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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 20:52

  comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Dans cet article, Rosa Luxemburg décrit l'essor économique fulgurant des Etats-Unis en cette fin du XIXème siècle et en tire les conséquences concernant la loi de l'offre et de la demande et le nécessaire effondrement du capitalisme.


Apparemment anodins, les articles qu'elle écrit en 1898 sous pseudonyme, à peine arrivée en Allemagne, dans l'un des principaux journaux sociaux-démocrates allemands se rattachent en fait directement à ces analyses sur l'accumulation du capital écrits à la fin de sa vie. Iils sont le témoignage de la constance marxiste de ses analyses et de son action. Le blog souhaite continuer à donner accès à ces courts textes trop souvent négligés qui constituent le quotidien de son action d'analyse et d'information. Nous apprécions et prendrons en compte  toute amélioration de la traduction à laquelle nous continuons de notre côté à travailler.


Quant à l'époque actuelle, ne peut-on voir de surprenants ou peu surprenants parallèles avec l'émergence de l'économie chinoise par exemple.

 

c.a.r.l. le 1er avril 2012

 


Rosa Luxemburg. L'essor économique des Etats-Unis

article paru sous pseudonyme dans la Sächsische Arbeiterzeitung, le 11 décembre 1898.

 

Il y a peu de temps encore les Etats-Unis étaient un pays pricipalement agricole, qui couvrait ses besoins industriels essentiellement par des importations en provenance des pays européens. Les récentes statistiques concernant l'élevage bovin montrent combien a été importante l'évolution qui s'est produite ces dernières années dans ce domaine. L'on constate ainsi, depuis 1894, une baisse régulière du nombre de têtes de bétail aux Etats-Unis - on comptait en 1895, 16, millions de vaches laitières et en 1898, seulement 15,8 millions . En 1894, il y avait 36,6 millions de boeufs contre seulement 38,2 millions en 1898. Dans le même temps, les importations augmentent. S'il n'y avait pas plus de 1600 bêtes importées en 1894, on en compte aujourd'hui près de 300 000. Et l'on ne doit pas rapporter le recul constaté à des causes momentanées ou relevant du hasard, mais il vient des coûts sans cesse croissants du fourrage, augmentation à mettre en relation avec celle de la densité de la population.

 

D'autre part, l'industrie se développe avec une rapidité étonnante. Il suffit de prendre un secteur comme exemple, la production de fer-blanc. En 1891, cette branche n'existait pas encore aux Etats-Unis et l'ensemble des besoins était couvert par l'importation de produits étrangers, anglais en général, pour un total de plus d'un milliard de livres. Cette nouvelle branche industrielle a été créée en 1892, et la production a d'abord atteint  les 13 millions de livres, et grâce à une croissance par bonds sucessifs, elle représente un total de 650 millions de livres en 1898. Dans un deuxième temps, les importations étrangères baissent, et passent de un milliard à 170 000 livres et vont bientôt disparaître complètement.

 

Mais les Etats-Unis sont devenus eux aussi ces dernières années un Etat industriel exportateur. Il suffit de prendre de nouveau les exportations vers un pays comme exemple: le Japon. En 1896, les Etats-Unis représentaient seulement 26% et l'Angleterre de son côté 65% des exportations de locomotives vers ce pays. En 1897, la part des Etats-Unis atteint 57% et celle de l'Angleterre est en baisse et ne représente plus que 43% de ce marché, quant aux importations en provenance des autres pays, elle disparaissent complètement. La même chose vaut pour l'importation d'autres matériels ferroviaires.

 

En Amérique du Sud comme en Asie orientale, l'industrie américaine prépare une rude concurrence à l'industrie anglaise. Pour résumer, ce pays qui représentait jusqu'alors un débouché pour l'industrie européenne devient aujourd'hui un pays exportateur, qui en fin de compte vient disputer leur place aux autres pays. Et quelles sont les conséquences de ce phénomène? Le marché mondial devient de plus en plus étroit, les forces productives dépassent de plus en plus les possibilités de débouchés, la concurrence devient de plus en plus désespérée et un krach commercial plus ou moins généralisé ébranlera à court ou long terme les pays capitalistes. Le développement industriel des Etats-Unis avec toutes les conséquences qu'il entraîne donne là de nouveau une fameuse couleuvre à avaler à tous ceux qui soutiennent la célèbre théorie des capacités d'adaptation capitalistes de la production aux besoins.

 

Traduction : c.a.r.l. le 1er avril 2012


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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 19:23

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Certains textes mis en ligne par le blog sont maintenant disponibles sur des sites particulièrement sérieux et importants, pour ceux qui souhaitent accéder à des textes marxistes, en particulier ceux de Rosa Luxemburg. Ainsi trois textes sont déjà diffusés sur le site marxistes.org dont celui-ci.


http://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1898/12/coloniale.htm

 http://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1900/09/congres.htm


Et Smolny vient de mettre en ligne cet article de Rosa Luxemburg sur la politique coloniale de l'Allemagne. (En y apportant, ce que nous apprécions tout particulièrement, les corrections nécessaires en terme de traduction. Car c'est aussi ce que nous attendons du net, un travail en commun pour l'accès rapide aux textes).

 

http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=1505 

 http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-15331389.html

 

Nous prenons cela comme une reconnaissance de notre travail et tenons à remercier ces sites.


Dans cet article Rosa Luxemburg entend remettre en cause les arguments des militaristes de l'époque qui prônaient le développement d'une armée et d'une marine forte en prétendant que cela était nécessaire pour le développement économique de l'Allemagne.

 

"Les exportations allemandes se développent d’elles-mêmes et n’ont pas besoin du militarisme. Ce qu’apporte cette aventureuse politique mondiale au peuple allemand, ce n’est pas l’essor commercial et industriel mais seulement d’énormes sacrifices matériels et humains."

 

Ce modeste article s'inscrit cependant dans une logique marxiste d'analyse du capitalisme et fait en cela pleinement partie de l'oeuvre de Rosa Luxemburg. C'est ce qui nous a incités à le mettre en ligne. Il fait partie d'un travail sur la période 1898 - 1900, dont nous espérons qu'il verra un jour le jour sous forme éditoriale!

 

c.a.r.l. le 19.02.2012


LUXEMBURG Rosa (1898) : À quoi sert la politique coloniale ?

Chronique de la « Sächsische Arbeiter-Zeitung », 11 décembre 1898
14 février 2012 par eric

Les rapports annuels des consulats allemands et autres pour l’Asie et l’Amérique centrale montrent que la part de l’Allemagne dans le commerce vers ces deux parties du monde a augmenté de façon surprenante ces dernières années. Ainsi, le consul allemand de Vladivostok (Port russe sur l’Océan pacifique) indique par exemple qu’alors, qu’il y a quelques années encore, l’on ne rencontrait aucun bâtiment allemand dans ces eaux, on a vu en 1897 sur 244 navires marchands ayant accosté dans ce port, 84 bâtiments allemands contre seulement 56 navires russes, 45 japonais, 22 anglais. Les bâtiments allemands assurent une liaison régulière pour le transport de marchandises entre les ports russes et japonais ou chinois. Sur le trafic total des marchandises importées et exportées à Vladivostok, les 2/3 environ ont été assurés par des navires allemands.


En Chine, de même, comme l’indiquait récemment le Bremer-Weser-Zeitung, une ligne commerciale bihebdomadaire est assurée pour la première fois par des bâtiments allemands de la compagnie Rickmers de Brème, entre Shanghai et Han-K’eou, c’est le nom de ce port sur le fleuve Gyang-Tse. L’inauguration de la ligne Rickmers-Gyang-Tse (c’est le nom qu’elle portera) devrait avoir lieu en juin 1899. Le trafic de marchandises entre les deux villes suscitées est très important et cette liaison jouera un grand rôle dans le commerce chinois.


D’autre part, les exportations directes de marchandises allemandes vers l’Asie orientale augmentent elles aussi directement. Dans ce domaine, le port de Han-K’eou prend la première place et va bientôt devenir avec la liaison ferroviaire entre Pékin et Canton, le centre commercial le plus important de Chine. Le trafic de Han-K’eou remonte le fleuve mais il est ensuite empêché par les rapides. Alors que jusqu’à présent, tout le commerce de Han-K’eou était monopolisé par les Anglais, le consul nord-américain indique qu’il est maintenant presque entièrement dominé par les Allemands. Le commerce entre Han-K’eou et l’Allemagne a déjà atteint en 1896 45 millions de mark.


Le consul anglais de Rio de Janeiro (capitale du Brésil) relève le même succès de l’industrie allemande. Ici aussi, il y a peu, les Anglais étaient les maîtres de la situation. « Maintenant », écrit le consul « les Allemands concurrencent dans chaque branche, si fortement les Anglais qu’il est pratiquement impossible de nommer quelque branche que ce soit où ces derniers auraient rapporté un succès face à leurs rivaux.


Au Chili aussi, les exportations allemandes comme le rapporte le dernier numéro du journal anglais l’Économiste, les exportations allemandes ont presque doublé depuis 1887 et devraient bientôt dépasser les exportations anglaises, qui de leur côté n’ont augmenté dans le même temps que d’un tiers.


Que l’on compare maintenant les informations concernant le commerce allemand en Asie et en Amérique avec les misérables résultats du commerce avec l’Afrique sous domination allemande et la question se pose alors. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle tant besoin en fait d’une politique coloniale ? Car ce sont justement les pays dont la conquête et l’occupation ont coûté au peuple tant d’argent, qui ont une importance pratiquement nulle pour ce qui concerne le commerce et l’industrie allemands, raisons pour lesquelles on aurait soi-disant entrepris cette conquête. D’autre part, l’industrie allemande s’implante dans les contrées les plus lointaines dans le cadre de la libre-concurrence avec les autres pays. En Chine aussi, elle s’est implantée bien longtemps avant que ne s’abatte sur le pays la poigne de fer de l’Allemagne et de façon tout à fait indépendante de la conquête de Kia Tchéou. 



Aussi quand « l’Economiste allemand », alors qu’il décrit les tâches économiques de la nouvelle session parlementaire, parle des exportations de l’Allemagne en disant qu’elles sont négligées, encore dans les limbes, et cherche par là à justifier la nécessité pour ce pays de développer une armée de terre et un marine puissante, une politique mondiale ambitieuse, les faits réels s’opposent complètement à ces affirmations. Les exportations allemandes se développent d’elles-mêmes et n’ont pas besoin du militarisme. Ce qu’apporte cette aventureuse politique mondiale au peuple allemand, ce n’est pas l’essor commercial et industriel mais seulement d’énormes sacrifices matériels et humains.


Sources :

— Titre original : « Wozu die Kolonialpolitik ? », de la rubrique « Wirtschaftliche und sozialpolitische Rundschau », publiée dans la Sächsische Arbeiter-Zeitung du 11 décembre 1898.

— LUXEMBURG Rosa, Gesammelte Werke, Berlin, Dietz Verlag, 1982, p. 283-285.

— Traduction et première mise en ligne sur le blog Comprendre avec Rosa Luxemburg ; cette mise en page HTML et micro-corrections : Smolny, 2012.

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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 09:10

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Des textes inédits en français qui posent la question de "l'éducation révolutionaire".


À l'école du socialisme
Rosa Luxemburg
À l’école du socialisme
Œuvres complètes - tome II
Co-édition avec le collectif Smolny… Introduction par Michael Kräkte
Traduit de l’allemand par Lucie Roignant
Parution : 14/09/2012

ISBN : 978-2-7489-0158-0
224 pages
14 x 21 cm
20.00 euros
À paraître le 14/09/2012

Des textes tous inédits en français

Ce recueil de textes de Rosa Luxemburg, tous inédits en français, regroupe discours et articles sur l’école du parti social-démocrate, recensions des éditions Marx de Mehring et Kautsky, et manuscrits économiques rédigés durant ses années d’enseignement. Récemment exhumés des archives, ces derniers préparent L’Accumulation du capital et complètent l’Introduction à l’économie politique.

Que pourrait être une éducation révolutionnaire?

Celle que l’on cantonne trop souvent à une apologie de la spontanéité interroge : que pourrait être une « éducation révolutionnaire », pourquoi « lire Marx », quel rôle assigner précisément à la critique de l’économie politique ?

Rosa Luxemburg, née en Pologne russe en 1871, est l’une des principales militantes et théoricienne du mouvement ouvrier international avant et pendant la première guerre mondiale. Elle enseigne l’économie politique de 1907 à 1913 à l’école du parti social-démocrate allemand de Berlin. Elle maintient lors du premier conflit mondial un internationalisme intransigeant qui lui vaut d’être emprisonnée de façon quasi-continue jusqu’à sa libération par la révolution de Novembre 1918. Avec le groupe Spartakus elle se lance dans une intense activité révolutionnaire jusqu’à son assassinat le 15 janvier 1919 par les corps-francs.

Les œuvres complètes en langue allemande sont composée de six volumes de textes et six volumes de correspondance. À l’école du socialisme est le second volume de l’édition française des Œuvres complètes qui en comprendra quinze. Il prend la suite de l’Introduction à l’économie politique et sera suivi du volume thématique consacré à la France (2013).

Extraits de textes

La discussion, l’échange libre des élèves avec le professeur sont primordiaux, c’est la condition première d’un cours fécond. Ce n’est que par de vifs échanges d’idées que l’on peut obtenir l’attention, la concentration des esprits chez des prolétaires qui par ailleurs ne sont pas habitués au travail intellectuel et se fatiguent donc facilement. Mais cette méthode d’enseignement est surtout souhaitable parce qu’au premier chef, un institut de formation pour des prolétaires engagés dans la lutte des classes doit considérer comme sa tâche principale la formation à une pensée systématique et indépendante et non l’ingurgitation mécanique d’une somme de savoir positif. Les discussions auxquelles participent activement tous les élèves, ou qu’ils ne font qu’écouter attentivement, ne peuvent être menées qu’avec un nombre réduit de participants au cours. C’est pour cette raison que dès le départ, l’École du parti a fixé le nombre d’élèves à un maximum de trente, et cinq années d’expérience ont montré qu’un enseignement vivant avec la participation active de tous est possible.
(« École du parti et École du syndicat », 1911).

***

Du point de vue de la justification postérieure du socialisme scientifique, nous considérons comme une circonstance particulièrement heureuse que dès le début, Marx se soit penché sur le droit et qu’il lui consacre justement ses essais philosophiques les plus importants. Pendant que les autres jeunes hégéliens se retranchaient presque exclusivement sur le terrain de la spéculation théologique, donc dans la forme la plus abstraite de l’idéologie, dès le départ, Marx frappait instinctivement à la forme idéologique la plus proche et la plus immédiate de la vie matérielle sociale ― le droit. Lequel met en effet si visiblement à nu le noyau économique qu’il contient, que parfois, des juristes pas encore contaminés par le matérialisme historique se retrouvent à donner une explication purement économique de paragraphes entiers de l’histoire du droit, comme le professeur Arnold de Bâle dans les années soixante avec ses recherches sur la propriété urbaine au Moyen-Âge.


Tout jeune étudiant, Marx entame déjà ses premiers combats intérieurs avec l’analyse philosophico-critique de l’ensemble de la sphère juridique. Bien entendu, cette ébauche grandiose échoue devant l’impossibilité de réunir la science juridique matérielle avec la science juridique formelle d’un point de vue idéaliste. Déçu, Marx se tourne alors vers la philosophie pure et dans sa thèse, nous le voyons chercher à résoudre le même problème dans la philosophie de la nature.


Mais le problème non résolu d’une explication unique de tout le domaine juridique laisse en lui des traces profondes. Les questions des formes sociales de la vie demeurent pour lui le problème principal. À peine Feuerbach a-t-il donc fait son coup d’état philosophique, remis sur son trône l’homme en chair et en os, jusqu’alors honteusement maltraité par ses propres idées, et lui a mis le sceptre en main, comme au seul souverain sur terre et dans le ciel, que Marx, avec cet étalon nouvellement acquis, se hâte de retourner à sa première grande question, la philosophie du droit et donc les formes de vie sociales. Là où pour Feuerbach se trouve la solution, pour Marx, le problème commence à peine. Quand Feuerbach libère l’homme du spectre de sa propre philosophie, Marx demande : Comment libérer l’homme de son statut de membre soumis et maltraité de la société ?


C’était déjà un questionnement a priori, qui pouvait obtenir pour seule réponse le socialisme comme enseignement international global, comme théorie historique, comme science.


(« De l’héritage de nos maîtres") 1902


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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 17:08

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Sur le site bataille socialiste, a été publiée cette intervention de Rosa Luxemburg au Congrès de Copenhague. Elle y revient sur la révolution russe de 1905 et ses conséquences.

 

La révolution russe est pour elle un démenti aux tendances réformistes au sein du parti. Elle démontre la capacité des forces révolutionnaires à s'organiser lorsque les conditions s'y prêtent. Et, de ce fait, elle a permis les avancées sur la grève générale au sein du mouvement ouvrier

 

Elle établit d'autre part  le lien dialectique entre lutte contre la guerre et révolution en montrant que si la révolution russe  est issue de la guerre russo-japonaise, elle a a aussi permis la fin de ce conflit.

 


Intervention au Congrès de Copenhague (Rosa Luxemburg, 1910)

by

Intervention mercredi 31 août 1910, le matin.

J’ai demandé la parole au nom de diverses nationalités russes, pour démontrer combien il faut tenir compte de ce qui s’est accompli depuis le congrès d’Amsterdam, à la suite de la révolution russe.


Vandervelde, avec sa belle éloquence habituelle, a évoqué les martyrs russes et le congrès a applaudi avec enthousiasme. Moi qui i représente le socialisme polonais, je dis que si les ombres des martyrs avaient entendu divers discours comme celui du citoyen Vollmar, elles répudieraient vos acclamations et vous demanderaient de ne pas rendre leur martyre inutile.


La motion sur la grève générale a été dictée à Amsterdam, par le souci de ne pas illusionner le prolétariat sur ses forces. Eh bien, ce que vous teniez pour utopique, la révolution russe l’a réalisée. Adler ne veut rien fixer parce que nous ne sommes pas assez forts pour tenir. La révolution russe nous apprend que les forces révolutionnaires du prolétariat surgissent des événements et des nécessités. (Appl.)


La révolution russe est issue de la guerre russo-japonaise, ce n’est là qu’un côté de la dialectique des choses. Mais il y a l’autre côté; c’est aussi la révolution russe qui a mis fin à la guerre. Le tsar, pris à la gorge par la révolution, a dû mettre bas les armes. Le développement économique travaille pour nous, mais nous ne récolterons pas ses fruits en nous croisant les bras. Moi qui adhère au matérialisme historique, je proteste contre l’interprétation étroite de la dialectique historique qui engendre l’hervéïsme. Hervé est un enfant terrible. Kautsky a démontré que le prolétariat allemand, en cas d’intervention militaire de l’armée allemande en Russie, devrait se lever révolutionnairement. Opinion personnelle, a dit Vollmar. Non. c’est le discours de Vollmar qui n’est qu’une opinion personnelle. Sa thèse a presque unanimement été repoussée au congrès d’Iéna, à propos de la grève générale. Jusque-là, on l’avait considérée comme une utopie anarchiste, mais la social-démocratie prenant leçon de la révolution russe, au congrès d’Iéna, après un ardent discours de Bebel, a voté la grève générale, si on voulait atteindre le S.U.


Mais la grève générale ne doit pas se borner à cette hypothèse. Nous ignorons l’histoire de demain. Un attentat autocratique quelconque peut provoquer une grève générale. Ce n’est pas l’anarchisme, c’est le spectre de la révolution russe qui a modifié ainsi la tactique de la social-démocratie allemande.


Hervé s’est vanté qu’en France il pouvait faire sa propagande antimilitariste sans être déchiqueté. Mais en Allemagne nous pouvons prêcher la solidarité ouvrière, et le prolétariat allemand applaudit frénétiquement. Après les discours de Vollmar et Bebel j’ai voulu dire que si Bebel a répudié les risques, il n’a pas assez développé sa motion. Les camarades russes veulent renforcer la résolution du congrès. (Appl.)


 

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 12:16

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Les analyses de Rosa Luxemburg à lire sur le blog :

 

Sur l'Egypte

 

Egypte - Analyse de Rosa Luxemburg

 

Sur le Maroc

 

Le Maroc, 1911. Rosa Luxemburg "Une nuée chargée d’orage impérialiste s’est levée dans le monde capitaliste ..."

 

Sur la Chine :

 

Le Petit Journal - "Evénements de Chine", 13.01.1901. En contre-point une analyse de Rosa Luxemburg dès le début de ce processus de conquête.

 

Sur le colonialisme :

 

Texte inédit en français sur le net de Rosa Luxemburg - Intervention au Congrès de l'Internationale 1900

 

Rosa Luxemburg. Texte inédit en français:compte rendu du discours qu'elle a prononcé comme rapporteur des commissions sur le militarisme et la politique coloniale au Congrès de l'Internationale

 

 "A quoi sert la politique coloniale?"

 

Texte inédit de Rosa Luxemburg : La construction de canaux en Amérique du Nord (1)

 

Autres articles

 

En contre-point à Rosa Luxemburg. Jaurès contre la conquête de la Tripolitaine

 

"L'armée coloniale", extraits d'un article du colonel Charles Corbin dans la Revue des deux mondes.En contre-point de la pensée et de l'action de R. Luxemburg

 

La Chine, Victor Hugo, Rosa Luxemburg

 

En contre-point à Rosa Luxemburg. Jaurès contre la conquête de la Tripolitaine

 

Leroy-Beaulieu et la Chine - 1898

 

L'impérialisme au Maroc dans le "Petit Journal" 1905/1911

 

Une image de l'idéologie colonialiste dans le Petit Journal

 

Jules Ferry, tenant du colonialisme

 

Un article de la rubrique histoire et colonies de la LDH

 

Paul Bert, émancipateur et ... colonisateur

 

Le chemin de fer de Bagdad - Un projet impérialiste (1)

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11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 15:45

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A l'occasion de la nouvelle parution de l'Introduction à l'économie politique publié aux Editions Agone avec le collectif Smolny, nous proposons une relecture du chapitre consacré dans cet ouvrage par Rosa Luxemburg au travail salarié. Nous attirons particulièrement l'attention sur les parties consacrées au temps de travail, au chômage.

 

Rappelons que cet ouvrage est à la base un cours pour l'Ecole du parti social-démocrate allemand. Il représente donc une réflexion achevée, sur des bases marxistes, s'adressant à un public averti et exigeant et dans un but, en tous les cas pour Rosa Luxemburg, de formation rigoureuse de militants chargés de faire avancer la lutte de classe, la révolution. Rosa Luxemburg est en pleine possession de ses moyens d'analyse et d'expression. L'Introduction à l'économie politique représente donc un des ouvrages majeurs de réflexion sur le capitalisme, utilisable encore aujourd'hui.

 

Profitons de cet article pour souligner l'importance aujourd'hui du livre,. S'il est vrai qu'Internet permet d'avoir accès à de nombreux textes, la dépendance face à cet outil fragile et peu créatif (beaucoup de reprises, lien à l'actualité, peu de textes de fond) peut être dangereuse pour la pensée et l'action politique si l'on se cantonne à cet outil. Notre confrontation régulière, pour le blog, avec Internet nous fait sentir tous les risques et toutes les limites de l'outil. Nos recherches fréquentes et approfondies nous permettent parfois de trouver quelques pépites, mais l'outil est vite épuisé et l'accès difficile au blog comme le nôtre nous montre bien la difficulté de l'information du fait même des modes de référencement et du fonctionnement des moteurs de recherches.

 

Agone fait un travail d'édition exceptionnel. Nous ne pouvons que recommander à nos visiteurs de les soutenir en acquérant leurs ouvrages.

 

C'est un soutien à l'édition d'exigence, mais c'est aussi une exigence pour que nous puissions continuer à apprendre, réfléchir, ressentir, comprendre.


UNE RELECTURE DU CHAPITRE V DE L'INTRODUCTION A L'ECONOMIE POLITIQUE

 

LE TRAVAIL SALARIE

 

(Les citations de Rosa Luxemburg sont reprises de l'ouvrage publié chez Agone: Rosa Luxemburg, Introduction à l'économie politique, oeuvres complètes - Tome 1, 2009)

 

Notre relecture

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I.

 

Le salaire, prix de la marchandise "force de travail"

 

  • Contrairement aux sociétés primitives, aux sociétés fondées sur l'esclavage ou le servage, la société capitaliste est basée sur l'échange, la marchandise et le travail humain constitue une marchandise comme une autre.

"Pour vivre, tout homme doit donc fournir et vendre une marchandise. La production et la vente de marchandises sont devenues la condition de l'existence humaine" (P 347)

 

Dans la société, peu de marchandises peuvent être produites sans moyens de travail, outils, matières premières, lieu de travail, moyens de subsistance (Rosa Luxemburg donne comme contre-exemple la cueillette et en souligne les limites). Au contraire, la plupart des marchandises exige des moyens importants et donc, ceux qui n'en disposent pas, n'ont que leur force de travail à apporter comme marchandise.

  • Quelle valeur a alors la force de travail humaine? Si l'on considère que toute marchandise a une valeur déterminée, à savoir la quantité de travail nécessaire à sa production, pour l'homme, il s'agit donc de ce qui est nécessaire à son existence, la nourriture, les vêtements ...

"La force de travail de l'homme vaut ce qu'il faut de travail pour la maintenir en état de travailler, pour entretenir sa force de travail ..." (P 348)

  • Bien entendu, cette valeur "se traduit sur le marché par un prix", comme pour tout autre marchandise. Ce prix pour la force de travail humaine, c'est le salaire. 

Et ce prix suit, comme pour tout autre marchandise, la loi de l'offre et de la demande.

  • Une chose la distingue cependant, c'est que la force de travail est inséparable de son vendeur et qu'elle ne peut attendre longtemps son acheteur. Ce qui fait sa particularité.

" La particularité de la marchandise force de travail ne se manifeste donc pas sur le marché où seule la valeur d'échange joue un rôle. Cette particularité réside dans la valeur d'usage de cette marchandise;" (P 350)

 

Rosa Luxemburg reviendra plus loin sur cette distinction valeur d'usage et valeur d'échange et sur l'importance de cette valeur d'usage.

 

Le surtravail, capacité qui fait de la force de travail humaine une marchandise 

  • Mais qu'est-ce qui donne donc à la force de travail de l'homme son caractère de marchandise:

"C'est le fait que l'homme puisse travailler plus qu'il n'est nécessaire pour son propre entretien." (P 350)


C'est le surtravail qu'il peut fournir à l'acheteur.

 

Le surtravail. Un phénomènes social

  • Se pose alors le problème, est-ce l'homme en général ou le travailleur qui est en mesure de fournir un surtravail?

Cette possibilité de l'homme de fournir ce surtravail est en fait un phénomène social qui nécessite un certain niveau de surproductivité, qui dépend de l'évolution technique, de la maîtrise de la nature et non un caractère physiologique.

 

"La distance qui existe entre les premiers outils de pierre grossièrement taillés, la découverte du feu et les actuelles machines à vapeur et à l'électricité, c'est toute l'évolution sociale de l'humanité, évolution qui n'a été possible qu'à l'intérieur de la société par la vie en commun et la coopération entre les hommes." (P 350)

 

En prenant l'exemple de la production de bananes, on peut distinguer la différence entre le communisme primitif où les but est la satisfaction des besoins naturels de l'homme et non l'accession à la richesse, et donc à l'exploitation de l'homme par l'homme, à l'utilisation de la force de travail pour la production de surtravail.

 

La liberté personnelle comme condition

  • L'esclavage ou le servage repose déjà sur le surtravail, c'est-à-dire sur la capacité humaine à entretenir plus que lui-même. Tous deux sont des exemples de société utilisant le surtravail, mais celui-ci ne devient marchandise qu'avec la liberté du travailleur.

"Ce qu'il y a de particulier dans les rapports actuels du travailleur salarié avec l'entrepreneur, ce qui les distingue de l'esclavage comme du servage, c'est la liberté personnelle du travailleur. La vente de la force de travail est une affaire privée de l'homme, elle est volontaire et repose sur la liberté individuelle totale." (p 352)


Autre condition: la séparation de la force de travail et des moyens de production

 

L'autre condition pour que ce rapport existe est que le travailleur ne possède pas les moyens de production.

 

Pour que le travail devienne marchandise, il faut donc deux conditions: : la liberté personnelle de l'homme et la séparation de la force de travail et des moyens de production

 

Dans l'esclavage, l'esclave n'est qu'une partie des moyens de production, dans le servage, le serf n'est qu'un accessoire du moyen de production. Rosa Luxemburg reprend de plus l'exemple des paysans libres chassés par les gros propriétaires et interdits de travailller par leur statut qui représentent un autre stade: des hommes libres et sans biens, entretenus aux frais de l'Etat.

 

Elle reprend l'idée de Sismondi: "Dans la Rome antique, la société entretenait ses prolétaires, aujourd'hui les prolétaires entretiennent la société."

 

Conclusion

 

Rosa Luxemburg à la fin de cette première partie distingue en fait quatre conditions pour que le travail devienne marchandise:

 

. La liberté personnelle

. La séparation des moyens de de production

. Le niveau élevé de la productivité

. La domination de la société marchande (le surtravail devient le but de l'achat de la force de travail)  

  • Cependant, la force de travail humaine a une particularité sa valeur d'usage. 

Si du point de vue du marché, rien ne distingue cette affaire ordinaire de l'achat de bottes ou d'oignons, ce qui fait la particularité cependant de cette opération d'achat, c'est la valeur d'usage particulière de la marchandise "force de travail".

 

II. 

 

Les deux parties du salaire : le salaire du travailleur et la plus-value

  • Le travailleur vend sa force de travail. Cela signifie que quand il travaille, une partie sert à la reproduction de cette force de travail et l'autre partie est donnée à l'entrepreneur. 

Ceci existait déjà auparavant. Mais même le serf était en mesure de savoir quelle part servait pour lui-mêrme et quelle part revenait au seigneur. 

 

"A l'époque du servage, le travail du serf pour lui-même et son travail pour le seigneur étaient même distincts dans le temps et l'espace." (P 356)

 

Ce qui est différent pour l'ouvrier

 

"Dans la masse indistincte, les ressorts d'acier ou les courroies ou le tissu qu'il produit au cours de la journée se ressemblent tous, on n'y remarque pas la moindre différence, qu'une partie d'entre eux représente du travail payé et une autre du travail non payé, qu'une partie soit pour l'ouvrier et une autre pour le patron." (P 357)

 

Car tout ce qu'il produit appartient au patron, son travail à l'usine. L'ouvrier ne peut distinguer les deux parties, mais le patron, lui, peut effectuer la soustraction simple, enlever de ce qu'il encaisse, ce qui dépend des moyens de production et des salaires, et isoler ainsi la valeur créée par le travail non payé, qui représente ... la plus-value, cadeau qui lui est fait par le travail salarié.

 

"Tout travailleur produit d'abord son propre salaire, puis la plus-value ..." (P 357)

 

Le but: extorquer de la plus-value 

  • Les conséquences de cette différence entre le salariat et les formes précédentes de l'exploitation, sont importantes. 

Car les capacités de consommation à une époque donnée a ses limites et les objets d'usage des limites naturelles.

 

"La consommation avait, même en cas de vie très opulente, ses limites naturelles dans l'économie de servage ou d'esclavage, par là même l'exploitation de l'esclave ou du serf avait ses limites". (P 357)

 

C'est la différence avec l'achat de la force de travail: le patron ne fait pas fabriquer pour lui-même mais pour vendre le plus vite possible, pour en tirer le plus vite possible de l'argent.

 

"C'est dans ce but, pour faire de l'argent, avec le travail impayé qu'il fait toute l'affaire et achète la force de travail." (P 358)

 

Or la forme monétaire est le moyen même de l'accumulation des richesses, elle ne perd pas de sa valeur, peut même en prendre à l'infini, d'où une soif sans limite d'accumulation du surtravail.

 

"Extorquer de la plus-value, et l'extorquer sans limites, tel est le but et le rôle de l'achat de la force de travail." (P 358)

 

Pour accroître cette plus-value, il y a deux possibilités qu'il utillise:

 

- la baisse du salaire

- la prolongation du temps de travail

 

"La journée de travail de tout ouvrier salarié se compose normalement de deux parties: une partie où l'ouvrier restitue son propre salaire et une partie où il fournit du travail non payé, de la plus-value. Pour augmenter au maximum la seconde partie, l'entrepreneur peut procéder de deux façons: soit qu'il prolonge la journée de travail, soit qu'il réduise la première partie, la partie payée de la journée de travail, c'est-à-dire abaisse le salaire de l'ouvrier. Effectivement, le capitaliste a recours aux deux méthodes, d'où résulte une double tendance dans le système du salariat, une tendance à la prolongation de la journée de travail et une tendance à la réduction des salaires." (P 358/359)

 

 

Suite et fin de cette relecture dans l'article suivant.

 

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 18:16

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Extrait de la préface de E. Mandel à l'édition de 1970 de L'Introduction à l'économie politique. L'ensemble de l'article est à lire sur le site Ernest Mandel .

 

Rosa Luxemburg, le travail salarié.

Rosa Luxemburg. Introduction à l'économie politique chez Agone

Les oeuvres complètes de Rosa Luxemburg chez Agone. Une philosophie de la publication ...



 

1. L’introduction à l’économie politique de Rosa Luxemburg est née directement de son activité de professeur à l’École Centrale du parti social-démocrate à Berlin. Ouverte le 15 novembre 1906, cette école, qui reçut quelque cinquante élèves par semestre, compta Rosa Luxemburg parmi ses professeurs à partir du 1" octobre 1907. Elle y remplaça Hilferding et Pannekoek auxquels la police prussienne avait interdit tout enseignement politique ; ses cours portèrent sur l’économie politique et l’histoire économique. A partir de 1911, elle donna en outre un cours sur l’histoire du socialisme, en remplacement de Franz Mehring.[1]

L’idée de faire éditer ses conférences lui vint, semble-t-il, en 1908. Mais, entre-temps, le sujet qui allait lui permettre d’apporter sa contribution personnelle à l’histoire de la théorie économique marxiste - le problème de l’impérialisme, ou, pour reprendre son propre titre, celui de L’Accumulation du Capital - l’absorba de plus en plus matériellement et intellec tuellement.

L’Accumulation du Capital parut en 1913, et c’est, sans doute, seulement après avoir achevé son magnum opus, que Rosa reprit la rédaction de son Introduction à l’économie politique. De nouveau interrompue par l’éclatement de la guerre, elle poursuivit l’élaboration de L’Introduction pendant son séjour en prison, à Wronke, en Posnanie, en 1916-1917.

Paul Levi, qui était son exécuteur testamentaire, voulait éditer les Œuvres complètes de Rosa, mais L’Introduction fut publiée comme un ouvrage à part. Sans doute pensait-il qu’il ne s’agissait pas d’un livre achevé. Voici ce qu’il écrivait dans la préface de l’édition allemande de 1925 :

« Ces feuilles de Rosa Luxemburg sont dues aux conférences qu’elle a tenues à l’école du parti social-démocrate. Elles sont manuscrites ; mais le style trahit bien souvent le fait qu’il s’agit d’un discours écrit. L’ouvrage n’est pas non plus complet. Il y manque notamment les parties théoriques sur la valeur, la plus-value, le profit, etc., c’est-à-dire ce qui est exposé dans « Le Capital » de Karl Marx sur la fonction du système capitaliste. L’état du manuscrit posthume ne permet pas de saisir les raisons de ces lacunes. Est-ce la fin abrupte de sa vie qui a empêché Rosa d’achever ce qu’elle avait entrepris ? Est-ce dû au fait que les bandits, gardiens de « l’ordre », qui avaient pénétré dans sa maison, ont volé entre autres les parties manquantes du manuscrit ? Le manuscrit posthume offre en tout cas des indices certains que le texte, tel qu’il se présente aujourd’hui, ne peut pas être considéré comme achevé. [2]

Paul Frölich, un des principaux disciples de Rosa Luxemburg, est, cependant, plus précis que Paul Levi. Dans sa biographie de Rosa, il écrit :

« Nous connaissons le plan d’ensemble de l’ouvrage d’après une lettre envoyée à l’éditeur I.H.W. Dietz, écrite à la prison militaire des femmes de Berlin, le 28 juillet 1916. Voici quels en étaient les chapitres prévus :

  1. Qu’est-ce que l’économie politique ?
  2. Le travail social.
  3. Éléments d’histoire économique : la société communiste primitive.
  4. Id. le système économique féodal.
  5. Id. la ville médiévale et les corporations artisanales.
  6. La production marchande.
  7. Le travail salarié.
  8. Le profit capitaliste.
  9. La crise.
  10. Les tendances de l’évolution capitaliste.

En l’été 1916, les deux premiers chapitres étaient prêts pour l’impression, tous les autres étaient des brouillons. Parmi les manuscrits laissés par Rosa Luxemburg, on n’a cependant retrouvé que les chapitres 1, 3, 6, 7 et 10. Paul Levi les a publiés en 1925, malheureusement avec beaucoup d’erreurs, des modifications arbitraires et en omettant des remarques importantes. » [3]

Il faut souligner cependant que si, comme l’affirme Paul Levi, les problèmes de la valeur et de la plus-value ne sont pas traités de manière systématique dans les chapitres qui nous sont parvenus, ils sont éclaircis de manière satisfaisante dans les chapitres relatifs à la production marchande et à la loi des salaires.

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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 10:56

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Le tome 1 des Oeuvres complètes chez Rosa Luxemburg :


Introduction à l'économie politique

 


Rosa Luxemburg


Introduction à l’économie politique
Co-édition avec le collectif Smolny… — Préface de Louis Janover

De 1907 à 1913, Rosa Luxemburg donne des cours d’économie politique à l’école du parti social-démocrate allemand. Alors que ce dernier se montre de plus en plus complaisant à l’égard d’un système qui conduit tout droit à la Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg fait ressortir les contradictions insurmontables du capitalisme, son inhumanité croissante, mais aussi son caractère transitoire. Appuyé sur les avancés scientifiques et critiques de son temps, son regard embrasse les formes d’organisations sociales les plus variées, depuis le « communisme primitif » jusqu’au dernier-né des modes d’exploitation, le capital « assoiffé de surtravail ». Dans ces leçons, qui s’inscrivent dans le droit-fil de la Critique de l’économie politique de Marx comme du Manifeste communiste, elle pose la question qui resurgit aujourd’hui avec plus d’insistance que jamais : socialisme ou chute dans la barbarie !

Théoricienne communiste héritière de Karl Marx et révolutionnaire allemande, Rosa Luxemburg participe à la création de la gauche polonaise puis crée en Allemagne, avec Karl Liebknecht, le mouvement révolutionnaire spartakiste, ancêtre du Parti Communiste d’Allemagne (KPD). Elle passe de nombreux séjours en prison, notamment pour pacifisme ; arrêtée avec Karl Liebknecht à l’issue de la révolution de Novembre 1918, elle est assassinée le 15 janvier 1919 par une unité de Corps Francs, sur ordre de Gustav Noske « commissaire du peuple » social-démocrate. Ses écrits publiés en français sont de deux sortes : sa correspondance, qui donne à voir son quotidien militant et son intimité ; et des essais économiques et politiques actualisant les thèses de Marx et théorisant l’internationalisme.

 




Notes

[1] Note marginale de R.L. (au crayon) : typhus famélique.

[2] Note marginale de R. L. (au crayon) : extermination des peuples primitifs.

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 22:27

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Cette note des éditeurs et l'avant-propos du  Tome 1 des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg paru chez Agone témoignent de la philosophie et de l'exigence qui animent cette entreprise.


Note des éditeurs

 

"Au rédacteur responsable de l'imprimerie du grand journal social-démocrate Vorwärts qui lui proposait une parution en fascicules de ses oeuvres et de celles de Marx, Friedrich Engels répondait : "Ce à quoi je ne pourrais me résoudre, c'est de laisser subir aux anciens travaux de Marx et aux miens la plus petite opération de castration afin de me plier aux contraintes de publication du moment. [...] J'ai l'intention de restituer au public les moindres écrits de Marx et les miens dans une édition complète, c'est-à-dire non par livraisons successives, mais directement en volumes complets (1). " On mesure l'enjeu qu'aurait représenté une telle édition conçue non comme une finalité académique mais comme instrument d'approfondissement de la conscience politique. Cet espoir ne devait malheureusement pas se concrétiser. Et les projets d'édition savante d'une intégrale Marx-Engels, qui ont surgi depuis, progressent encore avec de grandes difficultés

 

Ainsi en a-t-il été des écrits de Rosa Luxemburg, autre figure majeure d'un mouvement ouvrier dont la force, qui semblait irrésistible, devait pourtant se briser à l'épreuve de la Guerre et de la Révolution.

 

En nous engageant dans la voie de la publication des Oeuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous souhaitons que l'intégralité du corpus des écrits fasse écho à la totalité d'une pensée qui ne se laisse réduire à aucune de ses parties et dont l'inaltérable intégrité continue de nous questionner sur nos propres responsabilités. Qu'en est-il de nos projets d'émancipation? Que sont devenues les exigences d'égalité sociale, d'abolition de l'exploitation et d'épanouissement de la liberté pour le plus grand nombre?"

 

Smolny et Agone, novembre 2009

 

1. Engels à  Richard Fischer, 15 avril 1895 ....

 

Rosa Luxemburg. Tome 1, P 7

 


Avant-propos

 

Redonner à lire un ouvrage comme celui de Rosa Luxemburg, après sa première édition en langue française en 1970 - déjà bien tardive si l'on se souvient que la première édition allemande date de 1925 -, mérite sans doute quelques éclaircissements sur les conditions d'une telle parution. Celle-ci participe des objectifs du collectif d'édition Smolny: rendre à nouveau disponibles certains textes majeurs de l'histoire politique du mouvement ouvrier et redonner ainsi la parole à quelques internationalistes que l'édition "traditionnelle" semble ne pas toujours retenir. Cette entreprise se présente comme le fruit d'une association de bonnes volontés animées par l'écho persistant des propos de Pannekoek qui souhaitait que "les masses toujours plus larges prennent les choses en main, se considèrent comme responsables, se mettent à chercher, à faire de la propagande, à combattre, expérimenter, réfléchir, à peser, puis oser, et aller jusqu'au bout." (1)

 

Pour que cette nouvelle édition soit pleinement utile au lecteur, il nous a semblé qu'il devait disposer d'un texte revu, corrigé et confronté à la dernière édition allemande lorsque le sens ou la syntaxe de la précédente traduction (2) nous paraissait problématique. Et il était également indispensable que l'appareil de notes apporte un éclairage, fût-il succinct, sur toutes les personnes ou les travaux évoqués au fil des pages, et précise certains des éléments, ethnologiques notamment, abordés différemment depuis. Que ce soit par les références détaillées des textes cités par Rosa Luxemburg ou par les renvois vers d'autres ouvrages, nous espérons rendre encore plus évidente la richesse d'une pensée qui puisait dans tous les domaines, arts, sciences, histoire, philosophie ou sociologie, sans se laisser enfermer dans aucune spécialisation

 

C'est dans ce même esprit que les appendices essaient d'offrir un aperçu plus large sur une période charnière de l'histoire du mouvement ouvrier, un combat dont la vie de Rosa Luxemburg est indissociable. Chronologie et notices sont bien entendu le résultat de choix qui restent éminemment subjectifs; la place que nous avons voulu donner à des courants d'opposition est par exemple sans rapport avec celle que leur réserve l'historiographie officielle.

 

Aussi n'était-il pas question de publier un auteur, dont la seule perspective fût celle du communisme et de la révolution prolétarienne sans se confronter à la réalité de ce qui, au XXème siècle s'est présenté sous ces noms, mensonges déconcertants qui restent toujours présents dans notre histoire. Que nous dit aujourd'hui l'oeuvre de Rosa Luxemburg des partis qui ont revêtu ces mouvements d'émancipation sociale des habits repoussants taillés par les idéologues des régimes dits "soviétiques" ou sociaux-démocrates"? C'est à cette question que s'est attelé Louis Janover dans le texte qui ouvre ce volume..

 

Nous adressons nos plus vifs remerciements à M. Jean Pavlevski, directeur des éditions Economica, qui nous a permis de reprendre ce texte à la suite des éditions Anthropos; à M. Jean-Marie Tremblays, responsable du site internet des classiques des sciences sociales de l'université de Chicoutimi, qui a rendu publique une version numérisée de l'édition de 1973. Nos témoignages de reconnaissance vont aussi aux souscripteurs dont le soutien moral et financier important a rendu possible la réalisation de ce projet. Monique et Louis Janover ont aidé à la relecture du texte de Rosa Luxemburg et des notes attenantes. Louis Janover et Franjo Jugel nous ont été d'un secours précieux pour les traductions de l'allemand au français. Enfin, Philippe Dos et Pascale ont bien amicalement contribué à la mise en forme finale de la maquette.

 

Smolny, mars 2008

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 22:06

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Le projet

Rosa Luxemburg : l'intégrité d'une œuvre. Par Agone le mardi 4 janvier 2011

Le collectif d'édition Smolny et les éditions Agone ont entrepris la publication de l'œuvre complète de Rosa Luxemburg. Édition aussi « complète » que ce qu'il sera effectivement possible de réunir au cours de l'avancement des travaux, menés en concertation avec l'équipe des éditions Verso préparant la version anglaise.

Paru en 2009, le premier volume contient l'ouvrage posthume Introduction à l'économie politique qu'accompagne une réflexion sur la signification de l'œuvre de Luxemburg [ ], et inaugure un ensemble qui comportera dix volumes de textes, cinq de correspondance et qui devrait s'achever pour le centenaire de sa mort, en 2019.

La bibliographie générale de Rosa Luxemburg réunit un peu plus de 850 entrées, pour les seuls articles, livres, brochures ou discours, auxquels s'ajoute une imposante correspondance. Néanmoins, les Gesammelte Werke de l'édition Dietz Verlag [ ], de loin le plus important ensemble de textes publié, n'en réunissent que… 369. Bien entendu, en termes de volume de texte, la différence n'est pas aussi importante, du fait de la présence dans les œuvres réunies par cette édition allemande des ouvrages les plus imposants, tels L'Accumulation du Capital ou l'Introduction à l'économie politique et la plupart des brochures. Notre édition pourrait également n'être pas exhaustive puisqu'il sera peut-être difficile, voire impossible, de retrouver certains exemplaires de journaux et partant certains articles. Le principal fond d'articles non encore publiés est en langue polonaise et les archives de Varsovie devraient permettre de combler cette lacune [ ]. Les autres titres inédits, le plus souvent des articles anonymes, proviennent du Leipziger Volkszeitung ou de la Sozialdemokratische Korrespondenz notamment. Au final, même en tenant compte de cette différence entre ce qui peut être listé dans la bibliographie et ce qui peut être édité, il apparaît d'ores et déjà possible de réunir bien plus de textes que tout ce qui est paru jusque-là.

Ces dernières décennies, les travaux de chercheurs familiers de longue date de l'œuvre et de la vie de la révolutionnaire internationaliste ont permis la découverte ou l'identification de textes jusque-là ignorés ou écartés. Les recherches de Annelies Laschitza, Feliks Tych, Narihiko Ito ou Ottokar Luban, pour ne citer que les principaux de ces contributeurs, ont ainsi significativement étendu le corpus de textes connus. Notons que certains sont à l'état de manuscrits (ou tapuscrits) et se présentent comme des notes de travail ou des réflexions préliminaires, imposant un travail spécifique pour les rendre publiables [].

Mais les textes de Luxemburg jusque-là disponibles ne nous suffisaient-ils pas pour saisir l'essentiel de ce qu'elle peut nous transmettre ? Après le travail des pionniers que furent Lucien Laurat (qui dès 1930 publie L'Accumulation du Capital d'après Rosa Luxemburg,) André Prudhommeaux et Marcel Ollivier, c'est à René Lefeuvre et aux cahiers Spartacus que Luxemburg dut longtemps d'être éditée, depuis l'article « Une dette d'honneur » paru dans Masses n°15-16 (1934) ou La révolution russe (1937), jusqu'à La crise de la social-démocratie (1993), sans oublier Réforme ou révolution et Grève de masse, parti et syndicats (1947) [5]. Les éditions Maspero ont complété ce catalogue par la publication de deux remarquables volumes de correspondance, de l'intégrale de L'Accumulation du Capital et de deux recueils de textes politiques, autant de réalisations où les contributions de Irène Petit et Claudie Weill, traductrices et annotatrices, prennent une grande part [6]. Deux volumes de lettres à Léo Jogiches parus chez Denoël en 1971 constituent le complément le plus significatif à ces deux ensembles. Indéniablement, la dette des lecteurs de langue française envers ces militants, éditeurs et traducteurs est considérable.

Il suffit pourtant d'ouvrir une fenêtre d'observation aussi décisive que la période de la révolution allemande comprise entre la libération de Luxemburg de la prison de Breslau le 8 novembre 1918 et son assassinat le 15 janvier 1919, pour constater que sur les 27 articles qu'elle rédige alors, seuls dix ont été traduits en français. Qui pourrait prétendre que la connaissance et le regroupement de ces articles ne serait pas une aide précieuse à la compréhension de la dynamique révolutionnaire et de la réflexion de Luxemburg, au cœur d'un événement d'une portée immense pour toute l'histoire du XXe siècle ?

On peut même s'étonner qu'un tel travail n'ait pas encore été entrepris depuis de si longues années. Il est bien sûr possible d'évoquer une tare bien connue de l'édition française qui rechigne à traduire ce qui n'a pas été produit sur le sol de l'auguste patrie. Ce phénomène nourrit a contrario une abondante glose de nos penseurs nationaux, qui s'assurent ainsi de la reproduction de leur statut social. Karl Marx, pour ne citer qu'un auteur emblématique de ce point de vue et dont l'édition des œuvres en langue française reste également délicate, est bien malgré lui foncièrement devenu une rente pour tout un pléthorique milieu de spécialistes. Pour tenter de comprendre tout à la fois cette situation, et comment pourrait se concevoir un projet qui en serait le dépassement, il nous faut d'abord réexaminer l'histoire de l'édition de l'œuvre en langue allemande.

La publication des œuvres de Rosa Luxemburg en Allemagne a été entreprise très tôt, dès 1923, sous la responsabilité de Clara Zetkin et Adolf Warski. En plus de l'attachement personnel très fort de ces militants à Rosa Luxemburg, les admonestations de Lénine ont sans doute contribué à la précocité de cette entreprise. En effet celui-ci, réagissant vivement à la parution « dissidente » par Paul Levi de la brochure sur La Révolutionrusse de Luxemburg disait, concernant « sa biographie et ses œuvres complètes », que « les communistes allemands mettent un retard impossible à publier ; on ne peut les excuser partiellement que par leurs pertes énormes dans une lutte très dure [7]. » Ce qui laisse pantois quand on pense à l'intensité des combats menés alors en Allemagne. Une clé de compréhension nous est donc donnée : il fallait avant tout faire pièce au travail effectué par Paul Levi. Pour Rosa Luxemburg, comme pour d'autres auteurs, au premier rang desquels Karl Marx, la question éditoriale ne sera jamais totalement séparée de la question de la légitimité politique… et de la légitimation supposément induite par l'édition elle-même.

Cette première édition des Gesammelte Werke devait comprendre neuf volumes ainsi ordonnés : 1. Pologne — 2. Révolution russe — 3. Contre le réformisme — 4. Lutte syndicale et grève de masse — 5. L'impérialisme — 6. L'Accumulation du Capital — 7. Guerre et révolution — 8. Économie politique — 9. Lettres, articles commémoratifs et historiques. Les préfaces et présentations des regroupements de textes furent écrites par Paul Frölich pour les tomes III et IV des trois seuls volumes publiés : – VI. Die Akkumulation des Kapitals, Berlin, 1923 ; – III. Gegen den Reformismus, Berlin, 1925 ; – IV. Gewerkschaftskampf und Massenstreik, Berlin, 1928.

Il faut ici souligner la grande qualité de cette première édition effectuée par une équipe militante, regroupant déjà plus de 120 titres, auxquels s'ajoutent les extraits de discours parus en 1928 comme tome XI de la série des orateurs de la Révolution [8]. Mais il devait en être de cette édition comme de celle de la première MEGA [9] conduite par David Riazanov à Moscou : l'implication de ses premiers coordinateurs dans le combat de leur classe, gage de profondeur politique (au-delà des désaccords toujours possibles) et d'une réelle motivation, devait s'avérer fatale dès lors que l'approfondissement de la contre-révolution stalinienne imposait une doxa visant à laminer toute compréhension historique et critique du mouvement révolutionnaire.

Aussi, est-ce sans surprise que la condamnation de Luxemburg formulée dans un article de 1931 [10] par celui que bientôt tous les thuriféraires du monde dénommeraient le « génial petit-père des peuples », bloqua toute parution dans la sphère d'influence du « socialisme dans un seul pays », incluant les partis ou éditeurs associés des pays occidentaux, et notamment en France, le PCF et les Éditions Sociales Internationales. C'est à ce moment que la revue Masses commença à publier ces textes qui n'étaient plus en odeur de sainteté dans l'église dite « communiste ». On assista néanmoins à une timide ouverture au cours des années 1950 et au recyclage par la nouvelle RDA de celle qu'elle considère alors digne de devenir une figure emblématique du « mouvement ouvrier allemand » face à la social-démocratie honnie de la République Fédérale [11]. Cela se traduit par la publication en 1951 des Ausgewählte Reden und Schriften en deux volumes, réédités en 1955, ainsi que des Spartakusbriefe en 1958. Mais cela a surtout permis qu'émerge en Allemagne comme en Pologne une génération d'historiens qui effectueront un indéniable travail de recherche — sous la houlette des comités centraux de leurs Partis respectifs, avec tout ce que cela impose comme limitations et figures obligées —, que certains ont poursuivi jusqu'ici, permettant que s'ouvre enfin la possibilité d'œuvres réellement complètes. Un premier aboutissement, bien que partiel, fut la seconde version des Gesammelte Werke entreprise dans les années 1970, comprenant cinq tomes en six volumes et caractérisée par un appareil critique que l'on peut qualifier de minimaliste, contrairement aux standards en la matière dans les pays du « socialisme réel ». Bénéficiant d'une émulation internationale plus étendue, l'édition en six volumes de la correspondance de Luxemburg dans les Gesammelte Briefe, de 1982 à 1993, marque une avancée qualitative indéniable, de part la relative complétude de l'ensemble et l'effort très significatif de contextualisation et d'érudition de l'appareil critique. Arrêtons-nous ici sur le problème spécifique de l'édition de la correspondance de Luxemburg. S'il est vrai que ses lettres de prison, et quelques-unes de ses « lettres à des amis » ont toujours bénéficié de ce que l'on pourrait appeler un traitement de faveur, l'essentiel de la correspondance fut longtemps difficile d'accès. Mais si l'on pouvait encore dans les années 70 souligner que nombre de commentateurs ou même d'historiens de Rosa Luxemburg rédigeaient leurs publications sans avoir lu une part importante de sa correspondance, la tendance s'est depuis plutôt inversée. La dimension parfois toute personnelle de la correspondance a permis de se focaliser sur le « personnage » et ce que l'on voulait bien en extraire pour valoriser telle ou telle facette de la personnalité de la révolutionnaire, au détriment des textes politiques dont la publication s'est tarie, notamment après la disparition des éditions Maspero et de leur active collaboration avec Irène Petit et Claudie Weill.

Porteur de cet « héritage », tout projet de nouvelle édition de textes de Luxemburg doit répondre à un double questionnement : comment restituer cette somme imposante au lecteur d'aujourd'hui et quelle motivation tirer de cette œuvre même qui en expliquerait la nécessité, de sorte que l'on pourrait dire des ouvrages à paraitre ce qu'elle-même disait de l'édition des textes de Marx entreprise par Mehring : « la classe ouvrière allemande peut être fière de ce livre qui lui est principalement dédié [12] » ?

La première question peut sembler étroitement formelle. Mais y répondre, c'est déjà par exemple faire un choix aussi décisif que celui des œuvres complètes, et donc affirmer que ce que nous connaissons de Luxemburg ne saurait suffire. Citons ici la note qui ouvre le premier volume paru chez Agone-Smolny, l'Introduction à l'économie politique : « En nous engageant dans la voie de la publication des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous souhaitons que l'intégralité du corpus des écrits fasse écho à la totalité d'une pensée qui ne se laisse réduire à aucune de ses parties [13] ». Cette volonté s'inscrit dans une continuité qui faisait déjà sens dans le mouvement ouvrier d'alors. Engels par exemple déclara explicitement : « Ce à quoi je ne pourrais me résoudre, c'est de laisser subir aux anciens travaux de Marx et aux miens la plus petite opération de castration afin de me plier aux contraintes de publication du moment. J'ai l'intention de restituer au public les moindres écrits de Marx et les miens dans une édition complète, c'est-à-dire non par livraisons successives, mais directement en volumes complets [14]. » C'est dans le même esprit que Luxemburg saluait la méthode d'exposition et d'explication des textes de Marx par Mehring, « reconstruisant de bas en haut un Marx non achevé, en devenir, ne livrant au compte-gouttes, pour chacune des manifestations de son esprit, que les bases nécessaires, laissant le tout faire de lui-même son effet sur le lecteur [15] ». Ainsi comprise, l'édition intégrale, non seulement décourage l'instrumentalisation ou la focalisation sur tel ou tel aspect par celui qui opère une sélection, mais elle laisse aussi à Luxemburg le soin de déployer toute la cohérence et le sens de son combat, par l'entremise de son expression littérale. Aussi pouvons-nous nous associer à ce qu'écrivait Louis Janover dans son introduction : « penser l'œuvre de Rosa Luxemburg autrement qu'au passé, c'est la rendre au présent et, surtout, à la simplicité d'inspiration première qui fut la sienne. Les mots, s'ils ne se rapportent pas à une idée fausse de l'objet qu'ils désignent, dénoncent par leur énoncé même les subterfuges dont l'histoire nous a abreuvés [16] ».

La nécessité d'une édition complète établie, comment restituer au lecteur d'aujourd'hui ce foisonnement d'articles, de brochures ou de discours sans dénaturer le sens même de son combat ? Luxemburg fut avant tout une militante révolutionnaire, qui ne concevait sa propre activité que comme un élément du combat de la classe prolétaire. Ses écrits se font au rythme de l'histoire, des événements, des besoins en approfondissements théoriques, avec la volonté de faire de chaque élément particulier analysé, critiqué, une réflexion qui débouche sur une compréhension générale permettant de s'orienter dans les combats de classes. En ce sens, son œuvre, comme celle de Marx, est essentiellement critique et didactique. La « production » de Luxemburg est donc tout sauf académique. Portée par le mouvement de classe, elle en subit les flux et les reflux. Deux articles recensés en 1897 mais soixante l'année suivante, dix-sept en 1901 mais quatre-vingt-un en 1905 ! L'effort de contextualisation et de spécification historique des interventions de Rosa Luxemburg est donc primordial et doit soutenir l'ensemble de l'appareil critique accompagnant ses textes. Celui-ci, exempt de toute apologie béate, doit être conçu tout à la fois dans un esprit que l'on pourrait qualifier de « pédagogique » qui ne donne rien d'autre que les éléments de culture du mouvement ouvrier nécessaires à la compréhension immédiate du discours de l'auteur, mais aussi dans un esprit d'élargissement de la réflexion assurant une mise en correspondance soit interne, entre les différentes composantes de l'œuvre, soit en relation avec des textes d'autres acteurs du mouvement politique, ou des contributions plus récentes qui en approfondissent la problématique, éventuellement de façon critique. Aucune volonté ici de faire « système », ni de prétendre à une quelconque « scientificité », souvent synonyme d'une spécialisation étouffante. Luxemburg n'écrivait pas à destination d'un public de spécialistes, il doit en être de même d'une édition contemporaine. Comme Marx, elle s'adresse à « l'humanité souffrante qui pense et l'humanité pensante qu'on opprime » (1843). Restituer son œuvre de façon dite « scientifique » porterait le risque d'introduire une distanciation entre l'auteur et la finalité qu'il souhaitait donner à son œuvre, écartant ainsi la dimension proprement révolutionnaire de son message de libération et de critique radicale.

Si d'un point de vue technique, la plus évidente, la plus simple et d'un point de vue scientifique, la seule façon valable d'éditer les œuvres de Rosa Luxemburg serait de s'en tenir à un ordre chronologique rigoureux (livres complets à part), nous proposons une autre approche, que l'on pourrait qualifier de mixte : thématique et chronologique. Il s'agit d'essayer de donner une cohérence, volume après volume, à des regroupements thématiques qui pourront constituer pour le lecteur d'aujourd'hui autant de portes d'accès à son œuvre mais également rendre compte d'une réalité plus profonde, dans le contexte de l'époque et du mouvement ouvrier dans son ensemble, que la simple juxtaposition temporelle. Pour en somme répondre à la question : quels sont les combats de l'heure ? Au sein de ces grandes divisions thématiques, l'aspect chronologique permettra de saisir l'évolution de la pensée de Luxemburg ou celle des conditions dans lesquelles elle se déploie. Dans ce cadre, et si cela s'avère nécessaire à la compréhension, des textes d'auteurs tiers pourront rejoindre tel ou tel volume. Enfin, des extraits de la correspondance, par ailleurs publiée intégralement en volumes séparés sur une stricte base chronologique, viendront compléter ces volumes de textes. En procédant de la sorte, nous espérons permettre au lecteur de faire avec Luxemburg ce que Maximilien Rubel envisageait avec Marx et sa proposition d'édition du centenaire : « refaire avec lui une partie du chemin parcouru ».

En choisissant ainsi une approche thématique nos pas suivent ceux de la première édition des Gesammelte Werke évoquée plus haut. Le découpage opéré par Paul Frölich s'affinait en outre par sous-ensembles thématiques dans chaque volume. Par exemple, le tome IV, Combat syndical et grève de masse, se composait des sections « Situation sociale et syndicats », « Parti et syndicats », « La fête du 1er mai », « La grève de masse en Belgique », « Le débat sur la grève de masse 1905/06 », « Combat électoral et grève de masse ». Quant au tome III, Contre le réformisme, une sous-section regroupait quelques-uns des textes sur le « ministérialisme français » qui rejoindront notre volume sur le socialisme en France. Signalons enfin que le volume contenant L'Accumulation du Capital intégrait en annexe le compte-rendu critique de Gustav Eckstein paru dans le Vorwärts et que fustigeait Rosa Luxemburg dans l'Anticritique.

Bien entendu, tout découpage expose à séparer des textes qui pourraient être rassemblés selon d'autres critères que ceux retenus. Chacun peut sans doute invoquer quantité d'exemples qui montrent la difficulté de l'entreprise. On peut penser aux parties sur l'art et l'intelligentsia dans « La question nationale et l'autonomie » qui renvoient au volume de miscellanées prévu sur l'Art, l'Histoire et les commémorations, alors que le texte principal doit s'insérer dans le second des deux volumes prévus sur la Pologne et la question nationale. La question du ministérialisme en France s'inscrit dans le cadre international de la lutte contre le réformisme, l'un et l'autre faisant l'objet de volumes séparés. Les articles sur la situation en Pologne pendant la révolution de 1905-1906 peuvent se lire dans le cadre de la question polonaise ou en lien avec le débat sur la grève de masse, etc. Tout choix restera éminemment critiquable et c'est avec la conscience de cette imperfection que nous pourrions être amenés à dupliquer certains textes ou extraits si cela doit permettre de faire de chaque volume un corpus plus cohérent.

 

Si nous avons maintenant une idée plus précise de la manière dont il serait possible de restituer l'œuvre de Rosa Luxemburg, il nous reste à illustrer la nécessité d'une telle réalisation, même si la dimension collective du projet interdit une vision uniforme des motivations de l'ensemble de ses participants ou de leur perception de l'œuvre de Luxemburg.

En particulier, que signifierait publier un auteur dont la seule perspective fut celle du communisme et de la révolution prolétarienne sans se confronter à la réalité de ce qui, au XXe siècle, s'est présenté sous ces noms, mensonges déconcertants qui restent toujours présents dans notre histoire ? La crise qui frappe l'économie mondiale depuis 2007-2008 et confirme la logique éminemment destructrice de la dynamique d'accumulation du capital semble dédouaner bon nombre d'auteurs — et d'éditeurs — de la nécessité de poser cette question. Nous assistons ainsi à une quasi unanime « redécouverte » de Marx alors même que sa critique du Capital comme rapport social, sa mise à nu des formes de domination et d'aliénation, sa conception matérialiste et critique de l'histoire et de la pratique révolutionnaire, etc., n'ont jamais cessé d'être pertinentes. Sans doute ce « retour à Marx » est-il d'autant plus passionné qu'il est souvent le fait de ceux-là mêmes dont les courants politiques dont ils continuent de se réclamer contribuèrent le plus au travestissement de sa pensée sous les différents habits idéologiques du « marxisme ». La plupart des ouvrages de ce Marx-revival se gardent donc bien de se confronter explicitement avec ce qui ne peut être nommé : la contre-révolution, la ruine quasi-universelle de tous les espoirs d'émancipation que portait le mouvement ouvrier.

Dans ce cadre, que serait précisément une « actualité » de Rosa Luxemburg qui justifierait la publication de ses œuvres complètes ? Nul doute que la position toute particulière qu'elle occupe dans l'histoire du mouvement ouvrier et, plus encore, l'importance de ses contributions aux débats de la social-démocratie internationale à l'heure de la Guerre et de la Révolution trouvent un écho profond aujourd'hui, dans un monde marqué par le spectre de l'effondrement. Pour la raison fort simple que ces débats ne purent malheureusement pas trouver leur conclusion à l'époque du fait même de l'ampleur de la contre-révolution qui devait en balayer toute appropriation réelle par la classe. Ainsi en a-t-il été de la critique du réformisme, de la réflexion sur l'intégration des structures de masses de la social-démocratie et des syndicats dans la société bourgeoise, de la place des conseils ouvriers, de la destruction des rapports sociaux extra-capitalistes, de la compréhension de la dynamique de la grève de masse comme auto-activité du prolétariat, des différentes formes de la critique de l'idéologie et de tant d'autres débats. Il ne s'agit donc pas de nier la prégnance de ces questionnements et il importe d'en redonner avec les œuvres de Luxemburg nombre d'éléments d'appréciation. Mais nul doute également que chacune de ces problématiques, dont d'authentiques courants prolétariens tentèrent la synthèse — des gauches allemandes et hollandaises à la revue Bilan de la fraction italienne ou des groupes comme Internationalisme — risquerait tout aussi bien de venir alimenter sous une forme ou une autre ce que nous désignerons à la suite de Louis Janover comme une feinte-dissidence. Rien ne saurait être plus indécent que de voir l'œuvre de Luxemburg, restée si longtemps à la marge, venir aujourd'hui nourrir un discours de faux-semblants. « Est-il autre manière de défendre la pensée de Rosa Luxemburg que de donner à ses « auditeurs » actuels le moyen de ne pas se perdre dans cette Babel de la Subversion qui rend inaudible toute parole de révolte ; de faire sentir en un éclair ce qui sépare l'aspiration à un changement radical des rapports sociaux de tous les ersatz de dissidence et de critique qu'utilisent les « avocats scientifiques » de l'institution pour introduire la confusion dans les esprits ? [17] » Voilà ce qu'il faudrait saisir du combat de la révolutionnaire internationaliste, et voilà peut-être ce que peut révéler l'intégralité de ses textes : une œuvre qui doit nécessairement se présenter à nous comme un « réquisitoire éthiquement justifié [18] » comme le disait Rubel du legs de Marx.

Dans une époque profondément marquée par l'amnésie historique, lire Luxemburg ce n'est donc pas fondamentalement coller à une « actualité » et s'en tenir à un rapport exclusif à un présent insaisissable qu'entretient en permanence la domination du Capital. C'est faire un pas de côté et accepter de repenser l'histoire et le combat pour l'émancipation d'un point de vue radicalement différent. Celui d'un Marx, d'une Luxembug, d'un Pannekoek et de tant d'autres qui scrutèrent le devenir de l'humanité du point de vue de la classe exploitée, s'en remettant à celle-ci et à sa capacité de développer une conscience aigüe de son rôle historique pour accoucher d'une communauté débarrassée des scories marquant la « préhistoire de la société humaine [19] ». Aussi serait-il vain de tirer à toute force Luxemburg à nous pour l'auréoler d'une actualité dont elle n'aurait eu que faire. Ne faut-il pas plutôt se référer à ce qu'elle-même percevait du jeune Marx édité par Mehring : « Ce n’est pas Marx qui est amené jusqu’à nous, arraché à son temps, comme un étranger, un homme révolu, un défunt, afin qu’on nous raconte ses aspirations et ses luttes intérieures . C’est nous que Mehring arrache à notre temps, nous transférant dans les années trente et quarante pour nous placer au cœur de l’agitation de l’époque, nous faire vivre et ressentir avec elle, nous faire voir notre Marx en plein dans son temps, dans ses luttes, dans son devenir et dans sa croissance [20]» ? Faire ce pas de côté, c'est ainsi replonger dans ce que pouvait représenter une authentique éthique de l'émancipation, un combat collectif du prolétariat international qui sous quelque forme qu'il se manifeste, dans la dénonciation de l'hypocrisie réformiste, dans le tumulte de la grève de masse en Pologne, dans une lettre écrite depuis une sinistre cellule de prison, dans la critique du budget de la flotte allemande, face à la déchéance de l'asile, au milieu de la boucherie de la Première Guerre mondiale, dans sa sourde angoisse face aux erreurs du jeune pouvoir révolutionnaire russe, exprimait toujours « l'impératif catégorique de bouleverser tous les rapports où l'homme est un être dégradé, asservi, abandonné, méprisable [21] » et donc une indéfectible volonté de mettre à bas le système social qui reproduisait ces rapports.

Il y a dans le discours de Rosa Luxemburg en défense de l'école du parti au congrès de Nuremberg en 1908, cette remarque particulièrement éclairante : « Pour nous, qui sommes un parti de lutte, l’histoire du socialisme c’est l’école de la vie. Nous en retirons sans cesse de nouvelles stimulations [22] ». Luxemburg nous expose ici que le mouvement ouvrier se construit aussi de la conscience qu'il a de lui-même, par l'étude de sa genèse, de son histoire et — comme elle dira dans sa célèbre Brochure de Junius — des leçons de ses innombrables erreurs, par une « autocritique sans merci ». Cette dimension réflexive est essentielle. Tout le déploiement de la conscience révolutionnaire s'y joue. Contrairement à la classe capitaliste qui put asseoir progressivement sa domination sur les décombres de la société féodale et d'Ancien Régime au travers de différents leviers étatiques et économiques ou de compétences — administratives, juridiques, technologiques — parfaitement compatibles avec sa vocation hégémonique, le prolétariat ne peut compter que sur cette conscience. Lui retirer cela, c'est tout lui retirer. Et c'est bien ce qu'il advint. Sous le double coup de boutoir du délitement de la social-démocratie face à la guerre et d'une contre-révolution menée essentiellement sous la bannière du « communisme », le mouvement ouvrier fut défait sans même avoir la force de reconnaître cette défaite comme telle et d'en analyser toutes les causes, d'un point de vue matérialiste. Qui aurait bien pu trouver dans l'étude de ce qui depuis lors nous a été donné à voir, à suivre ou à défendre sous l'appellation de « mouvement ouvrier » une quelconque « stimulation » pour reprendre le mot de Luxemburg ? C'est bien le contraire qui s'est produit, avec une puissance de rejet aussi profonde que compréhensible. La responsabilité historique de ceux qui ont défendu ou cautionné ces aberrations estampillées « communisme », « socialisme réel » ou leurs « conquêtes objectives » n'en est que plus écrasante.

Rosa Luxemburg ne put voir pleinement que la première phase de cette défaite et seulement percevoir des fragments de la seconde, en gestation dans l'échec même de la révolution allemande. Mais cela lui suffit pour, d'une part, comprendre que cet « échec » s'enracinait profondément dans une pratique et une faiblesse théorique qui avait fait de la social-démocratie ce « tas de pourriture organisée [23] », dont les débats sur le réformisme, la grève de masse en 1905/06, la tactique en 1910 ou l'affaire Molkenbuhr furent autant de signes avant-coureurs, et d'autre part, développer un sens aigu de la signification et de la portée de cette défaite, qui excluait tout « raccourci » historique quelle que soit la volonté parfois héroïque avec laquelle une génération d'ouvriers se lancera dans la vague révolutionnaire d'après-guerre. Aussi n'hésita-t-elle pas à parler de « situation historique jamais vue dans l'histoire mondiale [24] », et dans ce « processus historique de proportions gigantesques [25] » elle comprend que dorénavant toute contre-révolution se fera sous le drapeau même de la révolution, dès lors que « le parti cesse de pratiquer la politique qu'implique son essence même [26] » : « Les masses attirées sous les bannières de la social-démocratie et des syndicats en vue de livrer combat au capital ont été aujourd'hui, par ces organisations précisément, placées sous le joug de la bourgeoisie comme elles ne l'avaient jamais été depuis qu'existe le capitalisme moderne [27] ». Cette situation a-t-elle jamais été renversée depuis ? On comprend avec Luxemburg à quel point la Première Guerre mondiale — et ses suites immédiates — constitue une bifurcation de l'histoire mondiale : « C’est un attentat non pas à la culture bourgeoise du passé, mais à la civilisation socialiste de l’avenir, un coup mortel porté à cette force qui porte en elle l’avenir de l’humanité et qui seule peut transmettre les trésors précieux du passé à une société meilleure. Ici le capitalisme découvre sa tête de mort, ici il trahit que son droit d’existence historique a fait son temps, que le maintient de sa domination n’est plus compatible avec le progrès de l’humanité [28]. » À quel point aussi l'éthique du prolétariat s'évanouit à mesure que se dénature son « mouvement réel » (Marx). C'est pourtant à cette posture éthique irréductible, sans concession, que nous invite au final Luxemburg : « Les dés qui vont décider pour des décennies de la lutte de classes en Allemagne sont jetés , et pour chacun de nous jusqu'au dernier il importe de clamer : “Je suis là et ne puis agir autrement !” [29] »

Par cette exigence, il n'est pas sûr que Rosa Luxemburg soit très « actuelle » ! Son œuvre ne donne-t-elle pas au contraire toute la mesure de l'écart entre ce que nous vivons et avons vécu depuis l'échec de la vague révolutionnaire au sortir de la Première Guerre mondiale, et ce que fut un véritable projet d'émancipation, inscrit tout à la fois dans le développement matériel de la société et porté par un irrépressible élan utopique ? Mais la vieille taupe continue de creuser, et pour la première fois de nouvelles générations surgissent qui n'ont pas connu la chape de plomb des idéologues « marxistes » et doivent se confronter avec un capitalisme dont la dynamique mortifère interdit tout statu quo. Invoquer Luxemburg dans ce contexte, c'est rendre possible une réappropriation de ce que fut le sens réel du combat révolutionnaire. « Nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre [30] » disait-elle. Contribuer à faire en sorte qu'il en soit ainsi, c'est la seule justification d'un projet qui vise à restituer l'intégrité d'une œuvre.

Collectif Smolny-Agone

Texte initialement paru dans ContreTemps n°8 et repris du site contretemps.

 


 

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009