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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 10:54

En lien, deux extraits de cet article très intéressant sur l'histoire du colonialisme et du terme lui-même dans la revue Etudes coloniales. La revue est à connaître absolument et le texte est une reprise d'un article de 1960

Colonisation, décolonisation

essai sur le vocabulaire usuel de 

la politique coloniale

Henri BRUNSCHWIG (1960)



L'impérialisme


La prise de Tunis en 1880, le protectorat sur les territoires de Makoko, chef des Batéké du Congo, ratifié par les Chambres françaises en novembre 1882, étaient des actes d'expansion territoriale. ils ont inauguré "l'impérialisme colonial" qu'à la suite de la France, presque toutes les grandes puissances pratiquèrent entre 1880 et 1914.

Le terme "d'impérialisme", dans le sens d'expansionnisme, est récent. Danzat le relève pour la première fois dans un article du Figaro du 4 février 1880. Il ne s'est guère répandu avant que les théoriciens socialistes ne lui fissent un sort. Et, comme il arrive souvent, on eut tendance à étendre au passé la signification qu'il prit au XXe siècle. Il y a là un véritable anachronisme.

L'expansion des années 1880 à 1885 et même au-delà est essentiellement politique. En dépit de quelques allusions à l'intérêt économiques de la colonisation, faites par Jules Ferry avant 1885, ce fut surtout le désir de s'affirmer, de prouver au monde que la France vaincue n'était pas tombée au rang de puissance secondaire, qui motiva l'expansion coloniale : "Il faudra bien, écrivit Gambetta à Jules Ferry au lendemain de la ratification du Traité du Bardo, le 13 mai 1881, que les esprits chagrins en prennent leur parti un peu partout. La France reprend son rang de grand puissance".

Les mobiles économiques que l'on invoqua plus tard en prétendant que le protectionnisme obligeait les États industriels à se réserver des marchés coloniaux n'existaient pas alors. L'Allemagne seule avait adopté le protectionnisme en décembre 1878. Or, le commerce général de la France avec l'Allemagne passa entre 1878 et 1880 de 88,2 à 945,5 millions de francs. Et le commerce général extérieur de la France avait passé entre 1877 et 1880 de 8 940 à 10 725 millions.

Lorsqu'après la conférence de Berlin, les grandes puissances se partagèrent le monde, elles y furent au moins autant poussées par leur nationalisme que par l'espoir de profits économiques. Quels profits promettait Madagascar en 1895 ? À ce moment, cependant, le facteur économique commençait à se préciser.

L'idée d'une "colonisation de capitaux" remontait au livre de Paul Leroy-Beaulieu sur La colonisation chez les peuples modernes publié en 1874. Elle s'était peu répandue jusque vers 1890, malgré les efforts des sociétés de géographie. Ce sont les grandes compagnies concessionnaires qui la vulgarisèrent. En France, le coryphée en fut Eugène Étienne [ci-contre], fondateur du Groupe colonial de la Chambre des Députés en 1893. Dans ses articles du Temps de septembre 1897, il considéra "l'intérêt", "la somme d'avantages et de profits devant en découler pour la métropole" comme "le seul critérium à appliquer à toute entreprise coloniale".

Qu'entendait-il exactement par là ? Dans le passé, comme nous l'avons indiqué, la métropole importait des colonies plus qu'elle n'y exportait. Le bénéfice de ses commerçants apparaissait dans les colonnes du Tableau du Commerce Extérieur. Il en était encore de même en 1897 pour les échanges entre la France et les pays d'outre-mer non colonisés.

Mais partout où la Troisième République s'est installée - comme d'ailleurs en Algérie - la courbe s'était inversée. Depuis leur occupation, la Tunisie, l'Indochine, Madagascar et, Congo excepté, les divers territoires d'Afrique Noire, absorbaient plus de produits qu'ils n'en expédiaient en France. Le bénéfice n'apparaissait pus dans la différence entre la valeur des produits exportés et importés. Se trouvait-il donc dans celle entre les prix d'achat en France et ceux de vente outre-mer des produits exportés ? Sans doute, mais la plupart des colonies ne pouvaient payer qu'avec l'argent que la métropole leur avaient fourni. Cet argent, bien employé en investissements judicieux, laissait escompter des rentes. Elles n'existaient pas encore en 1897 mais tous les espoirs restaient permis.

L'impérialisme différait donc du mercantilisme commercial en ce qu'il spéculait à terme au lieu d'opérer au comptant. Il appartiendra à des études plus approfondies sur ce point de préciser si ce terme est jamais échu ou si l'impérialisme économique aura été, outre-mer, une course de plus en plus rapide après des espoirs toujours déçus. Mais tant que la course dura, elle profita, d'une part à ceux qui participaient et, de l'autre, à ceux qui recevaient l'équipement dont on escomptait les bénéfices.

Le premier à douter de l'intérêt économique du système fut l'Anglais Hobson [photo ci-dessous], dontHobson_portrait le livre fondamental : Imperialism, a study, parut en 1902. Il y établissait qu'en Angleterre, la conquête des territoires intertropicaux n'avait pas eu les suites économiques espérées. La part de la Grande-Bretagne dans le commerce extérieur de ses territoires d'outre-mer n'avait pas cessé de baisser et la part du commerce colonial dans l'ensemble du commerce extérieur tendait également à diminuer. Par contre, l'arbitraire, les pratiques dictatoriales vis-à-vis des indigènes, les guerres, s'étendaient. Hobson critiqua la notion de colonies de capitaux en faisant observer l'évolution en Europe du capitalisme commercial vers le capitalisme bancaire.

Il tenta de démontrer que les investissements outre-mer n'étaient pas nécessaires. On y recourait parce qu'en métropole, la production était surabondante. Mais si, au lieu de multiplier les bénéfices, on augmentait le pouvoir d'achat des masses, la surproduction métropolitaine disparaîtrait : la réforme sociale et non les investissements à l'étranger devaient remédier à la surproduction métropolitaine. L'ensemble de la nation en profiterait au lieu d'une petite minorité d'investisseurs, de hauts fonctionnaires et de militaires.

arton392Ces idées, reprises par le socialiste autrichien Rudolf Hilferding [ci-contre] dans Das Finanzkapital (1910), puis par Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme vulgarisèrent la conception essentiellement économique de l'impérialisme. Mais, en fait, il continua d'être infiniment plus complexe. C'est le caricaturer que de le réduire à un problème de circulation de capitaux. Et c'est négliger le caractère peut-être le plus remarquable : son aspect moral.

Le nationalisme, qui l'inspira d'abord, était aux yeux de tous, comme il l'est aujourd'hui à ceux des Africains, une vertu. Le racisme, également affirmé, en était une autre. Là encore, l'anachronisme nous menace. Tous les protagonistes de l'expansion coloniale, Jules Ferry, Léopold II, Dilke, Hübbe, Schleiden, Fiske ont distingué les races supérieures des races inférieures. Mais pour insister sur le devoir d'élever ces dernières au niveau supérieur. Ils reprenaient les thèses humanitaires des anti-esclavagistes, l'idée missionnaire des Églises. Ils laïcisaient et nationalisaient la Mission. Le racisme n'était pas la doctrine d'extermination qu'il devint au temps d'Hitler, mais un idéal de civilisation, d'amour et de progrès.

La recherche de progrès économique signifiait aussi la civilisation par le commerce honnête opposé au "trafic honteux" des marchands d'esclaves, des frères humains attardés à des pratiques barbares, à des techniques primitives, à l'exploitation esclavagiste de l'homme par l'homme. Il en résulta que le malaise, par lequel s'explique peut-être en partie la préférence donnée par Jules Ferry au protectorat sur l'annexion, disparut.


Les colonies françaises : progrès, civilisation, commerce

Les impérialistes de 1890 avaient bonne conscience. Ils étaient sincères lorsqu'ils barbouillaient de leurs couleurs nationales les cartes de la "populeuse Asie" et de la "ténébreuse Afrique". Ils étaient convaincus d'accomplir un devoir. Les opinions publiques, même lorsqu'elles s'élevaient contre les abus qui défiguraient l'oeuvre coloniale, lorsqu'elles démasquaient les profiteurs hypocrites d'Europe ou d'outre-mer, s'inspiraient du même sentiment. Hobson, critiquant l'impérialisme, ne concluait pas à l'abandon des colonies : c'eût été trahir les races inférieures. Ce qu'il souhaitait, c'était une tutelle honnête dans l'intérêt des pupilles et sous contrôle international.

Ainsi, l'impérialisme colonial se définit par un nationalisme expansionniste, assorti de l'exportation de capitaux à la recherche des profits de l'exploitation de ressources nouvelles, pour le plus grand bien des colonisateurs et des colonisés.


Colonialisme

 


"Le mot "colonialisme" est récent. Il apparaît sans doute pour la première fois sous la plume de Paul Louis, qui publia en 1905 une brochure intitulée : Le colonialisme dans la Bibliothèque socialiste. Forgé par les marxistes métropolitains, répandu outre-mer par les "évolués" qui créaient chez eux des nationalismes du type occidental, il condamnait l'impérialisme colonial. Si l'on essaie de serrer son sens de près, on s'aperçoit qu'il désigne d'une part l'exploitation capitaliste des territoires d'outre-mer au profit de la métropole, d'autre part la domination politique de ces territoires et la politique nationaliste d'expansion. Il réunit donc les mêmes éléments que l'impérialisme colonial, à l'exception de la bonne conscience. "Colonialisme" est un terme péjoratif. Il est l'impérialisme privé de son bon droit, l'impérialisme démasqué, devenu immoral."

 

Publié le 24.12.2008

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4 janvier 2009 7 04 /01 /janvier /2009 08:58

Dans le précédent article publié sur le blog, Rosa Luxemburg analysait le développement du capitalisme à partir de l'exemple de l'Egypte. Elle poursuit ce travail en étudiant comment celui-ci procède en Turquie. Quels sont ses intérêts et les conséquences pour les populations en Turquie. (Ces deux articles sont extraits du chapitre III de son ouvrage "l'Accumulation du capital. Il s'intitule: Les conditions historiques de l'accumulation.)

Un autre exemple récent est celui des grandes affaires du capital allemand en Turquie d'Asie. Très tôt, le capital européen et notamment le capital anglais avaient essayé de s'emparer de ces territoires qui se trouvent sur l'ancienne route commerciale entre l'Europe et l'Asie  [9].

 

Dans les années 1850 et 1860, le capital anglais finança la construction des lignes de chemins de fer de Smyrne-Aïdin-Diner, et Smyrne-Kassaba-Alachehir ; il obtint également une concession pour le prolongement de la ligne jusqu'à Afiunkarahissar, enfin il afferma la première ligne de la voie d'Anatolie, Haïdar-Pacha-Ismid. Peu à peu, le capital français obtint de participer à la construction de chemins de fer. En 1888 le capital allemand entre en scène. Des négociations secrètes, où le groupe capita­liste français, représenté par la Banque Ottomane, joua un grand rôle, abouti­rent à la fusion des intérêts internationaux ; l'entreprise d'Anatolie et de la voie de Bagdad devait être financée à 60 % par le groupe allemand et à 40 % par le groupe international  [10]. La Compagnie de chemins de fer d'Anatolie, société turque. soutenue principalement par la Deutsche Bank, fut fondée le 14 Redcheb de l'an 1306, c'est-à-dire le 4 mars 1889 ; elle devait reprendre la ligne de Haidar-Pacha à Ismid qui était en service depuis le début des années 1870, ainsi que la concession de la ligne Ismid-Eskichehir-Angora (845 km). La société est également habilitée à exécuter les travaux de la ligne Haidar-Pacha-Skutari et les embranchements vers Brussa, et à construire une ligne complémentaire d'Eskichehir à Konia (environ 445 km), enfin la ligne d'Angora à Césarée (425 km). Le gouvernement turc offrait à la société une garantie d'État assurant des recettes brutes annuelles de 10 300 francs par kilomètre pour le parcours Haidar-Pacha-Ismid, de 15 000 francs pour la ligne Ismid-Angora. A cette fin le gouvernement nomma comme agent d'exécution l'Administration de la Dette Publique Ottomane ; celle-ci devait percevoir les dîmes des sandchaks d'Ismid, d'Ertigul, de Kutahia et d'Antora. Sur le produit de ces dîmes, l'Administration de la Dette Ottomane devait prélever la part correspondant à la recette annuelle et la verser à la société de chemins de fer. Le gouvernement garantit pour le parcours d'Angora à Césarée une recette brute annuelle de 775 livres-or turques, c'est-à-dire de 17 800 francs-or par kilomètre ; et pour le parcours d'Eskichehir à Konia, une recette de 604 livres turques équivalant à 17 741 francs. à condition toutefois dans ce dernier cas que les recettes n'excèdent pas la garantie de plus de 219 livres turques, soit 4995 francs par kilomètre. Dans le cas où la recette brute dépasserait le plafond garanti, le gouvernement devait obtenir 25 % du surplus. Les dîmes des sandchacks de Trébi­zonde et de Gumuchhané seront payées directement à l'administration de la Dette Publique qui, de son côté, fournit les compléments de garantie nécessaires à la société de chemins de fer. Les dîmes destinées à assurer la garantie gouvernementale constituent un tout. En 1898, la garantie offerte pour le parcours d'Eskichehir à Konia est passée de 219 livres turques à 296.

En 1899, la société obtint une concession pour la construction et la mise en service d'un port et des installations portuaires à Haïdar-Pacha, pour la construction d'élévateurs à grains et d'entrepôts de marchandises de toutes sortes, elle acquit le droit de faire charger et décharger les marchandises par son propre personnel, et enfin, dans le domaine de la police des douanes, l'autorisation d'installer une sorte de port franc.

En 1901, la société obtint une concession pour la construction du trajet de Konia-Bagdad-Basra au golfe Persique (2400 km), qui se rattache à la voie d'Anatolie par l'embranchement de Konia-Eregli-Burgulu. Pour reprendre la concession, l'ancienne société anonyme fonda une nouvelle société qui chargea une société de chantiers fondée à Francfort de la construction de la ligne.

De 1893 à 1910, le gouvernement turc a donné des garanties supplémentaires de 48,4 millions de francs pour la ligne de Haidar-Pacha à Angora, et de 1,8 million de livres turques pour la ligne d'Eskichehir à Konia, donc au total environ 90,8 millions de francs  [11].

En 1907, la société acquit une concession pour les travaux d'assèchement du lac de Karaviran et d'irrigation de la plaine de Konia. Ces travaux doivent être exécutés pour le compte du gouvernement en l'espace de six ans. Cette fois, la société avance au gouvernement les capitaux nécessaires jusqu'à concurrence de 19,5 millions de francs, avec intérêt de 5 % et un délai de remboursement de trente-six ans. Pour cela le gouvernement a hypothéqué : 1) une somme annuelle de 25 000 livres turques, payables sur les surplus des dîmes versées à l'Administration de la Dette Publique comme garantie kilométrique ou comme garantie des divers emprunts

2) Le surplus des dîmes perçues sur les territoires irrigués dépassant la moyenne des cinq dernières années ; 3) les bénéfices nets tirés des installations d'irrigation ; 4) les bénéfices de la vente des terrains asséchés ou irrigués. Pour exécuter les installations, la société de Francfort fonda une société « pour l'irrigation de la plaine de Konia » au capital de 135 millions de francs.

En 1908, la société obtint une concession pour le prolongement de la ligne de Konia jusqu'à Bagdad et jusqu'au golfe Persique, assortie d'une garantie kilométrique. Pour payer cette garantie, un emprunt du chemin de fer de Bagdad à 4 % avait été contracté, en trois tranches de 54, 108 et 119 millions de francs; il était cautionné par les dîmes des vilayets d'Aïdin, de Bagdad, de Mossul, de Diarbekir, d'Urfa et d'Aleppo et par les taxes sur les moutons des vilayets de Konia, d'Adana et d'Aleppo, etc.

On voit apparaître ici le fondement de l'accumulation. Le capital allemand cons­truit en Turquie d’Asie des chemins de fer, des ports et des barrages. Pour toutes ces entreprises, il extorque une plus-value nouvelle aux Asiatiques qu'il emploie comme main-d'œuvre.

Saling, op. cit., pp. 360-361. L'ingénieur Pressel, originaire du Wurtemberg, qui travaillait en Turquie pour le compte du baron von Hirsch, fait le compte total des contributions que le gouvernement turc devait verser au capital européen pour la construction des chemins de fer. Il donne les chiffres éloquents que voici [12] :


Longueur en km Garantie payée (en francs)
Les trois lignes de Turquie d'Europe 1 888,8 33 099 352
Réseau construit jusqu'en 1900 en Turquie d'Asie 2 513,2 53 811 338
Commissions et autre frais payés à la Dette Publique au titre de la garantie kilométrique
9 351 209
Total
96 262 000

Mais il s'agit de réaliser cette plus-value en même temps que les moyens de production venant d'Allemagne (matériaux ferroviaires, machines, etc.). Comment y parvient-on ? En partie grâce aux échanges commerciaux suscités par les chemins de fer, les installations portuaires, etc., et entretenus artificiellement dans les conditions de l'économie naturelle d'Asie Mineure ; en partie par la force, si les échanges commerciaux n'augmentent pas assez vite pour les besoins du capital ; l'État use alors de son autorité pour transformer les revenus en nature de la population en marchandises d'abord, puis en argent, et pour les employer à réaliser le capital ainsi que la plus-argent, et pour les employer à réaliser le capital ainsi que la plus-value. C'est là la fonction de la « garantie kilométrique » assurant les recettes brutes des entreprises autonomes du capital étranger, ainsi que des cautions des emprunts. Dans les deux cas, les « dîmes » (ueschürs) prélevées selon des modalités variables à l'infini, sont des tributs en nature versés par les paysans turcs ; elles sont passées peu à peu de 12 à 12,5 %. Le paysan des vilayets d'Asie doit verser des dîmes, sinon elles sont prélevées de force par les gendarmes et les autorités centrales ou locales. Les dîmes, manifestation très ancienne du despotisme asiatique fondé sur l'économie naturelle, ne sont pas directement perçues par le gouvernement turc, mais par l'inter­mé­diaire de collecteurs d'impôts analogues aux fermiers généraux de l'ancien régime, c'est-à-dire que l'État leur adjuge séparément, par vente aux enchères, à l'avance la recette probable des tributs de chaque vilayet (ou province). Si la dîme d'une province est achetée par un spéculateur isolé ou par un consortium, ceux-ci revendent la dîme de chaque sandchak (ou district) à d'autres spéculateurs qui, à leur tour, cèdent leur part à toute une série de petits agents. Tous ces intermédiaires veu­lent couvrir leurs frais et retirer le plus de profit possible ; si bien qu'au moment où la dîme est perçue, elle a grossi dans des proportions énormes. Le collecteur d'impôts cherche à se dédommager de ses erreurs de calcul aux frais du paysan. Ce dernier, généralement couvert de dettes, attend impatiemment l'instant où il pourra vendre sa récolte. Mais souvent, après avoir fauché son blé, il doit attendre pour le battre des semaines entières, jusqu'au moment où il conviendra au collecteur de dîmes de préle­ver la part qui lui revient. La récolte menace de pourrir sur pied, et le collecteur, généralement lui-même marchand de grains, exploite cette situation pour obliger à lui vendre le blé à un prix très bas ; il sait s'assurer l'appui des fonction­naires, notamment des mouktars (chefs locaux), contre les protestations des mécon­tents  [13].

En même temps que les taxes sur les tabacs, les spiritueux, la dîme sur la soie et les redevances des pêcheries, le Conseil International d'Administration de la Dette Publique Ottomane perçoit les dîmes qui servent de caution à la garantie kilométrique des chemins de fer et aux emprunts. Dans chaque cas, le Conseil se réserve le droit d'intervenir dans les contrats des fermiers-collecteurs à propos des dîmes, et de faire verser les recettes de chaque vilayet directement dans les caisses régionales du Conseil. Si l'on ne réussit pas à trouver de collecteur, les dîmes sont emmagasinées en nature par le gouvernement turc ; les clés des dépôts sont confiées au Conseil, celui-ci revend les dîmes pour son propre compte.

Ainsi le métabolisme économique entre la petite paysannerie d'Asie Mineure, de Syrie et de Mésopotamie et le capital allemand s'effectue de la manière suivante : dans les plaines des vilayets de Konia, de Bagdad, de Basra, etc., le grain vient au monde comme simple produit d'usage de l'économie paysanne primitive ; immédiate­ment il passe en la possession du collecteur d'impôts en tant que tribut versé à l'État. C'est seulement entre les mains de ce dernier que le blé devient marchandise, puis, de marchandise, se transforme en argent, pour être versé à l'État. Cet argent n'est pas autre chose que le blé du paysan sous une forme modifiée ; il n'a pas été produit en tant que marchandise. Maintenant, comme garantie d'État, il sert à payer en partie la construction et le trafic ferroviaires, c'est-à-dire à réaliser à la fois la valeur des moyens de production qui y sont utilisés et la plus-value extorquée aux paysans et aux ouvriers asiatiques pendant la construction et la mise en service. En outre, com­me les moyens de production utilisés à la construction du chemin de fer sont fabri­qués en Allemagne, le blé du paysan, transformé en argent, sert encore à réaliser la plus-value extorquée aux ouvriers allemands pendant la fabrication de ces moyens de production. En accomplissant cette fonction, l'argent passe des caisses de l'État turc dans celles de la Deutsche Bank pour y être accumulé comme plus-value capitaliste, sous forme de profits d'émission, tantièmes, dividendes et intérêts au profit des sieurs Gwinner, Siemens, de leurs co-administrateurs, des actionnaires et des clients de la Deutsche Bank et de tout le système compliqué des sociétés filiales.

S'il n'y a pas de fermier-collecteur, comme le cas est prévu dans les concessions, la série compliquée des métamorphoses se réduit à sa forme la plus simple et la plus claire : le blé du paysan revient directement à l'Administration de la Dette Publique Otto­mane, c'est-à-dire aux représentants du capital européen, et devient, sous sa for­me naturelle même, un revenu du capital allemand et étranger. Il fait s'accomplir l'accu­mu­lation du capital européen avant même de s’être départi de sa forme d'usage propre, qui est paysanne et asiatique ; il réalise la plus-value capitaliste avant d'être devenu marchandise et d'avoir réalisé sa propre valeur. Le métabolisme s'effectue d'une manière brutale et directe entre le capital européen et l'économie paysanne asia­tique, tandis que l'État turc est réduit à son rôle réel d'appareil politique destiné à exploiter l'économie paysanne pour le compte du capital - ce qui est la fonction véritable de tous les États orientaux dans la période de l'impérialisme capitaliste. L'affaire qui consiste à payer les marchandises allemandes avec le capital allemand n'est pas, comme on pourrait le croire, un cercle vicieux absurde, où les braves Alle­mands offriraient aux Turcs malins la « jouis­sance » des grands ouvrages de civilisa­tion ; il s'agit au fond d'un échange entre le capi­tal allemand et l'économie paysanne asiatique, un échange qui s'accomplit par la pression de l'État. D'une part les progrès de l'accumulation capitaliste et l'extension des « sphè­res d'intérêts » servent de prétexte à l'expansion politique et économique du capi­tal allemand en Turquie ; d'autre part la désagrégation rapide, la ruine et l'exploi­tation de l'économie paysanne par l'État favorisent l'établissement des échanges com­mer­­ciaux et des chemins de fer, tandis que l'État turc devient de plus en plus dépen­dant financièrement et politi­quement du capital européen  [14].


[9] Dès le début des années 1830, le gouvernement anglo-indien donna l'ordre au colonel Chesney de chercher à savoir si l'Euphrate était navigable, afin d'établir le plus vite possible une liaison entre la Méditerranée et le Golfe Persique ou l'Inde. Une première mission de reconnaissance eut lieu pendant l'hiver 1831 lis après de longs préparatifs, l'expédition proprement dite se fit entre 1835 et 1837. A la suite de quoi des fonctionnaires et des officiers britanniques explorèrent et contrôlèrent de grandes régions de la Mésopotamie orientale. Ces travaux se poursuivirent jusqu'en 1866 sans résultat pratique pour le gouvernement anglais. L'idée d'établir une voie de communication entre la Méditerranée et l'Inde en passant par le Golfe Persique fut reprise plus tard en Angleterre sous une autre forme ; ce fut le projet du chemin de fer du Tigre. En 1879, Cameron entreprit, à la demande du gouvernement anglais, un voyage à travers la Mésopotamie pour étudier le tracé de la voie projetée (Baron Max von Oppenheim. Vom Mittel meer  zum Persischen Golf durch den Hauran, die Syrische Wüste und Mesopotamien, vol. II, pp. 5 et 36.) 

[10] S. Schneider, Die Deutsche Bagdadbahn, 1900, p. 3.

[11] Saling, Börsenjahrbuch, 1911-1912, p. 2211.

[12] Notons que tout ceci ne se rapporte qu'à la période allant jusqu'en 1899 : c'est seulement à partir de cette date que la garantie kilométrique sera payée. Il n'y avait pas moins de 28 sandchaks parmi les 74 de Turquie d'Asie dont les dîmes étaient confisquées pour la garantie kilométrique. Et toutes ces contributions permirent de construire en Turquie d'Asie, entre 1856 et 1900, en tout 2 513 kilomètres de voies ferrées. (W. von Bressel, Les chemins de fer en Turquie d'Asie, Zurich, 1900, p. 59.)
Pressel donne, comme expert, un exemple des procédés employés par les sociétés de chemins de fer à l'égard de la Turquie. Il affirme que la Société d'Anatolie s'était engagée, par la concession de 1873 à construire d'abord la ligne de Bagdad, via Angora ; mais qu'elle déclara ensuite qu'il lui était impossible d'exécuter son propre projet, abandonnant à son sort la ligne assurée par la garantie kilométrique et entreprenant la construction d'un autre itinéraire via Konia. « Au moment où les sociétés réussiront à acquérir la ligne Smyrne-Aidin-Dine, elles en exigeront le prolongement jusqu'à la ligne de Konia, et une fois cet embranchement construit, les sociétés remueront ciel et terre pour faire passer le trafic de marchandises par ce nouvel itinéraire, qui n'est pas assorti de garantie kilométrique et qui, surtout, n'est absolument pas tenu de partager les bénéfices avec le gouvernement. Résultat : le gouvernement n'aura aucun bénéfice sur la ligne d'Aidin et les sociétés encaisseront des millions. Le gouvernement paiera pour la construction des lignes de Kassaba et d'Angora presque tout le montant de la garantie kilométrique et ne pourra espérer jamais profiter des 25 % du surplus des recettes brutes dépassant
15 000 francs, part qui lui était garantie dans le contrat. » (Loc. cit., p. 7.)

[13] Charles Morawitz, Die Türkei im Spiegel ihrer Finanzen, 1903, p. 84.

[14] « Du reste dans ce pays tout est difficile et compliqué. Dès que le gouvernement veut créer un monopole pour le papier de cigarettes ou les cartes à jouer, aussitôt la France et l'Autriche-Hongrie interviennent pour mettre un veto dans l'intérêt de leur commerce. S'il s'agit de pétrole, c'est la Russie qui soulèvera des objections et même les puissances les moins intéressées feront dépendre leur accord sur n'importe quelle question de quelque autre accord. L'histoire de la Turquie ressemble au dîner de Sancho Pança : dès que le ministre des Finances veut entreprendre quelque chose, un diplomate se lève, l'interrompt et lui oppose son veto. » Morawitz: op. cit., p. 70.)

 

Publié le 04.11.2008

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24 décembre 2008 3 24 /12 /décembre /2008 21:32

... Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encotre chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations ...

Extrait du Manifeste  1848
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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 21:35
Pour consulter le blog: comprendre-avec-rosa-luxemburg

VII. L'IMPERIALISME, STADE PARTICULIER DU CAPITALISME

Il nous faut maintenant essayer de dresser un bilan, de faire la synthèse de ce qui a été dit plus haut de l'impérialisme. L'impérialisme a surgi comme le développement et la continuation directe des propriétés essentielles du capitalisme en général. Mais le capitalisme n'est devenu l'impérialisme capitaliste qu'à un degré défini, très élevé, de son développement, quand certaines des caractéristiques fondamentales du capitalisme ont commencé à se transformer en leurs contraires, quand se sont formés et pleinement révélés les traits d'une époque de transition du capitalisme à un régime économique et social supérieur. Ce qu'il y a d'essentiel au point de vue économique dans ce processus, c'est la substitution des monopoles capitalistes à la libre concurrence capitaliste. La libre concurrence est le trait essentiel du capitalisme et de la production marchande en général; le monopole est exactement le contraire de la libre concurrence; mais nous avons vu cette dernière se convertir sous nos yeux en monopole, en créant la grande production, en éliminant la petite, en remplaçant la grande par une plus grande encore, en poussant la concentration de la production et du capital à un point tel qu'elle a fait et qu'elle fait surgir le monopole : les cartels, les syndicats patronaux, les trusts et, fusionnant avec eux, les capitaux d'une dizaine de banques brassant des milliards. En même temps, les monopoles n'éliminent pas la libre concurrence dont ils sont issus; ils existent au-dessus et à côté d'elle, engendrant ainsi des contradictions, des frictions, des conflits particulièrement aigus et violents. Le monopole est le passage du capitalisme à un régime supérieur.


Si l'on devait définir l'ême du capitalisme impérialisme aussi brièvement que possible, il faudrait dire qu'il est le stade monopoliste du capitalisme. Cette définition embrasserait l'essentiel, car, d'une part, le capital financier est le résultat de la fusion du capital de quelques grandes banques monopolistes avec le capital de groupements monopolistes d'industriels; et, d'autre part, le partage du monde est la transition de la politique coloniale, s'étendant sans obstacle aux régions que ne s'est encore appropriée aucune puissance capitaliste, à la politique coloniale de la possession monopolisée de territoires d'un globe entièrement partagé.


Mais les définitions trop courtes, bien que commodes parce que résumant l'essentiel, sont cependant insuffisantes, si l'on veut en dégager des traits fort importants de ce phénomène que nous voulons définir. Aussi, sans oublier ce qu'il y a de conventionnel et de relatif dans toutes les définitions en général, qui ne peuvent jamais embrasser les liens multiples d'un phénomène dans l'intégralité de son développement, devons-nous donner de l'impérialisme une définition englobant les cinq caractères fondamentaux suivants : 1) concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé qu'elle a créé les monopoles, dont le rôle est décisif dans la vie économique; 2) fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce "capital financier", d'une oligarchie financière; 3) l'exportation des capitaux, à la différence de l'exportation des marchandises, prend une importance toute particulière; 4) formation d'unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde, et 5) fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes. L'impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s'est affirmée la domination des monopoles et du capital financiers, où l'exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s'est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes.


Nous verrons plus loin l'autre définition que l'on peut et doit donner de l'impérialisme si l'on envisage, non seulement les notions fondamentales d'ordre purement économique (auxquelles se borne la définition citée), mais aussi la place historique que tient la phase actuelle du capitalisme par rapport au capitalisme en général, ou bien encore le rapport qui existe entre l'impérialisme et les deux tendances essentielles du mouvement ouvrier. Ce qu'il faut noter tout de suites, c'est que l'impérialisme compris dans le sens indiqué représente indéniablement une phase particulière du développement du capitalisme. Pour permettre au lecteur de se faire de l'impérialisme une idée suffisamment fondées, nous nous sommes appliqués à citer le plus souvent possible l'opinion d'économistes bourgeois, obligés de reconnaître les faits établis, absolument indiscutables, de l'économie capitaliste moderne. C'est dans le même but que nous avons produit des statistiques détaillées permettant de voir jusqu'à quel point précis s'est développé le capital bancaire, etc., en quoi s'est exprimé exactement la transformation de la quantité en qualité, le passage du capitalisme évolué à l'impérialisme. Inutile de dire, évidemment, que toutes les limites sont, dans la nature et dans la société, conventionnelles et mobiles; qu'il serait absurde de discuter, par exemple, sur la question de savoir en quelle année ou en quelle décennie se situe l'instauration "définitive" de l'impérialisme.


Mais là où il faut discuter sur la définition de l'impérialisme, c'est surtout avec K. Kautsky, le principal théoricien marxiste de l'époque dite de la IIe Internationale, c'est-à-dire des vingt-cinq années comprises entre 1889 et 1914. Kautsky s'est résolument élevé, en 1915 et même dès novembre 1914, contre les idées fondamentales exprimées dans notre définition de l'impérialismes, en déclarant qu'il faut entendre par impérialisme non pas une "phase" ou un degré de l'économie, mais une politique, plus précisément une politique déterminée, celle que "préfère" le capital financier, et en spécifiant qu'on ne saurait "identifier" l'impérialisme avec le "capitalisme contemporain", que s'il faut entendre par impérialisme "tous les phénomènes du capitalisme contemporain", -cartels, protectionnisme, domination des financiers, politique coloniale, alors la question de la nécessité de l'impérialisme pour le capitalisme se réduira à "la plus plate tautologie", car alors, "il va de soi que l'impérialisme est une nécessité vitale pour le capitalisme", etc. Nous ne saurions mieux exprimer la pensée de Kautsky qu'en citant sa définition de l'impérialisme, dirigée en droite ligne contre l'essence des idées que nous exposons (attendu que les objections venant du camp des marxistes allemands, qui ont professé ce genre d'idées pendant toute une suite d'années, sont depuis longtemps connues de Kautsky comme les objections d'un courant déterminé du marxisme).


La définition de Kautsky est celle-ci :

"L'impérialisme est un produit du capitalisme industriel hautement évolué. Il consiste dans la tendance qu'a chaque nation capitaliste industrielle à s'annexer ou à s'assujettir des régions agraires toujours plus grandes (l'italique est de Kautsky), quelles que soient les nations qui les peuplent1."


Cette définition ne vaut absolument rien, car elle fait ressortir unilatéralement, c'est-à-dire arbitrairement, la seule question nationale (d'ailleurs importante au plus haut point en elle-même et dans ses rapports avec l'impérialisme), en la rattachant, de façon arbitraire et inexacte, au seul capital industriel des pays annexionnistes, et en mettant en avants, d'une façon non moins arbitraire et inexacte, l'annexion des régions agraires.


L'impérialisme est une tendance aux annexions : voilà à quoi se réduit la partie politique de la définition de Kautsky. Elle est juste, mais très incomplète, car, politiquement l'impérialisme tend, d'une façon générale, à la violence et à la réaction. Mais ce qui nous intéresse ici, c'est l'aspect économique de la question, cet aspect que Kautsky introduit lui-même dans sa définition. Les inexactitudes de la définition de Kautsky sautent aux yeux. Ce qui est caractéristique de l'impérialisme, ce n'est point le capital industriel, justement, mais le capital financier. Ce n'est pas par hasard qu'en France, le développement particulièrement rapide du capital financier, coïncidant avec l'affaiblissement du capital industriel, a considérablement accentué, dès les années 1880-1890, la politique annexionniste (coloniale). L'impérialisme se caractérise justement par une tendance à annexer non seulement les régions agraires, mais même les régions les plus industrielles (la Belgique est convoitée par l'Allemagne, la Lorraine par la France), car premièrement, le partage du monde étant achevés, un nouveau partage oblige à tendre la main vers n'importe quels territoires; deuxièmement, ce qui est l'essence même de l'impérialisme, c'est la rivalité de plusieurs grandes puissances tendant à l'hégémonie, c'est-à-dire à la conquête de territoires - non pas tant pour elles-mêmes que pour affaiblir l'adversaire et saper son hégémonie (la Belgique est surtout nécessaire à l'Allemagne comme point d'appui contre l'Angleterre; l'Angleterre a surtout besoin de Bagdad comme point d'appui contre l'Allemagne, etc.).

Kautsky se réfère plus spécialement, et à maintes reprises, aux Anglais qui ont, paraît-il, établi l'acception purement politique du mot "impérialisme" au sens où l'emploie Kautsky. Prenons l'ouvrage de l'Anglais Hobson, L'impérialisme, paru en 1902 :


"Le nouvel impérialisme se distingue de l'ancien, premièrement, en ce qu'il substitue aux tendances d'un seul Empire en expansion la théorie et la pratique d'Empires rivaux, guidés chacun par les mêmes aspirations à l'expansion politique et au profit commercial; deuxièmement, en ce qu'il marque la prépondérance sur les intérêts commerciaux des intérêts financiers ou relatifs aux investissements de capitaux...2 "


Nous voyons que, sur le plan des faits, Kautsky a absolument tort d'alléguer l'opinion des Anglais en général (à moins de se référer aux impérialistes vulgaires ou aux apologistes directs de l'impérialisme). Nous voyons que Kautsky, qui prétend continuer à défendre le marxisme, fait en réalité un pas en arrière comparativement au social-libéral Hobson, qui, lui, tient plus exactement compte de deux particularités "historiques concrètes" (Kautsky, dans sa définitions, se moque précisément du caractère historique concret !) de l'impérialisme moderne : 1) la concurrence de plusieurs impérialismes et 2) la suprématie du financier sur le commerçant. Or, en attribuant un rôle essentiel à l'annexion des pays agraires par les pays industriels, on accorde le rôle prédominant au commerçant.


La définition de Kautsky n'est pas seulement fausse et non marxiste. Comme on le verra plus loin, elle sert de base à un système général de vues rompant sur toute la ligne avec la théorie marxiste et avec la pratique marxiste. Kautsky soulève une question de mots tout à fait futile : doit-on qualifier la nouvelle phase du capitalisme d'impérialisme ou de phase du capital financier ? Qu'on l'appelle comme on voudra : cela n'a pas d'importance. L'essentiel, c'est que Kautsky détache la politique de l'impérialisme de son économie en prétendant que les annexions sont la politique "préférée" du capital financier, et en opposant à cette politique une autre politique bourgeoise prétendument possible, toujours sur la base du capital financier. Il en résulte que les monopoles dans l'économie sont compatibles avec un comportement politique qui exclurait le monopoles, la violence et la conquête. Il en résulte que le partage territorial du monde, achevé précisément à l'époque du capital financier et qui est à la base des formes originales actuelles de la rivalité entre les plus grands Etats capitalistes, est compatible avec une politique non impérialiste. Cela revient à estomper, à émousser les contradictions les plus fondamentales de la phase actuelle du capitalisme, au lieu d'en dévoiler la profondeur. Au lieu du marxisme, on aboutit ainsi au réformisme bourgeois.


Kautsky discute avec Cunow, apologiste allemand de l'impérialisme et des annexions, dont le raisonnement, cynique autant que vulgaire, est celui-ci : l'impérialisme, c'est le capitalisme contemporain; le développement du capitalisme est inévitable et progressif; donc, l'impérialisme est progressif; donc, il faut se prosterner devant lui et chanter ses louanges ! C'est quelque chose dans le genre de la caricature que les populistes faisaient des marxistes russes dans les années 1894-1895 : si les marxistes, disaient-ils, considèrent le capitalisme en Russie comme un phénomène inévitable et un facteur de progrès, il leur faut ouvrir un débit de boisson et s'occuper d'implanter le capitalisme. Kautsky objecte à Cunow : non, l'impérialisme n'est pas le capitalisme contemporain, il n'est qu'une des formes de sa politique; et nous pouvons et devons combattre cette politique, combattre l'impérialisme, les annexions, etc.


La réplique semble parfaitement plausible. Or, en fait, elle équivaut à une propagande plus subtile, mieux masquée (et, partant, plus dangereuse), en faveur de la conciliation avec l'impérialisme; car la "lutte" contre la politique des trusts et des banques, si elle ne touche pas aux bases de leur économie, se réduit à un réformisme et à un pacifisme bourgeois, à des souhaits pieux et inoffensifs. Eluder les contradictions existantes, oublier les plus essentielles, au lieu d'en dévoiler toute la profondeur, voilà à quoi revient la théorie de Kautsky, qui n'a rien de commun avec le marxisme. On conçoit qu'une telle "théorie", ne serve qu'à défendre l'idée de l'unité avec les Cunow !


"Du point de vue purement économique, écrit Kautsky, il n'est pas impossible que le capitalisme traverse encore une nouvelle phase où la politique des cartels serait étendue à la politique extérieure, une phase d'ultra-impérialisme3, c'est-à-dire de superimpérialisme, d'union et non de lutte des impérialismes du monde entier, une phase de la cessation des guerres en régime capitaliste, une phase "d'exploitation en commun de l'univers par le capital financier uni à l'échelle internationale4."


Nous aurons à nous arrêter plus loin sur cette "théorie de l'ultra-impérialisme", pour montrer en détail à quel point elle brise résolument et sans retour avec le marxisme. Pour l'instant, conformément au plan général de cet exposé, il nous faut jeter un coup d'oeil sur les données économiques précises relatives à cette question. "Du point de vue purement économique", l'"ultra-impérialisme" est-il possible ou bien est-ce là une ultra-niaiserie ?


Si, par point de vue purement économique, on entend une "pure" abstraction, tout ce qu'on peut dire se ramène à la thèse que voici : le développement se fait dans le sens des monopoles et, par conséquent, dans celui d'un monopole universel, d'un trust mondial unique. C'est là un fait incontestable, mais aussi une affirmation absolument vide de contenu, comme celle qui consisterait à dire que "le développement se fait dans le sens" de la production des denrées alimentaires en laboratoire. En ce sens, la "théorie" de l'ultra-impérialisme est une absurdité pareille à ce que pourrait être une "théorie de l'ultra-agriculture".


Mais si l'on parle des conditions "purement économiques" de l'époque du capital financier, comme d'une époque historique concrète se situant au début du XXe siècle, la meilleure réponse aux abstractions mortes de l'"ultra-impérialisme" (qui servent uniquement à une fin réactionnaire, consistant à détourner l'attention des profondes contradictions existantes), c'est de leur opposer la réalité économique concrète de l'économie mondiale contemporaine. Les propos absolument vides de Kautsky sur l'ultra-impérialisme encouragent, notamment, cette idée profondément erronée et qui porte de l'eau au moulin des apologistes de l'impérialisme, suivant laquelle la domination du capital financier atténuerait les inégalités et les contradictions de l'économie mondiale, alors qu'en réalité elle les renforce.


R. Calwer a tenté, dans son opuscule intitulé Introduction à l'économie mondiale5 de résumer l'essentiel des données purement économiques qui permettent de se faire une idée précise des apports internes de l'économie mondiale à la limite des XIXe et XXe siècles. Il divise le monde en cinq "principales régions économiques" : 1) l'Europe centrale (l'Europe, moins la Russie et l'Angleterre) ; 2) la Grande-Bretagne; 3) la Russie; 4) l'Asie orientale; 5) l'Amérique. Ce faisant, il inclut les colonies dans les "régions" des Etats auxquels elles appartiennent, et "laisse de côté" un petit nombre de pays non répartis par régions, par exemple la Perse, l'Afghanistan et l'Arabie en Asie, le Maroc et l'Abyssinie en Afrique, etc.

Voici, en abrégé, les données économiques qu'il fournit sur ces régions.
   


Transport
   Commerce   Industrie
Principales régions économiques du monde
Superficie (en millions de km carrés)
Population (en millions d' habitants)
Voies ferrées (en milliers de km)

Marine marchande (en millions de tonnes)
Importations et exportations (en milliards de marks)

Houille (en millions de tonnes)
Fonte (en millions de tonnes)
Broches dans l'industrie cotonnière (en millions)
1) Europe centrale
27,6
388
204

8
41

251
15
26
(23,6*)
(146)








2) Grande- Bretagne
28,9
398
140

11
25

249
9
51
(28,6*)
(355)








3) Russie
22
131
63

1
3

16
3
7
4) Asie orientale
12
389
8

1
2

8
0,02
2
5) Amérique
30
148
379

6
14

245
14
19
[* Les chiffres entre parenthèses se rapportent respectivement
à la superficie et à la population des colonies.]


On voit qu'il existe trois régions à capitalisme hautement évolué (puissant développement des voies de communication, du commerce et de l'industrie) : l'Europe centrale, la Grande-Bretagne et l'Amérique. Parmi elles, trois Etats dominant le monde : l'Allemagne, l'Angleterre, les Etats-Unis. Leur rivalité impérialiste et la lutte qu'ils se livrent revêtent une acuité extrême, du fait que l'Allemagne dispose d'une région insignifiante et de peu de colonies; la création d'une "Europe centrale" est encore une question d'avenir, et s'élabore au travers d'une lutte à outrance. Pour le moment, le signe distinctif de l'Europe entière, c'est le morcellement politique. Dans les régions britannique et américaine, au contraire, la concentration politique est très forte, mais la disproportion est énorme entre les immenses colonies de la première et les colonies insignifiantes de la seconde. Or, dans les colonies, le capitalisme commence seulement à se développer. La lutte pour l'Amérique du Sud devient de plus en plus âpre.


Dans les deux autres régions : la Russie et l'Asie orientale, le capitalisme est peu développé. La densité de la population est extrêmement faible dans la première, extrêmement forte dans la seconde; dans la première, la concentration politique est grande; dans la seconde, elle n'existe pas. Le partage de la Chine commence à peine, et la lutte pour ce pays entre le Japon, les Etats-Unis, etc., va s'intensifiant.


Comparez à cette réalité, à la variété prodigieuse des conditions économiques et politiques, à la disproportion extrême dans la rapidité du développement des différents pays, etc., à la lutte acharnée que se livrent les Etats impérialistes, la petite fable bébête de Kautsky sur l'ultra-impérialisme "pacifique". N'est-ce point là une tentative réactionnaire d'un petit bourgeois effrayé cherchant à se dérober à la réalité menaçante ? Les cartels internationaux, dans lesquels Kautsky voit l'embryon de l'"ultra-impérialisme" (de même que la fabrication de tablettes en laboratoire "peut" être proclamée l'embryon de l'ultra-agriculture), ne nous fournissent-ils pas l'exemple d'un partage et d'un repartage du monde, du passage du partage pacifique au partage non pacifique, et inversement ? Le capital financier d'Amérique et des autres pays, qui partageait paisiblement le monde entier avec la participation de l'Allemagne, par exemple dans le syndicat international du rail ou le trust international de la marine marchande, ne procède-t-il pas maintenant à un repartage sur la base des nouveaux rapports de forces, qui changent d'une façon absolument non pacifique ?


Le capital financier et les trusts n'affaiblissent pas, mais renforcent les différences entre le rythme de développement des divers éléments de l'économie mondiale. Or, le rapport des forces s étant modifié, où peut résider, en régime capitaliste, la solution des contradictions, si ce n'est dans la force ? Les statistiques des chemins de fer6 offrent des données d'une précision remarquable sur les différents rythmes de développement du capitalisme et du capital financier dans l'ensemble de l'économie mondiale. Voici les changements intervenus, au cours des dernières dizaines d'années du développement impérialiste, dans le réseau ferroviaire :

   

Chemins de fer
(en milliers de kilomètres)

1890


1913


+












Europe 
224


346


+ 122


Etats-Unis d'Amérique 
268


411


+ 143


Ensemble des colonies 
82

125
210

347
+ 128

+ 222 
Etats indépendants ou semi-indépendants d'Asie et d'Amérique 
43
137
+ 94

Total
617


1104






Le développement des voies ferrées a donc été le plus rapide dans les colonies et les Etats indépendants (ou semi-indépendants) d'Asie et d'Amérique. On sait qu'ici le capital financier de quatre ou cinq grands Etats capitalistes règne et commande en maître. 200 000 kilomètres de nouvelles voies ferrées dans les colonies et les autres pays d'Asie et d'Amérique représentent plus de 40 milliards de marks de capitaux nouvellement investis à des conditions particulièrement avantageuses avec des garanties spéciales de revenus, des commandes lucratives aux aciéries, etc., etc.


C'est dans les colonies et les pays transocéaniques que le capitalisme croît avec le plus de rapidité. De nouvelles puissances impérialistes (Japon) y apparaissent. La lutte des impérialismes mondiaux s'aggrave. Le tribut prélevé par le Capital financier sur les entreprises coloniales et transocéaniques, particulièrement avantageuses, augmente. Lors du partage de ce "butin", une part exceptionnellement élevée tombe aux mains de pays qui ne tiennent pas toujours la première place pour le rythme du développement des forces productives. La longueur totale des voies ferrées dans les pays les plus importants (considérés avec leurs colonies) était :

 
 

(en milliers de kilomètres)

1890
1913





Etats-Unis 
268
413
+ 145
Empire Britannique 
107
208
+ 101
Russie 
32
78
+ 46
Allemagne 
43
68
+ 25
France 
41
63
+ 22

Total pour les 5 puissances 
491
830
+ 339


Environ 80% des chemins de fer existants sont donc concentrés sur le territoire des cinq plus grandes puissances. Mais la concentration de la propriété de ces chemins de fer, celle du capital financier, est infiniment plus grande encore, les millionnaires anglais et français, par exemple, étant possesseurs d'une quantité énorme d'actions et d'obligations de chemins de fer américains, russes et autres.


Grâce à ses colonies, l'Angleterre a augmenté "son" réseau ferré de 100 000 kilomètres, soit quatre fois plus que l'Allemagne. Or, il est de notoriété publique que le développement des forces productives, et notamment de la production de la houille et du fer, a été pendant cette période incomparablement plus rapide en Allemagne qu'en Angleterre et, à plus forte raison, qu'en France et en Russie. En 1892, l'Allemagne produisait 4,9 millions de tonnes de fonte contre 6,8 en Angleterre; en 1912, elle en produisait déjà 17,6 contre 9 millions, c'est-à-dire qu'elle avait une formidable supériorité sur l'Angleterre7 ! Faut-il se demander s'il y avait, sur le terrain du capitalisme, un moyen autre que la guerre de remédier à la disproportion entre, d'une part, le développement des forces productives et l'accumulation des capitaux, et, d'autre part, le partage des colonies et des "zones d'influence" pour le capital financier ?

 



Notes :

1 Die Neue Zeit, 1914 (32e année), n°2 (11 septembre 1914), p. 909. Voir également 1915, n°2, pp. 107 et suivantes.
2 HOBSON : Imperialism, Londres, 1902, p. 324.
3 Die Neue Zeit, 1914 (32e année), n°2 (11 septembre 1914), p. 921. Voir également 1915, n°2, pp. 107 et suivantes.
4 Die Neue Zeit, 1915, n°1 (30 avril 1915), p. 144.
5 R. CALWER : Einführung in die Weltwirtschaft, Berlin, 1906.
6 Statistisches Jahrbuch für das Deutsche Reich, 1915, Archiv für Eisenbahnwesen, 1892. Pour l'année 1890, nous avons dû nous contenter d'approximations en ce qui concerne la répartition des chemins de fer entre les colonies des différents pays.
7 Voir également Edgar CRAMMOND : "The Economic Relations of the British and German Empires", dans le Journal of the Royal Statistical Society, juillet 1914, pp. 777 et suivantes.
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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 11:14

Extrait d'une contribution de Helen Goethals à lire sur le site de l'Université Lyon 2 "Travaillisme et décolonisation" sur Rita Hinden et qui montre le lien entre démarche réformiste (ici travailliste) et analyse impérialiste
I. Attitudes impérialistes avant 1899 : le profit et le paternalisme

Quelques pages suffisent à Rita Hinden pour évoquer le premier empire britannique, depuis les aventuriers marchands de la fin du XVIe siècle jusqu'à la Déclaration d'Indépendance des colonies américaines en 1776, période pendant laquelle les considérations d'ordre moral ne venaient que très rarement perturber le simple calcul économique de bénéfice ou de perte pour la métropole. Ces calculs étaient évidemment fondés sur la théorie économique du mercantilisme, selon laquelle la richesse d'une nation dépendait de sa capacité à la fois de s'approprier une partie aussi large que possible du commerce mondial, toujours vu comme fini, et de maintenir un excédent commercial.


Ces certitudes économiques et éthiques furent remises en question par les événements dans les colonies américaines et par l'abus de pouvoir aux Indes. Les débats autour de ces deux événements générèrent une nouvelle théorie économique, le libre-échange, en même temps qu'une nouvelle éthique, le paternalisme. Sans oublier des sources peu connues du grand public, la démonstration de Rita Hinden s'appuie sur deux textes fondateurs : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) d'Adam Smith, dans lequel le colonialisme est attaqué en tant que système économique qui coûte trop cher, qui freine la libre entreprise et qui est en soi injuste, ainsi que sur le “ Discours à la Chambre des Communes sur la Conciliation avec les Colonies ” (1775) d' Edmund Burke, discours dans lequel on trouve pour la première fois l'image de la confiance mutuelle entre parents et enfants comme métaphore de la relation idéale entre la métropole et les colonies.


Ces deux idées s'épanouissent pendant les trois premiers quarts du XIXe siècle, de sorte que pendant cette période le colonialisme est critiqué d'un point de vue économique, en tant que frein au libre-échange, mais aussi d'un point de vue éthique, en tant que source d'exploitation des colons et (plus rarement) des colonisés. Le désir d'autodétermination qui trouve son expression dans les écrits de Wakefield [4] et dans la révolte des colons canadiens allant de pair avec les idées de Richard Cobden et l'école de Manchester, c'est ainsi que les colonies de peuplement se trouvèrent dotées de gouvernements responsables : les colonies canadiennes en 1848, les colonies australiennes en 1850, la colonie du Cap en 1853 et les colonies néo-zélandaises en 1856.


En même temps les penseurs utilitaristes tels que Jeremy Bentham [5], les réformateurs des années 1830 et, plus tard, John Stuart Mill [6], œuvraient pour améliorer les conditions de vie des peuples colonisés. Pendant une brève période après l'abolition de l'esclavage en 1834, on se préoccupa même des droits des Aborigènes [7].


Puis, avec le discours du Crystal Palace de Benjamin Disraeli en 1872, une autre ère s'ouvre : celle de l'impérialisme nouveau, qui sera mis en pratique à la fin du siècle par Joseph Chamberlain, et dont les chantres seront Charles Dilke, John Seeley et Rudyard Kipling [8]. Les discours impérialistes changent de ton : on se met à souligner la mission civilisatrice de la Grande -Bretagne, projet éthique qui se marie bien avec la nécessité économique de trouver des marchés protégés et un exutoire pour le capital qui, avec l'expansion industrielle, commence à s'accumuler. Dans le contexte de la menace de plus en plus pressante d'une confrontation due aux rivalités impérialistes, on se met aussi à clamer l'unité de l'Empire et on le dote de nouvelles institutions unificatrices.


Quel jugement porter sur cette première partie de l'étude ? L'argument central, qui repose sur l'alternance de considérations économiques et considérations éthiques, est parfois un peu simpliste, mais il permet de saisir les grandes lignes de la pensée impérialiste avant 1899. Sa grande faiblesse est de ne jamais citer la pensée des auteurs noirs. L'analyse s'appuie sur l'ouvrage d'un historien canadien [9], mais Rita Hinden néglige les ouvrages récents des historiens antillais, tels que George Padmore, auteur de How Britain Rules Africa (1936) ou Eric Williams, auteur de Capitalism and Slavery (1944). Il est tout aussi étonnant de ne voir aucune référence aux auteurs africains qui écrivaient à l'époque dont elle parle, Edward Wilmot Blyden, J.E. Casely Hayford ou J. Mensah Sarbah, par exemple.[10] Nous reviendrons plus tard sur ce point.


Le point fort de cette partie de l'analyse est l'insistance sur les textes d'Adam Smith et de Burke. A la fin du XVIIIe siècle, ce qu'ils disaient, à propos de l'Amérique et des Indes, sur la décolonisation et la responsabilité postcoloniale, trouve évidemment une nouvelle résonance en 1949. Rita Hinden cite ces textes de nouveau in extenso à la fin de son étude : ainsi ils encadrent son argument de façon très subtile. Citer par deux fois ces deux textes lui permet de rappeler que la Grande Bretagne a déjà trouvé les arguments pour justifier la décolonisation, ce qui peut rassurer et les Américains et les Indiens de 1949. En même temps ces textes suggèrent à l'opinion publique britannique, sans brusquer les esprits, qu'on est peut-être revenu à un moment où la décision de décoloniser serait peut-être la plus sage, la plus juste et la plus élégante.


La deuxième partie du livre de Rita Hinden s'ouvre avec la guerre des Boers en 1899, guerre qui mit à mal le discours triomphaliste des nouveaux impérialistes, et qui fournit l'occasion d'un débat renouvelé, débat qui se développera tout au long de la première moitié du XXe siècle.


II. Attitudes impérialistes de la première moitié du XXe siècle : la notion de tutelle


La deuxième partie, la plus longue, est aussi la partie la plus ambivalente. Rita Hinden veut montrer à la fois que l'arrivée sur scène des penseurs fabiens et du parti travailliste a fait progresser la théorie politique coloniale, et que cette théorie ne va pas assez loin. Tout en dénonçant les contradictions d'une théorie réformiste, elle perd parfois le lecteur dans les dédales de cette contradiction. Ce qui brouille encore plus les pistes, c'est qu'elle commence par attaquer la théorie, mais qu'elle finit par louer la pratique.


Les défauts des débats fabiens sur la décolonisation sont à mesurer à l'aune de la pensée socialiste européenne. Celle-ci a le mérite d'être claire et sans détours, même si la pratique ne suit pas toujours la théorie. Du Capital financier (1909) de Rudolf Hilferding à L'Accumulation du capital (1913) de Rosa Luxembourg, de « L'impérialisme, stade suprême du capitalisme » (1917) de Lénine aux déclarations de principe sur le nationalisme de Staline, la théorie socialiste, puis communiste, prône clairement le droit de tous les peuples à l'autodétermination.

En Grande-Bretagne, en revanche, les prises de position sont loin d'être aussi nettes. Pourtant, l'analyse de Lénine était partie du livre de l'anglais J.A. Hobson. Pour Rita Hinden L'Impérialisme, une étude [11] fonde toute la pensée progressiste du XXe siècle, et dans cette étude elle lui accorde une place centrale, en le résumant méticuleusement dans une série de paragraphes numérotés et en le citant copieusement. Mais elle tient aussi à souligner les limites de l'analyse de Hobson : elle fait remarquer que, malgré toute la virulence de son attaque contre le système impérialiste, Hobson n'a jamais envisagé la liquidation pure et simple de l'Empire. En revanche, il a postulé trois conditions qui, si elles étaient remplies, pourraient justifier la continuation du contrôle de ce que Hobson appelle les «races arriérés »


Selon Hobson, les trois conditions qui légitimeraient une confiance entre un peuple dominant et un peuple dominé sont : premièrement, la domination doit être dirigée vers le bonheur de tous et pas seulement celui de la nation impérialiste ; deuxièmement, la domination doit conférer un avantage net à la nation ainsi dominée ; enfin, il doit exister une organisation qui représenterait les intérêts internationaux, et qui pourrait sanctionner tout abus de confiance.


Rita Hinden voit dans ces trois conditions les idées fondatrices de toute la politique coloniale des cinquante années qui vont suivre. Le premier principe allait être incarné dans la politique de la porte ouverte, la deuxième dans la doctrine du gouvernement indirect et dans celle de l'aide au développement, et enfin le troisième principe trouverait son épanouissement dans la politique des Mandats, et plus tard dans le Conseil de tutelle de l'O.N.U.


D'autres auteurs anglais se contentent de dénoncer l'impérialisme d'un point de vue humanitaire. Ces dénonciations diverses et variées vont de celles du poète Edward Carpenter écrivant un poème visionnaire en 1883, “ Towards Democracy ”, à Empire or Democracy, l'étude polémique de Leonard Barnes écrite en 1939, en passant, entre autres, par Mary Kingsley et Leonard Woolf. Ces écrits divers ont en commun de demander, non pas l'abolition de l'Empire, mais sa réforme.


Dans cette partie Rita Hinden est extraordinairement silencieuse sur les attitudes impérialistes des premiers penseurs fabiens. Sans doute estimait-elle que ce serait trop enfoncer le clou que de citer le pamphlet de G.B. Shaw “ Fabianism and the Empire [12], ” ou l'article des Webb, “ The Guardianship of the Non-Adult Races [13]”. Mais elle ne mentionne pas non plus les œuvres, certes peu théoriques mais révélatrices quand même d'un courant de pensée, de Keir Hardie, de Ramsay MacDonald ou de Sidney Olivier [14].


En revanche, si les références qu'elle donne sont assez brouillonnes et délibérément lacunaires, son argument est très clair : il y a une contradiction fondamentale dans l'attitude impérialiste des penseurs travaillistes, puisque le simple réformisme ne peut pas aller de pair avec le principe d'égalité entre les peuples, principe pourtant déjà accepté par des penseurs aussi différents que Lénine et Woodrow Wilson.


A défaut d'adopter ce principe, la théorie coloniale travailliste a préféré suivre les articles #22 et #23 du Covenant de la Ligue des Nations, articles qui fondèrent le système des Mandats en postulant la notion de « territoires mis sous tutelle » (le trusteeship). De 1918 à 1940, des années de débats indécis et des déclarations de principe sans grande conviction, se résument dans la déclaration de 1943, Les Colonies. La politique d'après-guerre du parti travailliste à l'égard des colonies de l'Afrique et du Pacifique. Rita Hinden cite les deux principes généraux de cette déclaration :


Les territoires devraient être administrés par les pouvoirs coloniaux en tant que tutelle pour les peuples indigènes, l'objectif véritable de l'administration étant le bien-être, l'éducation et le développement de ses populations. Un objectif premier de l'administration devrait toujours être de former les indigènes de toutes les manières possibles afin qu'ils puissent le plus rapidement possible se gouverner eux-mêmes [15].


Comme elle le fait remarquer, nous avons là en quelques lignes toute la notion et rien que la notion de tutelle.

 

[5] Jeremy Bentham (1748-1832) dans Manual of Political Economy (1798).

[6] J.S. Mill (1806-73) dans Representative Government (1861).

[7] A travers l'Aborigines' Protection Society, fondée en 1836, et les propositions du Parliamentary Select Committee on Aborigines, formulées en 1837

[8] Sir Charles Wentworth Dilke (1843-1911), auteur de Greater Britain (1868) et Problems of Greater Britain(1890). Sir John Seeley (1834-95), auteur The Expansion of England in the Eighteenth Century (1883) et The Growth of British Policy (1895). Voir aussi le recueil de poèmes de Rudyard Kipling (1865-1936), The Five Nations (1903)

[9] K.E. Knorr, British Colonial Theories 1570-1850, Toronto, 1944.

[10] Voir Edward Wilmot Blyden, The Aims and Methods of a Liberal Education for Africans (1881), J.E. Casely Hayford, Gold Coast Native Institutions (1903) et J.M. Sarbah, Fanti Customary Laws (1897).

[11] Paru en 1902 et 1905, ce livre connut une nouvelle édition en 1938. Voir M.T. Blanchon, “ J.A. Hobson : la critique de l'impérialisme ” in M. Chrétien (dir.), Le Nouveau libéralisme anglais, Paris, Economica, 1999

[12] G.B. Shaw, Fabianism and the Empire, 1900

[13] Article publié dans New Statesman and Nation vol 1 no 17, août 1913.

[14] Voir Keir Hardie, India. Impressions and Suggestions (1908), J. Ramsey MacDonald, Labour and Empire(1907) et Sydney Olivier, White Capital and Coloured Labour (1906, 1929)

[15] Empire and After, 122.

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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 10:49

A lire  : coquery_imperialisme_aout_2006.doc

 

Petit essai introductif : Impérialisme et impérialisme colonial

(Catherine Coquery-Vidrovitch et Hélène d’Almeida-Topor)

(extrait)

 

D’abord, une précision : ce n’est pas un débat théorique à la façon des économistes ou des juristes. Nous sommes des historiennes, donc pragmatiques, et il s’agit plutôt d’un regard rétrospectif sur les idées majeures qui ont présidé à l’interprétation du phénomène colonial français depuis les indépendances (les années 1960) : en somme une historiographie des mots et des concepts sous-jacents dans le domaine de l’histoire économique.

 

1. Ce fut la grande discussion des années 1960-1975 (C. Coquery-Vidrovitch)

 

Nous étions alors un groupe de jeunes chercheurs en sciences sociales diverses : quelques historiens, des sociologues, des anthropologues surtout (Claude Meillassoux…), un économiste (Samir Amin). Nous nous retrouvions pour discuter, en particulier, autour de la revue L’Homme et la Société, alors publiée par une sorte d’éditeur mécène, Jonas. Nous étions de jeunes intellectuels marxistes (mais pas nécessairement communistes) remettant en cause le catéchisme absurde imposé par le stalinisme des « cinq stades » obligatoires depuis la communauté primitive jusqu’au communisme radieux à venir, imposé comme le carcan modèle de toutes les sociétés (d’où aussi, à la même époque, des discussions animées sur le concept de « mode de production »).

 

Impérialisme ? Il fallait d’abord faire la différence entre l’Impérialisme en général (Rome, Égypte ancienne, Charles Quint, etc.) et l’impérialisme au sens économique contemporain du terme. C’est une idée développée par Immanuel Wallerstein : la différence entre les « empires mondes », et le système économique mondial. « L’empire-monde » avait des frontières économiques et politiques qui coïncidaient. Le système économique mondial (ou système monde) ne connaît plus cette coïncidence. La domination économique n’a plus de frontières. L’application extrême au xixe siècle en fut la Grande-Bretagne, qui devient libre-échangiste dès le milieu du xxe siècle, et pour un siècle : première puissance mondiale de l’époque, qui n’avait pas besoin de son empire colonial pour dominer le monde, d’où l’idée de Reluctant Empire, titre d’un ouvrage de J.KS. Galbraith (1963) : la Grande-Bretagne a constitué un empire contrainte et forcée par les conditions politiques de l’époque, sur le plan économique elle s’en serait volontiers passée.

 

En effet, l’impérialisme économique, au sens marxiste du terme , c’est la domination économique correspondant à l’ère industrielle, post-révolution industrielle, dans le jargon marxiste de l’époque : l’essentiel devient non plus le mercantilisme (accumulation de la monnaie, de l’or) mais la production. L’échec des empires mondes est patent après l’entreprise de Charles Quint, qui en rêvait encore, et ce modèle a vécu. Les processus économiques se poursuivent, d’où le terme de Marx : « mode de production capitaliste », devenu ensuite, plus généralement, « système social » (concept proposé dans les années 1990 par le médiéviste marxiste Guy Bois) : cela évite de s’embourber dans les distinctions entre infrastructure et superstructure, dans la mesure où l’ont sait évidemment maintenant que tout se tient en interrelation étroite, l’économique, le social, le culturel, l’idéologique, etc.

 

L’impérialisme triomphant à la fin du xviiie siècle et au xixe siècle est celui de la domination de la Grande-Bretagne (cf.mon article de l’Impérialisme britannique à l’impérialisme contemporain, l’avatar colonial). La notion de « Reluctant Empire » va s’imposer pour toutes les puissances occidentales vers la fin du xixe siècle avec la montée des capitalismes concurrentiels : la France d’abord, puis l’Allemagne et l’Italie qui se constituent, l’Autriche et sa concentration de capitaux. Jusqu’alors, seule la Grande-Bretagne était exportatrice nette de capitaux (beaucoup de travaux internationaux dans les années 1960-1970 sur ces exportations de capitaux). Après la guerre de 1870, tout le monde s’en mêle. La concurrence économique inter européenne concerne trois champs majeurs outre frontières :


Toutes les nouvelles puissances concurrentes se pressent hors de leurs frontières (cf .la petite Belgique et sa grosse industrie sidérurgique) et deviennent exportatrices de capitaux, d’où une concurrence internationale économique qui prend des formes territoriales : se partager le monde. Que reste-t-il à partager ? l’Afrique et les confettis du Pacifique. Cela peut paraître rétrograde, en un temps où la Grande-Bretagne a déjà largement commencé à décoloniser ses colonies blanches en tous les cas, à la suite de la Révolution américaine qui a démontré que l’indépendance politique pouvait signifier bonus économique (successivement : Australie, Canada, etc.) et bientôt Afrique du Sud (1910).

 

 

Bref, la Conférence internationale de Berlin (1884-1885) est une rencontre politique et diplomatique à raison économique : comment faire pour éviter de se faire la guerre dans cette concurrence échevelée ? À noter que les débats et les résolutions concernent essentiellement des problèmes économiques (liberté du commerce sur le Niger et le Congo) et très secondairement l’occupation des territoires (voir l’excellent petit livre de Henri Brunschwig sur la question). Néanmoins, naturellement, les décisions politiques constitueront un adjuvant très fort à la « course au clocher », d’où l’idée d’un « nationalisme impérial » plutôt que d’un impérialisme économique d’envergure, où la primauté revient au politique en dépit des rêves et ambitions économiques, d’autant que les compétitions nationales s’amplifient : les puissances ferment les unes après les autres leur marché intérieur dans les années 1880-1890 (France, Allemagne, Italie). Seule la Grande-Bretagne va résister jusqu’à la conférence d’Ottawa en 1931. On doit remarquer que l’accélération de la conquête coloniale correspond à la grande récession de la fin du xixe siècle. J’ai développé ceci à l’époque dans un article : « De l'impérialisme britannique à l'impérialisme contemporain : l’avatar colonial. »

 

Malgré tout, le capitalisme concurrentiel des années 1890-1914 joue à plein. Jacques Marseille établit d’ailleurs dans son ouvrage (1985) que, dans la première phase coloniale, certaines parties de l’empire (l’Indochine) rapportent, non seulement aux entreprises coloniales mais aussi à l’État : François Bobrie a montré en son temps dans un article solide que l’Indochine a remboursé sa conquête sur son propre budget, d’où la réflexion parallèle de deux penseurs marxistes du début du xxe siècle, à partir du livre fondamental de Hobson : Imperialism, a study, 1902 (économiste socialiste dont la thèse, anti-coloniale, était : il faut augmenter le pouvoir d’achat interne des classes laborieuses au lieu d’aller chercher des marchés ailleurs). Il s’agit de Lénine, avec son ouvrage Le stade suprême du capitalisme, d’ailleurs mot mal traduit du russe : il s’agit du stade actuel catastrophique où nous en sommes, en 1915 : point de rupture dont il décrit les symptômes et les critères, en utilisant les données quantifiées de Hobson. Boukharine, plus intéressant car plus synthétique (avec son livre paru également en 1915) interprète la Première Guerre mondiale comme issue de la contradiction croissante entre les ambitions économiques multinationales et le nationalisme politique. Les contradictions sont devenues si fortes qu’elle ne peuvent se résoudre que par la guerre.


"De l'impérialisme britannique à l'impérialisme contemporain : l’avatar colonial", L'Homme et la Société, n° 18, 1970, pp. 61-90. Réédité. in Michel Margairaz (dir.),  Histoire économique, XVIII°-XX° siècles,  collection Textes essentiels, Paris, Larousse, 1992, pp. 783-799.


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7 décembre 2008 7 07 /12 /décembre /2008 10:18

 

Cet article peut être lu sur le site African Societies. Il fait le lien entre représentation des Africains et impérialisme. Nous en extrayons cette chronologie bien utile pour suivre le combat de Rosa Luxemburg contre le colonialisme, de courts extraits de l'analyse  sur ce que représente le colonialisme à la fin du XIX ème siècle. Et la phrase de fin.

 

BREVE CHRONOLOGIE DU PARTAGE DE L’AFRIQUE
1869 Ouverture du canal de Suez.
1874 Deuxième guerre britannique contre les Achantis.
1878-9 Guerre contre les Zoulous. Défaite britannique à Isandlwana. Début des opérations françaises contre l’Empire Mandingo. Stanley entre au service de Léopold II.
1881 Invasion française de la Tunisie.
1882 Occupation britannique de l’Egypte.
1883-5 L’Allemagne revendique les protectorats sur le Togoland, le Cameroun, l'Afrique orientale et l’Afrique du sud-ouest.
1884 Bataille d’Omdurman. L'Angleterre revendique le Somaliland.
1884-5 Congrès de Berlin.
1885 Léopold II fonde le Libre Etat du Congo. La British South Africa Company revendique le territoire du Bechuanaland. L'Angleterre revendique le Kenya.
1887 Défaite italienne à Massawa. Expansion de l'influence anglaise en Nigeria.
1888-91 La British South Africa Company de Cecil Rhodes crée la Rhodésie.
1889-1906 Rebellions des héréros et des hottentots contre le colonialisme allemand.
1893 Conquête française de l’Empire de Tokolor en Afrique occidentale. Conquête du territoire du Matabeleland par la British South Africa Company.
1895-6 Annexion de Madagascar à la France. L'Angleterre revendique l’Ouganda.
1896 Bataille d’Adoua où Ménélik II d’Ethiopie défait les italiens.
1896-7 Troisième guerre britannique contre les Achantis. Conquête britannique du Bénin. Révolte des Matabèles. Conquêtes françaises du Dahomey et de la Côte d’Ivoire.
1898 Incident de Fashoda entre la France et l’Angleterre. Conquête du Soudan de la part d’une armée anglo-égyptienne.
1899-1902 Guerre anglo-boer.
1905 Révolte des Maji Maji en Tanganika.
1906 Révolte des Zoulous au Natal.
1908 Transfert de la souveraineté sur le Congo à la Belgique.

 

... Dans la dernière décennie du XIX siècle, l'impérialisme devint pour la première fois dans les pays occidentaux une cause populaire. Jusque là, il s’était agi d’une affaire d’Etat, d’une question élitaire ou d’intérêts coloniaux. L'impérialisme populaire (Volksimperialismus) marchait maintenant de pair avec une propagande patriotique massive et le chauvinisme. C’était en grande partie le produit d’une propagande qui visait à rendre le nationalisme et l’impérialisme populaires, même si cette même période a été témoin du rassemblement et de l’apogée de tous les préjugés qu’avait accumulés le siècle.

Ce fut plus que jamais l’ère du colonialisme, tant et si bien que la culture populaire devint un outil de propagande politique, imprégnée de nationalisme et de patriotisme et réglée, si non dirigée, d’en haut. Le terme “populaire” acquérait ainsi un sens différent. Les rivalités entre Etats européen et le nationalisme, l’antisémitisme politique et le racisme étaient des préoccupations en elles-mêmes et par elles-mêmes mais aussi des manœuvres visant à neutraliser la lutte de classe et à transformer la solidarité de classe en solidarité nationale et raciale, pouvant ainsi être contrôlée d’en haut (cf. Nederveen Pieterse, 1989, chap. 9). (Pour autant qu’il pouvait sembler contrôlable durant les guerres mondiales). Ainsi, sur l’arrière-plan de l’époque expansionniste en Europe et aux Etats Unis, il y avait aussi la poussée du mouvement ouvrier qui, vers 1880-90, semblait avancer irrémédiablement. Pour les élites dominantes, le national-socialisme apparaissait une façon de neutraliser la lutte de classe et d’endiguer la vague croissante de la révolution sociale. L’histoire de la propagande politique moderne, que l’on a souvent fait remonter à la première guerre mondiale (Black, 1975; par exemple; pour des avis autres, cf.. Knightley, éd. rév. 1982, chap. 3; Kiernan, 1974, chap. 3) peut probablement être largement ramenée en arrière. La présence des conflits coloniaux dans la presseprestige national et au moral militaire sur un arrière-plan de rivalités croissantes dans l’Europe elle-même ... contribuait au

 

En ce qui concerne l’Afrique, l'image coloniale fondamentale de l'indigène est celle d’un ennemi. Les premiers épisodes du colonialisme étaient des scènes de bataille et les violences sanguinaires restèrent la réalité fondamentale du colonialisme même après la mise en place de l’autorité coloniale. Les rebellions étaient impitoyablement suffoquées. Rudyard Kipling a donné une formulation classique de l’image de l’ennemi dans le nouvel impérialisme qui est en nette opposition à celle noble que ce dernier donnait de lui ...

 

La course à l’Afrique


Entre 1880 et 1910, la course à l’Afrique, la compétition entre Etats européens pour s'emparer de territoires en Afrique impliquait toute une série de raisons. Considérations stratégiques: pour tenir les routes maritimes ouvertes vers l’Inde: l’Angleterre s’intéressait au Cap et à l’Egypte (Robinson et Gallagher, 1961). (2) Grandeur nationale: pour compenser la défaite dans la guerre franco-prussienne: la France se tourna vers les conquêtes hors de l’Europe (3) Grandeur nationale et bénéfice économique: Léopold II voulait transformer la Belgique en empire (“la capitale d'un immense empire”) en acquérant des territoires hors de l’Europe. Parmi les différents exemples il y a celui des petits Pays Bas qui paraissaient grands et florissants grâce à leur possession de l’immense archipel indonésien (Stengers, 1972). (4). La conjoncture économique et la politique interne: à une période de déclin économique, Bismarck introduisit une politique d’expansion pour établir une cohésion politique entre différents groupes d’intérêt du Reich et essayer de neutraliser l’avancée du mouvement ouvrier (Wehler, 1969). (5) Et puis l’instabilité en Afrique et l’impérialisme préventif joints aux considérations de politique interne jouèrent, en diverses combinaisons, un rôle dans toutes les initiatives impériales en Afrique ...

Selon une tendance en littérature qui pose l’accent sur cette interprétation du nouvel impérialisme (Doyle, 1986), les rivalités entre les Etats européens, avec l’Afrique comme principal terrain de conflit, étaient la question clef. Les vignettes et les caricatures de l’époque (après 1885), qui mettent invariablement l’accent sur les conflits à caractère diplomatique entre les Etats européens plus que sur l’expansion coloniale en soi, en sont une confirmation. Elles montrent de façon vivifiante la projection de l’équilibre de forces européennes sur la carte de l’Afrique. Dans l’imaginaire populaire, les conflits à caractère diplomatique entre Etats européens pesaient beaucoup plus que l’affrontement avec la population africaine.


Alors que le colonialisme du propre pays était généralement dépeint avec des couleurs patriotiques, le colonialisme des autres Etats, à part une satire sans méchanceté, était vu d’un œil critique. Le fait que la presse française ridiculisait le colonialisme allemand et qu’allemands et français critiquaient les britanniques - et ainsi de suite – était en soi le reflet des rivalités européennes ...

 

L'image prédominante en Europe était celle des colonies comme source de prospérité. Ayant été vaincu dans la première guerre mondiale, l’Allemagne avait perdu ses colonies, mais, même dans le cadre du programme national-socialiste, l’idée coloniale survécut. En 1934, Kolonial-Kalender de Köhler (Die Wildnis Ruft, Les rappels de la nature sauvage) synthétise cette idée: Ohne Kolonien, Volk in Not/ Kolonialbesitz, Arbeit und Brot [Sans colonies, gens angoissés / Avec les colonies, travail et pain.]. (Sur le frontispice, le Führer des Dritten Reiches nous informa: Die Stellung des Nationalsozialismus zur Kolonialfrage ist im allgemeinen durch den 3. Punkt des nationalsozialistischen Programms bestimmt. Wir fordern Land und Boden (Kolonien) zur Ernährung unseres Volkes und Umsiedlung unseres Bevölkerungsüberschusses)...

 

... Divers témoins européens nourrissaient peu d’illusions sur ce point. Marx commentait: «La profonde hypocrisie et la barbarie inhérentes à la civilisation bourgeoise se dévoilent à nous dans les colonies où elle se promène nue» Sartre notait: «Dans les colonies, la vérité était nue». Joseph Conrad parlait du colonialisme comme de la «plus vile course au butin ayant jamais défiguré l’histoire de la conscience humaine». La culture populaire occidentale a toutefois en grande partie suivi le modèle de la propagande coloniale...

 


Au début du XX siècle, John Hobson et Rosa Luxemburg avertissaient que le militarisme impérialiste et la barbarie se seraient retournés comme un boomerang contre l'Europe. Après la guerre de tranchée de 1914-18, la question se posa également dans les colonies de savoir ce qui avait rendu la civilisation aussi attrayante. Lorsque, dans la terre des “poètes et penseurs” il y eu six millions de sacrifices humains, la question surgit de savoir ce qui rendait les blagues occidentales aux dépens des peuples colonisés si amusantes. Césaire et Fanon reprirent la question là où Hobson et Luxemburg l’avaient laissée et interprétèrent le fascisme et le nazisme comme “impérialisme tourné vers l’intérieur ”. Il s’en suit que les blagues occidentales reflètent de la même façon leur provenance et se retournent contre elles-mêmes.

Ce texte constitue un chapitre du livre: J.N. Pieterse, White on Black: Images of Africa and Blacks in western popular culture, Yale U.P., 1992

A titre gracieux de l'auteur.

Traduction: Madeleine Carbonnier

Références

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3 août 2008 7 03 /08 /août /2008 13:28


Clara Zetkin avait rédigé une introduction à la brochure de Junius en mai 1919.  C'était peu après l'assassinat de Rosa Luxemburg. En voici deux extraits courts mais significatifs. (aux Editions la taupe en 1970).
"La brochure de Junius de Rosa Luxemburg a une histoire et elle est à elle seule une page d'histoire. Ceci, en raison des circonstances dans lesquelles elle est née, comme en raison de la vie ardente et de la rayonnante clarté qui s'en dégage.

Rosa Luxemburg rédigea la brochure en avril 1915. Quelques semaines auparavant, elle avait dû entrer dans la "Prison Royale de Prusse pour femmes" de la Barnimstrasse à Berlin. C'est là qu'elle devait purger la peine d'un an de prison à laquelle elle avait été condamnée avant la guerre, en février 1914, par la chambre correctionnelle de Francfort, et que lui avait valu sa lutte courageuse contre le militarisme. La lutte, la condamnation et l'épilogue contenaient déjà en raccourci tout ce qui par la suite se déploierait largement et apparaîtrait au grand jour :

- la connaissance claire qu'avait Rosa Luxemburg de l'orage impérialiste qui se préparait et de la nécessité impérieuse pour le prolétariat de s'y opposer avec toute son énergie;

- la hardiesse et le dévouement avec lesquels elle mena le combat au nom du socialisme international contre le dangereux ennemi;

- l'instinct de classe aigu du capitalisme, pour ne pas dire la conscience de classe lucide avec laquelle le monde bourgeois mettait sans scrupules son pouvoir au service du militarisme, auquel l'avènement de l'impérialisme avait imposé les nouvelles tâches de la domination du monde et auquel il avait conféré une importance accrue pour la survie du capitalisme;


- la capitulation sans honneur de la social-démocratie allemande, ou plutôt de ses dirigeants, devant le militarisme et l'impérialisme.

" La brochure de Junius était un acte politique individuel. Elle doit engendrer l'action révolutionnaire de masse. Elle est de la dynamite de l'espritqui fait sauter l'ordre bourgeois. La société socialiste qui s'élèvera sa place est le seul moment digne de léo Jogiches et de Rosa Luxemburg. La Révolution à laquelle ils ont consacré leur vie et pour laquelle ils sont morts est en train d'ériger ce monument."

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2 août 2008 6 02 /08 /août /2008 23:41

L’économie politique est une science remarquable. Les difficultés et les désaccords y commencent dès le premier pas, dès qu’on se pose cette question très élémentaire : Quel est au juste l’objet de cette science ? Le simple ouvrier, qui n’a qu’une idée tout à fait vague de ce que l’économie politique enseigne, attribuera son incertitude à l’insuffisance de sa propre culture générale. En l’occurrence, cependant, il partage en un sens son infortune avec beaucoup de savants et d’intellectuels qui écrivent de volumineux ouvrages et donnent dans les universités des cours à la jeunesse étudiante sur l’économie politique. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est pourtant un fait que la plupart des spécialistes d’économie politique n’ont qu’une notion très confuse du véritable objet de leur savoir.

Comme il est d’usage chez Messieurs les spécialistes de travailler sur des définitions, c’est-à-dire d’épuiser l’essence des choses les plus compliquées en quelques phrases bien ordonnées, informons-nous donc, à titre d’essai, auprès d’un représentant officiel de l’économie politique, et demandons-lui ce qu’est au fond cette science. Qu’en dit le doyen des professeurs allemands, auteur d’innombrables et énormes manuels d’économie politique, fondateur de l’école dite “ historique ”, Wilhelm Roscher ? Dans son premier grand ouvrage, Les fondements de l’économie politique, manuel et recueil de lectures pour hommes d’affaires et étudiants, paru en 1854 et 23 fois réédité depuis lors, nous lisons au chapitre 2. § 16 :

“ Nous entendons par économie politique la doctrine du développement des lois de l’économie nationale  [1], de la vie économique nationale (philosophie de l’histoire de l’économie nationale d’après von Mangoldt). Comme toutes les sciences portant sur la vie d’une nation, elle se rattache d’une part à l’étude de l’individu, et s’étend d’autre part à l’étude de toute l’humanité. ”
Les “ hommes d’affaires et étudiants ” comprennent-ils maintenant ce qu’est l’économie politique ? C’est précisément… l’économie politique. Qu’est-ce que des lunettes d’écaille ? Ce sont des lunettes à monture d’écaille. Qu’est-ce qu’un âne de charge ? Un âne sur lequel on charge des fardeaux. Procédé des plus simples, en vérité, pour expliquer à des enfants l’usage de telles locutions.* Le seul ennui est que si l’on ne comprend pas le sens des mots en question, on n’est pas plus avancé quand ils sont disposés autrement.

Adressons-nous à un autre savant allemand, qui enseigne actuellement l’économie politique à l’université de Berlin, le professeur Schmoller, lumière de la science officielle. Dans le Dictionnaire des sciences politiques, grand ouvrage collectif de professeurs allemands, publié par les professeurs Conrad et Lexis, Schmoller donne, dans un article sur l’économie politique, la réponse suivante à la question : qu’est-ce que cette science ?

“ Je dirais que c’est la science qui veut décrire, définir, expliquer par leurs causes et comprendre comme un tout cohérent les phénomènes économiques, à condition évidemment que l’économie politique ait été auparavant correctement définie. Au centre de cette science se trouvent les phénomènes typiques qui se répètent chez les peuples civilisés contemporains, phénomènes de division et d’organisation du travail, de circulation, de répartition des revenus, d’institutions économiques sociales, qui, s’appuyant sur certaines formes du droit privé et publie, dominés par des forces psychiques identiques ou semblables, engendrent des dispositions ou des forces semblables ou identiques et représentent dans leur description d’ensemble une sorte de tableau statique du monde civilisé économique d’aujourd’hui, une sorte de constitution moyenne de ce monde. A partir de là, cette science a ensuite cherché à constater ici et là les variations des différentes économies nationales entre elles, les diverses formes d’organisation, elle s’est demandée par quel enchaînement et quelle succession ces diverses formes apparaissent, parvenant ainsi a se représenter le développement causal de ces formes l’une à partir de l’autre, et la succession historique des situations économiques; elle a ainsi articulé l’aspect dynamique sur l’aspect statique. Et de même que dès ses débuts elle a pu, grâce à des jugements de valeur éthico-historiques, établir des idéaux, elle a toujours conservé jusqu’à un certain degré cette fonction pratique. Elle a toujours, à côté de la théorie, établi des enseignements pratiques pour la vie. ”

Ouf ! Reprenons notre souffle. De quoi s’agit-il donc ? Institutions économiques sociales - droit privé et public - forces psychiques - semblable et identique - identique et semblable - statistique - statique - dynamique - constitution moyenne - développement causal - jugements de valeur éthico-historiques… Le commun des mortels aura sans doute l’impression après tout cela qu’une roue de moulin tourne dans sa tête. Dans sa soif obstinée de savoir et sa confiance aveugle en la sagesse professorale, il se donnera la peine de relire deux, trois fois ce galimatias pour y trouver un sens. Nous craignons que ce soit peine perdue. Car ce qu’on nous offre là, ce ne sont que phrases creuses et assemblage clinquant et ampoulé de mots. Il y a pour cela un signe qui ne trompe pas : quiconque pense clairement et maîtrise lui-même à fond ce dont il parle, s’exprime clairement et de manière compréhensible. Quiconque s’exprime de façon obscure et prétentieuse, alors qu’il ne s’agit ni de pures idées philosophiques ni des élucubrations de la mystique religieuse, montre seulement qu’il ne voit pas clair lui-même ou qu’il a de bonnes raisons d’éviter la clarté. Nous verrons plus tard que ce n’est pas un hasard si les savants bourgeois se servent d’une langue obscure et confuse pour parler de l’essence de l’économie politique, que cela traduit au contraire aussi bien leur propre confusion que le refus tendancieux et acharné de clarifier réellement la question.

Que la conception de l’économie politique ne puisse être énoncée avec clarté peut se comprendre si l’on considère que les opinions les plus contradictoires ont été émises sur l’ancienneté de son origine. Un historien connu, ancien professeur d’économie politique à l’université de Paris, Adolphe Blanqui - frère du célèbre dirigeant socialiste et combattant de la Commune, Auguste Blanqui - commence, par exemple, le premier chapitre de son Histoire de l’évolution économique parue en 1837, par le titre suivant : “ L’économie politique est plus ancienne que l’on ne croit. Les grecs et les romains avaient déjà la leur. ” D’autres historiens de l’économie politique, comme par exemple l’ancien professeur à l’université de Berlin, Eugen Dühring, s’attachent au contraire à souligner que l’économie politique est beaucoup plus récente qu’on ne croit d’ordinaire, que cette science n’est apparue en réalité que dans la seconde moitié du XVIII° siècle. Et, pour citer aussi des socialistes, Lassalle, fait en 1864, dans la préface à son écrit polémique classique contre Schultze-Delitzsch, Capital et travail, la remarque suivante : “ L’économie politique est une science qui commence seulement et qui est encore à faire. ”

Par contre, Karl Marx a donné à son principal ouvrage économique, Le Capital, dont le premier livre parut trois ans plus tard, comblant pour ainsi dire l’espoir exprimé par Lassalle, le sous-titre Critique de l’économie politique. De cette façon, Marx place son propre ouvrage en dehors de l’économie politique, la considérant comme quelque chose d’achevé et de terminé, sur quoi il exerce à son tour une critique. Une science qui pour certains est presque aussi ancienne que l’histoire écrite de l’humanité, que d’autres disent ne pas dater de plus d’un siècle et demi, d’autres, qu’elle n’en est encore qu’aux premiers balbutiements, d’autres encore qu’elle est déjà dépassée et qu’il est temps de l’enterrer par la critique - il est clair qu’une telle science soulève un problème assez spécial et complexe.

Mais nous serions tout aussi mal inspirés en demandant à l’un des représentants officiels de cette science de nous expliquer pourquoi l’économie politique n’est apparue, comme c’est maintenant l’opinion courante, que si tard, il y a à peine 150 ans. Le professeur Dühring nous expliquera par exemple, à grand renfort de discours, que les anciens grecs et les romains n’avaient pas encore de notions scientifiques des réalités de l’économie politique, mais seulement des idées “ irresponsables ”, “ superficielles ”, “ tout ce qu’il y a de plus ordinaires ”, tirées de l’expérience quotidienne; que le Moyen Âge n’avait aucune notion scientifique. Cette savante explication ne nous fait pas avancer d’un pas et ses généralités sur le Moyen Âge ne peuvent que nous induire en erreur.

Une autre explication originale nous est fournie par le professeur Schmoller. Dans l’article tiré du Dictionnaire des sciences politiques que nous avons cité plus haut, il nous “ régale ” des considérations suivantes :

“ Pendant des siècles, on a observé et décrit des faits particuliers de l’économie privée et sociale, on a reconnu des vérités économiques particulières, on a débattu de questions économiques sur les systèmes de morale et de droit. Ces schémas partiels n’ont pu créer une science, mais à partir du moment où les questions d’économie politique acquirent, du XVII° au XIX° siècle, une importance jamais soupçonnée auparavant pour la conduite et l’administration des États, lorsque de nombreux auteurs s’y intéressèrent, lorsqu’il devint nécessaire d’en instruire la jeunesse étudiante et qu’en même temps l’essor général de la pensée scientifique conduisit à relier l’ensemble des principes et des vérités relevant de l’économie politique en un système autonome dominé par certaines idées fondamentales comme la monnaie et l’échange, la politique économique de l’État, le travail et la division du travail - et c’est ce que tentèrent les principaux auteurs du XVIII° siècle - à partir de ce moment l’économie politique exista en tant que science autonome. ”
Si l’on résume le sens assez mince de ce long passage, on en tire cette leçon : des observations économiques restées longtemps éparses se sont réunies en une science à part quand la “ direction et l’administration des États ”, c’est-à-dire le gouvernement, en ressentit le besoin et quand il devint nécessaire à cette fin d’enseigner l’économie politique dans les universités. Comme cette explication est admirable et classique pour un professeur allemand ! En vertu d’un “ besoin ” de ce cher gouvernement, une chaire est créée - qu’un professeur s’empresse d’occuper. Ensuite, il faut naturellement créer la science correspondante; sinon qu’enseignerait en effet le professeur ? On songe à ce maître de cérémonies qui affirmait que les monarchies devraient toujours exister, car à quoi servirait un maître de cérémonies, s’il n’y avait pas de monarchie ? Il semblerait donc que l’économie politique est apparue en tant que science du fait des besoins des États modernes. Un bon de commande des autorités aurait donné naissance à l’économie politique ! Que les besoins financiers des princes, qu’un ordre des gouvernements suffise à faire jaillir de terre une science entièrement nouvelle, voilà bien la manière de penser de ce professeur, domestique intellectuel des gouvernements du Reich qui se charge, à volonté, en leur nom, de faire de l’agitation “ scientifique ” pour tel projet de budget de la marine, tel projet douanier ou fiscal, vautour des champs de bataille qui prêche en temps de guerre l’excitation chauvine contre les peuples et le cannibalisme moral. Une telle conception est toutefois difficile à digérer pour le reste de l’humanité, pour tous ceux qui ne sont pas payés par le Trésor. Mais cette théorie nous donne une nouvelle énigme à résoudre. Que s’est-il passé pour que, vers le XVII° siècle, comme l’affirme le professeur Schmoller, les gouvernements des États modernes aient soudain senti le besoin d’écorcher leurs chers sujets selon des principes scientifiques, alors que tout avait si bien marché pendant des siècles à la mode patriarcale et sans ces principes ? Ne faudrait-il pas ici aussi remettre les choses en place, et ces besoins nouveaux des “ Trésors princiers ” ne seraient-ils pas eux-mêmes une modeste conséquence du grand bouleverse. ment historique dont la nouvelle science de l’économie politique est sortie vers le milieu du XIX° siècle ?

Quoi qu’il en soit, la corporation des savants ne nous ayant pas appris ce dont traite réellement l’économie politique, nous ne savons pas non plus quand et pourquoi elle est apparue.
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Notes

[1] Économie nationale.
Le terme allemand correspondant à “ économie politique ”, traduit littéralement, signifie “ économie nationale ”, “ économie d’un peuple, d’une nation ” (N. d. T.).
D’où l’ironie de Rosa Luxemburg : “ l’économie nationale ” est “ l’économie d’une nation ”; la belle expl
ication !

Lu sur http://socio13.wordpress.com/2008/08/01/rosa-luxemburg-i-quest-ce-que-leconomie-politique/
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29 juillet 2008 2 29 /07 /juillet /2008 21:56

Rosa Luxemburg, Introduction à l'économie politique, Paris : Éditions Anthropos, 1971. Ecrit en 1907, première édition à titre posthume en 1925. Chapitre VI : « Les tendances de l’économie capitaliste », pp. 291-300.

VI : LES TENDANCES DE L’ÉCONOMIE MONDIALE

Nous avons vu naître la production marchande, après que toutes les formes de société où la production est organisée et planifiée - la société communiste primitive, l'économie d'esclavage, l'économie médiévale de servage - se soient dissoutes par étapes. Puis nous avons vu naître de la simple production marchande, c'est-à-dire de la production artisanale urbaine à la fin du Moyen Âge, l'économie capitaliste actuelle tout à fait automatiquement, sans que l'homme le veuille ou en ait conscience. Au début, nous avons posé la question : comment l'économie capitaliste est-elle possible ? C'est la question fondamentale de l'économie politique, en tant que science. Eh bien, la science y répond abondamment. Elle nous montre que l'économie capitaliste est à première vue une impossibilité, une énigme insoluble, étant donné l'absence de tout plan, de toute organisation consciente. Et pourtant elle s'ordonne en un tout et elle existe :

* par l'échange des marchandises et l'économie monétaire qui lie économiquement entre eux tous les producteurs de marchandises et les régions les plus reculées de la terre et impose la division du travail mondiale;
* par la libre concurrence qui assure le progrès technique et en même temps transforme constamment les petits producteurs en prolétaires, apportant au capital la force de travail qu'il peut acheter;
* par la loi capitaliste des salaires qui, d'une part, veille automatiquement à ce que jamais les salariés ne s'élèvent au-dessus de leur état de prolétaires et n'échappent au travail sous les ordres du capital, et qui, d'autre part, permet une accumulation toujours plus grande de travail non payé se transformant en capital, une accumulation et une extension toujours plus grandes de moyens de production;
* par l'armée de réserve industrielle qui permet à la production capitaliste de s'étendre à volonté et de s'adapter aux besoins de la société;
* par les variations de prix et les crises qui amènent, soit quotidiennement, soit périodiquement, un équilibre entre la production aveugle et chaotique et les besoins de la société.

C'est ainsi, par l'action mécanique des lois économiques énumérées ci-dessus, qui se sont constituées d'elles-mêmes, sans aucune intervention consciente de la société, que l'économie capitaliste existe. Bien que toute cohésion économique organisée manque entre les producteurs individuels, bien qu'il n'y ait aucun plan dans l'activité économique des hommes, la production sociale peut ainsi se dérouler et se relier à la consommation, les besoins de la société peuvent tant bien que mal être satisfaits et le progrès économique, le développement de la productivité du travail humain, fondement de tout le progrès de la civilisation, sont assurés.

Or, ce sont là les conditions fondamentales d'existence de toute société humaine et tant qu'une forme historique d'économie satisfait à ces conditions, elle peut exister, elle est une nécessité historique. Les relations sociales n'ont pas des formes rigides et immuables. Elles passent au cours des temps par de nombreux changements, elles sont soumises à un bouleversement continuel qui fraie la voie au progrès de la civilisation, à l'évolution. Les longs millénaires de l'économie communiste primitive qui conduisent la société humaine, des premiers commencements d'une existence encore semi-animale jusqu'à un haut niveau de développement, à la formation du langage et de la religion, à l'élevage et à l'agriculture, à la vie sédentaire et à la formation de villages, sont suivis peu à peu de la décomposition du communisme primitif, de la formation de l'esclavage antique, qui à son tour amène de nouveaux et grands progrès dans la vie sociale, pour aboutir lui-même au déclin du monde antique. De la société communiste des Germains en Europe centrale sort, sur les ruines du monde antique, une nouvelle forme d'économie, le servage, sur laquelle se fonde le féodalisme médiéval.

L'évolution continue sa marche ininterrompue : au sein de la société féodale du Moyen Âge, les germes d'une nouvelle forme d'économie et de société se forment dans les villes : les corporations artisanales, la production marchande et un commerce régulier s'instaurent pour finalement désagréger la société féodale. Elle s'effondre, pour faire place à la production capitaliste qui s'est développée à partir de la production marchande artisanale, grâce au commerce mondial, grâce à la découverte de l'Amérique et de la voie maritime vers les Indes.

Le mode de production capitaliste lui-même n'est pas immuable et éternel si on le considère dans la gigantesque perspective du progrès historique; il est aussi une simple phase transitoire, un échelon dans la colossale échelle de l'évolution humaine, comme toutes les formes de société qui l'ont précédé. Examinée de plus près, l'évolution du capitalisme le mène à son propre déclin, mène au-delà du capitalisme. Nous avons jusqu'ici recherché ce qui rend possible le capitalisme, il est temps maintenant de voir ce qui le rend impossible. Il suffit pour cela de suivre les lois internes de la domination du capital dans leurs effets ultérieurs. Ce sont ces lois qui, parvenues à un certain niveau de développement, se tournent contre les conditions fondamentales sans lesquelles la société humaine ne peut pas exister. Ce qui distingue le mode de production capitaliste des modes de production antérieurs, c'est sa tendance interne à s'étendre à toute la terre et à chasser toute autre forme de société plus ancienne. Au temps du communisme primitif, le monde accessible à la recherche historique était également couvert d'économies communistes. Entre les différentes communautés communistes il n'y avait pas de relation du tout ou bien seulement des relations très lâches.

Chaque communauté ou tribu vivait refermée sur elle-même et si nous trouvons des faits aussi étonnants que la communauté de nom entre l'ancienne communauté péruvienne en Amérique du Sud, la “ marca ”, et la communauté germanique médiévale, la “ marche ”, c'est là une énigme encore inexpliquée, ou un simple hasard. Même au temps de l'extension de l'esclavage antique, nous trouvons des ressemblance plus ou moins grandes dans l'organisation et la situation des diverses économies esclavagistes et des États esclavagistes de l'antiquité, mais non une communauté de vie économique. De même, l’histoire des corporations artisanales s'est répétée plus ou moins dans la plupart des villes de l’Italie, de l'Allemagne, de la Hollande, de l'Angleterre, etc., au Moyen Âge. Toutefois c'était le plus souvent l'histoire de chaque ville séparément. La production capitaliste s'étend à tous les pays, en leur donnant la même forme économique et en les reliant en une seule grande économie capitaliste mondiale.


A l'intérieur de chaque pays industriel européen, la production capitaliste refoule sans arrêt la petite production paysanne et artisanale. En même temps, elle intègre tous les pays arriérés d'Europe, tous les pays d’Amérique, d'Asie, d'Afrique, d'Australie, à l'économie mondiale. Cela se passe de deux façons : par le commerce mondial et par les conquêtes coloniales. L'un et l'autre ont commencé ensemble, dès la découverte de l'Amérique à la fin du XV° siècle, puis se sont étendus au cours des siècles suivants; ils ont pris leur plus grand essor surtout au XIX° siècle et ils continuent de s'étendre. Tous deux - le commerce mondial et les conquêtes coloniales - agissent la main dans la main. Ils mettent les pays industriels capitalistes d'Europe en contact avec toutes sortes de formes de société dans d'autres parties du monde, avec des formes d'économie et de civilisation plus anciennes, économies
esclavagistes rurales, économies féodales et surtout économies communistes primitives. Le commerce auquel ces économies sont entraînées les décompose et les désagrège rapidement.

La fondation de compagnies commerciales coloniales en terre étrangère fait passer le sol, base la plus importante de la production, ainsi que les troupeaux de bétail quand il en existe, dans les mains des États européens ou des compagnies commerciales. Cela détruit partout les rapports sociaux naturels et le mode d'économie indigène, des peuples entiers mont pour une part exterminés, et pour le reste prolétarisés et placés, sous une forme ou sous l'autre, comme esclaves ou comme travailleurs salariés, sous les ordres du capital industriel et commercial. L'histoire des décennies de guerres coloniales pendant tout le XIX° siècle, les soulèvements contre la France, l’Italie, l'Angleterre et l'Allemagne en Afrique, contre la France, l'Angleterre, la Hollande et les États-Unis en Asie, contre l'Espagne et la France en Afrique, c'est l'histoire de la longue et tenace résistance apportée par les vieilles sociétés indigènes à leur élimination et à leur prolétarisation par le capital moderne, lutte d'où partout le capital est
sorti vainqueur. Cela signifie une énorme extension de la domination du capital, la formation du marché mondial et de l'économie mondiale où tous les pays habités de la terre sont les uns pour les autres producteurs et preneurs de produits, travaillant la main dans la main, partenaires d'une seule et même économie englobant toute la terre.

L'autre aspect, c'est la paupérisation croissante de couches de plus en plus vastes de l'humanité, et l'insécurité croissante de leur existence. Avec le recul des anciens rapports communistes, paysans ou féodaux aux forces productives limitées et à l'aisance réduite, et aux conditions d'existence solides et assurées pour tous, devant les relations coloniales capitalistes, devant la prolétarisation et devant l'esclavage salarial, la misère brutale, un travail
insupportable et inhabituel et de surcroît l'insécurité totale de l'existence s'instaurent pour tous les peuples en Amérique, en Asie, en Australie, en Afrique. Après que le Brésil, pays riche et fertile, ait été, pour les besoins du capitalisme européen et nord-américain, transformé en un gigantesque désert et en une vaste plantation de café, après que les indigènes aient été transformés en esclaves salariés prolétarisés dans les plantations, ces esclaves salariés sont soudain livrés pour de longues périodes au chômage et à la faim, par un phénomène purement capitaliste, la “ crise du café ”. Après une résistance désespérée de plusieurs décennies, l’Inde riche et immense a été soumise à la domination du capital par la politique coloniale anglaise, et depuis lors la famine et le typhus, qui fauchent d'un seul coup des millions d'hommes, sont les hôtes périodiques de la région du Gange. A l'intérieur de l’Afrique, la politique coloniale anglais et allemande a, en vingt ans, transformé des peuplades entières en esclaves salariés ou bien les a fait mourir de faim; leurs os sont dispersés dans toutes les régions.

 Les soulèvements désespérés1 [1] et les épidémies dues à la faim dans l'immense Empire chinois sont les conséquences de l'introduction du capital européen, qui a broyé l'ancienne économie paysanne et artisanale. L'entrée du capitalisme européen aux États-Unis s'est accompagnée d'abord de l'extermination des Indiens d'Amérique et du vol de leurs terres par les immigrants anglais, puis de l'introduction au début du XIX° siècle d'une production brute capitaliste pour l'industrie anglaise, puis de la réduction en esclavage de quatre millions de nègres africains, vendus en Amérique par des marchands d'esclaves européens, pour être placés sous les ordres
du capital dans les plantations de coton, de sucre et de tabac.

Ainsi un continent après l'autre, et dans chaque continent, un pays après l'autre, une race après l'autre passent inéluctablement sous la domination du capital. D'innombrables millions d'hommes sont voués à la prolétarisation, à l'esclavage, à une existence incertaine, bref à la paupérisation. L'instauration de l'économie capitaliste mondiale entraîne l'extension d'une misère toujours plus grande, d'une charge de travail insupportable et d'une insécurité croissante de l'existence sur la surface du globe, à laquelle correspond la concentration du capital. L'économie capitaliste mondiale implique que l'humanité entière s'attèle toujours plus à un dur travail et souffre de privation et de maux innombrables, qu'elle soit livrée à la dégénérescence physique et morale, pour servir l'accumulation du capital. Le mode de production capitaliste a cette particularité que la consommation humaine qui, dans toutes les économies antérieures, était le but, n'est plus qu'un moyen au service du but proprement dit : l'accumulation capitaliste. La croissance du capital apparaît comme le commencement et la fin, la fin en soi et le sens de toute la production. L'absurdité de tels rapports n'apparaît que dans la mesure où la production capitaliste devient mondiale. Ici, à l'échelle mondiale, l'absurdité de l'économie capitaliste atteint son expression dans le tableau d'une humanité entière gémissant sous le joug terrible d'une puissance sociale aveugle quelle a elle-même créée inconsciemment : le capital. Le but fondamental de toute forme sociale de production : l'entretien de la société par le travail, la satisfaction des besoins, apparaît ici complètement renversé et mis la tête en bas, puisque la production pour le profit et non plus pour l'homme

(1 Note marginale de R.L. (au crayon) : typhus famélique.
2 Note marginale de R. L. (au crayon) : extermination des peuples primitifs.)

devient la loi sur toute la terre et que la sous-consommation, l'insécurité permanente de la consommation et par moments la non-consommation de l'énorme majorité de l'humanité deviennent la règle.

En même temps, l'évolution de l'économie mondiale entraîne d'autres phénomènes importants, pour la production capitaliste elle-même. L'instauration de la domination du capital européen dans les pays extra-européens passe par deux étapes : d'abord la pénétration du commerce et l'intégration des indigènes à l'échange de marchandises, en partie la transformation des formes préexistantes de production indigène en production marchande; puis l'expropriation des indigènes de leurs terres, et par suite de leurs moyens de production, sous telle ou telle forme.

Ces moyens de production se transforment en capital entre les mains des Européens, tandis que les indigènes se transforment en prolétaires. Une troisième étape succède en règle générale aux deux premières : la création d'une production capitaliste propre dans le pays colonial, soit par des Européens immigrés, soit par des indigènes enrichis. Les États-Unis d'Amérique, qui ont d'abord été peuplés par les Anglais et autres immigrants européens après l'extermination des peaux-rouges indigènes, constituèrent d'abord un arrièrepays agricole pour l'Europe capitaliste, fournissant à l'Angleterre les matières premières, telles que le coton et le grain, et absorbant toutes sortes de produits industriels. Dans la seconde moitié du XIX° siècle, il se forme aux États-Unis une industrie qui, non seulement refoule les importations d’Europe, mais livre une dure concurrence au capitalisme européen en Europe et dans les autres continents. Aux Indes, le capitalisme anglais se voit confronté à un dangereux concurrent dans l'industrie indigène, textile et autre. L'Australie a suivi le même chemin, se transformant de pays colonial en pays capitaliste industriel. Au Japon, dès la première étape, le heurt avec le commerce mondial a fait surgir une industrie propre, ce qui a préservé le Japon du partage colonial. En Chine, le processus de démembrement et de pillage du pays par le capitalisme européen se complique du fait des efforts du pays pour créer sa propre production capitaliste avec l'aide du Japon, afin de se défendre de la production capitaliste européenne, ce qui redouble les souffrances de la population. La domination et le commandement du capital se répandent sur toute la terre par la création d'un marché mondial, le mode de production capitaliste se répand aussi peu à peu sur tout le globe. Or, les besoins d'expansion de la production et le territoire où elle peut s'étendre, c'est-à-dire ses débouchés, sont dans un rapport de plus en plus tendu. C'est un besoin inhérent et une loi vitale de la production capitaliste de ne pas rester stable, de s'étendre toujours plus et plus vite, c'est-à7 dire de produire toujours plus vite d'énormes quantités de marchandises, dans des entreprises  toujours plus grandes, avec des moyens techniques toujours plus perfectionnés.

Cette capacité d'extension de la production capitaliste ne connaît pas de limites, parce que le progrès technique, et par suite les forces productives de la terre, n'ont pas de limites. Cependant, ce besoin d'extension se heurte à des limites tout à fait déterminées, à savoir le profit du capital. La production et son extension n'ont de sens que tant qu'il en sort au moins le profit moyen “ normal ”. Il dépend du marché que ce soit le cas, c'est-à-dire du rapport entre la demande solvable du côté du consommateur et la quantité de marchandises produites ainsi que de leurs prix. L'intérêt du capital qui exige une production toujours plus rapide et plus grande, crée à chaque pas les limites de son marché, qui font obstacle à l'impétueuse tendance de la production à s'étendre. Il en résulte que les crises industrielles et commerciales sont inévitables; elles rétablissent périodiquement l'équilibre entre la tendance capitaliste à la production, en soi illimitée, et les limites de la consommation, et permettent au capital de se perpétuer et de se développer. Plus les pays qui développent leur propre industrie capitaliste sont nombreux, et plus le besoin d'extension et les capacités d'extension de la production augmentent d'un côté, et moins les capacités d'extension du marché augmentent en rapport avec les premières. Si l'on compare les bonds par lesquels l'industrie anglaise a progressé dans les années 1860 et 1870, alors que l’Angleterre dominait encore le marché mondial, avec sa croissance dans les deux dernières décennies, depuis que l'Allemagne et les États-Unis d'Amérique ont fait considérablement reculer l’Angleterre sur le marché mondial, il en ressort que la croissance a
été beaucoup plus lente qu'avant. Le sort de l'industrie anglaise attend aussi l'industrie allemande, l'industrie nord-américaine et finalement toute l'industrie du monde.

A chaque pas de son propre développement, la production capitaliste s'approche irrésistiblement de l'époque où elle ne pourra se développer que de plus en plus lentement et difficilement. Le développement capitaliste en soi a devant lui un long chemin, car la production capitaliste en tant que telle ne représente qu'une infime fraction de la production mondiale. Même dans les plus vieux pays industriels d'Europe, il y a encore, à côté des grandes entreprises industrielles, beaucoup de petites entreprises artisanales arriérées, la plus grande partie de la production agricole, la production paysanne, n'est pas capitaliste. A côté de cela, il y a en Europe des pays entiers où la grande industrie est à peine développée, où la production locale a un caractère paysan et artisanal. Dans les autres continents, à l'exception de l'Amérique du Nord, les entreprises capitalistes ne constituent que de petits îlots dispersés tandis que d'immenses régions ne sont pas passées à la production marchande simple. La vie économique de ces couches sociales et de ces pays d'Europe et hors d'Europe qui ne produisent pas selon le mode capitaliste est dominée par le capitalisme. Le paysan européen peut bien pratiquer l'exploitation parcellaire la plus primitive, il dépend de l'économie capitaliste, du marché mondial avec lequel le commerce et la politique fiscale des États capitalistes l'ont mis en contact. De même, les pays extra-européens les plus primitifs se trouvent soumis à la domination du capitalisme européen ou nord-américain par le commerce mondial et la politique coloniale. Le mode de production capitaliste pourrait avoir une puissante extension s'il devait refouler partout les formes arriérées de production. L'évolution va dans ce sens.
Cependant, cette évolution enferme le capitalisme dans la contradiction fondamentale : plus la production capitaliste remplace les modes de production plus arriérés, plus deviennent étroites les limites du marché créé par la recherche du profit, par rapport au besoin d'expansion des entreprises capitalistes existantes. La chose devient tout à fait claire si nous nous imaginons pour un instant que le développement du capitalisme est si avancé que sur toute la surface du globe tout est produit de façon capitaliste, c'est-à-dire uniquement par des entrepreneurs capitalistes privés, dans des grandes entreprises, avec des ouvriers salariés modernes.
L'impossibilité du capitalisme apparaît alors clairement.

(sur le site unil.ch)
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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009