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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
24 juillet 2008 4 24 /07 /juillet /2008 20:44


Nous continuons à publier des textes s'appuyant sur la notion d'impérialisme. Ils montrent comme le dit l'auteur de celui-ci que la notion n'est pas à ranger au rayon des vieilles lunes. Bien au contraire, elle reste opérationnelle pour mieux appréhender les réalités d'aujourd'hui ou du moins pour nous aider à réfléchir. Ici donc, un article sur l'impérialisme français sur le site canadien "alternatives".

L’impérialisme français, maillon faible ou supplétif de l’impérialisme mondial ?

mardi 29 avril 2003 par Gustave MASSIAH

Pourquoi parler aujourd’hui de l’impérialisme français pour des militants engagés, en France, dans le mouvement citoyen mondial ? D’abord parce qu’on ne peut pas renforcer le mouvement citoyen mondial sans prendre en charge nos responsabilités par rapport à notre propre impérialisme. Ensuite, le renforcement des luttes sociales implique la compréhension de la nature du système dominant en France. Enfin, l’impérialisme français peut nous servir d’analyseur pour comprendre la double évolution : celle du rapport entre capitalisme et impérialisme, et celle du rapport entre les formations sociales nationales et les systèmes-mondes.

L’impérialisme français se définit dans la recherche d’une stratégie internationale propre du capitalisme français. Il faut donc s’interroger sur l’évolution du capitalisme français, sur le rôle dans cette évolution de la dimension internationale. Quelle est la place du capitalisme français dans la mondialisation, dans le capitalisme mondial, directement ou à travers le capitalisme européen ? Il faut aussi apprécier l’évolution de la mondialisation en tant que système de domination et s’interroger sur la place de la France dans le système de domination mondiale. Quelle est la place de l’impérialisme français par rapport au système mondial, à l’Union Européenne, à l’unilatéralisme états-unien ?

Malheureusement, la notion d’impérialisme n’est pas à ranger dans le rayon des vieilles lunes. Même s’il y a des changements significatifs, il serait difficile d’analyser l’évolution et la situation actuelle s’en s’y référer. Nous faisons l’hypothèse qu’il est encore pertinent de parler d’impérialisme français. Dans son évolution, comment caractériser l’impérialisme français, comme maillon faible ou comme un simple supplétif de la chaîne impérialiste mondiale ?

Eléments historiques

Une approche historique est nécessaire pour comprendre l’impérialisme français et ce qui, à travers sa formation, le caractérise encore. Elle est indispensable pour éclairer les questions que nous nous posons aujourd’hui. Nous proposerons une périodisation qui croise trois approches : la place de l’impérialisme dans le capitalisme français, l’évolution du système international et de la mondialisation, les luttes et les stratégies anti-impérialistes. Cette périodisation s’organise autour d’une hypothèse : nous vivons une crise structurelle de l’impérialisme qui s’inscrit dans la série des trois dernières grandes crises (celles de 1815-40, de 1850-70, 1914-18). Pour apprécier les avenirs possibles, il faut tenir compte des caractéristiques de cette crise, des capacités et des tendances naturelles du système à la surmonter. Nous insisterons dans cette brève approche sur la zone d’influence de la France, en Afrique.

Le colonialisme primitif caractérise la première phase de l’impérialisme français. La bourgeoisie française, comme les autres bourgeoisies européennes, se constitue sous l’Ancien Régime, pour une large part à l’aube du capitalisme, grâce au commerce lointain qui permet d’acquérir à vil prix, et souvent par la force, des produits locaux, agricoles et artisanaux, revendus très cher en France et de vendre au dessus de leur valeur des produits manufacturés français. Ce commerce débouche sur la création de comptoirs et la conquête de territoires. Le colonialisme prolonge ce commerce lointain. Les colonies au départ sont considérées pour la fourniture des esclaves et l’extraction brute des matières premières ; toute transformation doit être faite en France, Colbert quand il définit le pacte colonial précise que les colonies ne doivent rien produire, "pas même un clou ".

Dans ce colonialisme primitif, l’enrichissement rapide des bourgeoisies européennes n’entraîne pas de contradiction majeure à l’échelle internationale. Les structures sociales des pays colonisés ne sont pas entièrement détruites puisque le capitalisme en formation n’a pas atteint le stade de concentration, et de limitation des profits des marchés intérieurs, qui se traduira par l’exportation des marchandises puis celle des capitaux liée à la reproduction du mode de production capitaliste dans les colonies. Cette évolution du colonialisme primitif à des formes plus élaborées, qui se fera progressivement en Grande-Bretagne et dans les pays où le capitalisme est plus avancé, passera en France par une rupture économique et politique.

L’expansion coloniale française est plus le fait d’une caste militaire et d’une bureaucratie d’Etat qui ont besoin pour raffermir leur pouvoir en France de compenser par des opérations de prestige leurs défaites européennes. Jusqu’en 1914, le capitalisme français est un capitalisme de rentiers et de financiers plutôt que d’industriels et d’homme d’affaires. Ce capitalisme sera confronté à la nécessité de l’expansion extérieure pour exporter ses contradictions (chômage, baisse des taux de profit, saturation relative des marchés) bien plus tard qu’en Grande-Bretagne. Les profits substantiels du capitalisme colonial seront retirés par les marchands alliés aux militaires qui garantissent un domaine réservé ; les investisseurs coloniaux joueront un rôle marginal limité à quelques secteurs (coton, caoutchouc, huile, navigation maritime) et à certaines régions.

Les traits dominants de cette histoire caractériseront longtemps l’impérialisme français. L’importance des militaires, alliés aux marchands coloniaux, dans une expansion coloniale qui recherchera un prestige pour compenser les défaites économiques ou militaires de la France en Europe. Le rôle prépondérant de l’Etat dans l’organisation administrative des colonies, dans leur exploitation économique et dans la prise en charge directe des investissements coloniaux. L’importance prédominante des militaires et des fonctionnaires dans la société coloniale et dans les politiques coloniales, la reproduction de leurs privilèges devenant la justification principale des colonies. L’impérialisme français se présente comme un impérialisme politico-militaire, mercantile, usurier peu capable de rivaliser avec les puissances dominantes britannique et nord-américaine. Le colonialisme français encourage les tendances au sous-développement de l’économie française et masque l’affaiblissement de l’Etat français. Le taux de profit des entreprises coloniales et les monopoles commerciaux favorisent les secteurs marginaux de l’économie permettant de différer l’adaptation à la concurrence internationale et de préférer la distribution des profits aux investissements productifs.

Les concurrences inter-impérialistes sont particulièrement fortes dans la deuxième phase et caractéristiques de la période d’industrialisation qui marque le Second Empire. Les fractions les plus modernistes du capital industriel et bancaire sont engagées dans les aventures extérieures, rappelons notamment les Saint-Simoniens et le canal de Suez. Après la guerre de 1914, le réajustement de l’économie mondiale au profit des Etats-Unis et l’éviction des investisseurs français des marchés russes et danubiens par la révolution soviétique vont se traduire par des réorientations majeures des flux de capitaux vers les colonies. L’importance des colonies dans l’économie française va se développer sans atteindre pour autant un rôle comparable à celui de l’Amérique Latine dans l’économie nord-américaine ou du Commonwealth dans l’économie britannique.

La première période, de 1917 à 1947, est celle de l’alliance entre les mouvements communistes et les mouvements de libération nationale ; cette alliance formalisée en 1920 au Congrès des peuples d’Orient à Bakou, sera confirmée au Congrès des peuples opprimés à Bruxelles en 1927. Cette période est marquée par l’ébranlement des empires coloniaux, les mouvements de population liés aux guerres. Elle est marquée par l’émergence des nouvelles formes d’organisation politiques et syndicales, par la montée d’un encadrement local dans les colonies et d’une intelligentsia qui s’autonomise. C’est aussi dans cette période que s’élabore le modèle keynésien, ou fordiste, social-libéral comme réponse à la révolution soviétique, aux luttes ouvrières, aux résistances dans les colonies et à la montée des fascismes.

La décolonisation va marquer la période 1947 à 1962. Elle commence pour l’Afrique par les massacres coloniaux dès 1945 à Sétif, en Algérie, puis en 1947 à Madagascar. C’est aussi la montée des fronts et des alliances, la naissance des partis proches du PCF, le basculement de larges fractions de la petite bourgeoisie et de la paysannerie dans les fronts de libération nationale. Les luttes de libération emblématiques sont celles de l’Indochine, de l’Algérie puis du Vietnam. La SFIO va sombrer dans le colonialisme avec l’Algérie et avec l’expédition de Suez contre l’Egypte nassérienne. Une nouvelle gauche va se former sur le refus de la colonisation, en alliance conflictuelle avec la PCF. En Afrique Noire, les luttes se radicalisent et les manifestations se succèdent. Les milieux africains en France sont en pleine ébullition. La FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire) participe aux luttes anti-coloniales. Une partie des dirigeants des futurs Etats africains font leurs classes dans les gouvernements et les assemblées de la IVème République ; les réseaux, gaullistes et autres, commencent à esquisser la fratrie de la " Franc’Afrique ". La mobilité est très grande ; Mitterrand pour créer son groupe de l’UDSR, détache Houphouët-Boigny du groupe parlementaire du PCF. Houphouët et Sékou Touré commencent à diverger bien avant le non au référendum de la Guinée. Les intellectuels africains sont mobilisés, autour des " groupes de langues " du PCF et des mouvements politiques africains mais aussi autour des revues et des libelles.

La modernisation gaulliste a été esquissée pendant la guerre. Elle tient compte de la nouvelle situation internationale définie par les accords de Yalta, à la guerre froide et à la décolonisation. Dans le camp occidental, les Etats-Unis ont conquis une position hégémonique. Ils ont subordonné les capitalismes émergents allemand et japonais, secondarisé les britanniques et marginalisé les autres. L’impérialisme français est confronté aux luttes de libération des peuples colonisés au Vietnam, au Maghreb, en Afrique et à Madagascar. Les massacres coloniaux n’y font rien et l’essentiel de la classe politique, dont la majeure partie de la social-démocratie, confrontée à une crise sociale majeure, perd son honneur à la traîne de la bourgeoisie coloniale et de sa fraction militaire.

Après 1962, l’industrialisation prioritaire et la modernisation sociale n’excluent pas le recours massif à une main d’œuvre immigrée. La société coloniale sans disparaître a évolué, fonctionnaires et militaires se sont mués en coopérants. Une nouvelle forme d’alliance avec des bourgeoisies locales en formation connaît des succès divers. L’impérialisme français prend des formes d’exploitation indirectes mettant l’accent sur des mécanismes financiers et des institutions financières. Le conflit majeur entre les fractions archaïques liées à la domination directe (bureaucratie coloniale, sociétés commerciales, plantations) et les fractions modernistes grande industrie, banques, entreprises minières et pétrolières) tourne à l’avantage de ces dernières. La bourgeoisie française tente de se doter d’une stratégie mondiale autonome ; elle tente de combiner une stratégie européenne et une stratégie néocoloniale. Mais, malgré quelques succès, les résultats ne sont guère probants ; les intérêts anciens restent pesants, les rentes coloniales alimentent les réseaux et la corruption grandissante dans la société française. L’influence française, en dehors de quelques succès d’estime ne convainc pas, elle reste cantonnée dans les déclarations velléitaires ; la diplomatie française finit toujours par se rallier au grand frère états-unien.

Les luttes sociales et idéologiques des années soixante-dix vont achever le rêve gaulliste d’une indépendance impériale. Pompidou redéfinit un impérialisme aux dimensions du capitalisme français. La coopération s’éloigne des objectifs à long terme pour privilégier la rentabilité immédiate des affaires. La concurrence commerciale et les exportations retrouvent une place prépondérante ; les ventes d’armes définissent la coopération militaire. Avec Giscard d’Estaing l’impérialisme français s’inscrit dans une dépendance acceptée. Le capitalisme français recherche le soutien des capitalismes américains et ouest-allemands et des institutions internationales. Il n’hésite pas à faire intervenir ses troupes pour assurer la gendarmerie impérialiste dans sa zone.

La période de 1962 à 1977 pourrait être qualifiée comme celle du non-alignement. C’est une période d’intenses contradictions. Les nouveaux Etats ne sont pas stabilisés. C’est une période d’espoirs et d’initiatives. Des alliances considérées comme progressistes, mêlant des militaires, des syndicalistes, des secteurs des petites bourgeoisies, intellectuels et fonctionnaires accèdent au pouvoir. En Guinée, au Ghana, au Mali, au Sénégal, en Tanzanie, au Congo pour citer des équipes se référent à un modèle de développement d’indépendance nationale. Leur échec sera lié à des causes multiples. Elles sont bien sûr confrontées à la déstabilisation et aux coups d’état suscités par les puissances pas si anciennement coloniales. Mais, il ne faut pas oublier les erreurs internes. Ces équipes sous-estiment la paysannerie et l’importance des pouvoirs traditionnels ; elles ignorent superbement les libertés et la démocratie. Deux ans avant sa mort, un des sages de l’Afrique, Nyerere considérait que sa principale erreur était d’avoir théorisé le parti unique pour l’Afrique. Alors que le non alignement marque des points au niveau international, en Asie avec la défaite américaine au Vietnam, et avec les deux chocs pétroliers de 73 et 77, la décolonisation africaine est en pleine crise. L’Afrique australe et les pays lusophones sont toujours colonisés, le Congo de Lumumba est ravagé, la guerre du Biafra met en place les nouvelles représentations des conflits ethniques. En France, il y a de nombreux facteurs nouveaux. Le conflit sino-soviétique se traduit particulièrement dans la FEANF ; une immigration ouvrière africaine se développe ; les coopérants permettent la mise en place des nouveaux régimes. En 1968, il y n’a pas eu que la France, il y a eu aussi les mouvements au Mexique, au Sénégal, en Côte d’Ivoire ; sans oublier le mouvement de la jeunesse américaine pour la paix au Vietnam. Une nouvelle génération de cadres africains va se former dans le mouvement des années soixante-dix.

Nombreux sont ceux qui n’ont pas partagé l’euphorie de cette période qui a suivi les indépendances. Parmi d’autres, la lutte armée de l’UPC et l’engagement direct de la France dans la répression les ont alertés. Ils ne sont pas attirés par les mirages du pouvoir et voient avec effarement la course aux postes et les reniements. Mongo Beti, par exemple, dédie un de ses livres à un des nouveaux militants, " A Diop Blondin, … assassiné dans les geôles d’un dynaste d’Afrique. Afrique marâtre trop fertile en tyrans mercenaires ". Une revue comme PNPA, de 1978 à 1991, inlassablement, est venue rappeler dans les périodes les plus noires, que l’Afrique continuait de résister. Elle répondait à l’outrance de la domination, du mépris par l’indignation et la colère.

La reconquête néolibérale, de 1977 à 1995, s’appuie sur la crise de la décolonisation. Celle-ci trouve ses fondements dans la domination renouvelée par le Nord et la nature de l’économie mondiale, l’échec des régimes issus de la décolonisation, l’échec de la construction de ce que Samir Amin appelle le soviétisme. Elle s’appuie sur une gestion agressive et criminelle de la crise de la dette. Le front des non-alignés s’est effondré et, une dizaine d’années après, en 1989, c’est au tour de l’Union Soviétique. La mondialisation se traduit par l’ajustement de chaque société au marché mondial ; par la montée des inégalités entre le Nord et le Sud et dans chaque pays, par la précarisation dans les sociétés du Nord et le développement de la pauvreté dans les pays du Sud. La reprise en mains n’est pas seulement économique, elle est aussi militaire. La France, surtout giscardienne, s’est fait une spécialité de l’envoi de ses parachutistes pour soutenir les régimes en danger. En Afrique même, les indépendances des colonies portugaises et de l’Afrique Australe ouvrent de nouvelles perspectives. La victoire de l’ANC en Afrique du Sud, en 1993, met fin à la colonisation dans le continent et ouvre une nouvelle période. Mais, les tentatives de démocratisation s’enlisent, les guerres se multiplient ; le génocide au Rwanda montre jusqu’où peuvent entraîner les manipulations des représentations ethniques. L’embrasement de l’Afrique des grands lacs déstabilise le continent. Une image d’une Afrique marginalisée et à la dérive s’impose dans les représentations internationales ; on en saisit mal les tenants et les aboutissants. L’Union Européenne a subordonné ses rapports avec l’Afrique à l’ouverture à l’Europe de l’Est d’une part, et à la logique de l’Organisation Mondiale du Commerce de l’autre. En France même, la victoire de la gauche en 1981 avait donné quelques espoirs alimentés par les discours de Cancun sur le Sud. Mais il a fallu se rendre à l’évidence, la continuité des intérêts et des réseaux a vite repris le dessus, et les déclarations de La Baule sur la démocratisation n’ont même pas pu, après une décennie de déconvenues, raviver les illusions. La manière dont sont traités les sans-papiers, les délivrances de visas, les " normalisations " des foyers a malheureusement montré à quel point la France, dans son rapport à l’Afrique, reste marquée par sa culture coloniale.

La gauche sous ses différentes configurations, après quelques essais infructueux, se coule dans le moule de l’impérialisme français et en défend farouchement les avantages supposés. Elle ne remet pas en cause le rapport entre capitalisme français et impérialisme, elle adapte sa politique aux deux changements d’échelle avec le capitalisme européen et le capitalisme mondial. Elle banalise et légitime un système honteux. Penser que dans l’affaire Elf en France, on a beaucoup glosé sur les bottines de Roland Dumas mais que l’on a considéré que la question du rôle d’Elf en Afrique ne devait pas être abordé, est proprement scandaleux.

Eléments problématiques

Les prélèvements impérialistes servent à compenser les effets tendanciels de la baisse des taux de profit et à diminuer la pression des affrontements sociaux sur le partage de la plus-value. Ils servent à financer des alliances de classes. Ils se traduisent par des arbitrages entre les fractions de la bourgeoisie, et par le financement de compensations pour les classes moyennes et une partie des couches populaires. Il n’est pas facile d’apprécier ces prélèvements. Le CEDETIM avait tenté, en 1977, une estimation. Il estimait alors que les surprofits impérialistes représentaient pour la France environ 20% de l’accumulation annuelle de capital productif. Leurs effets sont considérables sur les équilibres entre les fractions du capitalisme français et sur les rapports entre capitalisme français, européen et mondial. Ils ont joué un rôle déterminant dans la " paix sociale " pendant la période des trente glorieuses pour financer l’Etat-providence à la française. Ces surprofits sont aujourd’hui socialisés dans le capitalisme mondial, ils sont directement liés à la structure du commerce mondial. Il est probable que la part qu’en retire le capitalisme français reste très importante, même si elle a relativement baissé, par rapport aux autres capitalismes, américains, japonais, allemands et même aux capitalismes émergents du Sud.

Les sources de surprofits méritent d’être précisées. La première est la sous-estimation des importations, particulièrement celle des matières premières ; elle provient des conditions de reproduction de la main d’œuvre dans les pays à bas revenus et du contrôle des ressources par la domination politique et militaire ; elle représentait, pour la France, plus de la moitié des surprofits. La surfacturation des produits exportés est plus faible pour la France, bien que certains marchés restent protégés, mais le développement du commerce intra-européen et la concurrence mondiale ont réduit cette source de gains qui représentait environ 10% des prélèvements. Bien que le monopole de fait sur les technologies introduit des surprofits de fait dont les brevets, abusivement nommés droits de propriété intellectuelle, ne donnent qu’une faible idée. Le montant des profits rapatriés représentait plus de 20% des surprofits ; sans compter l’accroissement considérable de valeur des actifs locaux et les remboursements indus de dette qui en font aussi partie. Pour illustrer cette situation, rappelons que les bénéfices de TOTAL en 2001 sont de 7,7 milliards d’euros, supérieurs à eux seuls à toute l’ " aide publique au développement " française. Il faut aussi souligner les profits tirés de la main d’œuvre immigrée, particulièrement dans l’économie des coûts de formation initiale. L’exode des cerveaux joue un rôle de plus en plus important dans cette évolution.

L’internationalisation des grandes entreprises françaises est une des principales modalités d’intervention de l’impérialisme français. Les grandes entreprises françaises tirent leur profit du commerce mondial et de l’échange inégal. Les principales sont : TOTAL-ELF dans le pétrole, IMETAL dans le Nickel, les métaux non ferreux et l’uranium, PECHINEY dans l’aluminium, AVENTIS groupe pharmaceutique mondial, AIR LIQUIDE dans le gaz liquéfié, SAINT GOBAIN dans le verre et l’isolation, PSA et RENAULT dans l’automobile, MICHELIN dans les pneumatiques, LAFARGE dans le ciment, BOUYGUES dans les TP, LVMH dans le luxe, L’OREAL dans les cosmétiques, CARREFOUR et PPR dans la distribution. Enfin, il ne faut pas oublier les banques BNP-PARIBAS, SOCIETE GENERALE et CREDIT AGRICOLE et les assureurs AXA, AGF (ALLIANZ) et GROUPAMA. Dans les nouveaux arrivants, il y a les rentiers des services publics : VIVENDI-ENVIRONNEMENT, SUEZ, EDF et France Télécom.

Les ventes d’armes sont un des secteurs essentiels d’intervention qui joue un rôle majeur dans la balance commerciale française et bénéficie de l’aide directe de l’Etat, à travers notamment la coopération militaire. La France a une longue tradition de marchand d’armes et même de trafiquant d’armes . On peut parler de ce point de vue d’un véritable complexe militaro-industriel français. Son importance est illustrée par la réussite des groupes DASSAULT et EADS -LAGARDERE, ce dernier a de plus réussi à contrôler l’édition et une partie des médias.

Le réaménagement structurel du capitalisme français est directement lié à la phase actuelle de la mondialisation. Comme ailleurs, la victoire du capital financier et le pouvoir grandissant des actionnaires accentuent une contre-offensive sociale remettant en cause le statut salarial et se traduit par une explosion des profits. Le réaménagement interne repose sur les secteurs rentiers (matières premières et pétrole, armes, eau) dans lesquels l’internationalisation et les surplus impérialistes jouent un rôle majeur. L’exportation joue le rôle de stabilisation mais dégage moins de surprofit, du fait de la concurrence ; le capitalisme français se fait violence pour investir ailleurs, comme par exemple Renault au Japon. Le cœur financier du capitalisme français est en restructuration constante autour des assurances et des banques. Les armes et les rentes (pétrole et eau) alimentent la corruption, permettent le contrôle des médias et assurent leurs emprises dans les allées du pouvoir. La bataille pour les liquidités entraîne des restructurations sauvages et favorise les " tycoons " (entendons les pirates) qui dans des niches, comme le luxe et la distribution, s’assurent des taux de profits élevés liés à leur faible intensité capitalistique. Le capitalisme français connaît quelques succès mais accroît sa fragilité. Le prix d’entrée dans le marché mondial, l’ouverture du marché français, l’oblige à des privatisations qui réduisent sa stabilité. L’élargissement du marché des capitaux l’amène à imposer les fonds de pension et à s’engager dans un affrontement douteux sur les retraites. La dernière période a été marquée par la volonté de restreindre le poids de la bourgeoisie étatique, accompagnant la fusion entre l’Etat et les oligopoles. Le ralliement des cadres supérieurs, à travers notamment les " stock-options " et l’affaiblissement du poids de la bourgeoisie étatique dans les alliances risque de lui aliéner les couches moyennes.

Les colonies françaises n’ont pas toutes disparues. Les confettis de l’empire ont été pacifiés par le contrôle direct, l’assistanat, l’émigration massive, une politique d’établissement dans l’agriculture, l’industrie, le tourisme, les administrations. Ils ont été transformés en sociétés improductives, coupées de leur environnements régionaux géoculturels. Régulièrement toutefois, en Nouvelle Calédonie, dans les Antilles, en Guyane, les luttes viennent rappeler le caractère toujours actuel de la situation coloniale.

La coopération joue, globalement, un rôle majeur dans l’extension du capitalisme dans les pays du Sud, dans le soutien aux régimes les plus contestables, dans le maintien et la reproduction de l’influence française. Comme le disait Mongo Beti, " que la France défende ses intérêts c’est normal, qu’elle cherche à tirer parti de son influence, pourquoi pas, ce que nous ne supportons pas c’est l’hypocrisie et de prétendre que c’est pour notre bien. Si la France veut aider l’Afrique, qu’elle laisse les Africains tranquilles. "

Le rôle de la France dans les organisations internationales lui donne des responsabilités écrasantes, par exemple au FMI et à la Banque mondiale. Pendant quatorze ans le directeur du FMI, a été par deux fois, l’ancien directeur du Trésor en France. On ne peut pas dire qu’il était contraint d’appliquer cette politique contre son gré, la France a donc défendu, soutenu, mis en place des politiques ultra-libérales. Elle continue à jouer un rôle qui va au-delà, en influence, de son poids financier dans ces institutions, directement et à travers l’Europe qui est l’actionnaire principal du FMI.

Le rôle de l’impérialisme est tout autant idéologique. Dans la grande communion du nationalisme français, les colonies ont toujours joué un rôle déterminant. Dans la construction de l’unité française, les trois jules de la Troisième République (Fabre, Simon et Ferry), se sont partagés : l’armée, les colonies, l’éducation ; toutes trois obligatoires ! Rappelons-nous aussi les visions racistes de Renan, pourtant défenseur d’une vision ouverte de la Nation, et les appels haineux de Jules Guesde contre les immigrés italiens. Voici un héritage exacerbé par les guerres en Indochine et en Algérie, que l’on retrouve dans le racisme bien présent, et toujours alimenté, qui englobe les immigrés, les musulmans, les noirs, et qui n’a garde d’oublier les juifs.

La perspective mondiale et européenne n’annule pas la spécificité de l’impérialisme français. Il y a une continuité et des éléments nouveaux. La mondialisation est clairement capitaliste, et le capitalisme a toujours été mondial. Avant Rosa Luxembourg, Lénine et Fernand Braudel, Karl Marx écrivait : La véritable mission de la société bourgeoise, c’est de créer le marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu’une production conditionnée par le marché mondial". Comme le monde est rond, cette mission semble achevée depuis la décolonisation de la Californie et de l’Australie et l’ouverture du Japon et de la Chine. Le capitalisme français joue sa carte propre mais tente aussi de passer par le capitalisme européen pour organiser le capitalisme mondial et y négocier de meilleures positions. C’est le sens de la politique de l’Union Européenne, particulièrement de l’action de Pascal Lamy, dans les négociations de l’OMC. La négociation porte par rapport aux Etats-Unis en réaffirmant la référence cardinale à la prééminence du marché mondial et à la concurrence, en cherchant à faire passer des règles acceptables par les Etats-Unis, en gardant le contact avec les zones émergentes (Inde, Afrique du Sud, Brésil, Chine) mais sans jamais rompre avec le grand frère américain. Le capitalisme français a échoué à aller plus loin dans le capitalisme européen, soit en obtenant un domaine réservé, soit en faisant partager certains investissements sauf dans l’armement où émergent des groupes pan-européens. Sa tentative pour faire prendre en charge par l’Union Européenne sa zone d’influence directe n’a pas résisté à la libéralisation capitaliste à l’est de l’Europe.

L’impérialisme français s’inscrit dans un système international et une chaîne impérialiste. Ce système ne se réduit pas à l’économique. La forme empire est un des modes d’organisation des systèmes-mondes et n’est pas simplement le stade suprême du capitalisme. Le rapport entre la France, l’Europe et les Etats-Unis ne se déduit pas linéairement des rapports entre les capitalismes français, européen et états-uniens. Quelle est la nature de l’hégémonie américaine, la signification de l’unilatéralisme américain. Immanuel Wallerstein propose de considérer que les Etats-Unis ont perdu l’hégémonie économique et l’hégémonie idéologique ; il ne conserverait que l’hégémonie militaire ce qui est le propre des empires en déclin et qui rend encore plus grands les dangers de guerres. Dans cette situation, l’impérialisme français occupe sa place et tient son rang, il veille à l’évolution de sa zone d’influence. La question est posée au niveau de l’Europe. L’Europe est partie prenante de l’impérialisme mondial, notamment dans la part qu’elle prend dans la structuration du commerce mondial et des avantages qu’elle en retire. Même s’il existe des mécanismes convergents, il n’y a pas pour autant un impérialisme européen spécifiquement constitué et différencié des impérialismes nationaux, une stratégie internationale du capitalisme européen, une zone d’influence européenne, un statut de puissance. Plusieurs conceptions sont envisageables : une section européenne d’un impérialisme mondialisé fermement dirigé par les Etats-Unis ; un impérialisme européen assumant plus clairement une position concurrentielle par rapport à l’hégémonie américaine ; une Europe ouverte préfigurant une nouvelle perspective de région géoculturelle défendant une approche d’un système mondial fondé sur des avancées du droit international et un rééquilibre dans les rapports Nord-Sud.

L’avenir reste ouvert, même si la situation et les choix actuels ne conduisent guère à l’optimisme. La montée en puissance d’un mouvement social et citoyen européen, initié avec le processus des forums sociaux européens, sera-t-elle suffisante pour compenser l’inertie institutionnelle qui à travers diverses déclinaisons, reste marquée par la vision d’un système-monde caractérisé par des formes de domination et d’impérialisme ? Pour le mouvement citoyen, et plus particulièrement en France, une stratégie d’émancipation doit s’engager dans trois directions : soutenir les forces sociales et citoyennes qui remettent en cause les rapports de domination dans leurs sociétés ; remettre en cause les mécanismes qui dans le système mondial reproduisent les rapports de domination ; lutter contre tout ce qui, dans la société française, conforte la domination extérieure et s’appuie sur ces mécanismes de domination pour renforcer les inégalités, les discriminations, les exploitations dans la société française. Nous n’oublions pas qu’un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre ; c’est le fondement de la solidarité internationale.

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24 juillet 2008 4 24 /07 /juillet /2008 15:29

La notion d'impérialisme a été développée à la fin du XIXème siècle par les penseurs marxistes pour définir la phase d'évolution du capitalisme marquée par son internationalisation et son extension géographique. Rosa Luxemburg s'est attachée dans l'accumulation du capital à étudier la logique économique de ce processus. Dans ses articles et nombre de textes, elle a repris dès le début des années 1900 cette notion d'impérialisme, en montrant le rôle du militarisme, du colonialisme, de la guerre. Ces analyses peuvent toujours nous aider à appréhender ce qui se passe aujourd'hui, de la mondialisation économique aux innombrables guerres menées par les puissances capitalistes, guerre d'Irak comprise. L'article suivant paru sur le site canadien, alternatives est publié sur le blog comme élément de réflexion.

jeudi 14 octobre 2004 par Claude SERFATI

 

Les relations entre le militarisme, la guerre et le capitalisme retrouvent une nouvelle actualité en ce début de vingt-et-unième siècle. La « guerre sans limites », nouveau programme politique lancé par l’Administration Bush, marque un changement d’échelle dans le militarisme du capitalisme américain, et rappelle : plus que jamais, la mondialisation du capital et le militarisme apparaissent comme deux aspects de la domination impérialiste. Militarisme, capital et technologie Rosa Luxembourg rappelle que « le militarisme a une fonction déterminée dans l’histoire du capital. Il accompagne toutes les phases historiques de l’accumulation. »

Ses analyses font ressortir ce qu’on appellerait aujourd’hui « l’historicité » de la relation du militarisme au capital et conservent leur pertinence aujourd’hui. Elle définit « la phase impérialiste de l’accumulation [comme] phase de la concurrence mondiale du capital [qui] a le monde entier pour théâtre. Ici les méthodes employées sont la politique coloniale, le système des emprunts internationaux, la politique de la sphère d’intérêts, la guerre. La violence, l’escroquerie, le pillage se déploient ouvertement, sans masque. » Contrairement à la « théorie libérale bourgeoise [qui] sépare le domaine économique du capital de l’autre aspect, celui des coups de force considérés comme des incidents plus ou moins fortuits de la politique extérieure », Rosa Luxembourg souligne de manière très actuelle que « la violence politique est, elle aussi, l’instrument et le véhicule du processus économique ; la dualité des aspects de l’accumulation recouvre un même phénomène organique, issu des conditions de la reproduction capitaliste » [souligné par moi] Dans sa polémique contre Dühring, Engels analyse les relations entre le militarisme et le développement technologique du capitalisme. L’histoire montre que la conduite des guerres repose sur la production d’armes qui dépend elle-même de l’état de l’économie, plus précisément du développement industriel et technologique, car « l’industrie reste l’industrie, qu’elle s’oriente vers la production ou la destruction d’objets ».

Engels note les changements radicaux qui surviennent lorsque le capitalisme est devenu dominant dans le monde. « Le navire de guerre est non seulement un produit, mais en même temps un spécimen de la grande industrie moderne, une usine flottante ». Pour lui, « le militarisme domine et dévore l’Europe », et cette formule trouvera une tragique confirmation dans la guerre que les impérialismes européens se livreront à partir de 1914. La production d’armes n’est plus seulement une « branche de l’industrie moderne », elle s’est trouvée depuis la seconde guerre mondiale au cœur de trajectoires technologiques essentielles au mode de production (aéronautique et espace, électronique, nucléaire). Les dépenses militaires des Etats-Unis, mais aussi celles des autres pays impérialistes, sont restées au cours des cinq décennies suivantes à des niveaux extraordinairement élevés, au nom de la menace constituée par l’URSS. Dans ce pays, les sommes gigantesques consacrées à la défense ont consolidé la caste dirigeante et son existence parasitaire, en même temps qu’elles ont contribué à la saignée des ressources productives et financières. Le fait saillant depuis la seconde guerre mondiale est un enracinement du système militaroindustriel dans l’économie et la société des Etats-Unis, qui n’a nullement été affaibli par la disparition de l’URSS et aborde au contraire, en ce début de siècle, une nouvelle étape de consolidation. Ce renforcement du système militaro-industriel repose sur une conjonction de facteurs : une concentration industrielle et une liaison encore plus étroite des groupes de l’armement avec le capital financier, une hausse du budget militaire engagée par Clinton en 1999 et considérablement amplifiée par Bush, et une présence renforcée sur les technologies de l’information et de la communication (TIC). Ces technologies ont bénéficié de l’Initiative de Défense Stratégique de Reagan (la « guerre des étoiles ») ; elles jouent un rôle déterminant dans la « domination informationnelle » et la « guerre centrée sur les réseaux » qui sont les thèmes favoris des stratèges du Pentagone dans les années quatre-vingt-dix.

La suprématie militaire et le contrôle sécuritaire permettent aux groupes de l’armement américains de conquérir une position centrale dans le développement des TIC, dominé dans les années quatre-vingt-dix par les firmes civiles (la prétendue « nouvelle économie » et son cortège de start-ups). Les groupes de l’armement doivent également développer de nouveaux systèmes d’armes pour les armées de terre. La préparation de « guerres urbaines » (c’est l’expression employée par les experts du Pentagone) conduites par des soldats équipés d’armes hyper-sophistiquées relayant au sol l’action de l’aviation, occupe une place importante dans les budgets militaires. Il s’agit de conduire des guerres contre les populations des immenses agglomérations des pays du Sud (celles d’Amérique du Sud obsèdent les stratèges américains), et éventuellement contre les « classes dangereuses » des villes du Nord. On peut donc prévoir que l’influence majeure que les groupes de l’armement ont acquise au sein des institutions fédérales et étatiques depuis la seconde guerre mondiale, l’élargissement de l’« agenda de sécurité nationale » à des objectifs non militaires mais qui concernent de plus en plus d’aspects de la vie sociale et privée, accélèrent la formation d’un « système militaro-sécuritaire ».

Celui-ci jouera dans les prochaines années un rôle bien plus important que celui du « complexe militaro-industriel » pendant la « guerre froide ». L’impérialisme au vingt-et-unième siècle La formation de ce système militaro-sécuritaire donne à l’Etat américain une puissance considérable. On est loin du déclin de la « forme Etat » de domination du capital, qui, selon Hardt et Negri, laisserait la place à un « Empire » au sein duquel le capital et le travail s’opposeraient sans médiation.

Pour maintenir sa domination, le capital ne peut se passer d’un appareil politique, dont les institutions (judiciaires, militaires, etc.) se sont constituées, renforcées et améliorées depuis deux siècles dans le cadre des Etats des pays capitalistes dominants. Le « capitalisme mondial », dans le sens donné par ces auteurs, n’existe pas. Le capital, en tant que rapport social, a certes une propension à transcender les frontières nationales et les autres barrières (formes d’organisation socio-politique par exemple). Le « marché mondial est contenu dans la notion même de capital » disait Marx, mais il s’agit là d’un processus marqué par des contradictions qui s’expriment dans les rivalités intercapitalistes et interimpérialistes ainsi que dans les crises. C’est pourquoi l’extension mondiale du capital à toujours pris et continue de prendre une physionomie indissociablement liée aux rapports de forces inter-étatiques et à leur cortège de violences. La domination des Etats-Unis sur les autres pays impérialistes est évidente. C’est une raison qui rend improbable le déclenchement de guerres interimpérialistes comme celles qui ont eu lieu au vingtième siècle.

L’intégration des capitaux transatlantiques, entre les Etats-Unis et une partie de l’Union Européenne, s’est poursuivie et a constitué un des traits distinctifs de la « mondialisation » de la fin du vingtième siècle. Les classes dominantes des Etats-Unis et de l’Union européenne sont, dans une certaine mesure, dans la situation que Marx décrivait à propos de la concurrence entre capitalistes : ils se comportent comme des « faux frères dans la concurrence » mais comme une véritable « franc-maçonnerie » face aux ouvriers et devrait-on ajouter face aux peuples des pays soumis à leur domination. L’improbabilité de guerres entre les puissances capitalistes dominantes ne rend pas caduque la relation établie entre la guerre et l’impérialisme par le marxisme du début du vingtième siècle. Il suffit par exemple de penser à ce qui se passerait si la transformation capitaliste de la Chine sous le contrôle de la bureaucratie du PC chinois, au lieu d’accélérer les tendances centrifuges à l’œuvre dans ce pays, en venait à menacer les Etats-Unis sur le terrain de l’économie.

L’ultra-impérialisme qui permettrait au capital de dépasser ses contradictions, tel qu’il était imaginé par Kautsky, n’est sûrement pas à l’ordre du jour. La guerre conserve et accroît son rôle dans la phase actuelle de mondialisation du capital. Mondialisation du capital et militarisme La mondialisation du capital n’entraîne pas une expansion du capitalisme définie comme un élargissement de la reproduction de la valeur à l’échelle planétaire. Elle conduit plutôt à un accroissement des prédations opérées par le capital, dont les « droits de propriété » (sur des actifs financiers) lui permettent de percevoir des revenus financiers aussi bien que de s’approprier les processus du vivant. « On ne produit pas trop de subsistance proportionnellement à la population existante. On en produit trop peu pour satisfaire décemment et humainement la masse de la population ».

C’est cette contradiction que la mondialisation du capital a porté à un niveau inégalé, écrasant la plupart des pays d’Afrique et emportant au cours de la décennie quatre-vingt-dix les pays « émergents » d’Asie et d’Amérique latine dans la crise. L’Etat a toujours joué un rôle majeur dans ce processus d’expropriation des producteurs par le capital, non seulement dans la phase dite « d’accumulation primitive » mais également lors des conquêtes coloniales dont l’objectif était de soumettre les peuples et les territoires de la planète à la domination du capital. La violence des Etats est plus que jamais nécessaire aujourd’hui, aux antipodes des mystifications qui associent les « marchés » et le libre-échange à la paix et la démocratie. La mondialisation du capital s’accompagne d’un processus de marchandisation que l’on peut définir comme l’extension des espaces où le capital peut mettre en place ses droits de propriété. Telle est en effet la condition préalable à l’existence de « marchés », dont l’objectif et l’effet sont, d’une part, d’accroître la dépendance des producteurs en les rendant plus « libres », c’est-à-dire plus contraints de travailler pour le capital et, d’autre part, d’asservir de nouveaux groupes sociaux, en particulier dans les pays dominés. Ces espaces ne sont pas seulement des territoires géographiques, ce sont de nouveaux domaines d’appropriation privée, tels que la biosphère (marchés des permis de droits à polluer), les processus du vivant (brevets sur les semences, etc.) et de façon croissante les droits de propriété intellectuelle dont l’extension incessante par les tribunaux représente une sérieuse atteinte à la liberté des populations. Tous ces objectifs ne peuvent être atteints sans l’usage de la violence. Les Etats-Unis se trouvent au centre de la mondialisation du capital. Le renforcement du militarisme observé au cours des années quatre-vingt-dix n’est pas un « supplément d’âme » qui s’ajouterait à un fonctionnement économique par ailleurs « prospère ». Mondialisation du capital et militarisme sont deux aspects d’un « même phénomène organique » comme dit Rosa Luxembourg, et c’est aux Etats-Unis qu’ils sont les plus interdépendants. La puissance politicomilitaire a été un facteur déterminant dans les processus qui ont permis aux Etats-Unis, au cours des années quatre-vingt-dix et à un rythme accéléré après la crise des pays d’Asie (1997), de drainer vers ses places financières le capital argent en quête de placements dotés d’une forte « sécurité ».

Finalement, l’économie américaine a été atteinte par la récession en 2000 . Il n’est pas possible d’en analyser ici les mécanismes, mais l’important est de comprendre que si les Etats-Unis sont au cœur de la mondialisation du capital, ils sont également au cœur de ses contradictions, bien plus profondes que ne le mesurent les indicateurs utilisés pour qualifier une récession. Le développement rapide de ces contradictions a donné tort à ceux qui pensaient que les EtatsUnis américaine constituaient un « îlot de prospérité » dans l’océan des dévastations mondiales produites par la domination du capital financier (la « nouvelle économie »). Les contradictions économiques sont amplifiées, et non réduites, par la mise en œuvre des programmes budgétaires décidés après le 11 septembre 2001 et pour lequel le terme de « guerre de classes » a été utilisé.

Dans ce contexte, la « guerre sans limites » engagée par l’Administration Bush est à mettre en relation avec la trajectoire du capitalisme depuis vingt ans. Cette politique exprime les intérêts d’une oligarchie financière, dont les bases matérielles reposent sur le pillage des ressources naturelles (au premier rang desquelles figure bien sur le pétrole) et sur le paiement de la dette perpétuelle, fut-ce au prix de la mise en danger physique et même de l’existence de classes sociales et de populations les plus vulnérables. Le contrôle que les Etats-Unis et les autres pays dominants - la « communauté internationale » - sont en train d’exercer à travers des formes de gestion directe, de mandat ou de protectorat, a, encore moins que les conquêtes coloniales des impérialismes du début du vingtième siècle, la prétention et la possibilité de stimuler le développement économique des pays dominés. L’heure est plutôt, comme le continent africain en donne l’exemple tragique depuis vingt ans, au démembrement des Etats des « pays du Sud », qui ne peuvent résister aux conséquences de la domination des impérialismes. Les classes sociales dont l’existence repose sur un mode de domination sociale qui privilégie à ce point l’appropriation de la valeur créée par les producteurs, et encourage toujours plus la prédation rentière, ne peuvent qu’avoir des préoccupations de très court terme, sans égard pour les conséquences sociales et environnementales catastrophiques pour l’humanité. Elles ont besoin de gouvernements et d’institutions étatiques qui leur assurent la pleine jouissance et la sécurité de leurs droits de propriété. Plus le capital financier réussit à conforter et à étendre sa logique, et plus le besoin de la force armée grandit.

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21 juillet 2008 1 21 /07 /juillet /2008 11:50


« Ici, comme ailleurs dans l’histoire, la théorie remplit complètement son rôle quand elle nous indique la tendance de l’évolution, le terme logique vers lequel celle-ci tend objectivement..."


Sur le site, bataille socialiste : un extrait de la biographie de Rosa Luxemburg par Paul Frölich:

En écrivant L’Accumulation du Capital, Rosa Luxemburg avait réussi un coup de maître. Elle avait résolu un problème sur lequel peinaient en vain depuis un siècle, depuis la grande crise économique de 1815, un problème qui avait résisté à la puissance intellectuelle de Marx. La conception de l’histoire qui inspirait Rosa Luxemburg et donnait à ses jugements théoriques et politiques leur sûreté se trouvait confirmée: le socialisme doit arriver, non seulement parce qu’il devient l’idéal de masses d’hommes toujours plus grandes, mais parce que le capitalisme lui-même évolue vers sa propre abolition. En même temps, l’impérialisme était reconnu comme un phénomène historiquement nécessaire, ce qui barrait la voie aux illusions et aux échappatoires que justement recherchaient à cette époque des marxistes renommés. Elle permettait ainsi de comprendre les immenses bouleversements qui s’annonçaient. La performance de Rosa Luxemburg était d’autant plus grande qu’elle l’avait accomplie sans se laisser abuser par la prospérité dont jouissait l’économie capitaliste dans ces années, prospérité due précisément à la pénétration dans les espaces non-capitalistes, et sans se laisser non plus abuser par l’illusion qu’une solution pacifique des conflits impérialistes les plus dangereux entre grandes puissances était imminente.

Cinq ans plus tard, dans une lettre écrite de la prison de Wronke à son ami Diefenbach, le 12 mai 1917, Rosa Luxemburg a décrit l’enthousiasme créateur qui présida à la conception et à la rédaction de son œuvre principale :

« L’époque pendant laquelle j’ai écrit L’Accumulation est une des plus heureuses de ma vie. Je vivais vraiment dans un état de griserie, ne voyant et n’entendant jour et nuit que ce problème qui se déployait si magnifiquement devant moi, et je ne saurais dire ce qui me procurait le plus de joie, du processus de la pensée, lorsque je me battais avec une question embrouillée en marchant lentement de long en large dans ma chambre,… ou de la mise en forme stylistique, la plume à la main. Savez-vous que j’ai rédigé les trente cahiers d’un seul trait, en quatre mois — chose inouïe ! — et les ai donnés à l’impression sans même relire une seule fois le brouillon ? »

Malgré le style brillant de l’ensemble, les chapitres purement théoriques exigent du lecteur un haut niveau intellectuel, une connaissance approfondie de l’économie politique en général et de celle de Marx en particulier. Rosa Luxemburg le savait : elle n’avait écrit que pour une petite élite et l’ouvrage « est, de ce point de vue, un article de luxe qui pourrait être imprimé sur du papier à la cuve ». Mais elle ne s’était pas attendu à l’écho que le livre rencontra dans les rangs des marxistes. Parmi les théoriciens marxistes éminents, seuls Franz Mehring et Julian Marchlevski reconnurent la valeur du livre et en furent tous deux enthousiasmés. Toute une série de gens, compétents et incompétents, soumirent par contre L’Accumulation à une critique qui dégénéra chez quelques-uns en un grossier éreintement.

Le niveau de ces critiques, en tout cas, laissait plutôt à désirer. La plupart déclaraient froidement que le problème qui préoccupait tant Rosa Luxemburg n’existait pas. Ils affirmaient que la possibilité d’une progression sereine de l’accumulation, dans une économie purement capitaliste, avait été démontrée par des schémas de Marx totalement irréprochables du point de vue mathématique. Ces critiques ne se souciaient absolument pas de ce que Rosa Luxemburg avait montré l’insuffisance de ces schémas par rapport aux hypothèses économiques de Marx lui-même dans le Capital. Ils se contredisaient en outre violemment les uns les autres sur des points décisifs, ce qui prouvait au moins que le problème n’était pas aussi parfaitement résolu qu’ils le prétendaient.

Ceux qui se mirent sérieusement à exposer à leur manière la dynamique du processus de l’accumulation furent victimes d’erreurs grossières. Le plus sérieux, Otto Bauer, expliqua que l’accroissement naturel de la population permettrait à l’accumulation de s’opérer sans accroc; or il s’agit là d’une idée que Marx, dans le Capital, a déjà réfutée et tournée en dérision. Mais lorsqu’il voulut développer les schémas de Marx et les adapter aux conditions réelles d’existence de l’économie capitaliste concurrentielle, il découvrit qu’effectivement la plus-value ne pouvait pas être réalisée entièrement dans une société purement capitaliste. Il venait ainsi confirmer la solution que Rosa Luxemburg apportait au problème. Mais il s’en tirait en accumulant simplement dans le secteur des moyens de production le reste de marchandises non réalisable dans le secteur des biens de consommation. La réponse de Rosa Luxemburg fut laconique : « On ne peut pas acquérir des actions dans les mines de cuivre avec un lot invendable de bougies de stéarine ou créer une nouvelle usine de machines avec un stock inécoulable de chaussures en caoutchouc. » Bauer avait oublié au moment décisif que l’accumulation ne concerne pas seulement des valeurs, mais des choses tangibles, ayant une forme concrète et déterminée qu’il faut préciser.

Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg se vit octroyer des loisirs involontaires à la prison de femmes de la Barnimstrasse à Berlin, elle analysa les arguments de ses critiques dans une ample étude, empreinte d’une grande pénétration, de beaucoup d’humour et parfois aussi d’amertume. De l’autel sur lequel sa théorie devait être sacrifiée, il ne resta pas pierre sur pierre. Cette Anticritique fut en même temps pour Rosa Luxemburg une occasion de réexposer l’ensemble de sa conception du problème sous une forme populaire et de la rendre ainsi accessible à un cercle plus large de lecteurs. L’ouvrage est un chef-d’œuvre de méthode scientifique et d’exposition d’un problème, et le jugement qu’elle porta elle-même sur son compte est juste :

« La forme en est ramenée à la plus grande simplicité, sans hors-d’œuvre, sans coquetterie ni fantaisie, sans apprêt, réduite aux seules grandes lignes, elle est, pourrait-on dire, « nue » comme un bloc de marbre. »

Après la mort de Rosa Luxemburg, Boukharine a publié une critique de sa théorie de l’accumulation. Comme nous l’avons déjà dit, il a pu effectivement découvrir certaines faiblesses dans l’argumentation de Rosa Luxemburg. Celle-ci a répété en divers endroits de son ouvrage l’affirmation manifestement fausse selon laquelle l’accumulation du capital serait accumulation de capital monétaire, seule intéressante pour les capitalistes. En réalité la formation de capital monétaire n’est qu’un chaînon intermédiaire dans le processus de l’accumulation. La conclusion de chaque période d’accumulation, c’est l’investissement de capital dans la production et de salaires pour de la force de travail supplémentaire. Cette erreur — difficilement compréhensible chez Rosa — l’a sans doute conduite à surestimer le rôle médiateur de l’argent dans la réalisation de la plus-value et à tenir en outre pour impossible l’échange direct des valeurs à accumuler entre producteurs de moyens de production et producteurs de biens de consommation. Boukharine s’est élevé à juste raison là-contre. Mais il a rejeté trop précipitamment l’ensemble de la théorie de Rosa Luxemburg. Un examen plus minutieux des conditions de l’accumulation montre qu’une partie de la plus-value à accumuler dans le secteur des biens de consommation ne peut être réalisée dans le cadre du capitalisme pur. Et cette partie augmente avec l’amélioration des méthodes de production, avec l’emploi de moyens de production toujours plus disproportionnés par rapport à la nouvelle force de travail utilisée, ce qui fait partie de l’essence même de l’accumulation capitaliste.

Boukharine croyait avoir réfuté l’idée fondamentale de la théorie de Rosa Luxemburg. Mais sa propre « solution » se transforma en une confirmation indirecte des thèses décisives de celle-ci. En essayant d’exposer le mécanisme de l’accumulation du capital dans une société « purement capitaliste », il supposa un « capitalisme d’État » produisant de façon planifiée, ce qui donnait les résultats suivants : « S’il y a eu erreur dans les calculs pour la production de biens de consommation destinés aux travailleurs, cet excédent sera réparti entre les ouvriers ou bien une partie correspondante du produit sera détruite. Même dans le cas d’une erreur de calcul dans la production des objets de luxe, la solution est simple. Ainsi aucune crise de surproduction ne peut surgir ici. » Cette solution est surprenante. Nous avons ici un « capitalisme » qui n’est plus l’anarchie économique, mais l’économie planifiée, où il n’y a plus de concurrence, mais un trust mondial et universel et où les capitalistes n’ont plus besoin de se préoccuper de la réalisation de leur plus-value parce que les produits invendables sont tout simplement consommés gratis. « La production fonctionne en général sans accroc. » Effectivement, il suffit d’éliminer par hypothèse toutes les données du problème — l’anarchie de la production, la concurrence, la nécessité de vendre les produits au consommateur éventuel —, et le problème n’existe plus. « Selon Rosa Luxemburg, les crises sont obligatoires dans notre hypothèse d’une société capitaliste étatique. Nous avons au contraire montré qu’il ne peut y avoir de crises dans cette société. » La position de Rosa Luxemburg n’était pas du tout celle que prétend Boukharine et elle aurait probablement été entièrement d’accord avec lui. Mais elle n’appelait pas « capitalisme pur » une forme de société où les capitalistes exerceraient le commandement et feraient bombance en paix les uns avec les autres, où il y aurait des esclaves d’État et — avec l’armée de réserve qui devait nécessairement y augmenter considérablement — une large couche de « hooligans » pour absorber voracement la production excédentaire. C’est là sans doute l’idéal des dictateurs fascistes, ce n’est pas un « capitalisme pur » au sens de Marx. La critique que Boukharine dirige contre la théorie de l’accumulation de Rosa Luxemburg aboutit ainsi à fournir l’argument le plus fort pour confirmer que l’accumulation capitaliste a besoin d’un espace non-capitaliste. Divers critiques, en particulier Boukharine, ont cru marquer un point important contre Rosa Luxemburg en attirant l’attention sur les immenses possibilités de l’expansion capitaliste dans les espaces non-capitalistes. Mais la fondatrice de la théorie de l’accumulation a déjà enlevé sa portée à cet argument en répétant avec insistance que le capitalisme entrerait nécessairement dans les soubresauts de l’agonie bien avant que sa tendance immanente à l’élargissement du marché se soit heurtée à sa limite objective. Et ce n’était absolument pas là pour Rosa Luxemburg un faux-fuyant pour sauver une théorie indéfendable. Lorsque dans son ouvrage Réforme ou Révolution ? elle avait traité des contradictions générales du capitalisme, quinze ans avant de ramener ces contradictions à un commun dénominateur dans son Accumulation, elle avait écrit :

« Certes, la tactique social-démocrate courante ne consiste pas à attendre le développement des antagonismes capitalistes jusqu’à leurs plus extrêmes conséquences et à passer alors seulement à leur suppression. Au contraire, l’essence de toute tactique révolutionnaire consiste à s’appuyer seulement sur la direction, une fois reconnue, du développement, et à en tirer jusqu’au bout les conséquences pour la lutte politique. »

La possibilité d’expansion n’est pas un concept géographique — ce n’est pas le nombre de kilomètres carrés qui décide —, ni un concept démographique — ce n’est pas la proportion numérique entre population capitaliste et non-capitaliste qui indique le degré de maturité du processus. Il s’agit d’un problème économique et social, pour lequel il faut tenir compte d’un ensemble complexe d’intérêts, de forces et de phénomènes contradictoires : force offensive des forces productives et force politique des puissances capitalistes, frictions entre les différents modes de production, rôle d’excitant ou de frein à l’expansion joué par la concurrence entre les puissances impérialistes, lutte entre l’industrie lourde et l’industrie textile dans l’industrialisation des colonies (Inde), préservation de l’intérêt des métropoles dans la domination coloniale, révolutions coloniales, guerres impérialistes et révolutions dans les pays capitalistes avec leurs conséquences, bouleversements du marché des capitaux, insécurité politique sur de vastes territoires (Chine), et bien d’autres éléments. A l’époque présente, le gigantesque essor des forces productives s’accompagne de telles entraves à l’expansion qu’elles ont provoqué des perturbations économiques, sociales et politiques profondes et attestent nettement le déclin du capitalisme. Théoriquement, une nouvelle offensive capitaliste est certes concevable, qui pourrait donner un nouvel espace aux forces productives et ouvrir une nouvelle période d’essor général. Mais il n’est pas possible de discerner comment cela devrait se produire. Rosa Luxemburg était bien loin de succomber à un fatalisme aveugle quand elle dégageait les lois de l’histoire, comme le montrent les conclusions qu’elle en tirait pour la lutte de la classe ouvrière :

« Ici, comme ailleurs dans l’histoire, la théorie remplit complètement son rôle quand elle nous indique la tendance de l’évolution, le terme logique vers lequel celle-ci tend objectivement. Le capitalisme ne peut pas plus atteindre ce terme même qu’aucune des périodes antérieures de l’évolution historique n’a pu se dérouler jusqu’à ses ultimes conséquences. Il est d’autant moins nécessaire qu’il soit atteint que la conscience sociale, incarnée cette fois-ci dans le prolétariat socialiste, intervient davantage comme facteur actif dans le jeu aveugle des forces. Et la compréhension correcte de la théorie de Marx est, dans ce cas aussi, pour cette conscience, la source des impulsions les plus fécondes et des stimulations les plus efficaces. »

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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 19:15


Quelques chiffres pour un arrière-plan économique au développement de l'impérialisme qui conduira à la guerre.
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Petite note de lecture

Les mutations de la société en période de prospérité.

Autour de 1896, retournement conjoncturel. Fin de la période de baisse des prix industriels et agricoles.
Reprise de la croissance. Progression industrielle de 60% entre 1888 et 1913. Aluminium, chimie, automobile.
Augmentation des investissements productifs. La productivité progresse de 82% dans la sidérurgie, 75% pour la chimie, 64% dans l'industrie mécanique. La population industrielle passe de 3,145 millions de personnes en 1891 à 4,725 en 1911. On assiste à une nouvelle structuration de la main d'oeuvre: ingénieurs, ouvriers spécialisés, salariés aux pièces. Après récession en France en 1907. Domination des industries motrices traditionnelles. Mais taux de croissance inférieur à celui du tertiaire. Au recensement de 1906, pourcentage de femmes en hausse. Echanges internationaux: produits internationaux de demi-luxe mais pas  bien d'équipement. Période de grand essor jusqu'en 1910.

Les nouveaux aspects de la politique coloniale

Continue à se consolider malgré les campagnes anticoloniales après 1880. Le parti colonial a gagné. Il existe un certain consensus national. Idéologie officielle: mission civilisatrice. Mais les Français ne veulent pas payer pour cette politique. Elus proches du pouvoir profitent, tels Albert Sarraut, Léon Mougeot, Justin Perchet, Paul Doumer.

La spoliation des indigènes se poursuit sur la base d'une législation spéciale et s'étend aux autres colonies.
Débat renforcé par risques de guerre entraînés par la prolongation du partage du monde. Fachoda: 1898. De 1905 à 1912, la France et l'Allemagne au Maroc.

(Voir le congrès de Stuttgart de l'Internationale socialiste.)


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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009