En contre-point aux articles de Rosa Luxemburg de 1896, il est utile de donner accès aux positions de Jaurès à la même époque. Ainsi peut-on lire aisément les articles qu'il a consacrés à la Question d'Orient dans la Dépêche, dans l'ouvrage regroupant l'ensemble de ses articles dans ce journal et publié en
DIPLOMATIE
La Dépêche, 24.02.1997
Comment ne pas parler des événements d'Orient? La France même y est engagée. Mais les incidents peuvent se précipiter si bien que de Paris à Toulouse, l'article ne réponde plus à l'état exact des choses. En ce moment même, les journaux du matin apportent un télégramme d'une extrême gravité. Il semble qu'il y ait eu décidément conflit entre les puissances et la Grèce : contre les soldats grecs et crétois affranchissant l'île de Crète de l'odieux et intolérable joug du sultan, les escadres européennes ont envoyé des boulets. Par bonheur, les navires français ne figurent pas dans le télégramme et nous pouvons espérer encore que la France n'a pas cette honte d'avoir tiré sur la Grèce. Mais puisque M. Hanotaux nous a associés au débarquement des puissances et puisqu'il est avant tout un ami du Russe et du Turc, il est fort à craindre que nous n'ayons été sauvés de ce déshonneur que par un hasard heureux: nos vaisseaux étaient sans doute occupés sur un autre point. Et il est à remarquer que c'est après l'arrivée du navire allemand et le débarquement des marins allemands que les hostilités ont éclaté. L'empereur Guillaume a la haine de le Grèce; il ne lui pardonne pas de représenter dans le monde oriental une idée de mouvement et de liberté. Il lui pardonne moins encore l'entrée de sa soeur dans la famille royale de Grèce. Il a trouvé que c'était une déchéance, et sa soeur ayant passé sans son consentement à la religion orthodoxe,il y a eu une brouille aiguë. Car ce faux grand homme est le despote domestique le plus mesquin, et sa sa cour est une prison. Il est probable que les envoyés allemands munis d'instructions brutales, ont contribué à la rencontre entre l'Europe et la Grèce; et voilà où nous en sommes, sous la diplomatie Hanotaux et sous le joug russe. Nous en sommes à déclarer de fait la guerre à la Grèce pour conserver ses victimes au sultan bourreau, au sultan assassin, et cela sous les inspirations et la conduite de Guillaume II. C'est le coeur tour à tour gonflé de colère et serré de honte que j'écris ces lignes. Honte sur nous, si nous tolérons ces choses! Honte sur la France, si elle accepte ce rôle misérable! Et malheur à nous tous si nous ne nous débarrassons pas, n'importe comment, de cette politique! Il y a huit jours déjà que nous pressentions ces choses et nous avions fait effort contre le gouvernement, contre la Chambre elle-même pour faire discuter d'urgence la question crétoise. Nous voulions demander au gouvernement l'engagement précis qu'en aucun cas il ne serait faire usage de la force française contre la liberté crétoise, contre la nation grecque. Le gouvernement s'est refusé au débat pour pouvoir manoeuvrer à son aise, au profit du sultan égorgeur et de l'Allemand vindicatif, nos navires, nos canons et nos soldats. Et la Chambre inconsciente s'est prêtée à cette tactique. De tous les groupes, les hommes sages nous disaient : Silence! Nous avons tenu bon et 150 députés seulement pour demander ce qu'on faisait de la France. Et maintenant, si la dépêche est exacte, s'il s'est produit un premier conflit (et comment ce conflit ne se produirait-il pas?), c'est bien devant le fait accompli que nous nous trouvons; et ce fait, c'est la guerre de l'Europe contre la Grèce. Mais de quel droit les hommes au pouvoir nous engagent-ils ainsi? La Constitution prévoit par un article formel que le président de la République ne peut déclarer la guerre sans l'assentiment des Chambres. Or, débarquer en Crète, annoncer qu'on empêchera les Grecs d'y prendre position, s'exposer sur mer à un conflit avec les torpilleurs grecs, dans l'île même à une rencontre sanglante avec les troupes grecques et crétoises, n'est-ce pas placer le pays à la limite même de la guerre? N'est-ce pas la déclarer de fait? Et ceux qui ne ont pris cette initiative, non seulement sans l'assentiment des Chambres mais à leur insu même, sans explications, sans débats, n'ont-ils pas violé la Constitution? Il est vraiment temps d'en finir avec cette politique d'absolutisme, qui est la négation de la République et qui est aussi l'amoindrissement de la France. Et quand on sait quels sont les hommes qui se sont arrogé ainsi le droit de disposer de la France sans elle et même contre elle, contre ses traditions, contre son honneur, contre ses intérêts! J'ignore si la gravité des événements nouveaux permettra au débat sur les affaires arméniennes d'avoir toute son ampleur et toute sa portée. Il ne faut pourtant pas que M. Hanotaux échappe aux responsabilités territoriales qui pèsent sur lui. Il ne faut pas qu'il échappe à une discussion précise du Livre Jaune. Il faut qu'il dise pourquoi il s'est fait au nom de la France, sciemment, froidement, le complaisant et l'agent du plus grand égorgeur d'hommes qui ait paru depuis des siècles. Il faut qu'il dise pourquoi il a transformé cette alliance franco-russe où la partie naïve du peuple avait vu une garantie de sécurité et de dignité en une lamentable et déshonorante duperie. Et nous défions bien tous ces messieurs ou de l'Elysée ou du Quai d'Orsay de faire une réponse plausible. Ils ne peuvent alléguer qu'une excuse : c'est que pendant que plus de deux cent mille Arméniens étaient saignés par leur ami Abdul Hamid, pendant que sous le nom d'alliance franco-russe se préparait la domestication de la France, eux, ils triomphaient, ils rayonnaient dans les fêtes, ils réfléchissaient dans leurs yeux l'éclat des majestés souveraines. Savez-vous deux anecdotes que la Chambre ne nous permettra peut-être pas de conter? Peu de temps après la visite du tzar Nicolas, M. Félix Faure réunit en un dîner les hommes qui avaient pris une part active aux fêtes russes. M. Coppée était des invités; il dit au président: Et vous, Monsieur le président, quand rendez-vous sa visite au tzar par un voyage en Russie?" Et l'autre répondit avec une moue dédaigneuse: "Est-ce qu'on peut savoir, avec ce régime parlementaire." De grâce, que notre président aille vite à Moscou et qu'il y soit sacré autocrate. Nous l'adorerons à son retour. Et ceci encore, qui est officiel. Selon l'usage, le bureau de l'Académie présentait au président, à l'Elysée, le nouvel élu Anatole France. M. Félix Faure dit aux Immortels : "J'espère que l'Académie nommera à l'unanimité M. Hanotaux; cela fera tant de plaisir à l'impératrice". L'Impératrice tout court, s'il vous plaît, on est de la maison. Que voulez-vous donc que demande de plus la France? M. Hanotaux recevra de la tzarine l'habit brodé aux palmes vertes; et sur cet ami brodé resplendira la décoration avec brillants que lui a donnée le sultan en pleine tuerie, pour le remercier d'un article bienveillant où il célébrait "la douceur" de l'assassin. Oui, que voulez-vous que demande de plus la France, et que nous importent nos déceptions, nos humiliations, nos périls, pourvu que cette petite cour de parvenus s'éblouisse elle-même de sa fortune? Mais à quand, pour tout ce régime, le fiacre qui, en 1848, emporta Luis-Philippe?



