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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 22:00

Une histoire de l'Internationale, journal publié en 1915 et qui aura un seul numéro (extrait de l'ouvrage de Badia)

De Stuttgart, un membre de l'opposition, Crispien, avait envoyé le 5 janvier 1915, une lettre circulaire à des camarades sûrs, en leur demandant de proposer une date et un lieu de réunion. Deux semaines plus tard, le 20, il informait ses correspondants qu'il avait reçu une réponse positive de "Karl Liebknecht, Luxemburg, Julian Borchardt (Berlinà, Dissman (Francfort), Menke (Dresde), Notter (Munich), Bartel (Duisbourg), Zimmer (Karlsruhe), Zetkin et Westmeyer (Stuttgart).

LA REUNION DU 5 MARS 1915

Il ya tout lieu de penser que ces sondages de Crispien sont à l'origine de la réunion qui se tint à Berlin le 5 mars 1915; d'abord dans le bureau de Karl Liebknecht - qui était avocat - puis, probablement pour des raisons de sécurité, dans l'appartement de Wilhem Pieck; et à laquelle participèrent cinquante militants environ.

Les noms qui sont mentionnés dans les notes de Wilhem Pieck ne se recoupent pas exactement avec ceux des correspondants de Crispien. Selon Pieck étaient présents notamment Franz Mehring, Käthe et Hermann Duncker (Rosa luxemburg était incarcérée à la prison de Barnimstrasse) et Otto Gäbel pour Berlin, Otto Rühle, le second député qui ait refusé de voter les crédits militaires, et Merkel, de Dresde, Paul Levi, jeune avocat de Francfort, qui avait défendu Rosa Luxemburg lors du procès qui lui avait valu un an de prison en 1914, Otto Geithner, de Gotha, dont le journal venait d'être interdit par l'autorité militaire, Peter Berten de Düsseldorf et Crispien.

Cette liste prouve que la conférence ne réunissait pas que des futurs spartakistes. Crispien par exemple sera l'un des  fondateurs du parti socialiste indépendant, mais n'adhèrera jamais au spartakisme. D'une façon générale, à cette date, l'opposition se cherche encore. Unie par une commune hostilité à la politique de compromis et de compromissions menée par la direction du parti, elle diverge sur les méthodes à utiliser pour mettre fin à cette guerre
qu'elle condamne et probablement aussi sur l'appréciation de la situation politique intérieure et extérieure.

La Conférence mit sur pied un embryon d'organisation: en fait, on désigna des camarades responsables d'une région. Chacun d'eux pouvait ensuite prendre sur place les contacts qu'il jugeait nécessaires avec les opposants qu'il connaissait. On était avant tout préoccupé de trouver des adresses de militants sûrs auxquels on pourrait envoyer du matériel de propagande. Il n'était pas encore question d'élaborer en commun une plate-forme politique précise ni de proposer une organisation centralisée. Chacun, dans son secteur, menait la lutte avec ses amis comme il le pouvait et comme bon lui semblait. Pour l'instant d'ailleurs, l'action clandestine ne débordait pas le cadre du parti social-démocrate. L'objectif restait de s'assurer des positions à l'intérieur du parti, de convaincre des militants de lire et diffuser les articles de ces dirigeants sociaux-démocrates connus qu'étaient Liebknecht, Luxemburg ou Mehring.

Préoccupée de l'absence de base théorique de l'opposition, Rosa Luxemburg avait proposé "d'éditer une revue mensuelle consacrée surtout à rétablit le contact avec les autres partis socialistes"

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17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 21:42

Cet extrait de lettre de Rosa Luxemburg concerne le journal l'Internationale et peut être lu dans l'ouvrage de Badia "les Spartakistes"

Cher camarade Winckler,

Au nom de Karl L. et en mon nom personnel, je vous remercie cordialement pour l'aide efficace que vous apportez à notre entreprise. Les préparatifs se poursuivent. Hier, l'imprimeur de Leipzig chez qui nous faisons tirer la revue était ici et nous avons discuté les aspects pratiques de la chose. Le numéro 1 paraîtra au début du mois de mars, les divers articles sont déjà en cours de rédaction. J'espère que l'entreprise aura du succès. Ici, à Berlin et dans plusieurs localités avec lesquelles nous sommes en liaison, il existe dans les rangs du parti une véritable soif d'entendre une parole social-démocrate au vieux sens du mot. La masse des camarades, on le voit mieux chaque jour, n'a pas choisi une nouvelle orientation, elle n'a pas "réappris"; elle a simplement désappris à faire confiance à ses dirigeants, étant donné que ceux-ci ont si pitoyablement manqué à leur devoir. ...
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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 10:37
Pour consulter le blog                                                                                                                                                                           comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Gilbert Badia, Le Spartakisme
L'Arche, 1967 - Chapitre 1 - P 15 à 20

Au soir du 4 août ...

Le 4 août 1914, le parti social-démocrate allemand unanime vote au Reichstag les crédits militaires, inaugurant ainsi la politique d'"Union sacrée" que la majorité de ses dirigeants poursuivra jusqu'à la fin des hostilités, approuvant implicitement l'attitude du Chancelier Bethmann Hollweg et les décisions de son gouvernement, c'est-à-dire la guerre et l'invasion de la Belgique.


Au soir du 4 août, quelques opposants se réunissent dans l'appartement berlinois de Rosa Luxemburg. Il y a là Franz Mehring, Julian Karski-Marchlewski, Ernst Meyer, Käthe et Hermann Duncker, Hugo Eberlein et Wilhem Pieck. La proposition de quitter le parti fut repoussée. On convint d'inviter les sociaux-démocrates connus pour leurs sympathies envers les positions de la gauche à une réunion de discussion. Sur-le-champ, on expédia plus de trois cents télégrammes. Le résultat fut catastrophique. Clara Zetkin fut la seule à dire immédiatement son accord sans réserve. Beaucoup ne donnèrent même pas signe de vie. Ceux qui malgré tout, répondirent, invoquèrent de mauvaises et sottes raisons.

Ainsi, ces quelques opposants se retrouvaient seuls, ou presque. C'est le signe de l'effondrement quasi-total de la gauche dans le parti, ce que Liebknecht appelle "l'atomisation de l'aile radicale".

Comment expliquer cet échec?

Au Congrès d'Iéna, en 1913, la gauche social-démocrate s'était comptée à l'occasion de deux scrutins: elle avait recueilli un peu moins du tiers des mandats. Mais, maintenant, la guerre venait d'éclater qui bouleversait bien des choses. Et pourtant cette éventualité avait été prévue et avait l'objet de longs et passionnés débats.


La social-démocratie et la guerre

Bien avant 1914, le parti avait pris position sur le problème de la guerre. Dans les congrès de l'Internationale, on avait voté des résolutions. A Stuttgart, en 1907, Lénine et Rosa Luxemburg avaient proposé un amendement important, faisant obligation aux socialistes, si la guerre malgré tout venait à éclater, "de s'entremettre pour la faire cesser promptement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste".

Mais les résolutions que la social-démocratie acceptait de voter dans les congrès internationaux étaient une chose, autre chose la pratique politique quotidienne. On condamnait la guerre, certes - qui donc eût pu l'approuver? - mais si on était attaqué, ne fallait-il pas se défendre? D'où la distinction courante entre guerre offensive et guerre défensive qui allait permettre tous les accomodements avec le régime. Après Bebel et plus nettement que lui, Noske avait proclamé au congrès social-démocrate d'Essen en 1907, qu'en cas de guerre, les socialistes allemands ne se montreraient pas moins patriotes que les bourgeois : "Au cas où notre pays serait sérieusement menacé, les sociaux-démocrates défendront leur patrie avec enthousiasme [...] car ils ne sont pas moins patriotes que la bourgeoisie". Combattant ces idées,
Clara Zetkin assurait qu'affirmer la nécessité de la défense nationale signfiait tout simplement "conserver [aux ennemis de la classe ouvrière] la patrie en tant que domaine où s'exerçaient l'exploitation et la domination d'une classe et permettre d'étendre cette exploitation, par-delà les frontières, au prolétariat d'autres pays".

Aussi Liebknecht préconisait-il avec insistance le développement de la propagande antimilitariste, parmi les jeunes surtout (sans méconnaître toutefois, la possibilité de guerres révolutionnaires : il peut y avoir des cas de guerre "que la social-démocratie ne saurait repousser" disait-il). Cependant les Gauches n'allaient pas jusqu'à considérer, avec Lénine, que le prolétariat devait s'employer à transformer en guerre révolutionnaire toute guerre impérialiste.

Les divergences que l'on constate entre la majorité et la minorité du parti social-démocrate allemand se retrouvent au sein de l'Internationale. Les délégués allemands s'y sont toujours opposés aux tentatives, émanant surtout des socialistes français, de faire inscrire expressément dans les résolutions des congrès la grève générale, voire l'insurrection, parmi les moyens les plus efficaces pour lutter contre la menace de guerre (motion Vaillant-Keir Hardie présentée à Copenhague en 1910). Les socialistes allemands ne voulaient pas avoir les mains liées par une résolution de cet ordre. Ils affirmaient que la grève générale paralyserait d'abord et surtout le pays où les socialistes étaient les plus forts et les plus disciplinés, favorisant ainsi les nations les plus rétrogrades; ils disaient aussi qu'un tel mouvement permettrait aux gouvernements de porter des coups terribles à l'organisation ouvrière; et les socialisrtes allemands étaient très fiers de leur organisation.

En fait, dès avant 1914, malgré la persistance de la phrase socialiste et l'élection de Haase (représentant le centre gauche) au poste laissé vacant par la disparition de Bebel, le parti social-démocrate allemand est aux mains de la droite.

D'ailleurs, en 1914, la crainte de la guerre a diminué. Après les alertes d'Agadir et des guerres balkaniques, on croit que le conflit austro-serbe pourra être, lui aussi, localisé. Plus profondément, l'idée a cours, dans les milieux socialistes, que l'imbrication internationale des capitaux est en dernière analyse un facteur de paix. Les capitalistes savent bien que leur guerre sera ruineuse, même pour le vainqueur. Peut-être cela explique-t-il qu'en juillet 1914, les socialistes allemands (y compris Rosa Luxemburg), tout comme les socialistes français, aient cru à la volonté de paix et à l'action pacifique de leurs gouvernements respectifs ...

L'argument de la légitime défense ...

Il est vrai que la guerre avait éclaté avec une soudaineté redoutable. Ebert était en vacances à l'île de Rügen, en mer Baltique, Kautsky se préparait à partir pour l'Italie, Scheidemann se promenait quelque part dans les Alpes, Bernstein se reposait en Suisse. Ajoutons que les leaders socialistes étaient à peu près réduits, pour leur information, aux nouvelles contradictoires que donnait la presse ou à celles que leur gouvernement voulait bien leur communiquer. Le jeu diplomatique et politique des chancelleries était quasi indéchiffrable pour quiconque n'était pas dans le secret.

Tout cela permet de comprendre les réactions des chefs sociaux-démocrates devant le conflit mondial.

Au lieu d'analyser le caractère de la guerre, on s'en tenait à la distinction, apparemment simple, entre agresseurs et agressés. La Russie ayant mobilisé la première et ses armes menaçant la Prusse orientale, l'Allemagne menait une guerre défensive. (En France, un raisonnement du même type prévaudra: l'Allemagne attaque, la France doit se défendre). "La Russie a allumé le brandon qu'elle a jeté contre notre maison", s'écrie le 4 août, devant le Reichstag, le Chancelier Berthmann Hoolweg en annonçant que l'Allemagne est en guerre. Et le sténogramme note : ("tempête de cris: très juste! Très vrai!) Messieurs" poursuit le Chancelier, "nous sommes à présent en état de légitime défense (vive approbation) et nécessité fait loi! (Tempête d'applaudissements)".

Au cours d'un entretien qu'il a avec le ministrte Dellbrück, quelques semaines plus tard, le député social-démocrate David dira : Si le groupe parlementaire s'est résolu à approuver unanimement les crédits de guerre, cela tenait pour l'essentiel, à ce qu'il s'agissait d'une guerre qui nous a été imposée par la Russie. La haine de la Russie et le souci passionné de porter un coup au tsarisme ont été les raisons principales de l'attitude de la social-démocratie". Cet argument, sous sa forme "populaire" : "Défendons nos femmes et nos enfants contre les hordes cosaques" sera repris à satiété par la presse social-démocrate.

Et la France? L'Allemagne a, de ce côté, engagé la première les hostilités, en application du proverbe que le Chancelier vient de citer. Si les troupes allemandes ont pénétré en Belgique, ajoute Bethmann Hollweg au Reichstag, c'est que "nous savions que la France était prête à envahir ce territoire". La presse - et même la presse social-démocrate - est plus nette encore : "Notre frontière occidentale est menacée. Selon le communiqué officiel, la France a attaqué. Ses troupes tentent de percer vers l'Alsace-Lorraine, vers l'Allemagne méridionale, vers la Rhénanie". Or une fois les hostilités déclenchées, pensent de nombreux dirigeants sociaux-démocrates, il n'ya plus d'autre solution que de se battre. Dans un article diffusé le 31 juillet et intitulé : "Etre ou ne pas être", Friedrich Stampfer reprenait l'argumentation de Noske. Si la guerre éclate "les types sans patrie" [les socialistes] feront leur devoir et, sur ce point, ne se laisseront nullement dépasser par les patriotes, dans tous les cas." Même si, écrit Wolfgang Heine, membre de l'extrême-droite du parti, il est vrai, "le gouvernement allemand, avait tout seul, allumé cet incendie mondial, nous aurions été dans l'obligation de défendre notre pays et de sauver ce que l'on pouvait sauver".

D'ailleurs l'Allemagne est porteuse de progrès. Contre la réactionnaire Russie, toute victoire allemande sauvegarde les intérêts du socialisme international. Et de ressortir des textes de Marx (dans la gazette Rhénane, en 1848) ou un article d'Engels, publié en 1891, dans la Neue Zeit, sans préciser combien la situation avait changé puisque la Russie, depuis 1905, était devenue le pays des révolutions.

  ... Et celui de l'attitude des masses

En adoptant une position "patriotique", en mettant en avant, pour la première fois, l'argument "national", il semble que la social-démocratie exprime les sentiments qui animent les foules, à Berlin et dans plusieurs grandes villes du Reich.

Aux premiers jours d'août, la majorité du peuple allemand avait été emportée dans une sorte de tourbillon; à Berlin, comme à Paris d'ailleurs, une fièvre étrange embrumait les cerveaux. Rosa Luxemburg évoquera plus tard "l'ivresse, le tapage patriotique dans les rues, la chasse aux automobiles en or, les faux télégrammes successifs parlant de sources empoisonnées [...] d'étudiants russes lançant des bombes sur les ponts de chemin de fer de Berlin,de Français survolant Nuremberg; les excès d'une foule qui flairait partout l'espion, l'affluence dans les cafés où déferlaient une musique assourdissante et des chants patriotiques; la population de villes entières muée en populace prête à dénoncer n'importe qui, à maltraiter des femmes, à crier: hourrah! et à atteindre le paroxysme du délire en colportant elle-même des rumeurs folles; un climat de sacrifice rituel, une atmosphère de pogrome".

Un socialiste boër, Pontsma qui est resté à Berlin jusqu'au 28 août, parle lui aussi de la "frénésie patriotique"; l'Espagnol Alvarez del Vayo, rentré en Espagne le 17 septembre, publie dans El Liberal de Madrid ses impressions que l'Humanité reprend dans son numéro du 8 octobre: "Tout le monde est sûr [à Berlin] de deux choses : que les Allemands ont raison, qu'ils remportent partout des succès".

Un social-démocrate allemand, qui en août, passe brusquement de l'aile gauche à l'extrême-droite, Konrad Haenisch, a raconté comment, à la nouvelle de la déclaration de guerre, il était rentré à Berlin en toute hâte, persuadé que la révolution avait éclaté. A la gare, des camarades lui apprennenet que les Russes ont envahi l'Allemagne. Il court alors chez lui et rencontre son ami Hermann Duncker. Haenisch essaie de le convaincre, en invoquant l'invasion russe, de la nécessité de défendre la patrie menacée.

(L'utilisation du gras et de l'italique sont le fait du blog. La suite de ce premier chapitre de l'ouvrage de Badia publié à l'Arche et consacré au vote des crédits de guerre en Allemagne le 4 août 1914, fera l'objet d' prochain article. Il permet de suivre avec précision le processus qui a conduit au ralliement de la social-démocratie allemande à l'Union sacrée et de réfléchir à ce type de processus réformiste, nationaliste qui amène aux conséquences les plus graves aujourd'hui encore)
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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 10:35

Badia - Le Spartakisme (extrait)
L'Arche - 1967 - P 20 à 25


Le vote des crédits

C'est dans ces conditions que le 3 août se réunit à Berlin la direction social-démocrate pour fixer son attitude devant la demande de crédits militaires que le gouvernement va présenter le lendemain au Parlement. Voter ecs crédits, c'est approuver le gouvernement et donc accepter la guerre. A vrai dire, du côté gouvernemental, on a déjà des assurances.

Le 27 juillet encore, la social-démocratie avait organisé, dans la seule capitale du Reich, vingt-sept meetings contre la guerre. Des manifestations analogues avaient eu lieu en provinve: à Stuttgart et Hambourg, à Gotha et en Saxe. Mais un député socialiste, Südekum, avait rendu secrètement visite au Chancelier, le 29 juillet. Après avoir vu les principaux dirigeants du parti: Ebert, Braun, Hermann Müller, il confirme à Berthmann Hollweg "qu'aucune action d'aucune sorte n'était ni projetée ni à redouter (grève générale ou partielle, sabotage, etc)".

le 3 août, au cours de la réunion du groupe parlementaire et du Comité directeur (on avait également convié Kautsky à cette séance, en raison de sa réputation de théoricien), le parti social-démocrate, passant de la neutralité bienveillante au soutien, décida de voter les crédits de guerre demandés par le gouvernement. Ce vote, s'il constituait une rupture flagrante avec le programme et les engagements pris dans les congrès internationaux, à Bâle notamment, se situait bien dans le prolongement de la politique suivie par les dirigeants du partie et des syndicats.

D'ailleurs, à la veille de la séance, les membres de l'aile droite du parti s'étaient concertés, Scheidemann, nous le confirme dans ses mémoires. Liebknecht, en février 1915, parlera à son tour de "ces vingt à trente camarades qui, selon le témoignage d'Edmund Fischer, étaient prêts, le 4 août 1914, à violer la discipline et à voter les crédits militaires au cas où le groupe parlementaire aurait décidé de voter contre".

Et pourtant, à la réunion du 3 août, l'opposition fit entendre sa voix. Une opposition divisée et faible, puisqu'au moment du vote quatorze députés se prononcèrent contre l'approbation des crédits.

Encore cette minorité s'inclina-t-elle et accepta-t-elle, à son coeur défendant d'émettre, en séance publique, un vote qu'elle désapprouvait. Haase, qui était d'avis de refuser les crédits, se laissa convaincre de lire à la tribune une déclaration expliquant et justifiant le vote unanime des socialistes.

On peut s'étonner que le 4 août, Liebknecht lui-même ait voté contre ses convictions. Pour lui, comme pour ses amis, le respect de la discipline de vote était un principe. Dans le passé, la gauche, dans le parti, s'était toujours battue pour imposer le respect des décisions des congrès, pour l'imposer, en particulier, à la majorité des députés révisionnistes de Bavière qui n'hésitait pas à voter le budget et à mêler ses voix, contre l'avis du Comité directeur, à celles des députés des partis bourgeois. Le parti social-démocrate tirait en partie sa force de sa cohésion. D'où les scrupules des opposants à briser cette cohésion. D'autre part le 4 août, on ne savait pas encore ce que serait la politique du parti. "La minorité", dira Liebknecht, "escomptait que, pour le reste, le parti pratiquerait malgré tout une politique d'opposition, une politique de lutte de classe, même pendant la guerre".

Or il n'en fut rien. Le chauvinisme gagna la presse social-démocrate. L'engagement d'un jeune député Franck, puis l'annonce de sa mort sur le front occidental, furent l'occasion d'articles exaltant sans mesure le patriotisme de la social-démocratie et la gloire du Reich. Devant les succès remportés par les armées allemandes, plusieurs députés socialistes n'hésitèrent pas à envisager la possibilité d'agrandissements territoriaux. Lors de leur visite en Belgique, Noske et Koster, socialiste de Hambourg, expliquèrent à leurs interlocuteurs belges que la Belgique ne serait pas annexée, mais que ses forts seraient rasés "et que l'Allemagne ferait d'Anvers la base d'une flotte de guerretellement puissante qu'elle imposerait à l'Angleterre l'abandon de toute idée de guerre future". C'était approuver la politique d'annexion préconisée par les pangermanistes.

Clivage au sein de la social-démocratie

Dès les premiers jours de la guerre, les front se dessinent à l'intérieur de la social-démocratie allemande. C'est sur le problème du caractère de la guerre que le clivage se fait. Pour la majorité, l'Allemagne est engagée dans une guerre défensive et les socialistes se battent aux côtés de tous ceux qui veulent sauver la patrie menacée. Pour Liebknecht et ses amis, cette guerre est une guerre impérialiste qu'il faut dénoncer sans concession, à laquelle il faut mettre fin au plus vite, dans l'intérêt du peuple.

Mais la guerre n'a été en fait qu'un catalyseur. Dans la social-démocratie de 1913, coexistent des tendances tout à fait opposées : une aile révolutionnaire, qui pense que la lutte du parti doit tendre à faire éclater la société capitaliste, à substituer au régime impérial la République socialiste; un centre réformiste qui accepte une monarchie mais souhaite l'amender, collaborer avec elle pour obtenir ou hâter des réformes sociales ; une aile droite enfin qui veut transformer la social-démocratie, l'intégrer au régime.

Nous avons de la réalité de cette tendance, des preuves indiscutables: rendant visite secrètement, à la fin août, au ministre de l'Intérieur von Dellbrück, le député socal-démocrate David lui explique que son objectif est une "démocratie nationale", dont la social-démocratie serait membre à part entière. Reçu le 2 octobre 1914 par le secrétaire d'Etat Wahnschaffe, un autre député socialiste, Cohen-Reuss, est plus explicite encore. Il explique à son interlocuteur qu'"une forte majorité du groupe parlementaire social-démocrate s'emploie avec zêle à faire du 4 août un tournant pour le parti. On veut faire la paix avec la monarchie et l'armée et l'on veut, par tous les moyens combler le fossé qui coupe le peuple allemand en deux. Mais l'aile droite du parti ne réussira à prendre la direction du S.P.D. que si le gouvernement fait preuve lui aussi de compréhension ..." Dans la suite de l'entretien, Cohen déclare: "... que lui aussi envisage une évolution du parti social-démocrate dans le sens monarchique, analogue à celle du parti progressiste ...". On parle de "récupérer" les masses ouvrières, de les intégrer à la vuie de l'Etat, et le député social-démocrate pense que "les révisionnistes vont si loin à cet égard qu'ils ne reculeraiebnt nullement devant une scission du parti".

Les milieux gouvernementaux suivaient avec l'attention que l'on devine la lutte qui se déroulait au sein de la social-démocratie et soutenait de diverses façons les efforts de l'aile "intégrationniste". Le Chancelier Bethmann Hollweg multipliait les contacts. Les commandants de régions militaires avaient été invités à laisser désormais la presse social-démocrate pénétrer dans les casernes. L'Association nationale contre la social-démocratie (Reichsverband gegen die Sozialdemokratie) suspendait ses activités. Mais il y avait toujours, à droite, des réactionnaires bornés pour qui le plus chauvin des sociaux-démocrates restait un dangereux "rouge".

C'est contre eux que s'élève, dans une note de septembre 1914, le ministre de l'Intérieur de Saxe :"La répétition d'attaques de ce genre ne pourrait manquer d'inciter la social-démocratie à la réplique, ce qui provoquerait une fêlure dans l'unité des partis qui est d'une si pressante nécessité. Or il m'apparaît que maintenir cette unité des partis politiques sur les questions nationales n'est pas seulement ce que commande, pour la période de la guerre un souci d'habileté tactique, mais aussi une exigence politique à long terme, pour quiconque envisage l'avenir du peuple allemand [...]. S'l y a lieu de tenter jamais de faire sortir la classe ouvrière d'elle-même pour en faire une force politique saine, ce n'est possible qu'à une époque de sursaut national, comme celle que nous vivons présentement. Il se pourrait qu'une occasion plus favorable ne se présentât pas dans les cent années à venir. Aussi la chose doit-elle être tentée. Mais non pas en rompant les ponts et en insistant sur l'abîme infranchissable qui sépare les partis bourgeois de la social-démocratie; il importe au contraire de se rencontrer sur le terrain commun de la conscience nationale et de sauvegarder ce moment idéal dont la force et la vitalité se sont manifestées de façon si surprenante au cours des dernières semaines".

*

Si nous avons insisté sur ces tentatives du pouvoir vis-àvis d'une partie de la social-démocratie allemande, c'est qu'elles font mieux comprendre l'attitude des futurs spartakistes et la difficulté de leur lutte. Ils sont contraints de se battre sur de multiples fronts. Ils doivent aller à contre-courant de la vague chauvine et pour cela, ils vont analyser le caractère de cette guerre ; reprenant l'argumentation socialiste classique, mais oubliée ou ignorée pour l'heure en Allemagne, ils vont montrer que la guerre n'a fait qu'accentuer la lutte de classes et aggraver l'exploitation des ouvrier par la bourgeoisie. Dans le parti, ils dénonceront la politique d''Union sacrée qui masque les vrais problèmes et trahit les principes socialistes.

Du coup, ils seront en butte à l'hostilité vigoureuse et de l'appareil du parti et de l'appareil répressif gouvernemental. L'un et l'autre, ayant intérêt à ce que la voix des futurs Spartakistes ne porte pas et que leurs arguments ne soient pas entendus, s'efforceront, par tous les moyens de faire taire ces gêneurs.

Dès le début, il semble que ce mouvement soit voué à l'échec, qu'il doive être écrasé sous le poids du nombre et de la force. L'opposition social-démocrate paraît donc se lancer dans une lutte courageuse, mais désespérée ...



La publication de ce premier chapitre de l'ouvrage de Gilbert Badia a deux buts:

. montrer l'intérêt d'un ouvrage qui décrit les événements avec précision, les étaie par le recours aux sources et présente ainsi une analyse fine d'un processus, que chacun connaît dans son ensemble mais non dans sa réelle logique politique et théorique.
. Et aider ainsi à une réflexion sur les processus en cours aujourd'hui. Car ce chapitre n'éveille-t-il pas des parallèles historiques comme le vote des pleins pouvoirs lors de la guerre d'Algérie, où l'on constate les mêmes logiques de ralliement quand les logiques nationales contrarient la lutte des classes?

Et cela ne nous permet-il pas de réfléchir aux événements d'aujourd'hui (Irak, Afghanistan, Géorgie ...) en nous affranchissant de la "propagande ambiante" et en nous posant deux questions : que recherche le capitalisme, l'impérialisme avec ces conflits, que  faire pour que chacun partout puisse exister sans exploitation, sans oppression?

c.a.r.l. (comprendre-avec-rosa-luxemburg)


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15 août 2008 5 15 /08 /août /2008 09:02

Nous commençons la publication intégrale de la préface de Clara Zetkin au texte de Rosa Luxemburg  "La crise de la social-démocratie", appelée aussi brochure de Junius. Outre qu'elle éclaire la génèse du texte, les conditions de sa rédaction, elle témoigne de son importance tant du fait de ses analyses que pour l'extraoardinaire force dont il témoigne.

"La brochure de Junius de Rosa Luxemburg a une histoire et elle est à elle seule une page d'histoire. Ceci, en raison des circonstances dans lesquelles elle est née, comme en raison de la vie ardente et de la rayonnante clarté qui s'en dégage.

Rosa Luxemburg rédigea la brochure en avril 1915. Quelques semaines auparavant, elle avait dû entrer dans la "Prison Royale de Prusse pour femmes" de la Barnimstrasse à Berlin. C'est là qu'elle devait purger la peine d'un an de prison à laquelle elle avait été condamnée avant la guerre, en février 1914, par la chambre correctionnelle de Francfort, et que lui avait valu sa lutte courageuse contre le militarisme. La lutte, la condamnation et l'épilogue contenaient déjà en raccourci tout ce qui par la suite se déploierait largement et apparaîtrait au grand jour :

- la connaissance claire qu'avait Rosa Luxemburg de l'orage impérialiste qui se préparait et de la nécessité impérieuse pour le prolétariat de s'y opposer avec toute son énergie;

- la hardiesse et le dévouement avec lesquels elle mena le combat au nom du socialisme international contre le dangereux ennemi;

- l'instinct de classe aigu du capitalisme, pour ne pas dire la conscience de classe lucide avec laquelle le monde bourgeois mettait sans scrupules son pouvoir au service du militarisme, auquel l'avènement de l'impérialisme avait imposé les nouvelles tâches de la domination du monde et auquel il avait conféré une importance accrue pour la survie du capitalisme;

- la capitulation sans honneur de la social-démocratie allemande, ou plutôt de ses dirigeants, devant le militarisme et l'impérialisme.

En effet les grandes masses prolétarienes brûlaient alors du désir de s'engager dans la lutte contre le militarisme et l'impérialisme. La conscience de classe ne comprenait pas encore l'ennemi mortel, mais leur sensibilité de classe, toujours saine, le flairait et le pressentait. Comme sous un projecteur, le militarisme était apparu à  leur horizon dans son essence historique, crûment mis en lumière par la condamnation de Rosa Luxemburg et par ce qui avait amené à cette condamnation: la conviction exprimée par la courageuse militante que les prolétaires ne devaient pas obéir à l'ordre qui leur était donné de prendre les armes contre leurs frères d'autres nationalités. L'effet cinglant et stimulant des paroles incriminées fut encore renforcé par le discours qu'elle tint devant le tribunal de Francfort, un document classique de défense politique où au lieu de se livrer à des chicaneries juridiques sur sa "culpabilité", son châtiment et sa peine, elle engage le combat pour l'idéal scientifiquementt établi du socialisme international. Une vague d'enthousiasme souleva les masses prolétariennes qui étaient décidées à luttter. Si la direction de la social-démocratie avait été un tant soit peu avisée, elle aurait dû tirer parti de cet état d'esprit et l'amplifier de manière à livrer au militarisme et à l'impérialisme une bataille de grand style et leur porter un coup sérieux. Le bureau directeur de la social-démocratie démontrait clairement une fois de plus que sa conviction ne reposait pas sur la base solidement établie des principes marxistes, sur cette plate-forme élevée qui donne un large point de vue sur les choses et leur développement, et permet ainsi de déterminer avec précision la connaissance, la volonté et l'action.

Le bureau dressait aussi son propre constat de carence; il montrait qu'il manquait purement et simplement de tout ce qui fait une direction politique. Il renonçait à sa tâche évidente, manifeste, nécessaire: canaliser en une action de masse unitaire et puissante contre le militarisme et l'impérialisme toutes les manifestations imposantes qui se déclenchaient partout pour protester contre le jugement de la chambre correctionnelle de Francfort. Le bureau directeur du parti allait encore plus loin dans son recul par rapport au glorieux serment de la social-démocratie. Il cherchait à réprimer un mouvement qui s'était amplifié sans qu'il y soit pour rien. Et tout cela dans une atmosphère de violente agitation non seulement à propos de l'affaire Luxemburg, mais à propos du triomphe de l'autorité militaire dans le procès scandaleux contre le "petit lieutenant" Forstern-Zabern; à propos du jugement sanglant du tribunal de guerre de Erfurt qui, étouffant tout sentiment humain, condamnait les prolétaires à des années de bagne pour des broutilles; à propos des épouvantables brutalités dont fut victime un grand nombre de soldats, et qui devaient sortir de l'obscurité des cours de casernes et des chambrées pour être révélées au grand jour au cours d'un second procès ultérieur contre Rosa Luxemburg (si nos souvenirs sont exacts, plus de 30 000 victimes de telles brutalités furent citées comme témoins).

Mais à cette époque les progrès rapides de la crétinisation et de l'embourgeoisement parlementaires de la social-démocratie de même que sa crainte inébranlable des actions de masse l'avaient déjà conduite à un début de capitulation devant le militarisme et l'impérialisme. C'est avec la complicité active et passive du groupe parlementaire social-démocrate, et par là de la social-démocratie toute entière, que l'escroquerie monstrueuse du "don jubilaire pour l'empereur pacifique Guillaume II" put avoir lieu avec succès, que le gouvernement put préparer sans encombre la guerre "préventive" de l'impérialisme en 1914, grâce au projet de loi sur la défense qui accorda l'accroissement des effectifs militaires demandés, au budget militaire qui s'élevait à des milliards, au premier crédit de guerre pour l'expédition de pillage du Capital allemand sur Bagdad et d'autres "places au soleil" via les Balkans. Le groupe parlementaire avait soulagé les partis bourgeois "d'opposition" en donnant son approbation au projet de loi sur la défense, et ce faisant il admettait que ce projet soit séparé du projet de loi de couverture. Il avait donné sa bénédiction au budget militaire et à l'impôt sur l'accroissement de la fortune uniquement, disait-il, parce que c'étaient des impôts de possédants. Il avait couru derrière le fantôme insaisissable d'une "politique financière réorientée", mais avait renoncé à s'opposer à la cuirasse de fer de l'impérialisme.

Les positions du groupe parlementaire avaient décidé de l'attitude du parti tout entier, à l'exception de petits cercles qui adoptaient une attitude critique et agissante. La social-démocratie ne s'était pas préparée à repousser, par de puiissantes actions de masse, le troisième assaut de l'impérialisme avide de pouvoir. Ainsi, d'un côté, elle donna au militarisme et à l'impérialisme la certitude de la victoire et l'assurance qu'ils ne devaient pas craindre un soulèvement des masses prolétariennes qui pourrait contrarier la réalisation de leurs plans; d'autre part, elle créait une situation maussade et paralysante dans les masses elles-mêmes, et provoquait une démobilisation alors qu'un péril menaçant était en vue. Bref, la social-démocratie laissa se développer un climat de vertige de guerre qui, en été 1914, sapa toute résistance politique et morale de la classe ouvrière contre le crime de la guerre. N'oublions pas que dans l'attitude de la social-démocratie à cette époque triomphait la politique du "centre marxiste" ("Marxistische Zentrum") que Karl Kautsky recommande de nos jours avec ferveur au prolétariat comme condition de sa victoire. N'oublions pas que c'est ce même grand prêtre du "marxisme pur" qui, avec sa théorie fiscale, antimarxiste au plus haut point, avait construit le pont-aux-ânes sur lequel le groupe parlementaire devait s'engager en votant les crédits militaires et l'impôt impérial sur l'accroissementde la fortune. Dans la situation où on se trouvait, si le bureau directeur du parti social-démocrate avait décidé de changer de peau, il se serait résolu à tirer parti de  l'état d'esprit qui était apparu dans les masses à la suite du procès de Francfort et à mener une lutte sérieuse contre le militarisme et l'impérialisme. Au cours des événements qui, dans la première moitié de février 1915, amenèrent Rosa Luxemburg à faire de la prison, on avait pu constater la faillitte honteuse de la social-démocratie, mais on avait aussi assisté au combat dévoué et résolu que la militante ardente du socialisme entreprenait contre la décadence intérieure de celui-ci.

Après avoir bénéficié d'un ajournement de peine, Rosa Luxemburg fut emprisonné avec une rapidité surprenante, sans que l'on tienne compte du fait qu'elle souffrait indéniablement des séquelles d'une grave maladie et que les médecins craignaient que son séjour ne nuise fortement à sa santé. Le monde bourgeois avati-il besoin d'expiation pour que l'on exécute tout à coup la sentence de Francfort? A cette époque, les portes des prisons et des pénitenciers s'étaient ouvertes devant des voleurs, des escrocs, des adultères, des banqueroutiers, des parjures, des meurtriers, des souteneurs. Gräce au meurtre de masse commis pour la gloire de l'impérialisme allemand, et, en fin de compte, pour l'existence et la continuité de l'économie d'exploitation capitaliste en Allemagne, ils devenaient tous blancs comme neige : bien sûr, ils avaient péché contre les lois de la société bourgeoise, mais malgré tout, dans leurs erreurs mêmes, ils restaient ses enfants légitimes. Rosa Luxemburg, elle, s'insurgeait fondamentalement contre cette société, car même après le début de la guerre au lieu de brailler le "Deutschland, Deutschland über alles" avec toute la social-démocratie, elle entonnait le chant de l'Internationale qui englobe l'humanité entière. La prison devait beaucoup moins constituer une expiation pour les "délits" du passé qu'une entrave pour la combattante de l'heure présente. Car, depuis le jour de la mobilisation, Rosa Luxemburg était partie en lutte contre l'impérialisme et ses crimes monstrueux.

A peine avait-on appris que le groupe parlementaire social-démocrate avait voté les crédits de guerre que Rosa, accompagnée de quelques rares amis, leva l'étendard de la rebellion contre la trahison de l'Internationale et du socialisme. Deux circonstances empêchèrent que la nouvelle de cette rebellion ne soit aussitôt largement diffusée. Il fallait engager la lutte par une protestation contre le vote social-démocrate des crédits de guerre, et, on devait agir de telle sorte que cette protestation ne soit pas étranglée par les tours de passe-passe de la censure et de l'état de siège.  Par ailleurs, et avant tout, l'effet de cette protestation aurait sans doute été renforcé si elle avait tout d'abord été soutenue par un nombre considérable de militants sociaux-démocrates connus. Dès lors, nous nous sommes efforcés de la formuler de telle sorte qu'elle puisse être approuvée par le plus grand nombre possible des camarades dirigeants qui, dans le groupe parlementaire et dans des petits cercles, critiquaient impitoyablement la politique du 4 août. C'est un souci qui nous coûta beaucoup de tracas, de papier, de lettres, de télégrammes et de temps précieux, et dont le résultat fut quand même quasi nul. Seuls Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Franz Mehring et moi-mêmes, osâmes affronter l'idole dévorante de la discipline du partie, qui faisait perdre tout caractère et toute conviction personnelle, et adressâmes des critiques violentes à la majorité du parti.

Evidemment, ces jours de calme apparent n'étaient rien d'autre qu'une période de fiévreux préparatifs en vue du combat au corps à corps avec l'ennemi mortel. Rosa Luxemburg fut l'animatrice des préparatifs et ensuite du combat lui-même. Dans les brumes sanglantes du chaos de la guerre mondiale, son intelligence historique clairvoyante montrait aux hésitants les lignes ineffaçables de l'évolution vers le socialisme; son énergie impétueuse et jamais défaillante aiguillonnait ceux qui étaient las et abattus, son audace intrépide et son dévouement faisaient rougir les timorés et les apeurés. L'esprit hardi, le coeur brûlant et la volonté ferme de la "petite" Rosa étaient le moteur de la rebellion qui, au nom du socialisme international, s'opposait à la guerre mondiale meurtrière et à ses funestes corrolaires; le social-patriotisme et l'Union Sacrée. Ni la maladie ni l'état de siège, ni même ce qui était l'obstacle le plus pénible et le plus oppressant: l'inertie des masses, ne purent empêcher Rosa Luxemburg de lutter par ses paroles et par ses écrits contre la majorité social-démocrate et son socialisme nationaliste et guerrier, et contre l'opposition hésitante et timorée qui commençaient à se grouper autour de la minorité du groupe parlementaire et autour de Kautsky, et de faire tout ce qu'elle pouvait pour arracher les prolétaires allemands à leur influence. Les rassembler sur la base d'une reconnaissance claire et nettement définie des principes du socialisme international, les amener à s'opposer à l'impérialisme en tant que militants conscients de la lutte de classe, augmenter l'intensité de la lutte de classe prolétarienne conformément au degré d'évolution de la situation historique : tes étaient les buts de son action passionnée.

Rosa Luxemburg avait déjà terminé le premier numéro de la revie Internationale lorsqu'elle fut incarcérée. A la veille d'un voyage que nous comptions faire ensemble en Kollande, au cours duquel nous voulions préparer la Conférence Internationale des femmes socialistes qui était prévue, resserrer fermement les liens internationaux, encourager les tentatives qui étaient faites pour rassembler, les camarades, hommes et femmes, restés fidèles aux principes de l'Internationale. Au lieu de franchir la frontière hollandaise avec Rosa, je dus lui rendre visite dans la prison de la Barnimstrasse. L'exécution de la peine surgit comme un éclair foudroyant dans nos projets de luttes immédiats. Néanmoins, à peine deux mois plus tard, la brochure de Junius était achevée. Rosa Luxemburg ne permit pas que son emprisonnement laisse un moment de répit à l'ennemi. On l'empêchait de combattre. Hardiment, elle répondit à la contrainte qui s'abattait sur elle ; maintenant plus que jamais! Sa volonté indomptable métamorphosa ce lieu d'oppression impitoyable en un lieu de lberté intellectuelle. Les travaux politiques lui étaient strictement défendus. En cachette, au milieu des plus grandes difficultés, étroitement surveillée par des yeux structateurs, à côté des occupations scientifiques et littéraires qui lui étaient permises, elle rédigea sa critique étendue et pénétrante de la social-démocratie, mettant avidement à profit à cet effet chaque minute et chaque étincelle de lumière. La fatigue et la maladie disparaissaient devant la puissance de la voix intérieure. C'est cette voix qui permit à Rosa de supporter ce qui la contrariait et la torturait au plus haut point; le fait qu'un nombre incalculable de fois, elle était interrompue dans le fil de ses idées, qu'elle craignait sans cesse d'être surprise dans son travail et de ne pas pouvoir le poursuvre jusqu'à son terme. Ce fut pour elle la délivrance lorsqu'elle put mettre le point final au manuscrit et, rusée comme Ulysse, en confier les dernières feuilles à des mains amies pour les faire sortir de son cachot.

Devant les portes de la prison pour femmes, l'air était lourd des ravages de la guerre mondiale, et empesté des vapeurs putrides dégagées par les instincts de profit et d'usure des honorables profiteurs et défenseurs de l'ordre bourgeois qui se déchaînaient sans retenue. La "volonté de vaincre" artificiellement chauffée à blanc par tous les moyens: mensonges, violence, infamie, était à son comble. Mois après mois, la social-démocratie s'enfonçait un peu plus dans la mer sanglante du fraticide, ânonnant comme une élève obéissante les décisions de la bourgeoisie impérialiste et de son gouvernement, à quelques variantes près, violant tous ses serments de fidélité à la solidarité internationale, foulant aux pieds les idéaux socialistes. Les travaileurs se laissaient entraîner par l'impérialisme dans le gouffre de la mort et de la perdition au lieu de s'employer à lui résister consciemment; leur apathie et leur léthargie étaient comme une masse de brouillard sombre et oppressante. Dans l'atmosphère suffocante de cette période, la brochure de Junius eut l'effet d'une bourrasque de vent frais et vivifiant qui annonce l'orage purificateur.

Et elle représentait bien plus que cela: en elle-même, elle était déjà cet orage purificateur de la connaissance lucide grâce à laquelle la social-démocratie commençait à retrouver son chemin, s'apprêtait à vaincre l'impérialisme et le militarisme et à réaliser le socialisme par la lutte de classe internationale. Elle contribuait puissamment à réveiller les prolétaires, à les arracher à l'ivresse social-patriotique et à la torpeur de l'harmonie de l'Union Sacrée, à les rassembler sur la base de la lutte de classe autour du drapeau du socialisme international. Claire, solide comme du granit, reposant sur une étude scientifique approfondie, elle exprimait et canalisait une manière de sentir, de penser et de vouloir qui commençait à apparaître dans les masses populaires, d'abord sous une forme timide et sporadique, ensuite d'une façon plus affirmée et plus pressante, touchant des cercles de plus en plus larges. C'est grâce à la brochure de Junius que l'avant-garde révolutionnaire du prolétariat allemand et surtout ces cercles importants qui servent d'intermédiaire auprès des masses et qui transmettent la ligne politique à suivre, retrouvèrent leur lucidité et leur esprit combattif. Elle apportait précisément ce dont ces cercles avaient besoin, et ce que réclamait l'avant-garde; une vision claire des événements de l'heure qui formaient un embrouillamini d'une confusion extrême; une perspective lumineuse sur l'avenir; des mots d'ordre audacieux et précis.

Karl Kautsky, le théoricien officiel de la social-démocratie avait cessé d'être un guide clairvoyant et l'avait égarée sur une mauvaise voie. Dans son stock de formules "marxistes", il ne put en trouver une seule qui aurait justifié la trahison lamentable de la majorité du parti. Ad usum delphini il inventa la fameuse théorie des deux âmes de l'Internationale socialiste qui, selon lui, était "un instrument valable pour la paix et non pour la guerre" et dont les principes, désormais, variaient selon la situation donnée, prenant tantôt la forme "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!", tantôt au contraire: "Prolétaires de tous les pays, assassinez-vous!". Comme une âme en peine, il errait ça et là, en chancelant au milieu de ses constructions logiques, fragiles comme des châteaux de cartes et ses logomachies pédantes, pour prendre finalement position en faveur de la politique du 4 août en se retranchant derrière son autorité. L'opposition qu'il manifesta par la suite fut pleine de contradictions, instable dans ses principes et faible. Rosa Luxemburg, elle, faisait le procès de cette politique dans sa brochure de Junius d'une façon conséquente, impitoyable, écrasante. Elle y faisait le bilan de la faillitte, unique dans l'histoire, de la social-démocratie et pour ce faire, elle ne s'appuyait pas sur des formules, mais sur des faits, ces petites choses inflexibles. Elle démolissait toutes les légendes et les slogans qui servaient de justification au social-patriotisme en mettant à nu les causes et les forces motrices de la guerre impérialiste et en dévoilant sla nature et ses buts.

En dépit des grandes difficultés qui résultaient de son emprisonnement, Rosa Luxemburg a rassemblé dans la brochure de Junius un ensemble de faits précieux et concluants. Avec une maîtrise souveraine dans l'utilisation du matérialisme historique comme méthode de recherche, elle débrouille ces faits et les éclaire, et sa saisie dialectique de l'histoire les remplit d'une vie intense. Le leitmotiv de la brochure de Junius est contenu dans cette phrase de l'avant-dernier chapitre: "L'histoire qui a donné naissance à la guerre actuelle n'a pas commencé en juillet 1914, mais elle remonte à des années en arrière, pendant lesquelles elle s'est nouée fil après fil avec la nécessité d'une loi naturelle, jusqu'à ce que le filet aux mailles serrées de la politique mondiale impérialiste ait enveloppé les cinq continents - un formidable complexe historique de phénomènes dont les racines descendent dans les profondeurs du devenir économique, et dont les branches extrêmes font signe en direction d'un nouveau monde encore indistinct qui commence à poindre."

(Editions la taupe - Documents socialistes - 1970)
La fin du texte fera l'objet du prochain article.


  monument."
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13 août 2008 3 13 /08 /août /2008 21:26

L'impérialisme, né du développement capitaliste nous apparaît comme un phénomène international, rayonnant et exerçant des influences dans toutes les directions, possédant une absence brutale de scrupules et d'égards, des appétits gigantesques et insatiables, recourant à des moyens violents et produisant des merveilles autrement colossales que "la construction des pyramides d'Egypte et des cathédrales gothiques" dont parle le Manifeste Communiste. A l'opposition entre la France et l'Allemagne apparue lors de la guerre de 1870-71, il donne un tout autre contenu, plus profond: il efface les vieux conflits d'intérêts sur le plan mondial entre les grands Etats européens et crée entre eux des antagonismes nouveaux dans de nouvelles régions; il entraîne dans son tourbillon les Etats-Unis et le Japon. Couvert de crasse et de sang, il parcourt le monde, anéantit toutes les civilisations et, après les avoir pillées, transforme des populations en esclaves du capitalisme européen L'impérialisme international prépare peu à peu la conflagration mondiale en Egypte, en Lybie, au Maroc, en Afrique du Sud et du Sud-Est, en Asie Mineure, en Arabie, en Perse et en Chine dans les îles et sur les côtes du Pacifique comme dans les Balkans. Né tardivement, mais doué d'un fol esprit d'entreprise, c'est le capitalisme allemand qui, ayant provoqué l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie, a allumé en 1914 le bûcher de la civilisation capitaliste par la "guerre préventive". Il était poussé irrésistiblement par la soif de millions du capitalisme financier allemand - le capitalisme financier le plus concentré et le mieux organisé du monde - nommément représenté par la Deutsche Bank, qui convoitait l'exploitation de la Turquie et de l'Asie mineure; d'autre part, le pouvoir à peine contrôlé de Guillaume II et la faiblesse complaisante de l'opposition bourgeoise lui donnaient une liberté dangereuse.

Dans l'espace réduit de la brochure de Junius, Rosa pouvait dépeindre le caractère impérialiste de la guerre mondiale et de ses objectifs sous une forme imagée, parce que dans son vaste ouvrage scientiifique sur l'accumulation du capital elle s'était déjà appliquée à traquer l'impérialisme jusque dans ses dernières racines économiques et dans ses ramifications politiques avec autant de profondeur que de subtilité. En dépouillant la guerre mondiale de son travesti idéologique, en la montrant à nu telle qu'elle est:  une affaire, la grosse affaire, le commerce du capitalisme international sur la vie et la mort, elle arrache aussi sans ménagement à la politique social-démocrate du 4 août tous ses voiles idéologiques. Dans la fraîcheur matinale de l'analyse scientifique du phénomène historique global et de son contexte, des expressions rhétoriques du genre de "combat pour la civilisation", "contre le tzarisme", ou "pour la défense de la patrie" s'en vont en fumée. Rosa Luxemburg montre de façon concluante que dans le cadre immpérialiste actuel l'idée d'une guerre défensive, modeste, vertueuse et patriotique s'est volatilisée. La politique de guerre suivie par la social-démocratie se découvre dans toute sa laideur: elle marque la faillitte, la démission d'un parti ouvrier social-patriotique embourgeoisé qui liquida à bon marché un droit d'aînesse révolutionnaire dont il pouvait être fier pour moins encore que le plat de lentilles exigé par Kautsky: pour la phrase de l'empereur: "Je ne connais pas de partis, je ne connais que des Allemands", pour l'honneur d'être enrôlé dans la coterie nationaliste.

La brochure de Junius commence par des développements sur le devoir et l'importance de l'autocritique socialiste, qui sont parmi les pages les plus étonnantes qui soient sorties des profondeurs d'une sensibilité et d'une pensée socialistes pures et fortes. Ici, la conviction intime et ardente exige de nous les critères les plus élevés et les plus rigoureux dans notre action en tant que socialistes, ici avec une force prophétique elle tourne ses regards vers les perspectives d'avenir prodigieuses et éblouissantes qui sont ouvertes par le socialisme. La grande heure prochaine du tournant de l'histoire trouvera dans le prolétariat un grand peuple qui s'est formé pour le triomphe du socialisme dans les hauts et les bas des victoires et des défaites de ses luttes révolutionnaires au moyen d'une autocritique impitoyable. La fin de la brochure rejoint le début et la boucle se referme: elle considère la guerre mondiale comme ouvrant la voie à la Révolution mondiale. Dans ce combat gigantesque, la victoire et la défaite doivent fatalement avoir des conséquences identiques pour les groupes impérialistes combattants et du même coup pour le prolétariat des pays impliqués et tous deux doivent inévitablement conduire à la débâcle de l'ordre et de la civilisation capitalistes et à leur comparution devant le tribunal de la Révolution mondiale. Rosa Luxemburg écrivit cela en mars et avril 1915. Bien avant que le prolétariat russe, dirigé par les bolchéviks décidés à aller jusqu'au bout, n'ait lancé l'assaut de la Révolution sociale, bien avant que la plus légère ride n'annonce l'approche d'un flot révolutionnaire en Allemagne et dans la double monarchie habsbourgeoise. Ce que nous avons connu depuis, ce que Rosa Luxemburg elle-même put encore connaître en partie, confirme de manière éclatante avec quelle acuité et quelle justesse elle a vu les lignes de l'évolution historique dans la brochure de Junius.

Pour cette raison précisément, l'un ou l'autre lecteur se demandera peut-être, en le déplorant ou en en faisant le reproche, pourquoi l'auteur n'a-t-il pas indiqué la possibilité d'une révolution en Russie, pourquoi il a négligé de se prononcer sur les méthodes et les moyens de lutte du prolétariat dans la période de développement révolutionnaire qui s'amorçait. Il est vrai que, dès 1915, on commençait à discerner de plus en plus clairement le colosse de la Révolution qui surgissait du chaos mugissant de la guerre des peuples. Toutefois aucun signe n'indiquait où et quand elle allait commencer sa marche triomphale. La révolution russe devait faire l'objet d'une seconde brochure de Junius, pour laquelle Rosa Luxemburg avait déjà esquissé rapidement quelques lignes directrices. La main meurtrière du soldat civilisateur nous a privés de l'ouvrage projeté, qui aurait étudié et évalué les moyens et les méthodes de lutte de la Révolution russe. Evidemment pas à la manière de kautsky, selon un schéma rigide auquel l'évolution aurait dû s'adapter comme un lit de procuste. Non, la conception de Rosa Luxemburg reste fidèle à l'écoulement vivant et créateur de l'évolution historique: "L'heure historique exige à chaque fois les forces correspondantes du mouvement populaire et en crée elle-même de nouvelles, improvise des moyens de lutte inconnus jusque là, trie et enrichit l'arsenal du peuple, insouciante de toutes les prescriptions des partis". Ce qu'il s'agit de mettre en oeuvre dans la Révolution, ce n'est "donc pas des prescriptions et des recettes ridicules de nature technique, mais le mot d'ordre politique, la formulation claire des tâches et des intérêts politiques du prlétariat".


En accord avec cette conception, Rosa Luxemburg a analysé à l'époque un instrument de lutte déjà éprouvé de la classe ouvrière: la grève de masse, dont elle fut la première à reconnaître l'importance historique et qu'elle appelait: "la force de mouvement classique du prolétariat dans les périodes de fermentation révolutionnaire". Le présent a donné une importance nouvelle et accrue à la brochure qu'elle a écrite sur le sujet et qui a ouvert la voie à une estimation exacte de ce moyen de lutte; elle devait trouver aujourd'hui des millions de gens pour la lire et la comprendre et devenir des millions de militants prêts à passer à l'action.


La brochure de Julius est un joyau particulièrement brillant dans le riche héritage que Rosa Luxemburg a légué au prolétariat d'Allemagne et du monde entier pour la théorie et la praxis de sa lutte libératrice, un joyau dont le scintillement et le rayonnement rappellent douloureusement combien la perte subie est énorme et irréparable. Tout ce que l'on peut dire à son sujet est comme une liste aride de noms de plantes à côté d'un jardin de fleurs épanouies, riches en couleurs et en parfums. C'est comme si Rosa Luxemburg, pressentant sa fin prématurée, y avait rassemblé le meilleur des forces de son être génial; l'esprit scientifique et pénétrant de la théoricienne, la passion intrépide et ardente de la militante convaincue et hardie, la richesse intérieure et le brillant pouvoir créateur d'une femme perpétuellement en lutte et douée d'une sensibilité artistique. Tous les dons dont la nature l'avait généreusement pourvue l'assistaient lorsqu'elle écrivit cet ouvrage.


Mais ne fit-elle vraiment que l'écrire? Non, elle l'a vécu au plus profond de son âme. Dans sa critique écrasante de la trahison social-démocrate et dans la perspective exaltante du renouveau et de la montée du prolétariat dans la Révolution; dans ses mots empreints d'une force incisive; dans ses phrases qui se précipitent avec impétuosité vers leur but; dans l'enchaînement inflexible et la portée immense de ses pensées; dans ses sarcasmes pleins d'esprit; dans ses images expressives et son pathos simple et noble; dans tout cela on sent que c'est le sang chaud de Rosa Luxemburg qui a coulé, que c'est sa volonté de fer qui parle, que tout son être y est contenu jusqu'à la dernière fibre. La brochure de Junius est l'expression de l'être même d'une grande personnalité, qui s'est vouée entièrement, sans réserve, à une grande cause, à la plus grande des causes. Ainsi, par-delà la mort, Rosa Luxemburg nous fait signe, elle qui aujourd'hui plus que jamais est à la tête du prolétariat et le conduit sur son chemin de Golgotha vers la terre promise du socialisme.


Du halo qui entoure sa figure, se détache cependant une autre personnalité. Il faut la tirer de l'ombre où elle s'est volontairement tenue, avec une discrétion qui est un signe d'authentique valeur et de dévouement absolu au service d'un idéal. Cette personnalité, c'est Léo Jogiches-Tyszka. Pendant plus de vingt ans, il fut lié avec Rosa Luxemburg dans une communauté d'idées et de lutte incomparable, qui avait été renforcée par la force la plus puissante qui soit au monde: la passion ardente et dévorante que ces deux êtres vouaient à la Révolution. Peu de gens ont connu Léo Jogiches et rares sont ceux qui l'ont estimé à sa juste valeur. D'habitude, il apparaissait simplement comme un organisateur, comme celui qui faisait passer les idées politiques de Rosa Luxemburg de la théorie à la pratique, mais comme un organisateur de premier plan, un génial organisateur. Pourtant son activité ne se limitait pas là. Possédant une culture générale étendue et approfondie, disposant d'une maîtrise peu commune du socialisme scientifique et doué d'un esprit d'une tournure dialectique, Léo Jogiches était le juge incorruptible de Rosa Luxemburg et de son oeuvre, sa conscience théorique et pratique toujours vigilante: il savait voir loin et ouvrir de nouveaux horizons alors que, Rosa pour sa part, restait celle qui avait l'esprit le plus pénétrant et le plus à même de concevoir les problèmes. C'était un de ces hommes aujourd'hui encore très rares, qui eux-mêmes doués d'une grande personnalité, peuvent admettre à leurs côtés dans une camaraderie loyale et heureuse la présence d'une grande personnalité féminine, assister à son développement et à sa transformation sans y voir une entrave ou un préjudice porté à leur propre moi; un révolutionnaire souple, dans le sens le plus noble du mot, sans contradiction entre les idées et les actes. Une bonne part du meilleur de Léo est renfermé dans l'oeuvre et la vie de Rosa Luxemburg. Son insistance fougueuse et inlassable et sa critique créatrice ont également contribué à ce que la brochure de Junius ait vu le jour aussi rapidement et d'une manière aussi magistrale, de même que si elle a pu être imprimée et diffusée malgré les difficultés extraordinaires résultant de l'état de siège, c'est à sa volonté de fer que nous le devons. Les contre-révolutionnaires savaient ce qu'ils faisaient, lorsque quelques semaines après l'assassinat de Rosa Luxemburg, ils firent aussi assassiner Léo Jogiches, au cours d'une prétendue "tentative de fuite" de cette prison de Moabit où l'on a pu enlever en plein jour le meurtrier de Rosa à bord d'une élégante voiture privée.


La brochure de Junius était un acte politique individuel. Elle doit engendrer l'action révolutionnaire de masse. Elle est de la dynamite de l'esprit qui fait sauter l'ordre bourgeois. La société socialiste qui s'élévera à sa place est le seul monument digne de Léo Jogiches et de Rosa Luxemburg. La Révolution à laquelle, ils ont consacré leur vie et pour laquelle ils sont morts, est en train d'ériger ce monument.


Clara Zetkin
Mai 1919



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27 juin 2008 5 27 /06 /juin /2008 23:17


Sur le site Henri Barbusse, animé par les amis d'Henri Barbusse: lire

"Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Clara Zetkin, Willi Münzenberg,

les "Barbussiens allemands" (1913 -1935)

          Je voudrais vous parler de ceux que j'appelle les "Barbussiens" allemands. J'entends par là quelques hommes et quelques femmes connu(e)s ou inconnu(e)s de Barbusse et qui ont mené les mêmes combats que lui, c'est‑à‑dire lutté contre le militarisme et le fascisme et, à l'opposé, travaillé au rapprochement entre les peuples. C'est‑à‑dire, défendu la cause de l'internationalisme.

                  Mais auparavant, nous allons faire un petit détour par le berceau de la famille Barbusse, par Anduze et Tornac.

          Il se trouve que, par un des hasards de l'existence, je passe depuis dix ans, deux mois par an à Fressac, tout petit village à quelques kilomètres de Tornac. Au mois d'avril de cette année, sur une carte d'état‑major, j'ai cherché le lieudit Barbusse et j'ai décidé d'aller le voir. Une fois arrivé a Tornac, sur ma route, j'ai demandé à un vieux vigneron qui revenait de sa vigne s'il savait où était Barbusse. Il me l'a indiqué. Je lui ai parlé d'Henri Barbusse. Il s'est alors souvenu avoir lu Le Feu quand il était jeune, il y a cinquante ans. Le titre du livre, il l'avait oublié, mais pas son contenu, ni l'effet que lui avait fait cette lecture. « C'est à cause de ce livre que je suis devenu antimilitariste et je le suis resté » a‑t‑il conclu.

          Le hameau de Barbusse est non pas un petit village, comme l'écrit Philippe Baudorre dans son livre qui m'a tant appris, mais un petit groupe de bâtiments, occupe aujourd'hui par un Suisse et un Français. M. Lemaître, qui habite Meudon, est en train de restaurer joliment les bâtiments qu'il a acquis et qui s'intéresse beaucoup à la famille qui a donné son nom à ces maisons. Revenons maintenant à ces quelques Allemands, compagnons de lutte d'Henri Barbusse. Je parlerai peu de Karl Liebknecht, parce qu'il en a été question à plusieurs reprises lors de journées analogues à celle‑ci. Je rappellerai simplement que Liebknecht a été le premier député allemand a refuser les crédits de guerre (en décembre 1914, pas en août). En août au tout début de la guerre, Liebknecht s'était laissé convaincre que, par discipline, la minorité des députés sociaux‑démocrates opposée au vote des crédits devait se plier à la décision de la majorité et tous les députés socialistes avaient voté les crédits. C'est‑à‑dire approuvé la guerre.

          En mai 1915, Liebknecht rédige le tract devenu célèbre: « Pour chaque combattant, l'ennemi principal est dans son propre pays ». Le premier mai 1916, les Spartakistes, c'est‑à‑dire la petite cohorte de socialistes allemands qui dénoncent le caractère impérialiste de la guerre, organisent une manifestation au coeur de Berlin, au cours de laquelle Karl Liebknecht s'écrie: « A bas la guerre, à bas le gouvernement! ». Il est aussitôt arrêté, condamné à trente mois de prison, peine aggravée en appel (c'est le ministère public qui a fait appel a minima contre un verdict jugé trop clément), Liebknecht est, en juin, condamné a quatre ans de bagne. Bien que le procès se soit déroulé a huis‑clos, même si les tracts spartakistes qui en relatent le déroulement n'atteignent qu'un petit nombre de personnes, la popularité du condamné n'a jamais été aussi grande, surtout parmi les soldats. En août 1916, Karl Kautsky (2) écrit au socialiste autrichien Victor Adler: « Liebknecht est aujourd'hui l'homme le plus populaire dans les tranchées ».

          Que Barbusse ait mis, dans Le Feu, son nom dans la bouche d'un soldat français, prouve que cette popularité avait gagné au‑delà de 1'Allemagne, les tranchées françaises. Liebknecht est devenu un symbole, au point qu'en octobre 1918, à peine constitué, le nouveau gouvernement allemand dont font partie pour la première fois des sociaux‑démo­crates, se demande s'il ne faudrait pas libérer Liebknecht. Le chancelier demande au socialiste Scheidemann: « Pouvez‑vous agir sur Liebknecht? » - « Non, répond Scheidemann, on ne peut l'influencer ». Trois semaines plus tard, nouvelle discussion en Conseil des ministres. Le gouvernement décide de libérer Liebknecht qui, rentré à Berlin, y reçoit un accueil enthousiaste. Scheidemann note: « Liebknecht porté en triomphe par des soldats décorés de la croix de fer, qui eût cru possible pareille chose, il y a trois semaines? »

          La popularité de Barbusse parmi les soldats français n'est pas moindre que celle de Liebknecht, auprès des soldats allemands. Liebknecht sera assassiné dans la nuit du 15 janvier 1919 par la contre‑révolu­tion en même temps que Rosa Luxemburg (Sur les dernières années de Karl et de Rosa, j'ai publié un livre, il y aura bientôt trente ans, intitulé Le spartakisme. Henri Barbusse a‑t‑il connu l'action de Rosa Luxemburg avant la guerre? Je ne sais pas.

          En 1912, en Europe, la guerre menace. L'Internationale Socialiste convoque un Congrès a Bâle, au cours duquel Clara Zetkin lance un appel pathétique aux hommes et aux femmes pour qu'ils empêchent le massacre qui se prépare. Vous connaissez peut‑être le roman d'Aragon, Les Cloches de Bâle, qui rappelle ces événements. Tout au long des mois suivants, Rosa Luxemburg, au cours de meetings auxquels assistent des milliers d'Allemands et d'Allemandes, dénonce les préparatifs de guerre et s'écrie: « Si l'on attend de nous que nous levions nos armes de mort contre nos frères français, nous déclarons: non, nous ne le ferons pas ». Rosa Luxemburg est aussitôt poursuivie. Un tribunal militaire la condamne à un an de prison. Elle sera inculpée une seconde fois quelques mois plus tard pour insulte à l'armée. Rosa Luxemburg purgera intégralement sa peine pendant la guerre, du 19 février 1915 au 19 février 1916... avant d'être internée de nouveau en juillet de la même année. Et cette fois les autorités militaires ne la lâcheront plus. Elle ne quittera la prison de Breslau qu'en novembre 1918, à la fin de la guerre. On sait qu'elle sera assassinée dans la nuit du 15 janvier 1919 par des militaires qui ratissent Berlin et font la chasse aux révolution­naires.

          Moins de quinze ans plus, tard les assassins et leurs complices, devenus les cadres des S.A. et des S.S., animeront ce fascisme allemand que Barbusse combattra de toutes ses forces. En 1923, quatre ans après l'assassinat de Rosa, Barbusse est à Berlin où il assiste au Congrès annuel de 1'Internationale des Anciens Combattants. En janvier 1923, la Ruhr a été occupée par des troupes françaises. C'est aux soldats français que s'adresse Barbusse en des termes très proches de ceux que Rosa Luxemburg avait employés en 1913 pour convaincre les soldats allemands de ne pas tirer sur leurs camarades français: « Si l'on vous dit de marcher contre vos frères allemands, s'écrie Barbusse, ne le faites jamais ». Paroles qui lui vaudront à son retour en France d'être inculpé, comme l'avait été Rosa dix ans plus tôt "d'incitation de militaires à la désobéis­sance"(6).

          Outre leur haine de la guerre et leur constante lutte contre le militarisme, deux traits rapprochent Barbusse et Rosa Luxemburg. Leur internationalisme d'abord. En 1915 Rosa Luxemburg réussit à faire paraître, en pleine guerre, une revue qu'elle intitule l'Internationale (publication aussitôt saisie par la police, tandis que ses auteurs sont poursuivis pour haute trahison). L'année suivante, dans sa prison, elle rédige des thèses qui précisent ce que devrait être 1'Internationale nouvelle, son fonctionnement, de façon à éviter qu'elle ne sombre dans le chauvinisme, comme cela avait été le cas, en août 1914, pour la Deuxième Internationale.

          Autre trait commun: leur profonde humanité. Lorsque Rosa est libérée en novembre 1918, elle accourt à Berlin et prend la direction de journal spartakiste: Le Drapeau rouge (Die rote Fahne). Les armes se sont tues à peine quelques jours plus tôt, et qu'écrit cette femme, que des publicistes imbéciles appellent "Rosa la sanguinaire" (die blutige Rosa)? Dans un de ses premiers éditoriaux, elle propose l'abolition de la peine de mort.

          S'il n'a sans doute pas connu Liebknecht ni Rosa, Barbusse a en revanche rencontré à plusieurs reprises l'amie de Rosa, Clara Zetkin. Une photo le montre dans la maison de repos d'Arkhangelskoïe près de Moscou, où lui‑même séjourna, en conversation avec Clara à l'occasion du soixante‑dixième anniversaire de cette militante.

          La façon dont Barbusse est accueilli en Union Soviétique en octobre 1927 m'a rappelé tout à fait l'accueil réservé à Clara Zetkin en 1920 quand elle se rend pour la première fois en Russie soviétique (7). A chaque gare, un comité d'accueil, des fleurs, des discours. Et le cérémonial sera le même quand il (quand elle) se rendra dans le Caucase, en Géorgie. De tous les Allemands, Clara Zetkin est sans doute la personnalité la plus connue en Union Soviétique et je crois qu'aucun autre Français n'a joui en URSS, dans les années trente, d'une renommée aussi grande qu'Henri Barbusse. Cela tient sans doute à leur passé, mais aussi au combat commun que tous deux ont mené pour aider, faire connaître, défendre le pays de la révolution d'Octobre. Tous deux font partie du Comité d'aide à la Russie soviétique, frappée en 1921 par une terrible famine. Tous deux président à Moscou le 14 novembre 1927, la séance de clôture des Amis de l'URSS. Tous deux s'emploieront, dans le cadre du Secours ouvrier international ou du Secours rouge, dont Clara Zetkin assure la présidence, à défendre les révolutionnaires poursuivis dans le monde entier. Tous deux prendront en particulier une part très active à la campagne menée pour tenter de sauver Sacco et Vanzetti.

          A la fin de sa vie, Clara Zetkin a fait partie du comité d'organisation du Congrès d'Amsterdam. Ce Congrès mondial contre la guerre impérialiste au succès duquel Barbusse a contribué de façon tout à fait remarquable. Et le dernier ouvrage que Clara Zetkin rédige en 1932, l'année qui précède sa mort, s'intitule Les Guerres impérialistes contre les travailleurs et les travailleurs contre les guerres impérialistes. Mais le communiste allemand que Barbusse a sans doute le mieux connu, avec lequel il a collaboré le plus étroitement, ce fut Willi Münzenberg, organisateur remarquable, fondateur d'un véritable Konzern de presse en Allemagne, d'une société de production de film. Münzenberg, grâce aux fonds dont il dispose en tant que responsable du Secours ouvrier international, a pu en somme réaliser en Allemagne, a la fin des années vingt, ce que Barbusse tente en France, sans le même succès, avec la publication de sa revue Monde, par exemple. Münzenberg avait été la cheville ouvrière du Congrès d'Amsterdam, dont le retentissement fut mondial. Avec l'arrivée au pouvoir de Hitler, et les arrestations de communistes et de socialistes dont l'incendie du Reichstag avait été le prétexte au début mars 1933 (8), Münzenberg doit fuir 1'Allemagne.

          Il arrive en France, Barbusse s'emploie à lui faire obtenir les titres de séjour indispensa­bles. Tous deux, avec Alfred Kurella, devenu membre de la rédaction de Monde, prennent une part décisive à l'organisation du congrès antifasciste qui se tient à Paris, salle Pleyel, du 4 au 6 juin 1933. A la même époque, Münzenberg dirige l'équipe qui rédige et publie, à l'occasion du procès de Leipzig intenté à Dimitrov, Le livre Brun de la terreur hitlérienne qui sera traduit en seize langues et connaîtra une diffusion mondiale.

          Barbusse, il le lui écrira en décembre 1934, « admire et aime » Willi Münzenberg. Ce qui ne l'empêche pas à l'occasion de critiquer vivement ses méthodes. Dans le troisième livre que notre équipe a publié il y a dix ans sur l'émigration allemande en France, de 1933 a 1945 (9), j'avais étudié de près le Comité constitué pour la défense d'Ernest Thaelmann, leader communiste allemand emprisonné dès 1933 par les nazis et exécuté en août 1944 à Buchenwald. J'avais consulté à cette occasion les documents conservés à l'Institut de recherches marxistes, en particulier le Fonds Barbusse; il y figure entre autres une série de lettres et de rapports dans lesquels Barbusse parle de Münzenberg. On sait que Barbusse était responsable du Comité mondial de lutte contre la guerre et le fascisme, né de la fusion du comité créé à Amsterdam et de celui fondé au Congrès de Pleyel (en juin 1933). Dans un rapport de décembre 1933, destiné probablement à l'Internationale communiste, Barbusse se plaint, je cite: « que les comités de base d'aide aux victimes du fascisme fondés par Münzenberg tendent à supplanter les comités de lutte que lui‑même (Barbusse) s'efforce de constituer ». Accusant Münzenberg de se parer des plumes du paon, Barbusse poursuit: « On a pu lire, même dans la Pravda, que le Comité d'aide aux victimes du fascismeprenait à son compte des initiatives que le comité de lutte que dirige Barbusse avait eues et avait réalisées ». (de Münzenberg)

          Barbusse rencontre Münzenberg. Celui‑ci admet que ces critiques sont fondées « au moins en partie ».  En avril 1934, 1'Internationale semble trancher le différend en faveur de Barbusse: « Toutes les actions contre le fascisme, lit‑on dans un télégramme du Komintern, doivent être placées sous la direction du Comité mondial », que dirige Barbusse. Néanmoins, Münzenberg ne change pas d'attitude; en témoigne la lettre que lui adresse Barbusse le 6 décembre 1934, et dans laquelle on peut lire: « Je dois vous dire, mon cher ami, que beaucoup de faits qui ont été portés à ma connaissance semblent indiquer que vous ne vous pliez pas aux nécessités du travail collectif et que vous avez tendance à prendre à votre compte, ou au compte des organisations que vous dirigez exclusivement, des réalisations qui ont été prises en commun ou qui devraient l'être, ou bien que vous vous désintéressez du travail en commun » (10).

          Dans ce conflit qui oppose Barbusse à Münzenberg, ne sont en cause, à mon avis, ni les convictions des deux hommes, ni leur dévouement à la cause antifasciste. Simplement ils sont concurrents. Tributaires l'un et l'autre, politiquement et, sans doute pour une part au moins, financièrement, de l'Internationale, chacun s'emploie ‑ sans doute de bonne foi ‑ à persuader Moscou que les actions qu'il organise ou impulse sont les plus efficaces et qu'elles doivent donc être soutenues prioritaire­ment. La mort de Barbusse l'année suivante mettra fin à ce différend. Münzenberg apparemment l'emporte... pour quelques années, puisqu'en 1938 il entre en conflit avec la direction du K.P.D. et est exclu du parti, en dépit de ses interventions auprès de Dimitrov et de ses protestations de fidélité à Staline (11).

          Les obsèques solennelles d'Henri Barbusse à Paris apportent la preuve de sa notoriété en Allemagne. Les plus grands écrivains allemands, contraints à l'émigration par Hitler, ont tenu à lui rendre un dernier hommage: Heinrich Mann, bien sûr, qui était à ses côtés à Amsterdam et a fait partie de la plupart des comités que Barbusse a fondés ou animés, mais aussi Ernest Toller, qui porte la gerbe des écrivains allemands, Lion Feuchtwanger, Max Brod, Anna Seghers, Rudolf Leonhard, et celui qui est entre temps devenu ou est resté le plus célèbre d'entre eux, Thomas Mann, qui en 1917 se situait, dans tous les sens du terme, de l'autre côté de la barricade et qui participe à présent au combat contre le fascisme hitlérien.

          Voilà donc, brièvement retracés, les liens que Henri Barbusse, par son action antimilita­riste et antifasciste, avait su tisser avec un grand nombre de personnalités allemandes, ceux que j'ai appelé les "Barbussiens" allemands.
______________________

NOTES

(1) - Philippe Baudorre, Barbusse ‑ "Le pourfendeur de la grande guerre", Flammarion, 1995, p.13.
(2) - Karl Kautsky, social‑démocrate allemand et théoricien célèbre, qui se situait à l'aile gauche du parti jusqu'en 1910.
(3) - Dirigeant social‑démocrate, Président du Conseil des ministres au début de la République de Weimar.
(4) - Gilbert Badia, Le Spartakisme. Les dernières années de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht (1914‑1918) - L'Arche, édit., 1967. Voir également Gilbert Badia, Les Spartakistes, 1918; L'Allemagne en révolution, collection archives, Julliard‑Gallimard, 1966.
(5) - Sur Clara Zetkin, lire l'ouvrage de G. Badia, Clara Zetkin, féministe sans frontières, Ed. de l'Atelier, 1993.
(6) - Voir Philippe Baudorre, Barbusse, ouvrage cité, p.237.
(7) - Voir G. Badia, Clara Zetkin, ouv. cité, p. 207‑214.
(8) - Sur ce sujet on peut lire Gilbert Badia, "Feu au Reichstag", Editions Sociales, 1983.
(9) - Ouvrage collectif, "Les Bannis de Hitler", Ed. de l'Atelier, 1985.
(10) - Cité dans "Les Bannis de Hitler", p. 208‑209.
(11) - Voir à ce sujet Willi Münzenberg 1889‑1940, "Le temps des Cerises", 1993.

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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 20:15
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La réflexion sur le militarisme est intense à la fin du XIXème siècle. Car il accompagne le développement des grandes puissances, en particulier en Allemagne où l'armée est un pilier de la société et donc le soutien premier du développement capitaliste.
Rosa Luxemburg en fait un des axes de sa réflexion et de son action. L'une de ses premières campagnes est la polémique avec Max Schippel que nous avons déjà évoquée sur le blog. Un autre axe important est la discussion sur le service militaire et la réflexion sur armée de métier/ ou milice (notion inspirée par la révolution française) ou, ce qui lui est proche, la notion de nation armée reprise par Jaurès dans son ouvrage "L'armée nouvelle".
Ce texte publié par Rosa Luxemburg dans l'un des journaux où elle a pu intervenir plus facilement, le Leipziger Volkszeitung, est un compte rendu de lecture mais s'inscrit dans une réflexion vivante sur le militarisme ou le peuple en armes.
Cette discussion, nous aurions pu l'avoir lors de la suppression du service militaire, sur l'armée de métier et ses risques, ou aujourd'hui sur l'utilisation de cette armée par l'Etat français et les intérêts qu'il représente. Le titre du blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg" prend ici toute sa force.


Compte-rendu publié dans le Leipziger Volkszeitung du 9 juin 1911, 

L’Armée nouvelle

Sous ce titre le camarade Jaurès a fait paraître un nouveau livre volumineux qui aborde les questions mêmes de la guerre et de la paix qui, dernièrement, ont aussi éveillé un vif intérêt en Allemagne dans les cercles du Parti. L’ouvrage est du début à la fin consacré à l’idée de paix que Jaurès imprègne de la puissance passionnée du verbe qui lui est propre. Ce livre n’est pas une recherche des conditions objectives du militarisme moderne et de ses rapports avec le développement capitaliste, mais seulement une discussion pénétrante des idées répugnantes et des préjugés du patriotisme français officiel et de ses appétits bellicistes.

Le leitmotiv du livre est la conception de la “nation armée” que Jaurès veut instaurer à la place du présent système de l’armée permanente et son œuvre n’est qu’un grand plaidoyer en faveur de l’armée populaire considérée comme le meilleur et le plus sûr moyen de défense de la nation contre l’ennemi extérieur. Il présente aussi en conclusion de son livre un projet de loi détaillé d’organisation nouvelle de l’armée française en duit-huit articles.
Sans aucun doute le projet de Jaurès diffère sur des points importants de l’armée des milices telle qu’elle figure au programme de la social-démocratie allemande. En premier lieu est frappante chez Jaurès la tendance à introduire le militarisme dans l’ensemble de la vie sociale tellement davantage qu’à l’heure actuelle qu’il serait comme un fil rouge traversant toutes les institutions et même la vie de parti du prolétariat socialiste. Dans toutes les universités importantes des chaires spéciales seraient créées pour l’enseignement de la science militaire. Le prolétariat socialiste formerait avec la plus grande ardeur des clubs militaires-gymnastiques et des clubs de tir, se livrerait à des exercices de plein air et à des manœuvres en terrain varié. Les syndicats, les coopératives et autres associations ouvrières auraient à :

subvenir, en vue de la préparation au grade d’officier, aux frais d’études de ceux des fils de syndiqués, de mutualistes et de coopérateurs dont un examen aura démontré l’aptitude.

Et ainsi de suite.
Il est inutile d’observer que cet excès de zèle dans l’accomplissement du devoir patriotique obérerait les organisations de lutte du prolétariat et leur imposerait des objectifs et des devoirs qui leur sont entièrement et fondamentalement étrangers et qui devraient donc être repoussés catégoriquement dans l’intérêt de la lutte de classes. Au lieu d’une forte réduction de la durée du service militaire qui figure comme une des plus importantes caractéristiques des milices dans le programme de la social-démocratie, il semble que le projet de Jaurès comporte plutôt une forte prolongation du temps consacré à la préparation militaire -bien que celle-ci n’ait plus lieu à la caserne.
Mais l’idée de l’armée populaire envisagée d’un point de vue socialiste dépend surtout de deux conditions essentielles, sans lesquelles elle ne peut en rien atteindre ses objectifs :
1° Tout d’abord et avant tout il importe que chaque homme du peuple bon pour le service soit doté d’une arme et qu’il conserve celle-ci à son domicile. Ce n’est pas principalement pour des raisons d’économie que nous réclamons l’armée populaire au lieu de l’armée permanente, ce n’est pas pour échapper à des sacrifices financiers, mais pour dépouiller du mauvais usage qui en est fait l’arme du militarisme qui aujourd’hui est employée à l’occasion contre l’« ennemi intérieur », à savoir contre la montée de la classe ouvrière et contre ses luttes de masses ; c’est, au contraire, pour assigner à cette arme des buts exclusivement défensifs contre l’ennemi extérieur, et aussi en cas de besoin la protection des masses populaires contre les appétits de coup d’État d’un gouvernement traître.

Sans la remise des armes à tous les hommes capables de porter les armes, la condition primordiale de l’armée populaire est supprimée et le caractère de ce système militaire fondamentalement transformé. Le projet de Jaurès présente donc sur ce point une surprenante bizarrerie : il demande expressément que les armes soient remises aux soldats « dans les départements de la légion de l’Est », c’est-à-dire à la frontière allemande, mais non pas qu’elles soient remises à tous les conscrits. Par cela même Jaurès dépouille de son caractère véritablement démocratique et prolétarien tout son système de « nation armée» et lui fait diriger contre l’Allemagne une pointe évidente qui n’est autre qu’une regrettable concession à l’état d’esprit régnant en France de politique chauvine et petite-bourgeoise toujours hantée par le spectre de l’« ennemi héréditaire ».
2° Une revendication tout autre et aussi importante de notre programme en liaison avec le système des milices consiste à confier la décision concernant la guerre et la paix à la représentation populaire. C’est un fait que le cours de la politique mondiale moderne, y compris ses aventures guerrières et coloniales, va de pair avec une mise à l’écart progressive du parlement en ce qui concerne la participation à la politique étrangère. Dans la République française également la représentation populaire est glacée devant le fait accompli de la diplomatie politique et des machinations de cliques dominantes. Pourtant le projet du camarade Jaurès ne stipule pas que ce serait le parlement qui déciderait de la guerre et de la paix. En revanche, il prévoit des garanties d’un ordre tout différent pour protéger la France des aventures militaristes et des entreprises de politique étrangères nuisibles au peuple. C’est ainsi que l’article 16 de son projet stipule :

L’armée ainsi constituée a pour objet exclusif de protéger contre toute agression l’indépendance et le sol du pays. Toute guerre est criminelle si elle n’est pas manifestement défensive ; et elle n’est manifestement et certainement défensive que si le gouvernement du pays propose au gouvernement étranger avec lequel il est en conflit de régler le conflit par un arbitrage.

Ici nous retrouvons comme base de toute l’orientation politique cette fameuse distinction entre guerre défensive et guerre offensive qui a joué jadis un grand rôle dans la politique étrangère des partis socialistes mais qui, en fonction des expériences des dernières décennies, devrait être purement et simplement mise au rancart.
Qu’est-ce en fait qu’une guerre défensive ? Qui va prendre sur soi de décider avec certitude de n’importe quelle guerre qu’elle appartient à l’une ou à l’autre catégorie ? Et comme il est facile et simple pour la diplomatie d’un État militaire d’obliger à l’attaque un adversaire faible au moyen de toutes sortes de petites perfidies et de stratagèmes quand c’est cet État même qui désire la guerre ! Qu’étaient les guerres napoléoniennes : des guerres offensives ou défensives ? Du point de vue des États féodaux européens, elles étaient sans aucun doute des guerres offensives, mais du point de vue de la France elles étaient des guerres défensives, car elles étaient nécessaires pour défendre l’œuvre de la grande Révolution contre l’Ancien Régime européen. Et, même si elles ont pu être d’un point de vue formel et dans leur déroulement des guerres offensives, elles ont constitué un phénomène progressif et révolutionnaire. Qu’a été la guerre entre la France et l’Allemagne en 1870 ? Du fait que Bismarck, de toute évidence, a poussé délibérément la France dans la guerre, la guerre de Napoléon III devrait, selon la formule de Jaurès, faire ligure de guerre «juste ». Mais, d’un point de vue socialiste, aucune des deux parties n’avait dans cette guerre le droit de son côté. Cette guerre était le produit aussi bien de la politique criminelle de Napoléon que des calculs et des plans de l’Allemagne menée par le sang et le fer.

Ces exemples démontrent précisément que des phénomènes historiques tels que les guerres modernes ne peuvent être mesurés à l’aune de la “justice” ou avec un schéma sur le papier de défense et d’agression et que ce qui se laisserait prendre avec un tel écheveau, et risquerait d’en être affecté, ce ne serait certes pas la puissance matérielle du développement du grand capitalisme, mais bien la force de l’action socialiste.

Le fait, pour Jaurès, de déclarer criminelle toute guerre qui n’est pas manifestement défensive serait à ses yeux un moyen de prévenir les guerres. Mais qu’arriverait-il si cette affirmation ne produisait pas la plus petite impression sur les gouvernements d’aujourd’hui?

Voilà comment Jaurès répond à cette question dans l’article 17 de son projet de loi:

Tout gouvernement qui entrera dans une guerre sans avoir proposé, publiquement et loyalement, la solution par l’arbitrage, sera considéré comme traître à la France et aux hommes, ennemi public de la patrie et de l’humanité. Tout parlement qui aura consenti à cet acte sera coupable de félonie et dissous de droit. Le devoir constitutionnel et national des citoyens sera de briser ce gouvernement et de le remplacer par un gouvernement de bonne foi [...]

Comme Jaurès sent lui-même que les mots les plus terribles, tel que “trahison” et “crime”, risquent de produire peu d’effets sur les gouvernements, il recourt en conclusion à l’action directe et il ouvre, dans son projet de loi, la perspective de l’insurrection populaire contre les gouvernements bellicistes; Si bien qu’en fin de compte, même dans l’utopie optimiste de Jaurès, s’impose le fait que guerre et paix ne sont pas des questions de droit mais des questions de force: puissance capitaliste comme facteur de guerre, puissance prolétarienne comme facteur de paix. Mais dans sa croyance obstinée, petite-bourgeoise et démocratique, en des paragraphes de la loi, il habille de forme “constitutionnelles” ces facteurs de puissance: traiter, dans un projet de loi, l’insurrection contre la guerre de “devoir constitutionnel”, c’est bien la trouvaille la plus originale d’un fanatisme juridique se réclamant du socialisme.

Mais ce fanatisme juridique ne demeure pas ici, comme d’habitude, une simple lubie superficielle allant de pair avec des idées dont le fond est juste: il se retourne contre la cause soutenue par l’auteur, en la poussant jusqu’à la caricature.

Car pour Jaurès, l’insurrection “constitutionnelle” doit servir à se rappeler le gouvernement criminel à son devoir - devant le tribunal arbitral. Quel tribunal arbitral international Jaurès a-t-il en vue? Tout simplement ce théatre de marionnettes de La Haye, créé par le sanguinaire tsar de Russie, objet des railleries du monde entier, depuis longtemps oublié et empoussiéré!

Avec le plus grand sérieux Jaurès termine son projet par un article 18 qui stipule:

Le gouvernement de la France est invité dès maintenant à négocier avec tous les pays représentés à la Cour de La Haye des traités d’arbitrage [...]

Le tribunal de la paix de La Haye, pierre angulaire de la politique socialiste! - on ne peut qu’évoquer involontairement le proverbe français: “tant de bruit pour une omelette”.

Si la social-démocratie allemande propage sa revendication des milices et demande que la décision sur la guerre et la paix appartienne à la représentation populaire, au moins ne se fait-elle pas la plus petite illusion sur le fait que tout le développement du capitalisme moderne rend ces revendications inapplicables jusqu’au moment où le prolétariat aura pris le pouvoir. Nos revendications doivent indiquer la direction vers laquelle s’orientent nos voeux, ainsi que l’intérêt du prolétariat. Mais s’abandonner à l’illusion que des formules juridiques l’emportent en quoi que ce soit sur les intérêts et le pouvoir du capitalisme, c’est la politique la plus nocive que puisse mener le prolétariat.

. traduit dans Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire (Daniel Guérin, 1971)

. L’Armée nouvelle de J. Jaurès (éd. 1915)
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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 23:33
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Texte extrait des annexes de l'ouvrage, Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale d'Alfred Rosmer.


 
Chers camarades,

Pardonnez ces quelques lignes écrites à la hâte. Je suis emprisonné, enchaîné par le militarisme. Il m'est donc impossible de vous rejoindre ...

Deux tâches sérieuses se posent devant vous. Une tâche dure, celle du rude devoir, et une tâche sacrée, celle de l'enthousiasme et de l'espérance.

Règlement des comptes, impitoyable règlement des comptes avec les déserteurs et transfuges de l'Internationale, d'Allemagne, d'Angleterre, de France et d'ailleurs.

Compréhension, encouragement et exhortations réciproques de tous ceux qui sont restés fidèles au drapeau, qui sont résolus à ne pas reculer d'un seul pas devant l'impérialisme international, en tomberaient-ils victimes. Faire de l'ordre dans les rangs de ceux qui sont décidés à tenir jusqu'au bout, à tenir jusqu'au bout et à lutter, fidèles au socialisme international.

Faire brièvement la clarté sur les principes de notre position vis-à-vis de la guerre mondiale, en tant que cas spécial de notre position de principe vis-à-vis de l'ordre social capitaliste, voilà de quoi il s'agit. Brièvement – je l'espère  ! Car, à ce sujet, nous sommes tous, vous êtes tous, nous devons tous être d'accord.

Il s'agit avant tout de tirer les conclusions tactiques de ces principes. Sans aucun égard  ! Pour tous les pays !

Guerre sacrée, non pas union sacrée ! Pour la solidarité internationale du prolétariat, contre l'harmonie des classes pseudo-nationale, pseudo-patriote. Lutte de classe internationale pour la paix, pour la révolution socialiste ! Il faut dire comment il faut lutter. Ce n'est que par la collaboration, par les rapports réciproques entre pays, que les plus grandes forces possibles, s'encourageant réciproquement, peuvent être réunies, que les succès possibles peuvent être obtenus.

Les amis de chaque pays tiennent dans leurs mains les espoirs et les perspectives des amis de chaque pays. Surtout vous, socialistes français et allemands, vous êtes la destinée l'un de l'autre. Vous, les amis français, je vous en conjure, ne vous laissez pas ensorceler par la phrase d'union nationale — c'est certain que vous ne donnerez pas dans ce piège-là! — pas plus que par celle non moins dangereuse de l'unité du parti. Chaque protestation, par contre, chaque manifestation de votre opposition à la politique gouvernementale officieuse, chaque profession de foi hardie pour la lutte de classe, pour la solidarité avec nous, pour la volonté prolétarienne de paix, renforce notre combativité, décuple notre force d'agir dans le même sens en Allemagne pour le prolétariat mondial, pour son émancipation économique et politique, pour son affranchissement des chaînes du capitalisme, mais aussi des chaînes du tsarisme, du " kaisérisme ", du " junkerisme ", du militarisme, du militarisme non moins international ; décuple notre force de lutter en Allemagne pour la libération politique et sociale du peuple allemand, contre la puissance et l'expansionnisme des impérialistes allemands, pour une paix prochaine qui rende la liberté et l'indépendance à la Belgique malheureuse, et la France au peuple français.

Frères français, – nous connaissons les difficultés particulières de votre situation tragique, nous saignons avec vous comme avec la masse torturée et lapidée de tous les peuples. Votre malheur est le nôtre, nous qui savons que notre douleur est la vôtre. Que notre lutte soit la vôtre, aidez-nous comme nous jurons de vous aider.

La nouvelle Internationale naîtra, peut naître sur les ruines de l'ancienne, sur de nouveaux fondements plus solides. Vous les amis socialistes de tous les pays, vous devez aujourd'hui poser la première pierre de l'édifice de l'avenir. Jugez impitoyablement les faux socialistes ! Aiguillonnez impitoyablement les chancelants, les hésitants de tous les pays également... ceux d'Allemagne ! La grandeur du but vous aidera à passer par l'étroitesse et la petitesse du jour, par la misère de ces jours horribles.

Vive la paix des peuples de l'avenir ! Vive l'antimilitarisme ! Vive le socialisme international, révolutionnaire, émancipateur des peuples !

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

KARL LIEBKNECHT.

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22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 18:04

"l’heure approche où et le peuple et l’armée seront dans leur immense majorité composés de fossoyeurs

 aussi bien de ce système militaire que de cette société de classes."


Article de Rosa Luxemburg ( 1871 - 1919 ) paru dans le journal Sozialdemokratische Korrespondenz du 2 avril 1914. Traduit de l’allemand par Stanislas Ache dans L’État bourgeois et la Révolution, éditions La Brèche, 1978, pp. 37-43. (Repris sur le site smolny)

L’histoire contemporaine semble actuellement s’acharner avec un zèle particulier à démontrer la justesse de la conception social-démocrate de l’État, en en apportant presque quotidiennement d’excellentes nouvelles confirmations. Depuis toujours, la bourgeoisie nous reproche à nous autres, social-démocrates, de chercher sans scrupule à provoquer des « renversements » et de préparer des « catastrophes ». Les événements récents en Angleterre démontrent une nouvelle fois que nous n’avons guère besoin d’aspirer à des catastrophes : l’actuel ordre social lui-même engendre en son sein les secousses et les crimes économiques et politiques.

Les événements de l’Ulster [1] présentent en effet toutes les caractéristiques d’une catastrophe politique pour la vie publique anglaise - d’une catastrophe dont la signification profonde ne nous apparaîtra clairement que lorsque nous la comparerons à des phénomènes analogues dans d’autres pays : à la célèbre affaire Dreyfus en France et à l’affaire Zabern [2] en Allemagne. Il y a quinze ans, la République française fut secouée jusque dans ses fondements par la rébellion monarcho-clérico-nationaliste de l’armée. Il y a six mois, la terreur de la dictature militaire fit irruption dans l’Allemagne prussienne. Et nous voici aujourd’hui témoins d’une lutte très dure du Parlement anglais faisant face à une révolte d’officiers séditieux. Rien que le fait que des formations politiques aussi différentes que la III° République en France, le vénérable régime parlementaire anglais et le semi-absolutisme allemand connaissent les mêmes crises, marquées par des dictatures militaires, même si ces crises ont des origines diverses, révèle les racines profondes et le caractère général de ce phénomène.

« L’armée n’a pas à se mêler de la politique » - cette phrase est dans tous les pays à la base de la théorie officielle relative aux armées permanentes d’aujourd’hui, de même cet autre théorème : « l’armée sert à la défense de la patrie ». Les deux phrases expriment sous une forme différente une seule et même idée : l’armée doit protéger le pays des ennemis extérieurs, mais ne pas s’immiscer dans les luttes de classes à l’intérieur du pays. Depuis toujours, la pratique de la société bourgeoise a contredit - et ne cesse de contredire - cette théorie, comme d’ailleurs toute l’idéologie de cette société ne cherche qu’à voiler la véritable raison d’être de celle-ci. En effet, depuis toujours, l’armée a pris une part directe, et souvent décisive, dans toutes les luttes de classes importantes. La bourgeoisie capitaliste a notamment commencé et consolidé sa carrière historique en tant que classe dominante grâce au pouvoir de l’armée. Les deux pôles opposés de cette longue carrière historique étaient : la révolution anglaise de 1649 où l’armée révolutionnaire du Parlement mit la bourgeoisie en selle et, deux cents ans plus tard, la révolution allemande où la bourgeoisie se réfugia sous les ailes protectrices de l’armée féodale, devant le spectre de la révolution prolétarienne.

La bourgeoisie actuelle exige aujourd’hui la neutralité politique de l’armée et lutte contre les officiers « qui font de la politique », ce qui revient à demander à l’armée de ne plus être dorénavant qu’un instrument docile de sa domination de classe - à l’intérieur comme à l’extérieur. Le soldat doit obéir aveuglément à l’officier, le corps d’officiers doit obéir aux « lois », c’est-à-dire à la fraction de la bourgeoisie qui tient les rênes dans le moment.

Cependant, l’armée ne constitue qu’une partie du peuple, elle reflète donc naturellement en son sein les antagonismes de classes existants. Le corps d’officiers de l’armée actuelle, et notamment le sommet de la hiérarchie militaire, est recruté parmi les féodaux, sa tendance innée est de soutenir partout la couche la plus conservatrice et son prolongement naturel, le monarchisme. D’où les risques périodiques de coups d’État, d’où les menaces qui ne cessent de planer sur le parlementarisme et la démocratie. D’où aussi les crises périodiques violentes où l’instrument se révolte contre son patron, où l’armée, de valet de la bourgeoisie, menace de devenir son maître.

Toutefois, la malchance historique de la bourgeoisie est qu’elle est contrainte, ici comme ailleurs, de renforcer elle-même ce danger. En effet, deux tendances, profondément enracinées dans l’évolution actuelle, contribuent sans relâche à accroître la prépondérance politique de l’armée au sein de l’État et à impliquer celle-ci de plus en plus étroitement dans les luttes de classes internes de la société. Ces deux tendances sont, d’un côté, l’impérialisme qui entraîne un grossissement massif de l’armée, le culte de la violence militaire sauvage et une attitude dominatrice et arbitraire du militarisme vis-à-vis de la législation ; de l’autre côté, le mouvement ouvrier qui connaît un développement tout aussi massif, accentuant les antagonismes de classes et provoquant l’intervention de plus en plus fréquente de l’armée contre le prolétariat en lutte. Un des conflits tragiques de la société bourgeoise est que la même bourgeoisie qui recourt à tout moment aux « défenseurs de la patrie » pour préserver l’exploitation économique et l’oppression politique de la classe ouvrière montante exige en même temps de cette armée de s’abstenir de toute ingérence dans les luttes politiques et d’obéir strictement aux « lois ». Et c’est ce conflit-là qui explique que la crise anglaise, tout comme l’affaire Zabern, nous apparaît, et doit nous apparaître à nous, sous une toute autre lumière qu’à la bourgeoisie. « Armée ou République ! », tel était le mot d’ordre il y a quinze ans en France. « Armée ou pouvoir civil ! », tel fut le dilemme de la bourgeoisie libérale dans l’affaire Zabern. « Armée ou Parlement ! », s’écrie-t-on aujourd’hui dans le camp libéral anglais. Ces mots d’ordre libéraux-bourgeois cherchent en fait à résoudre la question de savoir comment subordonner le corps des officiers réactionnaires aux intérêts de la classe bourgeoise.

Le revers de la médaille, dans tous ces conflits, cependant, est que pour l’armée proprement dite, c’est-à-dire pour la grande masse des soldats, l’obéissance aveugle vis-à-vis de ces officiers est un devoir absolu, même lorsqu’elle est envoyée contre les intérêts les plus sacrés du prolétariat en lutte. Or, plus l’ordre de tirer sur père et mère, plus le génocide criminel au service de la recherche des profits impérialistes éveilleront l’opposition consciente et passionnée des masses laborieuses, plus apparaîtra au premier plan non plus la question libérale : armée ou parlement ? mais la question prolétarienne infiniment plus importante : armée ou peuple laborieux ? Plus la législation des États bourgeois actuels et leurs parlements sont prêts à cautionner l’utilisation du pouvoir militaire contre le prolétariat et à se livrer aux aventures impérialistes, moins il sera possible, du point de vue des intérêts de classe du prolétariat, de se contenter du dilemme : « armée ou parlement », « armée ou loi ». Ni les parlements ni les manœuvres parlementaires - aussi habiles soient-elles - des politiciens libéraux ne pourront apporter une solution aux crises du genre de celles de la révolte militaire anglaise ou de l’affaire Zabern. Le programme social-démocrate avance la seule solution réelle à l’antagonisme entre le corps d’officiers et le Parlement, entre l’armée et le peuple : suppression de l’armée permanente et de son corps d’officiers privilégiés, remplacement de l’armée par le peuple en armes, droit de veto de l’ensemble du peuple sur la guerre et la paix. C’est alors seulement que l’antagonisme entre l’armée et le peuple sera dépassé : lorsque l’armée en tant que milice deviendra effectivement ce qu’elle est censée être selon la théorie libérale, un instrument de défense de la patrie. Cela ne passe ni par des cartouches parlementaires ni par des crises ministérielles, mais par l’éveil résolu des larges masses populaires contre les crimes du militarisme actuel.

A peine l’armée parlementaire avait-elle remporté ses premières victoires dans la grande révolution anglaise du XVII° siècle que des antagonismes de classes surgirent en son sein et que l’apparente unité fit place à de violentes luttes. La masse des soldats, d’origine populaire, se souleva contre l’autorité bourgeoise, et déjà se dégagèrent en son sein les diggers communistes, comme éléments purement prolétariens. Ces « creuseurs » n’étaient alors qu’une secte d’utopistes. Aujourd’hui, la pelle social-démocrate a tout autrement miné la domination bourgeoise et l’unité artificielle de son système militaire. Pendant que la bourgeoisie, impuissante, chercher à en finir avec la désobéissance des officiers réactionnaires, l’heure approche où et le peuple et l’armée seront dans leur immense majorité composés de fossoyeurs aussi bien de ce système militaire que de cette société de classes.

[1] Mutinerie d’officiers anglais qui se sont solidarisés avec les conservateurs d’Irlande du Nord contre le gouvernement (libéral) anglais.

[2] L’agression d’officiers prussiens contre les habitants de la petite ville alsacienne Zabern en novembre 1913 provoqua une révolte populaire qui sera réprimée par l’établissement de l’état de siège.

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009