Citation: "Marx prétend-on n’avait pas de style ou un très mauvais style. C’est ainsi que parlent ceux qui ne savent pas ce que c’est que le style, les beaux discoureurs, les jongleurs de phrases qui n’ont pas compris Marx, qui sont incapables de le comprendre, qui sont incapables de suivre le vol de son esprit jusqu’aux plus hautes cimes de la science et de la passion et jusqu’aux plus profonds des abîmes de la misère et de l’infamie humaine."
Pour le 200e anniversaire de sa naissance, suite de la transcription de la partie de la brochure publiée en 1935, (Bureau d'éditions de Paris), reproduisant des extraits des "Souvenirs de Marx" de Wilhelm Liebknecht rédigés en 1896. Elle comprend 11 parties, Pages 27 à 68.
Intitulée "Souvenirs sur Marx" , cette brochure propose en première partie le texte de Paul Lafargue, "Karl Marx, Souvenirs personnels", Pages 3 à 26.
Le style de Marx
Souvenirs de Marx, P 37 à 39, Bureau d'éditions, Paris, 1935. Épisodes et vie révolutionnaires n° 21
Marx prétend-on n’avait pas de style ou un très mauvais style. C’est ainsi que parlent ceux qui ne savent pas ce que c’est que le style, les beaux discoureurs, les jongleurs de phrases qui n’ont pas compris Marx, qui sont incapables de le comprendre, qui sont incapables de suivre le vol de son esprit jusqu’aux plus hautes cimes de la science et de la passion et jusqu’aux plus profonds des abîmes de la misère et de l’infamie humaine.
Si le mot de Buffon s’applique jamais à quelqu’un, c’est à Marx : « Le style, c’est l’homme », le style de Marx, c’est Marx. ». Un homme aussi profondément véridique, qui n’a pas connu d’autre culte que celui de la vérité, qui écartait d’un tourne-main des thèses péniblement acquises et devenues chères dès qu’il s’était convaincu de leur inexactitude, ne pouvait aussi dans ses écrits que se montrer tel qu’il était. Incapable d’hypocrisie, incapable de dissimulation, il était toujours lui-même, dans ses écrits comme dans sa vie. Certes, chez une nature aussi variée, aussi vaste, aussi multiple, le style ne pouvait être aussi uni, aussi égal ou même aussi uniforme que chez des natures moins complexes et moins vastes. Le Marx du Capital, le Marx du 18-Brumaire, et le Marx de Monsieur Vogt, sont trois Marx différents – et pourtant, dans leur vérité, il y a un seul Marx – leur trinité n’en constitue pas moins une unité, l’unité d’une grande personnalité qui s’exprime différemment dans des domaines différents et qui n’en est pas moins toujours le même. Certes le style du Capital est difficile à comprendre, mais le sujet traité serait-il si facile à saisir, Le style n’est pas seulement l’homme, il est aussi la matière, et il faut s’adapter à la matière. « There is no royal road to science » ; il n’y a pas de grande route vers la science. Ici, il faut que chacun fasse des efforts pour gravir les cimes, même s’il a le meilleur guide. Se plaindre du style lourd, difficile à comprendre ou même pénible du Capital, c’est simplement reconnaître sa propre paresse ou sa propre incapacité à penser.
Le 18-Brumaire est-il incompréhensible ? Est-elle incompréhensible la flèche qui va droit au but et s’insère dans la chaire ? Est-il incompréhensible le javelot lancé d’une main sûre et qui frappe en plein cœur l’ennemi ? Les paroles du 18-Brumaire sont des flèches, ce sont des javelots. C’est un style qui cloue au pilori et qui tue. Si la haine, le mépris, si l’amour brûlant de la liberté se sont jamais exprimés dans des mots brûlants, entraînants, c’est dans le 18-Brumaire qui unit le sérieux indigné d’un Tacite à l’esprit cinglant d’un Juvénal, à la colère sacrée d’un Dante. Le style est ici, ce qu’il était – stilus – à l’origine dans la main des Romains, une pointe d’acier acérée servant à la fois à écrire et à piquer. Le style est un poignard, qui sert à porter au cœur un coup assuré.
Et dans Monsieur Vogt cet humour souriant, cette joie rappelant celle de Shakespeare, tout heureux d’avoir trouvé un Falstaff qui lui sera une mine inépuisable, de quoi remplir un arsenal d’ironie !
Mais je ne veux pas parler plus longtemps ici du style de Marx, le style de Marx, c’est Marx lui-même. On lui a reproché d’avoir tenté de comprimer dans le plus petit espace le plus grand contenu possible, mais c’est précisément Marx.
Marx attachait une valeur exceptionnelle à l’expression pure, correcte. Et ce sont Goethe, Lessing, Shakespeare, Dante, Cervantès dont il faisait sa lecture journalière, qu’il avait choisis comme ses plus grands maîtres. Sous le rapport de la pureté et de la correction de la langue, il était d’une conscience tout à fait minutieuse. Je me rappelle encore que dans mon premier séjour à Londres, il me gratifia d’une semonce parce que j’avais écrit dans un article : « L’assemblée ayant eu lieu », je voulais m’excuser en invoquant l’usage, mais alors Marx éclata « Qu’est-ce que c’est que ces pitoyables lycées allemands, où on n’apprend point l’allemand ! Ces pitoyables universités allemandes ! », et ainsi de suite, je me défendis de mon mieux, je lui citai également des exemples tirés des classiques, mais je n’ai plus jamais parlé d’événements « ayant eu lieu », et j’en ai fait perdre l’habitude à plus d’un.
Marx était un puriste sévère, souvent il cherchait laborieusement et longtemps l’expression exacte. Il haïssait les mots étrangers, superflus, et si, néanmoins, il employa fréquemment des mots étrangers, lorsque le sujet ne l’exigeait pas, il faut faire la part de son long séjour à l’étranger, notamment en Angleterre. Mais quelle quantité infinie de mots composés pleins d’originalité et de tournures de phrases tout à fait allemandes, nous trouvons dans Marx qui, bien qu’ayant passé deux tiers de sa vie à l’étranger, a rendu de grands services à notre langue allemande et compte parmi les maîtres et les créateurs les plus qualifiés de la langue allemande.

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