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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
27 janvier 2019 7 27 /01 /janvier /2019 21:43
Rosa Luxemburg assassinée. Ne jamais oublier!
 Rosa Luxemburg assassinée. Ne jamais oublier!
 
Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel.
Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts.

 

Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre.
Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait.
Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.


Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.
Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se développer aussi facilement?


Une chose est sûre , l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté.
Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs et acteurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

 

Dominique Villaeys-Poirré

15 janvier 2019

Spartakistes assassinés

Spartakistes assassinés

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31 décembre 2018 1 31 /12 /décembre /2018 11:02
Rosa Luxemburg. Notre programme et la situation politique, 31 décembre 1918 / 1er janvier 1919. Discours au Congrès de fondation du P. C. Allemand (Ligue Spartacus)

Camarades ! La raison pour laquelle nous entreprenons aujourd'hui de discuter et d'adopter notre programme, ne se limite pas au fait purement formel que nous nous sommes constitués hier en un nouveau parti autonome et qu'un nouveau parti se doit d'adopter officiellement un programme; la discussion d'aujourd'hui sur le programme est motivée par de grands événements historiques et notamment par le fait que nous avons atteint un point où le programme social-démocrate et plus généralement le programme socialiste du prolétariat doit être érigé sur de nouvelles bases. Camarades, nous reprenons ainsi la trame qu'avaient tissée Marx et Engels dans le Manifeste Communiste il y a tout juste soixante-dix ans. Comme vous le savez, le Manifeste Communiste considère le socialisme, la réalisation des objectifs socialistes comme la tâche immédiate de la révolution prolétarienne. Ce fut la conception que Marx et Engels défendirent lors de la révolution de 1848 et qu'ils considéraient également comme le fondement de l'action prolétarienne au sens international. Tous deux croyaient alors - et toutes les têtes du mouvement prolétarien la croyaient aussi - qu'on allait avoir pour tâche immédiate d'introduire le socialisme; qu'il suffisait d'accomplir la révolution politique, de s'emparer du pouvoir dans l'État pour qu'immédiatement le socialisme prît corps.

 

Comme vous le savez, Marx et Engels ont eux-mêmes, par la suite, totalement révisé ce point de vue. Voici ce qu'ils disent de leur propre ouvrage dans la préface qu'ils ont encore rédigée ensemble pour l'édition de 1872 du Manifeste Communiste (reproduite dans l'édition de 1894) :

 

« Ce passage [la fin du chapitre II, c'est-à-dire les mesures pratiques à prendre pour réaliser le socialisme] serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd'hui. Étant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son organisation en parti la classe ouvrière, étant données les expériences, d'abord de la révolution de Février, ensuite et surtout de la Commune de Paris, qui, pendant deux mois mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur certains points. La Commune notamment, a démontré qu'il ne suffit pas que la classe ouvrière s'empare de la machine de l'État pour la faire servir à ses propres fins ».
 

Et que dit-il, ce passage déclaré vieilli ? Voici ce que nous lisons dans le Manifeste Communiste  [1]:

 

« Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l'État, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives.
 
« Cela ne pourra, naturellement se faire au début que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c'est-à-dire par des mesures qui, économiquement paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier.
 
« Ces mesures, bien entendu, seront fort différentes dans les différents pays.
 
« Cependant, pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être mises en application :

« 1. Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l'État.
« 2. Impôt fortement progressif.
« 3. Abolition de l'héritage.
« 4. Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.
« 5. Centralisation du crédit entre les mains de l'État au moyen d'une banque nationale, dont le capital appartiendra à l'État, et qui jouira du monopole exclusif.
« 6. Centralisation, entre les mains de l'État de tous les moyens de transport.
« 7. Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d'après un plan d'ensemble.
« 8. Travail obligatoire pour tous; organisation d'armées industrielles particulièrement pour l'agriculture.
« 9. Combinaison du travail agricole et du travail industriel; mesures tendant à faire graduellement disparaître la distinction entre la ville et la campagne.
« 10. Éducation publique et gratuite de tous les enfants abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Combinaison de l'éducation avec la production matérielle, etc. »

Comme vous le voyez, ce sont, à quelques détails près, les mêmes tâches que celles qui nous attendent aujourd’hui : la mise en pratique, la réalisation du socialisme. Soixante-dix ans de développement capitaliste séparent l'époque actuelle du temps où ce programme fut établi; la dialectique de l'histoire a voulu que nous reprenions maintenant les conceptions que Marx et Engels avaient abandonnées par la suite, considérant qu'elles étaient erronées. Ils avaient alors raison de considérer qu'elles étaient erronées et de les rejeter. Le développement du capitalisme qui s'est produit entre-temps, a fait que ce qui était alors une erreur est devenu aujourd'hui vérité, et aujourd'hui, la tâche immédiate consiste à accomplir ce que Marx et Engels comptaient faire en 1848. Cependant, entre ce stade de développement, le début, et notre conception et nos tâches actuelles, s'intercale tout le développement, non seulement du capitalisme mais aussi du mouvement ouvrier et surtout du mouvement ouvrier en Allemagne, pays guide du prolétariat moderne. Ce développement a pris une forme singulière.

 

Après les déceptions de la révolution de 1848, Marx et Engels avaient abandonné le point de vue selon lequel le prolétariat était immédiatement, directement en mesure de réaliser le socialisme; dans chaque pays furent alors créés des partis socialistes, social-démocrates qui adoptèrent un point de vue tout à fait différent. On se fixa comme tâche immédiate la lutte au jour le jour dans le domaine politique et économique afin d'éduquer d'abord petit à petit les armées du prolétariat qui seraient appelées à réaliser le socialisme lorsque le développement capitaliste serait parvenu à maturité. Ce revirement, cette base totalement différente sur laquelle fut établi le programme socialiste, a revêtu, en Allemagne notamment, une forme très caractéristique. Avant l'effondrement du 4 août, la social-démocratie en Allemagne se référait en effet au programme d'Erfurt, qui plaçait au premier plan les « tâches minimales urgentes » et réduisait le socialisme à une étoile brillant au loin - il devenait l'objectif final. Mais ce qui importe plus que la lettre du programme, c'est la manière dont on le conçoit dans la pratique vivante; et la compréhension du programme était déterminée par un document important pour l'histoire de notre mouvement ouvrier : la préface à la Lutte des classes en France que Friedrich Engels écrivit en 1895. Camarades, ce n'est pas simplement par intérêt pour l'histoire que j'examine ces problèmes; il s'agit, bien au contraire, d'un problème tout à fait actuel et du devoir historique qui nous incombe au moment où nous replaçons notre programme sur le terrain qu'occupaient jadis, en 1848, Marx et Engels. Compte tenu des modifications consécutives au développement historique, nous avons le devoir d'entreprendre une révision nette et consciente s'opposant à la conception qui prévalait dans la social-démocratie allemande jusqu'à l'effondrement du 4 août. C'est ici que cette révision doit être entreprise officiellement.

 

Camarades, quelle a été à ce propos la position d'Engels dans la fameuse préface à la Lutte des classes en France [2] de Marx (écrite en 1895, donc déjà après la mort de Marx) ? Remontant jusqu'en 1848, il a d'abord démontré que la conception selon laquelle la révolution socialiste serait imminente, avait vieilli. Puis il poursuit ainsi sa description :

 

« L'histoire nous a donné tort ainsi qu'à tous ceux qui pensaient comme nous. Elle a prouvé que le degré de développement économique sur le continent n'était alors pas assez avancé, et de loin, pour permettre la liquidation de la production capitaliste; elle l'a prouvé à travers la révolution économique qui, depuis 1848, s'est étendue à tout le continent, a implanté la grande industrie en France, en Autriche, en Hongrie, en Pologne et récemment en Russie, et a même fait de l'Allemagne un pays industriel de pointe; tout cela s'est produit sur la base capitaliste qui était donc encore parfaitement susceptible d'extension en 1848. »
 

Puis il expose tous les changements qui sont intervenus depuis et aborde la question des tâches du parti en Allemagne :

 

« La guerre de 1870-71 et la défaite de la Commune ont, comme Marx l'avait prédit, déplacé provisoirement le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France en Allemagne. La France a bien sûr mis des années a se remettre de la saignée du mois de mai 1871. En Allemagne, cependant, où l'avalanche des milliards français encourageait encore le développement sans cesse croissant d'une industrie littéralement soumise au régime de serre la social-démocratie se développa d'une manière bien plus rapide et plus constante encore. Grâce à l'intelligence des ouvriers allemands dans l'utilisation du suffrage universel introduit en 1866, l'étonnante progression du parti se manifeste aux yeux du monde entier par des chiffres indiscutables. »
 

Suit la célèbre énumération, décrivant notre croissance d'une élection au Reichstag à l'autre, jusqu'à l'obtention de millions de voix, et Engels conclut :

 

« Mais cette utilisation heureuse du suffrage universel a mis en vigueur un tout nouveau mode de lutte du prolétariat qui a continué à se développer rapidement. On découvrit que les institutions étatiques, dans le cadre desquelles s'organise l'hégémonie de la bourgeoisie, offraient à la classe ouvrière d'autres prises encore, grâce auxquelles elle pouvait combattre ces mêmes institutions étatiques. On participa aux élections dans certains Landtag, dans les conseils municipaux, les conseils de prud'hommes, on disputa à la bourgeoisie chacune de ses positions, et dans la distribution des fonctions, une bonne partie du prolétariat avait son mot à dire. Et ainsi, le gouvernement et la bourgeoisie en vinrent à craindre bien plus l'action légale du parti ouvrier que son action illégale, bien plus ses succès aux élections que ceux de la révolte. »
 

Et Engels enchaîne ici sur une critique détaillée de l'illusion selon laquelle, dans les conditions modernes du capitalisme, le prolétariat pourrait obtenir quoi que ce soit dans la rue, par la révolution. Dans la mesure où nous sommes en pleine révolution, une révolution de rue avec tout ce qu'elle comporte, je crois qu'il est temps aujourd'hui de remettre en question une conception qui, jusqu'à la dernière minute, eut officiellement cours dans la social-démocratie allemande et qui est partiellement responsable de notre expérience du 4 août 1914.

 

Je ne veux pas dire par là que par ces déclarations, Engels partage personnellement la culpabilité de l'évolution qui s'est produite en Allemagne; je dis seulement : voici un document classique qui résume la conception dont vivait la social-démocratie allemande, ou plutôt, qui l'a tuée. Avec toutes les connaissances de spécialiste dont il disposait dans le domaine de la science militaire, Engels vous démontre ici, camarades, que dans l'état actuel de développement du militarisme, de l'industrie et des grandes villes, il est parfaitement vain de croire que le peuple laborieux puisse faire des révolutions de rue et en sortir victorieux. Et cette réfutation eut deux conséquences : Premièrement, la lutte parlementaire fut considérée comme l'antithèse de l'action révolutionnaire directe du prolétariat et quasiment comme le seul moyen de la lutte de classe. Cette critique eut pour résultat le parlementarisme pur et simple. Deuxièmement, on estima, curieusement que la plus puissante organisation de l'État de classes, le militarisme, la masse des prolétaires en uniforme devait être, en tant que telle, a priori, immunisée et inaccessible à toute influence socialiste. Et il est dit dans la préface qu'il serait insensé de penser que dans l'état actuel de développement des armées géantes, le prolétariat puisse venir à bout des soldats équipés de mitrailleuses et des moyens techniques de combat les plus récents; elle postule donc, sans doute, que tout soldat doit rester, a priori et à tout jamais, un soutien des classes dirigeantes; dans l'optique de l'expérience actuelle et chez un homme qui était à la tête de notre mouvement, cette erreur serait incompréhensible si l'on ignorait les circonstances effectives qui ont présidé à l'élaboration du document historique cité. A la décharge de nos deux grands maîtres et notamment d'Engels qui, décédé beaucoup plus tard, défendait aussi l'honneur et les opinions de Marx, il importe d'affirmer qu'Engels a notoirement écrit cette préface sous la pression directe de la fraction parlementaire d'alors. C'était l'époque où, en Allemagne - après l'expiration des lois d'exception contre les socialistes - un fort courant extrémiste de gauche se manifestait au sein du mouvement ouvrier allemand : il cherchait à préserver les camarades de l'absorption dans une lutte purement parlementaire. Pour, battre les éléments extrémistes en théorie et les soumettre en pratique, pour que grâce à l'autorité de nos grands maîtres, la grande masse cesse de leur prêter attention, Bebel et compagnie (exemple type de ce qui était alors déjà notre situation : la fraction parlementaire au Reichstag avait le pouvoir de décision idéologique et tactique sur les destinées et les tâches de notre parti), Bebel et compagnie ont contraint Engels, qui vivait alors à l'étranger et devait donc se fier à leurs assertions, à rédiger cette préface : il fallait selon eux à tout prix sauver le mouvement ouvrier allemand des déviations anarchistes. Dès lors, cette conception détermina effectivement les faits et gestes de la social-démocratie allemande jusqu'à notre belle expérience du 4 août 1914. C'était aussi la proclamation du parlementarisme-et-rien-d'autre. Engels n'a plus vécu assez longtemps pour voir les résultats, les conséquences pratiques de l'utilisation que l'on fit de sa préface, de sa théorie. Mais je suis sûre d'une chose : quand on connaît les œuvres de Marx et d'Engels, quand on connaît l'esprit révolutionnaire vivant, authentique, inaltéré qui se dégage de tous leurs écrits, de tous leurs enseignements, on est convaincu qu'Engels aurait été le premier à protester contre les excès qui ont résulté du parlementarisme pur et simple; le mouvement ouvrier en Allemagne a cédé à la corruption, à la dégradation, bien des années avant le 4 août, car le 4 août n'est pas tombé du ciel, il n'a pas été un tournant inattendu mais la suite logique des expériences que nous avons faites précédemment, jour après jour, d'année en année; Engels et même Marx - s'il avait vécu - auraient été les premiers à s'insurger violemment contre cela, à retenir, à freiner brutalement le véhicule pour empêcher qu'il ne s'enlise dans la boue. Mais Engels est mort l'année même où il a écrit sa préface. Nous l'avons perdu en 1895; depuis lors, la direction théorique est passée des mains d'Engels à celle d'un Kautsky et nous avons assisté au phénomène suivant : toute protestation contre le parlementarisme pur et simple, la protestation venue de gauche à chacun des congrès du parti, soutenue par un groupe plus ou moins grand de camarades en lutte acharnée contre l'enlisement dont les conséquences funestes devaient apparaître à tous, toutes ces protestations furent taxées d'anarchisme, d'anarcho-socialisme ou au moins d'anti-marxisme. Le marxisme officiel devait servir de couverture à toutes les hésitations, à toutes les déviations par rapport à la lutte de classe révolutionnaire réelle, à toutes les demi-mesures qui condamnaient la social-démocratie allemande, le mouvement ouvrier en général, y compris le mouvement syndical, à végéter dans le cadre et sur le terrain de la société capitaliste, sans que se fasse jour la moindre aspiration sérieuse à ébranler, à disloquer la société.


Et maintenant, camarades, nous avons atteint aujourd'hui le point où nous pouvons dire : nous sommes revenus à Marx, nous sommes revenus sous sa bannière. Aujourd'hui, nous déclarons dans notre programme : le prolétariat n'a pas d'autre tâche immédiate - en peu de mots - que de faire du socialisme une vérité et un fait et de détruire le capitalisme de fond en comble; nous nous replaçons ainsi sur le terrain qu'occupaient Marx et Engels en 1848 et qu'ils n'ont fondamentalement jamais quitté. On voit maintenant ce qu’est le vrai marxisme et ce qu'était ce succédané de marxisme qui s'est si longtemps paré du titre de marxisme officiel dans la social-démocratie allemande. Vous voyez d'après ses représentants où en est ce marxisme aujourd'hui : il est asservi et domestiqué par les Ebert, David et consorts. C'est là que nous voyons les représentants officiels de la doctrine que, pendant des dizaines d'années, on a fait passer pour le marxisme pur, véritable. Non, ce n'est pas là que menait le marxisme, à faire en compagnie des Scheidemann, de la politique contre-révolutionnaire. Le marxisme véritable combat également ceux qui cherchent à le falsifier; tel une taupe, il sape les fondements de la société capitaliste et grâce à lui, la meilleure partie du prolétariat allemand marche aujourd'hui sous notre étendard, sous l'étendard de la tempête révolutionnaire; même de l'autre côté, là où la contre-révolution semble encore toute-puissante, nous avons nos partisans, des frères de lutte futurs.

 

Ainsi, camarades, conduits par la marche de la dialectique historique et enrichis par l'expérience du développement capitaliste des soixante-dix dernières années, nous nous retrouvons, comme je l'ai déjà dit, au point. où en étaient Marx et Engels en 1848, lorsqu'ils brandirent pour la première fois l'étendard du socialisme international. Alors, lorsqu'on entreprit de réviser les erreurs et les illusions de 1848, on croyait que le prolétariat avait encore un chemin infini à parcourir avant que le socialisme ne devienne réalité. Bien sûr, jamais les théoriciens sérieux ne se sont laissés aller à fixer une date certaine et impérative à l'effondrement du capitalisme; mais on supposait vaguement que la route serait encore très longue; c'est ce qui ressort à chaque ligne de cette même préface qu'Engels écrivit en 1895. Mais maintenant nous pouvons dresser le bilan. Le laps de temps n'a-t-il pas été très court en comparaison du développement des luttes de classes de jadis ? Soixante-dix ans de développement du grand capitalisme ont suffi pour que nous puissions songer sérieusement à faire disparaître le capitalisme de la surface terrestre. Et plus encore : non seulement nous sommes aujourd'hui en mesure de résoudre cette tâche, non seulement c'est notre devoir envers le prolétariat, mais la résoudre est aujourd'hui la seule issue possible pour que survive la société humaine.

 

Car cette guerre, camarades, a-t-elle laissé subsister autre chose de la société bourgeoise qu'un énorme amas de décombres ? Formellement, l'ensemble des moyens de production et même de très nombreux instruments du pouvoir, presque tous les instruments décisifs du pouvoir, se trouvent encore entre les mains des classes dominantes : nous n'avons pas d'illusion à nous faire là-dessus. Mais, à part des tentatives convulsives pour rétablir l'exploitation dans un bain de sang, ce qu'elles peuvent en faire n'est qu'anarchie. Elles en sont au point que le dilemme auquel est aujourd'hui confrontée l'humanité s'énonce ainsi : disparition dans l'anarchie ou salut par le socialisme. Les résultats de la guerre mondiale mettent les classes bourgeoises dans l'impossibilité de trouver une issue sur le terrain de leur domination de classe et du capitalisme. Et c'est ainsi que nous pouvons vérifier dans les faits ce que Marx et Engels ont formulé pour la première fois dans un grand document, dans le Manifeste Communiste, comme la base scientifique du socialisme : le socialisme deviendra une nécessité historique. Cette vérité, nous la vivons aujourd'hui dans le sens le plus strict des termes. Le socialisme est devenu une nécessité, non seulement parce que le prolétariat ne veut plus vivre dans les conditions matérielles que lui réservent les classes capitalistes, mais aussi parce que nous sommes tous menacés de disparition si le prolétariat ne remplit pas son devoir de classe en réalisant le socialisme.


 

Voilà donc, camarades, la base sur laquelle est édifié le programme que nous adoptons aujourd'hui officiellement et que vous avez pu voir à l'état de projet dans la brochure : Que veut la Ligue Spartacus ? Il se trouve en opposition consciente avec les positions définies dans le programme d'Erfurt, en opposition consciente contre la séparation des « revendications minimales » immédiates de la lutte politique et économique d'une part, et d'un programme maximum, l'objectif final du socialisme, d'autre part. En opposition consciente avec cette façon de voir, nous liquidons les résultats des soixante-dix dernières années de développement et notamment, les résultats immédiats de la guerre mondiale, en disant : maintenant, il n'y a pour nous ni programme maximum ni programme minimum; le socialisme est une seule et même chose; c'est là le minimum qu'il nous faut réaliser aujourd'hui.

 

Je ne m'étendrai pas ici sur le détail des mesures que nous avons proposées dans notre projet de programme, car vous avez la possibilité de prendre position sur chacune d'elles, et les envisager ici par le menu nous entraînerait trop loin. J’estime qu'il est de mon devoir de ne signaler et de ne formuler ici que les grands traits généraux qui distinguent notre prise de position dans le programme de celle de la « social-démocratie officielle » en vigueur jusqu'à présent. En revanche, j'estime qu'il est plus important et plus urgent de s'entendre sur la manière dont nous devons interpréter les circonstances concrètes, dont nous devons concevoir les tâches tactiques, les solutions pratiques qui résultent de la situation politique, du cours qu'a pris la révolution jusqu'à présent et des lignes de force prévisibles de son développement futur. Nous examinerons donc la situation politique dans l'optique que j'ai tenté de caractériser et selon laquelle la réalisation du socialisme est la tâche immédiate dont la lumière doit guider toutes les mesures, toutes les positions que nous prendrons.


 

Camarades, je crois pouvoir le dire fièrement, notre Congrès est le congrès constitutif du seul parti socialiste révolutionnaire allemand; ce congrès coïncide par hasard, ou plutôt, pour parler en toute exactitude, non, pas par hasard, avec un tournant dans le développement de la révolution allemande elle-même. On peut dire qu'avec les événements des jours derniers s'est achevée la phase initiale de la révolution allemande, que nous entrons maintenant dans un second stade, plus avancé, du développement; et c'est notre devoir à tous en même temps que la source d'une connaissance meilleure et plus profonde pour l'avenir, que de faire notre auto-critique, que d'entreprendre un examen critique approfondi de ce que nous avons accompli, créé ou négligé; ceci nous permettra d'acquérir les prises pour la suite de notre action. Jetons un regard scrutateur sur la première phase de la révolution qui vient de s'achever.

 

Son point de départ fut le 9 novembre. Le 9 novembre a été une révolution pleine d'insuffisances et de faiblesses. Ce n'est pas étonnant. Cette révolution est survenue après quatre ans de guerre, après quatre ans au cours desquels, grâce à l'éducation que lui ont fait subir la social-démocratie et les syndicats libres, le prolétariat allemand a révélé une dose d'infamie et de reniement de ses tâches socialistes qui n'a son égal dans aucun autre pays. Si l'on se situe sur le terrain du développement historique - et c'est ce que nous faisons en tant que marxistes et socialistes - on ne peut s'attendre à voir surgir soudain, le 9 novembre 1918, une révolution grandiose, animée par la conscience de classe et des objectifs à atteindre, dans une Allemagne qui a offert l'image épouvantable du 4 août et des quatre ans qui ont suivi; ce que nous a fait vivre le 9 novembre, c'était pour les trois-quarts l'effondrement de l'impérialisme existant, plutôt que la victoire d'un principe nouveau. Simplement, pour l'impérialisme, colosse au pied d'argile, pourri de l'intérieur, l'heure était venue, il devait s'écrouler; ce qui suivit fut un mouvement plus ou moins chaotique, sans plan de bataille, très peu conscient; le seul lien cohérent, le seul principe constant et libérateur était résumé dans le mot d'ordre : création de conseils d'ouvriers et de soldats. C'était le mot-clé de cette révolution qui lui a conféré sans délai la teinture spéciale de révolution socialiste prolétarienne - malgré les insuffisances et les faiblesses des premiers instants; et quand on viendra nous servir des calomnies contre les bolcheviks russes, nous ne devrons jamais oublier de répondre : où avez-vous appris l'abc de votre révolution actuelle ? C'est chez les Russes que vous êtes allés le chercher, dans le modèle des conseils d'ouvriers et de soldats; et à la tête du gouvernement allemand soi-disant socialiste, des hommes de rien considèrent que cela fait partie de leur fonction que d'attirer, main dans la main avec les impérialistes anglais, les bolcheviks russes dans un guet-apens; eux aussi s'appuient formellement sur les conseils d'ouvriers et de soldats et ils sont bien obligés de reconnaître que c'est la révolution russe qui a émis les premiers mots d'ordre de la révolution mondiale. Nous pouvons affirmer avec certitude ce qui résulte spontanément de toute la situation actuelle : quel que soit le pays après l'Allemagne où éclatera la révolution prolétarienne, son premier geste sera la création de conseils d'ouvriers et de soldats.

 

C'est justement en cela que consiste le lien d'unité internationale de notre action, c'est là le mot-clé qui distingue fondamentalement notre révolution de toutes les révolutions bourgeoises qui l'ont précédée; un fait caractérise bien les contradictions dialectiques dans lesquelles se meut cette révolution, comme d'ailleurs toutes les autres : le 9 novembre, lorsqu'elle a poussé son premier cri, son cri de naissance en quelque sorte, elle a trouvé le mot qui nous conduira jusqu'au socialisme : conseils d'ouvriers et de soldats; un mot qui a rallié tout le monde; située le 9 novembre bien en-deça, la révolution a quand même trouvé instinctivement cette formule; à cause des insuffisances, des faiblesses, par manque d'initiative personnelle et de clarté sur ce qu'il lui fallait accomplir, elle est parvenue à laisser échapper, deux jours à peine après la révolution, la moitié des instruments de puissance qu'elle avait conquis le 9 novembre. C'est là qu'apparaît d'une part que la révolution actuelle est soumise à la loi toute puissante de la nécessité historique; ceci nous garantit que nous atteindrons notre but pas à pas, malgré toutes les difficultés, les complications et les fautes personnelles; d'autre part, si l'on confronte ce mot d'ordre clair aux insuffisances de la réalisation pratique qui l'a pris pour point de départ, il faut dire que ce n'étaient là que les premiers balbutiements de la révolution; il lui faudra fournir un effort formidable et parcourir une longue route avant d'être assez mûre pour réaliser intégralement ses premiers mots d'ordre.


Camarades, cette première phase qui va du 9 novembre jusqu'à ces jours derniers est caractérisée par des illusions de tous les côtés. La première illusion du prolétariat et des soldats qui ont fait la révolution, fut celle de l'unité sous le drapeau du « socialisme ». Quoi de plus caractéristique de la faiblesse interne de la révolution du 9 novembre, que ses premiers résultats : des éléments qui, deux heures avant l'explosion de la révolution, estimaient avoir pour fonction de la persécuter et de la rendre impossible, ont pris la tête du mouvement, les Ebert-Scheidemann et Haase ! L'idée de l'union des différents courants socialistes dans l'allégresse générale de l'unité, voilà la devise de la révolution du 9 novembre - une illusion qui devait prendre une sanglante revanche; nous n'avons cessé de la vivre et de la rêver que ces jours derniers; même erreur d'appréciation de la part des Ebert-Scheidemann, et même des bourgeois - de tous les côtés. Puis une illusion de la bourgeoisie à l'issue de ce stade : elle espérait, en fait, pouvoir maintenir les masses populaires sous le boisseau et réprimer la révolution socialiste grâce à la combinaison Ebert-Haase, grâce au « gouvernement socialiste »; et une illusion du gouvernement Ebert-Scheidemann qui espérait pouvoir arrêter la lutte de classe socialiste des masses ouvrières avec l'aide des masses de soldats du front. Voilà les illusions diverses qui expliquent également les événements des derniers temps. Toutes les illusions ont disparu dans le néant. On a bien vu que l'alliance de Haase avec Ebert-Scheidemann sous l'emblème du socialisme, n'était en fait qu'une feuille de vigne cachant la nudité d'une politique contre-révolutionnaire; et comme dans toutes les révolutions, il nous a été donné de guérir de cette illusion. Il existe une méthode révolutionnaire particulière pour guérir le peuple de ses illusions; mais le remède s'achète, hélas, au prix du sang du peuple. Dans celle-ci comme dans toutes les révolutions précédentes. Le sang des victimes de la Chausséestrasse le 6 décembre, la sang des marins assassinés le 24 décembre [3] ont marqué la grande masse du sceau de ce savoir, de cette vérité : ce que vous avez rafistolé sous l'apparence d'un prétendu gouvernement socialiste n'est qu'un gouvernement de la contre-révolution bourgeoise; ceux qui continuent à tolérer cet état de choses travaillent contre le prolétariat et contre le socialisme.

 

Mais, camarades, l'illusion de Messieurs Ebert-Scheidemann qui espéraient être en mesure d'asservir le prolétariat durablement avec l'aide des soldats du front s'est dissipée, elle aussi. En effet, quels ont été les résultats du 6 et du 24 décembre ? Nous avons tous pu constater que les masses de soldats étaient profondément dégrisées, qu'elles commençaient à prendre une position critique à l'égard de ces messieurs qui cherchaient à les utiliser comme chair à canon contre le prolétariat socialiste. Car la loi du développement objectif et nécessaire de la révolution socialiste veut aussi que les différentes troupes du mouvement ouvrier soient amenées peu à peu, par l'expérience amère, à savoir quelle est la bonne voie de la révolution. On a fait venir à Berlin des masses fraîches de soldats qui devaient servir de chair à canon pour réprimer tout mouvement de la part du prolétariat socialiste et nous assistons au phénomène suivant : plusieurs casernes demandent aujourd'hui des tracts de la Ligue Spartacus. Camarades, c'est la fin de la première phase. Si les Ebert-Scheidemann comptaient dominer le prolétariat à l'aide des soldats rétrogrades, leurs espérances sont en grande partie déjà ébranlées. Ce qui les attend dans un proche avenir, c'est de voir se propager même, dans les casernes, une conception révolutionnaire toujours plus claire, de voir grandir ainsi l'armée du prolétariat en lutte et s'affaiblir le camp de la contre-révolution. Mais il en résulte que quelqu'un d'autre encore allait perdre ses illusions : la bourgeoisie, la classe dirigeante. Si vous lisez les journaux des derniers jours, après les événements du 24 décembre, vous constaterez qu'ils rendent clairement et sans conteste un son déçu et indigné : les valets, là-haut, ont prouvé qu'ils étaient inutilisables.

 

On attendait qu'Ebert et Scheidemann se montrent les hommes forts qui domptent la bête féroce. Et qu'ont-ils fait ? Ils ont fait quelques putschs insuffisants et l'hydre de la révolution en ressort encore plus résolue, la tête haute. Donc désillusion réciproque de tous côtés. Le prolétariat a perdu toute illusion sur l'accouplement Ebert-Scheidemann-Haase dans un gouvernement « socialiste ». Ebert-Scheidemann ont perdu l'illusion de pouvoir dompter à la longue les prolétaires en bleu de travail à l'aide du prolétariat en uniforme de soldat; et la bourgeoisie a perdu l'illusion de pouvoir tromper, sur ses objectifs, toute la révolution socialiste en Allemagne, grâce à Ebert-Scheidemann-Haase. Mais si justement la première phase de la révolution n'a laissé derrière elle que ces misérables lambeaux, c'est ce dont le prolétariat pouvait tirer la plus grand profit; car il n'est rien de plus nuisible à la révolution que les illusions, il n’est rien de plus utile que la vérité franche et claire. Je peux ici me référer à l'opinion d'un classique allemand qui n'était pas un révolutionnaire du prolétariat mais un révolutionnaire intellectuel de la bourgeoisie : je veux parler de Lessing qui, dans l'un de ses derniers écrits, alors qu'il était bibliothécaire à Wolfenbüttel a rédigé les phrases suivantes qui me semblent très intéressantes et très sympathiques :

 

« Je ne sais si c'est un devoir de sacrifier le bonheur et la vie à la vérité... Mais je sais que c'est un devoir, quand on veut enseigner la vérité, de l'enseigner tout entière, ou bien pas du tout, de l'enseigner clairement et carrément, sans mystère, sans retenue, sans méfiance et dans toute sa force... Car plus l'erreur est grossière, plus le chemin qui mène à la vérité est court et direct; tandis que l'erreur raffinée peut nous tenir éternellement éloignés de la vérité, tant il nous est difficile de la reconnaître pour erreur... Celui qui ne pense qu'à vendre la vérité sous toutes sortes de masques et de fards pourrait bien être son entremetteur, il n'a jamais été son amant. »

 

Camarades, ces messieurs Haase, Dittmann. etc. ont tenté de vendre la révolution, la marchandise socialiste sous toutes sortes de masques et de fards; ils se sont avérés être les entremetteurs de la contre-révolution; à présent, nous sommes délivrés de ces ambiguïtés, la masse du peuple allemand peut voir la marchandise sous la forme brutale et carrée de messieurs Ebert et Scheidemann. Aujourd'hui, même le plus idiot ne peut s'y tromper, c'est la contre-révolution dans toute sa splendeur.


 

Quelles sont les perspectives futures de développement, maintenant que nous avons dépassé la première phase ? Il n'est bien sûr pas question d'énoncer des prophéties mais de tirer les conséquences logiques de ce que nous avons vécu jusqu'à présent et d'en déduire les voies prévisibles de l'évolution prochaine pour y conformer notre tactique et notre méthode de lutte. Camarades, où la route continue-t-elle ? Vous en avez un indice, d'une couleur pure et inaltérée, dans les dernières déclarations du nouveau gouvernement Ebert-Scheidemann. Dans quelle direction peut aller le cours du « gouvernement socialiste », alors que, comme je l'ai montré, toutes les illusions ont disparu ? Chaque jour qui passe fait perdre à ce gouvernement un peu plus de son appui dans les grandes masses du prolétariat; il ne reste plus derrière lui, à part la petite bourgeoisie, que des restes, de pauvres restes des prolétaires, mais on ne sait pas très bien combien de temps encore ils resteront derrière Ebert-Scheidemann. Ils perdront de plus en plus l'appui des masses de soldats, car les soldats se sont engagés sur la voie de la critique, commencent à prendre conscience d'eux-mêmes; certes, ce processus démarre lentement, mais il ne peut s'arrêter avant la prise de conscience socialiste complète. Ils ont perdu leur crédit auprès de la bourgeoisie parce qu'ils ne se sont pas montrés assez forts. Où leur route peut-elle maintenant se poursuivre ? Ils remiseront bien vite la comédie de la politique socialiste; et si vous lisez le nouveau programme de ces messieurs, vous verrez qu'ils foncent à toute vapeur vers la seconde phase, celle de la contre-révolution ouverte et je pourrais même dire, vers la restauration des conditions précédentes, d'avant la révolution. Quel est le programme du nouveau gouvernement ? L'élection d'un président qui occupera une position intermédiaire entre le roi d'Angleterre et le président en Amérique, un roi Ebert en quelque sorte; et deuxièmement, rétablissement du Conseil fédéral. Vous avez pu lire aujourd'hui les revendications particulières des gouvernements d'Allemagne du Sud qui soulignent le caractère fédératif de l'empire allemand. Le rétablissement de ce bon vieux Conseil fédéral, et bien sûr, de son appendice, le Reichstag allemand, n'est plus qu'une question de semaines. Camarades, les Ebert-Scheidemann s'engagent ainsi sur la ligne de la restauration pure et simple des conditions d'avant le 9 novembre. Mais ils se sont engagés par là même sur un plan incliné et ils se retrouveront, les membres brisés, étendus au fond de l'abîme. Car le rétablissement des conditions d'avant le 9 novembre était déjà dépassé le 9 novembre et aujourd'hui l'Allemagne est à des milles de cette éventualité. Pour conserver l'appui de la seule classe dont il défende les intérêts véritables, la bourgeoisie, - appui qu'ont sérieusement entamé les derniers événements -, le gouvernement se verra contraint de poursuivre une politique contre-révolutionnaire de plus en plus violente. Les revendications des États du sud de l'Allemagne, que publient aujourd'hui les journaux de Berlin, expriment clairement le souhait de voir, comme il est dit, s'établir une sécurité renforcée de l'Empire allemand, c'est-à-dire, en langage clair, d'obtenir l'état de siège contre les éléments « anarchistes », « putschistes », « bolchévistes », donc, contre les éléments socialistes. Les circonstances obligeront Ebert-Scheidemann à avoir recours à la dictature avec ou sans état de siège. Mais il en résulte que précisément le développement qui s'est produit jusqu'à présent, la logique des événements eux-mêmes et la violence qui pèse sur les Ebert-Scheidemann nous amèneront à connaître, dans la seconde phase de la révolution, un conflit bien plus aigu, des luttes de classes bien plus acharnées que ce n'était le cas précédemment; un conflit bien plus aigu, non seulement parce que les étapes politiques que j'ai énumérées jusqu'à maintenant, conduisent à reprendre le combat entre révolution et contre-révolution, corps à corps, les yeux dans les yeux, sans illusions, mais aussi parce qu'une nouvelle flamme, un nouvel incendie, venu des profondeurs se propage de plus en plus à l'ensemble : les luttes économiques.


 

Camarades, il est très caractéristique que la première période de la révolution qui va, pourrait-on dire, jusqu'au 24 décembre et que je viens de décrire, ait été encore exclusivement politique - c'est ce dont nous devons prendre pleinement conscience; et c'est ce qui explique les balbutiements, les insuffisances, les demi-mesures et le manque de conscience de cette révolution. C'était le premier stade d'un bouleversement dont les tâches principales se situent dans le domaine économique : renversement des rapports économiques. Elle était naïve, inconsciente comme une enfant qui marche à tâtons sans savoir où elle va, elle revêtait encore, comme je l'ai dit, un caractère purement politique. Ce n'est que dans les dernières semaines que, tout à fait spontanément, les grèves ont commencé à se faire sentir. Déclarons-le dès à présent :

 

La nature même de cette révolution fait que justement les grèves prennent nécessairement de plus en plus d'ampleur, deviennent de plus en plus le centre, l'essentiel de la révolution. C'est alors une révolution économique et c'est par là qu'elle devient une révolution socialiste. Mais la lutte pour le socialisme ne peut être menée que par les masses, dans un combat corps à corps contre le capitalisme, dans chaque entreprise, opposant chaque prolétaire à son employeur. Alors seulement il s'agira d'une révolution socialiste.

 

Certes, par manque de réflexion, on avait une autre idée de la marche des choses. On pensait qu'il suffisait de renverser l'ancien gouvernement, de mettre à sa place un gouvernement socialiste, on publierait alors des décrets pour instaurer le socialisme. Encore une fois, ce n'était là qu'une illusion. Le socialisme ne se fait pas et ne peut se faire par décrets, même s'ils émanent d'un gouvernement socialiste, aussi parfait. soit-il. Le socialisme doit être fait par les masses, par chaque prolétaire. C'est là où ils sont rivés à la chaîne du capitalisme que la chaîne doit être rompue. Le socialisme, c'est cela et rien d'autre, c'est la seule manière de faire du socialisme.

 

Et quelle est la forme extérieure de la lutte pour le socialisme ? C'est la grève et c'est pourquoi nous avons vu la phase économique du développement s'avancer au premier plan, maintenant qu'est entamée la seconde période de la révolution. Je voudrais souligner ici ce que nous pouvons dire fièrement et que personne ne contestera : nous, la Ligue Spartacus, le Parti Communiste allemand sommes les seuls dans toute l'Allemagne à soutenir les travailleurs en grève et en lutte. Vous avez vu et lu à toutes les occasions quelle a été l'attitude du Parti Indépendant vis-à-vis des grèves. Il n'y avait absolument aucune différence entre la position du Vorwärts et celle de la Freiheit [4]. On a dit : soyez durs à la tâche, le socialisme, c'est travailler beaucoup. Et c'est ce qu'on dit tant que le capital tient encore la queue de la poêle ! Ce n'est pas ainsi qu'on fait du socialisme, mais en combattant le capitalisme de toute son énergie; tout le monde défend les exigences du capitalisme, des pires réactionnaires jusqu'au Parti Indépendant, jusqu'à la Freiheit, sauf notre Parti communiste et lui seul. C'est dire par cet exposé que tous ceux sans exception qui ne se situent pas sur notre terrain communiste révolutionnaire combattent les grèves avec une violence extrême.

 

Il en résulte ceci : non seulement les grèves ne vont cesser de s'étendre dans la prochaine phase de la révolution, mais elles occuperont le centre, le point névralgique de la révolution, refoulant les questions purement politiques. Ainsi vous comprendrez qu'il va se produire dans la lutte économique, une énorme aggravation de la situation. Car la révolution en arrive ainsi au point où la bourgeoisie ne comprend plus la plaisanterie. La bourgeoisie peut se permettre des mystifications dans le domaine politique, là où une mascarade est encore possible, là où des gens comme Ebert-Scheidemann peuvent encore se présenter avec l'étiquette socialiste, mais pas là où le profit est en jeu. Elle placera alors le gouvernement Ebert-Scheidemann devant l'alternative suivante : en finir avec les grèves, supprimer la menace d'étranglement que fait peser sur elle le mouvement de grèves, ou bien messieurs Ebert-Scheidemann seront déclarés hors-jeu. Je pense aussi que les mesures politiques qu'ils ont prises suffiront à les mettre bientôt hors-jeu. Les Ebert-Scheidemann souffrent tout particulièrement de n'avoir pas trouvé bien grande confiance auprès de la bourgeoisie. La bourgeoisie réfléchira avant de parer du manteau d'hermine la silhouette de rustre parvenu d'Ebert. Si l'on en arrive là, on dira qu'en fin de compte, il ne suffit pas d'avoir du sang sur les mains, mais qu'il lui faut aussi avoir du sang bleu dans les veines; si l'on en arrive là, on dira : si nous voulons un roi, nous n'avons pas besoin d'un arriviste qui ne sait même pas se comporter en roi.


 

Ainsi, camarades, ces messieurs Ebert-Sheidemann favorisent l'extension d'un mouvement contre-révolutionnaire. Pas plus qu'ils ne viendront à bout des flammes de la lutte économique de classe qui s'élèvent et se propagent, leurs efforts ne satisferont la bourgeoisie. Soit ils sombreront -pour céder la place à une tentative de la contre-révolution qui se rassemble autour de monsieur Groener [5] en vue d'une lutte désespérée, ou en vue d'établir une dictature militaire déclarée sous Hindenburg -, soit ils devront s'incliner devant d'autres forces contre-révolutionnaires.

 

On ne peut rien dire de précis, on ne peut faire de déclaration positive sur ce qui arrivera. Mais peu nous importent les formes extérieures, le moment où interviendra tel ou tel élément; il nous suffit de connaître les grandes lignes du développement futur, et voici où elles nous mènent : la première phase de la révolution, celle de la lutte surtout politique est suivie d'une phase de lutte renforcée, accrue, essentiellement économique et au bout d'un laps de temps plus ou moins long, le gouvernement Ebert-Scheidemann est appelé à disparaître dans l'Erèbe.

 

On peut tout aussi difficilement prévoir ce qu'il adviendra de l'assemblée nationale dans la seconde phase du développement. Si elle est constituée, il est possible qu'elle devienne une nouvelle école permettant d'éduquer la classe ouvrière, mais il n'est pas non plus exclu qu'il n'y ait pas du tout d'assemblée nationale, on ne peut rien prédire. Afin que vous compreniez dans quelle optique nous avons défendu hier notre position, j'ajouterai seulement ceci, entre parenthèses : nous nous refusions tout simplement à faire dépendre notre tactique de l'une de ces éventualités. Je ne veux pas réentamer les discussions mais seulement dire ceci afin qu'il ne vienne pas à l'idée de quelqu'un d'entre vous qui n'écouterait que d'une oreille : Ah, voilà une nouvelle chanson ! Nous sommes tous ensemble exactement sur le même terrain qu'hier. Nous ne voulons pas faire dépendre notre tactique envers l'assemblée nationale, d'une éventualité bien probable mais non nécessaire, celle de voir l'assemblée nationale se volatiliser; nous voulons la fonder sur toutes les éventualités possibles, y compris celle d'une utilisation révolutionnaire de l'assemblée nationale au cas où elle serait constituée. Il est indifférent de savoir si elle le sera ou non, la révolution ne peut que gagner, en tous cas.



 

 


Et que restera-t-il au gouvernement Ebert-Scheidemann périmé ou à tout autre gouvernement dit social-démocrate qui serait à la barre ? J'ai dit que le prolétariat, dans sa masse, leur a déjà glissé des mains, que les soldats, eux aussi, ont cessé d'être utilisables comme chair à canon. Que reste-t-il donc à ces pauvres bonnes gens pour sauver leur situation? Il ne leur reste qu'une seule chance; et si vous lisez la presse, camarades, vous verrez où sont les dernières réserves que la contre-révolution allemande veut envoyer se battre contre nous, s'il faut cogner dur. Vous avez tous lu qu'à Riga, les troupes allemandes marchent déjà contre les bolcheviks russes, main dans la main avec les Anglais. Camarades, j'ai en mains des documents qui nous permettent d'avoir une vue d'ensemble sur ce qui se passe actuellement à Riga. Toute l'affaire émane du commandement en chef de la VIII° armée, de concert avec Monsieur August Winnig [6], social-démocrate allemand et dirigeant syndical. On a toujours présenté les choses de façon à faire croire que les pauvres Ebert-Scheidemann étaient les victimes de l'Entente. Mais depuis des semaines, depuis le début de la révolution, la tactique du Vorwärts consistait à faire croire que l'Entente souhaitait sincèrement juguler la Révolution en Russie, et ce n'est qu'ainsi que l'Entente en a eu l'idée. Nous avons constaté ici, documents à l'appui, comment cela s'est fait aux dépens du prolétariat russe et de la révolution allemande. Dans un télégramme du 26 décembre, le lieutenant-colonel Buerkner, chef d'État-Major de la VIlle armée, donnait connaissance des pourparlers qui aboutirent à cet accord de Riga. Le télégramme en question est ainsi conçu :

 

« Le 23-12 a eu lieu, à bord navire anglais « Princess Margaret », un entretien entre le délégué plénipotentiaire du Reich Winnig et le représentant du gouvernement anglais Monsanquet, autrefois consul général à Riga, auquel fut convoqué aussi le commandant allemand ou son représentant. Je fus désigné pour y participer. But de l'entretien : application des conditions d'armistice. Déroulement de l'entretien : Anglais : Navires stationnés ici doivent surveiller application des conditions. En raison des conditions d'armistice, il sera exigé :
 
« 1. que les Allemands maintiennent dans cette zone une puissance de combat suffisante pour tenir les bolchévistes en échec et ne pas leur permettre d'avancer au delà de leurs positions actuelles. »

Ensuite :

« 3. Un exposé des présentes dispositions pour les troupes, aussi bien allemandes que lettones qui combattent les bolchévistes, doit être envoyé à l'officier d'État-Major britannique pour que le doyen d'âge des officiers de marine en prenne connaissance. Toutes les dispositions futures concernant les troupes devant combattre les bolchévistes seront communiquées par ce même officier.
« 4. Une force militaire suffisante devra être maintenue sous les armes aux points suivants pour empêcher leur occupation par les bolchévistes ou l'avance de ceux-ci sur une ligne générale reliant les places suivantes : Walk, Wolmar, Wenden, Friedrichstadt, Pensk, Mittau.
« 5. La voie ferrée entre Riga et Libau doit être assurée contre les attaques bolchévistes; toutes les provisions et le courrier britannique qui empruntent cette voie doivent bénéficier d'un régime de faveur. »
 

Suit toute une série de demandes. Et voici la réponse de Monsieur Winnig, plénipotentiaire allemand :

 

« Il est certes inhabituel de vouloir contraindre un gouvernement à occuper un État étranger, mais en ce cas précis, c'est notre souhait le plus cher », déclare Monsieur Winnig, dirigeant syndical, « car il s'agit de protéger du sang allemand » - les barons baltes - « et nous nous sentons aussi moralement obligés d'aider un pays que nous avons libéré du contexte étatique dont il faisait partie précédemment. Mais nos efforts ont été entravés, premièrement par l'état des troupes soumises à l'influence de l'effet des conditions d'armistice : elles ne veulent plus combattre mais rentrer chez elles et sont composées de surcroît de vieux invalides de guerre; deuxièmement par l'attitude des gouvernements d'ici » - il s'agit des gouvernements lettons - qui présentent les Allemands comme leurs oppresseurs. Nous nous efforçons de créer des formations volontaires et combatives, ce qui, en partie, a déjà été réalisé ».
 

Ce qui se fait là, c'est de la contre-révolution. Vous avez été informés, il y a quelque temps, de la création de la division de fer, destinée expressément à lutter contre les bolchévistes dans les pays baltes. La position du gouvernement Ebert-Scheidemann à cet égard n'était pas claire. Maintenant vous savez que c'est ce gouvernement lui-même qui en a fait la proposition.

 

Camarade, encore une petite remarque sur Winnig. Nous pouvons bien dire que les dirigeants syndicaux allemands - qu'un dirigeant syndical rende de tels services politiques n'est pas un hasard - que les dirigeants syndicaux allemands et les social-démocrates sont les plus grandes et les plus infâmes crapules que le monde ait jamais connues. Savez-vous où devraient être ces gens, Winnig, Ebert, Scheidemann ? D'après le code pénal allemand qu'ils ont eux-mêmes déclaré pleinement valable et selon lequel ils font rendre la justice, la place de ces gens est aux travaux forcés ! Car selon le code pénal allemand, quiconque entreprend d'enrôler des soldats allemands au service de l'étranger est passible de travaux forcés. Et nous pouvons bien dire que nous avons aujourd'hui, à la tête du gouvernement « socialiste », non seulement des gens qui sont les judas du mouvement socialiste, de la révolution prolétarienne, mais aussi des bagnards, qui n'ont absolument pas leur place dans une société convenable.

 

En rapport avec ce point, je vous lirai, à l'issue de mon exposé, une résolution que j'espère vous voir adopter à l'unanimité, afin que nous disposions de suffisamment de poids pour intervenir contre ces gens qui dirigent à présent les destinées de l'Allemagne.

 

Camarades, pour reprendre le fil de mon exposé : toutes ces machinations, la création des divisions de fer et notamment l'accord avec l'impérialisme anglais cité plus haut, ne représentent bien évidemment rien d'autre que les dernières réserves destinées à étouffer le mouvement socialiste allemand; mais la question cruciale, celle qui se rapporte aux perspectives de paix, est très étroitement liée à cela. Qu'y a-t-il d'autre à voir dans ces arrangements, si ce n'est la tentative de rallumer la guerre ? Alors qu'en Allemagne, ces canailles jouent la comédie, font semblant d'avoir fort à faire pour instaurer la paix, prétendent que nous sommes les trouble-fête, les gens qui suscitent le mécontentement de l'Entente et reculent l'échéance de la paix, ils se préparent à rallumer la guerre de leurs propres mains, la guerre à l'Est, que suivra séance tenante la guerre en Allemagne. Ici encore, c'est la situation qui nous contraint à entrer dans une période de conflits violents. En même temps que le socialisme et que les intérêts de la révolution, il nous faudra défendre aussi les intérêts de la paix mondiale. Ceci confirme précisément la tactique que nous autres, spartakistes, avons défendue sans relâche et en toute occasion pendant les quatre ans de la guerre. La paix, c'est la révolution mondiale du prolétariat. Il n'y a pas d'autre moyen pour établir et assurer réellement la paix que la victoire du prolétariat socialiste.

Camarades, qu'en résulte-t-il pour notre ligne tactique générale dans la situation où nous allons nous trouver prochainement ? La première conséquence que vous en tirerez est sans doute l'espoir de voir tomber le gouvernement Ebert-Scheidemann qui serait alors remplacé par un gouvernement expressément révolutionnaire, socialiste et prolétarien. Cependant, je voudrais attirer votre attention, non pas vers le haut de la pyramide, mais vers le bas. Nous ne pouvons continuer à nourrir l'illusion, retomber dans l'erreur de la première phase de la révolution celle du 9 novembre, croire qu'il suffit en somme de renverser le gouvernement capitaliste et de le remplacer par un autre, pour faire une révolution socialiste. On ne peut conduire la révolution socialiste à la victoire que si l'on procède de façon inverse; si l'on mine progressivement le gouvernement Ebert-Scheidemann par une lutte de masse sociale et révolutionnaire; je voudrais vous rappeler ici certaines insuffisances de la révolution allemande qui n'ont pas disparu avec la première phase et qui montrent que nous n'en sommes, hélas, pas encore au point d'assurer la victoire du socialisme en renversant le gouvernement. J'ai essayé de vous démontrer que la révolution du 9 novembre a été avant tout une révolution politique et qu'il lui faut devenir essentiellement économique. Mais c'était aussi une révolution urbaine, la campagne n'a pour ainsi dire pas été touchée jusqu'à présent. Ce serait folie que de vouloir réaliser le socialisme sans l'agriculture. Du point de vue de l'économie socialiste, on ne peut absolument pas restructurer l'industrie sans l'amalgamer à une agriculture réorganisée selon les principes socialistes. L'idée la plus importante de l'ordre économique socialiste est que soient supprimées l'opposition et la séparation entre la ville et la campagne. Cette séparation, ce contraste, cette opposition sont un phénomène purement capitaliste qu'il faut supprimer tout de suite si l'on se place d'un point de vue socialiste. Si nous voulons sérieusement une restructuration socialiste, il vous faudra porter autant d'attention à la campagne qu'aux centres industriels et sur ce point, nous n'en sommes, hélas, pas même au commencement du commencement. Il faut s'y mettre sérieusement maintenant, non seulement si l'on considère que nous ne pourrons socialiser sans l'agriculture mais aussi pour la raison suivante : si nous avons à présent fait le compte des dernières réserves de la contre-révolution contre nous et nos efforts, il y a encore une réserve importante que nous n'avons pas comptée, la paysannerie. Dans la mesure précise où elle n'a pas été touchée jusqu'à présent, elle peut encore être une réserve pour la bourgeoisie contre-révolutionnaire. Et lorsque la flamme des grèves socialistes lui léchera les pieds, la première chose que fera la bourgeoisie sera de mobiliser la paysannerie, les partisans fanatiques de la propriété privée. Pour parer à la menace de cette puissance contre-révolutionnaire, il n'est d'autre moyen que de porter la lutte de classe à la campagne, que de mobiliser le prolétariat sans terre et la petite paysannerie contre la paysannerie possédante.


 

On peut en conclure ce qui nous reste à faire pour assurer les conditions préalables au succès de la révolution et c'est pourquoi je résumerai ainsi nos tâches imminentes : il nous faudra surtout, à l'avenir, étendre en tous sens le système des conseils d'ouvriers et de soldats, mais principalement le système des conseils d'ouvriers. Ce que nous avons entrepris le 9 novembre n'est qu'un timide début, et pas seulement cela. Nous avons même reperdu dans la première phase de la révolution de grands moyens de puissance. Vous savez que la contre-révolution a entrepris un démontage assidu du système des conseils d'ouvriers et de soldats. En Hesse, les conseils d'ouvriers et de soldats ont été complètement supprimés par le gouvernement contre-révolutionnaire; en d'autres endroits, on leur arrache des mains les instruments du pouvoir. C'est pourquoi nous ne pourrons nous contenter d'étendre le système des conseils d'ouvriers et de soldats, il nous faudra également incorporer les ouvriers agricoles et les petits paysans dans ce système des conseils. Nous devons prendre le pouvoir, nous devons nous poser ainsi la question de la prise du pouvoir : que fait, que peut faire, que doit faire chaque conseil d'ouvriers et de soldats dans toute l'Allemagne ? C'est là que réside le pouvoir; nous devons saper l'état bourgeois à la base, nous mettrons partout fin à la séparation des pouvoirs publics, de la législation et de l'administration, nous les unirons, nous les remettrons aux conseils d'ouvriers et de soldats.

Camarades, voilà un vaste champ à labourer. Nous devons faire les préparatifs à partir de la base, nous devons donner aux conseils d'ouvriers et de soldats un pouvoir tel que le renversement du gouvernement Ebert-Scheidemann ou de tout autre gouvernement semblable ne sera plus que l'acte final. Ainsi, la conquête du pouvoir ne doit pas se faire en une fois, mais être progressive : nous nous introduirons dans l'État bourgeois jusqu'à occuper toutes les positions et les défendre toutes griffes dehors. Et la lutte économique : à mon avis, qui est aussi celui de mes amis les plus proches dans le Parti, elle doit être également menée par les conseils d'ouvriers. C'est aussi aux conseils d'ouvriers qu'il appartiendra de diriger le conflit économique et de lui faire emprunter des voies de plus en plus larges. Les conseils d'ouvriers doivent disposer de tout le pouvoir dans l'État. C'est en ce sens qu'il nous faudra agir, dans les prochains temps; si nous assumons cette tâche, il en résultera que nous devrons compter dans les prochains temps sur un renforcement gigantesque de la lutte. Car il s'agit bien de lutter pied à pied, corps à corps, dans chaque État, dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque commune, afin de remettre aux conseils d'ouvriers et de soldats tous les instruments du pouvoir qu'il faudra arracher bribe par bribe à la bourgeoisie. Dans cet objectif, il faudra d'abord éduquer nos camarades, il faudra d'abord éduquer les prolétaires. Même là où les conseils d'ouvriers et de soldats existent, on ne sait pas quelle est leur fonction. Nous devons d'abord apprendre aux masses que le conseil d'ouvriers et de soldats doit être dans toutes les directions le levier de la mécanique d'état, qu'il doit s'emparer de tous les pouvoirs pour les faire converger dans un même courant : le bouleversement socialiste. Même les masses laborieuses, déjà organisées dans les conseils d'ouvriers et de soldats, sont encore à des milles de cela, à part bien sûr, quelques petites minorités de prolétaires qui ont une claire conscience de leurs tâches. Ce n'est pas une carence, c'est tout à fait normal. En exerçant le pouvoir, la masse doit apprendre à exercer le pouvoir. Il n'y a pas d'autre moyen de lui en inculquer la science. Nous avons fort heureusement dépassé le temps où il était question d'enseigner le socialisme au prolétariat. Ce temps n'est apparemment pas encore révolu aujourd'hui pour les marxistes de l'école Kautsky. Éduquer les masses prolétariennes, cela veut dire : leur faire des discours, diffuser des tracts et des brochures. Non, l'école socialiste des prolétaires n'a pas besoin de tout cela. Leur éducation se fait quand ils passent à l'action. Au commencement était l'Action, telle est ici la devise; et l'action, c'est que les conseils d'ouvriers et de soldats se sentent appelés à devenir la seule puissance publique dans l'Empire et apprennent à l'être. C'est la seule façon de miner le terrain afin qu'il soit mûr pour le bouleversement qui doit couronner notre œuvre. Voilà pourquoi camarades, c'est par un calcul clair, avec une conscience claire que nous vous avons déclaré hier, que moi, particulièrement, je vous ai dit : Cessez de prendre la lutte à la légère ! Certains camarades l'ont mal interprété, croyant que je les accusais de vouloir rester les bras croisés en boycottant l'assemblée nationale. Je n'y ai pas songé un seul instant. Seulement, je ne pouvais plus m'étendre sur ce problème; dans le cadre et dans le contexte d'aujourd'hui, j'en ai la possibilité. Je veux dire par là que l'histoire nous rend la tâche moins aisée que lors des révolutions bourgeoises où il suffisait de renverser le pouvoir officiel au centre et de le remplacer par quelques douzaines d'hommes nouveaux, tout au plus. Nous devons agir à la base, ce qui correspond bien au caractère de masse de notre révolution dont les objectifs visent les fondements, les racines mêmes de la constitution sociale, ce qui correspond au caractère de la révolution prolétarienne actuelle; nous devons conquérir le pouvoir politique non par le haut mais par le bas. Le 9 novembre, on a tenté d'ébranler les pouvoirs publics, l'hégémonie de classe, une tentative débile, incomplète, inconsciente, chaotique. Ce qu'il faut faire maintenant, c'est diriger, en pleine conscience, toute la force du prolétariat contre les fondements de la société capitaliste. C'est à la base, là où chaque employeur fait face à ses esclaves salariés, c'est à la base, là où les organes exécutifs de la domination politique de classe font face aux objets de cette domination, c'est à la base que nous devons arracher, bribe par bribe, aux gouvernants les instruments de leur puissance pour les prendre en main. Telle que je vous la dépeins, la marche de l'opération a l'air plus lente qu'on ne serait porté à le croire au premier instant. Je crois qu'il est bon que nous envisagions en pleine clarté toutes les difficultés et toutes les complications de cette révolution. Car j'espère que comme moi, aucun de vous ne laissera la description des grandes difficultés, des tâches qui s'accumulent paralyser son ardeur ou son énergie; au contraire, plus la tâche sera grande, plus nous rassemblerons toutes nos forces; et nous n'oublions pas que la révolution sait faire son œuvre avec une extraordinaire rapidité. Je n'entreprendrai pas de prédire la durée nécessaire à ce processus. Qui de nous fait le compte, qui se soucie de ce que notre seule vie suffise pour en venir à bout ! Il importe seulement de savoir avec clarté et précision ce que nous avons à faire; et ce que nous avons à faire, j'espère vous l'avoir, avec mes faibles forces, exposé à peu près dans les grandes lignes.

Notes

[1] La traduction du Manifeste Communiste est celle des Éditions Sociales de 1953.

[2] Les traductions de la préface d'Engels à la Lutte des classes en France n'ont pas été confrontées à celles qui existent déjà.

[3] Le 6 décembre, les fusilliers de la garde ouvrirent le feu sur une manifestation de spartakistes et de sympathisants, alors qu'elle s'engageait dans la Chausséestrasse. Il y eut 16 morts.
Le 24 décembre, le général Groener obtint d'Ebert l'autorisation de faire le siège du cantonnement de la division populaire de marine afin d'en faire évacuer l'édifice. Cette attaque surprise se heurta à une vive résistance.

[4] Die Freiheit : Organe de l'U.S.P.D. Parut à Berlin de novembre 1918 à octobre 1922. Vorwärts : principal quotidien de la social-démocratie allemande jusqu’à 1933.

[5] Groener, Général monarchiste qui mit l'armée à la disposition de Ebert à condition que ce dernier s'engage à écraser la révolution.

[6] Winnig, August (1878-1956). Ouvrier maçon qualifié, il devint en 1913 président de l'Union des ouvriers du bâtiment. Nommé en novembre 1918, plénipotentiaire du Reich pour les pays baltes et commissaire du Reich pour la Prusse occidentale et orientale, il devint en 1919 haut président de Prusse orientale. Renversé en 1920, il fut exclus du parti pour avoir participé au putsch de Kapp.

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31 décembre 2018 1 31 /12 /décembre /2018 10:05
Rosa Luxemburg. Que Veut la Ligue Spartakiste ?, Die rote Fahne, 14 décembre 1918.

Le texte qu'on va lire a été publié pour la première fois dans le journal spartakiste Die rote Fahne, en date du 14 décembre 1918. Rosa Luxemburg l'avait rédigé à un moment où les spartakistes faisaient encore partie du parti social-démocrate indépendant alors qu'ils affirmaient cependant leurs propres conceptions, en désaccord avec celles des indépendants sur beaucoup de points. Le maintien des spartakistes au sein du parti social-démocrate indépendant, étant données ces divergences de vue, n'était plus possible.
Ce programme sera présenté au Congrès de fondation du Parti communiste allemand qui se réunit dans les derniers jours de décembre 1918 à Berlin et adopté le 31 décembre par le Congrès unanime, qui lui avait simplement fait subir quelques retouches de détail

https://www.marxists.org/francais/luxembur/spartakus/programme.htm



1.

 

Le 9 novembre, en Allemagne, les ouvriers et soldats ont mis en pièces l'ancien régime. Sur les champs de bataille de France s'était dissipée l'illusion sanglante que le sabre prussien régnait en maître sur le monde. La bande de criminels qui avait allumé l'incendie mondial et précipité l'Allemagne dans une mer de sang était arrivée au bout de son latin. Trompé pendant quatre ans le peuple qui, au service de ce Moloch, avait oublié les devoirs qu'impose la civilisation, le sentiment de l'honneur et l'humanité, qui s'était laissé utilisé pour n'importe quelle infamie, ce peuple se réveillait de son sommeil de quatre années -- et devant lui béait un gouffre.

Le 9 novembre, le prolétariat allemand s'est dressé pour se débarrasser du joug honteux qui l'accablait. Les Hohenzollern furent chassés, des conseils d'ouvriers et de soldats, élus.

Mais les Hohenzollern n'ont jamais été que les gérants de la bourgeoisie impérialiste et des Junkers. La bourgeoisie et sa domination de classe, tel est le véritable responsable de la guerre mondiale en Allemagne aussi bien qu'en France, en Russie comme en Angleterre, en Europe comme en Amérique. Ce sont les capitalistes de tous les pays qui ont donné le signal du massacre des peuples. Le capital international est ce Baal insatiable dans la gueule sanglante duquel ont été jetés des millions et des millions de victimes humaines.

La guerre mondiale a placé la société devant l'alternative suivante : ou bien maintien du capitalisme, avec de nouvelles guerres et un rapide effondrement dans le chaos et l'anarchie ou bien abolition de l'exploitation capitaliste.

Avec la fin de la guerre mondiale, la bourgeoisie et sa domination de classe ont perdu tout droit à l'existence. La bourgeoisie n'est plus en mesure de tirer la société du terrible chaos économique que l'orgie impérialiste a laissé après elle.

Dans des proportions énormes, des moyens de production ont été anéantis ; des millions d'ouvriers, les meilleures cohortes et les plus actives de la classe ouvrière, ont été massacrés. Lorsque ceux qui sont restés en vie rentrent dans leurs foyers, ils voient devant eux le visage grimaçant du chômage, de la famine et des maladies qui menacent d'anéantir jusqu'à la racine la force populaire. Le fardeau énorme des dettes de guerre rend inéluctable la banqueroute financière de l'Etat.

Pour échapper à cette confusion sanglante, pour ne pas choir dans cet abîme béant, il n'existe d'autre recours, d'autre issue, d'autre salut que le socialisme. Seule la révolution mondiale du prolétariat peut mettre de l'ordre dans ce chaos, donner à tous du travail et du pain, mettre un terme au déchirement réciproque des peuples, apporter à l'humanité écorchée la paix, la liberté et une civilisation véritable ; A bas le salariat ! Tel est le mot, d'ordre de l'heure : au travail salarié et à la domination de classe doit se substituer le travail coopérateur, les moyens de travail ne doivent plus être le monopole d'une classe, mais devenir le bien commun de tous. Plus d'exploiteurs ni d'exploités ! Réglementation de la production et répartition des produits dans l'intérêt de tous ; suppression à la fois du mode de production actuel, de l'exploitation et du pillage et aussi du commerce actuel qui n'est qu'escroquerie.

A la place des patrons et de leurs esclaves salariés, des travailleurs coopérateurs libres. Le travail cesse d'être un tourment pour quiconque, parce qu'il est le devoir de tous ! Une existence digne et humaine pour quiconque remplit ses obligations envers la société. Dès lors la faim n'est plus la malédiction qui pèse sur le travail, mais la sanction de l'oisiveté.

C'est seulement dans une telle société que sont extirpées les racines de la haine chauvine et de l'asservissement des peuples. C'est alors seulement que la terre ne sera plus souillée par l'holocauste d'être humains, c'est alors seulement qu'on pourra dire : cette guerre a été la dernière !

A l'heure présente le socialisme est l'ultime planche de salut de l'humanité. Au-dessus des remparts croulants de la société capitalistes on voit briller en lettres de feu, le dilemme prophétique du Manifeste du Parti communiste :

Socialisme ou retombée dans la barbarie

2.

 

La réalisation du régime socialiste est la tâche la plus grandiose qui ait jamais incombé dans l'histoire du monde à une classe et à une révolution. Cette tâche requiert une transformation totale de l'Etat et un bouleversement complet des fondements économiques et sociaux de la société.

Cette transformation, ce bouleversement ne sauraient être décrétés par quelque autorité, commission ou Parlement : seules les masses peuvent les entreprendre et les réaliser.

Dans toutes les révolutions antérieures, c'était une toute petite minorité de la population qui menait la lutte, en fixait les objectifs et l'orientation, n'utilisant la masse que comme un instrument pour faire triompher ses propres intérêts, les intérêts de la minorité. La révolution socialiste est la première qui ne puisse triompher que dans l'intérêt de la grande majorité et grâce à la grande majorité des travailleurs.

La masse du prolétariat est appelée non seulement à fixer consciemment l'objectif et l'orientation de la révolution, mais elle doit nécessairement faire entrer elle-même dans la vie, pas à pas, par son activité propre, le socialisme.

L'essence de la société socialiste réside en ceci : la masse laborieuse cesse d'être une masse que l'on gouverne, pour vivre elle-même la vie politique et économique dans sa totalité et pour l'orienter par une détermination consciente et libre.

Aussi du sommet de l'Etat à la plus petite commune, la masse prolétarienne doit-elle substituer aux organes de la domination bourgeoise dont elle a hérité : Bundesrat (Conseil fédéral), parlements, conseils municipaux, ses propres organes de classe : les conseils d'ouvriers et de soldats. Il lui faut occuper tous les postes, contrôler toutes les fonctions, mesurer tous les besoins de l'Etat à l'aune de ses propres intérêts de classe et à l'aune des tâches socialistes. Et ce n'est que par une osmose permanente, vivante, entre les masses populaires et leurs organismes, les conseils d'ouvriers et de soldats, que pourra être insufflé à l'Etat un esprit socialiste.

A son tour, la révolution économique ne peut s'accomplir que sous la forme d'un procès dont la masse prolétarienne sera l'agent. S'agissant de la socialisation, les décrets pris par les autorités révolutionnaires suprêmes ne sont que phrases vides, si l'on en reste là. Seule la classe ouvrière peut, par son action, leur donner vie. Dans une lutte tenace contre le capital, dans un corps à corps livré dans chaque entreprise, grâce à la pression directe des masses, aux grèves, grâce à la mise sur pieds de leurs organismes représentatifs permanents, les ouvriers peuvent s'assurer le contrôle et en fin de compte la direction effective de la production.

Les masses de prolétaires doivent apprendre à n'être plus ces machines inertes que le capitaliste installe tout au long du procès de production, mais à devenir des hommes qui, par leurs pensées, leurs activités libres, guident ce procès. Ils doivent acquérir le sentiment des responsabilités propre à des membres agissants de la communauté, unique propriétaire de la totalité de la richesse sociale. Il leur faut faire preuve de zèle, sans le fouet du patron ; développer la productivité, sans garde-chiourme capitaliste ; faire preuve de discipline, sans que pèse sur eux le moindre joug, et d'ordre, sans maître pour les commander. L'idéalisme le plus élevé dans l'intérêt de la communauté, l'autodiscipline la plus stricte, un sens civique véritable constituent le fondement moral de la société socialiste [1], tout comme la passivité, l'égoïsme et la corruption constituent le fondement moral de la société capitaliste.

Toutes ces vertus civiques socialistes, ainsi que les connaissances et les capacités nécessaires à la direction des entreprises socialistes, la classe ouvrière ne saurait les acquérir que par son activité propre, en faisant elle-même sa propre expérience.

La socialisation de la société ne saurait être réalisée dans toute son ampleur que par une lutte opiniâtre, infatigable de la masse des ouvriers sur tous les points où le travail affronte le capital, où le peuple et la bourgeoisie, avec sa domination de classe, se regardent les yeux dans les yeux. La libération de la classe ouvrière doit être nécessairement l'œuvre de la classe ouvrière elle-même.

3.

 

Dans les révolutions bourgeoises, l'effusion de sang, la terreur, le crime politique étaient des armes indispensables entre les mains des classes montantes. La révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir à ces moyens de lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante. Ce n'est pas la tentative désespérée d'une minorité pour modeler par la force le monde selon son idéal, c'est l'action de la grande masse des millions d'hommes qui composent le peuple, appelés à remplir leur mission historique et à faire de la nécessité historique une réalité.

Mais la révolution prolétarienne sonne en même temps le glas de toute servitude et de toute oppression ; voilà pourquoi se dressent contre elle dans une lutte à mort, comme un seul homme, tous les capitalistes, les Junkers, les petits-bourgeois, les officiers, bref tous les profiteurs ou les parasites de l'exploitation et de la domination de classe.

C'est pure folie que de s'imaginer que les capitalistes pourraient se plier de bon gré au verdict socialiste d'un Parlement, d'une Assemblée nationale, qu'ils renonceraient tranquillement à la propriété, au profit, aux privilèges de l'exploitation. Toutes les classes dominantes ont lutté jusqu'au bout pour leurs privilèges, avec l'énergie la plus tenace. Les patriciens de Rome tout comme les barons féodaux du moyen âge, les gentlemen anglais, tout comme les marchands d'esclaves américains, les boyards de Valachie, tout comme les soyeux lyonnais -- tous ont versé des torrents de sang, ont marché sur des cadavres, au milieu des incendies et des crimes, ils ont déchaîné la guerre civile et trahi leur pays, pour défendre leur pouvoir et leurs privilèges.

Dernier rejeton de la caste des exploiteurs, la classe capitaliste impérialiste surpasse en brutalité, en cynisme, la bassesse de toutes celles qui l'ont précédée. Elle défendra ce qu'elle a de plus sacré : le profit et le privilège de l'exploitation avec ses dents et ses ongles. Elle emploiera les méthodes sadiques dont elle a fait montre dans toute sa politique coloniale et au cours de la dernière guerre. Contre le prolétariat elle mettra en mouvement le ciel et l'enfer ; elle mobilisera la paysannerie contre les villes, excitera des couches ouvrières rétrogrades contre l'avant-garde socialiste, elle se servira d'officiers pour organiser des massacres [2], tentera de paralyser toute mesure socialiste par les mille moyens de résistance passive, elle suscitera contre la révolution vingt Vendées, elle appellera à son secours l'ennemi de l'extérieur, les Clemenceau, les Lloyd George et les Wilson avec leurs armes, préférant transformer l'Allemagne en un tas de décombres fumants plutôt que de renoncer de plein gré à l'esclavage du salariat.

Toutes ces résistances, il faudra les briser pas à pas d'une main de fer en faisant preuve d'une énergie sans défaillance [3]. A la violence de la contre-révolution bourgeoise, il faut opposer le pouvoir révolutionnaire du prolétariat, aux attentats, aux intrigues ourdies par la bourgeoisie, la lucidité inébranlable, la vigilance et l'activité jamais en défaut de la masse prolétarienne. Aux menaces de la contre-révolution, l'armement du peuple et le désarmement des classes dominantes. Aux manœuvres d'obstruction parlementaire de la bourgeoisie, l'organisation inventive et active de la masse des ouvriers et des soldats. A l'omniprésence et aux mille moyens dont dispose la société bourgeoise, il faudra opposer le pouvoir de la classe ouvrière décuplé par l'union et la concentration. Seul le front uni de l'ensemble du prolétariat allemand, rassemblant le prolétariat du Sud de l'Allemagne et celui du Nord de l'Allemagne, le prolétariat urbain et le prolétariat agricole, seul le front des ouvriers et des soldats, les contacts idéologiques vivants entre la révolution allemande et l'Internationale, l'élargissement de la révolution allemande aux dimensions de la révolution mondiale du prolétariat, permettront de créer le soubassement de granit sur lequel on construira 1'édifice de l'avenir.

La lutte pour le socialisme est la guerre civile la plus fantastique que l'histoire du monde ait jamais connue, et la révolution prolétarienne doit se doter des moyens nécessaires, elle doit apprendre à les utiliser pour lutter et vaincre.

Doter de la sorte la masse compacte de la population laborieuse de la totalité du pouvoir politique pour qu'elle accomplisse les tâches révolutionnaires, c'est ce qu'on appelle la dictature du prolétariat : la démocratie véritable. Il n'y a pas démocratie, lorsque l'esclave salarié siège à côté du capitaliste, le prolétaire agricole à côté du Junker dans une égalité fallacieuse pour débattre de concert, parlementairement, de leurs problèmes vitaux. Mais lorsque la masse des millions de prolétaires empoigne de ses mains calleuses la totalité du pouvoir d'Etat, tel le dieu Thor brandissant son marteau, pour l'abattre sur la tête des classes dominantes, alors seulement existe une démocratie qui ne soit pas une duperie.

Pour permettre au prolétariat d'accomplir ses tâches la Ligue spartakiste exige :

Mesures immédiates pour assurer le triomphe de la révolution

 

  1. Désarmement de toute la police, de tous les officiers ainsi que des soldats d'origine non prolétarienne, désarmement de tous ceux qui font partie des classes dominantes.
  2. Réquisition de tous les stocks d'armes et de munitions ainsi que des usines d'armement par les soins des conseils d'ouvriers et de soldats.
  3. Armement de l'ensemble du prolétariat masculin adulte qui constituera une milice ouvrière. Constitution d une garde rouge composée de prolétaires qui sera le noyau actif de la milice et aura pour mission de protéger en permanence la révolution contre les attentats et les intrigues contre-révolutionnaires.
  4. Suppression du pouvoir de commandement des officiers et des sous-officiers ; substitution d'une discipline librement consentie par les soldats à l'obéissance passive à la prussienne. Election de tous les supérieurs par les hommes de troupe avec droit permanent de les révoquer, abolition de la juridiction militaire.
  5. Eviction des officiers et des capitulards de tous les conseils de soldats.
  6. Remplacement de tous les organes politiques et de toutes les autorités de l'ancien régime par des hommes de confiance délégués par les conseils d'ouvriers et de soldats.
  7. Mise en place d'un tribunal révolutionnaire devant lequel comparaîtront les principaux responsables de la guerre et de sa prolongation : les Hohenzollern, Ludendorff, Hindenburg, Tirpitz et leurs complices, ainsi que tous les conjurés de la contre-révolution.
  8. Réquisition immédiate de tous les stocks de vivres en vue d'assurer le ravitaillement de la population.
Mesures politiques et sociales

 

  1. Abolition de tous les Etats particuliers : création d'une République allemande socialiste unifiée.
  2. Elimination de tous les parlements et de tous les conseils municipaux, leurs fonctions étant dévolues aux conseils d'ouvriers et de soldats et aux comités que ceux ci désigneraient.
  3. Election de conseils d'ouvriers dans toute l'Allemagne par les soins de la classe ouvrière adulte des deux sexes, à la ville et à la campagne, par entreprise ; élection de conseils de soldats par les hommes de troupe à l'exclusion des officiers et des capitulards ; les ouvriers et les soldats ont le droit à tout instant de révoquer leurs représentants.
  4. Election de délégués des conseils d'ouvriers et de soldats dans tout le Reich en vue de constituer le Conseil central des conseils d'ouvriers et de soldats qui élira à son tour un Comité exécutif ; celui-ci sera l'organisme suprême du pouvoir législatif et exécutif.
  5. Le Conseil central se réunira au minimum une fois tous les trois mois avec chaque fois réélection des délégués. Le Conseil aura pour mission d'exercer un contrôle permanent sur l'activité du Comité exécutif et d'établir un contact vivant entre la masse des conseils d'ouvriers et de soldats de tout le Reich, et l'organisme gouvernemental suprême qui les représente. Les conseils d'ouvriers et de soldats locaux ont le droit à tout instant de révoquer et de remplacer leurs délégués au Conseil central au cas où ceux-ci n'agiraient pas conformément au mandat qui leur a été donné. Le Comité exécutif a le droit de nommer les commissaires du peuple, ainsi que les autorités centrales du Reich et les fonctionnaires ; il peut également les révoquer.
  6. Suppression de toutes les différences de caste, de tous les ordres et de tous les titres ; hommes et femmes ont même droits et la même position sociale.
  7. Mesures sociales importantes : réduction du temps de travail pour lutter contre le chômage et pour tenir compte de la faiblesse physique de la classe ouvrière, conséquence de la guerre mondiale ; fixation de la journée de travail à six heures au maximum.
  8. Le système de ravitaillement, de logement, les services de santé et l'éducation nationale seront réorganisés de fond en comble dans le sens et dans l'esprit de la révolution prolétarienne.
Mesures économique immédiates

 

  1. Confiscation de tous les biens dynastiques et de tous les revenus dynastiques au profit de la communauté.
  2. Annulation des dettes de l'Etat et de toutes autres dettes publiques, ainsi que de tous les emprunts de guerre à l'exclusion des souscriptions au-dessous d'un certain taux, qui sera fixé par le Conseil central des conseils d'ouvriers et de soldats.
  3. Expropriation de toutes exploitations agricoles grandes et moyennes, constitution de coopératives agricoles socialistes dépendant d'une direction centrale à l'échelle du Reich ; les petites exploitations paysannes demeureront la propriété de leurs détenteurs actuels jusqu'à ce que ceux-ci adhèrent librement aux coopératives socialistes.
  4. La République des Conseils procédera à l'expropriation de toutes les banques, mines, usines sidérurgiques ainsi que de toutes les grandes entreprises industrielles et commerciales.
  5. Confiscation de toutes les fortunes au-dessus d'un niveau qui sera fixé par le Conseil central.
  6. Prise en main de l'ensemble des transports publics par la République des Conseils.
  7. Elections dans toutes les usines de conseils d'entreprise qui, en accord avec les conseils ouvriers, auront à régler toutes les affaires intérieures de l'entreprise, les conditions de travail, à contrôler la production, et, finalement, à prendre en main la direction de l'usine.
  8. Mise en place d'une Commission centrale de grève qui, en collaboration permanente avec les conseils d'entreprise, aura pour tâche de coordonner le mouvement de grève qui s'amorce dans l'ensemble du Reich et d'en assurer l'orientation socialiste en lui garantissant l'appui sans défaillance du pouvoir politique des conseils d'ouvriers et de soldats.
Tâches internationales

 

  • Rétablissement immédiat des relations avec les partis frères des pays étrangers afin de donner à la révolution socialiste une base internationale et d'établir et de garantir la paix par la fraternisation internationale et le soulèvement révolutionnaire du prolétariat du monde entier.

Voilà ce que veut la Ligue spartakiste !

Et parce que Spartacus veut cela, parce qu'il est celui qui exhorte les révolutionnaires et les pousse à agir, parce qu'il est la conscience socialiste de la révolution, il est haï, calomnié, persécuté par tous les ennemis secrets ou avérés de la révolution et du prolétariat.

Clouez Spartacus sur la croix ! crient les capitalistes tremblant pour leurs coffres-forts.

Clouez-le sur la croix ! crient les petits-bourgeois, les officiers, les antisémites, les laquais de la presse bourgeoise qui tremblent pour les bifteaks que leur vaut la domination de classe de la bourgeoisie.

Clouez-le sur la croix ! s'écrient les Scheidemann qui, tel Judas Iscariote, ont vendu les ouvriers à la bourgeoisie et qui tremblent pour les petits profits de la domination politique.

Clouez-le sur la croix ! répètent encore, comme un écho, des couches de la classe ouvrière qu'on trompe et qu'on abuse, des soldats qui ne savent pas qu'ils s'en prennent à leur propre chair et à leur propre sang quand ils s'en prennent à la Ligue spartakiste.

Dans ces cris de haine, dans ces calomnies, se mêlent les voix de tous les éléments contre-révolutionnaires, hostiles au peuple et au socialisme, de tous les éléments troubles, suspects, et que le grand jour effraie. Et cette haine confirme que Spartacus est le cœur de la révolution et que l'avenir lui appartient.

La Ligue spartakiste n'est pas un parti qui veuille parvenir au pouvoir en passant par-dessus la classe ouvrière ou en se servant de la masse des ouvriers.

La Ligue spartakiste n'est que la fraction la plus consciente du prolétariat qui indique à chaque pas aux larges masses de la classe ouvrière leurs tâches historiques, qui, à chaque étape particulière de la révolution, représente le but final socialiste et qui, dans toutes les questions nationales, défend les intérêts de la révolution prolétarienne mondiale.

La Ligue spartakiste refuse de partager le pouvoir avec les Scheidemann, les Ebert, avec ces hommes de main de la bourgeoisie parce qu'elle considère que collaborer avec eux, c'est trahir les principes fondamentaux du socialisme, renforcer la contre-révolution et paralyser la révolution.

La Ligue spartakiste refusera également de prendre le pouvoir uniquement parce que les Scheidemann-Ebert se seraient usés au pouvoir et que les indépendants auraient abouti à une impasse en collaborant avec eux.

La Ligue spartakiste ne prendra jamais le pouvoir que par la volonté claire et sans équivoque de la grande majorité des masses prolétariennes dans l'ensemble de l'Allemagne. Elle ne le prendra que si ces masses approuvent consciemment ses vues, les buts et les méthodes de lutte de la Ligue spartakiste.

La révolution prolétarienne ne peut accéder à une totale lucidité et maturité qu'en gravissant pas à pas, par degrés, l'amer Golgotha de ses propres expériences, en passant par bien des défaites et des victoires.

La victoire de la Ligue spartakiste ne se situe pas au début mais à la fin de la révolution : elle s'identifie à la victoire des millions d'hommes qui constituent la masse du prolétariat socialiste.

Debout prolétaires ! Au combat ! Il s'agit de conquérir tout un monde et de se battre contre tout un monde. Dans cette ultime lutte de classes de l'histoire mondiale où il y va des objectifs les plus nobles de l'humanité, nous lançons à nos ennemis ces mots : sur leur face, nos poings, notre genou sur leur poitrine !

La Ligue spartakiste.

Notes

[1]La fin des Dialogues d'exilés, de Bertolt Brecht, rappelle ces lignes.

[2]On notera au passage le caractère prophétique de ces paroles, Rosa Luxemburg devait quelques semaines plus tard être la victime de soldats et d'officiers.

[3]Ceci restreint la portée du premier paragraphe de ce chapitre.

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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 18:00

Citation

"Tout un vieux monde pourri doit être anéanti et un tout nouveau monde doit être construit. Mais nous y arriverons, jeunes amis, pas vrai? Nous y arriverons ! "

Paru le 4 décembre 1918 dans le numéro 2 de Die junge Garde. Source de la traduction française : numéro 10 du Bulletin communiste (première année), 20 mai 1920 sous le titre « Le bolchevisme ». Corrections effectuées par la MIA d'après l'original allemand.

https://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1918/12/socialisation.htm


 

La révolution prolétarienne commencée aujourd'hui ne peut avoir d'autre but et d'autre résultat que la réalisation du socialisme. La classe ouvrière doit avant tout essayer de s'emparer de toute la puissance politique de l'Etat. Pour nous, socialistes, ce pouvoir politique n'est qu'un moyen. Le but pour lequel nous devons employer ce pouvoir, c'est la transformation fondamentale de tous les rapports sociaux.

 

Aujourd'hui, toutes les richesses, les plus grandes et les meilleures terres, les mines, les machines, les fabriques, appartiennent à quelques grands propriétaires et grands capitalistes. La grande masse des travailleurs ne reçoit d'eux qu'un misérable salaire pour les empêcher de mourir de faim, en échange d'un pénible travail. La société actuelle a pour but l'enrichissement d'un petit nombre d'oisifs.

 

Cette situation doit changer entièrement. Toutes les richesses sociales, le sol et le sous-sol avec tous leurs trésors, toutes les fabriques, tous les instruments de travail doivent être enlevés aux exploiteurs.

 

Le premier devoir qui incombe à un gouvernement réellement prolétarien est de déclarer, par une série de lois, propriété de la société les principaux instruments de production, et de les mettre sous le contrôle de la société.

 

Alors commence réellement la véritable tâche, et la plus lourde : la construction de la société sur de toutes nouvelles fondations.

 

A l'heure actuelle, dans chaque entreprise, la production est uniquement dirigée par le propriétaire-capitaliste. L'entrepreneur décide seul de l'objet et du mode de la production, ainsi que du lieu et du temps de la vente des marchandises. Les travailleurs ne s'occupent en rien de ces choses, ils ne sont que de vivantes machines à qui l'on demande uniquement de fonctionner.

 

Dans la société socialiste, tout cela doit changer ! L'entrepreneur individuel disparaît. La production n'a plus pour but l'enrichissement personnel des individus, mais la satisfaction des besoins de chacun Pour cela, les fabriques, les chantiers, les cultures, doivent être transformés dans un sens tout nouveau.

 

En premier lieu : lorsque la production aura pour but d'assurer à tous des conditions humaines de vie, une nourriture riche, des vêtements, une nourriture intellectuelle, alors le rendement de la production devra être beaucoup plus grand que de nos jours. Les champs devront fournir une plus grande récolte, les fabriques devront avoir un développement technique suprême, les plus riches parmi les mines de charbon et de fer devront seules être exploitées. Il s'ensuit que la socialisation doit s'étendre à la grande industrie et à l'agriculture. Nous ne voulons pas enlever son petit morceau de propriété au petit paysan et au petit artisan, qui gagne son propre pain en travaillant sa terre ou en exploitant son atelier. Avec le temps, ils viendront tous à nous et ils apprendront à connaître les avantages du socialisme sur la propriété privée.

 

En second lieu : pour que chacun puisse goûter du bien-être, tous doivent travailler

.

Seul celui qui accomplit quelque part un travail utile a la société, qu'il soit manuel ou intellectuel, peut réclamer de la société les moyens de satisfaire ses besoins. Il faut en finir avec la vie oisive comme la mènent aujourd'hui la plupart des riches exploiteurs. Il va de soi que la société socialiste exige l'obligation du travail pour tous ceux qui sont en état de travailler, à l'exception, bien entendu, des enfants, des vieillards et des malades. La société doit prendre à sa charge ceux qui ne sont pas en état de travailler, non pas comme aujourd'hui en leur donnant de misérables aumônes, mais en entourant les enfants de soins précieux, en leur inculquant une éducation sociale, en soignant, convenablement les vieillards, en soignant gratuitement les malades, etc., etc...

 

Tertio : pour les mêmes raisons, c'est-à-dire pour le bien-être de la communauté, on doit employer intelligemment les moyens de production et les forces de travail. Le gaspillage, tel qu'il se présente maintenant, à tout moment, doit cesser.

 

Ainsi, toutes les industries de guerre et de munitions doivent être supprimées, parce que la société socialiste peut se passer d'engins meurtriers, et les matières et les forces de travail précieuses doivent être employées à des fins plus utiles. Les industries de luxe qui fournissent aujourd'hui toutes sortes de fantaisies aux fainéants doivent également disparaître ; il doit en être de même des services de milice et de police.

 

Les forces de travail retenues à tout cela trouveront une besogne plus utile et plus digne.

 

De cette manière, quand on aura obtenu un peuple de travailleurs, quand tous travailleront pour tous, pour l'utilité et le bien-être généraux, il faudra que le travail lui-même soit accompli tout autrement.

 

En ce moment le travail à la fabrique et aux champs, ainsi qu'au bureau, est généralement un mal et un fardeau pour le prolétaire.

 

On va au travail parce que l'on y est obligé, parce que sans cela on ne peut subvenir à ses besoins. Dans la société socialiste, où tous travaillent au bien-être commun, il faut évidemment, pendant le travail, donner tous les soins à l'hygiène et à l'agrément. Un temps de travail court, qui n'aille pas au delà des capacités normales, des ateliers hygiéniques et toutes les mesures pour récréation et la variation de la besogne doivent être introduits, pour que chacun puisse accomplir, avec amour et goût, sa part de travail. Pour toutes ces réformes, il faut cependant aussi d'autres éléments. Actuellement le capitaliste ou ses intermédiaires, chef d'atelier ou surveillant, se trouvent derrière le travailleur. C'est la faim qui conduit le prolétaire à la fabrique ou au bureau. L'entrepreneur veille alors à ce qu'il ne gaspille pas son temps, à ce qu'il n'abîme pas le matériel, à ce que son travail soit convenable et bon. L'entrepreneur et son fouet disparaissent dans la société socialiste.

 

Ici les travailleurs deviennent des êtres humains libres et égaux qui travaillent pour leur propre confort et utilité. Cela signifie également : travailler avec zèle spontanément, ne pas manier la richesse collective avec légèreté, produire un travail bon et précis. Chaque entreprise socialiste demande naturellement des conducteurs techniques, qui connaissent à fond la branche, qui ordonnent le nécessaire pour que tout s'adapte, pour qu'il y ait la meilleure répartition du travail et que la plus grande production soit atteinte. Cela veut suivre ces directions de manière volontaire et complète, maintenir l'ordre et la discipline, ne pas provoquer de frictions ou de désordres.

 

En un mot : le travailleur de la société socialiste doit montrer qu'il sait travailler avec zèle et ordre et fournir la meilleure besogne sans qu'il ait derrière lui le capitaliste et son surveillant. Il faut pour cela de la discipline intérieure, de la maturité intellectuelle, une ferme tenue morale : il faut un sentiment de dignité et de responsabilité, tout une résurrection intérieure du prolétaire.

 

On ne peut pas réaliser le socialisme avec des négligents, des égoïstes, des écervelés et des indifférents.

 

La société socialiste a besoin d'hommes et de femmes qui soient tous pleins d'enthousiasme pour le bien-être commun, qui soient remplis d'esprit de sacrifice et de solidarité, d'hommes et de femmes qui acceptent également avec courage le travail le plus lourd. Nous ne devons cependant pas attendre des dizaines et des centaines d'années, jusqu'à ce que de nouvelles générations soient élevées. C'est précisément dans la révolution que la masse prolétarienne acquiert l'idéalisme nécessaire et qu'elle arrive vite à la maturité intellectuelle. Le courage et la persévérance, la clarté intérieure sont également nécessaires pour que la révolution puisse être conduite à la victoire. Si nous parvenons à former d'ardents lutteurs dans la révolution actuelle, nous aurons également les travailleurs socialistes futurs qui jetteront les bases d'un ordre nouveau.

 

Les jeunes travailleurs sont appelés à ces grandes tâches. En tant que génération future, ils formeront, sans nul doute, le fondement réel de la société socialiste. C'est à elle-même de montrer qu'elle peut accomplir cette grande tâche, qu'elle porte en elle : l'avenir de l'humanité. Tout un vieux monde pourri doit être anéanti et un tout nouveau monde doit être construit. Mais nous y arriverons, jeunes amis, pas vrai? Nous y arriverons ! Comme le dit la chanson :

 

Il ne nous manque rien, ma femme, mon enfant,
Que tout ce qui croît grâce à nous ,
Pour être aussi libre que les oiseaux : seulement du temps !1
 

Note

1 Citation du poème de Richard Dehmel, Der Arbeitsmann (« L'ouvrier »).

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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 15:09
Arbeiter- und Soldatenrâthe

Arbeiter- und Soldatenrâthe

                                                                                              
Reproduit d'après la brochure : « Supplément à "La Vérité", 1er février 1959 »                           A lire sur le site www.marxists.org

 

JEUDI dernier s'est tenu à Berlin, dans l'immeuble du Reichstag, une session du Conseil des Soldats. Cette session a connu un déroulement tempétueux: une clique contre-révolutionnaire, qui s'était constituée le jour précédent autour du sous-lieutenant Walz — M. le sous-lieutenant Walz a reconnu lui-même qu'il avait participé aux préparatifs de la révolution pour pouvoir transmettre des informations au quartier général — est intervenue en bon ordre, avec l'intention de porter un coup mortel à la révolution, à grand renfort de hurlements. Elle n'y a pas réussi. Après de longues scènes de charivari, l'assemblée s'est séparée sur la conclusion d'un compromis presque unanime — peut-être le seul compromettant de toute la session.

II n'y a rien de plus naturel que de voir, en temps de révolution, l'émotion et la surexcitation politiques s'exprimer de façon retentissante : même si les « têtes rouges » ne représentent pas le plus haut produit de l'éducation politique d'un peuple, ils sont encore à cent coudées au-dessus du « vieux et méritant camarade de parti » qui, les paupières mi-closes, entre, le soir du règlement de comptes, dans une bienheureuse somnolence à la lecture du rapport de gestion du secrétaire du parti.

Pour nous, nous n'avons en rien blâmé l'émotion et la passion sans frein des masses ; pas même lorsque, à la première session des conseils d'ouvriers et de soldats, au cirque Busch, cette émotion se tournait tout entière contre nous, lorsque les soldats braquaient leurs fusils sur le camarade Liebknecht; nous combattions ceux dont la sordide démagogie orientait sur une voie fausse la volonté des masses de monter à l'assaut du ciel; nous nous efforcions et nous nous efforçons de donner aux masses une claire conscience de leur situation et de leurs objectifs, mais de leur laisser tout leur enthousiasme et tout leur élan pour les tâches gigantesques qu'elles doivent accomplir. Nous nous en tenons à la formule suivant laquelle on ne peut accomplir de grandes choses sans enthousiasme.

Pour le « Vorwärts », il en va autrement. Là, un écrivaillon, assis quelque part dans un bureau de la rédaction, demande sur le ton d'honnêteté propre à tous les maquignonnages : « La main sur le coeur, croyez-vous qu'une réunion comme celle d'hier est en mesure de décider souverainement des destinées de notre peuple ? »

Après avoir, par cette question de rhétorique, prononcé sa sentence à l'endroit de cette assemblée, le « Vorwärts » ne manque pas de rappeler au souvenir plein de déférence de ses lecteurs ses vénérables remèdes de bonne femme. En premier lieu : la règle et l'ordre.

Lorsque tous les bienfaits de ces enfants bénis du ciel auront été appréciés comme il convient, la deuxième ordonnance sera délivrée : éducation politique et parlementaire.

Nous en avons trop souvent décrit les fruits réjouissants, pour la classe ouvrière, pour vouloir les dépeindre de nouveau aujourd'hui : que l'on regarde seulement les réalisations « révolutionnaires » de ce gouvernement socialiste en trois semaines de révolution, et que l'on contemple les hauts faits de M. Friedrich Ebert, cet homme « politiquement et parlementairement éduqué », dans ses négociations avec Wilson. Avec cela, on en aura assez de l'éducation politique et parlementaire.

Mais le « Vorwärts », lui, n'en a pas assez. Cette unique réunion des conseils de soldats à Berlin, qui ne satisfait pas son goût « politiquement et parlementairement éduqué », lui donne l'occasion de généraliser la question et de conclure : « Lorsque l'on a vécu des événements comme ceux d'hier, on comprend sincèrement quelle ignoble tromperie du peuple constitue le gouvernement, célébré par des insensés, des soviets russes. Nos ouvriers et nos soldats, on peut bien le dire sans aucune présomption nationaliste, sont incomparablement supérieurs aux Russes en culture générale et en éducation politique. Si le système de la « constitution des conseils » échoue chez nous, c'est la meilleure preuve que, même chez le peuple le plus cultivé et le plus intelligent, ce système ne peut fonctionner, parce qu'il est une impossibilité en soi. » Ainsi donc, « sans présomption nationaliste », deux constatations sont faites :

D'abord, que les travailleurs et les soldats allemands sont incomparablement supérieurs aux Russes en culture générale et en éducation politique.

Ensuite, que le système tout entier est une impossibilité en soi, puisque même la culture et l'intelligence du peuple le plus cultivé et le plus intelligent n'y suffisent pas. Et tout cela conduit enfin à une troisième constatation : « Seule l'Assemblée Nationale Constituante nous sauvera de tout ce tohu-bohu. »

La première constatation est tout à fait exacte : le peuple allemand, en moyenne, a fréquenté plus longtemps l'école, a mieux appris l'écriture et le calcul mental que le peuple russe ; il a, à côté de cela, bénéficié — c'est là l'un des fondements de l'« éducation politique et parlementaire » — plus longtemps que le peuple russe de l'enseignement de la religion et d'un enseignement patriotique de l'histoire, et a ensuite reçu une « éducation politico-parlementaires à l'école de la social-démocratie allemande. Cette maîtresse lui a enseigné: à baptiser guerre défensive contre une « ignominieuse attaque par surprise » la guerre mondiale de brigandage éhonté, « nos foyers » les coffres-forts menacés des capitalistes, « notre juste cause » le rapt de la Belgique et du Nord de la France, et combat pour « l'ordre et la règle » l'assassinat de nos frères prolétaires en Finlande, en Ukraine, en Livonie, en Crimée.

Tout le sens de cette révolution, c'est que les masses, en se soulevant, se sont cabrées sauvagement contre les produits de « l'éducation parlementaire et politique » de l'école comme des maîtres d'école, et déjà le « Vorwärts » est à l'oeuvre pour les ramener à l'école avec « l'Assemblée Nationale Constituante ».

Assurément, ils s'y retrouveraient tous, les Messieurs « politiquement et parlementairement éduqués », les Westarp et les Erzberger, les Stresemann et les Groeber, les Payer et les Haussmann, tous les héritiers de cet art élaboré par la bourgeoisie pendant des siècles, l'art de tromper le peuple. Et avec eux viendraient les Scheidemann et les Ebert, David et Lensch, qui ont appris en épiant les premiers comment ils se raclent la gorge et comment ils crachent. Ils se rassembleraient tous ensemble de nouveau, et continueraient d'exercer leur métier qui consiste à tromper le peuple, ce métier qu'ils ont en dernier lieu exercé avec une effroyable virtuosité pendant quatre années de guerre, et qui a pris fin sur les champs de bataille sanglants de France, et avec les premières actions de masse des ouvriers et des soldats allemands.

En portant ce coup, le « Vorwärts » se place dignement aux côtés de son maître, M. Friedrich Ebert. Celui-ci a tenté de tuer physiquement la révolution. par la faim, la main dans la main avec M. Wilson, le « Vorwàrts » essaie de l'assassiner en esprit en dressant de nouveau, devant les yeux des masses, cetableau d'airain que la bourgeoisie et chaque classe dominante ont opposé depuis des millénaires aux opprimés, et sur lequel il est écrit : « Vous n'êtes pas mûrs ; vous ne pourrez jamais le devenir, c'est une " impossibilité en soi " ; il vous faut des chefs ; nous sommes ces chefs. »

Ils en sont arrivés maintenant avec bonheur à la philosophie de l'état des réactionnaires de tous les temps et de tous les pays, et ce spectacle n'en devient pas plus agréable lorsque l'on voit le même « Vorwärts », juste 12 heures après avoir expliqué « philosophiquement » dons son article leader l'arriération spirituelle des masses pour, semble-t-il, une éternité, en appeler, dans une polémique démagogique contre un membre de l'Exécutif des conseils de Berlin, à la pudeur, à l'honneur et à la conscience, parce que celui-ci aurait dit que « les masses ne sont pas encore mûres », et lorsque l'on voit, encore un jour plus tard, le même « Vorwärts » décerner à ce même conseil des soldats un brevet de maturité, parce que celui-ci a adopté une décision qui lui convient. L'impudence, celle du « Vorwärts », n'est pas améliorée par l'hypocrisie.

Aucun prolétariat du monde, pas même le prolétariat allemand, ne peut effacer du jour au lendemain, d'un soubresaut, les traces d'un asservissement millénaire, les traces de ces chaînes que Messieurs Scheidemann et consorts lui ont assujetties. Pas plus que la constitution politique du prolétariat, sa constitution spirituelle n'atteint son niveau le plus élevé au premier jour de la révolution. C'est seulement au travers des combats de la révolution que le prolétariat accédera à une pleine maturité, dans tous les sens du terme.

Le commencement de la révolution fut le signe que ce processus de maturation commençait. Il se poursuivra rapidement, et le « Vorwärts » dispose d'un bon étalon auquel il pourra mesurer l'accession du prolétariat à la pleine maturité. Le jour où ses rédacteurs s'envoleront de leurs sièges, et avec eux Messieurs Scheidemann, Ebert, David et consorts, pour rejoindre le Hohenzollern ou Ludendorff là où ils sont, ce jour-là, la pleine maturité sera acquise.

« Die Rote Fahne », 3 décembre 1918

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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 11:38
Rosa Luxemburg. L'Achéron s'est mis en mouvement, Die rote Fahne, 27 novembre 1918. "Le joli petit plan pour une révolution allemande bien gentille, « conforme à la Constitution », qui conserve « ordre et tranquillité », et qui considère comme sa tâche première et urgente la protection de la propriété privée capitaliste, ce petit plan s'en va au diable : l'Achéron s'est mis en mouvement ! "

Le joli petit plan pour une révolution allemande bien gentille, « conforme à la Constitution », qui conserve « ordre et tranquillité », et qui considère comme sa tâche première et urgente la protection de la propriété privée capitaliste, ce petit plan s'en va au diable : l'Achéron s'est mis en mouvement ! Tandis qu'en haut, dans les cercles gouvernementaux, une entente à l'amiable avec la bourgeoisie est maintenue par tous les moyens, en bas, la masse du prolétariat se soulève et brandit son poing menaçant: les grèves ont commencé ! On fait grève en Haute-Silésie, chez Daimler, etc. Ce n'est que le tout-premier commencement. Le mouvement va déferler, comme il est naturel, en vagues toujours plus hautes et plus puissantes.

 

Comment pourrait-il d'ailleurs en être autrement ? Une révolution a eu lieu. Des ouvriers, des prolétaires, en uniforme ou en bleu de travail, l'ont faite. Au gouvernement, siègent des socialistes, des représentants des ouvriers.

 

Et qu'est-ce qui a changé pour la masse des travailleurs dans ses conditions quotidiennes de salaires, dans ses conditions de vie ? Rien, ou pour ainsi dire rien. A peine, ici et là, quelques concessions dérisoires ont-elles été faites, que le patronat cherche à reprendre ces miettes au prolétariat.

 

On console les masses en leur parlant des alouettes qui doivent leur tomber dans le bec toutes rôties quand l'Assemblée Nationale se réunira. Nous devons glisser doucement et « tranquillement » vers la Terre promise du socialisme à l'aide de longs débats, de discours et de résolutions à la majorité parlementaire.

 

Le sain instinct de classe du prolétariat s'insurge contre ce schéma du crétinisme parlementaire. « L'émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », est-il dit dans le Manifeste Communiste. Et « les travailleurs », ce ne sont pas quelques centaines de représentants élus qui dirigent les destinées de la société avec des discours et des contre-discours, ce sont encore moins les deux ou trois douzaines de dirigeants qui occupent les fonctions gouvernementales. La classe ouvrière, ce sont les masses elles-mêmes, dans toute leur ampleur. Ce n'est que par leur collaboration active au renversement des rapports capitalistes que peut être préparée la socialisation de l'économie.

 

Au lieu d'attendre le bonheur des décrets du gouvernement ou des résolutions de la fameuse Assemblée Nationale, la masse recourt instinctivement au seul moyen qui mène réellement au socialisme : à la lutte contre le capital. Le gouvernement a, jusqu'à maintenant, mis tout en œuvre pour châtrer la révolution, pour instaurer l'harmonie entre les classes, en s'élevant à grands cris contre toutes les menaces qui pèsent sur « l'ordre et la tranquillité ».

 

La masse du prolétariat jette tranquillement à bas le château de cartes de l'harmonie révolutionnaire des classes, et brandit la redoutable bannière de la lutte des classes.

 

Le mouvement de grèves qui commence est une preuve que la révolution politique a pénétré jusqu'au fondement social de la société. La révolution prend conscience de ses propres fondements. Elle écarte les décors en carton des changements de personnel, qui n'ont pas changé encore la moindre chose au rapport social entre capital et travail, et elle monte elle-même sur la scène des événements.

 

La bourgeoisie sent bien qu'on a touché à son point le plus sensible, qu'ici s'arrêtent les inoffensives plaisanteries gouvernementales, et que commence l'affaire terriblement sérieuse de l'affrontement, à visage découvert, de deux ennemis mortels. De là vient l'angoisse mortelle et la fureur déchaînée contre les grèves. De là viennent les efforts fiévreux des dirigeants syndicaux dépendants pour prendre au filet de leurs vétustes petits moyens bureaucratiques la tempête qui se déchaîne, et pour paralyser et enchaîner les masses.

 

Vains efforts ! Les petites chaînes de la diplomatie syndicale au service de la domination du capital ont été très efficaces dans la période de stagnation politique antérieure à la guerre mondiale. Dans la période de la révolution, elles échoueront lamentablement.

 

Déjà, toutes les révolutions bourgeoises des temps modernes ont été accompagnées d'un puissant mouvement de grèves : aussi bien en France, au début du XIXe siècle, pendant les révolutions de juillet et de février, qu'en Allemagne, en Autriche-Hongrie et en Italie.

 

Tout grand ébranlement social fait naturellement surgir, d'une société reposant sur l'exploitation et l'oppression, de violentes luttes de classes. Tant que la société bourgeoise maintient l'équilibre de son train-train parlementaire, le prolétaire, lui aussi, reste patiemment dans l'engrenage du salariat, et ses grèves n'ont alors que le caractère de faibles corrections apportées à l'esclavage du salariat, qui passe pour immuable.

 

Mais dès que l'équilibre entre les classes est rompu par une tempête révolutionnaire, le doux clapotis de la surface se transforme en lames menaçantes. Les profondeurs elles-mêmes se mettent en mouvement, l'esclave ne se soulève plus seulement contre la pression trop douloureuse de ses chaînes, il se rebelle contre ses chaînes elles-mêmes.

 

Il en a été ainsi, jusqu'à maintenant, dans toutes les révolutions bourgeoises. A la fin des révolutions, qui aboutissaient toujours au renforcement de la société bourgeoise, la révolte des esclaves prolétaires s'effondrait, le prolétaire rentrait dans l'engrenage en baissant la tête.

 

Dans la présente révolution, les grèves qui viennent d'éclater ne constituent pas un conflit « syndical » concernant les conditions de salaires. Elles sont la réponse naturelle des masses au puissant ébranlement que les rapports capitalistes ont subi par suite de l'effondrement de l'impérialisme allemand et de la brève révolution politique des ouvriers et des soldats. Elles sont le commencement d'un affrontement général entre le capital et le travail en Allemagne, elles annoncent le début du formidable combat direct entre classes, dont l'issue ne peut être que l'élimination des conditions capitalistes de solaire et l'introduction de l'économie socialiste.

 

Elles libèrent la force sociale vivante de la révolution actuelle : l'énergie révolutionnaire de classe des masses prolétariennes. Elles ouvrent la période d'activité immédiate de la masse dans son ensemble, de cette activité dont les décrets de socialisation et les mesures de n'importe quel organe représentatif ou gouvernemental ne peuvent constituer que le fond sonore.

 

Ce mouvement de grèves qui commence est en même temps la critique la plus lapidaire que les masses adressent aux chimères de leurs soi-disant « chefs » sur « l'Assemblée Nationale ». Ils ont déjà la « majorité », les prolétaires en grève dans les usines et les mines ! Les rustres ! Pourquoi n'invitent-ils pas leur patron à un petit débat, pour l'emporter ensuite sur lui par une « majorité écrasante », et imposer toutes leurs exigences, sans un pli, « en respectant l'ordre»? Ne s'agit-il pas d'abord, et formellement, de véritables bagatelles, de simples détails de conditions de salaire ?

 

Que M. Ebert ou Haase essaie donc d'aller proposer ce lamentable plan aux mineurs en grève de Haute-Silésie : il recevra sûrement une réponse percutante. Mais ce qui éclate comme bulles de savon, quand il s'agit de bagatelles, devrait tenir le coup quand il s'agit de renverser l'ensemble de l'édifice social !

 

La masse prolétarienne, par sa simple apparition dans la lutte sociale des classes, par-delà toutes les insuffisances, toutes les demi-mesures et les lâchetés antérieures de la révolution, passe à l'ordre du jour. L'Achéron s'est mis en mouvement, et les avortons qui mènent leur petit jeu à la pointe de la révolution feront la culbute, à moins qu'ils ne comprennent enfin le format colossal du drame historique mondial auquel ils sont mêlés.

 

« Die Rote Fahne », 27 novembre 1918

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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 09:46
 Rosa Luxemburg. Das alte Spiel  Artikel, « Die Rote Fahne »,  vom 18. November 1918

 

LUXEMBURG Rosa (1918) : Das alte Spiel

Artikel, « Die Rote Fahne » vom 18. November 1918

 

 

http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=936

 

Liebknecht hat in Spandau 200 Offiziere ermordet.
Liebknecht ist in
Spandau ermordet worden.
Die Spartakusleute haben den Marstall gestürmt.
Die Spartakusleute haben in das „Berliner Tageblatt“ mit Maschinengewehren eindringen wollen.
Liebknecht plündert die Läden.
Liebknecht verteilt Geld unter die Soldaten, um sie zur Gegenrevolution aufzustacheln.

 

Die Spartakusse rückten gegen das Abgeordnetenhaus vor. In der darin tagenden Fraktionssitzung der Fortschrittlichen Volkspartei ist auf diese Kunde hin eine Panik entstanden, und die ehrenwerte Versammlung lief auseinander, unter Hinterlassung von Hüten, Schirmen und dergleichen kostbaren und heutzutage kaum zu ersetzenden Gegenständen auf dem Schauplatz der erwarteten grausigen Taten. -

 

So schwirren seit einer Woche in
Berlin die wildesten Gerüchte über unsere Richtung. Klirrt irgendwo auf der Straße eine Fensterscheibe, platzt an der Ecke ein Pneumatik mit lautem Knall, gleich schaut sich der Philister mit gesträubten Haaren und einer Gänsehaut auf dem Rücken um : Aha, sicher „kommen die Spartakusleute“ !

 

Verschiedene Personen haben sich an Liebknecht mit der rührenden persönlichen Bitte gewandt, ihre Gatten, Neffen oder Tanten von dem beabsichtigten bethlehemitischen Kindermord, den die Spartakusse planten, ausnehmen zu wollen. So geschehen wahr und wahrhaftig im ersten Jahr und Monat der glorreichen deutschen Revolution.

 

Wer denkt da nicht an die köstliche Szene in der .. Zauberflöte", wo der kleine Strolch Monostatos, durch Papagenos Schatten erschreckt, vor Angst schlotternd, singt :

 

Ich glaub’, das ist der Teufel,
Ja, ja, das ist der Teufel,
Ach, wär’ ich eine Maus,
Wie wollt’ ich

mich verstecken,
Ach, wär’ ich eine Schnecken,
Gleich kröch’ ich in mein Haus.

 

Hinter all diesen schwirrenden Gerüchten, lächerlichen Phantasien, wahnwitzigen Räubergeschichten und schamlosen Lügen steckt ein sehr ernster Vorgang : Es liegt System darin. Die Hetze wird planmäßig betrieben. Die Gerüchte werden ziel bewußt fabriziert und ins Publikum lanciert : Es gilt, durch diese Schwindelmärchen die Philister in panikartige Stimmung zu versetzen, die öffentliche Meinung zu verwirren, die Arbeiter und Soldaten einzuschüchtern und irrezuleiten, um eine Pogromatmosphäre zu schaffen und die Spartakusrichtung politisch zu meucheln, ehe sie noch die Möglichkeit hatte, die breitesten Massen mit ihrer Politik und ihren Zielen bekannt zu machen.

 

Das Spiel ist alt. Erinnert man sich, wie vor vier Jahren, beim Ausbruch des Krieges, die einander jagenden tollen Märchen von Goldautomobilen, französischen Fliegern, vergifteten Brunnen, ausgestochenen Augen planmäßig und zielbewußt von Kriegshetzern durch ihre Agenten in Umlauf gesetzt wurden, um den blinden Kriegsfuror hervorzurufen und die Arbeiter als Kanonenfutter zu gebrauchen? Genauso wird jetzt gearbeitet, um die Volksmassen irrezumachen, unter ihnen blinden Haß zu säen, damit sie sich besinnungslos und kritiklos gegen die Spartakusrichtung mißbrauchen lassen.

 

Wir kennen die Weise, wir kennen den Text und auch die Verfasser. Es sind die Kreise der abhängigen Sozialdemokraten, der Scheidemann, Ebert, Otto Braun, der Bauer, Legien und Baumeister, die zielbewußt die öffentliche Meinung mit schamlosen Lügen vergiften und das Volk gegen uns aufhetzen, weil sie unsere Kritik fürchten und sie zu fürchten allen Grund haben.

 

Diese Leute, die noch eine Woche vor Ausbruch der Revolution jeden Gedanken an Revolution in Deutschland als Verbrechen, „Putschismus“, Abenteuer denunzierten, die erklärten, in Deutschland sei die Demokratie schon verwirklicht, weil Prinz Max Reichskanzler war und Scheidemann mit Erzberger in Ministerfracks herumliefen1, diese Leute wollen heute dem Volk einreden, die Revolution sei schon gemacht, die Hauptziele seien schon erreicht. Sie wollen den weiteren Fortgang der Revolution aufhalten, sie wollen das bürgerliche Eigentum, die kapitalistische Ausbeutung retten ! Dies ist die „Ordnung“ und die „Ruhe“, die man vor uns behütet.

 

Hier liegt der Hase im Pfeffer. Und hier auch der Grund, weshalb die Herrschaften eine solche Todesangst und so tödlichen Haß gegen uns nähren. Sie wissen ausgezeichnet, daß wir keine Läden plündern, wohl aber das kapitalistische Privateigentum abschaffen wollen, daß wir nicht den Marstall oder das Abgeordnetenhaus stürmen, wohl aber die Klassenherrschaft der Bourgeoisie zertrümmern wollen, daß wir niemanden morden, wohl aber die Revolution unnachgiebig im Interesse der Arbeitenden weiter vorwärtstreiben wollen.

 

Sie verzerren mit vollem Bewußtsein und klarer Absicht unsere sozialistischen Ziele in lumpenproletarische Abenteuer, um die Massen irrezuleiten. Gegen Putsche, Morde und ähnlichen Blödsinn schreit man, und den Sozialismus meint man. Indem man die Spartakusrichtung zu meucheln sucht, will man die proletarische Revolution selbst ins Herz treffen !

 

Aber das Spiel wird vorbeigelingen. Wir lassen uns nicht mundtot machen. Mögen sich unklare Schichten der Arbeiter oder Soldaten momentan noch gegen uns aufstacheln lassen. Mag uns eine momentane Wiederkehr der gegenrevolutionären Sturzwelle wieder in Kasematten sperren, die wir eben erst verlassen haben - der eherne Gang der Revolution läßt sich nicht aufhalten. Wir werden unsere Stimme laut erschallen lassen, die Massen werden uns verstehen, und dann werden sie sich um so ungestümer gegen die Hetzer und Fabrikanten der Pogromgerüchte wenden. Nicht über Marställe, Bäckerläden und furchtsame Philister wird dann der Sturm brechen, sondern euch wird er hinwegfegen, ihr gestrigen Kumpane der bürgerlichen Reaktion und des Prinzen Max, ihr Schutztruppen der kapitalistischen Ausbeutung, ihr lauernden Vorposten der Gegenrevolution, ihr Wölfe im Schafpelz !

 


Quellen :

— LUXEMBURG Rosa, «Die Rote Fahne» (Berlin), Nr.3 vom 18. November 1918 ;

— LUXEMBURG Rosa, Gesammelte Werke, Bd.4, Berlin, Dietz Verlag, 1990, S.401-403 ;

— Transkription u. HTML-Markierung : E.S. für Smolny.

 

 

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21 décembre 2018 5 21 /12 /décembre /2018 21:00
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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 01:22
Rosa Luxemburg et Luise Kautsky en 1909

Rosa Luxemburg et Luise Kautsky en 1909

En 1908 - 1909, Rosa Luxemburg publie en polonais une série d'articles, réunis sous le nom de "La question des nationalités et l'autonomie". On sait que dès 1893, elle crée un parti sur des bases de classe et que c'est un combat de toute une vie qui s'exprime dans cette analyse théorique. Parmi les raisons majeures qui la fait s'opposer à l'idée de lutte pour l'autonomie, elle cite l'impérialisme.

 

"La question des nationalités et l’autonomie", série d'articles parus dans le Przeglad Socjaldemokratyscny  de août à décembre 1908 et juin à septembre 1909 (note Gesammelte Briefe Tome 3, P 9)

 

Question nationale et impérialisme. Rosa Luxemburg à propos de l'autonomie, Le deuxième trait fon­da­men­tal de l’évolution récente qui condamne cette idée à n’être qu’une uto­pie est l’impérialisme capi­ta­liste.

Citations

 

"Le fruit de cette tendance est la ruine incessante de l’indépendance d’un nombre tou­jours croissant de pays et de peuples, de continents entiers."

"C’est jus­te­ment le déve­lop­pe­ment du commerce mondial à l’époque du capitalisme qui entraîne la décadence inévitable, quoique parfois lente, de toutes les sociétés plus primitives, qui détruit leur manière his­to­ri­que­ment constituée de s’« autodéterminer », les rend dépendantes de la meule du déve­lop­pe­ment capitaliste et de la politique universelle qui broie tout."

"Et si la social-démocratie combat de toutes ses forces la politique coloniale dans son principe et dans tous ses symptômes et s’efforce inlas­sa­ble­ment d’empêcher qu’elle continue de progresser, elle se rend bien compte que cette évolution, de même que l’émergence de la politique coloniale plongent ses racines profondes dans les fondements de la production capitaliste, qu’elles accom­pa­gne­ront imman­qua­ble­ment les progrès ultérieurs du capitalisme et que seuls d’innocents « apôtres bourgeois de la paix » peuvent croire que les États actuels se détourneront de cette voie. Compte tenu de cette évolution et de la néces­sité, pour les grands États capitalistes, de lutter pour l’existence sur le marché inter­na­tio­nal, de par­ti­ci­per à la politique mondiale et d’acquérir des possessions coloniales, « ce qui remplit le mieux sa fonction dans les conditions actuelles », c’est-à-dire ce qui correspond le mieux aux besoins de l’exploitation capi­ta­liste, ce n’est pas « l’État national » – comme le suppose Kautsky – mais l’État conquérant. Et si l’on compare les différents degrés de rap­pro­che­ment à ce prétendu idéal, ce qui correspond le mieux à cette fonc­tion, ce n’est pas, par exemple, l’État fran­çais qui, au moins dans sa partie européenne est à peu près natio­na­le­ment homogène, encore moins l’État espagnol qui, d’impérialiste qu’il était, s’est presque inté­gra­le­ment transformé en « État national » après s’être débarrassé de ses colonies, mais ces États qui s’appuient sur l’oppression nationale aussi bien en Europe que dans le monde entier : les États anglais et alle­mand, les États-Unis d’Amérique du Nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l’oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques."

"Certes, on peut poser le problème beaucoup plus simplement si l’on sépare la question des annexions coloniales de celle des natio­na­li­tés en géné­ral. C’est d’ailleurs l’attitude qu’adoptent souvent, consciem­ment ou incons­ciem­ment, les défenseurs des « droits des peuples » ; attitude qui correspond à la conception de la politique coloniale d’un Éduard David dans la social-démocratie allemande ou d’un Van Kol dans la social-démocratie hol­lan­daise, par exemple, qui considèrent les annexions coloniales en général comme l’expression de la mission civi­li­sa­trice des peuples européens ..."

"Si seuls les peuples européens sont reconnus comme nations véritables alors que les peuples coloniaux ne seraient que des « ressources alimentaires », on peut parler d’« États nationaux » en Europe et y inclure par exemple la France, le Danemark ou l’Italie et on peut aussi réduire le problème des natio­na­li­tés aux com­pli­ca­tions internes à l’Europe. Mais dans ce cas, le « droit des nations à l’autodétermination » devient théorie des races dominantes et trahit nettement son origine : l’idéologie du libéralisme bourgeois et son cré­ti­nisme « européen ». "

L'extrait

 

Le deuxième trait fon­da­men­tal de l’évolution récente qui condamne cette idée à n’être qu’une uto­pie est l’impérialisme capi­ta­liste. L’exemple de l’Angleterre et de la Hollande montre que, dans certaines circonstances, un pays capitaliste peut même sauter com­plè­te­ment l’étape transitoire de l’« État national » et édifier dès l’époque de la manufacture un État colonial. Tous les grands États capi­ta­listes ont suivi aux XVIIIème et XIXème siècles l’exemple de l’Angleterre et de la Hol­lande qui ont commencé à conquérir des colonies dès le début du XVIIème siècle. Le fruit de cette tendance est la ruine incessante de l’indépendance d’un nombre tou­jours croissant de pays et de peuples, de continents entiers.

C’est jus­te­ment le déve­lop­pe­ment du commerce mondial à l’époque du capitalisme qui entraîne la décadence inévitable, quoique parfois lente, de toutes les sociétés plus primitives, qui détruit leur manière his­to­ri­que­ment constituée de s’« autodéterminer », les rend dépendantes de la meule du déve­lop­pe­ment capitaliste et de la politique universelle qui broie tout. Il faut être victime d’un aveuglement formaliste pour prétendre qu’à l’heure actuelle, par exemple, la nation chinoise – que l’on considère la popu­la­tion de cet État comme une nation ou comme plusieurs nations – « décide de son propre sort ». L’effet destructeur du commerce mondial est suivi de l’annexion directe ou de la dépendance politique des pays coloniaux à des degrés et sous des formes divers.

Et si la social-démocratie combat de toutes ses forces la politique coloniale dans son principe et dans tous ses symptômes et s’efforce inlas­sa­ble­ment d’empêcher qu’elle continue de progresser, elle se rend bien compte que cette évolution, de même que l’émergence de la politique coloniale plongent ses racines profondes dans les fondements de la production capitaliste, qu’elles accom­pa­gne­ront imman­qua­ble­ment les progrès ultérieurs du capitalisme et que seuls d’innocents « apôtres bourgeois de la paix » peuvent croire que les États actuels se détourneront de cette voie. Compte tenu de cette évolution et de la néces­sité, pour les grands États capitalistes, de lutter pour l’existence sur le marché inter­na­tio­nal, de par­ti­ci­per à la politique mondiale et d’acquérir des possessions coloniales, « ce qui remplit le mieux sa fonction dans les conditions actuelles », c’est-à-dire ce qui correspond le mieux aux besoins de l’exploitation capi­ta­liste, ce n’est pas « l’État national » – comme le suppose Kautsky – mais l’État conquérant. Et si l’on compare les différents degrés de rap­pro­che­ment à ce prétendu idéal, ce qui correspond le mieux à cette fonc­tion, ce n’est pas, par exemple, l’État fran­çais qui, au moins dans sa partie européenne est à peu près natio­na­le­ment homogène, encore moins l’État espagnol qui, d’impérialiste qu’il était, s’est presque inté­gra­le­ment transformé en « État national » après s’être débarrassé de ses colonies, mais ces États qui s’appuient sur l’oppression nationale aussi bien en Europe que dans le monde entier : les États anglais et alle­mand, les États-Unis d’Amérique du Nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l’oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques. […]

Certes, on peut poser le problème beaucoup plus simplement si l’on sépare la question des annexions coloniales de celle des natio­na­li­tés en géné­ral. C’est d’ailleurs l’attitude qu’adoptent souvent, consciem­ment ou incons­ciem­ment, les défenseurs des « droits des peuples » ; attitude qui correspond à la conception de la politique coloniale d’un Éduard David dans la social-démocratie allemande ou d’un Van Kol dans la social-démocratie hol­lan­daise, par exemple, qui considèrent les annexions coloniales en général comme l’expression de la mission civi­li­sa­trice des peuples européens, mission qui serait indispensable même dans un système socialiste. On peut résumer cette conception comme application « européenne » du principe phi­lo­so­phique de Fichte dans la célèbre paraphrase de Ludwig Börne : « je suis moi – tout ce qui est en dehors de moi est ressource alimentaire ».

Si seuls les peuples européens sont reconnus comme nations véritables alors que les peuples coloniaux ne seraient que des « ressources alimentaires », on peut parler d’« États nationaux » en Europe et y inclure par exemple la France, le Danemark ou l’Italie et on peut aussi réduire le problème des natio­na­li­tés aux com­pli­ca­tions internes à l’Europe. Mais dans ce cas, le « droit des nations à l’autodétermination » devient théorie des races dominantes et trahit nettement son origine : l’idéologie du libéralisme bourgeois et son cré­ti­nisme « européen ». Dans l’acception des socialistes, ce droit doit avoir, par sa nature même, un caractère universel ; l’élucider suffit pour montrer que l’espoir de réaliser ce « droit » au sein du système existant est une utopie en contradiction directe avec la tendance du déve­lop­pe­ment capitaliste sur lequel la social-démocratie a fondé son existence ; car l’objectif qui consiste à partager tous les États existants en unités nationales, délimitées sur le modèle des États et petits États nationaux, est une entreprise par­fai­te­ment désespérée et, d’un point de vue historique, réactionnaire.

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3 juin 2018 7 03 /06 /juin /2018 15:33
Rosa Luxemburg. "Le parlementarisme bourgeois n'est en effet une force politique réelle que quand il existe entre l’aristocratie féodale et la bourgeoise de véritables contradictions de classe ..."

En 1913, à Saverne en Alsace, des militaires s'en prennent à la population civile. S'en suivent des incidents graves. Lorsque les militaires sont jugés, ils sont acquittés. Le Reichstag vote pour la première fois une motion de censure contre le pouvoir impérial qui n'en tient aucun compte. Rosa Luxemburg analyse dans un article en janvier 1913, à cette occasion, le rôle du parlement dans la société capitaliste. Ceci est directement transposable aujourd'hui.

La revanche à venir

 

 

Elle commence par une analyse de la situation révélée par ces événements :

 

« L’histoire a toujours été, en politique, le plus grand des professeurs. L’histoire contemporaine, cependant, nous offre une leçon plus claire que jamais.

 

Cette décision du pouvoir s’inscrit dans une longue série d’attaques contre les droits en Allemagne même et dans le cadre de la politique mondiale. Qu’ont montré les événements de ces derniers jours ? Qu’ont montré les  militaires qui ont pu piétiner la population civile, les tribunaux militaires qui se moquent du chancelier, le chancelier qui écarte d’un geste la motion de censure de la représentation du peuple, enfin le régime personnel qui fait un pied de nez à tout le pays, quand la dictature décore la soldatesque ? Ils ont montré en l’espace de peu de jours, que la loi et le droit ne sont plus en Allemagne que du vent.

 

Mais les événements de Saverne n’ont pas créé cet état de fait. Ils n’ont fait que dévoiler et braquer la lumière sur ce qu’était devenue la situation sans ces faits et avant eux. La domination sans fard et sans gêne de la réaction militaro-absolutiste, son attitude provocatrice sans précédent ne sont que le revers d’un autre phénomène. Ils signifient l’élimination totale du libéralisme de la vie publique en Allemagne, le renoncement définitif de l’opposition bourgeoise.  Après que les défenseurs du progrès libéral ont échoué à de multiples reprises en tant que porteur du progrès, la bourgeoisie allemande a pris congé maintenant aussi de son rôle de garant de ce dérisoire État constitutionnel, du constitutionnalisme allemand … ."

 

Rosa Luxemburg analyse ensuite le recours à un texte de 1820, une lettre patente qui indique qu’en cas de carence des autorités civiles, l’armée est habilitée à maintenir l’ordre. Le recours au texte de 1820 est pour elle  hautement symbolique. 

 

"L’esprit d’avant 48 règne maintenant en Allemagne et le parlement allemand, dans son rôle politique et sa fonction historique, se rapproche de plus en plus de la Douma russe. La dialectique historique sait de nouveau fondre les contradictions brutales du bric à brac formel du libéralisme : l'absolutisme et le parlementarisme, en  une synthèse originale, faisant du parlementarisme la fragile feuille de vigne de l’absolutisme militaire.

 

Le parlementarisme bourgeois n’est en effet une force politique réelle que quand il existe entre l’aristocratie féodale et la bourgeoise de véritables contradictions de classe. Quand au contraire les conditions du développement historique conduisent à fondre ensemble la bourgeoisie capitaliste et les Junkers féodaux du fait d’intérêts de classe supérieurs, disparaît alors le fondement politique du parlementarisme. Et le moment où cet état de décomposition apparaît au grand jour n’est que l’effet de circonstances particulières. »

 

Elle décrit les étapes successives de cet affaiblissement du parlementarisme en Allemagne.

 

1877 : la loi sur les tarifs douaniers

Les lois antisocialistes

1899 : le soutien du Zentrum à la grande loi sur la marine

1902 : Les tarifs de la faim

1913 : le budget impérialiste

 

« Chaque année, chaque grand projet de loi, chaque nouveau pillage contre le peuple a conduit depuis les années 70 les Nationaux-libéraux, le Zentrum, le Freisinnige Partei dans le camp de la réaction … .

 

Et aujourd’hui nos braves héros libéraux s’étonnent, se frottent les yeux quand l’absolutisme et les Junker leur assènent une gifle retentissante ! Ils pensaient pouvoir ensemble paisiblement et à leur manière exploiter le prolétariat en gérant avec les Junkers l’Etat constitutionnel et ils n’ont pas vu les Junkers et l’absolutisme grignoter l’Etat constitutionnel de l’intérieur. Ces petits anges, inconscients du danger, n’ont pas compris qu’un parlement bourgeois sans opposition bourgeoise est un non sens, qu’une représentation bourgeoise qui vote à l’unanimité, constamment, le budget et approuve docilement tous les projets proposés par du gouvernement, n’est qu’un théâtre de marionnettes politique, qu’un État constitutionnel sans combat de classe bourgeois est un coquille vide, qui peut être piétinée pour passer le temps par n’importe quelles bottes de la soldatesque.

 

Ce qui apparaît au grand jour avec les événements qui se sont passés à et autour de Saverne, c’est le résultat de l’évolution logique d’un demi-siècle de production capitaliste en Allemagne. La réaction absolutiste et des Junkers ne tient plus compte de l’opposition bourgeoise. Mais elle ne tient pas compte encore de l’opposition prolétarienne. L’inefficacité d’une opposition seulement parlementaire est apparue définitivement. Mais la réaction n’a pas encore vécu l’efficacité de la résistance des masses. C’est ce qui donne son caractère particulier à la situation en Allemagne et à son intolérable pression. C’est ce qui explique la vanité et l’attitude provocatrice de la réaction.

 

Et de fait, aujourd’hui, tout ou presque est en jeu : après la sécurité publique et les droits individuels mis en état de siège, la paix internationale menacée par l’aventurisme et les gesticulations de la soldatesque dominante, le droit d’association contre lequel se prépare un attentat, bientôt ce sera le tour du suffrage universel. Après l’épreuve de force de Saverne, la vieille garde des ennemis du suffrage universel au Reichstag n’a plus besoin de se gêner.

 

Mais cette élimination définitive de l’opposition bourgeoise a pour seule conséquence que l’affrontement entre la réaction et la masse des travailleurs devient de plus en plus proche et implacable. C’est justement l’effondrement brutal de l’état constitutionnel et du parlementarisme qui conduira les travailleurs à aller chercher aux racines de leur pouvoir pour protéger le droit et la loi. Nous n’avons pas besoin et nous ne voulons pas de catastrophes.  Ce sont les classes dominantes qui poussent aux catastrophes, l’Allemagne en est un exemple classique. En piétinant l’opposition bourgeoise, en humiliant au plus profondément le parlement, en détruisant toutes les garanties apportées par le droit, la situation actuelle conduit à ce que l’affrontement du prolétariat et de la réaction ne se passe plus dans le cadre étroit et mouvant du droit parlementaire …..

 

La revanche face au triomphalisme actuel, la réaction peut l’attendre en Allemagne seulement du prolétariat, c’est sûr, mais c’est « mortellement sûr ». Ce combat gagnera en profondeur et en étendue car il sera mené sur tous les fronts par le prolétariat conscient. Comme l‘a dit Marx … La classe ouvrière ne peut pas se battre pour L’État constitutionnel bourgeois, sans imprimer à ce combat son caractère de classe révolutionnaire.

 

Le fait que les représentant de la dictature militaire absolutiste dans leur triomphe sauvage contre l‘ordre bourgeois se précipitent à bride abattue vers un affrontement avec la masse ouvrière et accélèrent ainsi le cours des choses, qui aboutira conformément à la logique historique à notre victoire, montre qu’eux aussi ne sont qu’une partie de ces forces, qui toujours veulent du mal mais souvent apportent le bien.

Die künftige Revanche

Sozialistische Korespondenz, 20 janvier 1914. N° 9

Gesammelte Werke, Tome 3, P 376 à 379

Traduction Dominique Villaeys-Poirré – juin 2018 (en cours)

 

Source : http://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/2018/06/apres-saverne-un-article-de-rosa-luxemburg-la-revanche-a-venir.htm

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009