par le capitalisme; elle abat tout comme Marx et Engels les « murailles de Chine et les frontières nationales ». Ce que Marx annonçait avec précipitation déjà, elle le donne comme réalisé : la base économique est unifiée mondialement, tes différences entre pays ne sont plus qu'artifice politique, et le prolétariat est devenu une force mondiale unique. Surtout, l'exposé de Rosa Luxemburg abandonne le ton épique du Manifeste qui célèbre le triomphe de la bourgeoisie délivrant le vieux monde de ses liens ancestraux fussent-ils idylliques ; chez Marx, cette exaltation n'est pas de circonstance, puisqu'elle se retrouve dans ses cahiers qui nous valent les Fondements de la critique de l'économie politique. Au contraire de Marx qui marque donc qu'à travers même les destructions, le capitalisme accomplit une œuvre positive, Rosa Luxemburg porte toute son attention sur les ravages qu'il entraîne, sur la ruine que l'exploitation après la conquête, conduit à son terme ; le capitalisme fait œuvre de mort. En un sens, si Rosa Luxemburg est moins évolutionniste que Marx, c'est qu'elle souligne les effets catastrophiques pour usage politique et polémique ; son analyse est contrainte par la double conjoncture de l'agressivité impérialiste et de l'orientation consentante de la social-démocratie ; la vision de Marx porte un long regard sur l'histoire.

         

        « Ainsi avec cette "marchandise", le capital, des "marchandises" encore plus étranges sont transportées de plus en plus massivement de quelques vieux pays dans le monde entier : moyens modernes de communication et extermination de populations indigènes entières, économie fondée sur l'argent et endettement de la paysannerie, richesse et pauvreté, prolétariat et exploitation, insécurité de l'existence et crises, anarchie et révolutions. Les "économies nationales" européennes étendent leurs tentacules vers tous les pays et tous les peuples de la terre, pour les prendre dans le grand filet de l'exploitation capitaliste et les étrangler ».

         

        Voici donc le capitalisme dans le plein exercice de sa force destructrice ; sa seule loi est la violence.

         

        2 - Ce décalage peut aboutir à une critique au moins implicite de Marx, comme dans plusieurs passages de L'Accumulation du Capital et de la Critique des critiques.  Parce que les analyses du Capital sont établies principalement sur la connaissance du capitalisme anglais, déduites de cette forme restée largement marchande, ce qui est le fondement de sa prééminence; C'est que cette « critique de l'économie politique » s'exerce sur les œuvres des pères fondateurs de l'économie politique qui est libérale ; la pensée de Marx est restée attachée à une vision libre-échangiste ; l'Etat n'a autant dire pas de place dans le CapitaL Devant les contradictions impérialistes, le retour au protectionnisme, les affrontements qui vont aboutir à la guerre mondiale, tout en conservant la croyance dans l'unification mondiale politique comme résultante de l'unification économique, qui est aussi chez Marx, un fruit du libéralisme anglais, Rosa Luxemburg remet en cause ce qui subsiste par ailleurs de libre-échangisme dans le marxisme. Par citation directe et indirecte, Marx se trouve visé. Le capitalisme n'est jamais innocent et le libéralisme n'est qu'un masque :

         

        « L'autre aspect de l'accumulation capitaliste concerne les relations entre le capital et les modes de production non capitalistes, il a le monde entier pour théâtre. Ici les méthodes employées sont la politique coloniale d'intérêt, la guerre. La violence, l'escroquerie, l'oppression, le pillage se déploient ouvertement sans masque, et il est difficile de reconnaître les lois rigoureuses du processus économique dans l'enchevêtrement des violences et des brutalités politiques. La théorie libérale bourgeoise n'envisage que l'aspect unique de la « concurrence pacifique » des merveilles de la technique et de l'échange pur de marchandises ; elle sépare le domaine économique du capital de l'autre aspect, celui des coups de force considérés comme des incidents plus ou moins fortuits de la politique extérieure. En réalité, la violence politique est, elle aussi, l'instrument et le véhicule du processus économique ; la dualité des aspects de l'accumulation recouvre un même phénomène organique, issu des conditions de la reproduction capitaliste. La carrière historique du capital ne peut être appréciée qu'en fonction de ces deux aspects. Le capital n'est pas qu'à sa naissance « dégoûtant de sang et de boue par tous les pores », mais pendant toute sa marche à travers le monde ; c'est ainsi qu'il prépare, dans des convulsions toujours violentes son propre effrondement ».L 'Accumulation du capital, (chapitre 31)

         

        La guerre mondiale apporte une preuve au raisonnement de Rosa Luxemburg ; elle revient dans la Critique des critiques à cette action destructrice qui écrase et la civilisation des pays colonisés et celle des pays européens mêmes.

         

        « Après avoir livré pendant quatre siècles, l'existence et la civilisation de tous les peuples non capitalistes d'Asie, d'Afrique, d'Amérique et d'Australie à des convulsions incessantes et au dépérissement en masse, l'expansion capitaliste précipite aujourd'hui les peuples civilisés de l'Europe elle-même dans une suite de catastrophes dont le résultat final ne peut être que la ruine de la civilisation ou l'avènement de la production socialiste. A la lumière de cette conception, l'attitude du prolétariat à l'égard de l'impérialisme est celle d'une lutte générale contre la domination du capital » Critique des critiques (chapitre 5).

         

        Voici déjà rompue, la conception évolutionniste de la civilisation qui est chez Marx et Engels ; tout au moins existe-t-il plusieurs civilisations et plusieurs sens du terme ; et la chute du texte qui fait revenir le leit-motiv de L'accumulation du Capital, marque avec force que le but de l'œuvre est bien d'assurer la ligne politique anti-impérialiste.

         

        3 - Mais Rosa Luxemburg entend fonder cette conclusion, qui n'est au reste pas une conclusion — mais sa détermination de départ et sa motivation constante sur une démonstration économique : le développement capitaliste n'est possible que par la ruine des économies précapitalistes, à preuve la colonisation anglaise en Inde, et celle de l'Algérie par la France. Il se trouve qu'elle s'appuie et d'une manière très suiviste, plus fidèle même que Marx qui n'est pas d'accord sur l'interprétation de la « féodalisation » dans l'empire ottoman, sur des passages de Kowalewski qu'il a déjà commentés, soit les pages que l'historien russe consacre aux communautés rurales d'Algérie, de Kabylie principalement, d'après l'ouvrage de Hanoteau et Letourneux : La Kabylie et les coutumes kabyles. Nous avons les notes de Marx, qui souligne au reste, je le dis au passage, avec une vigueur digne de Rosa Luxemburg, la « rapacité des chacals français » ; c'est qu'il s'en prend à l'assemblée française versaillaise qui a brisé la Commune de Paris et voté la loi de colonisation foncière en 1873. Marx qui travaille à l'infini à cette époque (fin des années 1870 et 1880-81) sur les communautés rurales, s'interroge sur les différences d'évolution et les variations du collectif au privé à travers les formes d'organisation agraire et d'organisation de la parenté ; il raisonne notamment sur la Commune russe, mais multiplie les comparaisons et les hypothèses, renvoie à un passé de plus en plus originel comme à un postulat de départ, le « communisme primitif », pour s'attacher à la diversité des formes dérivées ; son évolutionnisme devient plurilinéaire. Ce qui l'intéresse donc, et ce qu'il relève dans ses références, ce sont les combinaisons des rapports de propriété, des formes de collectivités agricoles ou pastorales et des formes familiales, ces liens dits de sang, que vient rompre la colonisation. Il n'idéalise pas, tout au contraire par des rapprochements comme avec la Zadrouga, il cherche à démêler l'écheveau au plus près du réel.

         

        Rosa Luxemburg utilise les mêmes citations, les mêmes données sur la ventilation de la propriété qui se trouvent dans l'ouvrage de Kowalewski; elle suit même pas à pas le texte du chapitre, mais opère une transposition. Elle gomme d'abord ce qui est évolution, que Kowalewski explicite et que Marx commente, pour dresser un tableau autant dire immobile d'une société tenue par son réseau communautaire et patriarcal. Sa description, car l'on passe du plan de l'analyse au récit, beaucoup plus vivant certes, des activités agricoles, ou à l'illustration de la vie de famille, se complaît dans l'égalité ancienne, proche de l’« Idylle ». L'Algérie est intégrée au chapitre de la « lutte contre l’économie naturelle »: l'économie et la société sont alors, rendus plus « naturelles » qu'historiques comme si une barrière séparait encore à cette époque, et même depuis longtemps déjà, la diffusion capitaliste et le monde non capitaliste demeuré primitif, d'autant que la Kabylie est certainement la région d'Algérie où sous couvert traditionnel, les mutations sociales sont les plus avancées. Un meilleur emploi de l'exemple algérien, surtout kabyle se trouverait au chapitre suivant : « l'introduction de l'économie marchande ». L'argumentation économique que masque la reconstitution quelque peu littéraire et idéaliste de la vie domestique, de la cohésion familiale, du nomadisme heureux «- jusqu'au climat et au désert qui deviennent bienveillants - tient du schéma qui fait se heurter deux états de la production ; le communisme primitif et le capitalisme. En rendant la société primitive, elle grandit l'écart, et donc la violence du choc à l'heure de la colonisation. S'annonce ici la contradiction entre un marxisme réduit à l'entre-choc des modes de production, victime donc de l'économisme, et une détermination politique renouvelée face à l'impérialisme par delà Marx puisqu'elle prend en charge la lutte des pays colonisés ; mais l'avancée de Rosa Luxemburg, qui est donc politique, apporte encore d'autres nouveautés.

        II. Trois caractères originaux de la colonisation capitaliste

         

        Allusivement, et le commentaire risque de forcer le sens, Rosa Luxemburg perçoit la profondeur et donc la gravité de la colonisation qui, par le capitalisme, se différencie de toute forme antérieure de conquête, et généralise l'exploitation ; elle ne s'en tient pas à la reconnaissance de la violence, mais la saisit en quelque sorte à l'œuvre en sa double action politique et économique, et cette colonisation oppressive et spoliatrice, par choc en retour et déjà en ses motivations, retentit sur la métropole, tisse des liens de connivence, en particulier dans la société française ; elle découvre ainsi la constance de la France coloniale et la force de l'attachement à l’« Algérie française ».

         

        1 - La colonisation capitaliste se distingue des formes anciennes de conquête, d'invasion ou de migration. Engels et Marx n'avaient guère discerné cette nouveauté qui fait de toute opération coloniale, une expédition militaire ; la situation coloniale n'est que la conservation d'un rapport de force, et en cas de résistance, puis de mouvement de libération, l'armée coloniale est condamnée à une fonction contre-révolutionnaire avec toutes les conséquences que cela suscite dans la pratique de la répression ; peuplement colonisateur, administration locale et politique métropolitaine, risquent d'être pris dans cet entraînement proprement réactionnaire. Certes, en lisant les rapports anglais, Marx pressent en Chine et en Inde, les effets de perversion sur l'armée, mais il ne se détache guère de cette vision lointaine héritée de la philosophie occidentale qui met l'Orient hors de l'histoire ; les destinées non européennes se réduiraient à n'être que succession de conquêtes, comme si dans l'histoire européenne, les mouvements de population, les expéditions militaires et les extensions de souveraineté étaient d'une autre nature. Il dit de l'Inde, ce que la thèse coloniale française n'a cessé de répéter de l'Algérie ; « La société indienne n'a pas d'histoire du tout, du moins pas d'histoire connue. Ce que nous appelons son histoire n'est que l'histoire des envahisseurs successifs qui fondèrent leur empire sur la base passive de cette société immuable et sans résistance » (article de 1853).

         

        Or, il existe une différence fondamentale, elle est entre les migrations anciennes et l'implantation coloniale, entre les formes d'empire disons d'ancien régime comme celles de l'Empire ottoman pour l'Algérie, véritable superstructure politique, et l'encadrement, voire le peuplement colonial dont les fins sont économiques par l'exploitation du pays et de la force de travail et par la dépendance exclusive, commerciale d'abord, de la métropole. La colonisation capitaliste est nécessairement occupation, et par là destruction et compression de la société colonisée, même si elle ne s'établit pas toujours en colonie de peuplement ou si selon la méthode anglaise, elle sait alléger l'encadrement colonial en le spécialisant et fabriquer des relais « indigènes » ; l'occupation n'est ainsi pas seulement militaire et économique mais multiforme et omniprésente, fût-ce indirectement, elle constitue un blocage social et impose une pression culturelle ; ce fait de base modifie bien entendu la nature de l'opposition qu'elle rencontre ou suscite, et justifie la place que prendra le mouvement de libération nationale dans la lutte anti-impérialiste. Rosa Luxemburg a le pressentiment de cette nouveauté radicale de la colonisation capitaliste. Certes, quand elle parle d'occupation, elle pense d'abord à l'occupation du sol car elle reste prisonnière de la conception ancienne qui voit immédiatement l'établissement d'un colonat sur des terres, ce qui est encore largement valable pour l'Algérie, mais elle ne limite pas la colonisation à n'être que prise de possession de la terre ; elle la comprend comme recours capitaliste à une réserve de force de travail ; elle écrit ainsi dans l'Introduction à l'économie politique :

         

        « Les conquérants européens sont les premiers qui ne se proposent pas uniquement d'asservir et d'exploiter économiquement les indigènes, mais arrachent de leurs mains, les moyens de production eux-mêmes : le sol. Ce faisant, le capitalisme européen ôte la base de l'ordre social primitif. Survient alors ce qui est pire que n'importe quelle oppression et exploitation : une anarchie totale et un phénomène spécifiquement européen ; l'insécurité de l'existence sociale, la population sous le joug, qu'on sépare de ses moyens de production, n'est plus considérée par le capitalisme européen que comme de la force de travail et si, à ce titre elle est utilisable pour les buts du capital, elle est réduite en esclavage si elle n'est pas exterminée. Nous avons vu cette méthode appliquée dans les colonies espagnoles, anglaises, françaises ».

         

        Si Rosa Luxemburg est ainsi sensible aux conséquences de l'occupation coloniale sur la société colonisée elle-même, dans l'Accumulation du Capital, elle évoque « la mutilation de l'Algérie, qui dure depuis quatre-vingts ans », elle ne va pas jusqu'à deviner, mais le pouvait-elle à cette époque, cet effet de la colonisation sur la force de travail qui se traduit par l'émigration de main-d'œuvre ; au contraire, nous le verrons, par assimilation au capitalisme, oublieuse de la nouveauté, elle se laissera tromper par le sens des migrations européennes vers l’outre-mer à la fin du XIXème siècle.

         

        2 - Son analyse de l'exploitation généralisée de la force de travail par la colonisation, lui fait néanmoins toucher ce qui est un moyen d'extorsion de profit, non pas spécifique puisqu'il sévit déjà sur la paysannerie des pays capitalistes, mais d'usage intensif, toujours poussé au rendement maximum en colonie, soit l'impôt. Le prélèvement fiscal est en effet le grand agent de paupérisation,, et l'appauvrissement rendra à terme disponible une main-d'œuvre qui ne pourra plus subsister en son organisation sociale, alors même que cette organisation n'a pas été forcément totalement détruite, mais resserrée, refoulée, mise en état de conservatisme même. Le cas de l'Algérie est alors patent, car sa population a été ruinée par l'impôt à tel point que depuis la fin du XIXème siècle, le rapport des « impôts arabes » fléchit. La colonisation aboutit à la paupérisation et non pas à la prolétarisation. Rosa Luxemburg reconnaît le premier terme, en constatant la détresse des populations rurales, en particulier à travers les famines, quand les silos traditionnels sont vides, quand les réserves sont épuisées (chapitre cité de l'Accumulation du capital), mais en sa transposition du capitalisme des métropoles au monde entier, elle croit que se constitue en même temps fatalement une classe ouvrière indigène, alors que sur place la base du prolétariat restera étroite, et de ce fait, déjetée par rapport aux masses de sous, ou de préprolétariat ; c'est en France que se développera la classe ouvrière algérienne.

         

        Dans L'Accumulation du Capital, Rosa Luxemburg reviendra à plusieurs reprises sur la ruine par l'impôt qui double l'appropriation des terres ; elle mettait déjà en évidence, ce double phénomène dans L'Introduction à l'économie politique :

         

        « Maintenant il s'agissait, outre ces méthodes de colonisation anciennes mais qui, ici ou là, demeurent florissantes jusqu'à ce jour et n'ont jamais cessé d'être pratiquées, d'une nouvelle méthode pour exploiter plus durablement et plus systématiquement les populations des colonies en vue d'enrichir la « métropole ». A cette fin, on allait utiliser deux moyens : d'une part prendre effectivement possession du sol en tant que la plus importante source matérielle de la richesse de tout pays, et ensuite imposer sans arrêt, la large masse de la population ».

         

        Rosa Luxemburg relève donc ce que beaucoup d'économistes et d'historiens négligeront, certains volontairement, dans le recensement du profit colonial, c'est-à-dire l'apport de la pression fiscale sur les colonisés, lorsqu'ils prétendront répondre à cette lancinante question : les colonies n'ont-elles pas coûté plus cher (à qui du reste ?) qu'elles n'ont rapporté (à qui encore ?). Les dettes du budget colonial ne constituent pas une preuve de perte ; au contraire l'argument se retourne, quand l'assiette de ce budget fut-il en équilibre, est maintenue largement par l'impôt local, et quand ce rapport fiscal sert ensuite à garantir les emprunts ; l'on passe alors à un autre chapitre de la compréhension de l'impérialisme et de l'Accumulation du capital, celui de « l'emprunt international ».

         

        Enfin, comme Rosa Luxemburg le note, cette paupérisation par l'impôt dans le cas de l'Algérie, accompagne la dépossession par l'accaparement colonial des terres. Bien qu'elle conçoive toujours la colonisation comme rurale, elle laisse entendre cependant que l'exploitation coloniale peut s'exercer sans colonat foncier. A la limite, c'est-à-dire, quand il n'est plus possible de faire autrement, l'implantation coloniale peut être abandonnée, c'est l'heure du néocolonialisme ; pour l'Algérie, ce sera l'heure du gaullisme, qui pour sauver les intérêts proprement impérialistes, pétroliers d'abord, manifestera les divergences, avec des intérêts proprement coloniaux. Surtout, l'analyse de Rosa Luxemburg prend en compte l'effet colonial sur la société colonisée, à la différence des prises de position fréquentes de la gauche et de l’extrême-gauche, y compris du communisme en Algérie, et cette interprétation est passée dans l'historiographie qui ne retient que l'exploitation par les colons, par « la féodalité nouvelle des seigneurs de la terre et de la vigne»; en cette polarisation sur le seul colonat agricole, l'antagonisme colonial est déplacé,, ramené vers une contradiction interne à la société coloniale. C'est le grand conflit politique des Européens fonctionnaires et petits blancs contre les « gros » colons. Etant anticolons, ils se croient anticolonialistes, mais ne le sont que pour partie et ne peuvent plus situer la lutte des colonisés dans la lutte anti-impérialiste, ce que fait sans cesse Rosa Luxemburg, sans avoir au reste conscience de cette ligne de clivage, simplement par pleine reconnaissance de la paupérisation qui mine la société colonisée.

         

        3 - La colonisation de l'Algérie qui dépouille les Algériens et de leurs terres et de leurs ressources, des moyens de production et des moyens de subsistance, suppose en sa continuité, et c'est la troisième découverte de Rosa Luxemburg, l'accord ou la complicité politique française. L'on va répétant en forme d'excuse que la France n'a pas eu de politique coloniale, pour dire simplement que sa « politique indigène » fut à courte vue ; mais qu'est-ce qu'une politique coloniale, sinon une politique, fut-elle faite d'absence d'intervention, de conservation de la colonie ? Or les gouvernements français ont veillé successivement à garder cette colonie, la plus proche et sentimentalement la plus valorisée. Parlements, ministères, royaume, empire, république et « Etat français » ont maintenu jalousement les liaisons administratives contraignantes avec l'Algérie, nommé des fonctionnaires qui subissaient certes les injonctions des colons, mais renouvelaient incessamment la mainmise française. La France a entretenu un appareil administratif, militaire et policier, multiplié les lois et les réglementations, assuré la perception des impôts bien mieux que la scolarisation, et cette importance de l'impôt déjà relevée, indique bien que la responsabilité ne se situe pas seulement dans la rapacité des colons, mais dans l'action publique même. Comme l'armée, la colonie a servi d'issue, voire de promotion sociale, à l'exode rural, assuré le placement par la fonction publique et la facilité des carrières des fils de famille petites bourgeoises de la France méridionale en particulier ; elle a contrebalancé le lent déclassement de la France moyenne et paysanne ; un pacte inavoué liait la colonie d'Algérie à la société française.

        Rosa Luxemburg écrit dans l'Accumulation du capital :

         

        « On sait qu'au cours des quarante' années écoulée, depuis la conquête de l'Algérie, aucun Etat européen n'a changé aussi souvent de régime politique que la France. A la Restauration avait succédé la révolution de Juillet et la royauté bourgeoise, celle-ci fut chassée par la révolution en Février qui fut suivie de la seconde République, du second empire, enfin de la débâcle de 1870 et de la troisième République. La noblesse, la haute finance, la petite bourgeoisie, les larges couches de la moyenne bourgeoisie se cédaient successivement le pouvoir politique: Mais la politique française en Algérie demeura immuable à travers ces vicissitudes, elle resta orientée du début à la fin vers le même but : au bord du désert africain, elle découvrait le centre d'intérêt de tous les bouleversements politiques en France au XIXème siècle : la domination de la bourgeoisie capitaliste et de sa forme de propriété ».

         

        Rosa Luxemburg vise loin en montrant cette continuité de l'emprise française sur l'Algérie : elle offre une des clefs pour l'explication de la conservation coloniale jusqu'à la guerre d'Algérie, dans cette liaison par la propriété qui porte l'adhésion non seulement de l'ancienne noblesse et de la grande bourgeoisie, mais aussi et probablement plus encore, celle des couches de petite et moyenne bourgeoisie, paysannerie implicitement comprise ; la France rurale et la majeure partie de la société française furent profondément coloniales, et cet attachement à « l'Algérie française » fut progressivement compris, au XXème siècle plus qu'au XIXème siècle toutefois, dans le nationalisme français qu'il soit de droite ou de gauche ; par entraînement idéologique, le sentiment colonial pénétra même la classe ouvrière française.

         

        En un sens, Rosa Luxemburg dit de la France et de l'Algérie, de la colonisation hors d'Europe, ce que Marx et Engels ont dit mais sans autre application de l'Angleterre et de l'Irlande, soulignant que « l'embourgeoisement par idéologie nationaliste, gagnait la classe ouvrière anglaise. Ces observations vont bien au delà de la définition léniniste, très restrictive, de « l'aristocratie ouvrière » entretenue par « les miettes de la colonisation ». La lucidité de Rosa Luxemburg qui provient très certainement de sa critique de la soumission de la social-démocratie allemande à la politique impérialiste, entrevoit des développements d'une histoire longue de la colonisation au travers de ces trois originalités : la plénitude, oppressive de l'occupation coloniale, la paupérisation de la société colonisée qu'elle entraine, la complicité des classes sociales métropolitaines qu'elle implique.

         

         
        III. Un pas avant et double arrêt sur l'obstacle

         

        Cette attention politique aux pays colonisés et l'élargissement de l'analyse économique qui met à nu les méfaits du capitalisme non seulement en Europe, mais conjointement dans l'action de destruction des sociétés précapitalistes, supportent l'affirmation répétée au travers de l'Introduction à l'Economie politique et surtout dans L'Accumulation du Capital et La Critique des Critiques, de la superposition de la lutte des colonisés et de la lutte du prolétariat. Encore convient-il de saisir l'exacte justification de cette position qui marque l'avancée de Rosa Luxemburg par delà Marx et Engels, et qui chronologiquement, vient avant l'ouverture de Lénine à la poussée des pays dominés, fondée certes sur sa compréhension de l'impérialisme, mais aussi très conjoncturellement sur les impératifs de salut de l'entreprise révolutionnaire en Russie. Rosa Luxemburg se distingue par l'antériorité de sa clairvoyance politique sur l'évolution de la social-démocratie allemande ; disons même que toute son originalité se tient en ce domaine colonial, dans le sens politique de la nature nouvelle de la lutte de classe comme lutte anti-impérialiste, car tant en son raisonnement économique que dans sa conception historique, elle reste enfermée, mais Lénine aussi à sa façon, dans les cercles vicieux de l'économisme marxiste. On fait probablement erreur, par delà ses efforts pour résoudre les contradictions, sur l'importance de son œuvre économique, de L'Accumulation du capital en particulier, comme sur l'importance de la réflexion économique de Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Leur génie à tous deux est politique, dans leurs divergences mêmes. Ce n'est au reste pas du génie, mais la recherche toujours poussée plus avant de l'adéquation au moment pour Lénine notamment, à l'étape pour l'un et l'autre, de la lutte de classes du prolétariat.

         

        1 - Ce n'est pas le lieu de retracer ici la situation et les combats de Rosa Luxemburg dans le socialisme européen, ni de reprendre en son ensemble de débat sur sa conception de l'impérialisme ; toute sa force tient dans le fait que sa déduction de la ligne anti-impérialiste est contemporaine du développement même de l'impérialisme. C'est dire qu'elle opère donc une distinction entre colonisation et impérialisme. Je me limite à ce point qui a fait l'objet de discussions récentes (2). Avec Rosa Luxemburg, il n'est pas possible de s'interroger doctement sur la signification de l'impérialisme comme stade suprême ; elle redit expressément dans la Critique des critiques, ce qui sous-tend toute la démonstration de L'Accumulation du capital ; l'impérialisme est la dernière phase du développement capitaliste.

         

        « L'impérialisme actuel n'est pas comme dans le schéma de Bauer, le prélude à l'expansion capitaliste mais la dernière étape de son processus historique d'expansion : la période de la concurrence mondiale accentuée et généralisée des états capitalistes du globe. Dans cette phase finale, la catastrophe économique et politique constitue l'élément vital, le mode normal d'existence du capital, autant qu'elle l'avait été dans sa phase initiale, celle de l'« accumulation primitive ».

         

        Cela ne signifie pas qu'historiquement l'évolution économique aille fatalement jusqu'à son terme et encore moins que le mouvement ouvrier doive attendre.

         

        « A mesure que le capital avance, il exaspère les antagonismes de classe et l'anarchie économique et politique internationale à tel point qu'il provoquera contre sa domination, la rébellion du prolétariat international bien avant que l'évolution économique ait abouti à sa dernière conséquence ; la domination absolue et exclusive de la production capitaliste dans le monde ».

         

        Il suffit de relire la définition de l'impérialisme dans L' Accumulation du Capital et de rappeler que cet ouvrage se termine par le chapitre sur le militarisme :

         

        « L'impérialisme est l'expression politique du processus de l'accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes mondiaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde ».

         

        Le libre échange n'a été qu'un épisode du capitalisme, et Rosa Luxemburg prend là ses distances avec Marx. Elle se place en face des contradictions de la dernière période dans le heurt des puissances capitalistes à travers l'emprunt international, le protectionnisme, le partage du monde, la concentration qui portent la violence jusqu'à la guerre et la première guerre mondiale est venue conclure son raisonnement.

         

        Comme l'impérialisme s'exerce mondialement, il sévit donc à travers l'entreprise coloniale ancienne comme en Inde et en Algérie, mais comme Rosa Luxemburg le montre par l'étude de l'emprunt international, il renouvelle également l'intervention et les méthodes coloniales, ainsi en Egypte et au Maroc. Les exemples sont bien choisis. Il existe donc une colonisation impérialiste en la phase initiale, mais la colonisation est à l'évidence distincte de l'impérialisme, puisqu'antérieure Elle est même aux origines du capitalisme et accompagne tout son développement ; c'est par elle que se produit ce « métabolisme » entre l’économie capitaliste et les économies précapitalistes qui est la condition permanente de l'accumulation. Rosa Luxemburg met en avant le débat sur l'impérialisme par urgence politique, parce qu'il est le plan d'affrontement avec la droite puis le centre de la social-démocratie, le lieu de détermination de la ligne révolutionnaire, mais le problème théorique porte sur la colonisation ; à preuve la longue argumentation qui rend la colonisation inséparable de l'accumulation, en fait sa face externe. Avec l'usure de la paysannerie indigène, c'est-à-dire celle des pays capitalistes, elle constitue la continuité du capitalisme même.

         

        Colonisation et capitalisme, cette question de fond, avec une moindre insistance bien sûr, se trouve déjà dans le Capital. Dans l'explication de l'accumulation primitive, la colonisation est aussi aux origines du capitalisme par la formation du marché mondial, elle est le lieu de départ, d'exercice et de rivalité des pratiques capitalistes ; elle entre par le capital commercial et le capital financier, par la généralisation de la production marchande, dans la genèse du capitalisme industriel. Nous retrouvons la concordance entre Rosa Luxemburg et le livre I du Capital. Quand l'on néglige cette partie de l'analyse de l'accumulation primitive, il ne reste plus que la ligne d'explication, je force les choses, par les enclosures anglaises. Le développement capitaliste se tient intégralement dans les entrailles de l'Europe, sur fond agraire, et dans les limites d'une liaison nécessaire par succession de la féodalité occidentale et du capitalisme. Entre la prise en compte de l'explication totale et la restriction au féodalisme européen, passe certainement une ligne fondamentale de partage de la conception marxiste, non seulement théorique, mais politique, car sa négligence théorique exclut ce qui se passe historiquement hors d'Europe, et minimise aujourd'hui les mouvements de libération nationale. Rosa Luxemburg n'admet pas cette amputation : elle se tient de l'autre côté de la ligne de partage, et peut donc reconnaître les luttes des pays dominés, ce qui lui permet de contourner en quelque sorte la question nationale, ou tout au moins tout se passe comme si sa négation de la libération nationale qui n'est au reste pas aussi absolue qu'on le dit, car elle est sensible à l'autonomie culturelle et politique, n'avait pas ici d'incidences. Elle est par là en rupture avec la vision de Kautsky et même d'Hilferding qui regarde le monde du haut du capital industriel ou du capital financier dont l'Occident européen est le lieu de concentration. J'ajoute que Rosa Luxemburg n'est pas « tiers-mondiste », si l’on entend par là, l'exclusion inverse,  et Marx moins encore, car le capitalisme se développe, par la dépendance des deux domaines. Ceci posé, la pente de leur explication du procès historique suit deux versants différents.

         

        Avec insistance, Rosa Luxemburg cherche à montrer que le précapitalisme est le sol nourricier du capitalisme, que son développement se tient dans la ruine, intérieure donc, des sociétés précapitalistes. En un sens, sa base est encore agraire, paysanne par le féodalisme ou le communisme primitif. Cette compréhension a son étroitesse dans la mécanique des modes de production, nous le verrons, mais elle porte déjà loin comme par divination, quand Rosa Luxemburg évoque les écarts de valeur de la force de travail. J'ai cité tout à l'heure un texte explicite. Du moins se trouve posée la question de la surexploitation de la force de travail par la colonisation ; encore ne dit-elle pas, car elle part toujours de sociétés précapitalistes, que la dévalorisation grandit quand l’économie n'est plus que faussement précapitaliste en étant placée dans la dépendance capitaliste sans possibilité de croissance interne, quand la société conserve alors l'échelle de valeurs de l’économie de subsistance, mais perd l'emploi productif, et que le besoin de travail et la concurrence de l'offre redoublent l’avilissement de la force de travail.

         

        Par contre, Rosa Luxemburg ne s'engage pas dans cette autre voie, historiquement féconde, à mon sens, qu'ouvre Marx, de l'explication du développement capitaliste sur fond marchand. Pour lui, la colonisation n'est somme toute que la forme de l'extension du réseau des échanges, celle par laquelle le marché devient mondial. La marchandise n'est présente qu'en périphérie ou dans « les pores des sociétés précapitalistes, tissant des rapports qui se superposent en quelque sorte à l’économie agraire ; le fait marchand, ponctuel d'abord, se développe ensuite par l'élargissement de ses foyers, puis en anastomosant ses liaisons. La marchandise pénètre partout, elle investit donc les sociétés de l'extérieur ; par concentration du produit marchand et du capital financier, les métropoles seules deviennent industrielles. Cette ligne historique n'est pas fixée sur la succession du féodalisme terrien de l'Europe occidentale, mais sur la translation des centres marchands, et leur expansion par les rapports d'échanges mondiaux, jusqu'au renversement qui, avec le capitalisme industriel, établit la prépondérance de la production sur la marchandise. A la limite, il est possible de dire que l'origine du capitalisme est sur mer ; la domination maritime est le moyen de la promotion capitaliste ; la colonisation est bien l'outre-mer placé en dépendance. Je rejoins les positions défendues par Eric Hobsbawm (3), notamment dans la présentation des Formes qui ont précédé la production capitaliste. A la fin du XIXème siècle, prend force! d'orthodoxie, chez les marxistes allemands d'abord, le rejet de l'explication du développement capitaliste par le marché pour ne conserver que l'enchaînement agraire, à tel point que le marginalisme aura le champ libre pour ériger un contre-type du marxisme. Le marxisme de Rosa Luxemburg qui est par formation le même que celui de Kautsky, se tient encore sur ce terrain, même s'il y a transposition hors d'Europe. Ce qui vaut pour la paysannerie européenne est simplement généralisé pour toutes les économies précapitalistes. De surcroit, chez Rosa Luxemburg, cette méfiance devant la fonction marchande, est certainement renforcée par son hostilité à ce que l'on appellera l'austro-marxisme, par opposition à Bauer et Hilferding même.

         

        Quoiqu'il en soit et même en son argumentation restrictive et abusive, Rosa Luxemburg déborde Marx dans son approche de la colonisation. En sa perception marchande, il se tient en effet à l'extérieur des sociétés précapitalistes ; la colonisation constitue un lieu de commerce et de rapine, une chasse gardée, une réserve. Certes, il traite de l'implantation de colons ruraux ; mais en se limitant à la société coloniale, son analyse, tout au moins dans les textes publiés de son vivant ou par Engels, reste encore étrangère aux pays colonisés, comme la société coloniale elle-même. Rosa Luxemburg porte le regard à l'intérieur des sociétés dominées, ruinées et en réaction de défense contre la puissance coloniale. Ainsi par exemple pour l'Algérie, suit-elle les oppositions à la colonisation jusqu'à l'heure même où elle écrit. Dans L'Accumulation du Capital elle évoque ainsi « l'exode de Tlemcen », elle justifie aussi la résistance marocaine.

         

        En cette reconnaissance des luttes coloniales, Rosa Luxemburg se situe avant Lénine. Lors du différend sur la question nationale à propos de la brochure Junius, l'on se trouve déjà au cœur de la première guerre mondiale, alors que sa ligne anti-impérialiste est définie dès ses leçons au parti de 1906, et s'esquisse antérieurement. Dans l'affirmation que la lutte des colonisés se confond avec celle du prolétariat, elle est donc première et en un sens déterminée moins conjoncturellement que Lénine qui ne vient que relativement tardivement à l'étude de l'impérialisme en ramassant dans toute la force du terme, les travaux qui l’ont précédé pour en faire une œuvre politique. Sur la question nationale, Lénine est d'autre part demeuré longtemps obsédé par Le Bund, dont Staline a conservé l'obsession. Aussi pour les pays colonisés et peut-être pas seulement pour eux, le droit à l'indépendance nationale n'est-il guère autre chose qu'un principe. C'est à l'heure de la révolution en Russie et quand ses chances en Europe occidentale apparaissent fermées, que Lénine déplace son » attention vers les pays colonisés. Il y a toujours chez lui du stratège politique, quand Rosa Luxemburg se laisse porter et emporter par son espoir de rupture du capitalisme et de remplacement par le socialisme. Au terme, mais à l'extrême terme seulement de sa progression, Lénine ira plus loin, en acceptant à l'Internationale communiste de prendre les mouvements nationaux de libération pour autre chose que des mouvements démocratiques bourgeois, soit pour des mouvements révolutionnaires de masse. Les pays dominés devenaient en eux-mêmes, ce qui ne veut pas dire seuls, une force révolutionnaire, alors que pour Rosa Luxemburg, leur lutte rejoint simplement en devenant identique, celle du mouvement ouvrier sur le pur schéma de l'antagonisme capital-prolétariat. En ce conflit de classe contre classe, disparaît l'originalité aperçue de la colonisation. Rosa Luxemburg butte sur les limites de l'économisme marxiste.

         

        2 - Le thème central de son œuvre est celui de la lutte mondiale entre le prolétariat et le capital ; inutile d'insister. Notons seulement tout d'abord que la simplification de classes interdit l'analyse des sociétés colonisées. Rosa Luxemburg ne les étudie au reste pas comme telles, en démêlant les classes sociales au travers des incidences coloniales, mais restitue un tableau de départ. Par artifice, elle donne donc une description de la situation qu'elle fige évidemment, d'avant la colonisation, qui explicite ce que sont le communisme primitif ou l'économie naturelle ; nous l'avons vu pour la Kabylie. Par ailleurs, et c'est aussi du déjà vu, son explication de la destruction de l'économie des pays colonisés, n'est le plus souvent que la généralisation de son analyse de la ruine de la paysannerie européenne. Les observations neuves sur la paupérisation par l'impôt en colonie viennent également de là. Les colonisés sont les paysans du monde, et l'on croirait quelquefois entendre par anticipation une interprétation puisée dans des commentaires sur le marxisme, quand Rosa Luxemburg appelle tous ces paysans, le prolétariat mondial. Mais dans le vocabulaire chinois, si la paysannerie est appelée prolétariat, par le truchement de la révolution communiste, elle n'en demeure pas moins paysannerie, et en tire fierté ou argument de pauvreté. Rosa Luxemburg par contre est tentée de transformer tous les paysans en prolétaires : « En s'étendant aux dépens des formes de production non capitalistes, le capital fait avancer le moment où l'humanité tout entière ne se composera plus effectivement que de capitalistes.

         

        La complexité des classes déjà en pays développé, la complexité de l'ensemble social en pays dominé sont recouvertes, ou, mieux, dissoutes par l'application de la prolétarisation accélérée. Comme la colonisation suit en colonie le même mouvement qu'en métropole, en particulier par cette transposition de l'exploitation paysanne, les mêmes conséquences se retrouvent ; du développement capitaliste naît une classe ouvrière dans le pays colonisé, et c'est elle qui va rejoindre l'armée du prolétariat mondial. Ce retour de manivelle du mécanisme économique fait qu'en définitive Rosa Luxemburg, après s'être située à l'intérieur du domaine colonial, ce qui est nouveau, ne s'éloigne guère d'Engels sur la question des destinées des colonies, par cette liaison avec le prolétariat pleinement constitué. Poussant le raisonnement à son terme, sur le schéma économique du capitalisme, elle aboutit dans une impasse en argumentant sur les migrations.

         

        Le défaut tient précisément à la transposition du procès d'accumulation capitaliste dans le domaine colonial. Dans l'épure économique, l'accumulation capitaliste se développe en «libérant» dans les campagnes notamment, la force de travail, c'est-à-dire la main-d'œuvre qui devient disponible pour la production capitaliste. Dans les pays- dominés» le premier effet, soit la dissociation de la force travail et de la propriété des moyens de production se manifeste, quelles que soient les dissimulations, par la survie de l'organisation familiale et communautaire, mais le processus complémentaire de l'emploi et de la concentration capitaliste n'apparaît guère, tout au moins par l'implantation industrielle, car par le colonat agricole s'installe cependant un secteur d'embauché limité et bénéficiant de l'abondance de main-d'œuvre. Les mines et les plantations ouvrent éventuellement des secteurs similaires. Au contraire, l'accumulation renforce la concentration industrielle mais, dans la métropole, tout se passe comme si le schéma de l'accumulation boitait, ou plutôt jouait en des lieux distincts, et le pays colonisé n'est touché que par l'effet négatif. Or Rosa Luxemburg parce qu'elle investit tout son effort à faire fonctionner le schéma capitaliste réduit au couple prolétariat-capital, annonce la constitution d'une classe ouvrière dans les colonies qui prend place dans le prolétariat international, alors que comme je le formule par simplification : la colonie connaît une paupérisation sans prolétarisation complémentaire. C'est que comme Marx déjà, elle a les yeux fixés sur les Etats-Unis, c'est aussi qu'elle est contemporaine et du mouvement d'émigration européenne vers l'outre-mer et des débats de la llème Internationale sur les migrations qui n'envisagent que cet exode ; elle valorise alors l'émigration européenne qui effectivement constitue dans les colonies de peuplement prépondérant, une classe ouvrière. d'un capitalisme se développant sur place, en rupture avec l'ancienne métropole. Précisément, nous sommes alors en présence de l'autonomisme colonial, du triomphe de la colonisation comme dans le cas américain, en Australie, en Nouvelle Zélande, comme par la suite en Afrique du Sud. Mais dans ces exemples, les colonisés sont éliminés, disqualifiés ou ségrégués. Dans les autres pays, ils subissent le déséquilibre économique et social. Certes l'évolution se noue seulement sous les yeux de Rosa Luxemburg, mais théoriquement, elle ne pouvait déjà plus percevoir le phénomène.

         

        Dans la Critique des critiques, elle entend répondre à Otto Bauer qui. pour avoir suivi les migrations de travail dans l'Empire austro-hongrois et étudié les inégalités entre tchèques et allemands, avait constaté que les courants migratoires naissaient de la misère des régions paysannes ruinées, pour livrer une main-d'œuvre concurrentielle aux régions de concentration capitaliste grandissante. L'inégalité allait donc croissante, sans parler de « l'échange inégal » qui résulte de la disparité des salaires et des prix qu'évoque également Bauer. L'accumulation condamne les candidats au travail, soit à n'être que des masses sous-prolétariennes, soit à partir vers les métropoles pour devenir partie du prolétariat,- mais partie étrangère d'un prolétariat métropolitain. C'est la situation irlandaise du XIXème siècle qui avait seule retenu l'attention de Marx et Engels ; le rapport colonial, notaient-ils, renvoie la classe ouvrière anglaise vers le nationalisme et le racisme. Rosa Luxemburg pas plus que Marx ne perçoit ce même ordre de faits dans la colonisation ; si Marx ne pouvait guère anticiper sur l'évolution coloniale, Rosa Luxemburg perd cette excuse, car si elle ne prolonge pas le raisonnement, c'est par absorption dans le schéma de fonctionnement du capitalisme. « Les forces de travail excédentaires, comme l'écrit Marx, ne font que suivre le capitalisme qui émigre ». Elle ne pense encore qu'aux colonies de peuplement et à l'émigration européenne. Rosa Luxemburg est victime de cette réduction du marxisme qui replie l'histoire sur l’économie politique.

         

        3 - La tentative de Rosa Luxemburg tient à la fois de l'exploit théorique et de l'effort manqué. Politiquement, elle est attachée avec raison à sa ligne qui identifie lutte de classes et lutte anti-impérialiste. Mais elle entend emporter la démonstration de la justesse de son combat par une argumentation fondée sur les schémas de la production et de la reproduction économique du Capital. Elle remarque que ceux-ci ne suffisent pas, à l'inverse de ses critiques qui s'évertuent à les faire fonctionner tant bien que mal et plus mal que bien, comme Otto Bauer encore, grâce à des adjuvants comme l'accroissement de population. Rosa Luxemburg joue alors sur deux références, mais qui restent toutes deux purement économiques ; elle se tient à la fois sur le terrain des schémas de la production, et sur celui du découpage repris à l'économie politique allemande autant qu'à Marx, entre économie naturelle, économie marchande et capitalisme ; par là, elle trouve comme perche de salut qui compense le dysfonctionnement des schémas, le facteur externe qui assure le développement du capitalisme : la ruine de l'économie naturelle, notamment et c'est l'œuvre de la colonisation, par le ravage des sociétés non capitalistes. C'est ce qu'elle nomme «  le processus historique» d'accumulation du capital. Cette explication tente de faire se rejoindre deux ordres de faits différents : la schématisation du mode de production capitaliste, qui est une construction démonstrative essentielle dans l'exposé du Capital, un condensé de réalité économique, mais dont on ne peut déduire des reconstitutions historiques, directement tout au moins, sinon par référence à un système productif et, d'autre part, les interférences d'évolutions sociales des populations du monde entier secouées par la croissance capitaliste, liées par les échanges, subissant les crises et les dépendances des puissances métropolitaines et de la concentration du capital, mais subsistant par elles-mêmes et se transformant aussi de l'intérieur. Les changements s'effectuent à la fois sous l'effet des impulsions de la production capitaliste et des échanges, mais aussi au travers de la reproduction et de la transformation des sociétés en elles-mêmes, soit sur leurs propres bases d'héritages différents et dans leurs modes d'organisations internes en ses liaisons familiales et locales, comme en ses formes collectives d'existence et de représentation, en ses expressions religieuses mêmes, comme par la métamorphose de ses formes politiques de communautés, jusqu'à la communauté nationale, qui est le fait contemporain. La colonisation n'est pas alors réductible à la seule expansion économique, celle de l'exportation de marchandises ou celle de l'exportation de capitaux, mais elle est en même temps, domination sociale, culturelle et politique. Rosa Luxemburg l'entrevoit dans sa mise en évidence du rôle de la violence, sans en percevoir tous les effets, car les contraintes de l'économisme la retiennent.

         

        Cette faiblesse est générale, elle apparaît gravement dans l'utilisation qu'elle fait en argumentant sur la colonisation, de la catégorie du communisme primitif ; les sociétés sont renvoyées avec facilité à ce type, dès qu'apparaissent des communautés rurales. Marx avait rompu depuis longtemps avec cette pratique qu'il dénonçait dans le populisme russe, pour montrer la pluralité des formes de « commune » agricole, et surtout insister sur le fait que les communautés non seulement survivantes au XIXème siècle, mais du haut Moyen-Age même, étaient des formes dérivées. Pour Rosa Luxemburg, que l'on se reporte encore aux pages consacrées à l'Algérie, le communisme primitif est le contre-type de l'économie capitaliste. Il est construit somme toute comme tel, pour être ensuite le champ de destruction et d'expansion du capitalisme. A la limite, un mode de production précapitaliste est fabriqué pour que le capitalisme vienne le vider de sa substance. Non seulement les transitions n'existent guère, mais l'histoire, et particulièrement la colonisation se réduisent à un heurt de modes de production.

         

        Engels dans L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, ce qui ne veut pas dire qu'il ne participe pas, lui aussi, à la récession du marxisme par économisme, en conservant la référence fondamentale à la production économique, avait fait place à la « reproduction sociale » : d'abord générique, puis constituant et transformant les systèmes de relations, soit les formes communautaires, familiales, classiques, tribales etc.. Reproduction sociale et production économique sont indissociables, sous peine de mort à l'évidence, mais la production économique qui reste déterminante s'exerce nécessairement à l'intérieur ou au travers de collectivités ; celles-ci qui appartiennent donc à l'ordre de la reproduction sociale, sont certes portées et partagées par les oppositions de classes, mais existent en tant que telles et se reproduisent, se transforment, se succèdent ; ce sont leurs évolutions et successions, décompositions et mutations qui constituent l'histoire par le jeu des formations sociales. Les communautés ne sont donc pas réductibles aux seules classes sociales qui sont à la fois à l'intérieur et les traversent. Or ce qui disparaît, dans le repli du marxisme caractérisé par la réduction économique, c'est toute la conception de la reproduction sociale. Il ne reste donc plus que la production économique et les classes ; l'histoire est repliée sur l'économie politique. Cet économisme dont l'explication relève de l'évolution même du mouvement ouvrier européen, en premier lieu allemand, et de l'évolution intellectuelle marquée par le scientisme qui rabat les lois sociales sur la fatalité des lois naturelles, triomphe dans la social-démocratie allemande. Rosa Luxemburg répond à Kautsky avec les armes théoriques. Dans l'analyse du capitalisme il n'existe plus que deux classes liées aux deux pôles du capital : la bourgeoisie et le prolétariat, et à Kautsky, qui fait sortir le socialisme par progression économique, Rosa Luxemburg répond que la révolution naîtra par crise, de la rupture de cet unique rapport. Hors du capitalisme s'impose le fait agraire que ronge l'expansion de la marchandise, l'évolution est elle-même uniquement économique sans être compliquée par les différences de sociétés. Tout au moins, celles-ci sont ramenées à des cas simples, définis économiquement : le communisme primitif, l'esclavage antique, la féodalité. Les formations sociales ne sont que modes de production et l'histoire, entrechoc de modes de production. Le capitalisme télescope le communisme primitif. Cette réduction du marxisme rend difficile l'approche des sociétés non-européennes, comme celle de la question nationale. C'est dire qu'elle est une impasse pour la compréhension de la question coloniale. La colonisation n'est qu'un transfert du capitalisme ; si le phénomène est violent, s'il fait naître en de nouvelles régions, la question sociale par l'apparition d'une classe ouvrière, il n'est guère reconnu comme un système d'oppression sociale et culturelle, contraignant une société et provoquant son ébranlement, puis la mise en mouvement par formation nationale. Rosa Luxemburg ne peut rompre ce cercle du socialisme d'époque ; sa force demeure, par delà ses aperçus de la nouveauté de la colonisation puis de l'impérialisme, et en se situant face aux contradictions de cette phase, de se tenir sur la ligne anti-impérialiste : « l'attitude du prolétariat à l'égard de l'impérialisme est celle d'une lutte générale contre la domination du capital ».

         

        Il est trop facile aujourd'hui de relever les limites de l'analyse de la colonisation, de juger l'économisme dérivant du marxisme, et de dénoncer l'européocentrisme. Ce sont les mouvements de résistance à la colonisation puis de libération nationale, ce sont les guerres impérialistes, la révolution soviétique et le mouvement révolutionnaire communiste, particulièrement en Chine et au Vietnam, c'est dans la crise de l'impérialisme et la récession hors d'Europe et d'Amérique du Nord, du capitalisme, que nous trouvons les raisons de poser en termes neufs conjointement la question coloniale et la question nationale. Ce n'est pas diminuer Rosa Luxemburg, de montrer les limites de l'interprétation marxiste qui sont celles en réalité du mouvement ouvrier européen au début du XXème siècle. Tout au contraire restituée au milieu de la social-démocratie, elle ressort comme une exception par l'affirmation de sa position anti-impérialiste ; en ramenant le marxisme à l'histoire, grandit d'autant son audace politique.

        Notes

         

        (l) Ce texte reprend la contribution destinée à la Semaine internationale d'études marxistes qui s'est tenue à Reggio de Calabrc du 18 au 22 septembrc 1973, et qui était consacrée à « l'apport de, Rosa Luxemburg au développement de la pensée marxiste ». Autre limitation donc, il ne traite que marginalement de l'impérialisme qui était le suiet d'autres interventions.

         

         (2) cf. L'Impérialisme, colloque d'Alger mars 1969. S.N.E.D. Alger 1970. Cahiers du C.E.R.M. N. 72, Contribution à l'étude des formes contemporaines de l'impérialisme, Paris 1969, N. 85 et 86. Journée d'étude sur l'impérialisme. Pans 1971, et articles de Christian Palloix dans l'Homme et la Société et Politique aujourd'hui, 1970.

         

        (3) K. Marx, Pre-capitalist Economie Formations, Lawrence et Wishart, Londres, 1964.

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        18 février 2018 7 18 /02 /février /2018 01:43
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        10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 10:47

        Le colonialisme s'est heurté, on n'en a trop peu conscience, à la résistance des peuples. Elle a pris des formes diverses, toujours minorées: on parle d’événements, de révoltes, et même de barbarie de ces peuples. Ce qui a permis aux puissances coloniales de masquer la réalité des guerres qu'elles menaient et la violence de la répression qu'elles infligeaient à ceux qui se levaient contre l'accaparement des richesses, des terres, de la force de travail. La guerre menée par les Hereros contre la puissance coloniale allemande en est un exemple comme on peut le lire dans l'article suivant à consulter sur le site histoirecoloniale.net.

        Extrait de la brochure de Junius, Rosa Luxemburg à lire sur le site Smolny

        http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=2056

         

        L’actuelle guerre mondiale est un tournant dans le parcours de l’impérialisme. Pour la première fois, les bêtes férocesque l’Europe capitaliste avait lâchées sur tous les autres continents ont fait irruption d’un seul bond en plein milieu de l’Europe. Un cri d’effroi parcourut le monde lorsque la Belgique, ce précieux petit bijou de la civilisation européenne, ainsi que les plus vénérables monuments culturels du Nord de la France, volèrent en éclats sous le choc d’une force de destruction aveugle. Le « monde civilisé » qui avait observé avec flegme ce même impérialisme lorsqu’il vouait des dizaines de milliers de Héréros à la fin la plus atroce, et qu’il remplissait le désert du Kalahari des cris déments d’hommes assoiffés et des râles de moribonds lorsqu’il torturait jusqu’à la mort, en l’espace de dix ans, quarante mille hommes sur le Putumayo par l’entremise d’une bande de chevaliers d’industrie européens et que le reste du peuple fut battu à en être infirme ; lorsqu’en Chine, il abandonnait une civilisation vieille comme le monde à la soldatesque européenne pour qu’elle soit mise à feu et à sang et subisse toutes les horreurs de la destruction et de l’anarchie ; lorsqu’il étranglait la Perse, impuissante, avec le nœud coulant toujours plus resserré de la tyrannie étrangère ; lorsqu’à Tripoli il a courbé les Arabes sous le joug du capital par le feu et par l’épée tandis que leur civilisation et leurs habitations étaient laminées - ce « monde civilisé » prend seulement conscience aujourd’hui que la morsure des fauves impérialistes est mortelle, que leur souffle est infâme. Il ne l’a remarqué que lorsque les fauves ont enfoncé leurs griffes acérées dans le sein de leur propre mère, la civilisation bourgeoise européenne. Et encore, cette découverte perce-t-elle avec réticence sous la forme distordue de l’hypocrisie bourgeoise, qui veut que chaque peuple ne reconnaisse l’infamie que dans l’uniforme national de son adversaire. « Les barbares allemands ! » - comme si tout peuple qui se prépare au meurtre organisé ne se transformait pas à l’instant même en une horde de barbares. « Les horreurs des cosaques ! » - comme si la guerre n’était pas en soi la plus grande des horreurs, comme si l’exaltation de la boucherie humaine présentée comme un héroïsme dans un journal socialiste à destination de la jeunesse n’était pas un bouillon de culture d’esprit cosaque !

        Pour situer l'action de Rosa Luxemburg contre le colonialisme. Le massacre des Hereros (1904-1908), article sur le site histoirecoloniale.net

        Des Hereros, on connaît surtout les coiffes exubérantes de leurs femmes et les couleurs vives des vêtements qu’elles arborent lors des fêtes. Mais peu de gens savent que ce peuple a subi un massacre au début du XX-ème siècle. Ce massacre est d’ailleurs considéré, à juste titre, comme « le premier génocide du siècle ». [1]

         

        Le 14 août 2004, lors d’une cérémonie marquant le centième anniversaire du soulèvement des Hereros contre leurs colons allemands, une ministre a présenté les excuses du gouvernement allemand pour ce massacre.

        [Première publication le 27 janvier 2005, mise à jour le 12 avril 2007]
         

        La Namibie est un territoire semi-désertique, grand comme presque deux fois la France, situé au Nord-Ouest de l’Afrique du Sud. Après la première guerre mondiale, le territoire a été placé par la SDN [2] sous mandat sud-africain. Il est devenu indépendant en novembre 1989.

         

        Avant l’arrivée des Européens, la Namibie n’était habitée que par des groupes clairsemés : les premiers occupants, Hottentots et Khoisans ou Bochimans, et des Bantous - Ovambos et Hereros.

         

        Au début des années 1880 une poignée de colons allemands s’y installe. L’Allemagne prend possession du territoire qu’elle gouvernera jusqu’en 1915. Le premier gouverneur de la colonie (Südwest-Afrika en allemand) est un certain Dr Heinrich Goering, dont le fils Hermann s’illustrera d’une façon tristement célèbre aux côtés d’Adolf Hitler.

         

        En janvier 1894, sont découverts de fantastiques gisements de diamants en Namibie.
        Au cours de la même année, une politique de déplacement et de confiscation systématique des terres est mise en oeuvre dans le Hereroland (Région centrale namibienne où vivent les Hereros).


        Les colons développent de vastes plantations en employant les indigènes à des travaux forcés, en volant leur bétail et à l’occasion leurs femmes (d’où l’apparition, rapidement, d’une communauté métissée). Violences, exécutions sommaires ...

         

        Révolte et massacres

         

        Le 12 janvier 1904, éclate la révolte des Hereros. Un groupe de guerriers conduit par le chef Samuel Maharero attaque les colons du poste d’Okahandja. En trois jours de sang et de fureur, près de deux cents civils allemands sont massacrés.

         

        La riposte allemande est terrible.

         

        L’empereur Guillaume II limoge le gouverneur Theodor Leutwein pour lui substituer un homme résolu, le général Lothar Von Trotha.


        Il a mission de chasser les Hereros du territoire ou de les exterminer.

         

        Le 11 août 1904, les troupes allemandes conduites par Lothar von Trotha encerclent 7500 Hereros et leur chef Maharero sur le plateau de Waterberg. Leurs armes puissantes ont facilement raison des assiégés. Les survivants sont chassés vers le désert d’Omeheke (l’actuel désert de Khalahari)
         [3].

         
        prisonniers hereros enchaînés

        Pour ceux qui survécurent, esclavage et camps. Des milliers de femmes Hereros furent transformées en femmes de réconfort pour les troupes coloniales allemandes.

         

        Le 2 octobre, un ordre du jour de Von Trotha enlève aux Hereros tout espoir de retour. Cet ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl) est ainsi rédigé :

         

        “Le général des troupes allemandes [en Namibie] envoie cette lettre au peuple Herero.

        Les Hereros ne sont dorénavant plus sujets allemands [...] Tous les Hereros doivent partir ou mourir. S’ils n’acceptent pas, ils y seront contraints par les armes. Tout Herero aperçu à l’intérieur des frontières [namibiennes] avec ou sans arme, sera exécuté. Femmes et enfants seront reconduits hors d’ici - ou seront fusillés [...] Nous ne ferons pas de prisonnier mâle ; ils seront fusillés.

        Telle est ma décision prise pour le peuple Herero”

        Signé : le grand général du tout puissant Kaiser [Guillaume II],
        Lieutenant général Lothar Von Trotha.
        le 2 octobre 1904

         

        Le 11 décembre de la même année, le chancelier allemand Bülow ordonne d’enfermer les Hereros survivants dans des camps de travail forcé - des Konzentrationslagern - et, peu après, les dernières terres indigènes sont confisquées et mises à la disposition des colons allemands.

         

        Au cours des trois années qui suivent, des dizaines de milliers de Hereros succombent à la répression, aux combats, à la famine et aux camps. De près d’une centaine de milliers, leur population tombe à 15.000.

         

        Vers une reconnaissance du génocide

         

        Ce massacre d’un peuple reflète les horreurs dont a été entachée l’expansion coloniale européenne à la fin du XIX-ème siècle.

         

        Il donne aussi un avant-goût des génocides du siècle suivant.

         

        On y trouve les éléments constitutifs de certains génocides du XX-ème siècle :

         

        • la volonté politique délibérée : il ne s’agit pas d’un accident,
        • les critères raciaux ou ethniques choisis : éliminer les Hereros, afin de libérer les terres pour les colons allemands,
        • le nombre massif des victimes, civiles pour l’essentiel, avec femmes et enfants,
        • l’organisation « rationnelle » et planifiée du massacre,
        • la documentation disponible en archives, par le biais des compte-rendus détaillés des opérations, rédigés par von Trotha, et ses subordonnés.

         

        Au début de l’année 2 000 des champs impressionnants de squelettes ont été révélés par les vents dans le désert namibien près de Luderitz. Le cimetière sauvage est celui des Hereros exterminés un siècle plus tôt.

         

        Au cours de sa visite officielle en mars 1 998, le président allemand Roman Herzog est interpellé par des représentants Hereros qui demande que l’Allemagne reconnaisse le génocide dont leur peuple a été victime. Le président Herzog exprime son sentiment de culpabilité sans accepter de responsabilités.

         

        Début octobre 2 000. Première rencontre officielle entre les Hereros et le Commissariat aux Droits de l’homme des Nations Unies à Genève.

         

        Dimanche 11 janvier 2 004, à Okahandja, ancienne capitale des Hereros, 600 personnes entouraient l’ambassadeur allemand et le chef suprême des Hereros, Kuaima Riruako, alors qu’ils déposaient une gerbe de fleurs sur la tombe de l’ancien chef Maharero. « Nous allons donner aux descendants Hereros victimes du génocide, leur dignité », a déclaré l’ambassadeur allemand Wolfgang Massing.


        L’Allemagne présente ses excuses pour le massacre de la tribu des Hereros en Namibie il y a 100 ans

        OKOKARARA, Namibie [AP - dimanche 15 août 2004] - Pour la première fois, l’Allemagne a présenté samedi ses excuses officielles pour le massacre par des colons allemands de la tribu des Hereros en Namibie (Afrique australe), qui fit 65.000 morts de 1904 à 1907.

        « Nous, Allemands, acceptons notre responsabilité morale et historique » pour les crimes commis à l’époque par des Allemands, a déclaré la ministre allemande de l’Aide au développement Heidemarie Wieczorek-Zeul.

        Elle s’exprimait lors d’une cérémonie à Okokarara (250 km au nord de la capitale Windhoek) marquant le centième anniversaire du soulèvement des Hereros contre leurs colons allemands, en août 1904.

        Suite à ce soulèvement, les insurgés furent pourchassés et massacrés. « Les atrocités perpétrées alors auraient dû être qualifiées de génocide », a déclaré la ministre, premier responsable allemand à participer aux cérémonies. Tout en excluant des indemnisations pour les descendants des victimes, elle a promis la poursuite de l’aide économique à la Namibie.

        « Tout ce que j’ai dit constitue des excuses du gouvernement allemand », a-t-elle conclu sous les applaudissements du millier de personnes rassemblées pour la cérémonie.

        L’Allemagne a colonisé la Namibie, semi-désertique mais diamantifère, en 1884. Après la défaite de l’Allemagne en 1918, l’Afrique du Sud a occupé la Namibie pendant plus de 70 ans, jusqu’à l’indépendance du pays en 1990. C’est aujourd’hui le principal destinataire de l’aide allemande, recevant environ 11,5 millions d’euros par an.


        Voir en ligne : l’Allemagne reconnait le génocide des Nama et des Herero


        [1Un article de Joël Kotek, intitulé "le génocide oublié des Hereros", est paru dans le numéro 261 (Janvier 2002) de la revue L’Histoire.

        [2SDN : Société des Nations, organisation internationale qui préfigurait l’ONU.

        [3À Berlin, le chef d’état-major allemand, le comte Alfred von Schlieffen, peut écrire : « L’aride désert Omeheke finira ce que l’armée allemande a commencé : l’extermination de la nation Herero ».

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        Publié le 20 février 2009