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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 00:06


 

Dans ce texte, Rosa Luxemburg commente la déclaration de la social-démocratie allemande votant les crédits de guerre, déclaration qu'elle reproduit en tête du chapitre II.

 

DECLARATION DEVANT LE REICHSTAG DU PARTI SOCIAL-DEMOCRATE ALLEMAND POUR LE VOTE DES CREDITS DE GUERRE

 

«A présent, nous nous trouvons devant le fait brutal de la guerre. Nous sommes sous la menace des atrocités d'invasions ennemies. Aujourd'hui, nous n'avons pas à nous prononcer pour ou contre la guerre, mais sur la question des moyens nécessaires à la défense du pays. Pour notre peuple et son avenir de liberté, beaucoup, si ce n'est pas tout, se trouve en jeu par une histoire du despotisme russe, qui s'est souillé du sang de l'élite de son propre peuple. Il faut parer à ce danger et garder sauves la civilisation, et l'indépendance de notre propre pays. Ainsi nous réalisons ce que nous avons affirmé sans cesse: nous n'abandonnerons pas à l'heure du danger notre propre patrie. Nous nous sentons en cela en harmonie avec l'Internationale qui de tout temps, a reconnu à chaque peuple le droit à l'autonomie nationale et à la défense nationale, comme nous condamnons, d'accord avec elle également, toute guerre de conquête. Guidés par ces principes, nous votons pour les crédits demandés».

 

ANALYSE DE ROSA LUXEMBURG

 

Une décision qui entraîne toutes les autres

 

Par cette déclaration, le groupe parlementaire au Reichstag donna, le 4 août, l'orientation qui devait déterminer et dominer l'attitude de la classe ouvrière allemande en guerre. Patrie en danger, défense nationale, guerre populaire pour l'existence la civilisation et la liberté – ce fut le mot d'ordre donné par la représentation parlementaire de la social-démocratie allemande. Tout le reste en résulta comme un simple effet : l'attitude de la presse du parti et de la presse syndicale, le délire patriotique des masses, l'union sacrée, la dissolution soudaine de l'Internationale – tout ne fut que l'inévitable conséquence de la première orientation prise au Reichstag;

 

Le nécessaire embrigadement des consciences

 

.Si réellement, il s'agit de l'existence même de la nation, de la liberté, si celle-ci ne peut être défendue qu'avec le fer du meurtre, si la guerre est une cause populaire sacrée – alors tout devient évident et clair, alors tout doit être accepté. Qui veut la fin veut les moyens. La guerre est un assassinat méthodique, organisé, gigantesque. Pour l'assassinat systématique, l'ivresse requise doit néanmoins être suscitée au préalable chez des personnes normales. Ceci est de tout temps la méthode éprouvée des dirigeants d'une guerre. A la bestialité de la politique doit correspondre la bestialité de l'opinion, celle-ci doit préparer celle-là et aller de pair avec elle. Dès lors, le Wahre Jacob du 28 août avec l'image du « batteur en grange » allemand, les feuilles du parti de Chemnitz, Hambourg, Kiel, Francfort, Cobourg etc, avec leurs excitations patriotiques en poésie et en prose, sont l'indispensable narcotique spirituel, seyant à un prolétariat qui ne peut sauver son existence et sa liberté qu'en enfonçant le fer du meurtre dans la poitrine de ses frères russes, français et anglais. Dès lors ces feuilles instigatrices sont plus conséquentes que celles qui remuent ciel et terre pour unir la guerre avec « l'humanité », le meurtre avec la fraternité, le vote pour le financement de la guerre avec la fraternité socialiste des peuples.

 

Un abîme s'ouvre entre la solidarité internationale et la défense de la nation

 

Le mot d'ordre donné le 4 août par le groupe parlementaire du Reichstag allemand serait-il juste, le jugement sur l'Internationale ouvrière serait prononcé par cela-même non seulement pour cette guerre-ci mais pour une fois pour toutes. Pour la première fois depuis qu'existe le mouvement ouvrier moderne, un abîme s'ouvre, béant, entre les commandements de la solidarité internationale des prolétaires et les intérêts de la liberté et de l'existence nationale des peuples, pour la première fois nous découvrons que l'indépendance et la liberté des nations requièrent impérieusement que les prolétaires de différentes langues se tuent et s'exterminent les uns les autres. Jusqu'à présent, nous vivions dans la conviction que les intérêts des nations et les intérêts de la classe des prolétaires s'unissent harmonieusement, qu'ils sont identiques, qu'il leur est impossible d'entrer en contradiction les un s avec les autres. C'était la base de notre théorie, de notre pratique, l'espoir de notre agitation au sein des masses du peuple. Étions-nous prisonniers en ce point cardinal de notre conception du monde, d'une monstrueuse erreur? Nous sommes à la question vitale du socialisme international.

 

En 187O, une première mise à l'épreuve des principes internationaux de la social-démocratie

 

La guerre mondiale ne constitue pas la première mise à l'épreuve des principes internationaux. Il y a quarante-cinq ans, notre parti a enduré cette première épreuve. C'était le 21 juillet 187O, Wilhelm Liebknecht et August Bebel déposèrent au Reichstag de la Confédération de l'Allemagne du Nord la déclaration, historique suivante ...

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18 novembre 2009 3 18 /11 /novembre /2009 21:56

  comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

(à lire aussi , novembre 2011: Des articles pour Hank Skinner et contre la peine de mort reprennent un texte de Rosa Luxemburg  )


"Nous exigeons l'élimination de la peine de mort du code pénal allemand !"

 

prison.jpg

 

  
Rosa Luxemburg. Un Devoir d'honneur


Nous n'avons sollicité ni "amnistie" ni pardon pour les prisonniers politiques qui ont été les victimes de l'ancien régime. Nous avons exigé notre droit à la liberté, par la lutte et la révolution, pour les centaines d'hommes et de femmes courageux et fidèles qui ont souffert dans les prisons et les forteresses, parce qu'ils ont lutté pour la liberté du peuple, pour la paix et pour le socialisme, contre la dictature sanglante des impérialistes criminels. Ils sont maintenant tous libérés. Et nous sommes à nouveau prêts pour la lutte.

Ce n'est pas les Scheidemann[1] et leurs alliés bourgeois avec à leur tête le Prince Max von Baden qui nous ont libéré ; c'est la révolution prolétarienne qui a ouvert toutes grandes les portes de nos cellules[2].

Mais une autre catégorie d'infortunés habitants de ces lugubres demeures a été complètement oubliée. Jusqu'ici personne n'a pensé aux êtres pâles et maladifs qui souffrent derrière les murs des prisons pour expier des délits mineurs.

Cependant, eux aussi sont des victimes infortunées de l'ordre social abominable contre lequel se bat la révolution, des victimes de la guerre impérialiste qui a poussé la détresse et la misère jusqu'aux plus extrêmes limites, des victimes de cette épouvantable boucherie qui a déchaîné les instincts les plus bas. La justice de la classe bourgeoise a de nouveau opéré comme un filet laissant échapper les requins voraces tandis que le menu fretin était capturé. Les profiteurs qui ont gagné des millions pendant la guerre ont été acquittés ou s'en sont tirés avec des peines ridicules, mais les petits voleurs ont reçu des peines de prison sévères. Epuisés par la faim et le froid, dans des cellules à peine chauffées, ces enfants oubliés de la société attendent l'indulgence, le soulagement. Ils attendent en vain. Le dernier Hohenzollern[3], en bon souverain, a oublié leur souffrance au milieu du bain de sang international et de l'érosion du pouvoir impérial. Pendant quatre ans, depuis la conquête de Liège, il n'y a pas eu d'amnistie, pas même à la fête officielle des esclaves allemands, l'anniversaire du Kaiser.

La révolution prolétarienne doit maintenant éclairer la sombre vie des prisons par un petit acte de pitié, elle doit écourter les sentences draconiennes, abolir le système disciplinaire barbare (détention en chaînes, châtiment corporel), améliorer les traitements, les soins médicaux, les rations alimentaires, les conditions de travail. C'est un devoir d'honneur !

Le système pénal existant, tout imprégné de l'esprit de classe brutal et de la barbarie du capitalisme, doit être totalement aboli. Une réforme complète du système d'accomplissement des peines doit être entreprise. Un système complètement nouveau, en harmonie avec l'esprit du socialisme, ne saurait être basé que sur un nouvel ordre économique et social. Tous les crimes, tous les châtiments, ont toujours en fait leurs racines implantées dans le type d'organisation de la société. Cependant, une mesure radicale peut être mise en oeuvre sans délai. La peine capitale, la plus grande honte de l'ultra-réactionnaire code pénal allemand, doit être immédiatement abolie[4]. Pourquoi donc y a-t-il des hésitations de la part de ce gouvernement des ouvriers et des soldats ? Ledebour, Barth, Däumig[5], est-ce que Beccaria[6], qui dénonçait il y a deux cent ans l'infamie de la peine de mort, n'existe pas pour vous ? Vous n'avez pas le temps, vous avez mille soucis, mille difficultés, milles tâches à remplir. Mais calculez, montre en main, combien de temps il vous faut pour dire : « la peine de mort est abolie ». Ou est-ce que vous voulez un débat en longueur, finissant par un vote entre vous sur ce sujet ? Est-ce que vous allez encore vous fourvoyez dans des couches et des couches de formalités, des considérations de compétence, des questions de tampon approprié et autres inepties ?

Ah, que cette révolution est allemande ! Comme elle est pédante, imprégnée d'arguties, manquant de fougue et de grandeur ! Cette peine de mort qu'on oublie n'est qu'un petit trait, isolé. Mais précisément c'est souvent que de tels traits trahissent l'esprit profond de l'ensemble.


Prenons n'importe quelle histoire de la grande révolution française ; prenons par exemple l'aride Mignet[7]. Quelqu'un peut-il lire ce livre sans sentir battre son coeur et son esprit s'enflammer ? Quelqu'un peut-il, après l'avoir ouvert à n'importe quelle page, le laisser de côté avant d'avoir entendu le dernier accord de cette formidable tragédie ? Elle est comme une symphonie de Beethoven portée jusqu'au gigantesque, une tempête sonnant sur les orgues du temps, grande et superbe dans ses erreurs comme dans ses exploits, dans la victoire comme dans la défaite, dans le premier cri de joie naïve comme dans son souffle final. et quelle est la situation maintenant en Allemagne ? Partout, dans les petites choses comme dans les grandes, on sent qu'on a affaire encore et toujours aux anciens et trop prudents citoyens de la vieille social-démocratie, à ceux pour lesquels la carte de membre du parti est tout, alors que les êtres humains et l'intelligence ne sont rien. Mais l'histoire du monde ne se fait pas sans grandeur de la pensée, sans élévation morale, sans nobles gestes.

Liebknecht et moi, en quittant les résidences hospitalières que nous avons récemment habitées - lui quittant ses camarades de prison dépouillés, moi mes chères pauvres voleuses et prostituées dont j'ai partagé le toit pendant 3 ans et demi - nous leur fîmes ce serment, tandis qu'ils nous suivaient de leurs yeux pleins de tristesse, que nous ne les oublierions pas !

Nous exigeons que le comité exécutif des conseils d'ouvriers et de soldats allège immédiatement le sort des prisonniers dans toutes les institutions pénales d'Allemagne !

Nous exigeons l'élimination de la peine de mort du code pénal allemand !

Des rivières de sang ont coulé en torrents pendant les quatre ans du génocide impérialiste. Aujourd'hui chaque goutte de ce précieux liquide devrait être conservée respectueusement dans du cristal. L'énergie révolutionnaire la plus constante alliée à l'humanité la plus bienveillante : cela seul est la vraie essence du socialisme. Un monde doit être renversé, mais chaque larme qui aurait pu être évitée est une accusation ; et l'homme qui, se hâtant vers une tâche importante, écrase par inadvertance même un pauvre ver de terre, commet un crime.


Rosa Luxemburg,


Die Rote fahne (Le Drapeau rouge), journal de la Ligue Spartakiste, 18 novembre 1918

 


(Nous avons repris ce texte sur le net mais n'en avons pas à l'époque noté la source. Nous nous en excusons. Novembre 2011)

 



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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 10:38
Réforme sociale ou révolution ?

« Quiconque se prononce en faveur de la voie des réformes légales, au lieu et à l’encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas en réalité une voie plus tranquille, plus sûre et plus lente, conduisant au même but, mais un but différent, à savoir, au lieu de l’instauration d’une société nouvelle, des modifications purement superficielles de l’ancienne société (...), non pas la suppression du salariat, mais le dosage en plus ou en moins de l’exploitation. »


Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, 1899.


Cette citation résume exactemement le texte Réforme sociale ou révolution? et le combat de Rosa Luxemburg contre une tactique politique tendant à réformer la société, à adapter le capitalisme. Incarnée par Bernstein à l'époque, n'est-ce pas cependant cette même démarche qui anime de tout temps les partis sociaux-démocrates mais aussi tous les partis qui s'inscrivent dans une démarche électorale? A lire et à discuter ...
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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 22:01

Introduction à l'économie politique - Précédé de Rosa Luxemburg, l'histoire dans l'autre sens
Broché
Paru le
: 01/04/2008
Editeur
Smolny
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21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 21:14

Par K.

Lien permanent vers cet article

Dans L'Humanité


Extrait d’un article paru en juillet 1893 dans la revue polonaise Sprawa Robotnicza (la Cause ouvrière), éditée à Paris et diffusée clandestinement en Pologne. Rosa Luxemburg en était la principale animatrice. Ce texte, rédigé « à l’occasion du centième anniversaire de 1793 », est inédit depuis lors. Nous remercions l’historien polonais Feliks Tych (Varsovie) qui nous a permis d’authentifier ce document rédigé par Rosa Luxemburg.

L’année 1793 ! Cent ans sont passés depuis ce temps auquel les ennemis du peuple travailleur, les tsars, les rois, la noblesse, les princes, les patrons d’usine et tous les autres riches (les capitalistes) ne peuvent songer encore aujourd’hui sans éprouver de la terreur. Leurs âmes tremblent dès que l’on prononce ce mot :

Pourquoi cela ? Parce que, dans ces années-là, le peuple travailleur en France, et particulièrement dans sa capitale, Paris, s’est débarrassé pour la première fois du joug multiséculaire et a entrepris de tenter d’en finir avec l’exploitation et de commencer une vie nouvelle et libre. (…)


(RL évoque les premières étapes de la Révolution)


« Pour quelle raison ai-je combattu ? Pourquoi ai-je versé mon sang ? » s’interroge le peuple français trompé dans ses espérances. Pourquoi ai-je offert ma poitrine aux balles des soldats du roi ? Seulement pour remplacer un oppresseur par un autre ? Pour arracher le pouvoir et les honneurs à la noblesse et le transmettre à la bourgeoisie ?

Et le peuple de Paris engagea un nouveau combat. Ce fut la deuxième révolution - la révolution populaire -, le 10 août 1792. Ce jour-là, le peuple prit d’assaut le Palais royal et l’Hôtel de ville. La bourgeoisie était du côté du roi, qui, doté d’un pouvoir affaibli, défendait ses intérêts contre ceux du peuple. Cela n’empêcha pas le peuple de renverser le trône. La bourgeoisie tenait l’Hôtel de ville et l’administration municipale d’une main ferme et voulut dominer le peuple avec sa police et la Garde nationale. Cela n’empêcha pas le peuple de prendre d’assaut l’Hôtel de ville, d’en expulser la bourgeoisie et de tenir dans ses mains calleuses l’administration municipale de Paris.

En ce temps-là, l’administration de la Commune de Paris était totalement indépendante de l’administration de l’État. La Commune[1], s’appuyant sur le peuple révolutionnaire victorieux, obligea la Convention (la nouvelle Assemblée nationale), qui se réunit en septembre 1792 et proclama aussitôt la République, à faire d’importantes concessions. Sans la puissance menaçante de ce peuple, la Convention aurait probablement fait aussi peu de choses que les Assemblées précédentes pour les masses populaires. La grande majorité des membres de la Convention étaient hostiles aux changements imposés par la révolution du 10 août. Une partie de la Convention - le parti de la Gironde (ainsi nommé, car ses principaux dirigeants provenaient de ce département) mena une lutte ouverte contre la souveraineté de la Commune révolutionnaire de Paris. Les Girondins, représentants de la moyenne bourgeoisie républicaine, étaient d’ardents partisans de la République et des adversaires acharnés de toute réforme économique d’ampleur au profit du peuple travailleur. Seule la minorité de la Convention, la Montagne (ainsi nommée parce que ses membres occupaient les bancs les plus hauts dans la salle de la Convention), défendait fidèlement la cause du peuple travailleur. Aussi longtemps que les girondins siégèrent à la Convention, ceux de la Montagne ne purent la plupart du temps pratiquement rien faire, car les girondins avaient évidemment toujours la majorité de leur côté (…).


(R. L. évoque la chute des girondins sous la pression populaire les 31 mai et 2 juin 1793.)


Examinons ce que le peuple travailleur obtint au cours de sa brève période où il exerça un rôle dominant. Les dirigeants du peuple, comme les membres de l’administration municipale et les montagnards souhaitaient ardemment la complète libération économique du peuple. Ils aspiraient sincèrement à la réalisation de l’égalité formelle de tous devant la loi, mais aussi à une réelle égalité économique. Tous leurs discours et tous leurs actes étaient basés sur une idée : dans la république populaire, il ne devrait y avoir ni riches ni pauvres ; la république populaire, cela veut dire que l’État libre bâti sur la souveraineté populaire ne pourrait rester longtemps en place si le peuple, souverain politiquement, se trouvait dépendant des riches et dominé économiquement.


Mais comment réaliser l’égalité économique pour tous? À notre époque, les partis ouvriers sociaux-démocrates de tous les pays ont inscrit sur leur bannière comme aboutissement de leur combat l’égalité économique pour tous. Et pour réaliser cet objectif, ils exigent l’abolition de la propriété privée de tous les outils de travail ; la propriété de la terre, des usines, des ateliers, etc. doit être transférée à l’ensemble du peuple travailleur. Le parti de la Montagne chercha à résoudre ce problème tout autrement. Très peu parmi eux, et aussi parmi les membres de la Commune (1), partageaient le point de vue de la social-démocratie d’aujourd’hui… Seules quelques voix isolées, qui disparurent dans la masse des autres. Elles ne trouvèrent même pas une écoute favorable auprès de la partie la plus progressiste du peuple de Paris : le prolétariat. Au contraire, ni le prolétariat ni les montagnards ne pensaient à l’abolition de la propriété privée des moyens de travail. Ils voulaient réaliser l’égalité économique de tous en donnant à tous les citoyens français qui ne possédaient rien une parcelle de propriété privée. En un mot, ni le prolétariat parisien d’alors ni les montagnards n’étaient socialistes. (…)


Tout autre était la situation il y a cent ans. En France, comme dans d’autres États, le prolétariat représentait à peine une petite partie de la masse du peuple travailleur. La paysannerie, qui constitue la plus grande part du peuple français, était satisfaite de ce qu’elle avait obtenu pendant la Révolution. En effet, comme nous l’avons signalé, seuls les cultivateurs les plus riches pouvaient acheter des terres. La partie la plus pauvre de la paysannerie française ne souhaitait pas la propriété collective socialiste, mais une augmentation de leur part de propriété. Les montagnards avaient justement l’intention de remettre aux paysans toutes les terres de la noblesse et du clergé qui n’avaient pas encore été vendues. La distance entre les montagnards et le socialisme est démontrée par le fait que, en accord avec les autres conventionnels, ces derniers ont partagé à quelques paysans ce qu’il restait des anciens biens communaux (prairies, champs, terrains en friches). (…)


Après tout cela, il est clair que les montagnards, malgré toute leur bonne volonté, étaient incapables de réaliser leur désir ardent : l’égalité économique de tous. Cette aspiration n’était pas réalisable en ce temps-là. En outre, les moyens dont on se servait n’eurent comme effet que de retarder pour une brève période le développement de la constitution du capitalisme, c’est-à-dire la plus grande inégalité économique.

(…)


Tant que la Montagne était entre leurs mains[2], ils ont dû trouver leur salut dans des moyens économiques cœrcitifs, notamment pour empêcher le peuple de Paris de mourir de faim. Ces moyens étaient les suivants : la fixation d’un prix maximal pour le pain et pour d’autres denrées alimentaires, des emprunts obligatoires auprès des riches et, tout particulièrement à Paris, l’achat de pain de la part de la commune afin de le distribuer au peuple au prix le plus bas possible. Tout cela n’était que des interventions purement et simplement superficielles dans la vie économique française. Tout cela ne pouvait que mener à la paupérisation de gens riches et ne fournir qu’une aide momentanée au peuple affamé - rien de plus. Et même si les intentions du parti des montagnards de donner des terres à tous ceux qui désiraient travailler avaient été atteintes, l’égalité économique n’aurait pas pourtant été acquise pour longtemps. À la fin du siècle dernier, la France occupait dans le système capitaliste la même position que les autres pays d’Europe de l’Ouest. Elle devait rechercher inéluctablement la transformation des petits propriétaires en prolétaires et l’unification de l’ensemble des biens - y compris de la propriété foncière - dans les mains de quelques riches[3].


(…) Après la chute de la Commune et de la Montagne, le prolétariat parisien pris par la faim se souleva encore quelques fois contre la Convention[4], en criant : « Du pain et la Constitution de 1793. » Ce n’étaient toutefois plus que des faibles sursauts d’une flamme révolutionnaire en voie d’extinction. Les forces du prolétariat étaient épuisées ; quant à la conjuration organisée en 1796 par le socialiste Babeuf contre le gouvernement d’alors, dans le but d’introduire une constitution socialiste, il fut tout aussi infructueux. Babeuf avait bien compris que l’égalité économique n’était pas compatible avec la propriété privée des moyens de production, qu’il voulait socialiser. Il se trompait toutefois lorsqu’il supposait pouvoir l’appliquer dans la France d’alors avec l’aide d’une poignée de conjurés. Babeuf et ses amis pouvaient encore moins compter sur un succès que les montagnards.


Ses projets socialistes ont été étouffés dans l’œuf.
(…) La conjuration de Babeuf n’a pu troubler qu’un instant le calme de la bourgeoisie française repue qui s’enrichissait. Elle avait déjà oublié les « frayeurs de l’an 1793 ». C’est bien elle et non le prolétariat qui a récolté tous les fruits de la Révolution française. L’ampleur de la violence que la Montagne a déployée contre la noblesse et ses biens n’a pas servi au prolétariat mais à la bourgeoisie. La majeure partie des biens réquisitionnés - « les biens nationaux »[5] - ont été achetés et sont tombés dans les mains de la bourgeoisie aisée. La paupérisation du clergé et de la noblesse n’a fait que renforcer les pouvoirs économiques, sociaux et politiques de la bourgeoisie française.


(…) Tels sont les effets sociaux immédiats de la Révolution française. Actuellement, un siècle plus tard, nous voyons clairement les conséquences ultérieures de la Grande Révolution. Elle a certes installé la bourgeoisie sur le trône, mais le règne de la bourgeoisie est indissociable du développement du prolétariat.

Et c’est maintenant particulièrement que nous voyons de nos propres yeux à quel point son succès conquis sur la noblesse court à sa ruine. (…)


La tentative bien trop précoce du prolétariat français d’enterrer dès 1793 la bourgeoisie fraîchement éclose devait avoir une issue fatale. Mais après cent ans de règne, la bourgeoisie s’affaiblit sous le poids des ans. Enterrer cette vieille pécheresse est aujourd’hui une bagatelle pour le prolétariat débordant d’énergie. À la fin du siècle dernier, le prolétariat - peu nombreux et sans aucune forme de conscience de classe - a disparu en se fondant dans la masse des petits-bourgeois[6]. À la fin de notre siècle, le prolétariat se trouve à la tête de l’ensemble du peuple travailleur des pays les plus importants et gagne à sa cause la masse de la petite-bourgeoisie des villes ainsi que, plus récemment, la paysannerie[7].


À l’époque de la grande Révolution française, les meilleures personnalités étaient du côté de la bourgeoisie. De nos jours, les personnalités les plus nobles issues de la bourgeoisie (de la « couche intellectuelle ») sont passées du côté du prolétariat.


À la fin du siècle dernier, la victoire de la bourgeoisie sur la noblesse était une nécessité historique.


Aujourd’hui, la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est au même titre une nécessité historique.

Mais la victoire du prolétariat signifie le triomphe du socialisme, le triomphe de l’égalité et de la liberté de tous. Cette égalité économique, qui était il y a un siècle le grand rêve de quelques idéalistes, prend aujourd’hui forme dans le mouvement ouvrier et dans le mouvement social-démocrate. La devise « Liberté, Égalité, Fraternité » n’était à la l’époque de la grande Révolution française qu’un slogan de parade dans la bouche de la bourgeoisie, et un faible soupir dans la bouche du peuple - ce mot d’ordre est aujourd’hui le cri de guerre menaçant d’une armée de plusieurs millions de travailleurs. Le jour approche où il prendra corps et deviendra réalité.


En l’an 1793, le peuple de Paris a réussi à détenir le pouvoir entre ses mains pour une courte durée ; mais il a été incapable d’utiliser ce pouvoir pour se libérer économiquement. De nos jours, le prolétariat de tous les pays mène résolument et inlassablement un combat à la fois politique et économique.


Le jour où le prolétariat détiendra le pouvoir politique sera aussi le jour de sa libération économique.

Notes

[1] Il s’agit de la Commune insurrectionnelle de Paris, issue du 10 août 1792

[2] Rosa Luxemburg parle de la « petite-bourgeoisie » et des « propriétaires fonciers ».

[3] Plusieurs études ont montré depuis que cette question est plus complexe (voir notamment les travaux d’Anatoli Ado sur la paysannerie).

[4] Il s’agit de la Convention thermidorienne, c’est-à-dire après la chute de Robespierre.

[5] Il s’agit des biens du clergé mis en vente à la fin de l’année 1789.

[6] Le « prolétariat » évoqué semble dans ce texte parfois correspondre aux sans-culottes. Des études ultérieures montreront que ces derniers étaient hétérogènes et issus de la petit-bourgeoisie (voir les travaux d’A. Soboul).

[7] Tableau que l’on peut juger très optimiste : nous sommes en pleine croissance des partis sociaux-démocrates. Le parti allemand, sorti de l’illégalité en 1890, remporte de nombreux succès, ce qui explique l’enthousiasme manifesté ici.

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29 novembre 2008 6 29 /11 /novembre /2008 09:44

 

Sur le site bataille socialiste


L'écroulement soudain de la grande action de la classe ouvrière belge, vers laquelle étaient dirigés les regards de tout le prolétariat international, est un rude coup pour le mouvement de tous les pays. Il serait inutile de nous consoler par les phrases générales habituelles en disant que la lutte n'est que remise, que, tôt ou tard, nous l'emporterons aussi en Belgique. Pour juger tel où tel épisode de la lutte des classes, on peut considérer la marche générale de l'histoire, qui nous profite en fin de compte. La marche générale de l'histoire n'est que la  condition objective donnée de nos luttes et de nos victoires. Ce qu'il faut considérer, ce sont les éléments subjectifs, l'attitude consciente de la classe ouvrière combattante et de ses chefs, attitude qui vise nettement à nous assurer la victoire par la voie la plus rapide. A ce point de vue, immédiatement après la défaite, notre première tâche est de nous rendre compte aussi clairement que possible de ses causes.

1.

Ce qui, avant tout, saute aux yeux lorsqu'on passe en revue la courte campagne des dernières semaines, c'est le manque d'une tactique claire et conséquente chez nos leaders belges.

Tout d'abord nous les voyons limiter la lutte au cadre de la Chambre. Bien qu'il n'y eût pour ainsi dire, dès le début, aucun espoir que la majorité cléricale capitulât, la fraction socialiste semblait ne pas vouloir proclamer la grève générale. Celle-ci éclata bien plus par la décision souveraine de la masse prolétarienne impatiente. Au 14 avril on pouvait lire dans le Peuple de Bruxelles :

« On dit que le gouvernement est décidé à tenir jusqu'au bout, et la classe, elle aussi, se prépare à tout. Et c'est pourquoi la grève générale vient d'être proclamée dans le pays entier, non par les organes politiques du parti, mais par ses organes économiques, non par ses députés, mais par ses délégués syndicaux. C'est le prolétariat organisé lui-même qui, ne voyant pas d'autres moyens pour vaincre, vient de décider solennellement de cesser partout le travail. »

Le député Demblon fit, le 18 avril, à la Chambre, la même constatation :

« Qui oserait dire encore aujourd'hui que personne n'est en état d'agitation, sinon les agitateurs eux-mêmes, en face de l'explosion foudroyante de la grève générale, à laquelle nous-mêmes ne nous attendions pas ? » (Voir compte rendu parlementaire du Peuple du 19 avril.)

Mais, la grève générale ayant éclaté d'elle-même, les chefs socialistes se déclarèrent immédiatement solidaires des masses ouvrières et de la grève générale, suprême moyen de lutte. La grève générale jusqu'à la victoire, tel fut le mode d'ordre lancé par la fraction socialiste et par la direction du parti. Jour après jour à partir du 15 avril le Peuple a encouragé les grévistes à maintenir leur position.

Le 16 avril, le Peuple écrit :

« Du fond de leur âme, les socialistes auraient souhaité ne pas être poussés à la grève générale et le congrès de Pâques du parti, s'en remettant aux circonstances pour déterminer l'instrument convenable de lutte, n'avait rien décidé à ce sujet . . . Mais la grève générale seule est capable de nous assurer définitivement et malgré tout la victoire. »

Le Peuple du 17 avril dit :

« Il n'y a ni lassitude ni découragement dans la classe ouvrière, nous le jurons en son nom. Nous lutterons jusqu'à la victoire. »

Le Peuple du 18 affirme :

«  La grève générale durera aussi longtemps qu'il sera nécessaire pour conquérir le suffrage universel. »

Le même jour, le Conseil général du Parti Ouvrier décida de continuer la grève générale, après le refus de révision par la Chambre.

Le matin du 20 avril, l'organe central de Bruxelles s'exclamait :

«  Continuer la grève générale, c'est sauver le suffrage universel. »

Et, le même jour, la fraction socialiste et la direction du parti, par une volte-face subite, décidèrent de cesser la grève générale.

Les mêmes hésitations se manifestèrent pour l'autre mot d'ordre de la campagne : la dissolution du Parlement. Lorsque, le 15 avril, les libéraux la réclamèrent à la Chambre, les socialistes s'abstinrent d'intervenir et ne votèrent donc pas non plus en faveur de l'ajournement du moment décisif, ajournement désiré par la bourgeoisie.

Mis à présent en face de la décision de cesser la grève générale, nos camarades reprennent tout à coup ce mot d'ordre et le Peuple du 20 avril recommande aux ouvriers : « Réclamez partout à grands cris la dissolution du Parlement ! » Ces derniers jours encore, une volte-face se remarquait à ce même sujet dans l'attitude des chefs. Le Peuple du 20 avril présente la grève générale comme le seul moyen d'imposer la dissolution de la Chambre. Mais, ce même jour, la direction du parti décidait de cesser la grève générale, et dès lors la seule voie permettant d'obtenir la dissolution du Parlement paraît être l'intervention auprès du roi.

Ainsi s'enchevêtraient, se croisaient et s'entre-choquaient au cours de la récente campagne belge les différents mots d'ordre : obstruction au Parlement, grève générale, dissolution de la Chambre, intervention du roi. Aucun de ces mots d'ordre ne fut poursuivi jusqu'au bout et finalement toute la campagne fut étouffée d'un seul coup, sans aucune raison apparente, et les ouvriers furent renvoyés chez eux, consternés, les mains vides.

Si l'on ne pouvait s'attendre que la majorité parlementaire consentît à réviser la Constitution, on ne comprend pas pourquoi on recourut à la grève générale avec tant d'hésitation et de répugnance. On ne s'explique pas pourquoi, tout à coup, précisément lorsqu'elle prenait un bon élan, elle fut suspendue alors qu'on avait reconnu en elle le seul moyen de lutte.

Si une dissolution du Parlement et de nouvelles élections laissaient vraiment prévoir la défaite des cléricaux, il est impossible alors de s'expliquer la passivité de nos députés lorsque les libéraux proposèrent de dissoudre le Parlement, et plus impossible encore de comprendre toute la campagne actuelle pour la révision de la Constitution, qui de toutes façons pouvait être obtenue effectivement aux élections prochaines. Mais si l'espoir mis dans de nouvelles élections est vain sous le système électoral actuel, à son tour l'enthousiasme actuel des socialistes pour ce mot d'ordre est incompréhensible.

Toutes ces contradictions semblent insolubles tant qu'on analyse la tactique socialiste en soi dans la campagne belge, mais elles s'expliquent très simplement dès qu'on envisage le camp socialiste dans sa liaison avec le camp libéral.

Ce sont avant tout les libéraux qui déterminèrent le programme des socialistes dans la récente lutte. C'est sur leur ordre notamment que le Parti Ouvrier dut renoncer au suffrage féminin pour adopter la représentation proportionnelle comme clause de la Constitution.

Les libéraux dictèrent également aux socialistes les moyens de la lutte en se dressant contre la grève générale même avant qu'elle eût éclaté, en lui imposant des limites légales lorsqu'elle fut déclenchée, en lançant d'abord le mot d'ordre de la dissolution de la Chambre, en faisant appel au roi comme arbitre suprême et en décidant enfin, et dans leur séance du 19, contrairement à la décision de la direction du parti socialiste du 18 avril, la cessation de la grève générale. La tâche qui incombait aux chefs socialistes n'était que de transmettre à la classe ouvrière les mots d'ordre lancés par leurs alliés et à faire la musique d'agitation qui correspondait au texte libéral. Enfin, le 20 avril, les socialistes mirent à exécution la dernière décision des libéraux, en renvoyant leurs troupes chez elles.

Ainsi, dans toute la campagne, les libéraux alliés des socialistes apparaissent comme les véritables chefs, les socialistes comme leurs exécuteurs soumis et la classe ouvrière comme une masse passive, entraînée par les socialistes à la remorque de la bourgeoisie.

L'attitude contradictoire et timide des chefs de notre parti belge s'explique par leur position intermédiaire entre la masse ouvrière, qui s'entraîne dans la lutte, et la bourgeoisie libérale, qui la retient par tous les moyens.

2. 

Non seulement le caractère hésitant de cette campagne, mais aussi sa défaite finale, s'explique par la position dirigeante des libéraux.

Dans la lutte menée en 1886 à l'heure actuelle pour le suffrage universel, la classe ouvrière belge fit usage de la grève de masse comme moyen politique le plus efficace. C'est à la grève de masse qu'elle dut, en 1891, la première capitulation du gouvernement et du Parlement : les premiers débuts de révision de la Constitution ; c'est à elle qu'elle dut, en 1893, la seconde capitulation du parti dirigeant : le suffrage universel au vote plural.

Il est clair que, cette fois encore, seule la pression des masses ouvrières sur le Parlement et sur le gouvernement a permis d'arracher un résultat palpable. Si la défense des cléricaux fut désespérée déjà dans la dernière décennie du siècle passé, lorsqu'il ne s'agissait que du commencement des concessions, elle devait, selon toute apparence, devenir une lutte à mort maintenant qu'il est question de livrer le reste, la domination parlementaire elle-même. Il était évident que les discours bruyants à la Chambre ne pouvaient rien obtenir. Il fallait la pression maximum des masses pour vaincre la résistance maximum du gouvernement.

En face de cela, les hésitations des socialistes à proclamer la grève générale, l'espoir secret mais évident, ou tout au moins le désir de l'emporter, si possible, sans avoir recours à la grève générale, apparaissent dès l'abord comme le premier symptôme affligeant du reflet de la politique libérale sur nos camarades, de cette politique qui de tout temps, on le sait, a cru pouvoir ébranler les remparts de la réaction au son des trompettes de la grandiloquence parlementaire.

Cependant, dans la situation politique particulière, l'application de la grève générale en Belgique est un problème nettement déterminé. Par sa répercussion économique directe, la grève agit avant tout au désavantage de la bourgeoisie industrielle et commerciale, et dans une mesure bien réduite seulement au détriment de son ennemi véritable, le parti clérical. Dans la lutte actuelle, la répercussion politique de la grève de masse sur les cléricaux au pouvoir ne peut donc être qu'un effet indirect exercé par la pression que la bourgeoisie libérale, gênée par la grève générale, transmet au gouvernement clérical et à la majorité parlementaire. En outre, la grève générale exerce aussi une pression directe sur les cléricaux, en leur apparaissant comme l'avant-coureur, comme la première étape d'une véritable révolution de rue en gestation. Pour la Belgique, l'importance politique des masses ouvrières en grève réside toujours, et aujourd'hui encore, dans le fait qu'en cas de refus obstiné de la majorité parlementaire, elles sont éventuellement prêtes et capables de dompter le parti au pouvoir par des troubles, par des révoltes de rues.

Sur deux points, l'alliance et le compromis de nos camarades belges avec les libéraux ont privé la grève générale de son effet politique.

En imposant d'avance, sous la pression de libéraux, des limites et des formes légales à la lutte, en interdisant toute manifestation, tout élan de la masse, ils dissipaient la force politique latente de la grève générale. Les cléricaux n'avaient pas besoin de craindre une grève générale qui ne voulait de toutes manières être autre chose qu'une grève pacifique. Une grève générale, enchaînée d'avance dans les fers de la légalité, ressemble à une démonstration de guerre avec des canons dont la charge aurait été auparavant jetée à l'eau, sous les yeux des ennemis. Même un enfant ne s'effraie pas d'une menace « les poings dans la poche », ainsi que le Peuple le conseillait sérieusement aux grévistes, et une classe au pouvoir luttant à la vie et à la mort pour le reste de sa domination politique, s'en effraie moins encore. C'est précisément pour cela qu'en 1891 et 1893, il a suffi au prolétariat belge d'abandonner paisiblement le travail pour briser la résistance des cléricaux, qui pouvaient craindre que la paix ne se changeât en trouble et la grève en révolution. Voilà pourquoi, cette fois encore, la classe ouvrière n'aurait peut-être pas eu besoin de recourir à la violence, si les dirigeants n'avaient pas déchargé leur arme d'avance, s'ils n'avaient pas fait de l'expédition de guerre une parade dominicale et du tumulte de la grève générale une simple fausse alerte.

Mais, en second lieu, l'alliance avec les libéraux a anéanti l'autre effet, l'effet direct de la grève générale. La pression de la grève sur la bourgeoisie n'a d'importance politique que si la bourgeoisie est obligée de transmettre cette pression à ses supérieurs politiques, aux cléricaux qui gouvernent. Mais cela ne se produit que si la bourgeoisie se sent subitement assaillie par le prolétariat et se voit incapable d'échapper à cette poussée.

Cet effet se perd dès que la bourgeoisie se trouve dans une situation commode qui lui permet de reporter, sur les masses prolétariennes à sa remorque la pression qu'elle subit, plutôt que de la transmettre aux gouvernements cléricaux, et de se débarrasser ainsi d'un poids embarrassant par un simple mouvement d'épaule. La bourgeoisie belge se trouvait précisément dans cette situation au cours de la dernière campagne : grâce à l'alliance, elle pouvait déterminer les mouvements des colonnes ouvrières et faire cesser la grève générale en cas de besoin. C'est ce qui arriva, et dès que la grève commença à importuner sérieusement la bourgeoisie, celle-ci lança l'ordre de reprendre le travail. Et c'en fut fait de la « pression » de la grève générale.

Ainsi la défaite finale apparaît comme la conséquence inévitable de la tactique de nos camarades belges. Leur action parlementaire est restée sans effet parce que la pression de la grève générale à l'appui de cette action fit défaut. Et la grève générale resta sans effet parce que, derrière elle, il n'y avait pas de spectre menaçant du libre essor du mouvement populaire, le spectre de la révolution.

En un mot, l'action extra-parlementaire fut sacrifiée à l'action parlementaire, mais, précisément à cause de cela, toutes les deux furent condamnées à la stérilité, et toute la lutte à l'échec.

3.

L'épisode de la lutte pour le suffrage universel qui vient de se terminer représente un tournant dans le mouvement ouvrier belge. Pour la première fois en Belgique, le parti socialiste entre dans la lutte, lié au Parti libéral par un compromis formel, et, tout comme la fraction ministérialiste du socialisme français allié au radicalisme, il se trouva dans la situation de Prométhée enchaîné. Nos camarades sauront-ils ou non se libérer de l'étreinte étouffante du libéralisme ? De la solution de cette question dépend, nous n'hésitons pas à le dire, l'avenir du suffrage universel en Belgique et du mouvement ouvrier en général. Mais l'expérience récente des socialistes belges est précieuse pour le prolétariat international. N'est-ce pas, de nouveau, autre chose qu'un effet de ce même simoun tiède et énervant de l'opportunisme, qui souffle depuis quelques années, et qui s'est manifesté dans l'alliance funeste de nos amis belges avec la bourgeoisie libérale.

La déception que nous venons d'essuyer en Belgique devrait nous mettre en garde contre une politique qui, gagnant les pays l'un après l'autre, conduirait à de graves défaites et finalement au relâchement de la discipline et de la confiance illimitée que les masses ouvrières ont en nous, socialistes ; de ces masses sans lesquelles nous ne sommes rien et que nous pourrions perdre un beau jour par des illusions parlementaires et des expériences opportunistes.


23 avril 1902.

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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 07:47

Rosa Luxemburg

Alors que la haine de classe contre le prolétariat et la menace immédiate de révolution sociale qu'il représente détermine intégralement les faits et gestes des classes bourgeoises, leur programme de paix et leur politique à venir, que fait le prolétariat international ? Totalement sourd aux leçons de la révolution russe, oubliant l'abc du socialisme, il cherche à faire aboutir le même programme de paix que la bourgeoisie et le préconise comme son programme propre ! Vive Wilson et la Société des Nations ! Vive l'autodétermination nationale et le désarmement ! Voilà maintenant la bannière à laquelle se rallient soudain les socialistes de tous les pays - et avec eux les gouvernements impérialistes de l'Entente, les partis les plus réactionnaires, les socialistes gouvernementaux arrivistes, les socialistes oppositionnels du marais "fidèles aux principes", les pacifistes bourgeois, les utopistes petits-bourgeois, les États nationalistes parvenus, les impérialistes allemands en faillite, le pape, les bourreaux finlandais du prolétariat révolutionnaire, les mercenaires ukrainiens du militarisme allemand.

En Pologne, les Daszynski sont intimement liés aux hobereaux de Galicie et à la grande bourgeoisie de Varsovie; en Autriche allemande, les Adler, Renner, Otto Bauer et Julius Deutsch vont main dans la main avec les chrétiens sociaux, les agrariens et les nationaux allemands; en Bohème, les Soukup et Nemec forment un bloc compact avec tous les partis bourgeois - quelle émouvante réconciliation générale des classes! Et au-dessus de toute cette ivresse nationale, flotte la bannière internationale de la paix. Partout. les socialistes tirent les marrons du feu pour la bourgeoisie; par leur crédit et leur idéologie, ils aident à couvrir la déroute morale de la société bourgeoise, ils l'aident à s'en sauver, à restaurer et à consolider l'hégémonie bourgeoise de classe.

Et la première consécration pratique de cette politique bien huilée, c'est l'écrasement de la révolution russe et le morcellement (?) de la Russie.

C'est la politique du 4 août 1914 qui se reflète inversée dans le miroir concave de la paix. La capitulation dans la lutte des classes et la coalition avec les bourgeoisies nationales respectives en vue d'un carnage réciproque, se sont transformées en une alliance mondiale, internationale pour une "paix d'entente". Ils tombent dans le panneau des pires platitudes, des pires fadeurs, de la berceuse, du mélo de cinéma: le capital a soudain disparu, les conflits de classes sont nuls et non avenus. Désarmement, paix, harmonie des nations. La force plie devant la loi, le faible se redresse, Au lieu de canons, Krupp va produire ... des bougies de Noël, la ville américaine de Gari (?) va se transformer en un jardin d'enfants de Frôbel. Arche de Noé où l'agneau ira tranquillement paître auprès du loup, où le tigre ronronne en clignant des yeux comme un gros chat domestique, alors que du bout de ses cornes, l'antilope le chatouille derrière l'oreille, où le lion et la chèvre jouent à saute-mouton. Et tout cela grâce à la formule magique de Wilson, du président des, milliardaires américains, tout cela grâce au soutien des Clemenceau, Lloyd George et du prince Max de Bade. Désarmement apte qu'en Angleterre et en Amérique, deux nouveaux. militarismes; Fournisseur: le Japon. Après une progression illimitée de la technique. Alors que le capital financier et le capital de l'industrie de guerre ont tous les États dans leur poche à cause de la dette publique ! Alors que les colonies restent des colonies. Ici, l'idée de la lutte des classes capitule devant l'idée nationale. Il semble que l'harmonie des classes dans chaque nation soit la condition préalable et le complément de l'harmonie des nations qui doit sortir de la guerre mondiale pour s'épanouir dans la "Société des Nations". Le nationalisme est actuellement de mise. Des nations et des mini-nations s'annoncent de toutes parts et affirment leurs droits à constituer des États. Des cadavres putréfiés sortent de tombes centenaires, animés d'une nouvelle vigueur printanière et des peuples "sans histoire" qui n'ont jamais constitué d'entité étatique autonome ressentent le besoin violent de s'ériger en États. Polonais, Ukrainiens, Bielorusses, Lithuaniens, Tchèques, Yougoslaves, dix nouvelles nations au Caucase... Les Sionistes édifient déjà leur ghetto palestinien, pour l'instant à Philadelphie.... c'est aujourd'hui la nuit de Walpurgis sur le Brocken nationaliste.

Sur un balai, sur un bâton

Ne volera plus jamais, qui aujourd'hui n'a pas volé.

Mais le nationalisme n’est qu'une formule. La substance, le contenu historique qu'elle couvre est aussi divers et ramifié qu'est creuse et pauvre la formule d' "autodétermination nationale" qui le cache.

Maintenant, comme dans toutes les grandes périodes révolutionnaires, on présente toutes sortes de factures, vieilles et nouvelles, de conflits à régler pêle-mêle, des restes démodés du passé, les questions les plus actuelles du présent et des problèmes à peine esquissés de l'avenir. La décadence de l'Autriche et de la Turquie est la dernière liquidation du Moyen-âge féodal, un appendice à l'œuvre de Napoléon. Mais l'effondrement et l'abaissement de l’Allemagne est, en même temps, la faillite du plus jeune et du plus vigoureux des impérialismes et de ses projets de domination du monde qui n'ont pris forme que dans la guerre. Ce n'est aussi que la faillite d'une méthode particulière de domination impérialiste: à travers la réaction de l'Elbe orientale et la dictature militaire, à travers l'état de siège et les méthodes d'extermination, c'est l'effondrement de la stratégie de Trotha, transposée des hereros du désert de Kalahari à l'Europe. Analogue à celle de l'Autriche et de la Turquie, dans l'apparence et la forme des résultats - la constitution de nouveaux petits États nationaux - la décadence de la Russie cache un problème opposé: d'une part, la capitulation de la politique prolétarienne à l'échelle nationale devant l'impérialisme, d'autre part la contre-révolution capitaliste contre la prise du pouvoir par le prolétariat .

Dans son schématisme pédant de maître d'école, un K(autsky) y voit le triomphe de la "démocratie" qui prendrait tout simplement la forme et les accessoires d'un État national. Ce formaliste sec et petit bourgeois oublie, bien sûr, d'examiner le fond historique des choses; gardien attitré du temple du matérialisme historique, il oublie qu' "État national" et "nationalisme" sont, en soi, des moules vides dans lesquels chaque période historique et les rapports de classes dans chaque pays, coulent un contenu matériel particulier. Dans l'Allemagne ou l'Italie des années 70, le mot d'ordre d'"État national" servait de programme à l'État bourgeois, à l'hégémonie bourgeoise de classe; l'offensive visait un passé moyen-âgeux et féodal, un état bureaucratico-partriarcal et une vie économique disloquée. En Pologne, le mot d'ordre d'"État national" était traditionnellement celui de l'opposition de la noblesse rurale et de la petite bourgeoisie au développement capitaliste moderne, un mot d'ordre dont la pointe était précisément dirigée contre les phénomènes modernes de la vie, aussi bien le libéralisme bourgeois que son antipode, le mouvement ouvrier socialiste. Dans les Balkans, en Bulgarie, en Roumanie, en Serbie, deux guerres sanglantes, préludes à la guerre mondiale, ont marqué l'irruption violente du nationalisme, expression des aspirations du capitalisme à se développer et de la classe bourgeoise à exercer son hégémonie dans tous ces États; le nationalisme y est, d'une part, l'expression des intérêts contradictoires de ces bourgeoisies entre elles qui se heurtent par ailleurs à l'impérialisme autrichien dans leurs tentatives d'expansion. Mais en même temps, bien qu'il soit en fait l'expression d'un capitalisme tout jeune, presque embryonnaire, le nationalisme de ces États a été et est encore contaminé par l'atmosphère générale des tendances impérialistes, En Italie, le nationalisme sert déjà exclusivement, et sans conteste, de raison sociale à de purs appétits colonialo-impérialistes; ce nationalisme de la guerre en Tripolitaine et des convoitises albanaises a aussi peu de points communs avec le nationalisme italien des années 60 que M. Sonnino avec Giuseppe Garibaldi.

Avant l'insurrection d'octobre 1917 à Pétersbourg, le nationalisme en Ukraine russe était aussi peu consistant qu'une bulle de savon, c'était le produit des ratiocinations de quelques douzaines de professeurs et d'avocats dont la plupart ne parlaient même pas l'ukrainien. Depuis l'insurrection bolchevique, il est devenu l'expression d'intérêts très réels de la contre-révolution petite-bourgeoise dont l'offensive est dirigée contre la classe ouvrière socialiste. En Inde, le nationalisme est l'expression des ambitions de la bourgeoisie indigène qui aspire à exploiter le pays pour son propre compte et à ne plus se contenter de servir d'objet au vampirisme du capital anglais; d'après son contenu social et son degré de développement historique, ce nationalisme correspond donc aux luttes d'émancipation des États-Unis d'Amérique à l'issue du XVIII° siècle.

Ainsi, le nationalisme reflète tous les intérêts, toutes les nuances, toutes les situations historiques qu'on peut imaginer. C'est un chatoiement de mille couleurs. Il n'est rien, il est tout, il n'est qu'un moule idéologique, il importe avant tout de déterminer à chaque fois la substance qu'il contient.

L'explosion actuelle de nationalisme, généralisée au monde entier, renferme un fouillis hétéroclite d'intérêts et de tendances spécifiques. Mais un axe passe à travers tous ces intérêts spécifiques et les oriente, un intérêt général créé par les particularités de la situation historique: l'offensive contre la menace d'une révolution mondiale du prolétariat.

La révolution russe et le pouvoir des bolcheviks qui en est issu, ont inscrit le problème de la révolution sociale à l'ordre du jour de l'histoire. Ils ont, en règle générale, exacerbé à l'extrême le conflit de classes entre capital et travail. Ils ont creusé soudain entre les deux classes un gouffre béant qui crache des vapeurs volcaniques et des flammes brûlantes. Le soulèvement de juin du prolétariat parisien et le massacre de juin ont pour la première fois pratiquement scindé la bourgeoisie en deux classes antagonistes qui ne peuvent connaître qu'une seule loi: la lutte à la vie à la mort; ainsi, le pouvoir des bolcheviks en Russie a pratiquement contraint la société bourgeoise a faire face à cette lutte finale, à la vie à la mort. Il a anéanti et dissipé la fiction d'une classe ouvrière docile avec laquelle on s'arrange à l'amiable, d'un socialisme aux fanfaronnades théoriques inoffensives qui, dans la pratique, est fidèle au principe: vivre et laisser vivre - cette fiction née de la pratique de la social-démocratie allemande dans les trente dernières années, et devenue, sur ses traces, celle de l'Internationale tout entière. La révolution russe a asséné un coup de poing soudain et déterminant au modus vivendi entre socialisme et capitalisme élaboré au cours du demi-siècle de parlementarisme qui vient de s'écouler; grâce à elle, le socialisme est sorti de la phraséologie inoffensive de campagne électorale traitant d'un avenir nébuleux, il est devenu le problème crucial du jour d'aujourd'hui. Elle a rouvert brutalement la vieille et terrible blessure de la société bourgeoise qui s'était cicatrisée depuis les journées de juin 1848 à Paris.

Seules les classes dirigeantes en ont bien sûr d'abord pris conscience. Avec la violence d'un choc électrique, les journées de juin ont inoculé instantanément à la bourgeoisie de tous les pays la conscience d'un antagonisme de classe irréconciliable avec la classe ouvrière, elles ont empli les cœurs d'une haine mortelle du prolétariat, alors que les ouvriers de tous les pays ont mis des années à tirer les leçons des journées de juin, à acquérir la conscience de l'antagonisme de classe; la même chose se reproduit à l'heure actuelle; la révolution russe a communiqué à toutes les classes possédantes de tous les pays du monde, la panique, la haine farouche, fulminante, effrénée du spectre menaçant de la dictature politique, une haine qui ne peut se mesurer qu'aux sentiments de la bourgeoisie parisienne pendant les massacres de juin et le carnage de la Commune. Le "bolchévisme" est devenu le mot clé du socialisme révolutionnaire pratique, des aspirations de la classe ouvrière à la prise du pouvoir. Le mérite historique du bolchévisme est d'avoir ouvert brutalement le fossé social au sein de la société bourgeoise, d'avoir approfondi et exacerbé à l'échelle internationale l'antagonisme de classe; et, comme dans tous les grands contextes historiques, cette œuvre fait disparaître sans rémission toutes les erreurs et toutes les fautes particulières du bolchévisme

Ces sentiments sont aujourd'hui la substance profonde des délires nationalistes auxquels le monde capitaliste a apparemment succombé; ils sont l'étoffe historique objective à laquelle se réduit, en fait, l'échantillonnage hétéroclite des nationalismes nouvellement déclarés. Les jeunes micro-bourgeoisies qui aspirent maintenant à une existence indépendante, ne frétillent pas seulement du désir d'acquérir une hégémonie de classe sans entraves et sans tutelle, mais elles se promettent un délice dont elles ont trop longtemps été privées: étrangler de leurs propres mains l'ennemi mortel, le prolétariat révolutionnaire - fonction qu'elles avaient été contraintes de céder jusqu'à présent à l'appareil rigide d'une domination étrangère. On accepte peu volontiers d'aimer ou de haïr par personne interposée. Les orgies sanglantes de Mannerheim, le Gallifet finnois, ont montré combien la violence ardente de l'année passée a fait germer de haine dans le cœur de toutes ces "petites nations", des Polonais, des Lithuaniens, des Roumains, des Ukrainiens, des Tchèques des Croates, etc., une haine qui n'attendait que la possibilité de trouver son expression: étriper enfin le prolétariat révolutionnaire par des moyens "nationaux" à soi. Ces "jeunes" nations, agneaux blancs et innocents qui gambadent dans la prairie de l'histoire mondiale, ont déjà l'œil étincelant du tigre courroucé qui guette le moindre mouvement du "bolchévisme" pour lui "régler son compte". Derrière tous les banquets idylliques, toutes les fêtes de fraternisation enivrantes à Vienne, à Prague, à Agram, à Varsovie s'ouvrent déjà béantes les tombes de Mannerheim que l'on contraint les gardes rouges à creuser de leurs propres mains, se profilent les ombres troubles des potences de Kharkov; les Loubinski et Holoubovitch ont invité les "libérateurs" allemands à les dresser.

C'est la même idée fondamentale qui domine l'ensemble du programme démocratique de paix de Wilson. Dans l'atmosphère d'ivresse victorieuse de l'impérialisme anglo-américain, dans l'atmosphère créée par le spectre menaçant du bolchévisme qui hante la scène mondiale, la "Société des Nations" ne peut être qu'une seule chose: une alliance bourgeoise mondiale pour la répression du prolétariat. La Russie bolchevique sera la première victime toute chaude que sacrifiera le grand prêtre Wilson à la tête de ses augures de l'arche d'alliance de la "Société des Nations"; les "nations autodéterminées", victorieuses et vaincues, se précipiteront sur elle.

Les classes dirigeantes font ici, une fois de plus, preuve de leur instinct infaillible pour leurs intérêts de classe, d'une sensibilité merveilleuse aux dangers qui les menacent. Le temps est apparemment au beau fixe pour la bourgeoisie et les prolétaires de tous les pays s'enivrent au souffle printanier du nationalisme et de la Société des Nations; mais la société bourgeoise ressent dans tous ses membres une douleur lancinante qui lui annonce l'approche d'une chute du baromètre de l'histoire et d'un changement de temps. En tant que "ministres nationaux", les socialistes mettent un zèle de rustres à tirer pour elle les marrons de la paix du feu de la guerre mondiale; mais elle voit déjà se profiler derrière son dos la fatalité inévitable: elle voit se dresser le spectre géant de la révolution sociale mondiale qui a pénétré en silence sur l'arrière-plan de la scène.

C'est l'insolubilité objective des tâches auxquelles la société bourgeoise est confrontée, qui fait du socialisme une nécessité historique et qui rend la révolution mondiale inévitable.

Personne ne peut prévoir la durée de cette dernière période et les formes qu'elle va revêtir. L'histoire est sortie des chemins battus, a cessé d'avancer d'un train paisible; à chaque pas de plus, à chaque détour du chemin, s'ouvrent de nouvelles perspectives, se présente un nouveau décor.

Il importe avant tout d'appréhender le problème décisif de cette période et de s'y tenir sans se laisser démonter. Et ce problème s'intitule: la dictature du prolétariat, réalisation du socialisme. Les difficultés de la tâche ne résident pas dans la puissance de l'opposant, des résistances de la société bourgeoise. La guerre a rendu inutilisable pour la répression du prolétariat son ultima ratio, l'armée, devenue elle-même révolutionnaire. La guerre a disloqué la base matérielle de son existence, le maintien de la société. La tradition, la routine, l'autorité - sa base morale d'existence - ont été dispersées à tous vents. Tout l'édifice se relâche, s'ébranle, s'effrite. Les conditions de la lutte pour le pouvoir sont plus favorables à la classe ascendante qu'elles ne l'ont jamais été dans l'histoire mondiale. Il peut tomber comme un fruit mûr dans l'escarcelle du prolétariat. La difficulté réside dans le prolétariat lui-même, dans son manque de maturité ou plus encore dans le manque de maturité de ses chefs, des partis socialistes. La course poursuite générale du nationalisme et de la Société des Nations. Les socialistes doivent maintenant faire leur apprentissage, réapprendre l'abc, mais accéléré dans la pratique. Le programme de paix de la société bourgeoise est inapplicable. D'où la garantie historique de la proximité de la révolution et de la victoire. La classe ouvrière regimbe, elle recule sans cesse devant l'énormité incertaine de sa tâche. Mais elle doit le faire, il le faut. L'histoire lui ferme toutes les portes de sortie elle doit mener l'humanité dégradée hors de la nuit et de J'épouvante vers la lumière de la libération...

Traduit d'après l'édition allemande de Die Russische Revolution, présentée par Ossip Flechtheim, Francfort, Europäische Verlagsanstalt, 1963.

Repris sur le site: http://www.drapeaunoir.org/allemagne/rosa/fragment.html

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1 août 2008 5 01 /08 /août /2008 07:02

Ce texte est une annexe à la brochure de Junius. Ecrit sous forme de thèses, il est de ce fait d'une lecture aisée et il permet de synthétiser toutes les réflexions de Rosa Luxemburg par rapport à la social-démocratie, son ralliement à la guerre, son abandon de la lutte révolutionnaire et les leçons que l'on doit en tirer.
C'est un texte-bilan qui nous fait vivre et comprendre: comment, en peu de temps,  peut éclater un parti, être remis en cause le travail politique, de plusieurs décennies, de penseurs et de militants. Comment un parti peut jouer contre la classe qu'il prétend soutenir. Comment il devient soutien de ce qu'il avait tant combattu, l'impérialisme et agent de ce qu'il prétendait vouloir empêcher , la guerre
C'est un texte-programme, car il affirme la nécessité et la possibilité de reconstruire le combat poltique sur des bases de classe.
C'est un des textes fondamentaux pour comprendre avec Rosa Luxemburg.
45-Grosz
Explosion de Georges Grosz - 1917

Une majorité de camarades des quatre coins de l'Allemagne a adopté les thèses suivantes, qui présentent une application du programme d'Erfurt au problème actuel du socialisme international.

La guerre mondiale actuelle a réduit à néant les résultats du travail de quarante années de socialisme européen, en ruinant l'importance de la classe ouvrière révolutionnaire en tant que facteur de pouvoir politique, en ruinant le prestige moral du socialisme, en faisant éclater l'Internationale prolétarienne, en conduisant ses sections à un fratricide mutuel et en enchaînant les voeux et les espoirs des masses populaires dans les pays capitalistes les plus importants au vaisseau de l'impérialisme.

En votant les crédits de guerre et en proclamant l'Union sacrée, les dirigeants officiels des partis sociaux-démocrates d'Allemagne, de France et d'Angleterre (à l'exception du parti ouvrier indépendant) ont renforcé l'impérialisme sur ses arrières, ont engagé les masses populaires à supporter patiemment la misère et l'horreur de la guerre, et ainsi ont contribué au déchaînement effréné de la fureur impérialiste, au prolongement du massacre et à l'accroissement du nombre de ses victimes ; ils partagent donc la responsabilité de la guerre et de ses conséquences.

Cette tactique des instances officielles du parti dans les pays belligérants, et en tout premier lieu en Allemagne, qui était jusqu'ici le pays pilote de l'Internationale, équivaut à une trahison des principes les plus élémentaires du socialisme international, des intérêts vitaux de la classe ouvrière et de tous les intérêts démocratiques des peuples. A cause de cette tactique, la politique socialiste était également condamnée à l'impuissance dans les pays où les dirigeants du parti sont restés fidèles à leurs devoirs : en Russie, en Serbie, en Italie, et - avec une exception - en Bulgarie.

En abandonnant la lutte de classes pour toute la durée de la guerre, et en la renvoyant à la période d'après-guerre, la social-démocratie officielle des pays belligérants a donné le temps aux classes dirigeantes de tous les pays de renforcer considérablement leur position aux dépens du prolétariat sur le plan économique, politique et moral.

La guerre mondiale ne sert ni la défense nationale ni les intérêts économiques ou politiques des masses populaires quelles qu'elles soient, c'est uniquement un produit de rivalités impérialistes entre les classes capitalistes de différents pays pour la suprématie mondiale et pour le monopole de l'exploitation et de l'oppression des régions qui ne sont pas encore soumises au Capital. A l'époque de cet impérialisme déchaîné il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne sont qu'une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l'impérialisme.

Pour aucune nation opprimée, la liberté et l'indépendance ne peuvent jaillir de la politique des États impérialistes et de la guerre impérialiste. Les petites nations, dont les classes dirigeantes sont les jouets et les complices de leurs camarades de classe des grands États, ne sont que des pions dans le jeu impérialiste des grandes puissances, et, tout comme les masses ouvrières des grandes puissances, elles sont utilisées comme instruments pendant la guerre pour être sacrifiées après la guerre aux intérêts capitalistes.

Dans ces conditions, quel que soit le vainqueur et quel que soit le vaincu, la guerre mondiale actuelle représente une défaite du socialisme et de la démocratie; quelle que soit son issue, elle ne peut conduire qu'au renforcement du militarisme, des conflits internationaux et des rivalités sur le plan de la politique mondiale, sauf au cas d'une intervention révolutionnaire du prolétariat international. Elle augmente l'exploitation capitaliste, accroît la puissance de la réaction dans la politique intérieure, affaiblit le contrôle de l'opinion publique et réduit de plus en plus le Parlement à n'être que l'instrument docile du militarisme. En même temps, la guerre mondiale actuelle développe toutes les conditions favorables à de nouvelles guerres.

La paix mondiale ne peut être préservée par des plans utopiques ou foncièrement réactionnaires, tels que des tribunaux internationaux de diplomates capitalistes, des conventions diplomatiques sur le « désarmement », la « liberté maritime », la suppression du droit de capture maritime, des « alliances politiques européennes », des « unions douanières en Europe centrale », des Etats tampons nationaux, etc. On ne pourra pas éliminer ou même enrayer l'impérialisme, le militarisme et la guerre aussi longtemps que les classes capitalistes exerceront leur domination de classe de manière incontestée. Le seul moyen de leur résister avec succès et de préserver la paix mondiale, c'est la capacité d'action politique du prolétariat international et sa volonté révolutionnaire de jeter son poids dans la balance.

L'impérialisme, en tant que dernière phase et apogée de la domination politique mondiale du Capital, est l'ennemi mortel commun du prolétariat de tous les pays. Mais il partage aussi avec les phases antérieures du capitalisme le destin d'accroître les forces de son ennemi mortel à mesure même qu'il se développe. Il accélère la concentration du capital, la stagnation des classes moyennes, l'accroissement du prolétariat, suscite la résistance de plus en plus forte des masses, et conduit ainsi à l'intensification des oppositions entre les classes. Dans la paix comme dans la guerre, la lutte de classe prolétarienne doit concentrer toutes ses forces en premier lieu contre l'impérialisme. Pour le prolétariat international, la lutte contre l'impérialisme est en même temps la lutte pour le pouvoir politique dans l'État, l'épreuve de force décisive entre socialisme et capitalisme. Le but final du socialisme ne sera atteint par le prolétariat international que s'il fait front sur toute la ligne à l'impérialisme et s'il fait du mot d'ordre « guerre à la guerre » la règle de conduite de sa pratique politique, en y mettant toute son énergie et tout son courage.

10° Dans ce but, la tâche essentielle du socialisme consiste aujourd'hui à rassembler le prolétariat de tous les pays en une force révolutionnaire vivante et à créer une puissante organisation internationale possédant une seule conception d'ensemble de ses intérêts et de ses tâches, et une tactique et une capacité d'action politique unifiées, de manière à faire du prolétariat le facteur décisif de la vie politique, rôle auquel l'histoire le destine.

11° La guerre a fait éclater la IIème Internationale. Sa faillite s'est avérée par son incapacité à lutter efficacement pendant la guerre contre la dispersion nationale et à adopter une tactique et une action communes pour le prolétariat de tous les pays.

12° Compte tenu de la trahison des représentations officielles des partis socialistes des pays belligérants envers les objectifs et les intérêts de la classe ouvrière, compte tenu du fait qu'ils ont abandonné les positions de l'Internationale pour rallier celles de la politique bourgeoise-impérialiste, il est d'une nécessité vitale pour le socialisme de créer une nouvelle Internationale ouvrière qui se charge de diriger et de coordonner la lutte de classe révolutionnaire menée contre l'impérialisme dans tous les pays. Pour accomplir sa tâche historique, elle devra s'appuyer sur les principes suivants :

La lutte de classe à l'intérieur des États bourgeois contre les classes dirigeantes, et la solidarité internationale des prolétaires de tous les pays sont les deux règles de conduite indispensables que la classe ouvrière doit appliquer dans sa lutte de libération historique. Il n'y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du prolétariat, le prolétariat socialiste ne peut renoncer à la lutte de classe et à la solidarité internationale, ni en temps de paix, ni en temps de guerre : cela équivaudrait à un suicide.

L'action de classe du prolétariat de tous les pays doit, en temps de paix comme en temps de guerre, se fixer comme but principal de combattre l'impérialisme et de faire obstacle à la guerre. L'action parlementaire, l'action syndicale et l'activité globale du mouvement ouvrier doivent être subordonnées à l'objectif suivant : opposer dans tous les pays, de la manière la plus vive, le prolétariat à la bourgeoisie, souligner à chaque pas l'opposition politique et spirituelle entre les deux classes, tout en mettant en relief et en démontrant l'appartenance commune des prolétaires de tous les pays à l'Internationale.

Le centre de gravité de l'organisation de classe du prolétariat réside dans l'Internationale. L'Internationale décide en temps de paix de la tactique des sections nationales au sujet du militarisme, de la politique coloniale, de la politique commerciale, des fêtes de mai, et de plus elle décide de la tactique à adopter en temps de guerre.

Le devoir d'appliquer les décisions de l'Internationale précède tous les autres devoirs de l'organisation. Les sections nationales qui contreviennent à ses décisions s'excluent elles-mêmes de l'Internationale.

Dans la lutte contre l'impérialisme et la guerre, les forces décisives ne peuvent être engagées que par les masses compactes du prolétariat de tous les pays. La tactique des sections nationales doit par conséquent avoir pour objectif principal de former la capacité d'action politique des masses et leur sens de l'initiative, d'assurer la coordination internationale des actions de masse, de développer les organisations politiques, de telle sorte que par leur intermédiaire on puisse compter à chaque fois sur le concours rapide et énergique de toutes les sections et que la volonté de l'Internationale se concrétise dans l'action des masses ouvrières les plus larges dans tous les pays.

La première tâche du socialisme est la libération spirituelle du prolétariat de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l'influence de l'idéologie nationaliste. L'action des sections nationales, tant au Parlement que dans la presse, doit avoir pour but de dénoncer le fait que la phraséologie traditionnelle du nationalisme est l'instrument de la domination bourgeoise. Aujourd'hui, la seule défense de toute liberté nationale effective est la lutte de classe révolutionnaire contre l'impérialisme. La patrie des prolétaires, dont la défense prime tout, c'est l'Internationale socialiste.

A propos de l'oeuvre de Grosz lire sur www.art-ww1.com/fr/texte/045text.html.

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24 juillet 2008 4 24 /07 /juillet /2008 20:55

Sur le site ucaq, on trouve une édition électronique de l'ouvrage de Rosa Luxemburg: l'accumulation du capital. Indispensable pour comprendre la notion d'impérialisme. Ce même site, en publie l'avant-propos rédigé par Rosa Luxemburg en 1912. Rappelons que cet ouvrage porte en sous-titre "Contribution à l'explication économique de l'impérialisme". Ce qui en montre l'importance pour comprendre l'évolution du capitalisme.

Oeuvres 3: L'accumulation du capital (1).
Contribution à l'explication économique de l'impérialisme.

Avant-propos

L'idée du travail ci-dessous m'a été suggérée par une introduction populaire à l'économie politique, que je préparais depuis longtemps pour la même maison d'éditions, mais que mon activité à l'école du parti et les nécessités de la propagande m'empêchaient de mettre au point. Lorsqu'au mois de janvier dernier, après les élections au Reichstag, je me préparai à achever, du moins dans ses grandes lignes, ce travail de vulgarisation des théories économiques de Marx, je me heurtai soudain à une difficulté inattendue. Je ne parvenais pas à exposer d'une façon suffisamment claire le processus de la production capitaliste, dans ses rapports concrets, ainsi que ses limites objectives historiques. En examinant la chose de plus près, je m'aperçus qu'il ne s'agissait pas là d'une simple question d'exposition, mais d'un problème qui, au point de vue théorique, touche au contenu du deuxième tome du Capital de Marx, et qui, en même temps, est en rapports étroits avec la politique impérialiste actuelle et ses racines économiques. Si j'ai réussi dans ma tentative de poser ce problème d'une façon scientifiquement exacte, mon travail, outre son intérêt purement théorique, sera également, il me semble, de quelque utilité dans notre lutte contre l'impérialisme.

Rosa Luxemburg,
Décembre 1912.
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11 juin 2008 3 11 /06 /juin /2008 10:35

Nous continuons la publication de courts textes, publiés en 1898/1899 par Rosa Luxemburg et qui sont actuellement inédits en français.
Notre volonté est de donner accès à une compréhension fine de l'action et de la pensée de Rosa Luxemburg, en montrant sa génèse, la constance des analyses et leur application aux événements petits et grands de l'époque. Ces textes donnent une photographie du capitalisme - à son stade impérialiste - en marche.


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Les Etats-Unis d'Amérique du Nord ont entamé la construction de deux formidables voies d'eau, qui sont d'une grande importance, non seulement pour le développement économique de ce pays, mais aussi pour celui des Etats européens. La première de ces entreprises consiste en l'élargissement de la voie d'eau Erie-Huron, qui relie l'ensemble constitué par les trois grands lacs, Supérieur, Michigan et Huron, à celui constitué par les deux plus petits, Erié et Ontario. Et à partir de là à l'Océan atlantique, grâce au fleuve Saint-Laurent. Dès maintenant, cette voie d'eau peut-être considérée comme exemplaire; elle peut être empruntée par des vapeurs transportant jusqu'à 250 tonnes et pouvant aller à une vitesse de 70 à 100 kilomètres par jour. Mais aujourd'hui, on prévoit d'élargir cette voie et de la transformer de telle façon que des bateaux transatlantiques puissent l'emprunter jusqu'à Chicago. Dans ce but, on construit un canal d'une profondeur de 100 mètres et d'un coût d'environ 400 millions de Mark. La principale difficulté de ce nouvel ouvrage réside dans le fait que le niveau de l'eau change à plusieurs reprises; ainsi, par exemple, la différence de niveau entre les lacs Erié et Ontario atteint 100 mètres. Ceci rend nécessaire la construction d'écluses et d'ascenseurs. Il y en aura cinq en tout qui permettront de faire monter les navires transocéaniques grâce à un système d'air comprimé. Cette nouvelle construction sera d'une immense importance pour le commerce des céréales. Les céréales venant de Chicago, principal centre céréalier des Etats-Unis seront transportées directement, sans être déchargées jusqu'à l'Atlantique et de là jusqu'en Europe, diminuant fortement les coûts de transport; cela favorisera considérablement la concurrence et aura une grande influence sur la situation de l'agriculture en Europe occidentale, de même qu'en Russie.
 
(suite dans le prochain article du blog)
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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009