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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 15:44
Impérialisme et capitalisme – Actualité de l’Accumulation du capital de Rosa Luxemburg (Publié aux Editions Agone)
 L’Accumulation du capital, Contribution à l’explication économique de l’impérialisme
 
Agone/Smolny - Préface de Guillaume Fondu et Ulysse Lojkine - Postface de Mylène Gaulard et Loren Goldner - Traduction de l’allemand par Irène Petit et Marcel Ollivier, entièrement revue par Marie Boudoussier
 

« Le capitalisme tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu. Ayant tendance à devenir une forme mondiale, il se brise à sa propre incapacité d’être cette forme mondiale. Il offre l’exemple d’une contradiction historique qui, à un certain degré de développement, ne peut être résolue que par l’application des principes du socialisme, c’est-à-dire par une forme économique qui est par définition une forme mondiale harmonieuse, fondée sur la satisfaction des besoins de l’humanité travailleuse. »

Ouvrage majeur de Rosa Luxemburg, écrit en 1913, L’Accumulation du capital est le premier texte de l’économie politique marxiste à formuler une théorie d’ensemble de l’impérialisme. En montrant la nécessité inscrite au coeur du mode de production capitaliste de s’étendre à l’échelle du monde en asservissant des territoires non capitalistes et leurs populations, il éclaire les mécanismes qui allaient bientôt déclencher la grande guerre pour le repartage du monde.

Parution : 22/11/2019 - ISBN : 9782748903720 - Format papier : 768 pages - 28.00 € - Format numérique 21.99 €

Impérialisme et capitalisme

 

https://rednotes.noblogs.org/post/2020/05/07/imperialisme-et-capitalisme-actualite-de-laccumulation-du-capital-de-rosa-luxemburg/

 

Actualité de l’Accumulation du capital de Rosa Luxemburg

De la rengaine, elle est devenue un fétiche, dont on ne sait plus bien que faire depuis la fin de l’ère des indépendances. La lutte contre l’impérialisme remporte un certain consensus alors qu’elle hisse au rang de « nations socialistes » dictatures et capitalismes d’État. Elle gangrène la lutte anti-capitaliste en véhiculant de profondes méprises sur les liens structurels unissant le capitalisme à son expansion. Nous l’abandonnerions si à son fondement il n’y avait pas une profonde perspicacité à mettre en avant la barbarie permanente d’un processus d’accumulation capitaliste qui a un besoin structurel de la guerre, de l’expropriation et de l’invasion de toutes les formations sociales qui lui sont extérieures.

Mais un jour viendra où un autre volcan fera entendre sa voix tonitruante, un volcan qui bouillonne déjà sans qu’ils n’y prennent garde, et qui balayera toute cette civilisation de tartuffes aux mains ensanglantées. Martinique, 1902.

Sous sa forme militaire ou humanitaire, Rosa Luxemburg avait déjà très tôt acquis une solide réputation par sa condamnation des politiques impérialistes, militaristes et des nationalismes. Mais bien loin de se contenter de leur condamnation « morale », à un moment où même dans son parti les critiques du colonialisme ne sont pas vraiment partagées1, Rosa Luxemburg va offrir une tentative de compréhension globale de ces phénomènes dans leurs liens structurels aux dynamiques et aux contradictions du capitalisme. Ceci permettra enfin de balayer une fois pour toute l’illusion selon laquelle certains Etats sont impérialistes et d’autres ne le sont pas.

Paru en 1913, L’Accumulation du capital est à de nombreux égards le premier ouvrage de critique de l’économie politique qui poursuit, en la critiquant, l’entreprise de Marx, au moins parce qu’elle lui soumet des objections inhérentes qu’un faisceau de faits économiques et politiques nouveaux. Nous ne trouvons pas dans les écrits marxistes qui font suite au Capital, d’autres contributions aussi sérieuses qui se débattent avec les thèses les plus abouties du champ de recherche ouvert par Marx dans les livres II et III du Capital ainsi qu’avec le réel lui-même. Seuls Tougan Baranowski, qui avait fourni une interprétation des crises du capitalisme comme provenant de déséquilibres (résorbables) entre branches, et Rudolf Hilferding comme provenant d’une crise de la surproduction, proposaient des tentatives abouties au projet marxien2. Ces deux auteurs accompagnés de leurs porte-paroles constituent l’arrière-plan théorique immédiat dans lequel intervient Rosa Luxemburg. Mais les coordonnées du débat n’apparaissent pas avoir fondamentalement changé. Comment cela se fait-il ?

C’est assez étrangement (mais pas tant, la question coloniale scinde le parti) au sein même de son parti qu’une campagne vigoureuse est lancée contre sa contribution, sur un terrain non pas théorique, mais bien polémique, comme si « d’autres passions que celle de la « science pure » [avaient] été touchées par mon ouvrage »3. Plus tard, ce sont bien les conséquences politiques gênantes découlant de l’analyse de Rosa Luxemburg qui ont amené autant la social-démocratie réformiste que les bolchéviks à évincer son analyse. Cette dernière, nous rappellent Mylène Gaulard et Loren Goldner dans la postface à la présente édition, « entraîne en effet logiquement qu’une révolution prolétarienne ne pouvait se maintenir dans un pays non encore parfaitement intégré au mode de production capitaliste », et qu’ainsi « une révolution dans un pays périphérique comme la Russie se verrait contrainte à développer un féroce capitalisme d’État »4.

Dans cette première critique économique de l’impérialisme, Rosa Luxemburg a pour ambition d’aborder un ensemble de phénomènes qui lui sont (et qui nous sont) contemporains : « la lutte des États capitalistes pour les colonies et les sphères d’influence qui permettent l’investissement du capital européen, le système des emprunts internationaux, le militarisme, le protectionnisme et la prépondérance du capital bancaire et de l’industrie cartellisée dans la politique mondiale »5. Si l’importance et le rôle essentiel de ces phénomènes pour l’accumulation capitaliste sont évidents pour ses camarades de parti, le seul constat « empirique » lui apparaît insuffisant.

En effet, suivant en cela le geste marxien, Rosa Luxemburg estime qu’il est essentiel de « rechercher avec précision les lois économiques de cet ensemble de phénomènes variés qui constituent l’impérialisme et en mettre à nu les causes profondes » puisque « seule la compréhension théorique exacte du problème pris à la racine peut donner à notre lutte pratique contre l’impérialisme cette sûreté de but et cette force indispensables à la politique du prolétariat. »6. Autrement dit, interpréter cette tendance « impérialiste » mondiale du capitalisme comme étant structurelle.

Comment se fait-il qu’il y ait une demande croissante ?

Avant de pouvoir entrer dans la spécificité de la contribution de Rosa Luxemburg, il faut faire un rapide détour par ce qu’elle identifie comme étant problématique dans la contribution de Marx, Tougan-Baranowski et Hilferding dans leur analyse du mode de production capitaliste en poursuivant la question : « comment le capitalisme peut-il exister et se perpétuer ? ».

Pour pouvoir saisir ce qui se passe dans toute économie, il faut articuler deux points de vue, l’un est statique, l’autre est dynamique. Le premier part de la décomposition de la totalité du produit social sans se concentrer sur sa répétition : on décrit un cycle isolément. Le second point de vue s’attèle à résoudre le rapport entre les cycles de production, découpés encore dans l’économie aujourd’hui, par année, puis en cycles plus longs. Enfin, on adapte la représentation statique aux phénomènes observés dans celle dynamique.

Représentation statique

La valeur de la totalité du produit social se décompose en capital constant, capital variable et plus-value. Le capital constant et le capital variable rassemblent l’ensemble des moyens avancés par le capitaliste pour la production de marchandises. Le capital constant se divise en capital fixe, correspondant aux moyens dont on estime qu’ils ne doivent pas être investis chaque année (ce sont les machines, les bâtiments, etc.), c’est ce qui coûte le plus au capitaliste, et en capital circulant, ce sont les matières premières, l’énergie, etc. que le capitaliste doit investir à chaque fois à nouveau dans chaque cycle de production.

Le capital constant, que cela soit sur un cycle ou plusieurs (pour le capital fixe) ne fait que restituer sa valeur au produit. Le capital variable par contre, c’est la partie du capital qui a été transformée en force de travail, en plus de reproduire son équivalent, elle produit un excédent, une plus-value.

Mais toutes les marchandises ne sont pas produites pour répondre aux mêmes besoins. On doit partir de l’hypothèse la plus simple, qui a, en plus de cela, la force d’être intuitive : on produit d’une part pour pouvoir produire, ce sont des moyens de production, et on produit des moyens de consommation, c’est-à-dire des marchandises qui sont destinées à la consommation individuelle des individus. On pose comme hypothèse que l’ensemble du processus est stable, et que la part du surproduit a été dépensée en biens non nécessaires dits « de luxe » par les capitalistes. En termes mathématiques, on suppose donc l’égalité et la stabilité : c + v + pl.

Représentation dynamique

Dans la représentation statique, on a postulé que tout ce qui a été produit a été ou bien réinvesti ou bien consommé. Mais la différence fondamentale entre le mode de production capitaliste et les autres, ce n’est pas que le but de la production soit le profit (il y a toujours une plus-value), mais le profit illimité, la recherche du profit maximum7. Ce caractère illimité implique que le capitaliste essaie toujours d’extraire plus de surtravail aux salariés qu’il emploie, puisque c’est dans l’ensemble, la seule grandeur qui varie. Tous les autres faisant la même chose, le capitaliste n’a pas le choix, il doit toujours chercher plus de profit, au risque de disparaître, c’est la concurrence. Ceci implique qu’à chaque cycle, un capital constant additionnel et un capital variable additionnel soient mis en action. Cela signifie qu’une partie de la plus-value est consacrée à ce réinvestissement, qu’elle sert à valoriser, produire plus de moyens de production pour produire plus de marchandises. Mais qui peut acheter ces marchandises, si, en plus de cela, une partie de la plus-value ne peut pas été utilisée pour acheter le surplus de marchandises produites ?

Où sont les acheteurs ?

Rosa Luxemburg tente alors de répondre par différents moyens à la question : « où sont les acheteurs de ce produit supplémentaire que les capitalistes eux-mêmes ne consomment pas et que les ouvriers peuvent encore moins consommer »8 ? Pour pouvoir élargir la production, il ne faut pas seulement considérer que les capitalistes investissent plus dans les moyens de production, mais il faut aussi que les marchandises produites en excédent puissent être consommées. C’est ce que Rosa Luxemburg appelle « l’augmentation de la demande solvable de marchandises »9, une condition que Marx n’aurait pas suffisamment pris en compte dans ses schémas de reproduction. Rosa Luxemburg va successivement analyser diverses réponses que l’on peut apporter à ce problème.

Se pourrait-il être les capitalistes qui absorbent ces nouvelles marchandises ? Non, puisque « la base de l’accumulation est précisément la non-consommation de la plus-value par les capitalistes »10. Une autre hypothèse, serait la suivante : puisqu’il faut plus de moyens de consommation, il faut plus de moyens de production. Dans ce cas, qui aurait besoin de plus de moyens de consommation ? Rosa Luxemburg relève ici un raisonnement circulaire et « absurde du point de vue du capitaliste », parce que Marx répond alors qu’il faut plus de moyens de consommation parce qu’il y a besoin de plus d’ouvriers, c’est-à-dire de moyens de production.

Cet accroissement de la demande proviendrait-elle de l’augmentation de la population ? Cela n’a pas de sens puisque dans un certain sens, l’augmentation de la population est déjà prise en compte dans l’attribution du salaire aux ouvriers, soit en leur permettant de nourrir leurs enfants, soit, si elle ne le permet pas, en intégrant la nouvelle génération dans le processus11.

Est-ce que cette demande croissante viendrait du fait que la société capitaliste n’est pas seulement composée de deux classes, ouvriers et capitalistes, mais qu’il existe encore une grande masse de la population qui ne peuvent être comptée ni dans l’une ni dans l’autre classe ? On pense alors aux « propriétaires fonciers, employés, membres des professions libérales (avocats, artistes, savants), puis l’Église avec ses ervants, le clergé, et enfin l’État, avec ses fonctionnaires et l’armée »12. Non plus, parce qu’« en tant que consommateurs de plus-value, ils sont à compter dans la classe capitaliste »13, à la différence seule du clergé qui tire aussi « une partie de ses ressources des travailleurs »14.

Cela proviendrait-il alors du commerce extérieur ? Non plus, parce que l’on considère la société capitaliste dans son ensemble et que ce faisant, on ne fait que déplacer le problème, sans le résoudre, d’un Etat capitaliste à un autre. La conclusion à laquelle Rosa Luxemburg aboutit, c’est donc « qu’il faut qu’il y ait une perspective de débouchés […] qui se trouvent en dehors des sections I et II »15. Le problème qui résulte de cette conclusion, c’est que la plus-value ne peut pas être totalement réalisée, et donc que le processus de valorisation, de reproduction du capital en tant que maximisation du profit n’est pas possible. En fondant la nécessité que les marchandises produites en excédent soient consommées par des individus extérieurs à la formation capitaliste, Rosa Luxemburg explique la montée des politiques impérialistes du XIXe siècle.

Crise de valorisation ou crise de réalisation ?

Tout l’intérêt de L’Accumulation du capital consiste dans son actualité dans des débats qui n’ont depuis un siècle pas changé, sinon tout au plus, dans les termes qui sont utilisés. En concentrant dans cet ouvrage son analyse sur le problème de la réalisation de la plus-value, Rosa Luxemburg a été bien souvent considérée comme une précurseure de Keynes. Ce dernier situe en effet les difficultés rencontrées par le capitalisme dans des crises de surproduction provoquées par l’insuffisance d’une demande solvable, c’est-à-dire des salaires trop bas. Une idée largement répandue, et par exemple véhiculée par la préface de la première version anglaise de L’Accumulation du capital (1951) est que Rosa Luxemburg tend à « situer l’origine des crises dans la sphère de la circulation »16. Or, si Rosa Luxemburg avait exclusivement fait de l’origine des crises un problème seul de réalisation, elle aurait du rejeter l’analyse de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit, or, comme le rappellent Mylène Gaulard et Loren Goldner, d’une part elle ne l’a jamais rejetée, mais d’autre part, comprendre sa contribution théorique, c’est comprendre qu’ « elle ne faisait qu’en minimiser les conséquences de court terme sur le processus d’accumulation »17.

Cependant, en examinant « la manière dont le capitalisme ne cesse de sortir de lui-même pour aller parasiter les diverses formes non capitalistes de l’activité sociale »18, la théorie de Rosa Luxemburg permet également de comprendre les difficultés que rencontre le capitalisme depuis une trentaine d’années en ce que la réalisation de la plus-value est limitée objectivement par l’intégration de la Périphérie au processus capitaliste19. Mais encore une fois, il ne s’agit pas de dissoudre l’ensemble des phénomènes de crise à cette explication. Il s’agit bien de replacer l’accumulation « dans son milieu », c’est-à-dire « dans son interaction avec les formations non capitalistes qui suppléent à ses contradictions internes » (chapitre 26).

C’est ainsi qu’un terme à présent revenu sur l’avant de la scène notamment avec John Bellamy Foster ou dernièrement avec Judith Butler, celui de « métabolisme » qui prend une signification moins écologique que géopolitique. Et c’est dans les derniers chapitres que l’on s’aperçoit que la réalisation de la survaleur non consommée à l’extérieur n’est qu’un terme ultime du rapport qui s’est développé entre les sociétés non capitalistes et capitalistes. Comme le font remarquer Ulysse Lojkine et Guillaume Fondu dans la préface, c’est seulement à ce moment, celui où le capitalisme est déjà en train de s’établir en périphérie, que Rosa Luxemburg emploie le terme d’impérialisme : « celui-ci se manifeste par l’exportation des capitaux du centre vers les nouvelles sociétés capitalistes »20, particulièrement aux moyens d’investissement par les pays européens dans des projets d’infrastructure dans les périphéries, à l’exemple du canal de Suez.

La manière dont Rosa Luxemburg a été reçue, autant chez les réformistes que parmi les marxistes est une énième illustration du fait que les controverses riches sur la théorie des crises souffrent parfois de divergences plus artificielles que réelles. C’est pourquoi une volonté affirmée d’acquérir une compréhension claire et globale des ressorts et limites du capitalisme doit partir aujourd’hui du constat suivant : « Nous considérons comme stérile l’opposition séculaire et majeure entre les tenants de l’explication des crises de surproduction par la suraccumulation (la baisse tendancielle du taux de profit) et ceux se référant à l’insuffisance de la demande solvable (les marchés) : cette opposition n’existe ni dans la théorie de Marx, ni dans la réalité. »21

Dans cette mesure, la mise au point effectuée par les postfaciers de l’inconsistance de cette opposition pour l’analyse de Rosa Luxemburg en fait un instrument théorique et politique tout autant actuel que ses implications politiques internationalistes sont radicales. En fournissant une analyse des contradictions internes et externes du capitalisme, Rosa Luxemburg nous propose une théorie puissante des liens entre impérialisme et capitalisme. En termes contemporains, nous dirions qu’elle tente de prouver que mondialisation et capitalisme sont indissociables.

A tous ceux donc qui identifient la mondialisation, avec ses délocalisations, ses « crises migratoires » comme des problèmes à part entière, dissociables du capitalisme, et se font partisans de solutions protectionnistes, défendent le chavisme ou l’URSS, nous ne pouvons que recommander la lecture de cet ouvrage majeur de la critique de l’économie politique. Il permet de comprendre plus précisément ce qui est capitaliste ou ne l’est pas. Pour finir, si les limites du capitalisme apparaissent au premier abord objectives, ce que Rosa Luxemburg nous montre c’est qu’elles sont, en dernier terme et contre tout effondrisme que l’on voudrait lui imputer, sociales.

1Certains estimaient effet que le capitalisme se précipiterait plus rapidement vers sa chute si on le laissait se développer sans intervenir.

2En 1910 paraît Le capital financier de Rudolf Hilferding, dans lequel il désigne par « impérialisme » le fait qu’« une part toujours croissante du capital industriel n’appartient pas aux industriels qui l’utilisent. Ces derniers n’en obtiennent la disposition que par le canal de la banque » lié à une monopolisation des capitaux. Sa théorie de l’impérialisme, inspirera largement Lénine. Voir notamment le chapitre 3, « Le capital financier et l’oligarchie financière », de « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », reformulé par ce dernier comme « Concentration de la production avec, comme conséquence, les monopoles ; fusion ou interpénétration des banques et de l’industrie ».

3Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, Œuvres complètes, Tome V, Agone-Smolny, novembre 2019, p. 494.

4Ibid. p. 621.

5Ibid. p. 509.

6Ibid. p. 509

7Ainsi, le but premier des capitalistes, ce n’est pas de « s’en mettre plein les poches », voir à ce sujet la contribution essentielle d’Alain Bihr, La reproduction du capital, particulièrement à ce sujet, ibid. p. 205 sq.

8Ibid. p. 129.

9Ibid. p. 117.

10Ibid. p. 117.

11Ibid. p. 119

12Ibid. p. 119.

13Ibid. p.120

14Ibid. p. 120

15Ibid. p. 123

16Ibid. p. 624

17Ibid. p. 624. Indiquons au passage que la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit » a des effets contradictoires, voir à ce sujet de nombreuses contributions, dont celle de Michel Vadée, Marx penseur du possible, p. 82.

18Ibid. p. XXII.

19Voir à ce propos, la postface de Mylène Gaulard et Loren Goldner, Ibid. p. 611.

20Ibid. p. XXXII

21Marcel Roelandts, Dynamiques, contradictions et crises du capitalisme, Contradictions, 2010, p. 5.

 

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 15:38
Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital – Transcription et traduction de la conférence de Raphaëlle Chappe.
Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital – Transcription et traduction de la conférence de Raphaëlle Chappe,  2020/05/07 admin

Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital

 

Transcription et traduction de la conférence de Raphaëlle Chappe, tenue le 8 octobre 2016 à Vienne, « Rosa Luxemburg : l’Accumulation du capital 11 ans plus tard. ». L’exemple des Iphones n’a pas été retenu, nous considérons qu’il n’aide pas véritablement à la compréhension de la dynamique d’expansion et de conquête de nouveaux marchés.

 

Nous vivons dans un « monde plat » pour citer un best-seller mondial, dans un marché et une économie mondialisés avec une libre circulation des marchandises, de la technologie. Les marchés financiers sont devenus presque complètement mondialisés, et la politique étrangères des USA par exemple, des pays riches, soutiennent les politiques de privatisation qui sont menées dans d’autres pays, permettant notamment à ces pays d’y assurer leur présence. Dans les déclarations que l’on trouve dans la presse financière, il apparaît que ce processus est vraiment bon pour la croissance économique, la productivité, qu’il aide à créer de meilleurs produits. Mais force est de constater que toutes ces décennies néolibérales nous ont mensé à la crise de 2007-2008. Donc voici la première question : l’expansion du capital par la conquête de marchés étrangers, est-elle guidée par la croissance ou par des difficultés de croissance ? Et c’est sur ce point où l’Accumulation du capital de Rosa Luxemburg est d’actualité pour nous, et peut nous aider à répondre à ce problème.

 

Dans ce livre, Rosa Luxemburg identifie une dynamique générale qui se situe au croisement du processus général d’accumulation du capital et de l’expansion géographique : c’est la tendance chronique à produire des crises de suraccumulation, ce qui implique que le capitalisme a constamment besoin d’ouvrir de nouveaux territoires pour éviter la crise, c’est une nécessité pour la survie du système.

 

Son analyse est fondée sur une analyse critique des schémas de reproduction de Marx contenus dans le Livre II du Capital, ce sont des arguments techniques, mais pour résumer on peut dire que dans le Livre II, il y a le circuit du capital dans le contexte d’une reproduction simple, dans lequel il n’y a pas de réinvestissement par les capitalistes dans de nouveaux moyens de production. Dans ce cas, toute la plus-value qui a été extraite du travail est dépensée en biens de consommation, notamment de luxe. Dans ce schéma, l’ensemble de l’économie se reproduit, mais reste inchangée dans son échelle et ses proportions. D’un autre côté, vous avez la reproduction dite élargie, dans laquelle une portion de la plus-value est réinvestie ce qui permet au système de s’agrandir en termes de proportions. Et c’est alors que vous arrivez à une situation où la plus-value est réinvestie mais où la composition du capital est changeante : c’est-à-dire qu’il y a de plus en plus de réinvestissement dans des moyens de production. Et c’est une situation où Rosa Luxemburg identifie un problème dans la réalisation de la plus-value. Donc si le système économique est fermé il ne peut pas perdurer. L’approche de Rosa Luxemburg consiste à se concentrer sur le rôle joué par les marchés extérieurs non capitalistes. Donc l’idée c’est qu’il y aura une crise sauf si l’on se tourne vers des marchés non-capitalistes extérieurs pour réaliser la plus-value. Mais où ces marchés extérieurs ont-ils l’argent pour acheter les produits ? Il y a trois possibilités : ils peuvent en obtenir en ayant des travailleurs vendant leur force de travail pour un salaire. Mais à partir du moment où ils vendent leur force de travail contre un salaire, ils ne sont plus extérieurs au capitalisme, ils ont été absorbés, donc cela ne résout pas le problème de la réalisation de la plus-value. La deuxième possibilité est de puiser dans les richesses existantes, matières premières, réserves d’or, mais ces réserves seront épuisées à un certain moment, donc vous évacuez cette valeur qui existe en dehors du capital mais à un moment vous atteignez des limites.

 

Et la troisième option, c’est celle de passer par les mécanismes de la dette. C’est ainsi que nous pouvons évaluer le rôle que joue la finance internationale et le lien qu’entretiennent finance et impérialisme. L’argument de RL, c’est que les fonds prêtés ou éventuellement, déjà remboursés, servent à acheter du capital productif dans les pays d’où le capital provient à l’origine, et c’est ainsi que la plus-value est réalisée, et ceci s’ajoute au processus d’accumulation. Comment cela fonctionne-t-il exactement ?

 

Tout d’abord les profits sont extraits de la force de travail d’un pays capitaliste développé et riche, mais au lieu d’être redéployé dans ce même pays, la plus-value est transformée en argent prêté, en de la dette dans d’autres pays. Les pays pauvres l’utilisent pour acheter des biens capitalistes importés, donc les fonds se transforment ainsi en capital productif. Et ceci fournit les moyens aux pays pauvres d’acheter de l’équipement, et développer leur infrastructure industrielle.
 

RL donne l’exemple de l’Egypte. Suite à la guerre civile aux USA dans les années 1860, survient ce qu’on a appelé la « bulle du coton », et tout le monde a pensé qu’il serait bon pour l’Egypte de produire du coton, et donc comment cette production de coton a-t-elle été financée ? Elle a été financée par des crédits provenant d’Angleterre. Et RL montre qu’en 1874 la dette publique de l’Egypte est passée de 3 à 94 millions de livres. S’ensuit donc une crise de surendettement : ce pays achète du capital productif, il finance cela par la dette, la dette augmente, et on en arrive à un point où la crise de surendettement (le fait de se s’endetter pour rembourser, même pas la dette elle-même, ni non plus les intérêts en totalité, mais seulement une partie) implique qu’il est nécessaire d’emprunter plus d’argent encore pour payer les intérêts déjà existants. Or ce cycle n’est pas viable sur le long terme, et mène à des crises.

 

Si on retrace le chemin qu’empruntent les fonds, on constate qu’ils reviennent de là où ils sont partis, parce que le pays endetté utilise des fonds pour acheter des biens capitalistes produits dans les pays d’où sont originaires les fonds, donc ainsi, l’argent revient, et c’est ainsi que la plus-value est réalisée dans les pays riches. Mais en dernier terme, qui rembourse ces dettes ? Voici la dernière pièce du puzzle, et dans le cas de l’Egypte, la source était l’économie paysanne, donc trois sources de remboursement : la terre, en la vendant aux détenteurs de la dette, deuxièmement par la force de travail, par du travail forcé, et aussi au travers du système de taxes, dans ce cas on ponctionne le produit social total. Donc trois sources possibles de remboursement.

 

Bien que les investissements capitalistes dans les pays étrangers et la demande de ces pays en importation de capital pourraient être saisis comme quelque chose de positif, parce qu’au premier coup d’oeil, ils fournissent les moyens de contribuer au développement de ces pays, dans l’analyse de RL, l’ensemble du schéma fait apercevoir quelque chose de bien plus sinistre : l’extraction de plus-value par le système capitaliste possède également une dynamique de puissances et de domination politique. Quelle est cette dynamique de puissances ? On peut identifier ici la finance comme une tour de contrôle, comme un mode de l’impérialisme. Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’en Egypte, en 1882, l’armée britannique occupe l’Egypte. Quelle coïncidence ! La raison officielle était de réprimer des rébellions, mais en réalité, dans l’analyse de RL, l’occupation était le bras armé de collecteurs de dettes. Ce qui ressort de ces analyses, c’est que la finance est un mécanisme d’extraction de produit social national dans des pays non-capitalistes constituant une base vitale pour l’accumulation capitaliste, et en fait, comme un moyen nécessaire pour éviter une crise structurelle.

 

Le cas de la Grèce l’illustre bien, la propriété de la dette grecque, même si elle a connu plusieurs propriétaires, a été pour la plupart du temps détenu par des fonds étrangers. Pour RL la dette est détenue par un pays qui utilise la finance internationale pour pouvoir réaliser sa plus-value et y empêcher l’apparition d’une crise. Le système ne peut pas supporter qu’une dette ne soit pas payée. En Grèce par exemple, l’enjeu principal était que le pays ne soit pas en faillite. Il ne s’agissait pas, on s’en doute, de venir porter secours à un pays surendetté, mais bien d’assurer aux créanciers qu’ils soient remboursés. Donc on peut alors penser les liens entre ces mécanismes d’extraction financière et l’impérialisme. Ainsi en Grèce, le remboursement était accompagné d’un ensemble de mesures de restriction budgétaires que l’on peut analyser comme une extraction ayant lieu dans une sphère non-capitaliste, en effet, qui en dernier terme paye pour ces dettes ? Pour ce qui est de la Grèce, en passant par les taxes, il s’agissait de la population.

 

Il existe des différences entre le moment où RL écrit et aujourd’hui. Les différences entre l’avant première guerre et aujourd’hui sont le développement de la finance, le rétrécissement des sphères non capitalistes (conséquence de l’expansion du mode de production capitaliste), ce qui fait qu’il est plus dur aujourd’hui de trouver des régions du monde dans lesquelles vous n’avez pas d’économie capitaliste.

 

Il y a une complexité grandissante de la finance. Il y a potentiellement de nombreuses couches d’intermédiaires entre l’extraction domestique de profits, d’une part, et son redéploiement sur les marchés financiers internationaux. C’est pourquoi il n’est pas simple de retracer les circuits que l’argent emprunte et les mouvements qu’il connaît comme pouvait le faire RL. Quand RL écrivait, il n’y avait pas un contexte de coopération internationale, le capital était libre de se mouvoir. Si le capital se déplace aujourd’hui, ce n’est plus aussi simplement, puisqu’il y a des régimes légaux très divers. Un autre point intéressant aujourd’hui c’est le taux d’intérêt. RL ne parle pas vraiment du taux d’intérêt, alors qu’aujourd’hui, le taux d’intérêts est une clé pour comprendre les dynamiques des marchés capitalistes, puisque ces derniers l’utilisent pour savoir combien ils obtiendront en retour, ce qui fait partie du processus d’extraction aujourd’hui.

 

Si vous lisez l’Akk, pensez à sa description de la finance internationale, le lien entre la finance comme moyen d’éviter les crises.

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 L’Accumulation du capital, Contribution à l’explication économique de l’impérialisme est paru aux Editions Agone/Smolny.
 
Agone/Smolny - Préface de Guillaume Fondu et Ulysse Lojkine - Postface de Mylène Gaulard et Loren Goldner - Traduction de l’allemand par Irène Petit et Marcel Ollivier, entièrement revue par Marie Boudoussier
 

« Le capitalisme tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu. Ayant tendance à devenir une forme mondiale, il se brise à sa propre incapacité d’être cette forme mondiale. Il offre l’exemple d’une contradiction historique qui, à un certain degré de développement, ne peut être résolue que par l’application des principes du socialisme, c’est-à-dire par une forme économique qui est par définition une forme mondiale harmonieuse, fondée sur la satisfaction des besoins de l’humanité travailleuse. »

Ouvrage majeur de Rosa Luxemburg, écrit en 1913, L’Accumulation du capital est le premier texte de l’économie politique marxiste à formuler une théorie d’ensemble de l’impérialisme. En montrant la nécessité inscrite au coeur du mode de production capitaliste de s’étendre à l’échelle du monde en asservissant des territoires non capitalistes et leurs populations, il éclaire les mécanismes qui allaient bientôt déclencher la grande guerre pour le repartage du monde.

Parution : 22/11/2019 - ISBN : 9782748903720 - Format papier : 768 pages - 28.00 € - Format numérique 21.99 €

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 10:48
Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital – Présentation

Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital

Présentation

 2020/05/07 admin https://rednotes.noblogs.org/post/2020/05/07/rosa-luxemburg-laccumulation-du-capital-presentation/

Voici un aperçu général de la structure et des développements de l’Accumulation du capital. Rappelons tout d’abord de manière synthétique la thèse centrale de Rosa Luxemburg. Elle identifie une dynamique du capital qui se situe au croisement du processus général d’accumulation du capital et de l’expansion géographique. Cette dynamique provient d’une tendance chronique à produire des crises de suraccumulation, qui implique que le capitalisme a constamment besoin d’ouvrir de nouveaux territoires, ou plus généralement, conquérir des marchés qui échappent encore au rapport social capitaliste avec pour seul finalité : éviter la crise. Cette constante sortie de lui-même est une nécessité pour la survie de ce système économique, elle constitue sa spécificité par rapports aux autres modes de production, tout en manifestant son impossibilité à perdurer indéfiniment. La thèse de Rosa Luxemburg se résume comme il suit :

Le processus de la production capitaliste est dominé par le profit. Pour chaque capitaliste la production n’a de sens et de but que si elle lui permet d’empocher tous les ans un « bénéfice net », c’est-à-dire le profit qui subsiste après déduction des frais de renouvellement du capital, mais la loi fondamentale de la production capitaliste, à la différence de toute autre forme économique fondée sur l’exploitation, n’est pas simplement la poursuite d’un profit tangible, mais d’un profit toujours croissant. À cette fin le capitaliste, à la différence essentielle des autres types historiques de l’exploiteur, utilise le bénéfice qu’il tire de l’exploitation, non pas exclusivement ni même d’abord pour son luxe personnel, mais toujours davantage pour augmenter le taux de l’exploitation. La plus grande partie du profit obtenu devient du capital nouveau et sert à élargir la production. Le capital s’amoncelle ainsi, il est, selon l’expression de Marx, « accumulé » et — condition première aussi bien que conséquence de l’exploitation — la production capitaliste s’élargit indéfiniment.1

Le livre se décompose en trois parties. Tout d’abord, l’exposé du problème d’un point de vue « logique », dans le cadre d’un capitalisme pur, puis Rosa Luxemburg examine comment ce problème a été posé dans l’économie politique au travers de polémiques sur des périodes historiques, et finalement Rosa Luxemburg se demande comment le capital, historiquement, a pu tout de même accumuler autant. La division générale du livre est en 32 chapitres. Enfin, on trouve dans ce volume édité par les éditions Smolny et Agone, « L’Anticritique », les réponses de Rosa Luxemburg aux critiques qui lui avaient été faites, après la parution de son livre, notamment par Karl Kautsky et Otto Bauer.

I-Le problème de la schématisation de la reproduction

Rosa Luxemburg commence à définir les contours du problème (chapitre 1-7). Rosa Luxemburg part des schémas du Livre II du Capital qui posent le problème de la reproduction, c’est-à-dire, le rapport entre les cycles production-consommation-année suivante. Dans cette formalisation, au terme du processus de reproduction, la société doit avoir produit de quoi renouveler ses machines et nourrir sa population, ouvriers et capitalistes.

Dans les chapitres 1-3, Rosa Luxemburg réinscrit Marx dans la tradition économique, Quesnay, Smith et Ricardo pour montrer la spécificité de sa contribution. Dans le chapitre 4, Rosa Luxemburg pose donc les garanties formelles de la reproduction, comme étant celle des rapports entre secteur I et II.

Son analyse est fondée sur une analyse critique des schémas de reproduction de Marx contenus dans le Livre II du Capital, ce sont des arguments techniques, mais pour résumer on peut dire que dans le Livre II, il y a le circuit du capital dans le contexte d’une reproduction simple, dans lequel il n’y a pas de réinvestissement par les capitalistes dans de nouveaux moyens de production. Dans ce cas, toute la plus-value qui a été extraite du travail est dépensée en biens de consommation, notamment de luxe. Dans ce schéma, l’ensemble de l’économie se reproduit, mais reste inchangée dans son échelle et ses proportions. D’un autre côté, vous avez la reproduction dite élargie, dans laquelle une portion de la plus-value est réinvestie ce qui permet au système de s’agrandir en termes de proportions. Et c’est alors que vous arrivez à une situation où la plus-value est réinvestie mais où la composition du capital est changeante : c’est-à-dire qu’il y a de plus en plus de réinvestissement dans des moyens de production. Et c’est une situation où Rosa Luxemburg identifie un problème dans la réalisation de la plus-value. Donc si le système économique est fermé il ne peut pas perdurer.

A partir du chapitre 7, Rosa Luxemburg expose la spécificité de l’accumulation capitaliste. Elle boutit à la conclusion que le degré de généralité des schémas de reproduction ne permet pas de penser la spécificité du mode de production capitaliste. En ressort la condition de l’accumulation : la réalisation de la survaleur produite (conversion M-A) qui pourra ensuite être capitalisée. Donc il faut une demande pour les marchandises additionnelles produites.

Rosa Luxemburg cherche à démontrer logiquement l’impossibilité de cette réalisation dans un système capitaliste clos. Elle montre l’insuffisance de la solution de Marx (chapitres 8 et 9). Il ne s’agit plus de poser la question comme Marx le faisait en terme de monnaie excedentaire permettant l’accroissement de la demande solvable, et de chercher alors des « sources de monnaie »2, mais bien plutôt de considérer que cet accroissement est rendu possible par des « besoins économiques réels ».

C’est la partie qui sera tout d’abord la plus débattue après sa parution en 1913. On y voyait un problème formel de la réalisation de la survaleur (schémas de reproduction). L’impossibilité du développement endogène du capitalisme serait postulée et non démontrée.

II-Tentatives de résolution du problème dans le champ de l’économie politique

Dans la deuxième partie, l’exposé historique du problème correspond à une discussion dans le cadre de trois polémiques distinctes portant sur trois périodes historiques différentes au sujet du problème de l’accumulation. Chacune des polémiques est menée dans un contexte différent, mais sont toutes structurées de la même manière. On retrouve constamment, pour l’essentiel, deux camps, d’une part les harmonicistes bourgeois pour qui l’offre et la demande finissent toujours par coïncider, et d’autre part ceux qui estiment que le problème se situe au niveau de la réduction de la part des salaires dans le produit social global.

Les deux premières controverses apparaissent suite à d’importantes crises économiques. Tout d’abord les premières crises en Angleterre (1815-1819), puis les crises entre 1837 et 1857 partant des Etats-Unis. Enfin, la dernière polémique porte sur la Russie pendant les deux dernières décennies du XIXe siècle. Rosa Luxemburg montrera l’insuffisance de toutes les solutions des économistes qui se sont confrontés au problème, avant Marx, après lui et par ceux qui s’en réclament.

La première polémique (chapitres 10-14) a lieu entre Sismondi et Malthus VS Ricardo, McCulloch, Say. Cette polémique est née suite aux crises des années 1815-1818-1819 en Angleterre. Ces deux premières crises furent d’une part de surproduction (les marchandises ne se vendaient pas) et d’autre part, humanitaires : la ruine de l’artisanat, le dépeuplement de la campagne, la prolétarisation des couches moyennes, la paupérisation des ouvriers, leur éviction par les machines, le chômage, etc3.

Pour Sismondi la source de tous les maux est la disproportion entre la dynamique d’accumulation et la répartition du revenu qu’elle conditionne4. Mais c’est une manière macro-économique de poser le problème qui n’est pas toujours adoptée, notamment par Jean-Baptiste Say, pour qui tout se résoud au niveau d’échanges interindividuels, que des crises proviennent d’une disharmonie ponctuelle entre les volontés des individus. Rosa Luxemburg montre les erreurs de l’harmonicisme, mais surtout relève le fond commun que tous les auteurs engagés dans la polémique partagent : le dogme de Smith, l’idée selon laquelle la production annuelle d’une économie se décompose en salaires, profits et rentes foncières. La spécificité de la contribution de Marx est d’avoir aperçu qu’ils ne prenaient pas en compte le capital constant (machines). La conclusion que tire Rosa Luxemburg est qu’ il faut partir à la fois de la nature contradictoire du mode de producton capitaliste et de son histoire effective, puisque toute compréhension de la dynamique du capitalisme n’est compréhensible que dans les rapports qu’il entretient avec les autres modes de production, et plus généralement avec les autres formes de l’activité sociale pas encore soumises à la valorisation du capital.

Deuxième controverse (chapitres 15 à 17) a lieu entre Rodbertus et von Kirchmann. Les crises de 1837, 1839, 1847 et 1857 laissaient voir encore des contradictions internes du développement capitaliste qui démentirent encore une fois les doctrines de l’harmonie. Rodbertus fournira une analyse semblable à celle de Sismondi : que la part du salaire dans le produit national est toujours plus petite. Von Kirchmann estimera que les crises sont provoquées par manque de débouchés, non pas une production insuffisante, mais une vente insuffisante5. Premiers représentants du réformisme au sens où limitation par voies juridiques et légales de l’accumulation, régulation « par l’extérieur ».

Pour Von Kirchmann, il faut que les capitalistes dépensent plus dans le luxe pour absorber l’excédent, qu’ils « renoncent à l’accumulation » et Rodbertus, comme Sismondi : il faut que les ouvriers soient mieux payés pour réajuster la part des salaires dans le produit global. Ajustement du salaire sur la productivité du travail. Mais les crises sont une forme du mouvement de la reproduction du capital, et aucun renoncement à l’accumulation qu’il soit forcé par la légalité ou le résultat d’une contrition des capitalistes n’y changera rien6.

La troisième controverse (chapitres 18-24) a lieu entre Struve, Boulgakov, Tougan Baranovski contre Danielson et Vorontsov et porte sur la Russie pendant les deux dernières décennies du XIXe siècle. La question est de déterminer su le capitalisme peut se développer dans l’économie semi-féodale de la Russie. D’un côté, il y a les populistes russes, dont Danielson et Vrontsov : ceci n’est pas nécessaire, il faut s’appuyer sur les masses paysannes et leurs institutions soi-disant égalitaires, l’obchtchina, comme point de départ d’un socialisme sans passer par le capitalisme. Un débat qui est marqué par la parution en Russie du Livre II du Capital en 1885 par Danielson, ce qui change fortement la nature du débat.

De l’autre côté, pour les marxistes légaux (parce qu’autorisés par le régime tsariste, Struve, Boulgakov, Tougan Baranovski), ce développement est nécessaire. Tougan Baranoski affirme que la demande de machine viendra stimuler l’accumulation et développer le secteur I, même s’il y a régulièrement des crises de disproportion entre les deux secteurs, le capitalisme créé un marché sans limites et au final, comme chez Say et Ricardo, un équilibre naturel se forme entre offre et demande. Mais en voulant montrer que capitalisme pouvait s’imposer en Russie, ils ont fini par prouver qu’il était éternel7.

III-Le procès historique d’accumulation du capital

Dans les chapitres à 25-32, Rosa Luxemburg poursuit sa réflexion. La contradiction fondamentale identifiée entre la capacité de production et la capacité de consommation ne peut pas être résolu par le schéma de la reproduction élargie, donc sa résolution doit être trouvée à l’extérieur. Rosa Luxemburg entreprend d’examiner la manière dont le capitalisme ne cesse de sortir de lui-même pour aller parasiter les diverses formes non capitalistes de l’activité sociale. Et cela tombe bien, historiquement, au départ, le capitalisme se trouve dans un milieu social non capitaliste, milieu féodal en Europe, puis dans une économie marchande « simple », le milieu paysan et artisan, et les vastes régions géographiques aux diverses formations sociales.

Le problème de la réalisation de la survaleur est résolu par l’extorsion violente de valeur dans les sociétés périphériques ou dans les fractions de l’activité économique qui échappe encore au rapport social cap. L’expropriation n’est pas seulement le moment de l’accumulation dite primitive, avec les enclosures (enrichissement et prolétarisation), mais c’est un processus permanent, comme le rappelleront Mylène Gaulard et Loren Goldner dans la postface.

L’anthropologie marxiste à partir des années 60 s’est concentrée sur la troisième partie. Un courant se dresse alors contre une approche quantitative des rapports d’échange inégal entre centre et périphérie, ils vont suivre cette intuition de Rosa Luxemburg et proposer une approche qualitative.

Dans le chapitre 27, Rosa Luxemburg analyse le rapport entre mode de production capitaliste et mode de production non-capitaliste en terme de « métabolisme » :

Si le capitalisme vit des formations et des structures non capitalistes, il vit plus précisément de la ruine de ces structures, et s’il a absolument besoin pour accumuler d’un milieu non capitaliste, c’est qu’il a besoin d’un sol nourricier aux dépens duquel l’accumulation se poursuit en l’absorbant. Vue dans une perspective historique, l’accumulation capitaliste est une sorte de métabolisme entre les modes de production capitaliste et précapitaliste.8

Rosa Luxemburg suit une taxinomie des sociétés que l’on retrouve dans l’histoire de l’évolution des rapports entre mode de production capitaliste et mode de production non-capitaliste : économie naturelle, économie marchande simple, la troisième, le capitalisme, la production marchande avec capitalisation de plus-value9.

Au départ, il y a une société d’économie naturelle n’a pas besoin de marchandises étrangères ; la production est domestique, close et autosuffisante. Dans son extension première, le capital peut rencontrer des résistances puisqu’il opère une dissolution des liens de « l’économie naturelle », la liaison organique et réciproque entre terre et hommes et hommes entre eux. La destruction se fait par institution de la propriété privée de la terre, comme par exemple, la France en Algérie. Il s’agit de privatiser pour faire de ces propriétés des cibles potentielles du capitalisme. Il est possible alors d’entrer dans la production marchande simple, là où différentes unités de production sont reliées par l’échange monétaire, mais où il n’y a pas encore ni de salariat et ni d’accumulation.

Dans le chapitre 28, Rosa Luxemburg analyse quand le capitalisme s’impose par la violence (comme par les Guerres de l’opium), il y a des résistances. Les révolutions permettent de briser les formes d’État périmées10.

Dans le chapitre 29, Rosa Luxemburg analyse la lutte contre l’économie paysanne : les rapports capitalistes s’imposent en dehors des lois du marché, expropriation, guerre, résultat : séparation agriculture et artisanat, fermiers deviennent ouvriers agricoles = prolétaires.

Dans cette partie, il est très important de remarquer que la question des débouchés n’apparaît qu’à la fin (chapitres 30-32) : puisque la réalisation de la survaleur non consommée à l’extérieur n’est qu’un terme ultime du rapport qui s’est développé entre les sociétés non capitalistes et capitalistes. C’est seulement à ce moment, celui où le capitalisme est déjà en train de s’établir en périphérie, que Rosa Luxemburg emploie le terme d’impérialisme : « celui-ci se manifeste par l’exportation des capitaux du centre vers les nouvelles sociétés capitalistes »11, il utilise le militarisme, les emprunts et les investissements dans les infrastructures.

Rosa Luxemburg va analyser cette ultime phase qui consiste en l’industrialisation des pays aux dépens desquels le capital réalisait jusque-là sa survaleur. Les méthodes spécifiques de cette phase sont les emprunts internationaux, la construction de chemin de fer, les révolutions et les guerres. La période caractéristique de ce phénomène s’étend de 1900 à 1910.

Les emprunts servent à acheter du capital productif dans les pays d’où le capital provient à l’origine, et c’est ainsi que la survaleur est réalisée, et contribue au processus d’accumulation. Tout d’abord les profits sont extraits de la force de travail d’un pays capitaliste développé, mais au lieu d’être redéployés dans ce même pays, ils sont transformés en argent prêté, en de la dette, dans d’autres pays encore peu développés. Ces pays l’utilisent alors pour acheter des biens capitalistes importés, ainsi les fonds se transforment ainsi en capital productif. Et ceci fournit en plus les moyens aux pays encore peu développés industriellement d’acheter de l’équipement, et de développer leur infrastructure industrielle, faisant s’accélérer le procès d’expansion du capital.

Cette édition établie à partir des différents appareils critiques (allemands, anglais et français, de l’édition Maspero) permet au lecteur de saisir, au moyen d’un appareil critique de notes, tout aussi précis que réduit au minimum, tous les enjeux du texte. La préface permet de lire l’ouvrage dans son contexte de production et expose les étapes de sa réception, une réception qui s’est concentrée dans un premier temps sur les schémas de reproduction et leur validité, une discussion de théorie économique. Puis les préfaciers exposent quels usages il en a été fait, par les keynésiens et l’anthropologie marxiste (par la question des sociétés non-capitalistes). La postface expose son actualité et sa pertinence par rapport aux économistes aujourd’hui, notamment le fait que Rosa Luxemburg n’est pas à ranger dans les sous-consommationnistes keynésiens, et qu’elle permet de penser les tensions internationales aujourd’hui et surtout la question de la dette.

L’analyse par Rosa Luxemburg des investissements capitalistes dans les pays étrangers et la demande de ces pays en importation de capital permet d’apercevoir quelque chose de bien sinistre : l’extraction de survaleur par le système capitaliste possède également une dynamique de puissances et de domination politique. On peut estimer que la finance joue alors le rôle d’une tour de contrôle, qu’elle est un mode de l’impérialisme.

Ce qui ressort de analyses de Rosa Luxemburg, c’est que la finance est un mécanisme d’extraction de produit social national dans des pays non-capitalistes constituant une base vitale pour l’accumulation capitaliste, et en fait, est un moyen nécessaire pour repousser une crise structurelle. Ce qui a été démontré comme une impossibilité « abstraite », une contradiction logique (dans la première partie), ne peut se résoudre que par la force et la violence, par l’extorsion permanente, l’accumulation primitive permanente, nous laissant face à l’alternative socialisme ou barbarie que Rosa Luxemburg avait énoncé dans la Brochure de Junius.

1Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, Œuvres complètes, Tome V, Agone-Smolny, novembre 2019, p. 495.

2Ibid. p. 141.

3Ibid. p. 166.

4Ibid. p. 167.

5Ibid. p. 225.

6Ibid. p. 269.

7Ibid. p. 336.

8Ibid. p. 434.

9C’est une taxinomie que Rosa Luxemburg expose notamment dans l’Introduction à l’économie politique mais de manière différente et en certains points, plus approfondie.

10Ibid. p. 437.

11Ibid. p. XXXII.

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 L’Accumulation du capital, Contribution à l’explication économique de l’impérialisme est paru aux editions Agone/Smo,y
 
Agone/Smolny - Préface de Guillaume Fondu et Ulysse Lojkine - Postface de Mylène Gaulard et Loren Goldner - Traduction de l’allemand par Irène Petit et Marcel Ollivier, entièrement revue par Marie Boudoussier
 

« Le capitalisme tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu. Ayant tendance à devenir une forme mondiale, il se brise à sa propre incapacité d’être cette forme mondiale. Il offre l’exemple d’une contradiction historique qui, à un certain degré de développement, ne peut être résolue que par l’application des principes du socialisme, c’est-à-dire par une forme économique qui est par définition une forme mondiale harmonieuse, fondée sur la satisfaction des besoins de l’humanité travailleuse. »

Ouvrage majeur de Rosa Luxemburg, écrit en 1913, L’Accumulation du capital est le premier texte de l’économie politique marxiste à formuler une théorie d’ensemble de l’impérialisme. En montrant la nécessité inscrite au coeur du mode de production capitaliste de s’étendre à l’échelle du monde en asservissant des territoires non capitalistes et leurs populations, il éclaire les mécanismes qui allaient bientôt déclencher la grande guerre pour le repartage du monde.

Parution : 22/11/2019 - ISBN : 9782748903720 - Format papier : 768 pages - 28.00 € - Format numérique 21.99 €

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4 avril 2020 6 04 /04 /avril /2020 13:25
A propos de Cuba et les Etats-Unis, lire "Le prix d'une victoire", article de Rosa Luxemburg.  Inédit en françaissur la guerre hispano-américaine et les débuts de l'impérialisme américain.

Traduction Dominique Villaeys-Poirré. 1988 - Publié sur ce blog 02.04.2014

LE PRIX D’UNE VICTOIRE – Leipziger Volkszeitung – 19 décembre 1898

 

Les négociations de paix entre l’Espagne et les Etats-Unis ont scellé la victoire de l’Union. L’Union nord-américaine reçoit un territoire de 4OO OOO km2 avec une population de 12 millions d’habitants, dont 7 millions de race jaune et un million de race noire.

 

 

Il est intéressant de se poser la question de savoir combien cette victoire a bien pu coûter aux Etats-Unis. Nous ne comptons pas les pertes en vies humaines car la victoire doit tout d’abord être mesurée à l’aune de ce qui a aujourd’hui la valeur la plus haut : l’argent.

 

Dès après l’explosion du Maine, le caractère inéluctable de la guerre est apparu clairement à chacun dans l’Union et les préparatifs de guerre ont été rapidement entamés. Aussitôt, le Congrès donna, le 8 mars, son accord pour engager un crédit de 50 millions de dollars pour la « défense nationale », mais ce crédit fut rapidement épuisé, en l’espace de quelques semaines. Les Etats-Unis dépensèrent 18 millions de dollars pour l’acquisition d’une flotte de 101 bâtiments. Certains croiseurs comme le « Haward » ou le « Yale » revinrent chacun, pour chaque jour de guerre à  2OOO dollars, et le « Saint-Louis » et le « Saint-Paul » à 25OO dollars. Tout aussi onéreux étaient les canons de la marine, puisque chaque boulet de 13 revenait à 500 dollars et chaque boulet de canon de 8 mm à 134 dollars

 

Les achats nécessaires au renouvellement complet du stock de munitions utilisées par la flotte occasionnèrent une dépense de 65 millions de dollars. La destruction de la flotte espagnole au large de Manille par l’Amiral Dewey a coûté un demi-million de dollars, celle de la flotte de Cevera de même, tandis que les pertes de l’Espagne en bâtiments au large de Santiago devraient se chiffrer aux alentours des 16,5 millions de dollars.

 

De plus, 125 OOO hommes ont été appelés sous les drapeaux dès le début de la guerre entraînant le quintuplement du budget des armées.

 

En tout, les dépenses de l’Union pour son armée et sa flotte durant toute la guerre ont atteint 1 25O OOO dollars par jour, alors qu’elles se montent à 25O OOO en temps de paix..

 

Le crédit de 2O millions de dollars approuvé en mars par le Congrès a donc été très rapidement épuisé et les crédits se sont succédés si bien que la somme allouée se monte au total à 361 788 dollars. Quand il s’est agi de voter ces crédits, le Congrès patriotique, où l’influence discrète du trust de l’industrie sucrière joue un grand rôle, l’a fait avec toujours le plus grand enthousiasme. Mais il fallait bien aussi que ces crédits soient couverts par des liquidités. Et qui allait payer, si ce n’est  la grande masse du peuple des Etats-Unis.

 

Le prélèvement des fonds patriotiques pour les besoins de la guerre fut organisé de deux façons. D’abord grâce à ce moyen efficace que constituent pour tout gouvernement capitaliste, les impôts indirects. Dès la déclaration de guerre, l’impôt sur la bière fut doublé, ce qui permit de récolter une somme totale de 3O millions de dollars. Les taxes supplémentaires sur le tabac rapportèrent 6 millions de dollars, le nouvel impôt sur le thé 10 millions et l’augmentation de la taxe d’affranchissement 92. En tout, les ressources provenant des impôts indirects s’élevèrent à 15O millions de dollars supplémentaires. Cependant il fallait en trouver encore 200 millions et le gouvernement des Etats-Unis eut recours à l’émission d’un emprunt national à 5% sur 2O ans. Mais cet emprunt devait aussi permettre de prendre l’argent des gens modestes, c’est pourquoi l’on organisa cette opération avec un luxe inhabituel à grands renforts de coups de cymbales et de roulements de tambours.

 

La circulaire annonçant cet emprunt patriotique fut adressée à toutes les banques, à tous les bureaux de poste et aux 24 OOO journaux. Et « le petit gibier » s’y laissa prendre. Plus de la moitié de l’emprunt, soit 1O millions de dollars fut couvert par la souscription de coupures inférieures à 500 dollars et le nombre total de souscripteurs atteignit le chiffre record de 32O OOO , tandis que par exemple le précédent emprunt émis sous Cleveland n’en avait rassemblé que 5O 7OO. Cette fois-ci, les économies des petits épargnants affluèrent, attirées par tout ce vacarme patriotique, elles sortirent de tous les recoins et des bas de laine les plus cachés pour aller remplir les caisses du ministère de la Marine et de la Guerre. Ce sont directement les classes laborieuses et la petite-bourgoisie qui payèrent l’addition de leur propre poche.

 

Mais ne considérer le prix d’une guerre qu’à partir des fonds dépensés pour sa conduite reviendrait à voir les événements historiques à travers le petit bout de la lorgnette d’un petit boutiquier. La véritable addition à payer pour la victoire sur l’Espagne, l’Union va devoir la régler maintenant et elle dépassera la première.

 

Avec l’annexion des Philippines, les Etats-Unis ont cessé d’être une puissance uniquement européenne pour devenir une puissance mondiale. Au principe défensif de la doctrine Monroe succède une politique mondiale offensive, une politique d’annexion de territoires se trouvant sur des continents étrangers. Mais cela signifie un bouleversement fondamental de l’ensemble de la politique étrangère de l’Union. Alors qu’elle avait jusqu’à présent à défendre simplement ses intérêts américains, elle a maintenant des intérêts en Asie, en Chine, en Australie et elle est entraînée dans des conflits politiques avec l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, elle est impliquée dans tous les grands problèmes mondiaux et soumise au risque de nouvelles guerres. L’ère du développement interne et de la paix est terminée et une nouvelle page s’ouvre sur laquelle l’histoire pourra inscrire les événements les plus inattendus et les plus étranges.

 

Dès maintenant, l’Union nord-américaine doit procéder à une réorganisation de fond de son armée pour défendre les nouveaux territoires qu’elle a acquis. Jusqu’à présent, elle disposait d’une armée modeste (30 OOO hommes dont 12 OOO pour l’infanterie, 6OOO pour la cavalerie, 4OOO pour l’artillerie, 8OOO fonctionnaires et 6O batteries) et d’une flotte d’importance secondaire (81 bâtiments représentant un tonnage de 230 OOO tonnes, 18 amiraux, 12 OOO matelots et 75O mousses.)

 

Il lui faut à présent procéder à une augmentation énorme de son armée de terre et de sa flotte. A Cuba et à Porto Rico, il lui faudra entretenir au minimum 40 à 50 OOO hommes et au moins autant aux Philippines. En bref, l’Union devra certainement augmenter les effectifs de son armée permanente pour les porter à 15O OOO voire 2OO OOO hommes. Cependant, une telle armée ne pourra pas être constituée sur la base du système actuellement en vigueur aux Etats-Unis. Aussi passera-t-on probablement au système européen du service militaire et de l’armée permanente dans les délais les plus brefs ; ainsi l’Union pourra-t-elle fêter solennellement son entrée dans le véritable système militariste.

 

De même la flotte américaine ne pourra pas en rester à ses modestes dimensions actuelles. Les Etats-Unis doivent s’imposer maintenant aussi bien sur l’Océan Atlantique que sur l’Océan Pacifique. Ils se voient donc contraints de rivaliser avec les puissances européennes et surtout avec l’Angleterre et devront donc très bientôt constituer une flotte de tout premier rang. En même temps que la politique mondiale, entrent aussi aux Etats-Unis ses jumeaux inséparables : le militarisme et les intérêts maritimes. L’avenir des Etats-Unis va donc aussi se jouer « sur mer » et les eaux profondes des océans lointains paraissent bien troubles.

 

Non seulement l’organisation militaire mais aussi la vie économique et la vie intérieure vont être profondément modifiées par les conséquences de cette guerre. Soit les nouveaux territoires ne seront pas intégrés comme pays membres de l’Union avec les mêmes droits et alors les Etats-Unis qui étaient édifiés sur une base démocratique se transformeront en Etat tyran. Et l’on peut avoir une petite idée de la façon dont cette domination va s’exercer en se rappelant les premières années qui ont suivi la Guerre de Sécession où les Etats du Sud étaient gouvernés par ceux du Nord et soumis à un régime sans scrupule de pilleurs (carpet-badgeur). Il n’est pas nécessaire de montrer plus avant les effets que peut avoir la domination sur des territoires étrangers, même exercée de manière plus humaine, même dans un pays démocratique, ni comment les fondements de la démocratie sont progressivement remis en question laissant place à la corruption politique.

 

Soit les territoires seront intégrés à l’Union et au Congrès en tant qu’Etat avec les mêmes droits  que les autres. Mais on peut se demander quelles conséquences cet afflux d’un courant si profondément différent aura sur la vie politique américaine ; seuls les Dieux peuvent répondre à cette question. La question peut aussi être aisément formulée comme le fit Carlile (l’ancien secrétaire au Trésor de Cleveland) dans le magazine Harper : « La question n’est pas de savoir ce que nous ferons des Philippins, mais ce que les Philippins feront de nous ».

 

Dans ce dernier cas surgit une autre question importante. Si les habitants des Philippines, sont considérés comme des citoyens ayant les mêmes droits, leur immigration vers les Etats-Unis ne pourra être interdite du fait même de la Constitution des Etats-Unis  Mais apparaît alors le fantôme menaçant du « péril jaune », la concurrence des Malais des Philippines et des Chinois qui y sont en grand nombre. Pour prévenir ce danger, une voie médiane est proposée : faire des pays annexés un protectorat ou quelque chose de semblable afin de pouvoir traiter au moins ces territoires comme des pays étrangers. Mais il est clair qu’il s’agirait alors d’un compromis et qu’il ne s’agirait que d’une phase de transition, qui se développera ensuite, soit vers une domination pleine et entière, soit vers une pleine et entière égalité des droits.

 

Mais on peut s’attendre encore dès maintenant à d’autres conséquences économiques et politiques suite à cette victoire. Du fait de leur entrée dans cette ère nouvelle de la grande politique navale, les Etats-Unis ressentent le besoin d’une liaison rapide entre les deux océans où ils ont des intérêts. La guerre avec l’Espagne a montré le caractère insupportable du détour forcé que constitue le contournement du continent américain. Aussi l’on s’achemine de plus en plus vers le creusement du Canal du Nicaragua. D’où l’intérêt de l’Union du Nord  pour l’Amérique centrale et le désir d’y prendre pied. En Angleterre, on a compris cela et l’on voit ce qui va se passer avec une résignation forcée. « Il est absurde et de plus très dangereux », écrit le journal anglais l’Economiste, « de vouloir se battre contre les faits, et c’est un fait que si les Etats-Unis veulent établir leur domination sur les côtes de l’Amérique centrale, leur situation géographique leur rendra cette domination possible. » La victoire sur l’Espagne entraîne donc des bouleversements pour l’Union, non seulement pour ce qui concerne sa position par rapport à la politique mondiale mais encore en Amérique même. D’autres effets encore inconnus pour l’instant devraient se faire sentir.

 

Ainsi, l’Union nord-américaine doit-elle faire face à une situation tout à fait nouvelle dans les domaines militaire, politique et économique, suite à sa guerre victorieuse. Et si l’on considère l’avenir, totalement imprévisible pour ce qui concerne l’Union, on est tenté de s’écrier pour résumer le prix de cette victoire : vae victori ! (Malheur aux vainqueurs !).

 

Ces bouleversements actuels des conditions d’existence des Etats-Unis ne tombent pas du ciel. Le saut politique vers la guerre a été précédé par de lents et imperceptibles changements économiques. La révolution ayant lieu dans les conditions politiques exacerbées est le fruit d’une évolution capitaliste progressant doucement durant la première décennie. Les Etats-Unis sont devenus un Etat industriel exportateur.

 

« Nos exportations » déclare Monsieur Gage, le secrétaire d’Etat au Trésor dans son rapport trisannuel, « se sont montées à 246 297 OOO livres sterling et nos importations à seulement 123 210 OOO livres ». Pour la première fois de notre histoire », constate-t-il avec fierté, « nos exportations de produits manufacturés ont dépassé nos importations ». C’est ce rapide essor économique qui a produit l’enthousiasme pour la guerre d’annexion menée contre l’Espagne, de même qu’il a permis de rassembler les fonds pour en assumer le coût. La bourgeoisie américaine comprend très bien elle aussi la dialectique de son histoire.

 

« La volonté de nous imposer sur le marché mondial », écrit le journal new-yorkais « Banker’s Magazine » a développé depuis longtemps le désir d’une « strong foreign policy » (d’une politique extérieure forte). L’Union devait devenir « a world power » (une puissance mondiale).

 

Si l’explosion sur le Maine pouvait donc être le fruit d’un hasard, la guerre avec l’Espagne, elle, ne l’était pas. Et la politique mondiale l’est encore moins.

 

Nous, qui avec Goethe trouvons « que toute ce qui existe est digne de disparaître » et qui considérons avec intérêt l’état des choses actuel, nous ne pouvons qu’être satisfaits  du cours des événements.

 

L’histoire a donné un fort coup d’éperon à son poulain et celui-ci a fait un prodigieux bond en avant. Mais pour ce qui nous concerne, nous préférons toujours un galop vif et joyeux à un trot endormi. Nous n’en arriverons que plus rapidement au but.

 

Mais comme il apparaît comique, face à ces gigantesques bouleversements qui ont lieu dans l’autre hémisphère et qui ont provoqué un ouragan politique impressionnant, le raisonnement de ceux qui, en s’appuyant sur une décennie de statistiques dans le monde, affirment que l’ordre capitaliste est maintenant établi pour un temps indéfini et que cet ordre reposerait sur une base inébranlable. Ils font penser à cette grenouille qui considérant le calme régnant dans son étang boueux, explique que la terre s’est arrêtée de tourner parce qu’elle ne voit aucun souffle de vent agiter la surface verte de cet étang. Mais les événements historiques concernent un bien plus vaste morceau de terre que ce que l’on peut voir en se plaçant dans la perspective (digne de cette grenouille) de la politique « réaliste ».

 

 

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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 01:22
Rosa Luxemburg et Luise Kautsky en 1909

Rosa Luxemburg et Luise Kautsky en 1909

En 1908 - 1909, Rosa Luxemburg publie en polonais une série d'articles, réunis sous le nom de "La question des nationalités et l'autonomie". On sait que dès 1893, elle crée un parti sur des bases de classe et que c'est un combat de toute une vie qui s'exprime dans cette analyse théorique. Parmi les raisons majeures qui la fait s'opposer à l'idée de lutte pour l'autonomie, elle cite l'impérialisme.

 

"La question des nationalités et l’autonomie", série d'articles parus dans le Przeglad Socjaldemokratyscny  de août à décembre 1908 et juin à septembre 1909 (note Gesammelte Briefe Tome 3, P 9)

 

Question nationale et impérialisme. Rosa Luxemburg à propos de l'autonomie, Le deuxième trait fon­da­men­tal de l’évolution récente qui condamne cette idée à n’être qu’une uto­pie est l’impérialisme capi­ta­liste.

Citations

 

"Le fruit de cette tendance est la ruine incessante de l’indépendance d’un nombre tou­jours croissant de pays et de peuples, de continents entiers."

"C’est jus­te­ment le déve­lop­pe­ment du commerce mondial à l’époque du capitalisme qui entraîne la décadence inévitable, quoique parfois lente, de toutes les sociétés plus primitives, qui détruit leur manière his­to­ri­que­ment constituée de s’« autodéterminer », les rend dépendantes de la meule du déve­lop­pe­ment capitaliste et de la politique universelle qui broie tout."

"Et si la social-démocratie combat de toutes ses forces la politique coloniale dans son principe et dans tous ses symptômes et s’efforce inlas­sa­ble­ment d’empêcher qu’elle continue de progresser, elle se rend bien compte que cette évolution, de même que l’émergence de la politique coloniale plongent ses racines profondes dans les fondements de la production capitaliste, qu’elles accom­pa­gne­ront imman­qua­ble­ment les progrès ultérieurs du capitalisme et que seuls d’innocents « apôtres bourgeois de la paix » peuvent croire que les États actuels se détourneront de cette voie. Compte tenu de cette évolution et de la néces­sité, pour les grands États capitalistes, de lutter pour l’existence sur le marché inter­na­tio­nal, de par­ti­ci­per à la politique mondiale et d’acquérir des possessions coloniales, « ce qui remplit le mieux sa fonction dans les conditions actuelles », c’est-à-dire ce qui correspond le mieux aux besoins de l’exploitation capi­ta­liste, ce n’est pas « l’État national » – comme le suppose Kautsky – mais l’État conquérant. Et si l’on compare les différents degrés de rap­pro­che­ment à ce prétendu idéal, ce qui correspond le mieux à cette fonc­tion, ce n’est pas, par exemple, l’État fran­çais qui, au moins dans sa partie européenne est à peu près natio­na­le­ment homogène, encore moins l’État espagnol qui, d’impérialiste qu’il était, s’est presque inté­gra­le­ment transformé en « État national » après s’être débarrassé de ses colonies, mais ces États qui s’appuient sur l’oppression nationale aussi bien en Europe que dans le monde entier : les États anglais et alle­mand, les États-Unis d’Amérique du Nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l’oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques."

"Certes, on peut poser le problème beaucoup plus simplement si l’on sépare la question des annexions coloniales de celle des natio­na­li­tés en géné­ral. C’est d’ailleurs l’attitude qu’adoptent souvent, consciem­ment ou incons­ciem­ment, les défenseurs des « droits des peuples » ; attitude qui correspond à la conception de la politique coloniale d’un Éduard David dans la social-démocratie allemande ou d’un Van Kol dans la social-démocratie hol­lan­daise, par exemple, qui considèrent les annexions coloniales en général comme l’expression de la mission civi­li­sa­trice des peuples européens ..."

"Si seuls les peuples européens sont reconnus comme nations véritables alors que les peuples coloniaux ne seraient que des « ressources alimentaires », on peut parler d’« États nationaux » en Europe et y inclure par exemple la France, le Danemark ou l’Italie et on peut aussi réduire le problème des natio­na­li­tés aux com­pli­ca­tions internes à l’Europe. Mais dans ce cas, le « droit des nations à l’autodétermination » devient théorie des races dominantes et trahit nettement son origine : l’idéologie du libéralisme bourgeois et son cré­ti­nisme « européen ». "

L'extrait

 

Le deuxième trait fon­da­men­tal de l’évolution récente qui condamne cette idée à n’être qu’une uto­pie est l’impérialisme capi­ta­liste. L’exemple de l’Angleterre et de la Hollande montre que, dans certaines circonstances, un pays capitaliste peut même sauter com­plè­te­ment l’étape transitoire de l’« État national » et édifier dès l’époque de la manufacture un État colonial. Tous les grands États capi­ta­listes ont suivi aux XVIIIème et XIXème siècles l’exemple de l’Angleterre et de la Hol­lande qui ont commencé à conquérir des colonies dès le début du XVIIème siècle. Le fruit de cette tendance est la ruine incessante de l’indépendance d’un nombre tou­jours croissant de pays et de peuples, de continents entiers.

C’est jus­te­ment le déve­lop­pe­ment du commerce mondial à l’époque du capitalisme qui entraîne la décadence inévitable, quoique parfois lente, de toutes les sociétés plus primitives, qui détruit leur manière his­to­ri­que­ment constituée de s’« autodéterminer », les rend dépendantes de la meule du déve­lop­pe­ment capitaliste et de la politique universelle qui broie tout. Il faut être victime d’un aveuglement formaliste pour prétendre qu’à l’heure actuelle, par exemple, la nation chinoise – que l’on considère la popu­la­tion de cet État comme une nation ou comme plusieurs nations – « décide de son propre sort ». L’effet destructeur du commerce mondial est suivi de l’annexion directe ou de la dépendance politique des pays coloniaux à des degrés et sous des formes divers.

Et si la social-démocratie combat de toutes ses forces la politique coloniale dans son principe et dans tous ses symptômes et s’efforce inlas­sa­ble­ment d’empêcher qu’elle continue de progresser, elle se rend bien compte que cette évolution, de même que l’émergence de la politique coloniale plongent ses racines profondes dans les fondements de la production capitaliste, qu’elles accom­pa­gne­ront imman­qua­ble­ment les progrès ultérieurs du capitalisme et que seuls d’innocents « apôtres bourgeois de la paix » peuvent croire que les États actuels se détourneront de cette voie. Compte tenu de cette évolution et de la néces­sité, pour les grands États capitalistes, de lutter pour l’existence sur le marché inter­na­tio­nal, de par­ti­ci­per à la politique mondiale et d’acquérir des possessions coloniales, « ce qui remplit le mieux sa fonction dans les conditions actuelles », c’est-à-dire ce qui correspond le mieux aux besoins de l’exploitation capi­ta­liste, ce n’est pas « l’État national » – comme le suppose Kautsky – mais l’État conquérant. Et si l’on compare les différents degrés de rap­pro­che­ment à ce prétendu idéal, ce qui correspond le mieux à cette fonc­tion, ce n’est pas, par exemple, l’État fran­çais qui, au moins dans sa partie européenne est à peu près natio­na­le­ment homogène, encore moins l’État espagnol qui, d’impérialiste qu’il était, s’est presque inté­gra­le­ment transformé en « État national » après s’être débarrassé de ses colonies, mais ces États qui s’appuient sur l’oppression nationale aussi bien en Europe que dans le monde entier : les États anglais et alle­mand, les États-Unis d’Amérique du Nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l’oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques. […]

Certes, on peut poser le problème beaucoup plus simplement si l’on sépare la question des annexions coloniales de celle des natio­na­li­tés en géné­ral. C’est d’ailleurs l’attitude qu’adoptent souvent, consciem­ment ou incons­ciem­ment, les défenseurs des « droits des peuples » ; attitude qui correspond à la conception de la politique coloniale d’un Éduard David dans la social-démocratie allemande ou d’un Van Kol dans la social-démocratie hol­lan­daise, par exemple, qui considèrent les annexions coloniales en général comme l’expression de la mission civi­li­sa­trice des peuples européens, mission qui serait indispensable même dans un système socialiste. On peut résumer cette conception comme application « européenne » du principe phi­lo­so­phique de Fichte dans la célèbre paraphrase de Ludwig Börne : « je suis moi – tout ce qui est en dehors de moi est ressource alimentaire ».

Si seuls les peuples européens sont reconnus comme nations véritables alors que les peuples coloniaux ne seraient que des « ressources alimentaires », on peut parler d’« États nationaux » en Europe et y inclure par exemple la France, le Danemark ou l’Italie et on peut aussi réduire le problème des natio­na­li­tés aux com­pli­ca­tions internes à l’Europe. Mais dans ce cas, le « droit des nations à l’autodétermination » devient théorie des races dominantes et trahit nettement son origine : l’idéologie du libéralisme bourgeois et son cré­ti­nisme « européen ». Dans l’acception des socialistes, ce droit doit avoir, par sa nature même, un caractère universel ; l’élucider suffit pour montrer que l’espoir de réaliser ce « droit » au sein du système existant est une utopie en contradiction directe avec la tendance du déve­lop­pe­ment capitaliste sur lequel la social-démocratie a fondé son existence ; car l’objectif qui consiste à partager tous les États existants en unités nationales, délimitées sur le modèle des États et petits États nationaux, est une entreprise par­fai­te­ment désespérée et, d’un point de vue historique, réactionnaire.

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12 mai 2018 6 12 /05 /mai /2018 17:41
1er mai 1914. En France.

1er mai 1914. En France.

Mais il  y a encore d’autres éléments qui montrent combien l’idée des camarades de Hambourg est parmi les plus erronées auxquelles l’on pouvait s’attendre.

 

Au centre de la vie politique et du combat de classe en Allemagne se trouve aujourd’hui le militarisme et le combat pour la paix mondiale.

 

Le 1er mai est une manifestation tout autant pour la journée de huit heures que pour la paix mondiale.

 

Extrait de l'article "Die verkehrste Taktik" paru Dans la Sozialistische Korrespondenz, le 18 juillet 1914, N° 82.

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11 mai 2018 5 11 /05 /mai /2018 11:46
http://www.rosa-luxemburg.com/wp-content/uploads/2017/04/marx200-motiv.png

http://www.rosa-luxemburg.com/wp-content/uploads/2017/04/marx200-motiv.png

En cette année du trentième anniversaire de la mort de Marx et du cinquantième anniversaire de la naissance de l’action de Lassalle, la classe ouvrière allemande a toutes les raisons de témoigner sa gratitude à ses trois grands maîtres, dont l’œuvre historique est indissociable. Les décennies écoulées ont élargi de manière infinie notre champ d’action, ont décuplé nos rangs, mais elles ont aussi augmenté immensément nos tâches. La maturité capitaliste que Marx a étudiée et décrite dans les années 60 à partir de l’exemple anglais, apparaît maintenant comme l’enfance malhabile et balbutiante, mesurée à la domination actuelle du capital qui s’étend sur le monde entier et à l’audace désespérée de sa phase finale impérialiste aujourd’hui. Et le libéralisme bourgeois, dernier souffle exhalé par le monde capitaliste, et auquel Lassalle arracha, il y a cinquante ans, de ses mains de vieillard sénile, le sceptre de la direction de la classe ouvrière, apparaît comme une sorte de titan respirant la force, comparé au cadavre en décomposition qu’il est aujourd’hui. L’évolution historique sous toutes ses formes a donné aux enseignements théoriques et politiques des maîtres du socialisme historique une brillante confirmation. Et aujourd’hui, au milieu des délires et convulsions sanglantes de l’impérialisme surarmé et assassin des peuples, approche de plus en plus clairement l’heure où se réalisera la conclusion du Capital de Marx :

 

« A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d'évolution sociale, s'accroissent la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grandissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés »

 

C'est pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, nous devons unir dans la pratique, ce que ces maîtres nous ont laissé de plus précieux : l’approfondissement théorique, pour guider notre combat quotidien en appliquant cette conception de manière ferme et l’énergie résolument révolutionnaire dans l'action, pour que les temps mémorables qui nous attendent ne trouvent pas devant eux un organisme sans force.

 

Leipziger Volkszeitung, 14 mars 1913, N° 60

GW, Tome 3, P 178 – 184

 

La traduction de la citation de Marx est reprise du site marxist.org

https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-32.htm

Le Capital - Livre premier- Le développement de la production capitaliste - Karl MARX - VIII° section : L'accumulation primitive - Chapitre XXXII : Tendance historique de l’accumulation capitaliste

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22 avril 2018 7 22 /04 /avril /2018 10:01
https://mondeagora.wordpress.com/limperialisme-dominant-au-debut-du-xxe-siecle/

https://mondeagora.wordpress.com/limperialisme-dominant-au-debut-du-xxe-siecle/

Adossée à une approche marxiste rigoureuse, Rosa Luxemburg est l'un des principaux penseurs de l'impérialisme. Dès les années 90, elle élabore une pensée du capitalisme dans sa phase de développement mondial. Et passe de la notion de Weltpolitik (politique mondiale) à celle d'impérialisme.

 

Ses premiers articles signés ego en 1898, ses articles à la même époque sur la guerre hispano-américaine la question d'Orient ou le dépeçage de la Chine montrent sa compréhension de ce qui se joue au niveau économique et politique dans le monde : les déplacements d'influence sur le plan mondial, la montée de puissances comme l'Allemagne et les Etats-Unis, le développement des cartels et très rapidement la montée du militarisme, la construction de marines puissantes, les conflits liés à la deuxième conquête colonialiste du monde.

 

Elle élabore dans ses écrits économiques, une analyse du fonctionnement du capitalisme.

 

Et elle combat de toute la force de sa pensée et de ses engagements cet impérialisme qui mènera à la boucherie mondiale mettant en avant ce qui seul pouvait lutter contre ce développement impérialiste, la lutte des classes, l'Internationale.

 

Introduction à une nouvelle page consacrée à l'impérialisme sur le blog "Dossiers et documents de Comprendre avec Rosa Luxemburg" http://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 14:13
Extrait de la Critique des critiques de Rosa Luxemburg :" ... il touche le fait dominant de la vie publique actuelle, l'impérialisme"

Documents pour une rencontre : Rosa Luxemburg et le colonialisme, à Lyon le 11 novembre. Pour une compréhension de la "conquête" coloniale comme élément central de l'impérialisme : extrait de la "Critique des critiques" (Antikritik)

Cet ouvrage écrit en 1915, en prison, est une réponse aux critiques social-démocrates adressées à son livre " L'accumulation du capital". On peut considérer donc qu'il représente la forme achevée de ses analyses et en particulier de son analyse de l'impérialisme mais aussi de son expérience puisqu'il est écrit après l'éclatement de la guerre et l'effondrement de la social-démocratie.

" Voici, résumés brièvement, le problème et sa solution tels que je les envisage. Il peut sembler au premier coup d'œil qu'on ait affaire à des élucubrations purement théoriques. Et pourtant l'importance pratique de ce problème est évidente : il touche le fait dominant de la vie publique actuelle, l'impérialisme. Les phénomènes extérieurs typiques de la période impérialiste : la lutte des États capitalistes pour les colonies et les sphères d'influence qui permettent l'investissement du capital européen; le système des emprunts internationaux ; le militarisme, le protectionnisme, la prépondérance du capital bancaire et de l'industrie cartellisée dans la politique mondiale sont aujourd'hui universellement connus. La liaison de ces phénomènes avec la dernière phase de l'évolution capitaliste et leur importance pour l'accumulation du capital sont si évidentes que les partisans et les adversaires de l'impérialisme sont unanimes à les reconnaître. La social-démocratie ne peut cependant se contenter de cette connaissance empirique. Elle doit rechercher avec précision les lois économiques de cet ensemble de phénomènes variés qui constituent l'impérialisme et en mettre à nu les causes profondes.

Car, comme toujours dans un tel cas, seule la compréhension théorique exacte du problème pris à la racine peut donner à notre lutte pratique contre l'impérialisme. cette sûreté de but et cette force indispensables à la politique du prolétariat. Les faits de l'exploitation, du surtravail, du profit étaient connus avant la publication du Capital. Mais ce n'est que par la connaissance exacte des lois de la plus-value et de sa formation, de la loi des salaires et de l'armée industrielle de réserve telles que Marx les a établies dans sa théorie de la valeur que la lutte des classes a pu acquérir dans la pratique la base ferme à partir de laquelle se sont développés le mouvement ouvrier allemand et, à sa suite, le mouvement international jusqu'à la guerre mondiale. Certes la théorie seule ne suffit pas, la meilleure théorie du monde peut s'accompagner d'une pratique tout à fait déficiente : l'effondrement actuel de la social-démocratie allemande le prouve assez. Mais cet effondrement ne s'est pas produit à cause de la théorie de Marx, mais malgré elle, et le mouvement ouvrier ne retrouvera sa vigueur que dans la mesure où il mettra la pratique en accord avec la théorie. Ici comme sur tous les points importants de la lutte des classes notre position n'aura d'assises solides que si elle se fonde sur la théorie de Marx, sur les nombreuses richesses non encore exploitées que recèlent ses œuvres fondamentales. Il est hors de doute que l'explication des racines économiques de l'impérialisme découle des lois de l'accumulation capitaliste, auxquelles elle doit être rattachée ; en effet, d'après toutes les observations empiriques, l'impérialisme dans son ensemble n'est pas autre chose qu'une méthode spécifique de l'accumulation. Mais il est impossible d'admettre cette explication si l'on s'en tient aveuglément à l'hypothèse, évoquée par Marx dans le deuxième livre du Capital, d'une société dominée exclusivement par la production capitaliste et composée uniquement de capitalistes et d'ouvriers. On peut certes diverger quant à une définition plus précise des ressorts économiques internes de l'impérialisme. Mais il y a au moins une chose claire et universellement reconnue : l'impérialisme consiste précisément dans l'expansion du capitalisme vers de nouveaux territoires et dans la lutte économique et politique que se livrent les vieux pays capitalistes pour se disputer ces territoires. Or, dans le deuxième livre du Capital, Marx imaginait le monde entier comme une « nation capitaliste », et supposait que toutes les autres formations économiques et sociales avaient déjà disparu. Comment expliquer alors l'impérialisme dans une telle société, puisqu'il ne disposerait plus d'aucun espace libre ?

C'est ici qu'intervient ma critique. L'hypothèse théorique d'une société composée exclusivement de capitalistes et d'ouvriers est parfaitement justifiée pour faciliter l'étude de certaines questions, par exemple dans le premier livre du Capital, lorsque Marx analyse le capital individuel et ses méthodes d'exploitation à l'usine ; mais elle me semble inutile et gênante lorsqu'il s'agit de l'accumulation du capital social total. L'accumulation, qui est le processus historique réel du développement capitaliste, reste incompréhensible si l'on fait abstraction de toutes les conditions de cette réalité historique. Depuis son origine jusqu'à nos jours, l'accumulation du capital comme processus historique se fraie une voie à travers un milieu de formations précapitalistes diverses, au prix d'une lutte politique constante et grâce à des échanges économiques continus avec ces formations. Comment explique-t-on ce processus et ses lois dynamiques internes à partir d'une fiction théorique abstraite qui ne tient pas compte de ce milieu, de cette lutte et de ces échanges ? Il me semble nécessaire et conforme à l'esprit de la doctrine de Marx d'abandonner à présent cette hypothèse, qui a prouvé son utilité dans le premier volume du Capital, nous étudierons désormais l'accumulation comme processus total à partir de la base concrète de l'échange entre le capital et son milieu historique. Si l'on adopte cette méthode, les théories fondamentales de Marx nous fourniront l'explication de ce processus, qui s'accorde parfaitement alors avec toutes les autres parties de son œuvre économique."

 

1881, Il y a 135 ans, le Code de L'indigénat étendu en 1887 à toutes les colonies. Source : Alger républicain.

1881, Il y a 135 ans, le Code de L'indigénat étendu en 1887 à toutes les colonies. Source : Alger républicain.

Les "élucubration théoriques" concernent son analyse de l'état du capitalisme à savoir les relations entre pays capitalistes et non capitalistes. Voici pour la compréhension le passage qui précède :

En réalité dans tous les pays capitalistes, et même dans ceux où la grande industrie est très développée, il existe, à côté des entreprises capitalistes, de nombreuses entreprises industrielles et agricoles de caractère artisanal et paysan, où règne une économie marchande simple. A côté des vieux pays capitalistes il existe, même en Europe, des pays où la production paysanne et artisanale domine encore aujourd'hui de loin l'économie, par exemple la Russie, les pays balkaniques, la Scandinavie, l'Espagne. Enfin, à côté de l'Europe capitaliste et de l'Amérique du Nord, il existe d'immenses continents où la production capitaliste ne s'est installée qu'en certains points peu nombreux et isolés, tandis que par ailleurs les territoires de ces continents présentent toutes les structures économiques possibles, depuis le communisme primitif jusqu'à la société féodale, paysanne et artisanale. Non seulement toutes ces formes de sociétés et de production subsistent et ont subsisté à côté du capitalisme sur le mode d'une tranquille coexistence, mais, depuis le début de l'ère capitaliste, on a vu se développer entre elles et le capital européen des relations d'échange très intenses d'un ordre particulier. Le capitalisme comme production massive est nécessairement dépendant d'acheteurs issus des couches paysannes et artisanales dans les vieux pays industriels ainsi que de consommateurs de pays arriérés ; de son côté il ne peut techniquement se passer des produits de ces pays et de ces couches non capitalistes - qu'il s'agisse de moyens de production ou de moyens de subsistance. C'est ainsi que s'est développé dès le début, entre la production capitaliste et le milieu non capitaliste qui l'entoure, un ensemble de rapports grâce auxquels le capital a pu à la fois réaliser sa propre plus-value en argent pour poursuivre la capitalisation, se procurer toutes les marchandises nécessaires à l'extension de sa propre production, et enfin, en détruisant les formes de production non capitalistes, s'assurer un apport constant de forces de travail qu'il transforme en prolétaires.

Voilà, dans sa sécheresse, le contenu économique de ces relations.

Dans leur forme concrète, elles offrent toute la variété du drame historique du développement du capitalisme sur la scène mondiale.

L'échange du capital avec son milieu non capitaliste se heurte en effet d'abord aux barrières de l'économie naturelle, à la sécurité et à la stabilité des rapports sociaux, aux besoins limités de l'économie paysanne patriarcale ainsi que de l'artisanat. Ici le capital a recours aux « moyens héroïques », autrement dit à la violence politique. En Europe, son premier geste fut l'abolition par la révolution de l'économie naturelle féodale. Dans les pays d'outre-mer, le capital marqua son entrée sur la scène mondiale en soumettant et en détruisant les communes traditionnelles ; depuis lors ces actes accompagnent constamment l'accumulation. C'est en ruinant l'économie naturelle paysanne et patriarcale de ces pays que le capital européen ouvre la voie à l'échange et à la production de marchandises ; c'est ainsi qu'il transforme les habitants en acheteurs de marchandises capitalistes et qu'il accélère en même temps sa propre accumulation, en pillant directement les trésors et les richesses naturelles entassées par les peuples soumis. A ces méthodes s'ajoutent depuis le début du XIX° siècle, l'exportation hors d'Europe du capital accumulé et l'investissement dans les pays non capitalistes d'outre-mer; le capital trouve là, sur les ruines de la production indigène, de nouveaux acheteurs pour ses marchandises et de ce fait même un nouveau champ d'accumulation. Ainsi le capitalisme ne cesse de croître grâce à ses relations avec les couches sociales et les pays non capitalistes, poursuivant l'accumulation à leurs dépens mais en même temps les décomposant et les refoulant pour s'implanter à leur place. Mais à mesure qu'augmente le nombre des pays capitalistes participant à la chasse aux territoires d'accumulation et à mesure que se rétrécissent les territoires encore disponibles pour l'expansion capitaliste la lutte du capital pour ses territoires d'accumulation devient de plus en plus acharnée et ses campagnes engendrent à travers le monde une série de catastrophes économiques et politiques : crises mondiales, guerres, révolutions.

Par ce processus, le capital prépare doublement son propre effondrement : d'une part en s'étendant aux dépens des formes de production non capitalistes, il fait avancer le moment où l'humanité tout entière ne se composera plus effectivement que de capitalistes et de prolétaires et où l'expansion ultérieure, donc l'accumulation. deviendront impossibles. D'autre part, à mesure qu'il avance, il exaspère les antagonismes de classe et l'anarchie économique et politique internationale à tel point qu'il provoquera contre sa domination la rébellion du prolétariat international bien avant que l'évolution économique ait abouti à sa dernière conséquence : la domination absolue et exclusive de la production capitaliste dans le monde.

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 18:28
Quelques semaines d'absence pour cause de recherches. Sur le colonialisme justement. Alors pour notre plaisir à tous, et pour reprendre nos publications, une petite vidéo!

 

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009