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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 20:15
Pour consulter le blog : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

La réflexion sur le militarisme est intense à la fin du XIXème siècle. Car il accompagne le développement des grandes puissances, en particulier en Allemagne où l'armée est un pilier de la société et donc le soutien premier du développement capitaliste.
Rosa Luxemburg en fait un des axes de sa réflexion et de son action. L'une de ses premières campagnes est la polémique avec Max Schippel que nous avons déjà évoquée sur le blog. Un autre axe important est la discussion sur le service militaire et la réflexion sur armée de métier/ ou milice (notion inspirée par la révolution française) ou, ce qui lui est proche, la notion de nation armée reprise par Jaurès dans son ouvrage "L'armée nouvelle".
Ce texte publié par Rosa Luxemburg dans l'un des journaux où elle a pu intervenir plus facilement, le Leipziger Volkszeitung, est un compte rendu de lecture mais s'inscrit dans une réflexion vivante sur le militarisme ou le peuple en armes.
Cette discussion, nous aurions pu l'avoir lors de la suppression du service militaire, sur l'armée de métier et ses risques, ou aujourd'hui sur l'utilisation de cette armée par l'Etat français et les intérêts qu'il représente. Le titre du blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg" prend ici toute sa force.


Compte-rendu publié dans le Leipziger Volkszeitung du 9 juin 1911, 

L’Armée nouvelle

Sous ce titre le camarade Jaurès a fait paraître un nouveau livre volumineux qui aborde les questions mêmes de la guerre et de la paix qui, dernièrement, ont aussi éveillé un vif intérêt en Allemagne dans les cercles du Parti. L’ouvrage est du début à la fin consacré à l’idée de paix que Jaurès imprègne de la puissance passionnée du verbe qui lui est propre. Ce livre n’est pas une recherche des conditions objectives du militarisme moderne et de ses rapports avec le développement capitaliste, mais seulement une discussion pénétrante des idées répugnantes et des préjugés du patriotisme français officiel et de ses appétits bellicistes.

Le leitmotiv du livre est la conception de la “nation armée” que Jaurès veut instaurer à la place du présent système de l’armée permanente et son œuvre n’est qu’un grand plaidoyer en faveur de l’armée populaire considérée comme le meilleur et le plus sûr moyen de défense de la nation contre l’ennemi extérieur. Il présente aussi en conclusion de son livre un projet de loi détaillé d’organisation nouvelle de l’armée française en duit-huit articles.
Sans aucun doute le projet de Jaurès diffère sur des points importants de l’armée des milices telle qu’elle figure au programme de la social-démocratie allemande. En premier lieu est frappante chez Jaurès la tendance à introduire le militarisme dans l’ensemble de la vie sociale tellement davantage qu’à l’heure actuelle qu’il serait comme un fil rouge traversant toutes les institutions et même la vie de parti du prolétariat socialiste. Dans toutes les universités importantes des chaires spéciales seraient créées pour l’enseignement de la science militaire. Le prolétariat socialiste formerait avec la plus grande ardeur des clubs militaires-gymnastiques et des clubs de tir, se livrerait à des exercices de plein air et à des manœuvres en terrain varié. Les syndicats, les coopératives et autres associations ouvrières auraient à :

subvenir, en vue de la préparation au grade d’officier, aux frais d’études de ceux des fils de syndiqués, de mutualistes et de coopérateurs dont un examen aura démontré l’aptitude.

Et ainsi de suite.
Il est inutile d’observer que cet excès de zèle dans l’accomplissement du devoir patriotique obérerait les organisations de lutte du prolétariat et leur imposerait des objectifs et des devoirs qui leur sont entièrement et fondamentalement étrangers et qui devraient donc être repoussés catégoriquement dans l’intérêt de la lutte de classes. Au lieu d’une forte réduction de la durée du service militaire qui figure comme une des plus importantes caractéristiques des milices dans le programme de la social-démocratie, il semble que le projet de Jaurès comporte plutôt une forte prolongation du temps consacré à la préparation militaire -bien que celle-ci n’ait plus lieu à la caserne.
Mais l’idée de l’armée populaire envisagée d’un point de vue socialiste dépend surtout de deux conditions essentielles, sans lesquelles elle ne peut en rien atteindre ses objectifs :
1° Tout d’abord et avant tout il importe que chaque homme du peuple bon pour le service soit doté d’une arme et qu’il conserve celle-ci à son domicile. Ce n’est pas principalement pour des raisons d’économie que nous réclamons l’armée populaire au lieu de l’armée permanente, ce n’est pas pour échapper à des sacrifices financiers, mais pour dépouiller du mauvais usage qui en est fait l’arme du militarisme qui aujourd’hui est employée à l’occasion contre l’« ennemi intérieur », à savoir contre la montée de la classe ouvrière et contre ses luttes de masses ; c’est, au contraire, pour assigner à cette arme des buts exclusivement défensifs contre l’ennemi extérieur, et aussi en cas de besoin la protection des masses populaires contre les appétits de coup d’État d’un gouvernement traître.

Sans la remise des armes à tous les hommes capables de porter les armes, la condition primordiale de l’armée populaire est supprimée et le caractère de ce système militaire fondamentalement transformé. Le projet de Jaurès présente donc sur ce point une surprenante bizarrerie : il demande expressément que les armes soient remises aux soldats « dans les départements de la légion de l’Est », c’est-à-dire à la frontière allemande, mais non pas qu’elles soient remises à tous les conscrits. Par cela même Jaurès dépouille de son caractère véritablement démocratique et prolétarien tout son système de « nation armée» et lui fait diriger contre l’Allemagne une pointe évidente qui n’est autre qu’une regrettable concession à l’état d’esprit régnant en France de politique chauvine et petite-bourgeoise toujours hantée par le spectre de l’« ennemi héréditaire ».
2° Une revendication tout autre et aussi importante de notre programme en liaison avec le système des milices consiste à confier la décision concernant la guerre et la paix à la représentation populaire. C’est un fait que le cours de la politique mondiale moderne, y compris ses aventures guerrières et coloniales, va de pair avec une mise à l’écart progressive du parlement en ce qui concerne la participation à la politique étrangère. Dans la République française également la représentation populaire est glacée devant le fait accompli de la diplomatie politique et des machinations de cliques dominantes. Pourtant le projet du camarade Jaurès ne stipule pas que ce serait le parlement qui déciderait de la guerre et de la paix. En revanche, il prévoit des garanties d’un ordre tout différent pour protéger la France des aventures militaristes et des entreprises de politique étrangères nuisibles au peuple. C’est ainsi que l’article 16 de son projet stipule :

L’armée ainsi constituée a pour objet exclusif de protéger contre toute agression l’indépendance et le sol du pays. Toute guerre est criminelle si elle n’est pas manifestement défensive ; et elle n’est manifestement et certainement défensive que si le gouvernement du pays propose au gouvernement étranger avec lequel il est en conflit de régler le conflit par un arbitrage.

Ici nous retrouvons comme base de toute l’orientation politique cette fameuse distinction entre guerre défensive et guerre offensive qui a joué jadis un grand rôle dans la politique étrangère des partis socialistes mais qui, en fonction des expériences des dernières décennies, devrait être purement et simplement mise au rancart.
Qu’est-ce en fait qu’une guerre défensive ? Qui va prendre sur soi de décider avec certitude de n’importe quelle guerre qu’elle appartient à l’une ou à l’autre catégorie ? Et comme il est facile et simple pour la diplomatie d’un État militaire d’obliger à l’attaque un adversaire faible au moyen de toutes sortes de petites perfidies et de stratagèmes quand c’est cet État même qui désire la guerre ! Qu’étaient les guerres napoléoniennes : des guerres offensives ou défensives ? Du point de vue des États féodaux européens, elles étaient sans aucun doute des guerres offensives, mais du point de vue de la France elles étaient des guerres défensives, car elles étaient nécessaires pour défendre l’œuvre de la grande Révolution contre l’Ancien Régime européen. Et, même si elles ont pu être d’un point de vue formel et dans leur déroulement des guerres offensives, elles ont constitué un phénomène progressif et révolutionnaire. Qu’a été la guerre entre la France et l’Allemagne en 1870 ? Du fait que Bismarck, de toute évidence, a poussé délibérément la France dans la guerre, la guerre de Napoléon III devrait, selon la formule de Jaurès, faire ligure de guerre «juste ». Mais, d’un point de vue socialiste, aucune des deux parties n’avait dans cette guerre le droit de son côté. Cette guerre était le produit aussi bien de la politique criminelle de Napoléon que des calculs et des plans de l’Allemagne menée par le sang et le fer.

Ces exemples démontrent précisément que des phénomènes historiques tels que les guerres modernes ne peuvent être mesurés à l’aune de la “justice” ou avec un schéma sur le papier de défense et d’agression et que ce qui se laisserait prendre avec un tel écheveau, et risquerait d’en être affecté, ce ne serait certes pas la puissance matérielle du développement du grand capitalisme, mais bien la force de l’action socialiste.

Le fait, pour Jaurès, de déclarer criminelle toute guerre qui n’est pas manifestement défensive serait à ses yeux un moyen de prévenir les guerres. Mais qu’arriverait-il si cette affirmation ne produisait pas la plus petite impression sur les gouvernements d’aujourd’hui?

Voilà comment Jaurès répond à cette question dans l’article 17 de son projet de loi:

Tout gouvernement qui entrera dans une guerre sans avoir proposé, publiquement et loyalement, la solution par l’arbitrage, sera considéré comme traître à la France et aux hommes, ennemi public de la patrie et de l’humanité. Tout parlement qui aura consenti à cet acte sera coupable de félonie et dissous de droit. Le devoir constitutionnel et national des citoyens sera de briser ce gouvernement et de le remplacer par un gouvernement de bonne foi [...]

Comme Jaurès sent lui-même que les mots les plus terribles, tel que “trahison” et “crime”, risquent de produire peu d’effets sur les gouvernements, il recourt en conclusion à l’action directe et il ouvre, dans son projet de loi, la perspective de l’insurrection populaire contre les gouvernements bellicistes; Si bien qu’en fin de compte, même dans l’utopie optimiste de Jaurès, s’impose le fait que guerre et paix ne sont pas des questions de droit mais des questions de force: puissance capitaliste comme facteur de guerre, puissance prolétarienne comme facteur de paix. Mais dans sa croyance obstinée, petite-bourgeoise et démocratique, en des paragraphes de la loi, il habille de forme “constitutionnelles” ces facteurs de puissance: traiter, dans un projet de loi, l’insurrection contre la guerre de “devoir constitutionnel”, c’est bien la trouvaille la plus originale d’un fanatisme juridique se réclamant du socialisme.

Mais ce fanatisme juridique ne demeure pas ici, comme d’habitude, une simple lubie superficielle allant de pair avec des idées dont le fond est juste: il se retourne contre la cause soutenue par l’auteur, en la poussant jusqu’à la caricature.

Car pour Jaurès, l’insurrection “constitutionnelle” doit servir à se rappeler le gouvernement criminel à son devoir - devant le tribunal arbitral. Quel tribunal arbitral international Jaurès a-t-il en vue? Tout simplement ce théatre de marionnettes de La Haye, créé par le sanguinaire tsar de Russie, objet des railleries du monde entier, depuis longtemps oublié et empoussiéré!

Avec le plus grand sérieux Jaurès termine son projet par un article 18 qui stipule:

Le gouvernement de la France est invité dès maintenant à négocier avec tous les pays représentés à la Cour de La Haye des traités d’arbitrage [...]

Le tribunal de la paix de La Haye, pierre angulaire de la politique socialiste! - on ne peut qu’évoquer involontairement le proverbe français: “tant de bruit pour une omelette”.

Si la social-démocratie allemande propage sa revendication des milices et demande que la décision sur la guerre et la paix appartienne à la représentation populaire, au moins ne se fait-elle pas la plus petite illusion sur le fait que tout le développement du capitalisme moderne rend ces revendications inapplicables jusqu’au moment où le prolétariat aura pris le pouvoir. Nos revendications doivent indiquer la direction vers laquelle s’orientent nos voeux, ainsi que l’intérêt du prolétariat. Mais s’abandonner à l’illusion que des formules juridiques l’emportent en quoi que ce soit sur les intérêts et le pouvoir du capitalisme, c’est la politique la plus nocive que puisse mener le prolétariat.

. traduit dans Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire (Daniel Guérin, 1971)

. L’Armée nouvelle de J. Jaurès (éd. 1915)
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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 23:33
Pour consulter le blog: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Texte extrait des annexes de l'ouvrage, Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale d'Alfred Rosmer.


 
Chers camarades,

Pardonnez ces quelques lignes écrites à la hâte. Je suis emprisonné, enchaîné par le militarisme. Il m'est donc impossible de vous rejoindre ...

Deux tâches sérieuses se posent devant vous. Une tâche dure, celle du rude devoir, et une tâche sacrée, celle de l'enthousiasme et de l'espérance.

Règlement des comptes, impitoyable règlement des comptes avec les déserteurs et transfuges de l'Internationale, d'Allemagne, d'Angleterre, de France et d'ailleurs.

Compréhension, encouragement et exhortations réciproques de tous ceux qui sont restés fidèles au drapeau, qui sont résolus à ne pas reculer d'un seul pas devant l'impérialisme international, en tomberaient-ils victimes. Faire de l'ordre dans les rangs de ceux qui sont décidés à tenir jusqu'au bout, à tenir jusqu'au bout et à lutter, fidèles au socialisme international.

Faire brièvement la clarté sur les principes de notre position vis-à-vis de la guerre mondiale, en tant que cas spécial de notre position de principe vis-à-vis de l'ordre social capitaliste, voilà de quoi il s'agit. Brièvement – je l'espère  ! Car, à ce sujet, nous sommes tous, vous êtes tous, nous devons tous être d'accord.

Il s'agit avant tout de tirer les conclusions tactiques de ces principes. Sans aucun égard  ! Pour tous les pays !

Guerre sacrée, non pas union sacrée ! Pour la solidarité internationale du prolétariat, contre l'harmonie des classes pseudo-nationale, pseudo-patriote. Lutte de classe internationale pour la paix, pour la révolution socialiste ! Il faut dire comment il faut lutter. Ce n'est que par la collaboration, par les rapports réciproques entre pays, que les plus grandes forces possibles, s'encourageant réciproquement, peuvent être réunies, que les succès possibles peuvent être obtenus.

Les amis de chaque pays tiennent dans leurs mains les espoirs et les perspectives des amis de chaque pays. Surtout vous, socialistes français et allemands, vous êtes la destinée l'un de l'autre. Vous, les amis français, je vous en conjure, ne vous laissez pas ensorceler par la phrase d'union nationale — c'est certain que vous ne donnerez pas dans ce piège-là! — pas plus que par celle non moins dangereuse de l'unité du parti. Chaque protestation, par contre, chaque manifestation de votre opposition à la politique gouvernementale officieuse, chaque profession de foi hardie pour la lutte de classe, pour la solidarité avec nous, pour la volonté prolétarienne de paix, renforce notre combativité, décuple notre force d'agir dans le même sens en Allemagne pour le prolétariat mondial, pour son émancipation économique et politique, pour son affranchissement des chaînes du capitalisme, mais aussi des chaînes du tsarisme, du " kaisérisme ", du " junkerisme ", du militarisme, du militarisme non moins international ; décuple notre force de lutter en Allemagne pour la libération politique et sociale du peuple allemand, contre la puissance et l'expansionnisme des impérialistes allemands, pour une paix prochaine qui rende la liberté et l'indépendance à la Belgique malheureuse, et la France au peuple français.

Frères français, – nous connaissons les difficultés particulières de votre situation tragique, nous saignons avec vous comme avec la masse torturée et lapidée de tous les peuples. Votre malheur est le nôtre, nous qui savons que notre douleur est la vôtre. Que notre lutte soit la vôtre, aidez-nous comme nous jurons de vous aider.

La nouvelle Internationale naîtra, peut naître sur les ruines de l'ancienne, sur de nouveaux fondements plus solides. Vous les amis socialistes de tous les pays, vous devez aujourd'hui poser la première pierre de l'édifice de l'avenir. Jugez impitoyablement les faux socialistes ! Aiguillonnez impitoyablement les chancelants, les hésitants de tous les pays également... ceux d'Allemagne ! La grandeur du but vous aidera à passer par l'étroitesse et la petitesse du jour, par la misère de ces jours horribles.

Vive la paix des peuples de l'avenir ! Vive l'antimilitarisme ! Vive le socialisme international, révolutionnaire, émancipateur des peuples !

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

KARL LIEBKNECHT.

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22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 18:04

"l’heure approche où et le peuple et l’armée seront dans leur immense majorité composés de fossoyeurs

 aussi bien de ce système militaire que de cette société de classes."


Article de Rosa Luxemburg ( 1871 - 1919 ) paru dans le journal Sozialdemokratische Korrespondenz du 2 avril 1914. Traduit de l’allemand par Stanislas Ache dans L’État bourgeois et la Révolution, éditions La Brèche, 1978, pp. 37-43. (Repris sur le site smolny)

L’histoire contemporaine semble actuellement s’acharner avec un zèle particulier à démontrer la justesse de la conception social-démocrate de l’État, en en apportant presque quotidiennement d’excellentes nouvelles confirmations. Depuis toujours, la bourgeoisie nous reproche à nous autres, social-démocrates, de chercher sans scrupule à provoquer des « renversements » et de préparer des « catastrophes ». Les événements récents en Angleterre démontrent une nouvelle fois que nous n’avons guère besoin d’aspirer à des catastrophes : l’actuel ordre social lui-même engendre en son sein les secousses et les crimes économiques et politiques.

Les événements de l’Ulster [1] présentent en effet toutes les caractéristiques d’une catastrophe politique pour la vie publique anglaise - d’une catastrophe dont la signification profonde ne nous apparaîtra clairement que lorsque nous la comparerons à des phénomènes analogues dans d’autres pays : à la célèbre affaire Dreyfus en France et à l’affaire Zabern [2] en Allemagne. Il y a quinze ans, la République française fut secouée jusque dans ses fondements par la rébellion monarcho-clérico-nationaliste de l’armée. Il y a six mois, la terreur de la dictature militaire fit irruption dans l’Allemagne prussienne. Et nous voici aujourd’hui témoins d’une lutte très dure du Parlement anglais faisant face à une révolte d’officiers séditieux. Rien que le fait que des formations politiques aussi différentes que la III° République en France, le vénérable régime parlementaire anglais et le semi-absolutisme allemand connaissent les mêmes crises, marquées par des dictatures militaires, même si ces crises ont des origines diverses, révèle les racines profondes et le caractère général de ce phénomène.

« L’armée n’a pas à se mêler de la politique » - cette phrase est dans tous les pays à la base de la théorie officielle relative aux armées permanentes d’aujourd’hui, de même cet autre théorème : « l’armée sert à la défense de la patrie ». Les deux phrases expriment sous une forme différente une seule et même idée : l’armée doit protéger le pays des ennemis extérieurs, mais ne pas s’immiscer dans les luttes de classes à l’intérieur du pays. Depuis toujours, la pratique de la société bourgeoise a contredit - et ne cesse de contredire - cette théorie, comme d’ailleurs toute l’idéologie de cette société ne cherche qu’à voiler la véritable raison d’être de celle-ci. En effet, depuis toujours, l’armée a pris une part directe, et souvent décisive, dans toutes les luttes de classes importantes. La bourgeoisie capitaliste a notamment commencé et consolidé sa carrière historique en tant que classe dominante grâce au pouvoir de l’armée. Les deux pôles opposés de cette longue carrière historique étaient : la révolution anglaise de 1649 où l’armée révolutionnaire du Parlement mit la bourgeoisie en selle et, deux cents ans plus tard, la révolution allemande où la bourgeoisie se réfugia sous les ailes protectrices de l’armée féodale, devant le spectre de la révolution prolétarienne.

La bourgeoisie actuelle exige aujourd’hui la neutralité politique de l’armée et lutte contre les officiers « qui font de la politique », ce qui revient à demander à l’armée de ne plus être dorénavant qu’un instrument docile de sa domination de classe - à l’intérieur comme à l’extérieur. Le soldat doit obéir aveuglément à l’officier, le corps d’officiers doit obéir aux « lois », c’est-à-dire à la fraction de la bourgeoisie qui tient les rênes dans le moment.

Cependant, l’armée ne constitue qu’une partie du peuple, elle reflète donc naturellement en son sein les antagonismes de classes existants. Le corps d’officiers de l’armée actuelle, et notamment le sommet de la hiérarchie militaire, est recruté parmi les féodaux, sa tendance innée est de soutenir partout la couche la plus conservatrice et son prolongement naturel, le monarchisme. D’où les risques périodiques de coups d’État, d’où les menaces qui ne cessent de planer sur le parlementarisme et la démocratie. D’où aussi les crises périodiques violentes où l’instrument se révolte contre son patron, où l’armée, de valet de la bourgeoisie, menace de devenir son maître.

Toutefois, la malchance historique de la bourgeoisie est qu’elle est contrainte, ici comme ailleurs, de renforcer elle-même ce danger. En effet, deux tendances, profondément enracinées dans l’évolution actuelle, contribuent sans relâche à accroître la prépondérance politique de l’armée au sein de l’État et à impliquer celle-ci de plus en plus étroitement dans les luttes de classes internes de la société. Ces deux tendances sont, d’un côté, l’impérialisme qui entraîne un grossissement massif de l’armée, le culte de la violence militaire sauvage et une attitude dominatrice et arbitraire du militarisme vis-à-vis de la législation ; de l’autre côté, le mouvement ouvrier qui connaît un développement tout aussi massif, accentuant les antagonismes de classes et provoquant l’intervention de plus en plus fréquente de l’armée contre le prolétariat en lutte. Un des conflits tragiques de la société bourgeoise est que la même bourgeoisie qui recourt à tout moment aux « défenseurs de la patrie » pour préserver l’exploitation économique et l’oppression politique de la classe ouvrière montante exige en même temps de cette armée de s’abstenir de toute ingérence dans les luttes politiques et d’obéir strictement aux « lois ». Et c’est ce conflit-là qui explique que la crise anglaise, tout comme l’affaire Zabern, nous apparaît, et doit nous apparaître à nous, sous une toute autre lumière qu’à la bourgeoisie. « Armée ou République ! », tel était le mot d’ordre il y a quinze ans en France. « Armée ou pouvoir civil ! », tel fut le dilemme de la bourgeoisie libérale dans l’affaire Zabern. « Armée ou Parlement ! », s’écrie-t-on aujourd’hui dans le camp libéral anglais. Ces mots d’ordre libéraux-bourgeois cherchent en fait à résoudre la question de savoir comment subordonner le corps des officiers réactionnaires aux intérêts de la classe bourgeoise.

Le revers de la médaille, dans tous ces conflits, cependant, est que pour l’armée proprement dite, c’est-à-dire pour la grande masse des soldats, l’obéissance aveugle vis-à-vis de ces officiers est un devoir absolu, même lorsqu’elle est envoyée contre les intérêts les plus sacrés du prolétariat en lutte. Or, plus l’ordre de tirer sur père et mère, plus le génocide criminel au service de la recherche des profits impérialistes éveilleront l’opposition consciente et passionnée des masses laborieuses, plus apparaîtra au premier plan non plus la question libérale : armée ou parlement ? mais la question prolétarienne infiniment plus importante : armée ou peuple laborieux ? Plus la législation des États bourgeois actuels et leurs parlements sont prêts à cautionner l’utilisation du pouvoir militaire contre le prolétariat et à se livrer aux aventures impérialistes, moins il sera possible, du point de vue des intérêts de classe du prolétariat, de se contenter du dilemme : « armée ou parlement », « armée ou loi ». Ni les parlements ni les manœuvres parlementaires - aussi habiles soient-elles - des politiciens libéraux ne pourront apporter une solution aux crises du genre de celles de la révolte militaire anglaise ou de l’affaire Zabern. Le programme social-démocrate avance la seule solution réelle à l’antagonisme entre le corps d’officiers et le Parlement, entre l’armée et le peuple : suppression de l’armée permanente et de son corps d’officiers privilégiés, remplacement de l’armée par le peuple en armes, droit de veto de l’ensemble du peuple sur la guerre et la paix. C’est alors seulement que l’antagonisme entre l’armée et le peuple sera dépassé : lorsque l’armée en tant que milice deviendra effectivement ce qu’elle est censée être selon la théorie libérale, un instrument de défense de la patrie. Cela ne passe ni par des cartouches parlementaires ni par des crises ministérielles, mais par l’éveil résolu des larges masses populaires contre les crimes du militarisme actuel.

A peine l’armée parlementaire avait-elle remporté ses premières victoires dans la grande révolution anglaise du XVII° siècle que des antagonismes de classes surgirent en son sein et que l’apparente unité fit place à de violentes luttes. La masse des soldats, d’origine populaire, se souleva contre l’autorité bourgeoise, et déjà se dégagèrent en son sein les diggers communistes, comme éléments purement prolétariens. Ces « creuseurs » n’étaient alors qu’une secte d’utopistes. Aujourd’hui, la pelle social-démocrate a tout autrement miné la domination bourgeoise et l’unité artificielle de son système militaire. Pendant que la bourgeoisie, impuissante, chercher à en finir avec la désobéissance des officiers réactionnaires, l’heure approche où et le peuple et l’armée seront dans leur immense majorité composés de fossoyeurs aussi bien de ce système militaire que de cette société de classes.

[1] Mutinerie d’officiers anglais qui se sont solidarisés avec les conservateurs d’Irlande du Nord contre le gouvernement (libéral) anglais.

[2] L’agression d’officiers prussiens contre les habitants de la petite ville alsacienne Zabern en novembre 1913 provoqua une révolte populaire qui sera réprimée par l’établissement de l’état de siège.

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22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 08:38

Un extrait d'article sur la guerre aujourd'hui, en Irak et cet extrait pour comprendre avec Rosa Luxemburg. A lire et à discuter ...

L'ensemble de l'article : lire
A l'encontre, revue politique virtuelle, N°10 - 2003. États-Unis: le nouvel agenda impérial -Le militarisme, la guerre et la crise du capitalisme: La préparation politique et militaire d'une guerre contre l'Irak, dont le but serait l'établissement d'un protectorat américain dans ce pays, a vu la publication par l'administration Bush d'un document intitulé «La stratégie de sécurité nationale des États-Unis d'Amérique». Il fait suite au rapport publié en juin 2000 par la Commission du Congrès sur les intérêts nationaux américains, dont Condoleezza Rice, aujourd'hui conseillère à la sécurité nationale dans le cabinet de George W. Bush et principal auteur du nouveau document, était déjà membre. Claude Serfati analyse le nouveau document en le replaçant dans le contexte de rebondissement de la crise capitaliste. - Réd. L'article est de Claude Serfati.

Militarisme et impérialisme: l'actualité de Rosa Luxemburg

Comme le rappelle Rosa Luxemburg, «le militarisme a une fonction déterminée dans l'histoire du capital. Il accompagne toutes les phases historiques de l'accumulation 11». Elle décline ensuite quelques étapes de cette histoire, ce qui fait ressortir ce qu'on appellerait aujourd'hui «l'historicité» de la relation du militarisme au capital. La référence à Rosa Luxemburg n'est pas fortuite. La pertinence de ses analyses de l'impérialisme et du rôle qu'y joue la force armée demeure très forte. Après avoir défini «la phase impérialiste de l'accumulation [comme] phase de la concurrence mondiale du capital», elle écrit que cette phase «a le monde entier pour théâtre. Ici les méthodes employées sont la politique coloniale, le système des emprunts internationaux, la politique de la sphère d'intérêts, la guerre. La violence, l'escroquerie, le pillage se déploient ouvertement, sans masque.» Elle conclut: «La théorie libérale bourgeoise n'envisage que l'aspect unique de la "concurrence pacifique", des merveilles de la technique et de l'échange pur de marchandises ; elle sépare le domaine économique du capital de l'autre aspect, celui des coups de force considérés comme des incidents plus ou moins fortuits de la politique extérieure. En réalité, la violence politique est, elle aussi, l'instrument et le véhicule du processus économique ; la dualité des aspects de l'accumulation recouvre un même phénomène organique, issu des conditions de la reproduction capitaliste 12».

Cette analyse demeure indispensable si on veut comprendre les processus de militarisation contemporains qui sont à l'ôuvre principalement aux États-Unis La lutte contre ce que Rosa Luxemburg appelle l'«économie naturelle» (chapitre 27) n'est pas terminée. Elle atteint son apothéose avec l'appropriation des processus du vivant par le capital et la mise en danger des conditions de la reproduction physiques des classes et des peuples exploités 13. «L'emprunt international» (chapitre XXX) constitue depuis deux décennies, sous la forme du paiement d'une dette perpétuelle, un des facteurs majeurs de l'effondrement économique et de la tragédie sociale des pays dépendants, y compris ceux qu'on qualifie d'émergents.

Les guerres de la mondialisation du capital

Il faut utiliser les analyses de Rosa Luxemburg pour comprendre comment cette «dualité des aspects de l'accumulation» (violence politique et processus économiques) se retrouve dans la trajectoire du capitalisme contemporain. La domination qu'exercent les institutions du capital financier depuis vingt ans a permis au capital de concentrer sa puissance face au travail, et offert à la bourgeoisie et aux classes rentières un enrichissement considérable.

Toutefois, ni l'élévation considérable du taux d'exploitation de la main-d'oeuvre consécutive à l'offensive du capital contre le travail organisée par les politiques néolibérales, ni l'ouverture de nouveaux marchés en Russie et dans les pays de l'est n'ont redonné une nouvelle jeunesse au capitalisme. A l'échelle de la planète, l'extension du capital et des rapports de propriété sur lesquels il est fondé - soit au sens strict, l'extension de l'espace de la reproduction des rapports sociaux - n'a pas produit depuis deux décennies une augmentation durable et significative de l'accumulation du capital (reproduction élargie de la valeur créée). Tout au contraire, la domination du capital financier exprime avec force les traits prédateurs du capitalisme.

Dans un contexte où la mondialisation du capital a produit la misère, les guerres hors des métropoles impérialistes conduisant à l'extermination de masse se sont multipliées. Ces guerres sont à la fois produites par la mondialisation du capital, mais elles en sont également devenues une composante. Le génocide au Rwanda n'a pas arrêté l'exploitation des champs pétroliers par les groupes multinationaux, qui ont participé au financement des armées en guerre 14. Les ressources naturelles pillées par les bandes armées sont «recyclées» sur les marchés internationaux qui fournissent ainsi un financement pour la poursuite de ces prédations.

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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 15:10

Un texte de Rosa Luxemburg dans la longue, très longue série de ses analyses des guerres. Guerres qui, pas au pas, vont mener au conflit mondial. Guerres qu'elle va toujours combattre sur des bases de classe.


L'image “http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/88/Russian_soldiers_stand_over_trench_of_dead_Japanese.jpg/180px-Russian_soldiers_stand_over_trench_of_dead_Japanese.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.


Dans la tempête


La fête de Mai de cette année tire un relief particulier de cette circonstance qu'elle est célébrée au milieu du bruit de la guerre. Par là, son caractère de démonstration en faveur de la paix du monde prend naturellement le dessus cette année. Mais plus que jamais, en présence de la guerre, la démonstration spécifique prolétarienne doit aussi être l'expression de cette idée, que la réalisation de la paix universelle ne peut être conçue que liée à la réalisation de notre but final socialiste.

Si la guerre russo-japonaise a démontré quelque chose, c'est toute la vanité des spéculations de ces socialistes « humanitaires », qui prétendent fonder la paix du monde sur le système d'équilibre de la Double et de la Triple alliance. Ces panégyristes des alliances militaires ne pouvaient assez exprimer leur enchantement de la période de trente ans de paix dans l'Europe centrale et, se basant sur ce fait, proclamaient déjà tout naturellement « la paix en marche » et « l'humanité dans la paix ». Le tonnerre des canons de Port-Arthur, qui a fait trembler convulsivement les Bourses européennes, rappelle à l'intelligible voix à ces idéologues socialistes de la société bourgeoise que, dans leurs fantaisies sur la paix européenne, ils n'avaient négligé qu'un seul facteur : la politique coloniale moderne, qui a, dès à présent, dépassé le stade des conflits européens locaux en les transportant sur le Grand Océan. La guerre russo-japonaise donne, à présente, à chacun conscience que même la guerre et la paix de l'Europe, ses destinées, ne sont plus décidées entre les quatre murs du concert européen, mais au dehors, dans la gigantesque Maelström de la politique mondiale et coloniale.

Et c'est en cela que réside la grande signification de la guerre actuelle pour la démocratie-socialiste, même abstraction faite de son effet immédiat : l'effondrement de l'absolutisme russe. Cette guerre ramène les regards du prolétariat international sur les grandes connexités politiques et économiques du monde et dissipe violemment dans nos rangs le particularisme, la mesquinerie dans les idées, qui se forment dans toute période de calme politique.

La guerre arrache complètement tous les voiles dont le monde bourgeois, ce monde de fétichisme économique, politique et social, nous enveloppe constamment.

La guerre détruit l'apparence qui fait croire à l'évolution sociale pacifique, à l'omnipotence et à l'intangibilité de la légalité bourgeoise, à l'exclusivisme national, à la stabilité des conditions politiques, à la direction consciente de la politique par ces « hommes d'Etat » ou des partis, à la portée capable d'ébranler le monde des chamailleries dans les Parlements bourgeois, au parlementarisme, comme centre prétendu de l'existence sociale.

La guerre déchaîne, en même temps que les puissances réactionnaires du monde capitaliste, les forces génératrices de révolution sociale qui fermentent en leurs profondeurs.

Eh bien, nous célébrons, cette fois, la fête de Mai sous âpre brise, l'allure fortement précipitée des événements dans le monde.

Rosa Luxemburg

Parti démocrate-socialiste de Pologne et de Lituanie

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14 janvier 2008 1 14 /01 /janvier /2008 19:09

 

(Ce travail, qu'il a accompagné dans les années 86 - 89 et qui inspire ce blog, est dédié à Gilbert Badia, aujourd'hui disparu).



Chronique – 11 décembre 1898 – A quoi sert la politique coloniale


Les rapports annuels des consulats allemands et autres pour l’Asie et l’Amérique centrale montrent que la part de l’Allemagne dans le commerce vers ces deux parties du monde a augmenté de façon surprenante ces dernières années. Ainsi, le consul allemand de Vladivostok (Port russe sur l’Océan pacifique) indique par exemple qu’alors, qu’il y a quelques années encore, l’on ne rencontrait aucun bâtiment allemand dans ces eaux, on a vu en 1897 sur 244 navires marchands ayant accosté dans ce port, 84 bâtiments allemands contre seulement 56 navires russes, 45 japonais, 22 anglais. Les bâtiments allemands assurent une liaison régulière pour le transport de marchandises entre les ports russes et japonais ou chinois. Sur le trafic total des marchandises importées et exportées à Vladivostok, les 2/3 environ ont été assurés par des navires allemands.


En Chine, de même, comme l’indiquait récemment le Bremer-Weser-Zeitung, une ligne commerciale bihebdomadaire est assurée pour la première fois par des bâtiments allemands de la compagnie Rickmers de Brème, entre Shanghai et Han-K’eou, c’est le nom de ce port sur le fleuve Gyang-Tse. L’inauguration de la ligne Rickmers-Gyang-Tse (c’est le nom qu’elle portera) devrait avoir lieu en juin 1899. Le trafic de marchandises entre les deux villes suscitées est très important et cette liaison jouera un grand rôle dans le commerce chinois.


D’autre part, les exportations directes de marchandises allemandes vers l’Asie orientale augmentent elles aussi directement. Dans ce domaine, le port de Han-K’eou prend la première place et va bientôt devenir avec la liaison ferroviaire entre Pékin et Canton, le centre commercial le plus important de Chine. Le trafic de Han-K’eou remonte le fleuve mais il est ensuite empêché par les rapides. Alors que jusqu’à présent, tout le commerce de Han-K’eou était monopolisé par les Anglais, le consul nord-américain indique qu’il est maintenant presque entièrement dominé par les Allemands. Le commerce entre Han-K’eou et l’Allemagne a déjà atteint en 1896 45 mllions de mark.


Le consul anglais de Rio de Janeiro (capital du Brésil) relève le même succès de l’industrie allemande. Ici aussi, il y a peu, les Anglais étaient les maîtres de la situation. « Maintenant », écrit le consul « les Allemands concurrencent dans chaque branche, si fortement les Anglais qu’il est pratiquement impossible de nommer quelque branche que ce soit où ces derniers auraient rapporté un succès face à leurs rivaux.


Au Chili aussi, les exportations allemandes comme le rapporte le dernier numéro du journal anglais l’Economiste, les exportations allemandes ont presque doublé depuis 1887 et devraient bientôt dépasser les exportations anglaises, qui de leur côté n’ont augmenté dans le même temps que d’un tiers.


Que l’on compare maintenant les informations concernant le commerce allemand en Asie et en Amérique avec les misérables résultats du commerce avec l’Afrique sous domination allemande et la question se pose alors. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle tant besoin en fait d’une politique coloniale ? Car ce sont justement les pays dont la conquête et l’occupation ont coûté au peuple tant d’argent, qui ont une importance pratiquement nulle pour ce qui concerne le commerce et l’industrie allemands, raisons pour lesquelles on aurait soi-disant entrepris cette conquête. D’autre part, l’industrie allemande s’implante dans les contrées les plus lointaines  dans le cadre de la libre-concurrence avec les autres pays. En Chine aussi, elle s’est implantée bien longtemps avant que ne s’abatte sur le pays la poigne de fer de l’Allemagne et de façon tout à fait indépendante de la conquête de Kia Tchéou.

Aussi quand « l’Economiste allemand », alors qu’il décrit les tâches économiques de la nouvelle session parlementaire, parle des exportations de l’Allemagne en disant qu’elles sont négligées, encore dans les limbes, et cherche par là à justifier la nécessité pour ce pays de développer une armée de terre et un marine puissante, une politique mondiale ambitieuse, les faits réels s’opposent complètement à ces affirmations. Les exportations allemandes se développent d’elles-mêmes et n’ont pas besoin du militarisme. Ce qu’apporte cette aventureuse politique mondiale au peuple allemand, ce n’est pas l’essor commercial et industriel mais seulement d’énormes sacrifices matériels et humains.

L'image “http://www.reynier.com/Histoire/Colonisation/Images/AllemTogo7.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.Drapeau "impérial" allemand issé au Togo

  (Traduction - lieb 1986/1989- sur le blog 14 janvier 2008)

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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 14:09

Le combat contre le militarisme et la guerre a été une constante de la vie de Rosa Luxemburg. Dès février 1914, elle passe en procès pour ce motif.
Selon Rosa Luxemburg:
La guerre pour les classes dominantes
"Simplement parce que ce qui leur importe au premier chef, ce n´est pas la défense de la patrie, ce sont des guerres impérialistes."
La guerre pour les prolétaires
"Nous sommes d´avis qu´on ne peut faire la guerre que dès lors et aussi longtemps que la masse laborieuse ou bien l´accepte avec enthousiasme parce qu´elle tient cette guerre pour une guerre juste et nécessaire, ou bien la tolère patiemment. Si au contraire la grande majorité du peuple travailleur aboutit à la conviction - et faire naître en elle cette conviction, développer cette conscience, c´est précisément la tâche que nous, sociaux-démocrates, nous assignons - si, disais-je, la majorité du peuple aboutit à la conviction que les guerres sont un phénomène barbare, profondément immoral, réactionnaire et contraire aux intérêts du peuple, alors les guerres deviennent impossibles"


prison.jpg
Sur le plan juridique, mes défenseurs (1) ont suffisamment montré le néant de l´acte d´accusation en ce qui concerne les faits qui me sont reprochés. Je voudrais par conséquent éclairer un autre aspect de l´accusation. Aussi bien dans les interventions de M. le procureur que dans l´acte d´accusation lui-même, ce qui prend grande importance ce ne sont pas seulement les déclarations qu´on m´impute mais, plus encore, l´interprétation qu´on en propose et la tendance que mes paroles recèleraient. A plusieurs reprises et avec beaucoup d´insistance, M. le procureur a souligné ce que, d´après lui, je savais et voulais, lorsque dans ces meetings je prononçais les paroles incriminées. Or, pour aborder cet aspect psychologique de mon discours, s´agissant de ma conscience, personne n´est sans doute plus compétent que moi, personne n´est mieux que moi en situation de fournir des éclaircissements exhaustifs. 

 

 D´entrée de jeu, je souhaite faire une remarque. Je suis tout à fait disposée à fournir à M. le procureur et à vous, Messieurs les Juges, ces éclaircissements exhaustifs. Pour aller tout de suite à l´essentiel, je tiens à déclarer que ce que le procureur, s´appuyant sur les rapports de ses témoins principaux, a décrit comme étant ma façon de penser, comme mes intentions et mes sentiments, n´est rien qu´une caricature plate et bornée, tant de mes discours que des méthodes d´agitation social-démocrates en général. En écoutant avec attention les déclarations du procureur, je n´ai pu m´empêcher de rire intérieurement. Je me disais : voici encore un exemple classique prouvant qu´il ne s´agit pas de posséder une culture formelle pour saisir dans leur subtilité scientifique et leur profondeur historique les modes de pensée sociaux-démocrates, pour comprendre nos idées dans toute leur complexité, dès lors que fait obstacle à cette intelligence l´appartenance à une classe sociale donnée. Si, Messieurs les Juges, de tous les gens présents aux réunions que je tenais, vous aviez interrogé l´ouvrier le plus frustre, il vous eût donné une tout autre image, une tout autre impression de ce que j´ai dit. Oui, les hommes et les femmes les plus simples du peuple travailleur sont sans doute en mesure de comprendre nos idées qui, dans le cerveau d´un procureur prussien, se reflètent comme dans un miroir déformant. Je voudrais démontrer maintenant ce que je viens de dire en examinant quelques points précis. 


M. le procureur a répété à plusieurs reprises que, même avant d´avoir prononcé les paroles qui me sont imputées à crime et qui auraient constitué l´apogée de mon discours, j´avais déchaîné la « haine » de mes auditeurs. Je déclare à ce propos : Monsieur le Procureur, nous autres sociaux-démocrates, nous ne déchaînons jamais la haine. Que signifie en effet « déchaîner la haine » ? Ai-je donc essayé d´inculquer à mes auditeurs le mot d´ordre suivant : « Si jamais, vous autres Allemands, vous vous trouvez, au cours d´une guerre, en pays ennemi, en Chine par exemple, alors conduisez-vous de telle sorte que d´un siècle un Chinois n´ose regarder un Allemand de travers » (2) ? Ah ! si j´avais parlé ainsi, alors il y aurait eu effectivement incitation à la haine. Ou bien ai-je essayé d´exciter dans les masses venues m´écouter l´arrogance nationaliste, le chauvinisme, le mépris et la haine d´autres races et d´autres peuples ? Si tel était le cas il y aurait eu effectivement incitation à la haine.  

 

Mais je n´ai pas tenu de tels propos et aucun social-démocrate éduqué ne tient de tels propos. Ce que j´ai fait dans ce meeting de Francfort et ce que nous faisons toujours, nous autres sociaux-démocrates, par nos paroles et nos écrits, c´est informer, faire prendre conscience aux masses laborieuses de leurs intérêts de classe et de leurs tâches historiques, leur montrer les grandes lignes du développement historique, la tendance des bouleversements économiques, politiques et sociaux qui s´accomplissent au sein de la société actuelle ; ce processus historique implique, avec une nécessité d´airain, qu´à un certain niveau de développement de l´ordre social actuel celui-ci sera inéluctablement éliminé et remplacé par l´ordre social socialiste qui lui est supérieur. Voilà l´agitation que nous menons, voilà comment, par l´action exaltante des perspectives historiques, sur le terrain desquelles nous nous plaçons, nous élevons également la conscience morale des masses. C´est de ces points de vue élevés que nous menons également notre agitation contre la guerre et le militarisme, - parce que chez nous, sociaux-démocrates, toutes nos idées s´harmonisent en une conception du monde cohérente, scientifiquement fondée. Et si M. le procureur ainsi que son pitoyable témoin à charge considèrent tout cela comme une simple excitation à la haine, la grossièreté et le simplisme de ce jugement résultent uniquement de l´incapacité du procureur à penser en termes sociaux-démocrates.  

 

En outre, à plusieurs reprises, M. Le procureur général à fait allusion à des appels à « assassiner leurs supérieurs » que j´aurais lancés aux soldats. Ces appels camouflés à abattre les officiers (mais, selon lui, parfaitement intelligibles pour tous) dévoileraient tout particulièrement la noirceur de mon âme et la nocivité de mes intentions. Eh bien, je vous demande de tenir pour exactes, ne fût-ce qu´un bref instant, les déclarations qu´on m´a prêtées ; réfléchissez un peu : vous serez obligés de convenir que le procureur, dans le louable dessein de me dépeindre sous les couleurs les plus noires, s´est, dans ce cas, complètement fourvoyé. Quand aurais-je en effet appelé à l´assassinat ? Et contre quels supérieurs ? L´acte d´accusation lui-même affirme que j´ai préconisé l´introduction en Allemagne du système de la milice ; j´ai indiqué que l´essentiel dans ce système c´est l´obligation pour les hommes d´emporter chez eux leurs armes individuelles - comme cela se passe en Suisse - et à ce moment, notez-le bien à ce moment, j´ai ajouté qu´il pourrait se faire que le coup de feu partît dans une direction autre que celle qui plairait aux maîtres en place. Il est donc évident que le procureur m´accuse d´avoir incité les soldats à assassiner non pas les supérieurs de l´actuelle armée allemande, mais les supérieurs de la future milice allemande. On combat avec la plus grande vigueur notre propagande en faveur du système de la milice, et dans l´acte d´accusation on m´impute précisément à crime cette propagande et, simultanément, le procureur se croit obligé de défendre la vie des officiers de cette milice honnie, que j´aurais menacée ; un pas encore et M. le procureur dans l´ardeur du combat va m´accuser d´avoir incité mes auditeurs à commettre des attentats contre le président de la future République allemande !  

 

Mais qu´ai-je dit en réalité s´agissant de ce qu´on appelle l´incitation à l´assassinat des supérieurs ? Quelque chose de tout à fait différent. Dans mon discours j´avais montré que d´ordinaire les défenseurs de l´actuel militarisme justifient leur position en invoquant la nécessité de la défense nationale. Si ce souci de l´intérêt national était sincère et honnête, alors, c´est ce que j´ai expliqué, les classes dominantes n´auraient qu´à mettre en pratique la revendication déjà ancienne du programme social-démocrate, c´est-à-dire le système de la milice ; car, disais-je, ce système est le seul moyen de garantir sûrement la défense de la patrie ; en effet, seul un peuple libre qui part en campagne contre l´ennemi par libre décision constitue un rempart suffisamment sûr pour la liberté et l´indépendance de son pays. C´est alors seulement que l´on pourrait chanter « Chère patrie, tu peux dormir tranquille » ! Et j´ai posé la question : pourquoi les défenseurs officiels de la patrie ne veulent-ils pas entendre parler de ce système de défense, le seul efficace ? Simplement parce que ce qui leur importe au premier chef, ce n´est pas la défense de la patrie, ce sont des guerres impérialistes, des guerres de conquête, pour lesquelles il est vrai la milice ne vaut rien. Et puis les classes dominantes craignent sans doute de mettre les armes dans les mains du peuple laborieux, parce que les exploiteurs ont mauvaise conscience et qu´ils ont peur que le coup de feu, un jour, ne parte dans une direction qui ne plairait pas aux maîtres en place.  

 

On voit donc que, sur rapport de son témoin numéro 1, le procureur m´attribue ce que j´ai dit de la crainte des classes dominantes comme si je l´avais pris à mon compte. Voilà qui prouve une fois encore que son incapacité totale à suivre l´argumentation social-démocrate lui brouille le cerveau.  

 

Toute aussi fausse est l´affirmation contenue dans l´acte d´accusation selon laquelle j´aurais recommandé de suivre l´exemple hollandais. Dans ce pays, les soldats de l´armée coloniale ont le droit d´abattre un supérieur qui les maltraite. En réalité, à propos du militarisme et des mauvais traitements infligés aux soldats, j´ai évoqué à ce moment-là la figure mémorable de Bebel, notre dirigeant, et j´ai rappelé à ce propos qu´un des chapitres les plus importants de sa vie a été la lutte qu´il a menée au Reichstag contre les sévices infligés aux soldats. Pour illustrer ce point, j´ai cité des extraits de plusieurs discours de Bebel puisés dans le compte rendu sténographique des débats du Reichstag. La loi, autant que je sache n´interdit pas ces citations. En particulier, j´ai cité les déclarations qu´il fit en 1893 sur cet usage en vigueur dans l´armée coloniale hollandaise. Vous voyez donc, messieurs, que le zèle du procureur lui a fait ici encore commettre une bévue : en tout état de cause ce n´est pas contre moi, mais contre quelqu´un d´autre qu´il aurait dû dresser son acte d´accusation.  

 

Mais j´en viens au point essentiel de l´accusation. Voici le grief principal du procureur : j´aurais, dans les déclarations incriminées, appelé les soldats, en cas de guerre, à ne pas tirer sur l´ennemi. Il aboutit à ce résultat par une déduction qui lui parait d´une logique contraignante. Voici le raisonnement : étant donné que je faisais de l´agitation contre le militarisme, étant donné que je voulais empêcher la guerre, je ne pouvais manifestement choisir d´autre voie, je ne pouvais envisager d´autre moyen efficace que cet appel direct aux soldats : si on vous donne l´ordre de tirer, ne tirez pas. N´est-ce pas, Messieurs les Juges, une belle conclusion, d´une concision convaincante, d´une logique irrésistible ! Permettez-moi pourtant de vous le déclarer : cette logique et cette conclusion résultent des conceptions de M. le procureur, non des miennes, non des idées de la social-démocratie. Ici je sollicite tout particulièrement votre attention. Je dis : la conclusion selon laquelle le seul moyen efficace d´empêcher la guerre consisterait à s´adresser directement aux soldats et à les appeler à ne pas tirer, cette conclusion n´est que l´envers de la conception selon laquelle tout est pour le mieux dans l´État, aussi longtemps que le soldat obéit aux ordres de ses supérieurs, selon laquelle, pour dire les choses brièvement, le fondement de la puissance de l´État et du militarisme, c´est l´obéissance passive, l´obéissance absolue (3) du soldat. Cette conception de M. le procureur se trouve harmonieusement complétée par celle du chef suprême des armées telle qu´elle a été diffusée officiellement. Recevant le roi des Hellènes à Potsdam le 6 novembre de l´an passé, l´empereur a dit que le succès des armées grecques prouve « que les principes adoptés par notre état-major général et nos troupes sont toujours les garants de la victoire s´ils sont appliqués correctement ». L´état-major avec ses « principes » et l´obéissance passive du soldat, telles sont les bases de la stratégie militaire et la garantie de la victoire. Eh bien, nous autres sociaux-démocrates, nous ne partageons pas cette façon de voir. Nous pensons au contraire que ce ne sont pas seulement l´armée, les « ordres » d´en haut et l´ « obéissance » aveugle d´en bas qui décident du déclenchement et de l´issue des guerres, mais que c´est la grande masse du peuple travailleur qui décide et qui doit en décider. Nous sommes d´avis qu´on ne peut faire la guerre que dès lors et aussi longtemps que la masse laborieuse ou bien l´accepte avec enthousiasme parce qu´elle tient cette guerre pour une guerre juste et nécessaire, ou bien la tolère patiemment. Si au contraire la grande majorité du peuple travailleur aboutit à la conviction - et faire naître en elle cette conviction, développer cette conscience, c´est précisément la tâche que nous, sociaux-démocrates, nous assignons - si, disais-je, la majorité du peuple aboutit à la conviction que les guerres sont un phénomène barbare, profondément immoral, réactionnaire et contraire aux intérêts du peuple, alors les guerres deviennent impossibles - quand bien même, dans un premier temps, le soldat continuerait à obéir aux ordres de ses chefs ! Selon la conception du procureur, c´est l´armée qui fait la guerre ; selon notre conception, c´est le peuple tout entier. C´est à lui de décider de la guerre et de la paix. La question de l´existence ou de la suppression du militarisme actuel, c´est la masse des hommes et des femmes travailleurs, des jeunes et des vieux, qui peut la trancher et non pas cette petite portion du peuple qui s´abrite, comme on dit, dans les basques du roi. 


J´ai bien tenu ce raisonnement et j´ai sous la main un témoignage classique établissant que c´est bien là ma conception, notre conception. Par hasard, je suis en mesure de répondre à la question du procureur de Francfort en citant un discours que j´ai prononcé à Francfort. Il me demandait à qui je pensais quand j´ai dit : « nous ne le ferons pas. » Le 17 avril 1910, j´ai parlé ici au Cirque Schuman, devant 6 000 personnes environ, de la lutte contre le mode de scrutin en Prusse - vous vous en souvenez, à cette époque-là, notre campagne battait son plein. Et je trouve dans le compte rendu sténographique de ce discours, page 10, le passage suivant : 


« Mesdames et Messieurs, dans notre lutte actuelle pour la réforme du système électoral prussien comme dans toutes les questions politiques importantes en Allemagne, je dis que nous ne pouvons compter que sur nous seuls. Mais nous qui est-ce ? Nous ce sont les milliers de prolétaires, hommes et femmes, de Prusse et d´Allemagne. Nous sommes beaucoup plus qu´un simple chiffre. Nous sommes les millions de ceux qui font vivre la société par leur travail de leurs mains. Et il suffit que ce fait très simple s´incruste dans la conscience des masses les plus larges du prolétariat d´Allemagne pour qu´un jour sonne l´heure où, en Prusse, on montrera à la réaction régnante que le monde peut bien vivre sans les hobereaux transelbiens, sans les comtes du Zentrum, sans conseillers secrets et à la rigueur même sans procureurs, mais qu´il ne peut pas exister, ne serait-ce que 24 heures, si les ouvriers croisent leurs bras. » 

Vous le voyez, dans ce passage, je dis clairement où se situe pour nous le centre de gravité de la vie politique et des destinées de l´État : dans la conscience, dans la volonté lucide, dans la résolution de la grande masse laborieuse. Et c´est exactement de la même manière que nous concevons la question du militarisme. Le jour où la classe ouvrière comprend et décide de ne plus tolérer de guerres, la guerre devient impossible. 


Mais j´ai bien d´autres preuves que telle est bien notre conception de l´agitation à propos des questions militaires. Je ne puis d´ailleurs m´empêcher d´exprimer ma surprise. M. le procureur se donne le plus grand mal pour triturer mes paroles en vue d´en extraire, par des interprétations, des suppositions, des déductions arbitraires, la manière dont j´aurais l´intention de lutter contre la guerre. Or il dispose sur ce sujet de preuves à foison. C´est que notre propagande antimilitariste nous ne la développons pas dans l´ombre, dans le secret, non, nous le faisons dans la lumière éclatante des réunions publiques. Depuis des dizaines d´années, la lutte contre le militarisme constitue un des points essentiels de notre agitation. Déjà à l´époque de la Première Internationale, elle a fait l´objet de discussions et de résolutions dans tous les congrès internationaux ou presque, ainsi que dans les congrès du parti allemand. M. le procureur n´aura eu qu´à puiser dans l´activité de toute une génération, et, où qu´il eût plongé la main, il eût fait des prises intéressantes. Je ne puis malheureusement étaler devant vous ici l´ensemble des documents. Permettez-moi au moins de vous citer l´essentiel. 

En 1868, le Congrès de Bruxelles de l´Internationale propose déjà des mesures pratiques en vue d´empêcher la guerre. En particulier, on lit la résolution : 


« Considérant que les peuples peuvent donc dès maintenant diminuer le nombre des guerres en s´opposant à ceux qui les font ou qui les déclarent ;
« Que ce droit appartient surtout aux classes ouvrières, soumises presque exclusivement au service militaire et qu´elles seules peuvent lui donner une sanction ;
« Qu´elles ont pour cela un moyen pratique, légal et immédiatement réalisable ;

« Qu´en effet le corps social ne saurait vivre si la production est arrêtée pendant un certain temps ; qu´il s´agit donc aux producteurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entreprises des gouvernements personnels et despotiques ;
« Le Congrès de l´Association internationale des travailleurs réuni à Bruxelles déclare protester avec la plus grande énergie contre la guerre.

« Il invite toutes les sections de l´Association, dans leurs pays respectifs, ainsi que toutes les sociétés ouvrières et tous les groupes d´ouvriers quels qu´ils soient, à agir avec la plus grande ardeur pour empêcher une guerre de peuple à peuple, qui aujourd´hui, ne pourrait être considérée que comme une guerre civile parce que, mettant aux prises des producteurs, elle ne serait qu´une lutte entre frères et citoyens.

« Le Congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs. » (4) 


Je passe sur les nombreuses autres résolutions de la Première Internationale et j´en viens aux congrès de la Deuxième Internationale. Le Congrès de Zurich, en 1893, déclare : 


« La position des ouvriers vis-à-vis de la guerre est nettement fixée par la résolution du Congrès de Bruxelles sur le militarisme. La social-démocratie révolutionnaire doit s´opposer dans tous les pays, en mettant en jeu toutes les forces dont elle dispose, aux appétits chauvins de la classe dominante. Elle doit resserrer toujours davantage les liens de solidarité qui unissent les ouvriers de tous les pays et travailler sans cesse à l´élimination du capitalisme qui divise l´humanité en deux camps ennemis et dresse les peuples les uns contre les autres. La guerre disparaîtra avec l´abolition de la domination de classe. Le renversement du capitalisme, c´est la paix mondiale. » 


Le Congrès de Londres en 1896 déclare : 


« Seule la classe prolétarienne a sérieusement la volonté et le pouvoir de réaliser la paix dans le monde ; elle réclame
1º La suppression simultanée des armées permanentes et l´organisation de la nation armée ;
2º L´institution de tribunaux d´arbitrage chargés de régler pacifiquement les conflits entre nations ;
3º Que la décision définitive sur la question de guerre ou de paix soit laissée directement au peuple pour le cas où les gouvernements n´accepteraient pas la sentence arbitrale. »
 


Le Congrès de Paris en 1900 recommande comme moyen pratique de lutter contre le militarisme : 

a«Que les partis socialistes s´emploient partout à éduquer et à organiser la jeunesse en vue de la lutte contre le militarisme et qu´ils accomplissent cette tâche avec la plus grande énergie.» 


Permettez-moi encore de vous citer un passage important de la résolution du Congrès de Stuttgart de 1907 où sont résumés très concrètement toute une série de moyens pratiques dont dispose la social-démocratie dans sa lutte contre la guerre. On y lit : 


« En fait, depuis le Congrès international de Bruxelles, le prolétariat, tout en poursuivant sa lutte incessante contre le militarisme par le refus des dépenses militaires et navales, par l´effort de démocratisation de l´armée, a recouru avec une vigueur et une efficacité croissante aux moyens les plus variés pour prévenir les guerres ou pour y mettre un terme, ou pour faire servir à l´affranchissement de la classe ouvrière l´ébranlement communiqué par la guerre à toutes les couches sociales : ainsi notamment l´entente des trade-unions anglaises et des syndicats ouvriers français après la crise de Fachoda pour assurer la paix et rétablir les bons rapports entre la France et l´Angleterre ; l´action des partis socialistes au Parlement français et au Parlement allemand dans la crise du Maroc ; les manifestations populaires organisées à cet effet par les socialistes de France et d´Allemagne ; l´action concertée des socialistes autrichiens et des socialistes italiens réunis à Trieste pour prévenir un conflit entre les deux États ; l´intervention vigoureuse de la classe ouvrière de Suède pour empêcher une attaque contre la Norvège ; enfin, les héroïques sacrifices et combats de masse des socialistes, des ouvriers et des paysans de Russie et de Pologne pour empêcher la guerre déchaînée par le tsarisme, pour y mettre un terme et pour faire jaillir de la crise la liberté des peuples de Russie et du prolétariat. (5)


«Tous ces efforts donc attestent la puissance croissante de la classe ouvrière et son souci de maintenir la paix par d´énergiques interventions.» (6) 

Et maintenant, je vous pose une question : trouvez-vous, Messieurs, dans toutes ces résolutions la moindre invitation à nous placer devant les soldats et à leur crier : ne tirez pas ! Et pourquoi ne l´y trouvez-vous pas ? Serait-ce parce que nous craignons les conséquences de pareille agitation, que nous avons peur d´un paragraphe du code pénal ? Ah, nous serions de bien tristes sires si la peur des conséquences nous retenait de faire ce que nous avons reconnu nécessaire et salutaire. Non, si nous ne le faisons pas c´est que nous nous disons : ceux qui portent, comme on dit, la livrée du roi, sont une partie du peuple travailleur et s´ils comprennent que les guerres sont un phénomène condamnable et contraire aux intérêts du peuple, alors les soldats, sans que nous les y invitions, saurons bien d´eux-mêmes ce qu´ils ont à faire le cas échéant.

Vous le voyez, Messieurs, l´agitation que nous menons contre le militarisme n´est pas aussi pauvre et aussi simpliste que se l´imagine le procureur. Nous avons tant de moyens d´action et si divers : éducation de la jeunesse, et nous la pratiquons avec zèle et avec un succès durable en dépit de tous les obstacles que l´on dresse sur notre chemin ; propagande en faveur du système de la milice ; rassemblements de masse ; manifestations de rue... Et enfin jetez un coup d´oeil en Italie. Comment les ouvriers conscients y ont-ils réagi à l´aventure de la guerre en Tripolitaine (7) ? Par une grève de masse qui fut conduite de la façon la plus brillante. Et comment a réagi à cet évènement la social-démocratie allemande ?

Le 12 novembre, la classe ouvrière berlinoise, dans douze meetings, a adopté une résolution dans laquelle elle remerciait les camarades italiens pour leur grève de masse.


Nous y voilà, la grève de masse, s´écrie le procureur ! Il croit voir là mon dessein le plus subversif, celui qui est de nature à ébranler le plus l´État. Ce matin, le procureur a étayé tout particulièrement son accusation en faisant référence à mon agitation en faveur de la grève de masse ; il reliait cette campagne à des perspectives fort effrayantes de révolution violente telles qu´elles ne sauraient exister que dans l´imagination d´un procureur prussien. Monsieur le Procureur, si je pouvais supposer qu´existe chez vous la moindre capacité de suivre le mode de raisonnement de la social-démocratie et de comprendre une conception historique plus noble, je vous expliquerais ce que j´expose non sans succès dans chacune de mes réunions, à savoir que les grèves de masse constituent une période déterminée de l´évolution de la situation actuelle, et qu´à ce titre, elles ne sauraient être « fabriquées », pas plus qu´on ne « fabrique » une révolution. Les grèves de masse sont une étape de la lutte de classes à laquelle, il est vrai, l´évolution actuelle conduit avec la nécessité d´un phénomène naturel. Tout notre rôle, c´est-à-dire le rôle de la social-démocratie, consiste à faire prendre conscience à la classe ouvrière de cette tendance de l´évolution, afin que les ouvriers constituent une masse populaire éduquée, disciplinée, résolue et agissante et soient ainsi à la hauteur de leur tâche.

Vous le voyez, en évoquant dans l´acte d´accusation le spectre de la grève de masse tel qu´il le conçoit, le procureur veut, une fois de plus, me condamner pour ses idées à lui et non pour les miennes.

Je vais conclure. Je voudrais faire une dernière remarque.

Dans son exposé, M. le Procureur, a consacré une attention toute particulière à ma modeste personne. Il m´a décrite comme constituant un grand péril pour la sécurité de l´État, il n´a même pas hésité à s´abaisser au niveau d´une feuille de bas étage, le Kladderadatsch (8), en m´appelant « Rosa la Rouge ». Qui plus es t, il a même osé mettre en cause mon honneur personnel, en insinuant que je risquais de m´enfuir dans le cas où le tribunal donnerait suite à sa demande de peine.
Monsieur le Pocureur, je dédaigne de répondre aux attaques dirigées contre ma personne mais je tiens à vous dire une chose : vous ne connaissez pas la social-démocratie !

(Interruption du président : « Nous ne sommes pas ici pour é couter un discours).

Dans la seule année 1913, beaucoup de vos collègues ont travaillé à la sueur de leur front à faire condamner notre presse à soixante mois de prison au total.

Auriez-vous par hasard entendu dire qu´un seul de ces pauvres pécheurs ait pris la fuite pour échapper à une condamnation ? Croyez-vous que cette pluie de condamnations ait fait vaciller un seul social-démocrate dans l´accomplissement de son devoir ou l´ait ébranlé ? Ah, non Messieurs, notre oeuvre se moque bien du réseau dense de tous vos paragraphes juridiques, elle grandit et prospère en dépit de tous les procureurs du monde.

Un mot pour finir sur l´attaque inqualifiable qui retombe sur celui qui l´a lancée.

Le procureur a dit littéralement, je l´ai noté, qu´il demandait mon arrestation immédiate, car il était inconcevable que la prévenue ne prît pas la fuite. C´est dire en d´autres termes : si moi, procureur, j´avais à purger un an de prison, je prendrais la fuite. Monsieur le Procureur, je veux bien vous croire, vous, vous fuiriez. Un social-démocrate, lui, ne s´enfuit pas. Il répond de ses actes et se rit de vos condamnations.
Et maintenant condamnez-moi !  

Notes


1) Paul Levi et Kurt Rosenfeld (1877-1943). Rosenfeld, avocat puis membre de l´USPD pendant la guerre. Emigré à Paris, il participa avec Romain Rolland au contre-procès organisé à Londres sur la question de l´incendie du Reichstag. Aux USA, il s´efforça d´amener les Américains d´origine allemande à combattre les puissances de l´Axe.
2) Rosa reprend la phrase d´un discours de Guillaume II à ses troupes à la veille de l´expédition militaire contre la Chine (1900).
3) En allemand, Kadavergehorsam - mot à mot : obéissance de cadavre.
4) J. Freymond, La Première Internationale, t. 1, pp. 403-404.
5) ] Allusion à la guerre russo-japonaise et à la Révolution russe de 1905.
6) VIIe Congrès socialiste international. Compte rendu analytique, Bruxelles, 1908, pp. 422-423. Le congrès rappelle les principales crises qui ont mis en danger la paix en Europe entre Fachoda (1898) et la première affaire du Maroc réglée au Congrès d´Algésiras (1906).
7) Guerre dans laquelle l´Italie envahit et occupa la Tripolitaine - ancienne province du nord-ouest de la Libye cédée par les Ottomans en 1912.
8) Hebdomadaire satirique qui a paru à Berlin de 1848 à 1944.
 

 

La conception du travail politique de Rosa Luxemburg:
"Ce que j´ai fait dans ce meeting de Francfort et ce que nous faisons toujours, nous autres sociaux-démocrates, par nos paroles et nos écrits, c´est informer, faire prendre conscience aux masses laborieuses de leurs intérêts de classe et de leurs tâches historiques, leur montrer les grandes lignes du développement historique, la tendance des bouleversements économiques, politiques et sociaux qui s´accomplissent au sein de la société actuelle ; ce processus historique implique, avec une nécessité d´airain, qu´à un certain niveau de développement de l´ordre social actuel celui-ci sera inéluctablement éliminé et remplacé par l´ordre social socialiste qui lui est supérieur. C´est de ces points de vue élevés que nous menons également notre agitation contre la guerre et le militarisme, - parce que chez nous, sociaux-démocrates, toutes nos idées s´harmonisent en une conception du monde cohérente, scientifiquement fondée." .
 
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6 décembre 2007 4 06 /12 /décembre /2007 19:24

Une nuée chargée d’orage impérialiste s’est levée dans le monde capitaliste.

 

Quatre grandes puissances d’Europe - la France, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne - sont directement impliquées dans un trafic qui a pour enjeu le destin du Maroc et par la même occasion, celui de plusieurs vestes territoires du “continent noir” considérés ici et là comme des “compensations”. Chaque jour une dépêche annonce l’état des négociations et avec elle les espoirs et les craintes montent de manière brusque et désordonnée. Jaillira-t-il de cette nouvelle nuée orageuse l’éclair d’une guerre meurtrière ou bien l’orage menaçant va-t-il se dissiper et prendre l’aspect d’une tractation “pacifique” faisant passer quelques lambeaux de l’univers d’une poigné de fer du militarisme européen à une autre? C’est à l’heure actuelle la question qui préoccupe des milliers d’êtres humains. Et, pour trouver une réponse à cette question tous les regards, pleins d’inquiétude, se dirigent vers la porte close d’une pièce où deux hommes d’Etat confèrent ensemble : l’ambassadeur français Cambon et le secrétaire d’Etat allemand Kilderlen-Wacher. Cependant il n’est un secret pour personne que les deux hommes d’Etat n’ont aucun pouvoir propre et ne sont que de pauvres pantins en carton mis en mouvement par une ficelle dont le bout est entre les mains d’une clique de quelques grands capitalistes. Guerre et paix, le Maroc en échange du Congo ou le Togo pour Tahiti, ce sont là des questions où il y va de la vie de milliers de personnes, du bonheur ou du malheur de peuples entiers. Une douzaine de chevaliers de l’industrie racistes laissent de fins commis politiciens réfléchir et marchander sur ces questions comme on le fait au marché pour la viande ou les oignons, et les peuples attendent la décision avec angoisse tel des troupeaux de moutons conduits l’abattoir. C’est là une image d’une brutalité si révoltante et d’une bassesse si grossière qu’elle devrait remplir de rage tous ceux qui ne sont pas directement intéressés par ce trafic sordide. Cependant l’indignation morale n’est pas la règle et l’arme avec lesquelles on pourrait avoir prise sur les péripéties de la politique capitaliste mondiale. Pour le prolétariat conscient il s’agit avant tout de saisir l’affaire marocaine dans sa signification symptomatique, faire l’estimation de ses larges connexions et de ses conséquences. Mais on peut déjà dire que l’aventure politique mondiale récente est riche d’enseignements pour la conscience politique du prolétariat 


La crise marocaine est avant tout une satire impitoyable de la farce du désarmement des Etats capitalistes et leurs bourgeoisies. En Angleterre et en France, hommes d’Etat et parlementaires exprimaient en de belles phrases la nécessité de réduire les dépenses concernant les instruments de meurtre et de substituer à la guerre barbare les rapports civilisés de la procédure arbitrale. En Allemagne le chœur libéral s’est joint avec enthousiasme aux sons de cette musique de paix. Aujourd’hui, les mêmes hommes d’Etat et les mêmes parlementaires s’échauffent pour une aventure politique coloniale menant les peuples au bord du précipice d’une guerre mondiale. Le chœur libéral en Allemagne, lui aussi, s’est enthousiasmé pour cette aventure grosse d’une guerre comme jadis pour les déclamations de paix. Ce soudain changement de scène montre une nouvelle fois que les propositions de désarmement et les démonstrations de paix du monde capitaliste ne sont rien et ne peuvent être rien d’autre qu’un décor qui de temps en temps est bon pour la comédie, politique, mais qui est cyniquement écarté quand les affaires deviennent sérieuses. Espérer quoique ce soit d’une quelconque tendance de paix de la société capitaliste et mise sur elle, serait pour le prolétariat la plus folle des illusions.

 
En outre, dans la question marocaine s’exprime de nouveau clairement la relation intime entre la politique mondiale et la situation marocaine, où il suffit d’un rien pour précipiter l’Allemagne dans une guerre sanglante, changera fortement en tout cas la situation générale actuelle ainsi que celle que les possessions coloniales de l’Allemagne. Elle a surgi exactement comme pour la campagne chinoise et plus tard l’affaire algérienne, au moment des vacances parlementaires. La représentation suprême élue du peuple allemand, le Reichstag, est totalement exclu des décisions et des évènements les plus importants et les plus lourds de conséquences. Seul un régime personnel avec ses hommes de peine - lui-même instrument irresponsable entre les mains d’une clique irresponsable - agit selon son bon plaisir avec le destin de 64 millions d’allemands comme si l’Allemagne était un Etat despotique oriental. Les discours impériaux de Königsberg et de Marienburg sont devenus clairs : l’instrument du ciel joue dans la plénitude de sa souveraineté, ou plutôt il est joué au dos du peuple, par quelques cliques capitalistes avides de rapine. Le monarchisme et ses béquilles, les junkers conservateurs bellicistes, sont les principaux coupables dans l’aventure marocaine.

 
Non moindre est la force agissante de la puissance navale et militaire qui perce à travers la diplomatie allemande dans l’affaire marocaine, puissanceinsensée et qui n’est rien d’autre que cette pression brutale des tas de canons et de bateaux cuirassés amoncelés au fil des décennies, qui soi-disant servaient de remparts indispensables de la paix, et maintenant rendent les responsables de la politique allemande actuelle si audacieux et si belliqueux. Ce “saut de panthère” de la politique étrangère qui, dans ses développements futurs sera peut-être pour le peuple allemand chargé de toutes sortes de conséquences fatales, nous le devons avant tout à ces partis bourgeois qui ont chargé et soutenu l’armement incessant de l’impérialisme allemand. En tête marche avec cette tâche de sang sur le front l’hypocrite parti du centre qui, en 1900, s’est servi du mémorable redoublement des effectifs de la flotte allemande de combat pour se hisser au rang de parti gouvernemental. Non moindre est la responsabilité incombant au libéralisme piteux, dont seul l’exemple de la montée du militarisme peut mesurer la chute progressive depuis un quart de siècle. L’échec total est l’ultime fin misérable du libéralisme bourgeois, eu égard à la puissance percé en avant du militarisme foulant aux pieds et écrasant démocratie, parlementarisme et réforme sociale.

 
Cependant, c’est justement parce que le cours le plus récent de la politique mondiale avec son aventure actuelle n’est que l’émanation logique dudéveloppement économique et politique de la société bourgeoise de classe qu’il a un côté révolutionnaire faisant son chemin au-delà de la misère immédiate et caractère momentanément arrogant de ce cours. La signification historique du conflit marocain ramenée à son expression la plus simple et la plus crue, c’est la lutte concurrentielle entre les représentants du capitalisme européen pour l’app ropriation de la pointe nord-ouest du continent africain et son engloutissement par le capital.


C’est ce qu’exprime chaque séquence de l’évolution de la politique mondiale. Mais la “Némésis” du capitalisme veut que plus ce dernier dévore le monde et plus il sape lui-même ses propres racines. Au même moment où il se prépare à introduire “l’ordre” capitaliste dans les rapports primitifs des tribus de pasteurs et des villages de pécheurs marocains isolés du monde, s’écroule déjà l’ordre crée par lui à tous les coins et confins des autres continents. Ces flammes de la Révolution brûlent en Turquie, en Perse, à Mexico, à Haïti, elles lèchent calmement les édifices de l’Etat au Portugal, en Espagne, en Russie. Partout l’anarchie, partout les intérêts des peuples et les forces du progrès et du développement se rebellent contre le gâchis de l’ordre bourgeois. Et c’est ainsi que la campagne récente du Capital pour de nouvelles conquêtes n’est que le chemin qui le mène vers sa propre tombe. L’aventure marocaine ne sera finalement, comme chaque épisode de la politique mondiale qu’un pas vers l’accélération de l’effondrement capitaliste.


Dans ce procès, le prolétariat, avec sa conscience de classe, n’est pas appelé à regarder passivement l’écroulement de l’ordre de la société bourgeoise. La maîtrise consciente de la signification cachée de la politique internationale et ses conséquences n’est pas pour la classe des travailleurs une philosophie abstraite, mais bien au contraire, le fondement intellectuel d’une politique dynamique. L’indignation morale n’est certes pas en soi une arme contre l’économie criminelle du capitalisme, mais elle est, comme dit Engels, un véritable symptôme réel reflètent la contradiction entre la société régnante, les sentiments de justice et les intérêts des masses du peuple. La tache et le devoir de la social-démocratie consistent maintenant à exprimer avec autant de clarté que possible cette contradiction. Non seulement l’avant-garde organisée du prolétariat mais les couches les plus larges du peuple travailleur doivent se soulever dans un torrent de protestations contre le nouveau raid de la politique internationale capitaliste. Le seul moyen efficace pour lutter contre le crime de la guerre et de la politique coloniale, c’est la maturité intellectuelle et la volonté résolue de la classe des travailleurs qui, par une rébellion impliquant tous les exploités et les dominés changera la guerre mondiale infâme, conçue dans les intérêts du capital, en une paix mondiale et en une fraternisation socialiste des peuples.


31 mars 1905 - 1er juillet 1911

Du «coup de Tanger» au «coup d'Agadir»

Le 31 mars 1905 survient le «coup de Tanger», à l'initiative de l'empereur d'Allemagne Guillaume II. Il va précipiter la mainmise de la France sur le sultanat du Maroc. Ce pays qui avait conservé son indépendance contre vents et marées pendant douze siècles va devoir supporter le protectorat français pendant quatre décennies.

André Larané, un sultanat convoité

Depuis qu'elle a occupé et colonisé l'Algérie, la France se préoccupe de la sécurité des confins algéro-marocains et lorgne sur le sultanat voisin, l'un des derniers pays indépendants d'Afrique. Ses commerçants et entrepreneurs s'y montrent très actifs, notamment à Casablanca, un port de création récente. En concluant en 1904 l' Entente cordiale, la Grande-Bretagne accepte le principe d'un protectorat français sur le Maroc. Mais l'empereur allemand Guillaume II, quelque peu mégalomaniaque, ne l'entend pas de cette oreille. Non content de sa suprématie sur le continent européen, il veut avoir sa part des conquêtes coloniales. En vue de prévenir la mainmise de la France sur le Maroc, il débarque théâtralement à Tanger, au nord du sultanat, traverse la ville à cheval, à la tête d'un imposant cortège, et va à la rencontre du sultan Abd-ul-Aziz pour l'assurer de son appui. Ce «coup de Tanger» entraîne une poussée de germanophobie en France et la démission du ministre français des Affaires étrangères, Théophile Delcassé.Il débouche aussi sur la réunion l'année suivante, du 16 janvier au 7 avril 1906, d'une conférence internationale à Algésiras, au sud de l'Espagne. Elle confirme l'indépendance du Maroc (indépendance qui ressemble plutôt à une mise sous tutelle internationale). Elle rappelle le droit d'accès de toutes les entreprises occidentales à son marché... Mais au grand dam de Guillaume II, elle établit aussi implicitement des «droits» particuliers de la France sur l'empire chérifien: c'est ainsi que la France et l'Espagne se voient confier la police des ports marocains et un Français est chargé de présider la Banque d'état du Maroc.

Pénétration française. Par approches successives, la France va finir par imposer son protectorat au sultan. En 1907, le général Lyautey occupe Oujda, une grande ville proche de la frontière avec l'Algérie. Là-dessus, le massacre d'ouvriers européens dans le grand port de Casablanca détermine l'envoi d'un corps de troupes qui occupe le port et la région voisine de la Chaouia sous le commandement du général Drude. En septembre 1908, le Maroc revient au coeur de la rivalité franco-allemande avec l'arrestation à Casablanca, par la police française, de soldats de la Légion étrangère que les agents consulaires allemands aident à déserter ! Après des menaces de part et d'autre, Berlin et Paris conviennent de calmer le jeu avec l'accord économique du 9 février 1909 qui prévoit d'associer Français et Allemands dans toutes les entreprises marocaines qui leur tomberaient entre les mains.
L'«incident d'Agadir» Là-dessus, le faible Abd-ul-Aziz est renversé par son frère Moulay Hafiz. Mais celui-ci, assiégé dans Fès par les tribus berbères du Moyen Atlas, appelle les Français à son aide. Ces derniers ne se font pas prier. En avril 1911, une armée occupe les villes impériales de Rabat, sur la côte atlantique, Fès et Meknès dans le Moyen Atlas. L'Allemagne y voit une violation des accords signés à Algésiras cinq ans plus tôt. Elle envoie la canonnière Panther vers Agadir sous le prétexte de protéger les entreprises de la région et plus sérieusement pour marquer son territoire et signifier à la France qu'elle n'a pas tous les droits au Maroc. Les gouvernements français et britannique en sont informés le 1er juillet 1911. L'empereur Guillaume II est surpris par la vivacité de la réaction britannique : le Premier ministre David Lloyd George affiche sans ambiguïté sa solidarité avec Paris et ne craint pas de menacer Berlin. Les diplomates français sont eux-mêmes prêts à l'affrontement... La Grande Guerre que d'aucuns espèrent va-t-elle éclater sur ce futile différend? Finalement, l'affaire se résout grâce à la politique d'apaisement du président du Conseil français, Joseph Caillaux. A juste titre convaincu qu'une guerre entraînerait la ruine de l'Europe, il manoeuvre avec une sage modération de concert avec le baron de Lancken, conseiller à l'ambassade d'Allemagne à Paris et intime de Guillaume II. On aboutit ainsi à un traité franco-allemand le 4 novembre 1911, avec un échange de territoires en Afrique équatoriale, entre le Cameroun, colonie allemande, et le Congo, colonie française. L'Allemagne concède par ailleurs à la France une entière liberté d'action au Maroc. Ce traité d'apaisement est ressenti de part et d'autre comme une lâche concession à l'ennemi. A la tribune du Sénat français, Georges Clemenceau lance: «De bonne foi, nous voulons la paix... Mais enfin, si on nous impose la guerre, on nous trouvera. Nous venons d'une grande histoire, nous entendons la conserver». Joseph Caillaux doit céder le pouvoir le 11 janvier suivant à Raymond Poincaré (en 1917, en pleine guerre mondiale, il échappera de peu à une condamnation à mort réclamée par Clemenceau).
Un protectorat «éclairé». En attendant, le nouveau gouvernement ne perd pas de temps et dès le 30 mars 1912, il officialise le protectorat de la France sur l'empire chérifien par une convention signée à Fès avec le sultan. La France complète ainsi sa domination sur l'Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie)... pour moins d'un demi-siècle. Le général Hubert Lyautey, nommé «résident général» auprès du sultan, entreprend avec succès la soumission des tribus rebelles, puis il se consacre à la mise en valeur du pays dans le respect de ses traditions. Il multiplie les infrastructures, ports, routes, voies ferrées... Il encourage aussi l'exploitation des phosphates, principale ressource minérale du pays, dans le cadre d'un monopole confié au gouvernement du sultan. Après le départ de Lyautey, toutefois, Paris en viendra à des pratiques plus autoritaires et autrement moins généreuses. -
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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009