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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
6 juillet 2018 5 06 /07 /juillet /2018 11:52
Une autre "biographie" de Rosa Luxemburg. A la mémoire de Rosa Luxemburg et de Leo Tyszka (Jogiches), Julian Marchlewski, 1921

Julian Marchlewski, sous son pseudonyme Karski ou sous son nom apparaît constamment dans la correspondance de Rosa Luxemburg. Il fut l'un de ses compagnons le plus proche au sein du SDKPiL. Ses souvenirs personnels en hommage à Rosa Luxemburg et Leo Jogiches sont dans le même temps une brève mais utile source biographique.

Source : numéro 3 du Bulletin communiste (deuxième année), 20 janvier 1921, dans la rubrique « Héros et martyrs du communisme ».


A la mémoire de Rosa Luxemburg et de Leo Tyszka (Jogiches)

Souvenirs personnels

Julian Marchlewski

 


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En consacrant cet article à la mémoire des camarades Luxemburg et Jogiches, je ne rapproche pas leurs noms pour la seule raison qu'ils ont eu le même sort et qu'ils sont morts tous les deux, en martyrs, de la main des mercenaires exaspérés des traîtres au socialisme allemand, mais surtout parce que ces deux remarquables militants étaient étroitement liés par une amitié de trente ans et par un travail idéologique commun.

Rosa Luxemburg naquit en 1870 dans la petite ville polonaise de Zamość, d'une famille juive naguère assez riche mais appauvrie. Vers 1880, sa famille vint s'installer à Varsovie et Rosa entra au gymnase. Elle avait conservé de sa vie de famille les meilleurs souvenirs. Sa mère était instruite. Elle aimait à lire avec ses enfants les œuvres de poètes polonais et allemands et l'impressionnable Rosa, passionnée de poésie, se mit sous l'influence de ses lectures, à écrire elle-même des vers. Elle aima surtout Mickiewicz : par la suite, au cours de son activité littéraire, rares seront ses articles où l'on ne trouvera pas une citation de Mickiewicz. La famille était souvent dans la gêne et il lui arrivait même d'engager sa literie chez l'usurier pour en obtenir quelques roubles ; mais cette misère ne provoquait pas, comme, d'habitude, le découragement et l'aigreur. Je me souviens que Rosa Luxemburg racontait comment elle alluma un jour la lampe avec un bout de papier qui n'était autre chose que le dernier argent que son père venait de se procurer avec peine ; le vieillard ne la punit pas mais, la première émotion passée, la consola en plaisantant sur la cherté de ses allumettes. Cette atmosphère de bonne humeur concourut certainement au développement intellectuel de la future militante.

Ces capacités étaient grandes et se firent remarquer dès l'école. Rosa acheva brillamment ses études de gymnase et si elle ne reçut pas la médaille d'or c'est que la directrice suspectait déjà ses « dispositions politiques ».

Soupçons fondés : notre élève du gymnase appartenant à un groupe socialiste où on lisait des brochures éditées par le parti du « Prolétariat »1 et où l'on rêvait de propagande et d'action parmi les ouvriers. Les gendarmes veillaient et bientôt, en 1888, « la conspiratrice » de 18 ans dut fuir à l'étranger. Sa fuite fut organisée par un des plus habiles conspirateurs du Parti de ce temps-là, le camarade Kasprzak2, pendu depuis.

Rosa Luxemburg arriva à Zurich. Elle vécut là dans, la famille d'un émigré allemand, le docteur Karl Lübeck, publiciste social-démocrate. Il avait épousé une Allemande et Rosa, dans cette maison, se sentait chez elle. Lübeck était un homme d'une grande intelligence, possédant d'immenses connaissances, mais gravement atteint de paralysie. Les meilleures relations s'établirent entre lui et la jeune étudiante ; elle écrivait sous sa dictée les articles au moyen desquels le malade gagnait son pain. Elle passait ensuite de longues heures en causerie avec lui ; il dirigeait ses études. Nul doute que la camarade Luxemburg n'ait été, dans les premières années de sa vie d'étudiante, très redevable à cet homme de valeur.

En 1891, Rosa Luxemburg fit la connaissance du camarade Jogiches. Je n'ai pas de renseignements sur les années de jeunesse de ce dernier et je crois que même les camarades qui ont travaillé pendant de longues années avec lui n'en ont pas non plus. Ce qui s'explique par la répugnance de Jogiches à parler de lui-même : il n'initiait personne à ses affaires personnelles. Peut-être des amis lui ayant été plus proches nous raconteront-ils, un jour, l'enfance et la jeunesse de ce lutteur.

Je dirai pourtant ce que j'ai pu en apprendre. Leo-Samoïlovitch Jogiches était né à Vilnius en 1867, d'une riche famille juive. De bonne heure, il prit part au mouvement révolutionnaire, et fut arrêté en 1888 par la gendarmerie de Vilnius pour « propagande active contre les autorités, parmi les ouvriers ». On le condamna à 4 mois de prison et on le laissa sous surveillance spéciale. En 1890, il passa à l'étranger pour ne pas faire de service militaire. En Suisse, il entra en relations avec Plekhanov, mais se sépara bientôt de lui. A cette époque, dans les milieux social-démocrates russes, régnaient des mœurs assez antipathiques. En Russie, le mouvement naissait seulement : parmi les émigrés Plekhanov régnait selon son bon plaisir. Celui qui ne s'accordait pas personnellement avec lui était mis au banc et se voyait dénier la qualité de social-démocrate. Le camarade Jogiches n'était pas un souple et ne voulut pas se soumettre à ce régime. D'autres émigrants se groupèrent avec lui et décidèrent bientôt d'agir indépendamment. La question la plus importante était celle de la librairie révolutionnaire. La jeunesse émigrée et les milieux ouvriers en Russie avaient le plus grand besoin de littérature. Jogiches disposait d'assez grandes ressources et, ayant réuni quelques collaborateurs (Kritchevski3, Riazanov, Parvus), il se mit à éditer la « Bibliothèque social-démocrate ». Ses qualités d'organisateur se révélèrent tout de suite. Il n'écrivait pas lui-même, mais il était un rédacteur modèle, exact jusqu'au pédantisme. Les petits livres de sa Bibliothèque étaient magnifiquement édités et le transport en était aussi bien assuré.

Parallèlement à son travail d'édition, Jogiches voulut combler les lacunes de ses connaissances. Ses capacités intellectuelles étaient supérieures. Il s'orientait rapidement dans les questions les plus difficiles ; il avait une mémoire et une érudition remarquables.

Chose singulière : le camarade Grosovsky (tel était alors son pseudonyme) donnait aux publicistes du parti d'excellents conseils ; intéressé par quelques questions, il pouvait, pour son étude, dresser le plan le plus exact et le plus réussi ; mais écrire, même s'il s'agissait d'un article de journal, lui était difficile. Il le reconnaissait, et la nécessité absolue seule pouvait l'obliger à prendre la plume.

Ayant fait la connaissance de Rosa Luxemburg, Jogiches s'intéressa aux questions du socialisme polonais, qui la préoccupaient alors. Il étudia le polonais, et si bien, qu'il put plus tard s'acharner à bannir des articles des camarades polonais les expressions russes ; et bientôt il renonça à toute activité dans le mouvement russe, consacrant toutes ses forces au mouvement social-démocrate polonais.

Les questions du socialisme polonais étaient alors extrêmement complexes et intéressantes. Le mouvement révolutionnaire socialiste représenté par le Parti du Prolétariat, à la tête duquel se trouvaient Ludwik Waryński et Kunicki4 traversait vers 1880 une crise difficile. Le parti, consacrait toutes ses forces au terrorisme et n'était pas en état d'organiser les masses ouvrières que le développement extraordinairement rapide du capitalisme en Pologne poussait d'instinct aux luttes purement économiques. Une Union Ouvrière se fonda à Varsovie, s'efforçant de diriger le mouvement gréviste et faisant aussi, selon ses moyens, une propagande marxiste. Cependant, le Parti du Prolétariat se divisait sous l'influence des courants nationalistes dominant alors toute l'Europe. Les groupes d'émigrants placés à la tête du Parti, interprétant d'une façon erronée les principes du mouvement des masses ouvrière, se laissèrent pénétrer par l'idée d'accorder le socialisme avec le patriotisme. La Pologne, — affirmaient les publicistes de cette tendance, — a dépassé par son développement économique la Russie sous le joug politique de laquelle elle se trouve et c'est pourquoi le but du prolétariat polonais doit être la libération de son pays, la création d'un Etat polonais indépendant, afin de se frayer un chemin vers le socialisme.

Cette tendance aboutit à la fondation du Parti socialiste polonais (P. P. S.).

En Pologne, cette tendance était combattue par l'Union Ouvrière et, dans l'émigration, principalement à Zurich, un groupe de jeunes s'efforça de lui opposer un programme marxiste dans son ensemble. A ce groupe appartenait te camarade Wesołowski5, lâchement assassiné depuis par les gendarmes polonais. Des étudiants en faisaient partie qui, par la suite, ont quitté les rangs des militants de la révolution, mais se sont fait connaître autrement (c'est le cas entre autres de l'un des plus remarquables poètes de la Pologne contemporaine, W. Berent6). Mais il devait appartenir à Rosa Luxemburg de créer le fondement théorique du marxisme polonais et du mouvement social-démocrate, son collaborateur le plus actif, le plus dévoué dans ce travail fut le camarade Joguiches-Grosovsky.

Les thèses fondamentales de cette tendance étaient celles-ci : le capitalisme se développe dans la Pologne asservie dans un étroit accord avec le capitalisme russe, allemand et autrichien ; les liens les plus étroits se créent nécessairement entre la bourgeoisie des provinces polonaises et celle de ces États ; la lutte des classes devient plus âpre en Pologne et rend impossible l'insurrection contre le joug national. La tâche du prolétariat polonais c'est de lutter, de concert avec les ouvriers russes, allemands et autrichiens, contre l'ordre capitaliste ; cette lutte politique et économique doit être conduite en tenant compte des conditions de la vie politique dans chaque Etat, ce qui rend nécessaires des relations étroites avec les Partis socialistes russe, allemand et autrichien. L'autonomie du Parti polonais, qui lui permet de défendre les intérêts de la culture du prolétariat polonais, doit être naturellement sauvegardée. Seule la révolution commune, en détruisant l'ordre capitaliste, entraînera la libération de tous les peuples, donc du peuple polonais ; tant que règne l'ordre capitaliste, la création d'un Etat polonais indépendant n'est pas possible. La tâche des prolétaires polonais, ce n'est donc pas de lutter pour une Pologne capitaliste indépendante, mais pour la destruction des Etats capitalistes en général. Tout ceci nous paraît aujourd'hui indiscutable, mais il fallut alors un énorme travail pour ouvrir un chemin à ces idées.

Rosa Luxemburg prouva de suite un remarquable talent de publiciste et les dons d'un brillant théoricien. Nous reconnûmes volontiers en elle notre guide doctrinal. Le camarade Jogiches était son auxiliaire le plus actif bien que seuls ses plus proches amis l'avaient su.

La nouvelle tendance eut bientôt à soutenir son premier combat sur une large arène. A l'automne de 1891, la gendarmerie du tsar détruisit l'Union Ouvrière dont presque tous les leaders furent arrêtés. La manifestation du 1er mai, en 1892, revêtit néanmoins des proportions grandioses, montrant que le mouvement des masses ouvrières était devenu en Pologne un fait capital de la vie sociale.

En 1893, il devint possible de renouveler et d'élargir notre activité révolutionnaire dans la région. Le camarade Wesołowski était alors l'un des meilleurs organisateurs. Les ouvriers de l'Union et ceux qui restaient du Parti du Prolétariat adhérèrent au nouveau groupe et nous adoptâmes le nom de Parti Social-Démocrate de l'empire polonais. Cette appellation paraîtra étrange à beaucoup (quel accouplement de mots : socialiste et empire !). Elle fut choisie dans un but défini. Nous voulions exprimer ainsi que, selon nos doctrines, nous étendions notre organisation sur un territoire donné et précisément sur cette partie de la Pologne où le prolétariat doit lutter la main dans la main avec le prolétariat de toute la Russie. Justement, cette année-là, un Congrès Socialiste International se réunissait à Zurich. Nous résolûmes de nous y affirmer devant le prolétariat du monde entier. Les ouvriers de Varsovie m'envoyèrent un mandat de délégué. Les groupes de l'étranger en donnèrent à Rosa Luxemburg et au camarade Warszawski. Les meneurs du P. P. S. menaient contre nous une furieuse campagne dans laquelle ils eurent recours aux moyens les plus honteux, accusant effrontément le camarade Warszawski d'être « un agent russe ». Comme il y avait parmi eux des hommes entretenant depuis longtemps d'excellentes relations avec les chefs de l'Internationale : Engels, Wilhem Liebknecht et d'autres, il leur fut facile de nous représenter comme un petit groupe d'intrigants rompant l'unité du socialisme polonais. Malgré le brillant discours de Rosa Luxemburg réfutant ce mensonge le Congrès résolut de ne valider ni son mandat ni celui du camarade Warszawski. Plekhanov joua dans cette affaire un bien piètre rôle ; il connaissait les affaires polonaises et il eût suffi d'un mot de lui qui jouissait dans l'Internationale d'une si grande popularité pour anéantir toute cette intrigue. Mais il préféra se taire et reconnut plus tard qu'il lui sembla fâcheux de « devoir aller à l'encontre de l'opinion du vieil Engels ». Malheureusement, ces choses devaient par la suite arriver assez souvent dans la Seconde Internationale où les affaires se décidaient fréquemment selon les sympathies et les antipathies des chefs jouissant d'une certaine popularité. Nous subîmes un échec, mais on s'intéressa dans l'Internationale aux questions du socialisme polonais et l'occasion se présenta à nous d'exposer ces questions dans la presse française et allemande. Cette tâche aussi fut surtout dévolue à Rosa Luxemburg.

L'étude des questions du mouvement ouvrier polonais avançait et le mouvement se fortifiait. Rosa Luxemburg suivait à ce moment les cours de l'Université. En 1897, elle présenta pour son doctorat une brillante dissertation sur le développement de la production en Pologne. Elle se distinguait non seulement par des connaissances solides, mais par une dialectique brillante qu'elle faisait valoir dans ses fréquentes discussions avec le professeur d'Economie politique, Julius Wolf, adversaire résolu du marxisme. Nous préparions tout simplement ces discussions : j'amenais tout doucement l'honorable professeur sur ce sujet glissant, puis, disposant de toutes les armes du marxisme, nous lui prouvions qu'il n'y comprenait pas un traître mot. Nous devons rendre cette justice à l'Université de Zurich que malgré notre propagande elle ne s'opposa aucunement à notre obtention du doctorat.

En 1897, Rosa Luxemburg ayant terminé ses études universitaires, résolut de passer en Allemagne. Four avoir la possibilité de militer, elle se maria fictivement avec l'un des fils du docteur Lübeck et devint de cette façon allemande. Elle travailla parmi les ouvriers polonais en Posnanie et en Silésie, collaborant en même temps aux journaux allemands et à l'organe scientifique du parti Die Neue Zeit. Je m'étais rendu en Allemagne un an auparavant et je collaborais à Dresde à cet organe dont Parvus était le rédacteur. Mais, en 1898, nous fûmes tous deux expulsés de Saxe. Rosa Luxemburg nommée rédacteur du journal de Dresde ne put s'y accorder et commença bientôt à collaborer au Leipziger Volkszeitung, dont le rédacteur était alors le meilleur journaliste allemand, Schönlank7. Apres sa mort, Rosa Luxemburg seule rédigea un moment ce journal.

C'était le moment où commençait la crise du mouvement ouvrier allemand : Bernstein entrait en lice et le « révisionnisme » se répandait. Rosa Luxemburg se jeta dans la polémique et ses remarquables articles précisèrent nos lignes de tactique. Bientôt les questions de tactique devinrent actuelles dans toute l'Europe. La question de la participation des socialistes au gouvernement bourgeois (ce qu'on appelait le millerandisme) se posa et d'une façon générale ce fut le commencement d'une âpre lutte entre les courants révolutionnaire et réformiste. Le talent dialectique et polémique de Rosa Luxemburg s'y manifesta dans toute sa force : elle devint bientôt l'un des champions les plus en vue de la tendance révolutionnaire. Le Parti Social-Démocrate polonais la nomma membre du Bureau International, et depuis ce jour elle ne cessa de combattre pour les idées révolutionnaires sur la plus large arène. Ici encore, Jogiches était son inséparable collaborateur. Les proches amis de Rosa savent qu'elle ne donnait à composer aucun de ses articles de polémique ou de programme sans qu'il l'ait relu. Cependant, nos deux camarades ne cessaient pas de s'intéresser au mouvement polonais. Le logement de Rosa Luxemburg, à Friedenau (faubourg de Berlin) était le centre vers lequel se dirigeaient les camarades venant de Varsovie pour demander conseil ; c'est là aussi que venait Jogiches dans les mains duquel se trouvaient tous les fils reliant le Parti du pays avec les camarades travaillant pour lui dans l'émigration.

Ainsi passèrent, dans une constante lutte pour les idées révolutionnaires, les années de 1897 à 1905. Dans cette lutte, Rosa Luxemburg rendit au prolétariat d'inappréciables services en ne reculant pas d'un pas de la ligne de conduite du marxisme révolutionnaire. Un fait caractérise sa personnalité : c'est que malgré ses façons impitoyables et sa dureté parfois excessive dans la polémique, ses plus grands adversaires (parmi lesquels figurèrent quelquefois Jean Jaurès et Bebel) la respectaient et même l'aimaient. Elle était alors liée par une amitié étroite avec Karl Kautsky sur lequel elle avait une grande influence et qu'elle stimulait à aller de l'avant quand se manifestaient ses velléités opportunistes.

La Révolution Russe (1905 à 1906) éclata et le prolétariat polonais constitua dans cette lutte à mort une bonne avant-garde. Jogiches s'empressa de se rendre à Varsovie. Rosa voulut absolument le suivre. C'est en vain que nous lui déclarâmes qu'elle devait rester à Berlin où nous avions besoin de son travail scientifique qu'elle pourrait difficilement continuer dans son pays. Malgré notre opposition catégorique elle débarqua, un beau matin, à Varsovie nantie d'un passeport allemand. Tyszka — c'est le pseudonyme que Jogiches avait alors adapté — fut mécontent, mais il dut se résigner. Rosa Luxemburg déclara formellement qu'elle ne quitterait pas son poste et se mit à travailler avec notre journal.

Pas pour longtemps, hélas ! Quelques semaines plus tard, elle tombait entre les mains de la police qui n'avait pas eu de difficulté à établir son identité. Par bonheur, à cette époque, la désorganisation de la police commençait déjà. Par la menace de venger cruellement Rosa et par la corruption nous la fîmes libérer sous cautionnement après quoi les camarades la renvoyèrent à l'étranger : elle protesta, mais cette fois nous fûmes inébranlables.

Tyszka avait été arrêté en même temps qu'elle. Son travail avait été magnifique. Notre journal était grâce à lui admirablement organisé. Il avait soumis la rédaction clandestine installée au centre de la ville au régime le plus sévère. Il n'écrivait généralement pas lui-même. Mais tout article (et presque toutes les notes) était écrit d'après ses instructions, « pour que notre numéro, disait-il, soit d'une seule pièce » ; pas une ligne n'était envoyée à la composition sans avoir été attentivement relue par lui, il tenait ses collaborateurs dans une main de fer, n'admettant ni fatigue ni « disposition d'esprit particulière ». — « Il faut travailler, voilà tout ! » Et, le voyant, infatigable, du matin à la nuit, tous se soumettaient à sa remarquable organisation du travail. Mais il ne se bornait pais à tenir ainsi sa collaboration littéraire, il ne lâchait pas non plus les typographes et les collaborateurs techniques. A Dieu ne plaise qu'une notule fût composée dans un caractère autre que celui qui était indiqué sur la copie ! A Dieu ne plaise qu'un numéro ne fût pas composé selon toutes les règles de l'art typographique ! Une expédition inexacte était un crime impardonnable. Il arrivait à de malheureux collaborateurs d'encourir des reproches pour quelque 5 numéros qui un mois auparavant étaient arrivés quelque part en retard8. Tyszka se rappelait tout et veillait à tout et pourtant il avait, outre son travail de rédaction, un très grand travail d'organisation. Il connaissait par le menu le travail du Parti et se préoccupait continuellement de tout. Mais ce travail minutieux ne diminuait pas sa largeur de vues et il se distinguait dans toutes les questions théoriques par sa réserve et par sa prévoyance. On l'arrêta, en février 1916, avec Rosa Luxemburg. Identifié, jugé, il fut condamné à 8 ans de travaux forcés. Mais en février 1907 les camarades réussirent à organiser son évasion. Cette entreprise fut menée à bien par le camarade Ganetsky9 : un gardien fut acheté, on procura à Tyszka un costume et on l'emmena. Je me souviens qu'il vint tout droit de la prison à la rédaction, où il dut rester plusieurs jours avant d'avoir trouvé un logement plus sûr. Les affaires de la rédaction étaient déjà moins bonnes. Presque tous les rédacteurs étaient emprisonnés. Il était de plus en plus difficile de faire marcher la typographie et notre journal avait perdu son élégance. Tyszka commença par s'en faire apporter une collection complète ; il la parcourut avec effroi ; Que de coquilles ! J'indiquai que le correcteur devait travailler tantôt sous sa machine, tantôt dans la cave. Mais il ne fut pas convaincu : « il faut pour la correction une tête et des mains, et tant qu'on a une tête sur les épaules et un crayon dans les mains on peut travailler n'importe où ! » Et de fait Tyszka pouvait travailler ainsi. Puis il se mit au travail et dans la nuit rédigea une série d'instructions qui lui parurent utiles pour améliorer nos affaires. Ayant réussi à passer la frontière sans encombre, — et je me souviens qu'un officier révolutionnaire le conduisit en voiture jusqu'à la frontière, — Tyszka ne resta pas un instant inactif et prit la direction du groupe étranger qui retrouvait son ancienne importance pendant que la contre-révolution triomphait en Pologne et en Russie. Je rencontrai de nouveau Tyszka à l'étranger au congrès du Parti social-démocrate russe, à Londres, pendant l'été de 1907. Nous luttions contre les mencheviks et Tyszka qui, pendant toutes ces années était resté en contact avec les camarades russes était tout naturellement le guide du groupe polonais. Il était au courant de toutes les affaires russes dans leurs moindres détails et il prit la part la plus active au travail compliqué qu'il fallut faire à ce congrès où des questions « délicates » s'embrouillaient prodigieusement10. Dans ces cas il se révélait « diplomate » défendant pourtant ses positions avec ténacité et de fait sa « diplomatie » n'abandonnait jamais rien de la tactique strictement révolutionnaire. Les mencheviks et les bundistes le voyaient naturellement d'un fort mauvais œil. Il nous arrivait aussi, il est vrai, de nous quereller avec les camarades bolcheviks avec lesquels nous n'étions pas d'accord sur des questions d'organisation. Mais grâce à la retenue de Tyszka, les relations entre les bolcheviks et le groupe polonais restèrent toujours satisfaisantes.

 

Dès 1907, Rosa Luxemburg se plongea dans les affaires allemandes. On approchait de cette période fatale pendant laquelle l'aspect extérieur du Parti fut excellent tandis qu'en réalité la gangrène le rongeait profondément. La tendance radicale semblait avoir vaincu. Les Congrès adoptaient des résolutions très radicales. Mais ceux qui savaient voir voyaient que ce radicalisme était pire que tout opportunisme. L'arrivisme se développait dans le Parti, la bureaucratie atteignait des proportions excessives. On avait la lettre radicale sans esprit révolutionnaire. Il était très difficile de lutter contre cet état de choses, qui devait enfin amener à la catastrophe morale du 4 août 1914. Parmi les chefs influents, le vieux Bebel n'avait plus son ancienne intuition révolutionnaire et Karl Kautsky, n'ayant jamais été en contact avec la vie du Parti, s'enfermait toujours plus dans un dogmatisme livresque. Les hommes nouveaux dans les rangs des radicaux, les Scheidemann, les Ebert, les Haase n'avaient jamais été révolutionnaires au fond de leur âme et ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez ; les autres n'étaient que de vulgaires arrivistes. Rien d'étonnant à ce que dans cette atmosphère les meneurs aient réussi à représenter Rosa Luxemburg et ses partisans, qui ne cessaient de sonner le tocsin, comme des « critiques chagrins », ne troublant la paix du Parti que « par amour des disputes ». Kautsky céda enfin à cette tendance et son attitude, en 1912, amena la rupture d'une amitié datant de longues années. Cet érudit de bibliothèque eut enfin le courage de traiter Rosa Luxemburg et ses amis d' « anarchistes-syndicalistes ».

Malgré ce travail énervant, Rosa trouvait encore du temps pour des travaux scientifiques fondamentaux. On l'avait désignée pour enseigner à l'école marxiste du Parti l'économie politique et, non seulement elle se révéla un pédagogue modèle, mais encore préparant très consciencieusement ses leçons, elle écrivit un remarquable cours d'économie marxiste, qui, par malheur, n'a pas été imprimé (et il faut craindre que les bandits de Noske, qui, aux jours tragiques de janvier, ont violé le domicile de Rosa Luxemburg, aient détruit ce manuscrit, en même temps que beaucoup d'autres). A cette époque, un autre travail important de Rosa fut édité : L'Accumulation du Capital.

C'était aussi le moment de son activité de propagande la plus intense. Les calomnies des chefs du Parti contre Rosa Luxemburg n'eurent pas d'effet sur les masses. Dans toutes les villes, même dans le centre du révisionnisme, les ouvriers aimaient à entendre « notre Rosa » et son talent si entraînant d'orateur agissait même sur ceux que l'opportunisme avait contaminés. Je me souviens qu'un camarade (de Mannheim, je crois) racontait l'étonnant effet d'un discours de Rosa Luxemburg : les ouvriers déclarant à leurs chefs habituels qu'ils voyaient maintenant combien ils avaient été trompés et exigeant que Rosa Luxemburg fût invitée à faire une série de conférences et de causeries-discussions sur tes questions intéressant le Parti. Ces cas étaient fréquents.

En 1913, Rosa Luxemburg prononça, à Francfort-sur-le-Main, un discours antimilitariste pour lequel elle fut poursuivie et condamnée à un an de prison. Mais, pendant les délais d'appel à une instance supérieure, elle prononça, à Berlin, un nouveau discours, dans lequel elle disait entre autres que dans les casernes de l'Allemagne les soldats étaient chaque jour odieusement brutalisés et brimés. Elle fut de nouveau poursuivie. La défense se chargea de prouver la véracité de ses assertions et invita des témoins à se faire connaître par les journaux du Parti. En juin 1914, quelques semaines avant la guerre mondiale, le procès s'ouvrit, plusieurs centaines de témoins se présentèrent à l'audience dès le premier jour, prêts à déposer sur les horreurs de la vie de caserne et le défenseur déclara que sa liste comptait plusieurs milliers de noms. Le gouvernement s'effraya, le procès fut remis, — et l'on n'en reparla plus.

A cette époque, le camarade Tyszka travaillait dans les partis polonais et russes. On avait commencé à éditer à Varsovie un journal hebdomadaire légal, mais comme tous les écrivains du Parti devaient émigrer, la rédaction était à Berlin et Tyszka, naturellement, en avait la charge. Il habitait alors à l'hôtel, à Steglitz, faubourg de Berlin, et Franz Mehring, qui connaissait à fond l'histoire de la Prusse, découvrit que cet hôtel avait été jadis le palais du général Wrangel, qui réprima la révolution de 1848. Chaque fois qu'il voyait Tyszka, le vieillard affirmait que Wrangel devait se retourner dans son cercueil à la seule idée qu'un révolutionnaire comme Tyszka habitait maintenant son logis. Notre rédaction siégeait dans une petite chambre de cet hôtel. Tyszka y introduisait de nouveau son régime sévère tançant vertement les coupables si le travail n'était pas parfait. Le fait est qu'on ne pouvait diriger de Berlin la rédaction d'un journal de Varsovie qu'au prix d'une exactitude exemplaire et que sous ce rapport notre confrérie littéraire n'était bonne à rien. Cependant, l'énergie de Tyszka faisait marcher l'affaire, bien que notre journal, régulièrement suspendu, dût continuellement changer de nom pour ressusciter ; il vécut près d'un an changeant, je crois, sept fois de nom.

Tyszka dut travailler dans le Parti russe, ayant été désigné par le Parti polonais qui s'était fédéré avec les organisations russes, en qualité de membre du Comité Central. Comme il était dans son travail ponctuel jusqu'à l'exagération, croyant indispensable d'informer de tout ce qui concernait les intérêts généraux la direction du Parti polonais, qui se réunissait périodiquement à Berlin, il dut tenir toute une série de notes et de livres, cela seul et dans les conditions les plus pénibles : il vivait avec un passeport étranger. La police pouvait à chaque instant tomber chez lui et c'est pourquoi son « bureau » était installé dans les appartements de certains camarades allemands chez qui les papiers étaient déposés, tandis que d'autres adresses d'Allemands servaient pour la correspondance. Nous fîmes un jour le calcul que Tyszka avait affaire de cette façon dans une douzaine d'appartements. Il ne renonçait pas à ce système pour des raisons d'ordre conspiratif ; de la sorte, les matériaux étaient si dispersés que même en découvrant un appartement la police n'y trouverait qu'une petite partie de documents dont elle ne pourrait tirer aucun avantage. Je lui demandai un jour : « Mais, qu'arrivera-t-il si vous tombez brusquement malade ? Personne ne se retrouvera dans ce travail ! ». Il me répondit simplement : « Il ne m'est pas permis d'être malade ». Le fait est que seule une capacité de travail déconcertante et une santé de fer permettaient à Tyszka d'accomplir le travail énorme dont il se chargeait.

La guerre éclata. Dès le premier jour, Rosa Luxemburg commença sa propagande contre la guerre. Elle comptait grouper pour un travail commun un groupe choisi de camarades allemands. Et d'abord elle pensa qu'il était nécessaire de publier un manifeste signé au moins d'un petit nombre de noms populaires parmi les ouvriers. Tyszka dit tout de suite qu'il n'en résulterait rien.

Pourtant, avec Rosa, nous tentâmes l'essai. Mais sept personnes seulement, répondant à son invitation, se réunirent chez elle pour examiner la question ; de ce nombre, il n'y avait que deux militants connus, Mehring et Lentsch. Ce dernier promit de signer, mais se déroba ensuite. Le manifeste n'eût été signé que de Rosa Luxemburg, de Clara Zetkin et de Franz Mehring, ce qui était naturellement inadmissible ; il fallut y renoncer. Le lecteur non initié aux choses d'Allemagne se demandera peut-être : Et Liebknecht ? Malheureusement Liebknecht hésitait encore et ce n'est que quelques mois plus tard qu'il se décida à combattre la guerre.

Il fallut se résoudre à l'activité clandestine. Fort peu de camarades y étaient préparés. Le petit groupe qui se mit au travail était composé des camarades Luxemburg, Tyszka, Mehring, des époux Duncker11, d'Ernst Meyer, de Wilhelm Pieck, de Lange12 et de moi. Je crois bien que c'est tout. Mathilde Jacob13 et la camarade Ezerskaya14 nous donnaient un concours technique matériel. Notre situation n'était pas brillante, nous n'avions ni argent, ni organisation de parti et, en outre, les militants allemands n'avaient aucune notion de propagande clandestine. Pourtant tout marcha. Tyszka et Meyer se chargèrent d'organiser une typographie. Pieck, Eberlein et Lange, à l'aide de leurs relations, donnèrent le moyen de répandre les publications, mais Tyszka dut bientôt assumer la direction de ces deux parties de l'entreprise. Nous pûmes ainsi éditer une série de manifestes contre la guerre. Nous décidâmes en outre de commencer à éditer un journal légal, l'Internationale, mais il fut supprimé dès son premier numéro.

En février 1915, la condamnation de Rosa Luxemburg fut confirmée en dernière instance ; on l'emprisonna pour un an. Elle réussit pourtant à écrire et à nous faire passer — principalement avec le concours de l'active et infiniment dévouée Mathilde Jacob — des feuilles volantes et une brochure intitulée La Crise de la Social-Démocratie.

Elle insistait pour que la brochure fût éditée sous son nom, mais nous savions qu'en pareil cas elle eût été menacée de travaux forcés et nous refusâmes. La brochure fut signée du pseudonyme de Junius.

Sa détention terminée, Rosa revint parmi nous. Liebknecht, maintenant, était aussi avec nous, et le travail s'était considérablement, élargi. Mais, en juin 1916, Rosa Luxemburg était de nouveau emprisonnée, « par mesure administrative ». Je me trouvais alors dans un camp de concentration, mais je sais qu'alors aussi Rosa Luxemburg collaborait aux feuilles volantes qui paraissaient sous le titre de Lettres de Spartacus ; je sais que l'impression et la diffusion de ces feuilles furent merveilleusement organisés grâce surtout à l'invincible énergie de Jogiches. Sa grande expérience de l'activité clandestine ne permettait pas aux autorités allemandes de l'arrêter, bien qu'il dût, par suite de l'arrestation ou de l'envoi au front de presque tous les militants éprouvés du groupe Spartacus, travailler dans un cercle assez large et visiter des réunions nombreuses. La police savait seulement qu'un mystérieux étranger était à la tête du groupe. On réussit pourtant à l'arrêter au printemps de 1918. Les efforts du camarade Joffe pour obtenir sa libération n'eurent pas de succès. Jogiches étant considéré comme citoyen suisse (de fait, il avait, en 1896, acquis, dans l'un des cantons, les droits de citoyen et avait récemment vécu à Berlin avec son véritable passeport suisse).

Je ne devais plus rencontrer Rosa Luxemburg. J'arrivai de Moscou à Berlin, trois jours après la catastrophe. Mais les récits de combattants de la bataille révolutionnaire m'ont confirmé ce dont je n'ai pas douté : avec Karl Liebknecht, elle a été le guide intellectuel du mouvement spartakiste, et Jogiches n'a pas cessé d'être son compagnon inséparable. Je le trouvai, lui, au travail. Il avait été arrêté pendant l'insurrection de janvier, mais il avait réussi à recouvrer la liberté et s'était aussitôt remis au travail. Il fallait concentrer les forces dispersées, reformer le Comité Central des Communistes-Spartakistes, reconstituer l'organisation.

Jogiches fut à la hauteur de sa tâche. Grâce à son énergie, le travail du Parti recommença aussitôt après la catastrophe. Son mauvais destin l'atteignit en mars : arrêté pendant l'insurrection communiste, il fut lâchement assassiné en prison.

Je ne puis, à l'heure actuelle, donner un aperçu de l'activité scientifique et politique de Rosa Luxemburg. Il faudrait, pour cela, tout un travail historique et critique, d'autant plus grand que son activité féconda le mouvement révolutionnaire polonais et allemand pendant une période assez longue, et se fit sentir en outre dans le mouvement international, les principaux efforts de notre inoubliable camarade ayant été consacrés depuis 1887 à la lutte contre l'opportunisme considéré comme un fait international.

Mais je prends la liberté d'attirer l'attention du lecteur sur ce que, dans son dernier travail théorique et tactique, — sa brochure sur la crise de la social-démocratie, — notre inoubliable camarade nous a laissé de précieuses indications pour le travail futur. Je veux parler des « thèses » énoncées à la fin de cette brochure et concernant l'Internationale. Cette brochure, comme je l'ai indiqué, a été écrite en 1916 en prison. Connaissant à fond la 2e Internationale, Rosa Luxemburg y prédit clairement, nettement, l'inéluctabilité de sa chute et montre la nécessité de recréer l'Internationale sur de nouvelles bases. Bien des choses ont changé depuis : La Révolution et la dictature du prolétariat en Russie, puis en Hongrie, ont créé une nouvelle situation. Mais, dans son ensemble, la pensée de la camarade Luxemburg reste exacte. Plus précisément, elle se pose cette question ; Que doit être la nouvelle Internationale ? Et elle y répond.

La lutte de classe à l'intérieur des États bourgeois contre les classes dirigeantes, et la solidarité internationale des prolétaires de tous les pays sont les deux règles de conduite indispensables que la classe ouvrière doit appliquer dans sa lutte de libération historique. Il n'y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du prolétariat, le prolétariat socialiste ne peut renoncer à la lutte de classe et à la solidarité internationale, ni en temps de paix, ni en temps de guerre : cela équivaudrait à un suicide.
Le centre de gravité de l'organisation de classe du prolétariat réside dans l'Internationale. L'Internationale décide en temps de paix de la tactique des sections nationales au sujet du militarisme, de la politique coloniale, de la politique commerciale, des fêtes de mai, et de plus elle décide de la tactique à adopter en temps de guerre.

Nous sommes encore loin de l'organisation d'une telle Internationale. Mais, travaillant dans ce sens, nous accomplissons les dernières volontés de l'inoubliable martyre de notre cause.

I. MARCHLEVSKY (KARSKY).

Notes de la MIA

1 Le nom du parti fut d'abord Parti Social-Révolutionnaire International « Prolétariat » (Międzynarodowa Socjalno-Rewolucyjna Partia "Proletariat") entre 1882 et 1886, puis deux autres formations conservèrent l'appelation « Prolétariat » jusqu'en 1909.

2 Marcin Kasprzak (1860–1905).

3 Boris Kritchevski (1866-1919).

4 Stanisław Kunicki (1861-1886).

5 Bronisław Wesołowski (1870-1919).

 6Wacław Berent (1878-1940).

7 Bruno Schönlank (1859-1901).

8 Sic.

9 Yakov Ganetsky (1879-1937).

10 Allusion au débat sur les « expropriations » - attaques de banques à main armée menées par des groupes bolcheviks afin de financer l'organisation qui causèrent de vives dissensions.

11 Käte (1871-1953) et Hermann (1874-1960).

12 Paul Lange (1880-1951).

13 Mathilde Jacob (1873-1942 ?), secrétaire et amie de Rosa Luxemburg.

14 Fanny Ezerskaya.

Lire Imperialismus oder Sozialismus sur le site Sozialistische Klassiker

[J. Karski: Imperialismus oder Sozialismus? Sozialdemokratische Flugschriften 12,  Berlin 1912, Nachdruck: Berlin 1960. Nach Julian Marchlewski-Karski, Imperialismus oder Sozialismus? Arbeiten über die Entwicklung des Imperialismus und den antimonopolistischen Kampf der Arbeiterklasse 1895 bis 1919. Frankfurt am Main 1978, S. 167-185]

https://sites.google.com/site/sozialistischeklassiker2punkt0/karski/karski-imperialismus-oder-sozialismus
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18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 21:24

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Vu sur : http://fr.wikisource.org

Avec cette mention édifiante concernant Rosa Luxemburg:
'La citoyenne Rosa Luxembourg, petite juive polonaise des provinces allemandes, aux traits anguleux, à la voix froide et monotone, à la démarche légèrement claudicante, qui possède en Allemagne la spécialité des discours intransigeans et jouit de plus de prestige dans les réunions publiques qu’elle n’exerce d’autorité dans le parti, était chargée d’exposer au Congrès les décisions de la Commission de la paix internationale. Cette question non plus n’a pas été discutée, bien qu’elle ait donné lieu à de vives polémiques chez les social-démocrates allemands. M. de Vollmar, qui répond d’ordinaire avec une ironie si moqueuse aux thèses excentriques de Mlle Rosa Luxembourg, ne s’est pas donné cette fois la peine de la contredire."


Le Congrès socialiste international. — Le Socialisme bourgeois 

J. Bourdeau - Revue des Deux Mondes - 4epériode, tome 162, 1900 (pp. 639-663).

 

Parmi les innombrables congrès qui se sont réunis à Paris, à l’occasion de l’Exposition, les congrès socialistes, international et national, ont surtout attiré l’attention. Ils ont été les plus bruyans, les plus tumultueux, les plus discordans. C’est peut-être dans le parti où l’on parle le plus de solidarité, — la grande devise de la fin du XIXe siècle, comme le fut la sensibilité, au siècle dernier, — c’est dans ce temple de la solidarité que l’on se prodigue, du moins en France, les plus basses injures et les plus infamantes, lorsque l’on n’en vient pas aux coups. Henri Heine constatait, dès l’origine, ce trait de caractère chez les propagandistes : « L’esprit soupçonneux, mesquin, envieux de ces gens a besoin d’être occupé par l’action, sans cela il se perd dans de subtiles discussions et d’aigres disputes de jalousie qui dégénèrent en inimitiés mortelles. Ils ont peu d’amour pour leurs amis. » Ils demeurent les mêmes, aujourd’hui qu’un champ presque illimité semble s’ouvrir à leurs entreprises. L’histoire du parti socialiste depuis vingt ans n’offre qu’une suite de discordes et de guerres intestines qui font mal augurer de la paix romaine qu’il nous promet pour le jour où il occupera le pouvoir.

I. — PHYSIONOMIE GÉNÉRALE DES CONGRÈS

Au mot de solidarité est toujours associé, dans le vocabulaire socialiste, le terme de prolétariat : solidarité et prolétariat, tout le socialisme contemporain semble contenu dans ces deux termes. L’essence de la doctrine, c’est que le nouveau régime industriel, contrairement à l’ancien, divise le monde en deux classes séparées, opposées d’intérêts et nécessairement antagonistes : une classe qui possède le capital et les instrumens de production, et devient de plus en plus riche et restreinte ; et une classe de prolétaires qui ne dispose que de sa force de travail, et qui s’accroît sans cesse. Le socialisme n’est autre chose que la claire connaissance de cette évolution fatale, et les partis socialistes n’ont d’autre objet que de régulariser et d’accélérer la prise de possession du pouvoir et de la richesse par les classes ouvrières organisées, et cela au profit de la communauté tout entière.

Le mouvement socialiste, à mesure qu’il grandit, tend à se séparer, dans tous les pays industriels, en deux courans très distincts : le mouvement ouvrier proprement dit, corporatif, constitué par les associations ouvrières, les Syndicats, les Bourses du Travail, voués à l’éducation, aux intérêts professionnels des travailleurs, poursuivant des revendications économiques, et se servant de la grève comme arme de combat. C’est dans ces milieux ouvriers que la solidarité et le prolétariat coexistent effectivement. Mais, parallèlement à cette marche de l’armée industrielle, il s’est formé des partis socialistes politiques qui, par le bulletin de vote, pénètrent dans les corps élus, et s’efforcent d’agir sur la législation de tous les pays, selon le sens des intérêts généraux du travail. Or, c’est un phénomène digne d’attention, que les partis socialistes politiques sont de plus en plus envahis et dirigés par des membres de la bourgeoisie. On vit de même la noblesse, au siècle dernier, fournir nombre de protagonistes à la Révolution.

Cet embourgeoisement croissant de la démocratie socialiste, se marque de plus en plus à tous les Congrès par le seul aspect de ces assemblées. Nous ne sommes que très imparfaitement renseignés sur la proportion des ouvriers délégués à ces congrès politiques [1]. Ils sont rejetés dans l’ombre ; au bureau, comme à la tribune, on ne voit, on n’entend la plupart du temps que des présidens, des assesseurs, des secrétaires, des orateurs bourgeois. Un ouvrier, au Congrès de Breslau, nous disait, en nous montrant avec orgueil ses mains calleuses : « Regardez bien ceci, c’est rare dans notre parti ! » Nous ne savons combien on aurait compté de callosités parmi les sept ou huit cents délégués qui représentaient une douzaine de nations, et qui sont venus siéger le 23 septembre dans cette salle Wagram, théâtre habituel des ébats auxquels se livrent les gens de maison, le dimanche soir, jouant aux comtes et aux marquises. Mais, à défaut de mains calleuses, nous y aperçûmes de belles mains blanches de jeunes femmes, agitant, lorsqu’il s’agissait de voter ou de manifester, leurs cartes rouges de déléguées. Nous avons rencontré là des dames que l’on salue dans le monde, que l’on croise en calèche aux Champs-Elysées ou qu’on lorgne dans les premières loges à l’Opéra. Nous avons entendu un délégué, mis avec un bon goût parfait, reprocher à un autre de passer sa vie dans les châteaux. Parmi ces social-démocrates, il y a des aristocrates de naissance, des rentiers, des patrons, des propriétaires ; le banquier, l’agent de change sont pareillement représentés dans le parti ; puis viennent les journalistes, les étudians, les agrégés : et nous jugions combien M. de Vollmar, le social-démocrate bavarois, avait raison de se moquer un jour de ceux qui considèrent les politiciens socialistes comme des « prolétaires révolutionnaires. » Mais nous nous rappelions en même temps les termes précis du Credo socialiste, condition essentielle pour être admis à ces congrès. Il s’agit de jurer, en effet, qu’on est internationaliste, qu’on vise à la socialisation des moyens de production, c’est-à-dire au collectivisme, à la suppression de la propriété privée, pour soi et pour les autres, et qu’il n’y a qu’un moyen d’atteindre ce but, la conquête des pouvoirs publics, par le prolétariat organisé en parti de classe. Nous lisons bien par le prolétariat, et non par la bourgeoisie possédante, au nom du prolétariat : la distinction est essentielle. Sans doute il ne faut pas entendre le mol prolétariat dans le sens restreint de travailleur manuel, d’ouvrier de fabrique, ni confondre les termes de prolétariat et de paupérisme. Est un prolétaire quiconque se trouve dans une situation dépendante, et vit uniquement de son travail manuel ou intellectuel plus ou moins fructueux, qu’il soit terrassier, mécanicien, ingénieur, avocat, médecin ou lettré, sans autre patrimoine ni héritage. Si c’était là une condition absolue d’admission à un congrès socialiste, comme la logique l’exigerait, le socialisme international serait décapité, privé de ses membres les plus éminens. Mais M. Jaurès a découvert jadis une formule ingénieuse qui concilie tout : est considéré comme prolétaire quiconque « a rompu avec la conception bourgeoise de la propriété. » Rompre avec une conception, bourgeoise ou autre, est toujours facile ; la difficulté, c’est de rompre avec la pratique de propriétaire et de renoncer à son bien. Le cas est rare, l’effort difficile. Aussi vaut-il mieux s’en tenir au socialisme aisé.

Les précédens congrès internationaux, à Bruxelles, à Zurich, surtout à Londres, avaient été troublés par la présence de fâcheux compagnons, les anarchistes révolutionnaires. On confond quelquefois les anarchistes et les socialistes. Mais, en Allemagne notamment, les social-démocrates considèrent que l’anarchisme est un ennemi aussi dangereux que le capitalisme même, et qu’ils ont mission de détruire ces deux monstres.

En présence de l’Etat moderne, défendu par sa police et protégé par son armée, les révoltes individuelles ou populaires, les attentats et les émeutes ne peuvent avoir d’autre effet que de déchaîner la réaction. Ce sont les tentatives insensées de Hœdel et de Nobiling contre Guillaume Ier qui permirent à Bismarck d’obtenir sa loi contre les socialistes. Toute tentative prématurée ne fait donc que retarder la Révolution. Il n’y a qu’une arme légitime, le bulletin de vote, que les anarchistes réprouvent et dans lequel ils ne voient qu’une duperie. Aussi les socialistes ont-ils chassé les anarchistes de leurs rangs, et ils ont fini par les exclure des Congrès internationaux. Expulsés à Zurich en 1893, ils étaient revenus à Londres en 1896, pourvus de nombreux mandats dans la section française où, unis aux syndicaux purs, ils formaient la majorité. Ils firent perdre trois jours au Congrès sur la question de leur admission. De leur propre aveu, ils n’étaient là que pour obliger les social-démocrates à confesser solennellement ce qu’ils étaient en réalité, non pas des révolutionnaires, mais de purs politiciens. Grâce à l’influence de Liebknecht et des Allemands, le Congrès de Londres imposa, même aux organisations purement corporatives, la reconnaissance formelle et catégorique de l’action parlementaire, comme un des moyens nécessaires pour arriver au collectivisme : en conséquence, les anarchistes furent excommuniés, bannis à tout jamais. Aux yeux des social-démocrates, cette décision a l’importance du Concile de Constance, qui mit fin au grand schisme d’Occident et intronisa un seul pape au lieu de deux. L’Eglise de Marx est seule reconnue, celle de Bakounine et de ses successeurs est rejetée comme entachée d’hérésie. Pour le Congrès de Paris, des précautions minutieuses avaient été prises, afin de faire respecter la décrétale de Londres. Une conférence préliminaire s’était réunie à Bruxelles. On exige de tous les délégués, de tous les syndicats, qu’ils reconnaissent la nécessité de l’action législative et parlementaire, sans qu’ils soient obligés d’y prendre part.

Les anarchistes, de leur côté, avaient organisé un Congrès ouvrier révolutionnaire international [2] qui devait se tenir à Paris du 19 au 22 septembre à la veille du Congrès socialiste, mais ils comptaient sans le ministère. M, Waldeck-Rousseau a mis le pouvoir exécutif au service des social-démocrates, et interdit la réunion anarchiste, sans que la moindre protestation se soit élevée, du moins parmi les socialistes étrangers, contre cette mesure. Seul le Congrès national, sur la motion de M. Allemane, a réclamé la liberté pour tous. Ainsi, par ordonnance de police, le révolutionnarisme anarchiste est réduit au silence. Seuls les politiciens socialistes ont la parole.

II. — LES REVENDICATIONS OUVRIÈRES ET L’ÉMANCIPATION DES TRAVAILLEURS

Les partis socialistes se présentent aux classes ouvrières comme seuls capables de faire aboutir leurs revendications et de les conduire à l’émancipation finale. La première exigence universelle, conforme à ce que les économistes appellent la loi du moindre effort, c’est de travailler moins et de gagner plus, de voir diminuer les heures de travail et augmenter les salaires. Par l’organisation syndicale, par l’entente avec les patrons, par les grèves, les ouvriers industriels obtiennent des améliorations partielles et fragmentées. Les socialistes prétendent les généraliser par l’action politique, par une législation ouvrière uniforme dans tous les pays. Le premier Congrès international, qui se réunit à Paris en 1889, pendant qu’on célébrait le centenaire de la Révolution bourgeoise, inscrivit en tête de son programme la journée de huit heures par voie de réglementation internationale. Cette réforme, en donnant à l’ouvrier plus de repos et de loisir, lui permettra d’agir avec plus d’efficacité en vue de son émancipation finale. Assurément la journée de huit heures n’est pas un minimum. M. Laforgue estime que, dans la société future, grâce au perfectionnement du machinisme, on ne travaillera que deux ou trois heures. En 1848, on parlait du droit au travail, il s’agit de proclamer aujourd’hui le droit à la paresse. L’ouvrier vivra comme un bourgeois : il n’y aura plus que des bourgeois. Bien loin de détruire la vie bourgeoise, le collectivisme aboutira au pan-bourgeoisisme. En attendant que ce rêve devienne une réalité, les ouvriers se montreraient fort satisfaits d’obtenir la journée légale de huit heures, voire celle de dix heures, et tous les congrès, depuis 1889, ont voté des résolutions en ce sens : les ouvriers doivent tendre à tout abaissement du temps de travail qui en rapproche. Le rapport lu au Congrès sur cette question n’a même pas fait l’objet d’une discussion ; il était, d’ailleurs, totalement dénué d’esprit critique. Le rapporteur, M. Wurm, membre du Reichstag allemand, ne s’est même pas enquis des expériences de la journée de huit heures qui ont été tentées, de leurs succès ou de leurs échecs. Certains socialistes estiment qu’elle est inapplicable pour l’agriculture [3] : il n’y est fait par le rapporteur aucune allusion. Depuis le Congrès de Breslau, les Allemands ont, d’ailleurs, renoncé à traiter les questions agraires. Le Congrès de Londres en a reconnu la diversité, et l’impossibilité de les ramener à des formules uniformes. La grande majorité de la classe laborieuse, la population paysanne n’a pas un seul délégué à ce Congrès soi-disant ouvrier. — Enfin, il eût été très utile de savoir si les patrons socialistes qui se trouvaient au Congrès, mettent eux-mêmes en application la journée de huit heures. On nous dit que ce n’était pas le cas pour M. Singer, par exemple. On se souvient que M. Anseele, lui-même un ancien ouvrier, le directeur si capable et si compétent de la grande coopérative socialiste de Gand le Vooruit, fut poursuivi et condamné à une amende pour infraction aux lois protectrices du travail (octobre 1896). Au Congrès de Breslau, une plainte s’éleva sur le travail de nuit des typographes employés à la composition du journal officiel socialiste, le Vorwaerts. Liebknecht répondit que ce travail était imposé par la concurrence des journaux bourgeois : il faut bien que les socialistes subissent les nécessités de la mauvaise société où ils vivent, mais ils se flattent de la réformer, puis de la détruire, et de faire enfin de leurs promesses une réalité. Cela n’est peut-être pas aussi aisé qu’ils le pensent. La Commune, qui fut un essai de gouvernement, abolit, par un décret, le travail de nuit dans les boulangeries, mais elle fut obligée de le rétablir presque aussitôt, à la demande des intéressés eux-mêmes. Les concierges de Paris tenaient à leur pain mollet pour le déjeuner du matin, et l’on dut céder aux exigences de cette puissante et redoutable corporation.

Comme à tous les congrès précédens, il a été décidé que la démonstration du 1ermai, cette grande revue des forces ouvrières, groupées sous les plis du drapeau rouge, décrétée à Paris en 1889, aurait lieu comme par le passé. Mais elle laisse de plus en plus indifférent le monde des travailleurs.

La question d’un minimum de salaire, qui devait être discutée, ne l’a pas été non plus. Mais, contrairement à M. Wurm sur la journée de huit heures, le rapporteur M. Molkenbuhr considère qu’il est impossible d’obtenir une échelle de salaires uniformes pour tous les pays. M. Molkenbuhr a du moins le mérite de se rendre compte que la société est un organisme complexe. Un salaire élevé pour un pays sera bas pour un autre et réciproquement, car les salaires sont en raison du coût de la vie, du prix des subsistances. On engage donc les travailleurs à conquérir ce minimum de salaire, — puisqu’il ne peut être établi par voie législative uniforme, — au moyen de fortes organisations syndicales, de façon qu’il soit en rapport avec le plus large fondement de l’existence. En outre, par les moyens politiques et économiques, par la grève et le bulletin de vote, lorsqu’il s’agit de travaux publics, il faudra obtenir de l’administration qu’elle paie directement un minimum de salaire, ou y oblige les entrepreneurs dans le cahier des charges. M. Millerand, par le décret d’août 1899, a donné satisfaction à cette exigence.

Ce ne sont là que de pures réformes, et les démocrates socialistes visent bien au-delà. Ils ne sont pas de simples réformistes, ils aspirent au renversement complet de l’ordre actuel, à l’émancipation définitive du travail par la constitution et l’action du prolétariat organisé en parti de classe, — l’expropriation politique et économique de la bourgeoisie [4], — et enfin, à la socialisation des moyens de production, c’est-à-dire au collectivisme. Nous connaissons la formule. Mais d’autre part cette expropriation de la bourgeoisie est présentée désormais comme une œuvre infiniment longue et laborieuse (Lassalle disait une œuvre séculaire), et il n’est plus de mode de la prophétiser à brève échéance : on peut juger d’après cela que tous les propriétaires qu’attire la démocratie socialiste pourront, longtemps encore, se contenter de rompre avec la conception bourgeoise de la propriété, et en conserver, chaque jour de la vie, la pratique si profitable.

Enfin n’est-il pas plaisant de voir les socialistes bourgeois arborer sans cesse le drapeau du Collectivisme, et un ministre français, M. Millerand à Lens, le montrer du doigt aux classes ouvrières en leur disant : c’est par ce signe que vous vaincrez ! alors que les ouvriers les plus intelligens, les plus avancés dans la voie d’une solution de la question sociale, ne veulent plus en entendre parler. Au récent congrès des Trades Unions à Huddersfield où un million et quart d’ouvriers étaient représentés, la Socialisation des moyens de production et de distribution ne figurait même pas à l’ordre du jour. Un social-démocrate anglais, M. Hyndmann, un bourgeois, déverse à ce sujet, sa colère sur les Unions. M. Bernstein constate qu’en dépit de quelques votes socialistes occasionnels, aux précédens congrès, il faut croire avec Engels que les ouvriers anglais ne songent nullement à renverser l’ordre capitaliste, mais à en tirer le meilleur profit possible, au moyen de l’organisation et des grèves. Les politiciens socialistes ne sont, pour les Unions, que des démagogues ou des utopistes. Cependant l’évolution capitaliste, d’après la doctrine marxiste, mène nécessairement au collectivisme ; la concentration de plus en plus grande des industries y conduit d’une façon inéluctable. La production, disent les marxistes, a commencé dans le monde par la famille, puis elle s’est continuée par la corporation fermée. Les découvertes techniques et les nécessités d’une production démesurément accrue, démocratique, ont créé le régime de la grande industrie, de la concurrence libre : et voici que maintenant se produit un nouveau phénomène, la concentration croissante des industries, l’organisation des grands monopoles capitalistes, les trusts qui écartent la concurrence. On connaît le développement considérable des trusts aux Etats-Unis. Les syndicats capitalistes se forment de même dans tous les pays industriels. Ils suppriment (grâce au protectionnisme, il est vrai) les entreprises concurrentes, règlent la production, fixent les prix du marché, et prélèvent sur les consommateurs des bénéfices considérables. D’après la théorie socialiste, il arrivera un moment où le public réclamera la transformation des syndicats capitalistes en entreprises nationales. L’Etat deviendrait ainsi producteur, voire débitant au détail du charbon, du pétrole, du sucre, de l’alcool, comme il l’est déjà pour le tabac, et le profit colossal de quelques-uns irait à la communauté. Le Congrès socialiste international considère les trusts comme une phase d’évolution nécessaire, comme une étape indispensable, et il demande aux socialistes de ne pas chercher à les combattre par voie législative, contrairement à l’opinion publique si surexcitée aux États-Unis. Une législation contre les trusts serait une législation rétrograde. Il faut seulement que les classes ouvrières opposent à ces syndicats capitalistes, qu’on nomme trusts ou cartels, des organisations ouvrières d’égale puissance, qui soient capables de défendre contre eux les intérêts du travail [5].

Le collectivisme est ainsi le but final vers lequel nous voguons à pleines voiles et, afin de hâter l’entrée dans le port, il faut exciter le combat de classes. Ce n’est nullement par amour pour la paix, mais par un sentiment tout contraire, que les socialistes se proclament partisans de la suppression des armées permanentes, adversaires irréductibles du militarisme ; — la guerre, et les armées nationales font obstacle à la guerre des classes. — La citoyenne Rosa Luxembourg, petite juive polonaise des provinces allemandes, aux traits anguleux, à la voix froide et monotone, à la démarche légèrement claudicante, qui possède en Allemagne la spécialité des discours intransigeans et jouit de plus de prestige dans les réunions publiques qu’elle n’exerce d’autorité dans le parti, était chargée d’exposer au Congrès les décisions de la Commission de la paix internationale. Cette question non plus n’a pas été discutée, bien qu’elle ait donné lieu à de vives polémiques chez les social-démocrates allemands. M. de Vollmar, qui répond d’ordinaire avec une ironie si moqueuse aux thèses excentriques de Mlle Rosa Luxembourg, ne s’est pas donné cette fois la peine de la contredire. — Comme au temps de Lassalle, il existe parmi les socialistes allemands un courant patriotique. L’opposition antimilitariste vise surtout Guillaume II. La question des milices a été longtemps discutée dans les revues et les journaux du parti. Les social-démocrates allemands ont fait repousser au Congrès international de Bruxelles la grève militaire, proposée par M. Domela Nieuwenhuis et appuyée par les anarchistes. L’unanimité sur la suppression des armées permanentes n’est donc pas sincère. Le Congrès a décidé d’organiser une propagande antimilitariste uniforme parmi les jeunes gens appelés au service militaire. Les jeunes gardes en Belgique, où la conscription n’est pas encore abolie, ce qui explique le succès de cette organisation, pourraient servir de modèle. Demeurons persuadés, d’ailleurs, que, si les social-démocrates arrivaient au pouvoir en Allemagne, ils n’auraient rien de plus pressé que de maintenir une armée forte. Car il n’est pas probable que les cosaques passent aussi vite au collectivisme, et la frontière allemande est toute grande ouverte de leur côté. Cette propagande n’est dangereuse qu’en France, où elle pourrait avoir pour complice et pour instrument un ministre de la guerre [6].

Les social-démocrates professent l’horreur des entreprises coloniales qui ne sont à leurs yeux que des entreprises et des exploitations capitalistes. Un socialiste français donnait un jour une autre raison à cette hostilité : c’est que les colonies servent de soupape de sûreté ; les hommes hardis, aventureux, vont y chercher fortune, diminuent le nombre des mécontens et des militans. Pour un motif ou pour un autre, on a donc protesté au congrès de Paris contre la politique coloniale, et les orateurs véhémens ont été très applaudis. Un bourgeois hollandais, M. van Kol, qui a habité Java, trace un sombre tableau des méthodes d’enrichissement de ses compatriotes aux colonies. MM. Hyndmann, Burrow, Pelé Curran flétrissent en termes énergiques, au nom de milliers et de milliers de travailleurs anglais, le brigandage contre les Boers, la rapacité qui affame les Indes, en un mot, tous les crimes de l’Impérialisme. Un député français, M. Sembat, est venu se défendre du soupçon d’avoir voté des subsides pour la guerre de Chine. Il faut laisser en paix les frères chinois et combattre les bourgeois, les seuls ennemis. Le remède que l’on préconise contre l’exploitation coloniale c’est l’organisation des travailleurs coloniaux, de même que celle des marins, des ouvriers maritimes, sous la bannière du socialisme international. Mais sur cette question, non plus que sur les précédentes, les orateurs n’ont fait preuve du moindre esprit critique. Les Anglais ne semblaient pas se douter de ce que seraient les salaires en Grande-Bretagne s’il n’y avait pas de colonies anglaises. Aucun Français ne s’est levé pour dire que, depuis notre domination en Cochinchine, la population a augmenté et le bien-être s’est accru. L’œuvre du général Galliéni à Madagascar semble appelée à un avenir fructueux pour les indigènes. Non, tout n’est pas barbarie dans les triomphes parfois meurtriers de la civilisation.

Malgré l’approbation unanime donnée à ces thèses si superficielles, il existe bien des divergences de vues sur ces questions parmi les socialistes eux-mêmes [7]. Nous n’en voulons pour preuve que la récente étude, si sensée, de M. Bernstein sur la question coloniale [8]. Il n’a pas jugé à propos de défendre ses idées devant le Congrès, qui votait le dernier jour toutes ces résolutions au pas de course, par acclamation.

Nous ne citons que pour mémoire la revendication du suffrage universel partout où il n’existe pas ; la législation directe par le peuple, idée chère aux blanquistes ; les règles du socialisme municipal, que nous avons longuement exposées dans un précédent article [9].

Sur presque tous les points que nous venons d’énumérer, on n’exprimait donc au Congrès que des professions de principes et des opinions de façade ; de l’aveu d’un socialiste français, M. Rouanet, ce ne sont là que des rabâchages. Les questions d’ordre purement économique, celles qui touchent le plus les travailleurs, ne passionnent jamais ces assemblées ; elles ne se soucient guère de les étudier. Elles ne s’enflamment que lorsqu’il s’agit de politique et d’affaires personnelles.

Tout l’intérêt du Congrès se concentrait sur « la conquête des pouvoirs publics, les alliances avec les partis bourgeois, » en d’autres termes, sur la question de savoir si un socialiste peut entrer dans un ministère bourgeois, c’est-à-dire si M. Millerand a bien fait de céder aux sollicitations de M. Waldeck-Rousseau, et de collaborer avec lui au gouvernement de la République.

III. — LA QUESTION POLITIQUE ET MINISTÉRIELLE

Tant que les partis socialistes ont vécu en marge de la vie parlementaire, à l’état de sectes fermées, ils pouvaient conserver à peu près intacte la rigidité de leur doctrine ; mais le jour où, grâce au suffrage élargi ou universalisé, ils commencèrent à pénétrer dans les corps élus et cherchèrent à attirer à eux des couches toujours plus larges de la masse électorale, ils durent faire passer cette préoccupation au premier plan.

Selon la doctrine primitive, le mot d’ordre darwinien de lutte de classes, donné par Karl Marx au socialisme international, signifiait que la société actuelle, par suite des développemens de la grande industrie, est formée pour ainsi dire de deux blocs voués à un antagonisme irréductible : la bourgeoisie possédante et le prolétariat dépendant. Mais cette bourgeoisie même est divisée en différens partis qui luttent pour la domination, pour la satisfaction d’intérêts divergens. En se coalisant tantôt avec l’un des partis en conflit, tantôt avec l’autre, les socialistes peuvent y trouver un accroissement de force et d’influence. C’est ainsi qu’en Angleterre les socialistes font généralement cause commune, dans les élections locales ou générales, avec les libéraux : il en est de même en Allemagne. En Bavière, sous la direction de M. de Vollmar, les socialistes ont mené une campagne, aux élections du Landtag, avec les cléricaux ; les uns et les autres poursuivent le même but, l’établissement du suffrage universel. En France, radicaux et socialistes ont conclu des traités électoraux au second tour de scrutin, ou se sont entendus dans une administration commune des municipalités qu’ils avaient conquises. On vit même à Bordeaux la secte des guesdistes, qui passe pour la plus rigoureuse en matière de programme, former un pacte célèbre avec les royalistes afin de chasser les opportunistes de la municipalité bordelaise et administrer la ville en leurs lieu et place. L’entrée de M. Millerand dans le ministère de M. Waldeck-Rousseau, aux côtés de M. le général de Galliffet, marque la dernière étape de cette politique de compromis et d’expédiens, et a causé une émotion considérable dans le monde socialiste, tant en France qu’à l’étranger.

En Allemagne, les alliances électorales soulevèrent d’abord de nombreuses protestations de la part des orthodoxes, des socialistes de stricte observance. Le suffrage universel n’existe que pour les élections au Reichstag. Les différens Landtags sont nommés au suffrage restreint : en Prusse, particulièrement, le système censitaire des trois classes ne laisse pour ainsi dire aucune chance aux socialistes de pénétrer dans l’assemblée législative. Les socialistes se trouvaient placés dans cette alternative : ou de s’abstenir, ou de donner leurs voix à des libéraux, à des bourgeois capitalistes. Mais l’abstention pouvait présenter de graves dangers. Une majorité de hobereaux se montre toujours empressée à voter des lois draconiennes. Il importait donc aux socialistes de les tenir en échec et de faire entrer au Landtag le plus grand nombre possible d’opposans. Cette tactique s’imposait et fut bien vite adoptée, malgré le blâme des intransigeans dans les congrès annuels. Sur ce point, les social-démocrates allemands ont fini par mettre d’accord, comme le leur demandait Bernstein, leurs paroles et leurs actes ; ils ont théorétisé, maxime leurs pratiques. D’abord défendue, puis tolérée, puis permise, la participation des socialistes aux élections du Landtag a été déclarée obligatoire, sous le contrôle du Comité directeur, véritable gouvernement du parti, — cela même au congrès qui s’est tenu à Mayence, la veille du Congrès international de Paris.

Les Allemands n’avaient nullement songé à établir une consultation internationale sur cette question : ils ont réglé leurs affaires eux-mêmes ; ils n’ont porté devant le Congrès aucune des questions qui les divisent. Il n’en a pas été de même des socialistes français. Récemment unifiés, mais travaillés par des rivalités profondes, ils ont pris en quelque sorte pour arbitre de leur querelle le Congrès international : chacun songeait ensuite à se prévaloir de la décision rendue dans le congrès national qui allait suivre. Ils soumettaient au concile socialiste le cas de M. Millerand, qui a déjà fait l’objet d’une lettre circulaire suivie d’une réponse des socialistes marquans de tous les pays. Et cela fait songer à l’immortelle consultation de Panurge sur le mariage, à son appel aux oracles, à la sibylle, au poète mourant, à l’astrologue, au médecin, pour savoir s’il devait se marier, s’il serait ou non trompé, — avec cette différence que le mariage de M. Millerand et de la bourgeoisie dirigeante, qui inquiète ses anciens amis, est maintenant consommé ; que la lune de miel dure toujours ; que les conjoints ne songent nullement au divorce. La question paraît donc oiseuse, du moins pour le présent. Mais les socialistes n’en considéraient pas moins la solution qu’ils demandaient au Congrès comme très importante. De la réponse du Congrès dépendrait, en une certaine mesure, le sort des élections futures. Si le Congrès justifiait M. Millerand et ses amis, ceux-ci s’en autoriseraient dans leur propagande pour ruiner l’autorité de M. Guesde et de M. Vaillant ; s’il désapprouvait M. Millerand, ce blâme implicite servirait pour ainsi dire de plate-forme électorale aux socialistes antiministériels et permettrait de désigner les amis de M. Millerand, M. Jaurès, M. Viviani et M. Millerand lui-même, comme de mauvais socialistes, des radicaux larvés.

D’autre part les socialistes étrangers, mis ainsi en demeure de se prononcer entre les frères ennemis, se trouvaient dans un grand embarras, non pas seulement, comme on l’a dit, parce qu’ils ne se souciaient guère de donner raison à l’un plutôt qu’à l’autre, et d’aggraver ainsi la discorde, lorsqu’ils auraient voulu, au contraire, favoriser l’unité ; mais parce que la présence d’un socialiste au ministère français les gène parfois eux-mêmes dans leur opposition à leurs gouvernemens respectifs. C’est ainsi qu’au Reichstag un conservateur raillait l’intransigeance des social-démocrates et leur citait l’exemple de « Son Excellence le camarade Millerand » qui vote sans se faire prier le budget de l’armée.

Les socialistes les plus marquans de tous les pays s’étaient prononcés individuellement dans un sens défavorable. M. Millerand n’avait eu pour lui que trois réponses approbatives, émanant il est vrai d’anciens ouvriers, ce qui leur donne quelque poids : Louis Bertrand et Anseele en Belgique, Keir Hardie en Angleterre. Le Congrès s’est tiré de ce pas difficile par une sentence sibylline qui rappelle encore les oracles que Panurge avait tant de mal à interpréter :

Jeûnez, prenez double repas,

Défaites ce qu’était refait,

Refaites ce qu’était défait.

Souhaitez-lui vie et trépas,

Prenez-la, ne la prenez pas.

C’est M. Kautsky, le grand théologien marxiste, qui avait été chargé de rédiger la décision fatidique. Il disait à peu près ceci :

Dans un état démocratique moderne, la conquête du pouvoir politique ne peut être le résultat d’un coup de main, mais bien d’un long et pénible travail d’organisation prolétarienne, sur le terrain économique, de la régénération physique et morale de la classe ouvrière, et de la conquête graduelle des municipalités et des assemblées législatives.

C’est l’abandon de la thèse dite catastrophique, chère encore aux blanquistes, de la révolution à brève échéance si souvent prédite. M. Kautsky, pour conserver son prestige, capitule ici devant M. Bernstein, comme le lui a reproché M. Vaillant.

L’entrée d’un socialiste isolé dans un gouvernement bourgeois, — continue M. Kautsky, le doctor angelicus de l’école, — ne peut pas être considérée comme le commencement normal de la conquête, mais comme un expédient forcé, transitoire, exceptionnel.

Si, dans un cas particulier, la situation politique nécessite cette expérience dangereuse, c’est là une question de tactique, non de principe ; le Congrès n’a pas à se prononcer sur ce point.

Mais en ce cas le ministre doit être approuvé de son parti, en rester le mandataire, sinon il ne peut causer que la désorganisation et la confusion dans le prolétariat militant…

Cette sentence enveloppée, approuvée par la majorité du Congrès, fut saluée par M. Jaurès et les ministériels comme un triomphe, bien que M. Vandervelde en ait aggravé par son commentaire le sens hostile à M. Millerand. Ainsi, disait M. Jaurès, les Assises internationales du prolétariat décident que le cas Millerand est affaire de tactique, non de principe. Tout au contraire, s’écriaient M. Guesde, M. Lafargue, M. Vaillant et leurs amis, le Congrès vous condamne, et le sens de l’oracle, c’est que l’entrée d’un socialiste dans un ministère est une faute de tactique, duperie ou trahison.

Enfin M. Kautsky lui-même a protesté depuis, dans la Neue Zeit, contre l’interprétation erronée de M. Jaurès. Il se défend d’approuver l’entrée de M. Millerand au ministère. « Ces gens-là, dit-il des socialistes ministériels, s’ils avaient vécu au temps de la Réforme, auraient attendu la victoire du protestantisme de l’entrée d’un protestant dans le collège des Cardinaux. »

IV. — RENAISSANCE DE L’INTERNATIONALE

Ces congrès internationaux, simples démonstrations de solidarité, n’ont guère d’importance pratique. D’ailleurs, sauf en ce qui concerne les anarchistes et la journée du 1ermai, leurs décisions restent lettre morte. Frappés de ces inconvéniens, las des vains discours, des querelles entre les Français barbares qui éclatent à tous les congrès internationaux et leur donnent plutôt l’aspect d’un sabbat de sorcières, Hexensabbat, les Allemands ont proposé d’espacer ces congrès, et de tenter de rendre permanens les rapports entre les partis socialistes, au moyen d’un secrétariat international et d’un comité interparlementaire, avec un budget de 10 000 francs. Ce secrétariat aura son siège à Bruxelles, à la Maison du Peuple. Sa mission consistera à rendre exécutoires, s’il se peut, les décisions des précédens congrès, à centraliser des rapports sur le mouvement politique et économique de tous les pays, à lancer des manifestes sur les grandes questions du jour, à unifier l’action législative des socialistes dans les parlemens, à réunir les archives du socialisme, à préparer les Congrès futurs, enfin, à s’occuper d’autre chose que des conflits entre les socialistes français.

Le journal officiel des socialistes allemands, le Vorwaerts, salue cette création du Congrès de Paris comme une renaissance, une reconstitution de l’ancienne Internationale de Marx, vaste cadre sans troupes, tandis qu’aujourd’hui les troupes, partout organisées et disciplinées, attendent l’unité de direction nécessaire à une armée en campagne.

Malgré les moyens toujours plus fréquens de communication, ces tentatives d’action internationale régulière ont échoué jusqu’à présent. Le secrétariat du travail, décrété par le Congrès de Bruxelles en vue de l’action économique, n’a jamais fonctionné. Les ouvriers du cuir et des textiles ont cherché à établir entre eux des rapports internationaux qui n’ont abouti à rien. De telles entreprises semblent méconnaître la variété des circonstances locales sous l’uniformité apparente. Enfin, toute organisation, même la plus parfaite sur le papier, dépend de la valeur des hommes chargés de la mettre en mouvement.

Une conférence internationale de journalistes et d’écrivains socialistes a été convoquée après le Congrès. Nous avons assisté récemment à une campagne de presse internationale, menée contre la France avec des ressources considérables, un ensemble parfait et une dextérité merveilleuse. Et, quand on se rend compte que les mêmes élémens ethniques dominent de beaucoup dans le socialisme cosmopolite, on juge que ce n’est pas là une force méprisable.

 V. — LA QUERELLE DES SOCIALISTES FRANÇAIS

Les socialistes français, après avoir troublé les débuts du Congrès international par des incidens violens, avaient décidé de conclure une Trêve de Dieu, d’ajourner leurs petites querelles, comme le disait M. Delory, le maire de Lille, à l’assemblée nationale qui devait s’ouvrir aussitôt que les étrangers seraient partis.

Le sujet de cette petite querelle est très simple et très limpide, mais il faut remonter à quelques années pour en saisir l’origine. Il y a trois générations ou plutôt trois écoles distinctes dans le socialisme français. La plus ancienne remonte à la Commune et au blanquisme, dont M. Vaillant a conservé la tradition. La seconde, avec MM. Guesde et Lafargue, date de 1879, de l’introduction du marxisme allemand dans le socialisme français. La troisième ne va pas au-delà de 1893, du moment où le parti socialiste, qui avait vécu jusqu’alors en marge de la vie parlementaire, réussit à former avec M. Millerand, M. Jaurès et leurs amis un parti politique au sein du Parlement. Ces derniers, dits indépendans, n’appartenaient à aucune organisation, ne relevaient que de leurs électeurs : affranchis des sectes gênantes et des programmes compliqués, ils se rangeaient sous la vague enseigne du formulaire de Saint-Mandé, aspiraient à unifier le parti socialiste, à substituer aux diverses organisations sectaires une vaste agence électorale, ayant pour base les comités électoraux fédérés dans tout le pays, recrutant le plus grand nombre d’électeurs, grâce à une extrême souplesse de propagande et de programmes adaptés à chaque région. Dans une réunion du Tivoli Vaux-Hall tenue en juin 1898, au lendemain des élections législatives, M. Jaurès faisait acclamer par anticipation l’union et l’unité du parti socialiste, en passant par-dessus la tête de M. Vaillant et de M. Guesde, dont il se proposait de licencier les troupes, et de rendre le commandement dictatorial désormais sans objet. Ceux-ci ne lui ont pas pardonné.

L’entrée de M. Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau, conséquence de l’affaire Dreyfus, fut l’occasion et le prétexte de la déclaration d’hostilités aux Indépendans. La campagne dreyfusienne de M. Jaurès était sévèrement blâmée par M. Guesde et M. Vaillant. Le Congrès de Paris, en 1899, unifia de nouveau le socialisme français, divisé depuis 1882 en sectes rivales : MM. Vaillant et Guesde d’une part, M. Jaurès et ses amis de l’autre, se disputèrent la majorité. Le Congrès, après un long tumulte, aboutit à la constitution d’une sorte de gouvernement du parti, sous le nom de Comité général, chargé de contrôler la presse et les députés socialistes au Palais-Bourbon. Dans ce comité, ministériels et intransigeans se contre-balançaient au début. Mais les intransigeans, M. Guesde, M. Lafargue, M. Vaillant, ne tardèrent pas à l’emporter, si bien que MM. Jaurès et Viviani se trouvèrent bientôt en infime minorité, et pour ainsi dire mis à l’index, lors de l’interpellation à la Chambre sur les troubles de Chalon. Pour sauver le ministère, la demande d’enquête sur ce nouveau Fourmies avait été repoussée par la majorité du groupe socialiste à la Chambre ; il se trouva même quinze députés collectivistes qui se résignèrent à voter l’ordre du jour malicieux de M. Massabuau, répudiant « les doctrines collectivistes par lesquelles on abuse les travailleurs. » Le Comité général et le groupe des députés socialistes à la Chambre, des ministériels, se trouvaient donc en conflit aigu, et chacun cherchait à s’assurer la majorité au Congrès français pour écraser l’adversaire, l’évincer du parti, et le supplanter aux élections prochaines.

Afin d’obtenir cette majorité, il existe un procédé traditionnel qui consiste à opérer le miracle de la multiplication des mandats. Toutes les organisations socialistes sont familières avec une pratique très élémentaire : il s’agit, comme l’expliquait un jour M. Guesde, de se procurer un timbre humide de 1 fr. 25 et de réunir trois pelés et un tondu : avec cela on forme un groupe, et on donne mandat à un délégué de le représenter. Lors du Congrès de 1899, où la discussion des mandats fut si violente, on racontait qu’un aide de camp de M. Guesde avait parcouru la France entière, fondant dans chaque ville une infinité de groupemens. Un ami de M. Jaurès avait joué cette fois le même tour à M. Guesde, et c’étaient les jaurésistes qui arrivaient avec des centaines de mandais, dont un grand nombre étaient contestés. M. Jaurès disposait ainsi d’une forte majorité. M. Lafargue le traita d’escroc, M. Rouanet accusait M. Guesde et M. Vaillant des mêmes « escroqueries. » La minorité reconnut à grand’peine la validité de l’assemblée, et l’on ne cessait de s’invectiver de part et d’autre durant les longues séances chargées d’orage qui évoquaient les scènes de la première Révolution. Les rapporteurs du Comité général vinrent d’abord à la tribune énumérer la longue suite de leurs griefs contre l’insubordination des députés socialistes, leur peu de zèle pour la propagande, leurs votes hostiles à la classe ouvrière, tandis que les députés indépendans dénonçaient la tyrannie du Comité, sa suspicion, l’esclavage où l’on prétendait les réduire.

Au début de l’agitation socialiste, et par défiance extrême des politiciens, on votait au Congrès de Marseille, en 1879, que tout élu socialiste devait signer sa démission en blanc et la remettre au comité du parti, qu’il devait de même verser son traitement entre les mains du comité, chargé de lui allouer une simple indemnité pour subvenir à ses besoins. Mais aujourd’hui un socialiste indépendant ne diffère guère que par les opinions des autres députés. Le socialisme athénien a succédé au socialisme spartiate.

Le discours le plus marquant du Congrès a été celui de M. Viviani. M. Jaurès, en dépit de sa majorité, n’a pas pris la parole dans la discussion, et il n’est pas certain qu’on l’eût laissé parler, tant il rencontrait d’animosité du côté gauche de l’assemblée. M. Viviani a exposé la théorie du socialisme opportuniste dans toute sa pureté. Il a parlé des nécessités de la politique quotidienne à la Chambre, des pièges que des socialistes tendaient à leurs camarades pour les faire trébucher. Il a annoncé triomphalement que les gendarmes qui, à Chalon, avaient fait usage de leurs armes contre les grévistes, allaient être déférés à la justice militaire. Triste argument, que cette responsabilité dont M. Viviani déchargeait M. Waldeck-Rousseau qui l’a revendiquée, pour la faire retomber sur ces malheureux gendarmes, vrais prolétaires de l’ait, tandis que tant de socialistes ne le sont qu’en théorie.

La partie saillante du discours de M. Viviani a été celle où il a proclamé le lien indissoluble qui unit le socialisme et la République. Gambetta, vers la fin de l’Empire, prononçait un discours retentissant où il exposait comment la République était la forme adéquate du suffrage universel. M. Viviani, si nous l’avons bien compris, considère le socialisme comme la forme adéquate de la République. M. Thiers disait : « la République sera conservatrice ou elle ne sera pas, » formule que J.-J. Weiss qualifiait irrévérencieusement de bêtise. M. Viviani rétablirait la formule au profit du socialisme : la République sera socialiste ou elle ne sera pas. Et inversement : sans République, point de socialisme. Le socialisme, selon lui, est intimement lié à cette forme de gouvernement, opinion singulière qui trahit au plus haut degré l’esprit étroitement politicien de M. Viviani. Si l’on entend, en effet, par socialisme, l’organisation, l’élévation, la puissance chaque jour croissante des classes ouvrières, où y a-t-il plus de socialisme qu’en Angleterre, et moins de politiciens socialistes ? Les ouvriers anglais se passent fort bien de députés socialistes, grâce à leur esprit pratique et à l’intelligence des classes dirigeantes, qui suivent à l’envi une politique sociale. On a opposé de même à M. Viviani l’exemple de la Belgique monarchique où l’action des députés au parlement n’est que secondaire, où tout l’effort du parti s’est porté vers l’organisation coopérative. En France, nous disait un socialiste belge, c’est le suffrage universel prématuré qui a jeté les socialistes dans la politique exclusive, cause parmi eux d’éternelles dissensions qui n’ont d’autre motif que la concurrence électorale. Les politiciens abondent plus qu’ailleurs, mais c’est en France qu’il y a le moins d’organisation ouvrière, que le mouvement coopératif est le plus lent. M. Viviani semble dire aux ouvriers : « Nommez des républicains socialistes, et par le simple bulletin de vote, par ce simple fait qu’il y aura des députés socialistes et surtout des ministres socialistes, votre émancipation s’accomplira. »

Sa thèse, celle de M. Jaurès, de M. Millerand, dont la présence au ministère survit au soi-disant péril de la République, c’est que la République et le socialisme étant désormais indissolubles, la concentration socialiste s’impose, et pas un ministère républicain ne peut se passer désormais de ministres socialistes. La participation d’un socialiste bourgeois, présentée au Congrès international par M. Jaurès et ses amis comme un expédient transitoire, nécessité par un cas de force majeure, est au contraire, dans leur esprit, une règle permanente, qui désormais ne doit plus souffrir d’exception. Pas de République sans socialistes, destinés à éliminer pou à peu les radicaux désormais usés, pas de cabinet républicain sans membres du parti socialiste, par suite pas d’administration républicaine sans fonctionnaires socialistes.

C’est là ce qui explique, disent les antiministériels, cet extraordinaire concours d’étudians, d’agrégés, d’avocats, de jeunes bourgeois autour de M. Jaurès, qui reste le trait distinctif du Congrès de 1900. Ce sont les futurs députés, les futurs chefs de cabinet, chefs de bureau, préfets, sous-préfets de la concentration républicaine socialiste. Ils jouent, vis-à-vis des anciens adeptes de la Commune [10] représentés par le clan de M. Vaillant dont ils parlent entre eux avec tant d’irrévérence, et des prétendus doctrinaires marxistes de l’école de M. Guesde et de M. Lafargue, le même rôle que les jeunes opportunistes conquérans de l’entourage de M. Gambetta, à l’égard des vieilles barbes à principes et à phrases de 1848, vrais fossiles de la Révolution.

Toute la politique de M. Jaurès, de M. Viviani tend à ce résultat : couvrir la France de comités électoraux socialistes, sous le titre de fédérations autonomes, en vue des élections de 1902, afin d’entrer à la nouvelle Chambre en triomphateurs suivis d’un parti assez fort pour leur assurer une part de pouvoir de plus en plus grande. Et c’est pour cela qu’ils veulent secouer une fois pour toutes le joug des sectes surannées.

Il s’agit donc de reconstituer le parti, de l’unir et de l’unifier, en dépit des doctrinaires guesdistes qui se sont exclus provisoirement eux-mêmes, en quittant le Congrès, sous le prétexte qu’un des leurs avait été frappé. Les groupes socialistes vont être consultés par voie de referendum sur le projet de M. Jaurès, et un nouveau congrès se réunira dans six mois, pour refaire cette unité, déjà défaite au bout d’un an. M. Jaurès et M. Viviani n’ont plus en face d’eux, dans le parti même, qu’une opposition réduite. Leurs partisans dominent au Palais-Bourbon : sur 36 députés socialistes il n’y a plus que 5 guesdistes et 8 blanquistes. Toutefois l’action d’une minorité n’a pas pour mesure sa faiblesse numérique. L’union vient de se former de nouveau à la Chambre entre les députés socialistes, mais ce sont les ministériels qui ont suivi les intransigeans, dans Un vote récent destiné à empêcher la répudiation des doctrines collectivistes, cause d’un si grand scandale, le 15 juin dernier.

VI. — LES SOCIALISTES BOURGEOIS ET LES OUVRIERS

Mais quels sont les sentimens des classes ouvrières organisées devant cette irruption de socialistes bourgeois ?

A leurs débuts dans le parti socialiste, M. Jaurès, M. Millerand ignoraient profondément l’esprit ouvrier. Sous les auspices de M. Guesde, dont ils étaient alors les amis, ils commirent au Congrès international de Londres, en 1896, la faute énorme de s’aliéner les syndicats. Pour eux, le titre de député socialiste primait tout. Il suffisait de cette simple qualité pour ouvrir, à quiconque en était nanti, les portes d’un congrès. M. Jaurès, M. Millerand et leurs alliés d’alors, prétendaient exclure du congrès les syndicaux, sous prétexte que des anarchistes s’étaient glissés parmi eux. Nous assistâmes à une scène inoubliable : l’un des hommes qui ont le plus fait en France pour la classe ouvrière, et dont la vie a été un dévouement de tous les jours à sa corporation, M. Keüfer, l’organisateur de la Fédération du Livre, aujourd’hui vice-président du Conseil supérieur du travail, était publiquement répudié et menacé par des politiciens socialistes, élevés dans les berceaux douillets de la bourgeoisie, et dont le dévouement récent aux travailleurs ne s’était traduit que par des discours.

Depuis, M. Jaurès, M. Millerand ont reconnu leur erreur. M. Jaurès s’est tourné vers les syndicats, vers les coopératives, il n’a cessé de leur prodiguer les louanges, les encouragemens, de leur consacrer son temps et sa peine ; son effort est de les attirer dans le parti socialiste. Soucieux d’écarter de lui-même tout soupçon de modérantisme, il a décoré son socialisme ministériel d’une phraséologie incendiait. Il se défend énergiquement d’être un pur politicien, de méconnaître le rôle historique de la Force, accoucheuse des sociétés. Pour paraître encore meilleur révolutionnaire que M. Guesde, tout en demeurant le ministériel le plus fervent, il arbore le drapeau de la grève générale, signe de ralliement des syndicats, voire des anarchistes si actifs dans les milieux syndicaux, alors que le Congrès international de 1900, dont M. Jaurès invoquait les décisions avec tant d’ardeur, a repoussé la grève générale comme une périlleuse utopie, dans l’état d’organisation encore si imparfaite des classes ouvrières.

Toutes ces avances sont restées sans écho. Les syndicats ouvriers et leurs représentais les plus consciens et les plus militans tendent à s’affranchir de plus en plus de la tutelle des politiciens socialistes, des socialistes bourgeois. Sans doute ils applaudiront M. Jaurès dans les réunions publiques, ils feront un bon accueil à M. Millerand et à ses décrets, mais, s’ils acceptent leurs services, ils écartent absolument leur direction. Ils ne veulent pas recevoir leurs conseils, parce qu’ils entendent leur donner des ordres [11]. De même que les syndicats anglais, que les syndicats allemands, auxquels Bebel lui-même prêche la neutralité politique et religieuse, les syndicats français sentent que pour la lutte économique ils ont besoin de fortes organisations, et ils ne les obtiendront qu’à condition d’écarter la politique, ferment de discorde, de leurs organisations. Cet esprit d’indépendance et d’autonomie s’est manifesté avec éclat au dernier Congrès de la Fédération des Bourses, qui s’est tenu à Paris, du 5 au 8 septembre. M. Jaurès adressait un pressant appel à la Fédération des Bourses, il l’invitait solennellement au congrès politique ; il s’agissait non de subordonner, mais de coordonner l’action économique à l’action politique. Le Congrès des Bourses a rejeté dédaigneusement cette coordination sollicitée. Non seulement les Bourses ont refusé de participer aux congrès national et international, mais à l’unanimité la Fédération a refusé d’adhérer à une école politique quelconque.

Des syndicats isolés, il est vrai, et des coopératives avaient envoyé un plus grand nombre de mandats au congrès politique de 1900 qu’à celui de 1899, où l’abstention avait été presque complète ; mais il ne faudrait pas se laisser éblouir par les chiffres, destinés à jeter quelque poudre aux yeux. Sur les deux cents syndicats qui s’étaient fait représenter au Congrès, le Syndicat des Omnibus comptait, nous dit-on, à lui seul, pour quarante six organisations, et formait autant de groupes mandatés que de

dépôts. Ce syndicat s’était multiplié par un phénomène de scissiparité.

Même parmi ces élémens ouvriers attirés au Congrès politique, nous avons vu surgir une opposition parfois très vive et très hostile contre M. Jaurès, contre M. Millerand, contre M. Viviani. Toute cette jeunesse dorée qui entourait M. Jaurès faisait très mauvais effet. De même les républicains bourgeois sous Louis-Philippe se proclamaient socialistes. Les classes ouvrières, si souvent leurrées, se défient.

Ce sont surtout les délégués des régions travaillées par les grèves, et où le gouvernement est intervenu pour maintenir l’ordre, qui ont témoigné d’une extrême animosité poussée jusqu’à la fureur, à l’égard de ministériels. En vain M. Jaurès, lors du vote de la sentence de M. Kautsky, s’était rallié à un amendement déclarant que tout ministre socialiste devait s’engager à faire observer la neutralité, en cas de grève, c’est-à-dire à écarter les troupes. En vain M. Viviani jetait les gendarmes devant ces conseils de guerre dont ses amis se sont efforcés de ruiner l’autorité : stériles efforts ! Au nom des grévistes de l’Est on a crié à M. Jaurès : « Vos amis ne sont pas les nôtres. » On a demandé au Congrès un vote de flétrissure contre les auteurs des « massacres de Chalon » et leurs complices, en accusant M. Millerand de cette complicité. — Un orateur est venu raconter ironiquement à la tribune les bonnes paroles dont M. Millerand fut prodigue, ses conseils de prudence et de mystère. Ces adversaires ouvriers n’étaient sans doute au Congrès qu’une minorité, mais ils laissaient pressentir la pierre d’achoppement du socialisme ministériel. S’il contient les grèves, il soulève contre lui la population ouvrière ; s’il leur laisse libre cours, le mouvement pourrait prendre, comme dans le Doubs, une allure révolutionnaire et les déborder. C’est une question de savoir si le socialisme politique, qui s’embourgeoise de plus en plus, et le socialisme ouvrier, de plus en plus affranchi, de plus en plus pénétré de l’esprit de classe, pourront marcher longtemps d’accord.


J. BOURDEAU.


  1. Au Congrès de Paris, en 1899, les ouvriers ne comptaient que pour moitié. Sur trente-six membres du groupe socialiste à la Chambre, il y a quatorze ouvriers ou anciens ouvriers.
  2. Un journal anarchiste, les Temps nouveaux, a publié les rapports qui devaient être lus au Congrès. Ils permettent de se rendre compte de l’état actuel de l’esprit anarchiste. N° 23, 24, 25, 26, 27 et 28 des Temps nouveaux, 140, rue Mouffetard.
    Les anarchistes diffèrent des socialistes tout d’abord par leur conception de l’évolution économique. Le prince Kropotkine prétend établir, à l’encontre de Marx, que la petite industrie suit pas à pas le développement de la grande industrie, au lieu d’être absorbée par elle.
    A la centralisation économique, au capitalisme d’État, ils opposent le fédéralisme, l’autonomie syndicale et communale, comme forme de la société de l’avenir.
    En matière d’éducation et d’organisation, ils préconisent la culture, la réflexion individuelles, l’association libre, — contre l’enrégimentement sous une formule.
    Leur tactique, c’est la révolution par les grèves. Les partisans des attentats individuels sont le petit nombre. L’action légale est un leurre, une manœuvre des politiciens socialistes pour endormir le peuple, et s’emparer du pouvoir.
    En France, anarchistes et socialistes ne sont pas aussi différenciés qu’en Allemagne. Il y a des élémens semi-anarchistes dans le parti socialiste.
    Les socialistes autoritaires se proclament d’ailleurs aussi partisans île la liberté que les anarchistes. L’autorité nécessaire, mais transitoire, ne servira d’après eux qu’à discipliner l’homme à la solidarité. Une fois cette solidarité passée dans les mœurs, toute contrainte deviendra superflue, et nous entrerons dans l’âge d’or.
  3. Le Socialiste du 24 novembre 1894. — M. Kautsky pense que, dans la société bourgeoise, la journée de dix heures est soûle applicable à l’ensemble du monde ouvrier : Neue Zeit, XIXe année, n° 1.
  4. Les Congrès n’abordent jamais la question de savoir si l’expropriation économique doit avoir lieu avec ou sans indemnité. M. Millerand déclarait jadis, dans une réunion publique, qu’on n’indemniserait que les pauvres. M. Jaurès, pour rassurer sans doute tant d’amis propriétaires, voudrait qu’on discutât cette opinion ou plutôt cette boutade de Marx : qu’il serait plus simple « d’indemniser toute la bande. »
  5. Les anarchistes révolutionnaires critiquent dans leurs Revues cette théorie des social-démocrates sur les trusts. C’est là pour eux, non pas même du socialisme, mais du Capitalisme d’État, ainsi que le Ministre des Finances, M. de Witte, le pratique en Russie, par exemple. Les marxistes, disent-ils, considèrent comme la source principale de tous les maux de la société présente ce fait que les capitaux se concentrent entre quelques mains, et que, par suite, les masses sont prolétarisées. Et ils n’y voient qu’un remède, non la dispersion de la richesse, mais sa concentration entre des mains uniques, celles de l’État, et des élus chargés de l’administrer. Songez alors à ce que serait la concurrence électorale, et combien plus âpre encore que la concurrence économique actuelle, devant un pareil budget ! Au sein de la société présente, les capitalistes jouent le rôle des brochets dans un étang, ils avalent tout le menu fretin ; mais, dans la société collectiviste, l’État jouerait le rôle de la baleine, et l’humanité vivrait dans son ventre, comme Jonas.
  6. Citons à titre de curiosité ce passage de M. Paul Lafargue : » La paix conclue, les internationaux français, quoique demandant l’abolition des années permanentes et leur remplacement par des milices nationales, ont accepté les charges écrasantes qui s’imposent à la France pour réparer ses forces et reconquérir le rang de première puissance militaire, car les socialistes internationaux de tous les pays veulent la France non seulement une et indivisible, mais forte cl puissante, et cela dans l’intérêt de la Révolution sociale. » Socialiste du 10 juin 1893.
  7. En Angleterre, les fabiens sont impérialistes ; de même le groupe du Clarion.
  8. Dans les Sozialistische Monats-Hefte de septembre 1900.
  9. Voyez la Revue des Deux Mondes du 1erjuillet 1900.
  10. Un ancien membre de la Commune, des plus obscurs il est vrai, durement traité par un président étranger à une séance du Congrès international, disait mélancoliquement : « Avoir fait partie de la Commune, cela ne compte plus ! »
  11. Voyez, dans la Science sociale d’octobre et novembre 1900, l’étude de M. G. Sorel sur les Grèves, p. 425
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4 décembre 2013 3 04 /12 /décembre /2013 22:06

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Sur le site la bataille socialiste, on peut trouver ce lien pour consulter les numéros de novembre, décembre 1918, janvier 1919 en particulier; mois de la révolution spartakiste qui couvrent la période de la sortie de Rosa Luxemburg de prison à son assassinat. C'est donc un lien d'une grande utilité pour avoir accès aux documents originaux tels qu'ils ont été lus à l'époque.

Die Rote Fahne 1918-1919

17 novembre 2013 par

Les numéros du Drapeau rouge (Rote Fahne), quotidien des spartakistes, sont numérisés et disponibles en ligne sur le site de la Bibliothèque d’Etat de Berlin, notamment pour la période révolutionnaire de novembre 1918 à janvier 1919.


Novembre 1918:

 

Mo Di Mi Do Fr Sa So
1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30

Décembre 1918:

 

Mo Di Mi Do Fr Sa So
1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31

 

Janvier 1919:

Mo Di Mi Do Fr Sa So
1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31
Février 1919:
Mo Di Mi Do Fr Sa So
1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28

 

 

rote

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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 20:54

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liebk.jpg

 

Je motive ainsi qu'il suit mon vote sur le projet qui nous est soumis aujourd'hui.

Cette guerre, qu'aucun des peuples intéressés n'a voulue, n'a pas éclaté en vue du bien-être du peuple allemand ou de tout autre peuple. Il s'agit d'une guerre impérialiste, d'une guerre pour la domination capitaliste du marché mondial et pour la domination politique de contrées importantes où pourrait s'installer le capital industriel et bancaire. Au point de vue de la surenchère des armements, c'est une guerre préventive provoquée solidairement par le parti de guerre allemand et autrichien dans l'obscurité du demi-absolutisme et de la diplomatie secrète.

C'est aussi une entreprise de caractère bonapartiste tendant à démoraliser, à détruire le mouvement ouvrier grandissant. C'est ce qu'ont démontré, avec une clarté sans cesse accrue et malgré une cynique mise en scène destinée à égarer les esprits, les événements des derniers mois.

Le mot d'ordre allemand : " Contre le tsarisme " tout comme le mot d'ordre anglais et français : " Contre le militarisme ", a servi de moyen pour mettre en mouvement les instincts les plus nobles, les traditions et les espérances révolutionnaires du peuple au profit de la haine contre les peuples. Complice du tsarisme, l'Allemagne, jusqu'à présent pays modèle de la réaction politique, n'a aucune qualité pour jouer le rôle de libératrice des peuples.

La libération du peuple russe comme du peuple allemand doit être l'oeuvre de ces peuples eux-mêmes.

Cette guerre n'est pas une guerre défensive pour l'Allemagne. Son caractère historique et la succession des événements nous interdisent de nous fier à un gouvernement capitaliste quand il déclare que c'est pour la défense de la Patrie qu'il demande les crédits.

Une paix rapide et qui n'humilie personne, une paix sans conquêtes, voilà ce qu'il faut exiger. Tous les efforts dirigés dans ce sens doivent être bien accueillis. Seule, l'affirmation continue et simultanée de cette volonté, dans tous les pays belligérants, pourra arrêter le sanglant massacre avant l'épuisement complet de tous les peuples intéressés.

Seule, une paix basée sur la solidarité internationale de la classe ouvrière et sur la liberté de tous les peuples peut être une paix durable. C'est dans ce sens que les prolétariats de tous les pays doivent fournir, même au cours de cette guerre, un effort socialiste pour la paix.

Je consens aux crédits en tant qu'ils sont demandés pour les travaux capables de pallier à la misère existante, bien que je les trouve notoirement insuffisants.

J'approuve également tout ce qui est fait en faveur du sort si rude de nos frères sur les champs de bataille, en faveur des blessés et des malades pour lesquels j'éprouve la plus ardente compassion. Dans ce domaine encore, rien de ce que l'on pourra demander ne sera de trop à mes yeux.

Mais ma protestation va a la guerre, à ceux qui en sont responsables, à ceux qui la dirigent ; elle va à la politique capitaliste qui lui donna naissance ; elle est dirigée contre les fins capitalistes qu'elle poursuit, contre les plans d'annexion, contre la violation de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, contre la dictature militaire, contre l'oubli complet des devoirs sociaux et politiques dont se rendent coupables, aujourd'hui encore, le gouvernement et les classes dominantes.

Et c'est pourquoi je repousse les crédits militaires demandés.


Texte extrait des annexes de l'ouvrage Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale d'Alfred Rosmer.

Repris du site:  http://mediascitoyens-diois.blogspot.com/2010/11/l-autre-histoire.html

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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 09:46
Indication bibliographique
Cahiers Jean Jaurès - mars 2007 -
Jean-Michel Faidit
• Les séjours de Jaurès dans le département
— Les conférences à Nîmes et à Alès en 1894 – l’excursion au Pont-du-Gard
— La « gran Corrida démocratique » de Jaurès dans les Arènes de Nîmes en 1903 et les polémiques soulevées dans l’organisation
— Le séjour prolongé pour le congrès de 1910
— Le deuxième meeting populaire aux Arènes de Nîmes en 1912
— Les lieux de réunions et les publics rassemblés d’après la presse et les rapports de police
— Les échos des propos de Jaurès dans la presse gardoise
— Jaurès « l’unificateur » et les divisions locales et nationales des socialistes
• Les discours de Jaurès à Nîmes et à Alès
— Les discours de 1894 (Nîmes, chapelle des Jésuites, 18 novembre) et Alès (Casino de l’Évêché, 19 novembre)
— Le discours aux Arènes le 12 juillet 1903
— Les discours de 1910 le discours au Théâtre de Nîmes, le 4 février 1910, en prélude au Congrès, sténographié la rhétorique jaurésienne dans les thèmes développés par le tribun
— Le discours sur les retraites ouvrières
— Le discours aux Arènes le 1er septembre 1912
— Ses commentaires sur l’actualité nationale et internationale – position de Jaurès dans la polémique qui suivit la mort du tsar Alexandre III en 1894
• Le VIIe congrès de la SFIO à Nîmes (février 1910) et la question des retraites ouvrières
• Les tribunes publiées dans la presse gardoise
• La mémoire de Jaurès dans le Gard
— Rues, avenues et écoles dédiées à Jaurès
— Bustes conservés dans les mairies – buste commandé par le conseil régional
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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 10:12

C'était le 15 janvier 1919

Assassinat de Rosa Luxemburg


 

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

Publié le 20 février 2009


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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 21:02
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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 20:16
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Les Empires coloniaux en 1898.









Les empires coloniaux en 1898
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25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 18:07
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La France et la Grande-Bretagne ayant réglé leurs conflits coloniaux, concluent, pour la troisième fois, l'Entente Cordiale. Le Japon et la Russie qui se disputent la Mandchourie, entrent en guerre après une attaque surprise des Japonais à Port-Arthur.

Jean Jaurès fonde le journal L'Humanité.

Le chemin de fer transsibérien, en construction depuis 1897 et qui s'allonge sur 7500 km, est terminé


Les autres événements de l'année 1904 :

10 février
Le japon déclare la guerre à la Russie.

La flotte japonaise coule 7 navires russes ancrés à Port-Arthur en Mandchourie et 8000 soldats japonais débarquent en Corée marchant vers la capitale Séoul. L'empereur du Japon déclare ainsi officiellement la guerre à la Russie, lui reprochant ses ambitions en Corée et en Mandchourie.Le 2 janvier 1905 la garnison russe capitule à la base navale de Port Arthur. Le 27 mai, la Russie subit une cuisante défaite à la bataille navale de Tsushima (35 navires russes perdus sur 38). Le 5 septembre 1905, la Russie signe avec le Japon le traité de Portsmouth mettant fin à près de deux années de conflits. La Russie est contrainte de céder au Japon : Port Arthur, la péninsule de Liao-tung, le sud de Sakhaline, le protectorat sur la Corée et la Mandchourie du Sud. Sans l'intervention du président Roosevelt et la médiation américaine, les concessions auraient été encore plus lourdes pour la Russie vaincue. Le régime tsariste sort ébranlé de cette guerre qui révèle une nouvelle grande puissance militaire : le Japon.

5 mars
Albert Dreyfus, obtient la réouverture de son dossier devant la chambre criminelle de la Cour de cassation.En 1894, le capitaine Dreyfus est arrêté et jugé de façon sommaire par le Conseil de guerre de Rennes. Il est accusé de crime de haute trahison (livraison de renseignements militaires à l'Allemagne) sur simple ressemblance d'écriture.Il est condamné à la dégradation militaire (5 janvier 1895) et à la déportation à vie à l'île du Diable en Guyane.La France connaît alors une vague d'antisémitisme dans la presse et l'armée.En 1896, le commandant Picquart, nouveau chef des renseignements est persuadé de la culpabilité de l'officier Esterhazy. Il demande une révision du procès. Esterhazy est acquitté et Picart est envoyé en Tunisie ! Les français sont divisés entre dreyfusards réunis dans la ligue des Droits de l'homme et les antidreyfusards (droite nationaliste, antisémite et cléricale) regroupés dans la ligue de la Patrie française .Le 13 janvier 1898, Zola publie dans l' Aurore sa lettre ouverte " J'accuse " qui prend la défense de Dreyfus. Zola est condamné à 1 an de prison et 3000 F d'amende.Peu après, des faux ajoutés au dossier Dreyfus, sont découverts. L'auteur des faux, le colonel Henry se suicide. Le procès est révisé en 1899, toujours par le Conseil de guerre réuni à Rennes. Dreyfus est à nouveau condamné, avec circonstances atténuantes, à 10 ans de réclusion... mais il est gracié par le Président Loubet.Suite à la réouverture du dossier en 1904, la cour de cassation casse le jugement de Rennes et réhabilite le capitaine Dreyfus le 12 juillet 1906.Celui-ci réintègre l'armée avec le grade de commandant et est fait chevalier de la Légion d'honneur.L'affaire Dreyfus est une erreur judiciaire révélatrice de l'arbitraire militaire et l'une des crises les plus graves de la IIIe République.

8 avril
Signature entre la France et l'Angleterre de "l'Entente cordiale".

18 avril
Parution en France du premier numéro de "l'Humanité", journal fondé par Jean Jaurès.

16 juin
En Finlande, décès du gouverneur général Bobrikov, assassiné.

En Mandchourie, défaite russe face au Japon lors de la bataille de Lio Yang.


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11 mai 2008 7 11 /05 /mai /2008 08:17


Petite recherche sur Internet avant de reprendre la note de lecture et constatation logique : peu d'informations. Internet ne répond pas à tout et il est des révoltes tues ! Ne jamais oublier.


La crainte de l'enrôlement

L'image “http://www.ac-noumea.nc/sitevr/IMG/jpg/tirailleurs.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.
Avant leur départ pour l'Europe, tirailleurs calédoniens

En 1917, la mutinerie canaque - note de lecture (en cours)


1878, une référence, la révolte canaque et l'exécution de leur chef : Ataï.

Durant la guerre 14-18,
un Ier contingent canaque sur la Marne: 700 tués.

Un arrêté le 9 octobre prévoyant l'application de la loi du 15 mars : permettre l'accession à la citoyenneté française pour les officiers et les sous-officiers, de recevoir la médaille militaire ou la légion d'honneur.

Un deuxième contingent canaque en juin 1916: 1107 soldats. 456 tombent au front.

Dès janvier 1916, un maquis, ralliant Noel, petit chef de Tiamou.

Après une seconde campagne de recrutement, début 1917, révolte la plus meurtrière depuis 1878 (210 tués chez les Caldoches et 1200 chez les Mélanésiens).

12 février 1917, attaque de la mine de nickel de Koniambo

18 mai, attaque de la ferme Bardet, une autre ferme le 28 mai, 23 mai de la mine de Kopito

Procès des insurgés, 5 condamnations à mort en 1919 


Le bataillon du Pacifique dans la guerre

Le premier contingent des volontaires calédoniens embarque sur le « Sontay », en avril 1915. Les volontaires du bataillon de tirailleurs indigènes du deuxième contingent partent en juin 1916.

Ils sont intégrés au Bataillon Mixte du Pacifique, regroupant Calédoniens et Tahitiens. En tout, quatre contingents rejoignent la métropole de 1915 à 1917.

De 1916 à 1918, les combattants du Pacifique participent à de nombreuses batailles : à Barleux près de Soissons, au chemin des Dames, en Champagne, à la deuxième bataille de la Marne, à Vesles-et-Caumont, à Verdun. 2113 hommes étaient partis rejoindre les 177 Calédoniens mobilisés sur place en métropole : 1006 d’origine européenne et 1107 Canaques ; 456 sont tombés au champ d’honneur.

La révolte canaque de 1917

Les Canaques ont conscience de s’éloigner de plus en plus de leurs coutumes.

Le statut de l’Indigénat et les mesures de cantonnement les ont rendus méfiants. Aussi, depuis 1896, des troubles occasionnels touchent la région de Koné. En 1914, les chefs de Muéo, Témala, Hienghène et Tiwaka sont réunis par le chef Poindet Apengou et le sorcier Patéou pour un grand pilou de guerre. Finalement, le refus de certains Mélanésiens de partir pour le front et la diminution des effectifs militaires incitent ces chefs à établir le calendrier des hostilités, lors de la dernière réunion à Tiendanite, fin 1916. Le 17 février 1917, des tribus pro-françaises de Koniambo sont attaquées par Noël, le petit-chef de Tiamou. À partir de ce moment, l’insécurité règne. Les attaques de stations se multiplient à Pouembout, dans la haute Vallée d’Amoa, dans la vallée de la Tipindjé. La révolte reste circonscrite au grand rectangle Hienghène, Poindimié, Muéo, Voh. La dernière action de Noël est l’attaque, le 9 septembre, du poste militaire de Voh. Aidée de permissionnaires Calédoniens et Tahitiens, « l’expédition de pacification » se poursuit jusqu’à la mort de Noël, tué par une connaissance arabe en janvier 1918.

Académie de Nouvelle-Calédonie : http://www.ac-noumea.nc/sitevr/article.php3?id_article=110


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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009