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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
28 février 2009 6 28 /02 /février /2009 09:31

samedi 13 septembre 2008 sur  le site robin-woodard


Impossible de comprendre l’histoire depuis 1945, et surtout la guerre froide qui domine la politique mondiale, sans tenir compte de la crise profonde qui, entre 1914 et 1945, avait bouleversé les structures de l’Europe du XIXe siècle (mais aussi le capitalisme global), et qui se prolonge après 1945 par la désintégration de ses empires. Dans la guerre froide il ne s’agit plus de survie des systèmes politiques et économiques en crise, mais d’un affrontement global de deux superpuissances militaires et idéologiques, bientôt stabilisé, sauf dans le Tiers Monde où il n’y a pas d’enthousiasme pour le capitalisme à l’occidentale, trop lié aux impérialistes. Au contraire, la guerre froide rend de plus en plus visible la fragilité des bases des systèmes socialistes, dont la majorité, privée de l’affrontement, s’effondre. Au demeurant le Monde depuis 1945 se transforme par une révolution mondiale (globalisée), économique, sociale et finalement culturelle, de loin plus puissante que celle rêvée ou redoutée par les combattants des guerres de religions laïques du XXe siècle : celle portée par le rythme accru, explosif, de la croissance productive, qui commence à se dessiner dans les années 1950 et qui continue.

Pour voir la conférence - 73’31’’
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28 février 2009 6 28 /02 /février /2009 08:51
Georg Grosz
Sur le site robin-woodard
L'intervention de Hobsbawn se situe à la fin de la vidéo dans le cadre d'un hommage à Pierre Vilar, en même temps discussion sur l'histoire sociale à la française.
Eric Hobsbawm - "Guerre impériale, guerre sociale"

samedi 13 septembre 2008 par Pierre


Une conférence d’Eric Hobsbawm au Congrès Marx International, "Guerre impériale, guerre sociale".



Pour voir la vidéo - 34’31’’
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15 février 2009 7 15 /02 /février /2009 12:48

"L'impérialisme européen, c'est-à-dire la politique internationale expansionniste du capitalisme européen, mérite d'être placé sous surveillance

Un article sur libertad en 2004 sur les accords delibre-échange entre Europe et pays ACP et du Mercosur.

"L'impérialisme européen, c'est-à-dire la politique internationale expansionniste du capitalisme européen, mérite d'être placé sous surveillance. Si l'Union européenne négocie actuellement des accords de libre-échange avec les pays ACP et les pays du Mercosur, elle n'en est pas à son premier coup d'essai : les voisins méditerranéens, anciennes ou néocolonies pour la plupart, relèvent aussi de ce que l'impérialisme européen considère comme sa sphère d'influence naturelle. La stratégie libre-échangiste de l'Union en méditerranée a été impulsée dès novembre 1995 à la conférence euro-méditerranéenne de Barcelone. Aujourd'hui, l'UE est liée par des accords de libre-échange bilatéraux avec la quasi-totalité des pays de la région. Comme en Amérique latine et dans les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique(1), les marchés méditerranéens sont l'enjeu d'une âpre rivalité entre l'impérialisme européen et l'impérialisme américain.

Le libre-échange au cœur du discret « processus de Barcelone ».

La déclaration qui a suivi la conférence de Barcelone prévoyait l'instauration progressive d'une zone de libre-échange et fixait à 2010 son entrée en vigueur. Pour inciter les Etats méditerranéens et leur classes dirigeantes à participer au projet, la déclaration annonçait « l'augmentation de l'aide financière de l'Union européenne à ses partenaires. »

Compte tenu des tensions politiques entre les pays de la région(entre l'Algérie et le Maroc à propos du Sahara occidental, entre Israël et les pays arabes etc. ), l'Union européenne n'a pas négocié la mise en place de la zone globalement mais elle a passé des accords de libre-échange avec chacun des pays pris séparément.

Des accords bilatéraux programmant la mise en place progressive du libre-échange ont donc été signés et sont, pour la plupart, déjà entrés en vigueur : avec la Turquie en 1996(Il s'agit d'une union douanière et non d'un simple accord de libre-échange), avec la Tunisie en 98, l'autorité palestinienne en 97, Israël en 2000, le Maroc en 2000, la Jordanie en 2002, l'Egypte en 2004. Les accords avec le Liban et l'Algérie sont signés mais non encore entrés en vigueur. Seul l'accord avec la Syrie est toujours en négociation.

L'Union européenne prétend avoir modifié le régime commercial la liant aux pays d'Afrique du Nord (un accès préférentiel au marché européen pour certains produits) pour s'adapter aux règles de l'OMC qui exigent la réciprocité. Mais ses projets méditerranéens vont bien au-delà des relations avec le maghreb. De plus, il était possible d'obtenir une dérogation pour maintenir le régime antérieur. En réalité, comme toute puissance commerciale, l'Union européenne cherche à s'ouvrir les marchés étrangers.

Les objectifs de l'impérialisme sont toujours les mêmes. Il s'agit de trouver des débouchés aux biens et aux services des capitalistes européens, d'accéder facilement aux marchés publics, d'exporter des capitaux et de fournir aux industries de transformation des matières premières bon marché.

Dans le secteur stratégique de l'énergie, les signataires de la déclaration de Barcelone « reconnaissent le rôle structurant du secteur de l'énergie dans le partenariat économique euro-méditerranéen » et « décident de créer les conditions cadres adéquates pour les investissements et les compagnies d'énergie ».

La libre circulation des capitaux est prévue. D'une manière générale, en ce qui concerne les investissements directs, les capitalistes européens peuvent délocaliser pour profiter de la main d'œuvre bon marché des pays méditerranéens, pour ensuite exporter les produits sur le marché européen sans acquitter de droits de douanes.

Mais pour les entreprises véritablement locales des pays du sud, souvent peu compétitives, la suppression des droits de douane implique la concurrence sans entrave des produits européens. Or, si la structure économique des pays du sud de la méditerranée n'est pas exactement celle des pays ACP(économie plus diversifiée, secteur industriel plus développé), elle reste caractéristique de « pays en voie de développement » qui devront donc faire face au même type de difficultés que les pays ACP.

Un renforcement de la domination.

La suppression des droits de douane porte avant tout sur les produits industriels. En matière agricole, l'Union européenne qui souhaite protéger sa production, a imposé des contingents tarifaires, c'est-à-dire des limitations quantitatives au-delà desquelles les droits de douane doivent être acquittés.

Or, c'est précisément dans le domaine agricole, sur certains produits uniquement, que les pays du sud pouvaient espérer tirer leur épingle du jeu. Quant à leur production industrielle, elle est peu compétitive(sauf peut être dans le textile) et ne pourra pas faire face à la concurrence des produits européens.

Les élus du peuple étant beaucoup mieux informés que les populations qu'ils sont censés représenter, les rapports parlementaires contiennent des remarques et renseignements précieux. C'est en connaissance de cause que les députés ratifient les accords bilatéraux.

Ainsi, le rapport de M. Vauzelle(2) , enregistré en 1999, n'a pu éviter de présenter les principaux enjeux. Le parlementaire remarque que « pour les pays tiers méditerranéens, la création d'une zone de libre-échange avec la communauté comporte « des inconvénients certains et des avantages aléatoires » aussi, « le processus suscite de fortes inquiétudes chez les pays méditerranéens. » L'élu s'adressant à ses pairs avec honnêteté n'oublie pas l'essentiel : « Parmi les risques certains que comporte ce projet, il convient de citer en premier lieu la concurrence accru que devront supporter les entreprises locales qui vivent jusqu'à présent à l'abri de barrières douanières élevées. Selon de nombreux économistes, ces entreprises souvent des PME, auront les plus grandes difficultés à survivre, à moins d'une reconversion rapide.[…] Par ailleurs, la baisse des droits de douane sur les produits communautaires se traduira par d'importantes pertes de recettes budgétaires alors que ces pays connaissent déjà de grandes difficultés financières et sociales.[…] Leurs produits industriels sont d'ores et déjà exonérés de droit de douane. Les accords euro-méditerranéens ne leur apporteront aucun avantage nouveau. La conjugaison de ces trois facteurs pourrait donc se traduire par un scénario très préoccupant pour les économies du sud qui verraient leur tissu industriel se défaire, avec de fortes conséquences sur l'emploi, et leurs comptes extérieurs et leurs finances publiques se dégrader. »

Vauzelle évoque ensuite le cas de la Tunisie, le premier pays(après la Turquie) a avoir signé un accord et dont « le secteur industriel est fortement ébranlé par le libre-échange » : « Structurellement déficitaire, la balance commerciale tunisienne connaît une dégradation qui est directement liée à l'ouverture de ses frontières et à une très forte montée des achats à l'extérieur.[…] Les autres pays méditerranéens connaîtront des difficultés semblables. »

Deux autres rapports, plus récents, confirment eux-aussi la dangerosité des accords de libre-échange pour les pays méditerranéens. Le rapport de Louis Le Pensec l'observe avec satisfaction : « il faut bien être conscient que le projet libre-échangiste n'équivaut pas à un avantage commercial accordé aux pays tiers méditerranéens. Il permettra simplement de rétablir la réciprocité des conditions d'échange, au profit des pays de l'Union, dans le commerce des produits industriels où l'Europe dispose d'un avantage comparatif évident. Seuls les secteurs textiles et de l'artisanat des pays méditerranéens pourraient en bénéficier à condition d'être confortées par les politiques d'accompagnement adéquates.(3) »

Le Pensec remarque que certains pays tiers « craignent toutefois qu'il conduise surtout à offrir à l'Union des débouchés industriels laminants leur industrie naissante et fragile sans qu'il leur soit accordé de contrepartie possible en matière d'échanges agricoles, lesquels resteront soumis à des contingentements. »

Dans ces conditions, les négociations ne pouvaient qu'être difficiles. Faisant valoir les risques pesant sur leurs structures industrielles, les Etats méditerranéens ont cherché à obtenir des compensations financières et un relèvement des contingents agricoles.

Les négociations ont été longues mais la plupart des accords sont désormais signés. Pour parvenir à ses fins, l'Union européenne a mi en place le programme MEDA, finançant des projets censés « atténuer les effets de la transition économique ».

Cependant, le financement de quelques projets ne peut en aucun cas compenser les pertes de recettes liées au démantèlement douanier. En outre, les concessions européennes dans le domaine agricole restent très limitées.

Fondamentalement, la mise en place d'accords de libre-échange ne peut que renforcer l'impérialisme et ses mécanismes de domination : accroissement de l'extraversion et de la spécialisation des économies du sud, faiblesse du secteur industriel, qui risque fort d'être laminé par la concurrence des produits européens, main-mise du capital étranger sur les moyens de production etc.

L'instauration du libre-échange va probablement poser de graves problèmes à très court terme. Selon un rapport parlementaire enregistré en décembre 2003, l'impact du démantèlement douanier « commence déjà à être perceptible en Tunisie et au Maroc ». Le rapporteur note qu'« il est probable que les difficultés financières pèseront de plus en plus fortement au cours des prochaines années. L'Union Européenne devra se montrer particulièrement vigilante pour préserver la capacité de financement des services publics essentiels et les infrastructures des pays méditerranéens afin d'éviter l'effondrement de leurs économies.(4) »

Les politiciens qui enfoncent le tiers monde dans la dépendance aiment porter le masque valorisant du généreux donateur. Surtout, les capitalistes européens ont besoin de main d'œuvre formée, de commandes publiques, de consommateurs(une petite fraction de la population suffit), de quelques infrastructures de base opérationnelles et, même si dans certaines circonstances ils profitent de l'instabilité, d'un minimum de stabilité politique. C'est pourquoi l'Union européenne organise simultanément le sous-développement et la charité.

Il est remarquable de constater le peu d'attention des médias français pour les accords de libre-échange impulsés par l'Union européenne. Ce désintérêt significatif doit être comparé à la couverture de l'ALENA. L'accord de libre-échange nord-américain a quant à lui fait l'objet de nombreux articles, souvent critiques, dans la presse française. Ces articles omettaient de signaler les conséquences de l'entrée en vigueur de l'ALENA, en terme de parts de marché, pour les capitalistes européens. Il y a là quelques enseignements à tirer sur le fonctionnement des systèmes de propagande nationaux, sur leurs cloisonnements et leurs stratégies de diversion…

L'impérialisme européen mène sa politique d'ouverture des marchés étrangers de manière d'autant plus pressante qu'il doit tenir compte des velléités des impérialismes concurrents, particulièrement des Etats-Unis.

Les marchés méditerranéens dans les rivalités inter-impérialistes.

Le rapport de Jean-Claude Guibal ne manque pas de rappeler la présence de la concurrence américaine : « Les Etats-Unis ont une vision propre de la méditerranée caractérisée par un différentialisme opposé à l'universalisme européen, mis au service d'une stratégie de puissance qui vise à écarter tout rival sérieux dans la région.[…] De plus, les Etats-Unis ont vu, dans le partenariat euro-méditerranéen, une concurrence à leur hégémonie tant à l'égard des européens qu'à l'égard des pays arabes. Washington n'a eu de cesse de mettre en place d'autres programmes concurrents comme le processus MENA couplant le développement économique et le respect des accords d'Oslo. L'initiative Stuart E. Eizenstadt en direction du Maghreb, proposée en 1998[c'est-à-dire 3 ans après le lancement du processus de Barcelone] définissait la nouvelle vision américaine d'un « Maghreb à trois »(Tunisie, Algérie, Maroc). Elle visait la mise en place d'une concertation politique au plus haut niveau avec les dirigeants maghrébins, l'organisation d'un espace économique unique, intégré et cohérent, favorisant les échanges avec le marché commun de l'Alena et la promotion de partenariats commerciaux et financiers, entre les entreprises privés des deux ensembles. »

Contrairement à ce que pourrait laisser penser Guibal, il n'y a pas « d'hégémonie » américaine en méditerranée, loin de là. Il faudrait évaluer avec précision le rapport de force, pays par pays (parts de marché respectives, part des investissements directs étrangers, place dans les secteurs stratégiques, obtention des marchés publics etc.). Mais l'on peut d'ores et déjà faire quelques observations. En 2002, 52% des échanges des pays méditerranéens étaient effectué avec l'Union européenne et 13% avec les Etats-Unis. La France est bien sûr le premier partenaire commercial de ses anciennes colonies d'Afrique du Nord. Elle est aussi le premier investisseur étranger en Jordanie(5) et au Liban(6) . L'Union européenne est le premier partenaire commercial du Liban, de l'Egypte(où les Etats-Unis sont tout de même bien placés avec 18% de parts de marché) ainsi que le premier partenaire commercial de la Syrie, avec 30,9% de part de marché (premier semestre 2001) contre seulement 4% pour les Etats-Unis, mais aussi d'Israël (si la situation n'a pas évolué depuis juin 1999('7) ) .

Toujours est-il que l'impérialisme américain, à la recherche de débouchés et de matières premières, est lui aussi à l'offensive dans les pays du pourtour méditerranéen.

Les Etats-Unis ont passé des accords de libre-échange avec plusieurs pays membres du partenariat euro-méditerranéen : il y a bien sûr Israël, un pays avec lequel les Etats-Unis entretiennent les relations privilégiés que l'on sait (de son côté l'Union européenne est le premier contributeur à l'autorité palestinienne) mais aussi la Jordanie et, plus récemment, le Maroc. Les Etats-Unis auraient également fait des propositions aux présidents algériens et tunisiens(8) .

Il va de soi que les accords passés par les Etats-Unis auront, globalement, des effets tout aussi néfastes que les accords euro-méditerranéens. Les remarques précédentes sur le renforcement de la domination doivent donc leur être appliquées.

La signature, en juin 2004, d'un accord de libre-échange entre les Etats-Unis et le Maroc est un événement d'importance qui témoigne de la volonté du Maroc de diversifier ses partenaires commerciaux et de la volonté de l'impérialisme américain de pénétrer la zone d'influence traditionnelle de l'impérialisme français. Au Maghreb comme en Amérique latine (où la situation est à certains égards inversée), les différents impérialismes ne respectent plus les chasse-gardés respectives. Il y a peut être là une rupture majeure avec la période de concurrence relativement policée de la guerre froide : les impérialismes ne sont plus liés par l'ennemi commun bolchevique !

L'Etat français n'a vraiment pas apprécié l'attitude de son vassal marocain. Le 14 janvier 2003, François Loos, ministre délégué au commerce extérieur, de passage à Rabat avec une délégation de capitalistes, l'a fait savoir en déclarant qu '« Un accord de libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis serait incompatible avec l'approfondissement des relations économiques entre le Maroc et l'Union européenne. » Gageons que cet accès de mauvaise humeur n'empêchera pas les capitalistes français et européens de défendre avec ténacité leurs parts de marché.

C'est dans ce contexte de relations pour le moins tendues que Le Monde diplomatique publie un article très critique vis-à-vis du régime marocain (« Espérances déçues au Maroc », août 2004). Si ce régime mérite sans doute bien des critiques, l'on peut se demander si la question de l'accord de libre-échange entre les Etats-Unis et le Maroc n'est pas le principal grief du journal…

L'hebdomadaire cryptogaulliste Jeune Afrique/L'intelligent se rassure en rappelant l'état du rapport de force dans ce pays : « Disons-le tout de suite, il n'y a pas de comparaison entre l'actuel traité avec l'Union européenne(63% des échanges extérieurs du Maroc) et le futur avec les Etats-Unis(4% seulement). D'ici à ce que les mentalités changent et que les flux s'inversent, beaucoup d'eau coulera dans le détroit de Gibraltar.(9) »

Mais ce journal note également que « selon les termes mêmes de l'accord, le Maroc devrait prendre ses dispositions pour permettre aux américains de concurrencer les européens. » Il estime que cet accord « dépasse aujourd'hui le cadre bilatéral pour s'insérer comme un premier pan dans l'édifice du « grand Moyen-Orient ».

Dans un autre numéro, Jeune Afrique rapporte les propos de Robert Zoellick, représentant américain au commerce : « cet accord avec le Maroc, le premier que nous ayons signé avec un Etat africain et le second avec un pays arabe, montre notre volonté d'approfondir les relations de l'Amérique avec le Proche-Orient et avec l'Afrique du Nord.(10) » Citant Robert Zoellick, le journal souligne que l'accord avec le Maroc pourrait n'être qu'une étape dans la création d'une zone de libre-échange beaucoup plus vaste.

De son côté, le journal marocain La nouvelle Tribune rapporte les propos de Chuck Grassley, le président de la commission des finances au Sénat américain. Selon ce sénateur, « cet accord constitue une étape importante dans l'instauration d'une zone de libre-échange à l'échelle de l'ensemble de la région d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient.(11) » Cette agressivité commerciale a été réaffirmé le 17 août 2004, à la suite de la signature par le président américain du décret d'application de l'accord. Le porte parole de la maison blanche a une nouvelle fois souligné que « cet accord est également un pas de plus vers le but du président (Bush) d'établir une zone de libre-échange entre les Etats-Unis et les pays du Moyen-Orient (MEFTA) d'ici 2013. » Ce projet encore loin d'être réalisé, surtout si l'on considère l'impopularité des Etats-Unis dans le monde arabe, est en concurrence directe avec le projet de zone euro-méditerranée et pourrait bien faire perdre d'importantes parts de marché aux capitalistes européens. D'autant plus que l'enjeu s'étend jusqu'au Moyen-Orient.

Les Etats-Unis, comme l'Union européenne, encouragent l'intégration régionale et la signature d'accords de libre-échange entre pays du sud, peu importe que leurs économies soient souvent plus concurrentes que complémentaires. Il s'agit de permettre aux capitalistes qui s'implantent dans un pays d'accéder aux marchés voisins sans acquitter de droits de douane. Ce qui explique les propos de David Hammoud, président de la chambre américano-arabe du commerce, estimant que l'accord de libre-échange USA-Maroc « ouvrira de nouvelles perspectives aux sociétés américaines pour explorer de nouveaux marchés en Afrique et dans le monde arabe(12) ». En effet, le Maroc a signé des accords de libre-échange avec l'Egypte, la Tunisie, la Jordanie et la Turquie. Le royaume négocie également un accord avec l'Union économique et monétaire d'Afrique de l'ouest…

Ainsi, la dynamique de la concurrence pousse les différents impérialismes - à la recherche de débouchés et du contrôle des matières premières - à multiplier les accords de libre-échange. Au Proche et au Moyen-Orient comme en Afrique du Nord, en Afrique subsaharienne comme en Amérique latine, le temps est au renforcement des impérialismes et à l'intensification de leurs rivalités. Les populations du sud font face à la fois à la voracité de leurs propres classes dirigeantes et à celle des impérialismes. Mais la course à la signature d'accords de libre-échange, qui est une des manifestations actuelles de la vieille lutte pour les marchés extérieurs, l'exacerbation de la concurrence et la recherche de toujours plus de compétitivité, de toujours plus de profit, frappent les exploités et les dominés de tous les continents.

Nicolas Barto, août 2004.

1/ Lire l'article « L'impérialisme européen et le libre-échange », http://endehors.org/news/5648.shtml

2/ Rapport d'information, Sur le partenariat euro-méditerranéen, présenté par Michel Vauzelle, enregistré le 23 juin 1999.

3/ Rapport d'information sur l'état d'avancement du partenariat euro-méditerranéen, par M. Louis Le Pensec, annexe au procès verbal de la séance du 6 décembre 2001.

4/ Rapport d'information sur l'avenir du processus euro-méditerranéen, rapporteur : Jean-Claude Guibal, enregistré le 16 décembre 2003.

5/ Ce pays qui entretient depuis longtemps des « relations privilégiés » avec les Etats-Unis, a cherché à diversifier ses partenaires et s'est tourné vers l'UE. C'est ainsi que des entreprises françaises ont remporté quatre grandes opérations de privatisation : acquisition par France Télécom de36% de Jordan Télécommunications, achat par Lafarge de 30% de Jordan Cement, obtention par Suez-Lyonnaise du contrat de gestion déléguée des eaux du grand Ammam et par Accor du complexe hôtelier de Spa Main. Lire le rapport n°144 du Sénat Sur le projet de loi autorisant la ratification de l'accord euro-méditerranéen avec le Royaume de Jordanie, par Serge Vinçon, 13 décembre 2000.

6/ Lire les actes du colloque Jordanie, Liban, Syrie. Ouvertures et incertitudes, Groupes sénatoriaux d'amitié France Jordanie, France-Liban, France-Syrie, 14 novembre 2001.

7/ L'UE est, de loin, le premier fournisseur de l'Etat d'Israël ,et absorbe à peu près autant d'exportations israéliennes que les Etats-Unis. Lire le rapport n°1751, Sur le projet de loi autorisant la ratification de l'accord euro-méditerranéen d'association avec Israël, par Henri Bertholet, assemblée nationale, enregistré le 30 juin 1999.

8/ Selon Jeune Afrique/L'intelligent, « Colin Powel en tournée maghrébine », n°2239, 7 au 13 décembre 2003.

9/ Samir Gharbi, « Un accord, pour quoi faire ? », Jeune Afrique/L'intelligent n°2253, 14 au 20 mars 2004.

10/ « Etats-Unis/Maroc, Libre échange entériné », n°2272, 25 au 31 juillet 2004.

11/ « Un traité global à portée politique », La nouvelle Tribune, n°408, 17.06.2004.

12/ Propos rapportés par le quotidien marocain Le Matin, « Pour l'accélération de la mise en œuvre de l'ALE USA-Maroc », 07.08.04.

Mis en ligne par libertad, le Lundi 23 Août 2004, 22:06 dans la rubrique "Pour comprendre".





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8 février 2009 7 08 /02 /février /2009 11:57

Guy Pervillé mercredi 11 avril 2007.
 
Ce texte a été écrit pour faire partie des Mélanges offerts en hommage à Jean-Baptiste Duroselle sous le titre Enjeux et puissances, pour une histoire des relations internationales au XXème siècle, Publications de la Sorbonne, novembre 1986 (pp. 41-56).

Le mot « impérialisme » appartient, par son origine et sa destination, au vocabulaire politique, voir polémique, de notre temps. La notion d’impérialisme est utilisée comme instrument d’analyse par des historiens, des « politologues » et des économistes spécialisés dans les relations internationales. Mais il n’est pas facile de faire un usage incontestablement scientifique d’un terme aux connotations marquées par des controverses passionnées. C’est pourquoi les universitaires ne réussissent pas mieux que les politiques à s’entendre sur la définition du concept qu’ils emploient, et sur l’opportunité de l’appliquer à tel ou tel cas. Pourtant, des recherches approfondies rapprochent les points de vue en améliorant notre connaissance des faits. Mais on peut être sûr que le dernier point de désaccord sera l’acceptation ou le refus de ce nom redoutable : l’impérialisme.

On aurait tort de juger futile cette querelle de mots, qui met en cause la nature des rapports qu’entretiennent inévitablement les sciences sociales avec les idéologies ambiantes. Dans un cas analogue, celui du « colonialisme », Maxime Rodinson dénonçait à juste titre « la pente quasi fatale de l’esprit au ’réalisme’, au sens scolastique du mot, qui alimente tant de visions ’métaphysiques’ de la réalité concrète. On raisonne comme si le colonialisme était un être de raison, une entité immédiatement reconnaissable [...] à une définition sans équivoque. Procédé courant qu’on n’arrive pas à déraciner, et qui n’a pas cessé de faire des dégâts dans les sciences sociales et les idéologies dans lesquelles elles baignent » [1]. En réaction, il recommandait la prudence dans le recours aux concepts : « Il n’y a pas de colonialisme et d’impérialisme en soi. Il y a une série de phénomènes sociaux montrant entre eux de multiples analogies, mais aussi d’infinies nuances, sur lesquels l’usage a prévalu d’apposer ces étiquettes. Au centre [...], un noyau sur lequel tout le monde est d’accord, mais à la périphérie, un dégradé insensible pour lequel la terminologie diffère selon les groupes, les écoles de pensée, les individus mêmes. D’où les définitions divergentes des dictionnaires » [2]. Pourtant, l’auteur de ce constat n’en tirait pas une leçon de scepticisme. Dans un autre ouvrage, il invitait à défendre la rigueur scientifique, contre le laxisme de l’usage idéologique :« Un des procédés les plus courants de l’obscurantisme contemporain consiste à jouer sur le flou dans lequel sont laissés intentionnellement les notions utilisées. Contre cette tendance, il nous faut revenir à l’exigence [...] de tout travail scientifique digne de ce nom : toujours définir les mots dont on se sert, et ne les utiliser que dans les sens ainsi définis » [3].

Mais les historiens peuvent-ils définir leurs propres concepts sans tenir compte de l’usage courant des mots qu’ils emploient, et des définitions adoptées par leurs collègues ? L’arbitraire absolu de chacun ferait du chantier historique une tour de Babel. Pour écarter ce danger, le meilleur moyen nous paraît de rechercher au préalable quand, comment, et pourquoi « l’usage à prévalu d’apposer ces étiquettes » ; de prendre les mots comme objets de l’histoire avant d’en faire des instruments de celle-ci. Telle est la tâche de l’histoire sémantique.

Ce type d’histoire a été illustré, notamment, par deux gros livres de Richard Koebner : Empire, Cambridge University Press, 1961, et Imperialism, The story and significance of a political word 1840-1960, Cambridge, 1964 [4] (ce dernier terminé par son disciple Helmut Dan Schmidt). Ils permettent de retracer avec précision la généalogie du mot impérialisme, et de montrer comment celui-ci a changé de sens en se transformant en concept. Pour vérifier leur démonstration, nous avons relu dans leur perspective la brochure de Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), dont les thèses largement répandues ont joué un rôle clé dans cette mutation sémantique. Mais celle-ci n’est pas définitivement acquise, parce qu’elle n’est pas unanimement acceptée. Notre propos est de montrer quels arguments s’y opposent, aujourd’hui plus que jamais.


L’impérialisme appartient à une série de noms abstraits en -isme, apparus au cours du XIXe siècle, comme son jumeau le « colonialisme », ainsi que le « capitalisme », le « socialisme », et beaucoup d’autres termes génériques désignant des phénomènes sociaux. Mais la racine du mot plonge dans un lointain passé : elle remonte jusqu’à l’imperium de la République romaine, dont sont dérivés le nom « Empire » et l’adjectif « impérial ». La place manque pour retracer les étapes du processus minutieusement reconstitué par Richard Koebner. Il en ressort qu’il serait vain de vouloir tirer de cette histoire un concept univoque d’empire.

En effet, le mot « imperium » a exprimé alternativement quatre notions distinctes, que l’on peut opposer deux par deux. Sur le plan interne, il signifiait d’abord le pouvoir de commander fondé sur l’autorité légitime des lois de la République. Puis il en vint à désigner au contraire le pouvoir despotique d’un chef militaire qui se place au dessus des lois, comme César et Auguste. Sur le plan externe, il exprimait au début la domination des Romains sur les peuples vaincus. Mais son sens évolua avec la fusion des uns et des autres dans une unité politique plus vaste, la « Romania » (fusion entérinée en 212 par l’édit de Caracalla).

Dans les langues modernes, le mot Empire hérita de ces quatre acceptions, mais d’abord des plus favorables [5]. Au contraire, l’impérialisme n’en retint que les sens péjoratifs. Il évoqua essentiellement le despotisme et le militarisme à l’intérieur, et l’usage ou la menace de la force armée par les États forts envers les plus faibles à l’extérieur.

L’adjectif « impérial », transcrit du latin dans les langues vulgaires à la fin du XIIIe siècle, fut rapidement substantivé pour désigner les « impériaux », serviteurs et soldats de l’Empereur du Saint Empire romain germanique. Mais dès le XVIe siècle, ce nom prit en français et en anglais une forme qui nous reste familière, « les impérialistes ». Les noms en -iste étant des noms de partis, l’apparition de celui-ci dans les deux royaumes les plus réfractaires aux prétentions de Charles Quint à la Monarchie universelle pourrait déjà traduire un parti-pris hostile (comme le mot « papistes » forgé par les protestants à la même époque). Quoi qu’il en soit, la défaite des Habsbourg d’Autriche et d’Espagne dans la Guerre de Trente ans raréfia pour longtemps les occasions de dénoncer les « impérialistes », qui cédèrent la place aux « impériaux » quand l’Empereur eut renoncé à toute souveraineté réelle en dehors de ses domaines héréditaires.

C’est en fait Napoléon Ier qui, en reprenant le titre impérial et en tentant de conquérir l’Europe, fit naître « l’impérialisme ». Ce mot fut mentionné pour la première fois en 1836 dans le Supplément au dictionnaire de l’Académie française de F. Raymond [6]. Il désignait alors l’opinion des « impérialistes », c’est-à-dire des nostalgiques de la grandeur impériale. Mais il n’impliquait pas la fidélité à la dynastie napoléonienne, appelée « bonapartisme ». Pendant la crise internationale de 1840, Thiers mena une politique « impérialiste » en défiant l’Angleterre et les autres grandes puissances du continent, sans être bonapartiste. C’est alors que l’expression : « le parti impérialiste » se répandit pour désigner tous les ennemis des traités de 1815.

Mais le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte et le rétablissement de l’Empire transformèrent l’impérialisme en synonyme de bonapartisme. Littré définissait les impérialistes comme « partisans du régime politique de l’Empereur Napoléon Ier et de sa dynastie » [7]. Le sens politique interne avait donc repris le dessus. Les opposants donnèrent alors au mot impérialisme des connotations défavorables qu’il a gardées : despotisme, militarisme, et démagogie.

C’est dans ce sens que « Imperialism » fut transposé en anglais par un article de la North British Review (mai 1851) sur la France depuis 1848, analyse pionnière des facteurs de l’élection de Louis-Napoléon et de la consolidation de son pouvoir [8]. D’autres études de sociologie politique se multiplièrent après le coup d’État - dont celle de Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte - qui vulgarisèrent le mot, avec des connotations généralement défavorables. Mais peu à peu, le sens externe reprit de l’importance à mesure que la politique extérieure de Napoléon III rappelait celle de son oncle en devenant plus aventureuse. Puis la chute du Second Empire, et la fondation de l’Empire allemand - « par le fer et par le sang » - firent appliquer le terme à la politique de Bismarck, assez mal vue en Grande-Bretagne. Évoquant les bruits de guerre dont celui-ci fit menacer la France en 1875, une caricature de Punch représenta un aigle coiffé d’un casque à pointe, avec cette simple légende : « Imperialism » [9].


Ainsi, l’impérialisme évoquait bien deux aspects complémentaires, despotisme et militarisme à l’intérieur, bellicisme à l’extérieur. Mais jusqu’alors, les vertueux insulaires ne l’appliquaient qu’à des phénomènes typiquement continentaux. Il fit son entrée dans le débat politique britannique sous le dernier gouvernement de Disraeli (1874-1880). Celui-ci prétendait mener une « politique impériale » que ses adversaires stigmatisèrent du nom infamant d’impérialisme. Ce nom confondait deux reproches : celui de mener une politique personnelle à l’insu du Parlement, et de faire courir au pays le risque d’une guerre contre la Russie pendant la crise orientale de 1878 [10]. Dès cette date, l’impérialisme était définitivement naturalisé britannique. Sa définition péjorative par les opposants (« Que signifie l’impérialisme ? [...] l’affirmation de la force absolue envers les autres ») [11] embarrassait les partisans de la « politique impériale », tels que Lord Carnavon, qui proposa de distinguer un « vrai » et un « faux impérialisme ». Ces deux acceptions contraires se concurrencèrent pendant vingt ans, mais l’idée « impériale » (ou impérialiste) semble avoir progressé dans l’opinion publique britannique, jusqu’à son apogée vers 1897 ou 1898 [12].


Pourtant, la multiplication des guerres « coloniales » et « impérialistes » finit par entraîner une réaction au tournant du siècle. En quelques années, une rapide succession de crises fit basculer le sens courant de l’impérialisme en sa défaveur, et le répandit dans le monde entier. La crise franco-britannique de Fachoda en 1898, puis de 1899 à 1901 la « guerre des Boers », soulevèrent des vagues croissantes d’indignation contre l’ « impérialisme » britannique. Simultanément, la guerre hispano-américaine, aboutissant à l’occupation de Cuba et à l’annexion de Porto-Rico et des Philippines par les États-Unis, suscita une réaction analogue contre l’ « impérialisme yankee ». C’est alors que ce mot emprunté aux opposants anglais et américains devint dans le reste du monde un slogan accusateur contre les deux grandes puissances anglo-saxonnes, métropoles successives du capitalisme mondial [13]. Ce qu’il est resté jusqu’à nos jours.

Deux nations semblent particulièrement avoir contribué à vulgariser ce slogan, l’Allemagne et la Russie soviétique. Les auteurs allemands, de droite ou de gauche, avaient beau jeu à dénoncer « Der Imperialismus » alors que le « Reich » allemand et son « Kaiser » poursuivaient la « Weltmacht » à travers leur « Weltpolitik », avant de protester contre la « paix impérialiste » de Versailles. Quant à l’Union soviétique, elle n’a pas cessé de dénoncer l’impérialisme capitaliste, mais en mettant l’accent alternativement sur celui de l’Allemagne ou sur celui des puissances occidentales. Depuis 1947, sa propagande oppose constamment le « camp socialiste », camp de la paix, au « camp impérialiste », camp de la guerre.


De nos jours, le mot est plus que jamais employé par les nouveaux États nés de la décolonisation. Leurs dirigeants et leurs élites partagent la définition donnée par le président Nasser : « L’impérialisme a signifié différentes choses à différentes époques. Plus récemment, il en est venu à signifier, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, l’asservissement des petites nations aux intérêts des plus grandes » [14]. Mais leur volonté d’affirmer leur souveraineté politique et d’acquérir leur indépendance économique paraît s’exercer davantage envers les anciennes métropoles coloniales et les États-Unis, centre du marché mondial capitaliste, qu’envers les États socialistes.

Depuis 1945, l’intégration croissante des économies capitalistes en un seul système centré sur les États-Unis fait le jeu des propagandes hostiles en facilitant la personnification de l’Impérialisme. « L’Impérialisme, c’est le diable, un diable politique », observaient Koebner et Schmidt. Qui ne l’a vu caricaturer sur une affiche, sous l’aspect d’une pieuvre dont les tentacules interviennent dans les pays de la « périphérie », et dont le cerveau se trouve « quelque part entre Wall Street et le Pentagone » (suivant l’expression de Maxime Rodinson) ? Les interventions américaines au Vietnam et en Amérique latine ont popularisé cette image.


Mais l’anti-impérialisme se manifeste également sous une forme plus sérieuse : la théorie économique de l’impérialisme. En effet, parallèlement à la généralisation du slogan, les critiques de l’impérialisme ont tenté de l’expliquer en le mettant en rapport avec les caractères les plus récents de l’économie capitaliste dans les pays les plus avancés. Leur effort aboutit à une nouvelle définition qui met l’accent sur les causes économiques présumées, au détriment des manifestations politiques et militaires du phénomène. Ces deux définitions semblaient au début strictement complémentaires ; mais aujourd’hui elles paraissent plutôt contradictoires. Les partisans de la seconde tendent à récuser la première, qu’ils jugent trop vague et superficielle. S’ils sont suivis, le mot « impérialisme » aura changé de sens, comme l’ont déjà fait avant lui « colonies » et « colonisation » [15]. Mais leur succès n’est pas encore assuré.

A l’origine de ce processus de mutation sémantique, on trouve les ouvrages consacrés aux ressorts économiques de la politique impérialiste par plusieurs auteurs anglo-saxons, dont le plus influent fut Imperialism, a study, publié en 1902 par John Atkinson Hobson [16]. Celui-ci était un économiste de formation libérale, et de sentiments démocratiques et sociaux, ainsi qu’un journaliste, qui suivit de près la guerre sud-africaine. Partisan de la théorie de la sous-consommation, il expliqua l’impérialisme britannique par les besoins de débouchés extérieurs pour les produits et les capitaux qui n’en trouvaient pas à l’intérieur, à cause de la mauvaise répartition des richesses. Mais, observaient Koebner et Schmidt, « Hobson évolua de l’idée que le capitalisme utilisait l’impérialisme à une position plus extrême, que l’impérialisme [...] était une forme d’expansionnisme capitaliste » [17]. Il aboutit ainsi à une nouvelle définition : « L’impérialisme est la tentative des grands maîtres de l’industrie d’élargir les voies pour le flux de leur excédent de richesse en cherchant des marchés extérieurs et des investissements extérieurs pour exporter les biens et le capital qu’ils ne peuvent vendre ou utiliser chez eux » [18]. En conséquence, il pensait que le syndicalisme et le socialisme étaient les ennemis naturels de l’impérialisme, « car ils enlèvent aux classes ’impérialistes’ les excédents de revenu qui forment le stimulant économique de l’impérialisme ».

C’est dans les partis socialistes du continent, surtout en Allemagne, Autriche-Hongrie et Russie, que les thèses de Hobson eurent le plus grand retentissement avant 1914. Allant plus loin que lui dans la même direction, Rudolf Hilferding étudia en 1910 la formation du « capital financier », et en tira le pronostic d’une guerre inévitable entre les puissances impérialistes. Rosa Luxembourg, ayant analysé « l’accumulation du capital » en 1913, conclut elle aussi à la « catastrophe imminente », occasion suprême de renverser le capitalisme par la révolution prolétarienne. Ce n’était plus une prédiction quand Boukharine étudia « L’économie mondiale et l’impérialisme » en 1916, ainsi que Lénine.

Pourtant, ces thèses extrêmes avaient rencontré de fortes résistances au sein des partis socialistes. Certains refusaient l’identification de l’impérialisme à une phase du capitalisme, arguant du fait que le premier avait existé à toutes les époques de l’histoire, donc précédé le second. Ainsi, l’impérialisme n’était pas le produit des plus récents développements du capitalisme, mais un héritage des anciennes structures socio-politiques et de la mentalité précapitaliste des vieilles classes dirigeantes, qui s’accrochaient au pouvoir dans presque tous les États d’Europe. Cette thèse, chère aux économistes libéraux, avait été partagée par de nombreux auteurs socialistes, y compris Marx. Elle fut systématisée après la guerre par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter [19], et récemment reprise par l’historien américain Arno Mayer, qui se réclame du marxisme [20].

Karl Kautsky, le « pape » de la social-démocratie allemande, prit parti contre l’équation « impérialisme = capitalisme ». D’après lui, l’impérialisme était une politique, la « politique préférée » du capitalisme contemporain, mais non la seule possible. Même après le déclenchement de la guerre mondiale, il écrivait : « Du point de vue purement économique, il n’est pas impossible que le capitalisme traverse encore une phase nouvelle, où la politique des cartels serait étendue à la politique extérieure, la phase de l’ultra-impérialisme, c’est-à-dire du super-impérialisme, de l’union et non de la lutte des impérialistes du monde entier, la phase de la cessation des guerres en régime capitaliste, la phase de « l’exploitation de l’univers en commun » par le capital financier uni à l’échelle internationale » [21]. L’impérialisme n’était donc pas nécessairement la « dernière phase du capitalisme ».

Au contraire, Lénine écrivit sa brochure : L’impérialisme, stade suprême du capitalisme [22], afin de démontrer « la nature économique de l’impérialisme » et la nécessité de supprimer le capitalisme pour mettre fin aux guerres impérialistes. Attaquant les thèses de Kautsky, il affirmait avec vigueur l’identité du capitalisme et de l’impérialisme : « S’il était nécessaire de donner une définition aussi brève que possible de l’impérialisme, il faudrait dire que c’est la phase monopoliste du capitalisme ». Plus précisément il énumérait cinq facteurs dont l’ensemble constituait l’impérialisme :

«  - 1° La concentration de la production et du capital, créant les monopoles dont le rôle est décisif dans la vie économique ; - 2° La fusion du capital bancaire avec le capital industriel et la réalisation sur cette base du capital financier, d’une oligarchie financière ; - 3° L’exportation du capital, devenue particulièrement importante, à la différence de l’exportation des marchandises ; - 4° La formation des monopoles capitalistes internationaux qui se partagent le monde ; - 5° Le partage territorial de la planète achevé par les plus grandes puissances capitalistes.

L’impérialisme est le capitalisme dans la phase du développement où s’est constituée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation du capital a acquis une haute importance, où le partage du monde entre les grands trusts internationaux a commencé, où le partage de tous les territoires de la planète entre les plus grandes puissances capitalistes s’est achevé » [23].

Lénine accusait Kautsky de démobiliser les militants et les masses en leur suggérant que la révolution n’était pas le seul moyen de supprimer la guerre. Au contraire, il affirmait que « les guerres impérialistes sont absolument inévitables sur cette base économique, aussi longtemps qu’existe la propriété privée des moyens de production » [24]. De plus, il lui reprochait de poser un faux problème en distinguant artificiellement la définition politique et les ressorts économiques de l’impérialisme, deux aspects indissociables dans sa pensée. S’il consacrait presque toutes ses analyses à « la question économique essentielle, sans l’étude de laquelle la guerre et la politique actuelles sont inintelligibles, la question de la nature économique de l’impérialisme » [25], il semblait le regretter dans son introduction : « Nous ne nous arrêterons pas au côté non-économique de la question comme il le mériterait » [26].

En tout cas, il ne récusait pas la définition politique couramment admise : « L’impérialisme est une tendance aux annexions ; ainsi se résume la partie politique de la définition de Kautsky. Elle est vraie, mais très incomplète, car l’impérialisme est en général une tendance à la violence et à la réaction » [27]. Le partage politique du monde entre les grandes puissances capitalistes était pour Lénine le dernier de ses facteurs constitutifs, mais non le moindre.


Depuis la révolution d’octobre 1917, les thèses de Lénine ont acquis un statut de vérités scientifiques et politiques en Union soviétique et dans tous les pays socialistes. Elles sont propagées comme telles par tous les partis communistes. Elles sont admises avec une autorité incontestée dans certains États du Tiers Monde, dont Maxime Rodinson qualifie l’idéologie de « nationalisme marxisant » (par exemple, en Algérie). Mais dans les pays occidentaux, elles restent très controversées, dans les milieux universitaires comme dans les milieux politiques.

Dans les pays anglo-saxons, la notion d’impérialisme économique s’est largement diffusée après Hobson, jusqu’à remettre en question le prétendu « libéralisme » de la période antérieure à Disraeli, avec les concepts d’ « informal empire » [28] et d’ « Imperialism of Free Trade » [29]. Mais le débat entre auteurs marxistes et non-marxistes y reste particulièrement vivant [30].

En France et dans les pays francophones, de nombreux historiens et politologues considèrent que la théorie de Lénine n’est pas vérifiée, faute de corrélation suffisante entre l’exportation des capitaux, les conquêtes coloniales, et le déclenchement de la première guerre mondiale. Ils y voient une raison d’attribuer une importance au moins égale aux facteurs non-économiques des guerres, et de maintenir la définition politique de l’impérialisme : « Politique d’un État visant à réduire d’autres États sous sa dépendance politique ou économique » [31] ; ou « Conduite diplomatico-stratégique d’une unité politique qui édifie un empire, c’est-à-dire qui soumet à sa loi des populations étrangères » [32].

Tel était l’avis de Raymond Aron, qui a traité la question dans le chapitre IX de Paix et guerre entre les nationsLénine et l’impérialisme [33]. Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle sont parvenus à des conclusions analogues [34]. Dans le cas particulier de l’expansion coloniale, un petit livre de Henry Brunschwig, Mythes et réalités de l’impérialisme colonial français [35] a remis en question les idées couramment admises sur ses motivations économiques (notamment ses liens avec le protectionnisme). (« Des ressources »). C’est encore celui de Jacques Freymond, qui a critiqué la méthode de Lénine dans une brève étude,


Cependant, un groupe d’historiens de l’économie, des relations internationales, et de la colonisation, s’est efforcé de vérifier par des recherches approfondies la validité des thèses de Lénine et des autres théoriciens socialistes de l’impérialisme : citons les travaux de Jean Bouvier, René Girault, Jacques Thobie, Catherine Coquery-Vidrovitch, Jacques Marseille, entre autres. Ces auteurs ont plus ou moins fortement nuancé les affirmations de Lénine, mais ils restent favorables à l’interprétation économique de l’impérialisme.

Ainsi, les historiens des deux tendances peuvent s’entendre sur l’explication de faits historiques précis, par exemple en élucidant les rapports entre les « décideurs » politiques et économiques. Mais le désaccord persiste sur la définition du concept d’impérialisme, parce qu’il n’est pas purement historique : il reste avant tout politique.

Les réflexions suivantes ne prétendent rien ajouter à la connaissance des faits. Elles partent des travaux des historiens marxistes ou marxisants, pour tenter d’apprécier dans quelle mesure l’adoption de leur concept d’impérialisme permettrait de mieux comprendre l’histoire contemporaine et l’actualité.

Aux objections des historiens « classiques », ceux de l’école marxiste ont dû faire une concession majeure. L’exportation des capitaux, pas plus que celle des marchandises, ne suffit pas à rendre compte de la course aux conquêtes coloniales parce que les capitaux placés à l’extérieur des métropoles avant 1914 allaient s’investir beaucoup moins dans les « colonies » que dans des États indépendants ou semi-indépendants [36]. C’est particulièrement vrai de la colonisation française, et particulièrement évident en Afrique noire. Il faut donc distinguer dans les affirmations de Lénine cellesqui sont erronées de celles qui restent valables.

Mais c’est ici que les conclusions des deux écoles divergent. Pour Jacques Freymond, « la thèse de Lénine est ainsi conçue qu’elle exige l’acceptation ou le refus en bloc » [37]. Pour Jean Bouvier et René Girault, une « révision critique » ne compromet pas la validité du concept léniniste, si l’on convient de « distinguer plus nettement impérialisme et colonisation » [38] en définissant le premier par la mainmise économique, et la seconde par la domination politique et militaire. Jean Bouvier peut ainsi constater : « L’expansion impérialiste française se dirigeait avant 1914 préférentiellement vers les pays semi-coloniaux et les pays en voie de développement (Moyen-Orient, Amérique latine, Scandinavie, Balkans, Chine, et surtout Russie) plutôt que vers l’empire colonial » [39].

Ce nouvel usage du mot ne semble pas contredire celui de Lénine, qui écrivait : « Le capital financier est [...] une force si décisive dans toutes les relations économiques internationales qu’il est capable de se subordonner, et qu’il se subordonne en effet jusqu’aux États jouissant d’une complète indépendance politique [...]. Mais il va de soi qu’il trouve les plus grands avantages et les plus grands profits à une subordination entraînant la perte de l’indépendance politique des pays et des peuples en question. A cet égard, les pays à demi-colonisés nous offrent un exemple typique de moyenne » [40].


Cependant, la marginalisation de la « colonisation » par rapport à l’ « impérialisme » minimise l’importance des facteurs politiques et renforce celle des facteurs économiques dans la définition du concept, au détriment de la stricte complémentarité affirmée par Lénine. Elle en déplace le champ d’application en excluant les cas non conformes à la définition économique léniniste, et en valorisant ceux qui répondent le moins bien à la définition politique. En effet, la poursuite du plus grand profit ne porte pas nécessairement atteinte à l’indépendance des peuples concernés ; et l’efficacité politique d’un « impérialisme » purement financier est très douteuse. On ne voit pas en quoi les investissements britanniques aux États-Unis étaient « impérialistes ». Même les placements français en Russie [41] n’ont pas un caractère « impérialiste » évident, bien qu’ils aient servi à fonder et à consolider l’alliance franco-russe. Le ministre des finances du Tsar, Witte, trouvait une différence essentielle entre la situation de son pays et celle d’une colonie : « La Russie est un État puissant, politiquement indépendant. Elle a le droit et la force de ne pas vouloir être l’éternelle tributaire des États économiquement développés. [...] Elle veut être elle-même une métropole » [42]. L’ambassadeur français Bompard notait avec inquiétude que la dépendance financière changeait de sens après chaque nouvel emprunt ; et la France fut incapable de récupérer ses capitaux après la révolution bolchévique. De même, la prépondérance des capitaux français dans l’Empire ottoman [43] n’en fit pas un satellite de la France. Au contraire, elle paraît l’avoir incité à rejoindre le camp allemand en 1914. Ensuite, la majeure partie de ses dépouilles échut aux Anglais, qui y avaient placé moins d’argent, mais l’avaient vaincu par leurs armes. Dès le printemps 1914, Henri de Peyerimhoff avait bien vu l’insuffisance de la puissance financière, « force fragile lorsqu’elle n’est pas appuyée sur les autres » : « Notre argent travaillera pour notre Empire, dans la mesure où notre Empire saura défendre notre argent » [44].


Le cas particulier de l’Afrique noire embarrasse les historiens marxistes, qui doivent y reconnaître « un bel exemple de colonisation où le capital financier ne joue pratiquement aucun rôle » [45] avant 1914. Mais ils ne renoncent pas à y appliquer le concept léniniste sur une plus longue durée : « Domination et exploitation coloniales, oui, impérialisme, non ; pas encore. Ce sera pour la période suivante, et surtout pour l’après-deuxième guerre mondiale », écrit Jacques Thobie [46]. Catherine Coquery-Vidrovitch a montré comment l’exception peut confirmer la règle [47]. Admettant que « le partage colonial n’eut pas, en lui-même, une signification impérialiste ( au sens léniniste du terme) », elle lui reconnaît un rôle « à la fois inévitable et indispensable au progrès de l’impérialisme ». La colonisation servit à créer les conditions de l’exploitation impérialiste, avant de l’entraver. Celle-ci prit son essor grâce à la « décolonisation », simple émancipation juridique, qui débarrassa la métropole des charges de la domination en laissant subsister les mécanismes d’exploitation. Le monde est entré, après la deuxième guerre mondiale, dans « l’ère de l’impérialisme véritable tel qu’il fut défini par Lénine (à l’exception du point 5) » [48]. Ainsi interprétée, sa théorie retrouve une valeur prospective. Un seul élément en est caduc : « l’avatar colonial », étape nécessaire entre « l’impérialisme britannique » des trois premiers quarts du XIXe siècle, et « l’impérialisme contemporain ».


Cette réinterprétation, plus brillante que convaincante, contredit partiellement la thèse de Lénine pour en sauver l’esprit : elle est léniniste, mais non « léninienne ». En effet, dans la pensée de celui-ci, il « allait de soi » que la domination politique directe était la forme la plus avantageuse et la plus efficace de l’impérialisme. Or, sur ce point, l’histoire de la décolonisation et de ses suites paraît lui donner raison. Le maintien des intérêts économiques des anciennes métropoles est très aléatoire, surtout quand l’indépendance a été arrachée au terme d’une longue lutte (comme en Algérie). Même dans les pays d’Afrique noire « décolonisés » à l’amiable, le « néo-colonialisme » s’est avéré un pari hasardeux. Si certains États restent dans l’orbite économique et politique de la France, il est plus difficile de voir sa « domination impérialiste » dans ceux qui souffrent d’une instabilité chronique, voire de la guerre civile endémique (comme au Tchad) ; et plus encore là où les dirigeants militaires ont opté pour le « socialisme scientifique ». « L’ère de l’impérialisme véritable » serait plutôt celle du déclin de l’impérialisme.

Les critiques de la thèse léniniste trouvent d’autres arguments dans l’évolution des États dits « impérialistes ». Par exemple, à considérer les institutions et la vie politique des pays capitalistes développés, il ne semble pas qu’ils aient succombé à la « tendance générale à la violence et à la réaction », après la destruction des régimes fascistes [49]. En outre, depuis 1945, tous les pays capitalistes avancés vivent en paix entre eux, et une nouvelle guerre « impérialiste » semble désormais impossible [50], à cause des multiples liens économiques, politiques, militaires, culturels, qui les unissent autour des États-Unis. On serait donc tenté d’écrire que « l’avatar impérialiste » du capitalisme est dépassé.

Assurément, les heurts d’intérêts économiques entre les pays capitalistes n’ont pas disparu, ils se sont même aggravés depuis 1971 ou 1974, mais aucun de leurs dirigeants ne croit pouvoir les résoudre par une « bonne guerre ». Si Michel Debré parle d’une « guerre économique » permanente et universelle, il ne s’agit heureusement que d’une métaphore. Les seuls conflits armés concevables et préparés par ces États pourraient les opposer à une « menace » venant du « camp socialiste » ou de certains pays du Tiers Monde.

Du point de vue de ces « ennemis potentiels », l’intégration des États « impérialistes » en un seul système dirigé par les États-Unis ne diminue pas la validité du concept d’impérialisme. Mais il faut rendre à Kautsky celui d’ultra - ou de super - impérialisme, et lui donner acte que les faits semblent lui donner raison, contre l’avis de Lénine. Or, cette constatation invite à remettre en question la responsabilité du capitalisme dans le déclenchement des deux guerres mondiales, ou du moins la nécessité de ces guerres en régime capitaliste.

Enfin et surtout, la théorie léniniste ne permet pas de rendre compte de l’ensemble des relations internationales depuis 1917, parce qu’elle exclut a priori la possibilité d’un impérialisme non-capitaliste. Or, l’expansion de l’Union soviétique et de son cortège d’États satellites ou alliés est un fait, particulièrement visible depuis 1945, et plus encore depuis une dizaine d’années. Il paraît aujourd’hui difficilement contestable que les moyens employés - combinaison de la propagande idéologique et de la force armée - relèvent de la définition politique de l’impérialisme. Quant aux buts, Hélène Carrère d’Encausse a montré qu’ils ne se bornaient pas à la récupération de l’héritage des Tsars, ni à l’édification d’un « glacis » protecteur contre une éventuelle agression capitaliste : la volonté de construire un système socialiste mondial suivant le modèle de l’Union soviétique et sous sa direction est officiellement proclamée [51].

Le caractère contraignant de ce projet a été révélé, non seulement par les révoltes des peuples d’Europe centrale (Allemagne de l’Est, Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne) et de l’Afghanistan, mais aussi par les refus que lui ont opposés plusieurs États socialistes (Yougoslavie, Albanie, Roumanie en Europe, Chine et Corée du Nord en Asie). Il est significatif que les contestations marxistes-léninistes de l’emprise soviétique aient hésité entre deux termes : « l’impérialisme » (ou le « social-impérialisme »), en principe réservé aux « capitalistes » ou aux « révisionnistes » ; et « l’hégémonisme », invention chinoise qui paraît viser le « grand frère » abusant de son rôle d’allié.

Ce problème de vocabulaire traduit l’embarras de la doctrine devant une situation qu’elle ne pouvait prévoir. Contrairement à ses promesses, les tensions et les conflits armés ne sont pas moins répandus dans le « camp socialiste » que dans le « camp impérialiste » [52]. Au contraire, si l’on compare les « centres » des deux systèmes, le plus pacifique semble être le camp capitaliste. « L’impérialisme, stade suprême du socialisme ? ». Un journaliste du Monde a osé poser cette question, qui méritait de l’être. La définition léniniste interdit de la poser. Mais les marxistes rigoureux ne sauraient accepter cet interdit, si le marxisme doit offrir une explication totale de l’Histoire.

Pour toutes ces raisons, la notion léniniste de l’impérialisme convient mieux aux besoins de la propagande qu’à ceux de l’histoire et de l’analyse politique. Raymond Aron a justement critiqué « la théorie ou le vocabulaire qui présente l’Occident impérialiste en tant que tel, parce qu’il constitue le centre, le foyer de l’économie mondiale et achète au tiers monde une fraction des matières premières qu’il transforme et sans lesquelles il serait d’un coup paralysé » : « A l’intérieur du système international, politique ou économique, la dépendance réciproque des États comporte une asymétrie, en faveur des forts et des riches. Mais, si l’on appelle impérialisme le fait même de la dépendance des exportateurs de matières premières par rapport à la conjoncture des pays industrialisés, ou finira par confondre sous le même vocable cette dépendance inévitable et l’envoi des chars soviétiques à Prague (ou, si l’on préfère, des marines à Saint-Domingue). La propagande use sciemment de cette confusion afin que l’empire soviétique cesse d’apparaître impérialiste et que les pays européens - Suisse incluse - continuent de l’être, en dépit de la décolonisation » [53].

L’analyse de Raymond Aron met bien en évidence les ressources qu’offre à la propagande la confusion entre l’analyse économique et la polémique politique, entre la « nature » présumée des systèmes socio-économiques et les actes des États. C’est l’inconvénient de la coexistence de plusieurs acceptions, qui permet de jouer sur l’ancienne et la nouvelle définition du même mot.

Pour sortir de cette confusion, faut-il achever la mutation sémantique entamée au début de notre siècle, en abandonnant la notion politique d’impérialisme ? C’est l’avis de Jean Bouvier, qui plaide « pour une utilisation stricte de ce mot. Le faux sens du mot ’impérialisme’ semble être celui-ci : l’impérialisme serait simplement une politique extérieure, une attitude diplomatique et ce serait toute politique extérieure de puissance [...]. En vérité, il faut restreindre, c’est-à-dire préciser le sens du mot impérialisme. Ce mot n’est apparu qu’à la fin du XIXe siècle et dans les premières années du XXe siècle, parce qu’il correspondait à des faits nouveaux [...]. L’impérialisme fut conçu comme un certain âge du capitalisme, un certain mode de vie et de conduite de ce dernier, arrivé à un niveau déterminé de développement » [54].

Ce choix de terminologie ne résout pas les objections déjà formulées, et il en soulève d’autres. Il a d’abord l’inconvénient de faire dépendre un concept d’une formation économique et sociale très précisément datée. Or, le monde qu’a connu Lénine différait sensiblement de celui de Marx, et du nôtre. D’où les difficultés qu’ont les auteurs marxistes à s’accorder sur les détails de leur terminologie. Le capitalisme actuel est-il « l’impérialisme véritable » ou le « néo-impérialisme » [55] ? Peut-on parler d’un « impérialisme britannique », d’un « Imperialism of Free Trade », avant Hobson ? Peut-on, comme Harry Magdoff, appeler « impérialisme » tout le processus de formation du marché mondial capitaliste depuis le XVIe siècle ? A plus forte raison, les auteurs marxistes devraient hésiter à étudier des impérialismes plus anciens, ou étrangers à la civilisation européenne, s’ils suivent l’avis de Lénine : « Il y avait une politique coloniale et un impérialisme avant la phase la plus récente du capitalisme, et même avant le capitalisme. [...] Mais les raisonnements « généraux » sur l’impérialisme, élaguant ou reléguant au second plan la différence fondamentale des formations social-économiques, dégénèrent infailliblement en banalités absolument vides ou en galimatias, telles que la comparaison de la grandeur romaine avec la grandeur britannique » [56]. L’histoire comparative a pourtant besoin de concepts généraux, comme celui d’empire, que les humanistes italiens du XVe siècle ont eu le mérite de dégager du mythe médiéval de l’Empire universel et providentiel [57]. Par un processus inverse, le concept léniniste de l’impérialisme risque de dégénérer en un nom propre, celui du « diable politique » de notre temps.

La définition politique de l’impérialisme avait au moins l’avantage d’être comprise et admise par tous, même par Lénine. Son abandon ne se justifierait que si le recours à la force dans les relations internationales avait disparu. Comme il n’en est rien, ce choix serait plus nuisible qu’utile, et ne pourrait s’imposer. Au contraire, le maintien de la définition politique n’entraînerait pas les mêmes inconvénients, si on comprend la politique dans son sens le plus large, impliquant tous les problèmes qui se posent aux États, parmi lesquels ceux de l’économie sont primordiaux.

En tout cas, les historiens admettront aisément avec Jean Bouvier que « ce débat finirait par devenir artificiel, si les tenants des deux thèses ne comprenaient pas les rapports réciproques entre l’économique, le social et le politique » [58]. Les facteurs que l’analyse tend à distinguer sont dans la réalité plus souvent associés que séparés, et l’on ne peut affirmer que l’un prévaut toujours sur les autres.

C’est pourquoi, plutôt que de préciser trop restrictivement le concept d’impérialisme, la prudence conseille de s’en tenir à une définition assez générale pour servir à tous, quelle que soit la problématique de chacun. Celle de Brailsford en 1914 (« l’acquisition d’avantages économiques par la pression politique ») est encore trop restrictive, puisqu’elle pourrait aussi bien être inversée. On peut parler d’impérialisme chaque fois qu’un État (ou ses ressortissants) impose ou tente d’imposer sa volonté à un autre, par quelque moyen que ce soit, et quel que soit son but. Les adjectifs ne manquent pas pour préciser s’il s’agit d’un impérialisme politique, militaire, économique, culturel, ou d’une combinaison de multiples éléments. Cette « définition » purement descriptive ne prétend apporter aucune réponse au grand problème historique et toujours actuel de l’impérialisme. L’important est qu’elle n’en exclue aucune.


Guy Pervillé.


[1] « Israël, fait colonial ? », Les Temps Modernes, n° 253 bis, 1967 (dossier : "Le conflit israélo-arabe"), p. 24.

[2] Ibid.

[3] Islam et capitalisme, Paris, Le Seuil, 1966, pp. 21-22.

[4] Cf. Le compte rendu par Henry Brunschwig, « Empires et impérialismes », Revue historique, juillet-septembre 1965.

[5] L’Empire romain, depuis Constantin, était considéré par l’Église comme une création providentielle, destinée à faciliter la diffusion du christianisme dans le monde.

[6] Koebner et Schmidt, op. cit., pp. 2 et 342.

[7] Cité par Koebner et Schmidt, op. cit., p. 344.

[8] Ibid., pp. 8-10 et 345.

[9] Ibid., pp. 118 et 149.

[10] Ibid., chap. V et VI.

[11] Article de Robert Lowe, cité par Koebner et Schmidt, op. cit., p. 149.

[12] Koebner et Schmidt, op.cit., chap. VIII.

[13] Ibid., chap. IX.

[14] Cité par Koebner et Schmidt, op. cit., p. XXIII (introduction).

[15] Sur le sens des mots « colonies », « colonisation », et « colonialisme », cf. Maxime Rodinson (« Israël, fait colonial ? ») et G. Pervillé (« Qu’est-ce que la colonisation ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, juill.-sept. 1975 ; et « L’irrésistible ascension d’un mot romain : colonie », L’Histoire, n° 61, nov. 1983).

[16] Koebner et Schmidt, op. cit., chap. X.

[17] Ibid., p. 252.

[18] Ibid., p. 253.

[19] Zur Soziologie des Imperialismus, 1919.

[20] La persistance de l’Ancien Régime, l’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Paris, Flammarion, 1983 (New York, 1981).

[21] Montage de citations fait par Lénine, d’après Die Neue Zeit, 1914 (II), p. 921 ; 1915 (II), p. 207 sq. ; 1915 (I), p. l4.

[22] Nous citons la première édition française : L’impérialisme, dernière étape du capitalisme, essai de vulgarisation, Paris, Librairie de l’Humanité, 1923, 139 p.

[23] Lénine, op. cit., pp. 94-95. C’est nous qui soulignons.

[24] Ibid., préface de 1920 aux éditions française et allemande (Éditions sociales, 1945, p. 9).

[25] Ibid., p. 6 (préface de l’édition russe, Petrograd, 1917).

[26] Ibid., p. 8 (Introduction).

[27] Ibid., p. 97.

[28] Cf. C. R. Fay, Cambridge History of the British Empire, 1940, t. II, p. 399.

[29] Article de John Gallagher et Ronald Robinson, Economic History Review, 2nd series, vol. VI, I(1953), pp. 1-15. Réimprimé dans The decline, revival and fall of the British Empire (articles de John Gallagher) Cambridge University Press, 1982.

[30] Koebner et Schmidt présentent le débat sur l’impérialisme économique (op. cit., pp. 271-273) et se prononcent contre la validité du concept, en citant Schumpeter, Viner, Winslow, Hancock et Frankel (références en notes pp. 380-381). L’économiste marxiste américain Harry Magdoff répond dans son recueil d’articles, L’impérialisme de l’époque coloniale à nos jours, aux critiques de son livre L’Âge de l’impérialisme (Monthly Review Press, 1969 et 1978, trad. française Maspéro, 1970 et 1979).

[31] René Capitant, cité par le dictionnaire Robert.

[32] Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann Lévy, 1962, p. 263.

[33] Lausanne, Payot, 1951, 134 p., bibliographie.

[34] Cf. Introduction à l’histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin, 1964, et J. B. Duroselle, Tout empire périra, Paris, Publications de la Sorbonne, 1981.

[35] Paris, Armand Colin, 1960. La thèse de Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français, histoire d’un divorce, Paris, Albin Michel, 1984, est une réponse à ce livre.

[36] Répartition des investissements extérieurs des trois grandes puissances capitalistes européennes en 1914 : Royaume Uni : 47 % dans l’Empire (dont les 3/4 dans les « dominions » autonomes) et 53 % à l’étranger ; France : 9 % et 91 % ; Allemagne : 1 % et 99 %.

[37] Freymond, op. cit., p. 81.

[38] L’impérialisme français d’avant 1914, Paris, Mouton, 1976, pp. 7-8.

[39] Ibid., pp. 328-329.

[40] Lénine, op. cit., p. 85.

[41] Étudiés par la thèse de René Girault, Emprunts russes et investissements français en Russie, 1887-1914, Paris, Armand Colin, 1973.

[42] Rapport de Witte à Nicolas II, « Sur la nécessité d’adopter une politique économique et de s’y tenir fermement », février 1899.

[43] Étudiés par la thèse de Jacques Thobie, Intérêts et impérialisme français dans l’Empire ottoman (1895-1914), Paris, Publications de la Sorbonne, 1977.

[44] Cité par Jean Bouvier, Initiation au vocabulaire et aux mécanismes économiques contemporains, Paris, SEDES-CDU, 3e édition, 1977, pp. 260-261 et 271-272.

[45] Jacques Thobie, La France impériale, 1880-1914, Paris, Mégrelis, 1982, p. 168.

[46] Ibid., p. 177.

[47] « De l’impérialisme britannique à l’impérialisme contemporain : l’avatar colonial », dans L’impérialisme français d’avant 1914, op. cit., pp. 85-119.

[48] Ibid., p. 114 (C’est nous qui soulignons l’exception).

[49] Nous ne prétendons pas pour autant qu’il y ait incompatibilité entre le régime démocratique (fait de politique intérieure) et l’impérialisme (qui relève de la politique extérieure).

[50] La guerre des Malouines (1982) ne parait pas réfuter cette appréciation, parce que l’Argentine n’était pas un État du « centre », ni par son régime politique, ni par sa situation économique.

[51] Hélène Carrère d’Encausse, L’empire éclaté, et Le grand frère, Paris, Flammarion, 1978 et 1983.

[52] Conflits soviéto-chinois, sino-vietnamien, khméro-vietnamien, etc.

[53] Plaidoyer pour l’Europe décadente, Paris, Laffont, 1977, repris et cité dans les Mémoires de Raymond Aron, Julliard, 1983, p. 668. Il ajoutait, parlant des pays du Tiers Monde : « Qu’empruntent-ils à l’Union soviétique, sinon l’idéologie de l’impérialisme, réquisitoire contre ceux auxquels ils demandent tout, apologie de ceux dont ils n’obtiennent rien ? »

[54] Initiation..., op. cit., pp. 261-262.

[55] Cf. J. M. Chevalier, « le néo-impérialisme », dans L’impérialisme, colloque d’Alger, 21-24 mars 1969, Alger, SNED, 1969, pp. 217-239.

[56] Lénine, op. cit., p. 85.

[57] Koebner, Empire, pp. 43-50, montre comment Léonardo Bruni, Lorenzo Valla et Aeneas Sylvius Piccolomini ont pris acte de la fin de l’Empire romain, et relativisé la notion d’empire en la généralisant.

[58] Initiation..., op. cit., p. 262.

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7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 09:53
Pour consulter le blog: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Pourquoi cette rubrique sur l'impérialisme? Pourquoi prend-elle une place importante sur le blog comprendre-avec-rosa-luxemburg?


Nous enrichissons régulièrement notre rubrique sur l'impérialisme. Ainsi les trois textes publiés aujourd'hui, auxquels nous accédons par le jeu des requêtes de ceux qui parviennent sur le blog ou qui effectuent une recherche correspondant à notre démarche.

Ces textes nous permettent d'approfondir notre compréhension du processus impérialiste, de son évolution à l'époque de Rosa Luxemburg, de ce qui a amené à ce développement et des caractéristiques de l'impérialisme aujourd'hui. 

Tous ces apports nous permettent tout autant de lutter en toute conscience
- contre les formes de l'exploitation capitaliste aujourd'hui : ainsi l'explosion ces dernières semaines du chômage que nous pouvons suivre au jour le jour là où nous vivons, où nous habitons,
- que contre les conséquences mortelles de l'impérialisme, ainsi ces dernières semaines en Palestine.


Ils nous permettent aussi de percevoir le rôle de la social-démocratie dans ce processus et de tous les réformismes, qui prennent de multiples formes, mais renaissent toujours de leurs cendres mais aussi des cendres qu'ils ont répandu tout au long de l'histoire du mouvement ouvrier.
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7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 09:32


Cet artilce est repris du site marxists.

Source : "Cahiers du bolchevisme" (organe théorique du PCF) n°7, 2 janvier 1925 (pages 494-503).

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L'impérialisme britannique contre le prolétariat de l'Empire
Manabendra Nath Roy

 


Parlant à Bakou, il y a quelque temps, A. Purcell , chef de la délégation des Trade-Unions britanniques en Russie, déclara que, de retour en Angleterre, la délégation organiserait un mouvement de non-intervention dans les affaires égyptiennes, pour empêcher l'impérialisme britannique d'étouffer l'Egypte faible et sans défense.

Cette attitude, intéressant les militants prolétariens, est contraire au point de vue officiel du Labour Party sur cette question. Le Labour Party , en effet, veut soumettre le différend anglo-égyptien à la Société des Nations. Et il semble même qu'on ne tienne pas beaucoup à soutenir ce point de vue. En fait, à en juger par le tiède discours de M. Mac Donald , l'amendement travailliste au discours du Trône exprimera simplement "un regret sur la façon dont le gouvernement de Sa Majesté traite le problème égyptien ".

Le pacte de 1922 est devenu un chiffon de papier et la mainmise sur le Soudan est un fait accompli. Le cabinet Balwin entend bien ne pas relever la suggestion de l'arbitrage de la S.D.N. En ce cas, le libellé de l'amendement travailliste importe peu. Le Labour Party ne peut officiellement se montrer exigeant, car le refus péremptoire de M. Mac Donald de soumettre le différend à la S.D.N. comme le proposait Zaghloul Pacha est trop récent pour être oublié. Sachant sa complicité dans l'agression impérialiste de la vallée du Nil, l'opposition ne peut exprimer les sentiments de la classe ouvrière, comme l'a fait Purcell.

Si, dans le débat qui aura lieu la semaine prochaine, M. Mac Donald critique si peu que ce soit la politique égyptienne du gouvernement actuel, il sera certainement mal à l'aise quand le chancelier de l'Echiquier lui répondra.

M. Chamberlain a déjà justifié son ultimatum en se servant de l'autorité de son prédécesseur. Si M. Mac Donald veut être moins "responsable" dans l'opposition qu'au banc du gouvernement, il ne serait pas difficile à son successeur tory de prouver que la politique actuelle de "fermeté" en Egypte suit la politique étrangère traditionnelle de l'Angleterre et c'est le gouvernement travailliste qui l'a inaugurée.

Quelle que soit l'attitude officielle du Labour Party , l'importance du problème égyptien est indéniable. Il ne peut être résolu, ni par un amendement au discours du Trône, ni par l'intervention de la S.D.N. En fait, ces deux alternatives sont entièrement à côté de la question.

Il ne reste donc plus qu'à intervenir dans les affaires de l'Egypte, ainsi que le suggère Purcell. La sincérité de l'I.L.P. , qui a protesté bien haut, et des chefs travailliste, qui ont montré une sainte indignation, sera mise à une rude épreuve si cette proposition d'action directe se trouve proposée.

On a voté des résolutions et on tient quelques meetings de protestation; mais rien n'a empêché le gouvernement d'agir comme il le voulait. L'Egypte gémit sous le talon de fer de l'impérialisme. Le semblant de gouvernement national, accordé de mauvaise grâce pour parer à la dangereuse crise révolutionnaire d'après-guerre, est balayé. Lord Allenby dicte la loi au Caire.

La Grande-Bretagne use de sa formidable puissance militaire contre un peuple faible et sans défense. Le gouvernement, qui avait à sa tête le "Père du peuple égyptien", est chassé parce qu'il a osé discuter certaines exigences atroces de l'impérialisme. L'Egypte est déclarée en état de siège. L'annexion du Soudan est complète.

Telle est, en résumé, la situation actuelle. La première période d'excitation étant passée, il est fort à craindre que la classe ouvrière anglaise ne tombe dans l'apathie et l'indifférence, si on ne lui montre pas la gravité du problème et si on ne fait pas un effort résolu pour mettre fin à cette aventure impérialiste.

L'attentat contre le Sirdar

Avant d'étudier l'aspect politique du problème, aux fins de déterminer si la classe ouvrière doit s'opposer effectivement à la politique d'oppression et d'expansion impérialiste, il est nécessaire d'étudier les conséquences morales de l'assassinat de Sir Lee Stack.

La presse capitaliste a exploité ce meurtre pour soulever une indignation superficielle. Le gouvernement s'en est fait un capital politique. Cette offensive avait pour but d'obtenir de la classe ouvrière son consentement à la politique de contrainte en Egypte. Le prolétariat britannique, par la bouche des chefs officiels du Labour Party , approuva presque complètement la politique tory en partageant l'indignation soulevée par l'assassinat du Sirdar. M. Mac Donald vanta la noblesse et l'abnégation de l'œuvre à laquelle sir Lee Stack avait sacrifié sa vie. M. Mac Donald, comme d'autres chefs du Labour Party , condamna ce qu'on a appelé un crime misérable et lâche. C'est ainsi qu'ils soutiennent moralement les mesures qui furent prises sous le prétexte de venger l'assassinat d'un officier britannique.

Il est bien permis de douter de l'utilité et de l'efficacité de l'attentat politique. Mais encore est-il nécessaire d'étudier la situation qui a déterminé ce "crime", avant de crier à l'indignation. Si, selon la morale, le terrorisme, la violence et la contrainte doivent être condamnés et leurs auteurs punis, alors l'impérialisme britannique mérite entièrement cette condamnation et cette punition pour ses agissements en Irlande, aux Indes, en Egypte et en d'autres parties du monde. Ceux qui désirent sincèrement la disparition de ces crimes devraient examiner le problème à sa racine et en indiquer les remèdes radicaux. En condamnant si hautement ce crime lamentable, les chefs travaillistes enlèvent toute signification à leurs protestations contre les mesures prises solennellement pour venger l'assassinat.

Un conquérant, tout comme un voleur, expose sa vie à la vengeance, toujours aux aguets de ceux qu'il a volés et soumis. Sir Lee Stack, chef d'une armée étrangère occupant l'Egypte, était, militairement parlant, une proie légitime pour les nationalistes. On ne peut accepter le camouflage de la situation sous prétexte qu'il était le commandant en chef de l'armée égyptienne. Il est possible que les troupes qu'il commandait aient été en grande partie égyptiennes, mais il n'en est pas moins vrai qu'elles forment un engrenage de la machine militaire entretenue pour la défense de l'empire, c'est-à-dire pour maintenir le peuple égyptien sous le joug britannique. Sir Lee Stack n'était pas, en Egypte, comme fonctionnaire de la nation égyptienne, mais comme représentant d'une puissance qui, constamment, se moque de la soi-disant indépendance de cette nation. Comme gouverneur général du Soudan, il personnifiait l'opposition aux revendications égyptiennes de souveraineté. En définitif, il était en guerre et il est tombé victime de cette guerre. C'est une pure hypocrisie impérialiste que de faire un cas moral de cet incident. La responsabilité de l'assassinat de Sir Lee Stack ou de tout autre incident du même genre ne peut être rejetée sur le gouvernement égyptien, sous prétexte qu'il est impuissant à réfréner l'agitation révolutionnaire et à protéger la vie des citoyens étrangers. En dernière analyse, cette responsabilité incombe au système qui rend nécessaire la présence de représentants étrangers dans un pays saturé d'esprit de révolte. Le fait même que le gouvernement britannique s'est constamment refusé à évacuer un pays soi-disant "indépendant" prouve que Sir Lee Stack et ses collègues avaient pour mission de sauvegarder des intérêts impérialistes aux dépens des revendications nationalistes de l'Egypte. C'est le comble du cynisme que de tenir pour responsable de la vie et de la sécurité de ces spadassins de l'impérialisme, un gouvernement dont ils tournent en dérision l'autorité.

Tant que l'Egypte subira la dictature militaire de l'étranger, elle réclamera le droit à la révolte. Le droit du peuple égyptien à l'indépendance complète est indéniable. La reconnaissance du droit des peuples à déterminer librement la forme politique de leur pays exclut toute ingérence de l'extérieur, sous quelque prétexte que ce soit. Le pacte de 1922 ne mit fin au protectorat britannique que nominalement. Il ne pouvait enlever au peuple égyptien le droit historique de se soulever contre toute oppression étrangère ou nationale. Il serait superflu de démontrer que la Grande-Bretagne ne poursuivait pas un but moral, en conquérant l'Egypte et en y établissant son protectorat, en dépit de toutes les belles phrases sur la "responsabilité sacrée" qui incombe soi-disant à l'Angleterre de protéger les Egyptiens et d'assurer la sécurité des Soudanais, comme l'affirme l'historien impérialiste Seely.

Rappelons sommairement les faits historiques les plus importants.

Les débuts de l'impérialisme britannique en Egypte

Jusqu'à la seconde moitié du siècle dernier, les commerçants britanniques, de conserve avec leurs frères français et italiens, pénétrèrent dans la vallée du Nil. L'importance croissante des intérêts commerciaux aiguisa leurs appétits politiques. La dette du khédive Ismaïl Pacha envers les banquiers français et anglais atteignit la somme de deux milliards et demi de francs. Ismaïl étendit la suzeraineté turque sur le Nil jusqu'à l'Ethiopie. Il bâtit Khartoum et quelques autres villes. Les financiers européens alimentaient l'effort de "civilisation" de l'impérialisme turc.

Plus tard, ils pensèrent qu'il serait beaucoup plus rémunérateur d'éliminer l'intermédiaire turc et de faire progresser la "civilisation" sous le signe de la Croix plutôt que sous celui du Croissant. Les Shylocks chrétiens réclamèrent leur argent ou la livre de chair, sous forme d'hypothèque sur les revenus de l'Etat.

Ismaïl s'opposa à la capitulation financière qu'on essaya de lui imposer. Afin d'écarter cet obstacle à leurs visées politiques, la Commission de la dette franco-britannique fomenta une "révolte" contre la Turquie (on peut remarquer que, si le gouvernement de Zaghloul inspira le mouvement antibritannique au Soudan, dans un but politique, comme on l'en accuse, il n'a fait que suivre les leçons que lui a données l'impérialisme européen). Ismaïl fut déposé et Tewfik Pacha - instrument des créditeurs anglo-français - le remplaça; celui-ci accepta sans conditions les termes de la capitulation financière. L'histoire répète des faits déjà connus. Ces événements se reproduisent avec une identité remarquable dans les pays attardés, sous l'égide de l'impérialisme. Le drame représenté au Caire, il y a 50 ans, est donné en reprise aujourd'hui.

Sous la pression de la Commission de la dette, le nouveau khédive licencia un grand nombre d'officiers et de fonctionnaires, dont la loyauté à son égard et envers ses maîtres anglo-français était douteuse. Il y procéda sous prétexte d'économie. de lourdes taxes furent perçues sur les commerçants, afin d'élever les revenus hypothéqués par la Commission de la Dette. Le mécontentement suscité par le nouveau régime, obéissant ouvertement aux ordres des banques anglo-françaises, se développait dans tout le pays. Le Parti nationaliste égyptien s'organisa. Le premier manifeste du parti nationaliste, lancé en 1868, s'exprimait en ces termes :

"Le lion britannique est vorace. Mais il ne tue pas sa proie. Il la laisse vivre, pour savourer son sang goutte par goutte et sa chair morceau par morceau. Le traitement infligé à nos frères de l'Inde nous attend. La malheureuse Egypte est condamnée. Plutôt la mort qu'une telle existence. Levons-nous, nous, les serviteurs de Dieu ! L'Egypte aux Egyptiens !"

Ce n'est pas là la voix d'un peuple heureux, qui goûte les joies d'une "civilisation pacifique". C'était évidemment le cri désespéré de ceux qu'on mène au supplice.

Ces barbares n'ont pas vraiment le sens de la gratitude.

Aujourd'hui, les Egyptiens parlent toujours la même langue. 50 années de mise en coupe réglée n'ont pu faire apprécier les bienfaits de la civilisation.

"L'abolition de l'esclavage"

Parmi les dons innombrables que la Grande-Bretagne a fait à l'Egypte, on compte l'abolition de l'esclavage. Le commun des citoyens britanniques est si fermement convaincu de la grandeur d'âme britannique, qu'il serait choqué de s'entendre dire que ce sont des mobiles intéressés qui ont déterminé l'abolition de l'esclavage.

Dans tous les livres d'histoire, on peut lire que l'Anglais Gordon a adopté l'Egypte pour patrie et lui a fait le sacrifice de sa vie. Il a précédé d'un demi-siècle Sir Lee Stack dans la mission de "civiliser" l'Egypte. L'exécuteur des hautes œuvres de Shylock, le khédive Tewfik pacha, remplaça les fonctionnaires égyptiens par des Anglais et des Français. Gordon était un de ces aventuriers cherchant fortune, avant-coureur de l'impérialisme. Sa carrière devint rapidement brillante. En 1874, il fut nommé gouverneur général du Soudan. A cetté poque, le commerce principal de ce pays était celui de l'ivoire, provenant des régions sauvages de l'Afrique centrale. Gordon voulut faire du commerce de l'ivoire un monopole d'Etat; pour arriver à ses fins, il lui fallait abolir l'esclavage, qui était en rapport étroit avec ce commerce. Les marchands italiens et français qui se trouvaient en concurrence avec les Anglais dans ce commerce, une fois l'esclavage aboli, furent privés de la main d'œuvre pratiquement gratuite des esclaves; d'autre part, le monopole faisait du Caire le centre commercial de l'ivoire qui, dans ces conditions, était accaparé par les Anglais. Mais il existait, en outre, un troisième motif, plus perfide encore. Il s'agissait de pousser à la révolte les propriétaires d'esclaves et les commerçants d'ivoire, au Soudan, pour permettre à la Grande-Bretagne d'intervenir. Ces prévisions infâmes de Gordon "le bien-aimé" se réalisèrent. Les Soudanais mécontents entrèrent en relations avec le parti nationaliste égyptien, dirigé par le colonel Arabi pacha. L'occasion, minutieusement préparée, se présentait. Les temps étaient révolus pour l'intervention militaire et l'occupation.

En 1881, la révolte nationaliste éclatait en Egypte. En même temps, le Soudan se soulevait sous la direction de Mahdi. Les flottes britanniques et françaises bombardèrent Alexandrie, en mai 1882. Une note commune présentée au khédive exigeait la démission du cabinet et l'exil du chef nationaliste Arabi. Mais les démonstrations du peuple obligèrent le khédive à nommer Arabi ministre de la défense. Les rebelles succombèrent sous le nombre; les troupes d'Arabi furent battues et lui-même fait prisonnier à Tel-el-Kebir.

Les soldats égyptiens se refusèrent à participer à l'expédition du Soudan, où tout le pays était soulevé. Gordon fut assiégé à Khartoum. Ainsi, les Egyptiens ne voulaient pas que les Anglais fissent la conquête du Soudan en leur nom. Gordon n'est pas tombé pour la cause égyptienne, mais en tentant de réprimer la révolte des Soudanais contre l'envahisseur britannique. Pas plus en Egypte qu'au Soudan, l'Angleterre n'a de droits, si ce n'est ceux qu'elle s'est assurée grâce à de méprisables intrigues et en usant d'habiles stratagèmes. C'est ce droit acquis par la force que le gouvernement "tory" [1] défend aujourd'hui et que défendait hier le cabinet Mac Donald. C'est ce litige parfaitement clair entre le vainqueur et le vaincu - entre l'exploiteur et l'exploité - que le gouvernement travailliste aimerait voir soumis à la S.D.N., alors que la Société, d'après sa constitution même (parti wilsonien), s'est engagée à ne pas envisager ces conséquences "internes" de l'impérialisme. Non seulement le gouvernement britannique a rejeté directement toute suggestion d'intervention de la S.D.N., mais encore la S.D.N. elle-même, en face de ce problème épineux, a renouvelé le geste de Ponce-Pilate. Une fois de plus, elle a démontré son "impuissance organique". Quelles sont maintenant les propositions du Labour Party ?

Les propositions du Labour Party

La prééminence que la Grande-Bretagne a acquise dans la vallée du Nil par tous les moyens, bons ou mauvais, elle ne l'a pas abandonnée en signant le pacte de 1922. Elle n'a pas cédé un iota de son autorité. "L'indépendance" accordée à l'Egypte était complètement insuffisante.

Cette forme camouflée d'impérialisme ne pouvait devenir légale qu'en s'assurant le concours de Zaghloul pacha, après avoir tenté sans succès de constituer différents gouvernements à tout faire.

Zaghloul et son parti n'acceptèrent "l'indépendance" que comme base de négociations ultérieures. S'ils n'avaient tenu pendantes les questions fondamentales de l'évacuation militaire et du Soudan, le peuple ne les aurait pas suivis dans ce compromis.

Mais une politique basée sur le pacte de 1922, créait une situation ambiguë, qui ne pouvait persister indéfiniment. La carrière politique de Zaghloul était déterminée par la façon dont il s'acquitterait de la tâche à lui confiée : réaliser l'indépendance complète de l'Egypte et ses revendications sur le Soudan, par un arrangement amical avec la Grande-Bretagne. Aucun gouvernement, en Egypte, ne pouvait contenir, d'une façon permanente, les forces de la révolution nationale, s'il n'avait obtenu satisfaction sur ces points. S'il existait en Egypte une personnalité capable de tenter cette tâche impossible, c'était bien Zaghloul, qui jouit d'une popularité énorme et d'une confiance illimitée. Si les déclarations de la bourgeoisie anglaise et du gouvernement travailliste sur le règlement amical du conflit anglo-égyptien n'avaient pas été hypocrites, le régime de Zaghloul se serait maintenu. Mais, poussé par une folie impérialiste insatiable, ce fut le gouvernement travailliste qui finalement rendit intenable la position de Zaghloul.

L'aile révolutionnaire du parti nationaliste n'avait cessé depuis Arabi de battre en brèche l'impérialisme britannique. Cette aile n'approuvait pas le compromis que Zaghloul avait signé avec la Grande-Bretagne. Mais la foi qu'elle plaçait en ce vieux chef, la confiance qu'elle avait en sa sincérité et son talent, l'incitait à laisser Zaghloul expérimenter sa politique de conciliation et de conquête graduelle du pouvoir. Il salua l'avènement du Labour Partytory . , pensant que celui-ci fournirait les moyens de sortir d'une situation critique. Mais M. Mac Donald ne se laissa pas influencer par le souvenir d'une amitié personnelle avec le chef égyptien. Lord Curzon n'aurait pas fait mieux. Chamberlain a récolté ce qu'avait semé le gouvernement Mac Donald. Au banc de l'opposition, les chefs officiels du labour Party ne sont pas lavés du crime commis contre le peuple égyptien - crime dont la responsabilité leur incombe autant qu'au présent cabinet

La rupture des pourparlers avec Mac Donald découvrit la faillite de la politique conciliatrice de Zaghloul. Si même un gouvernement travailliste, après s'être expressément déclaré partisan du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, après d'être déclaré partisan de la démocratie, rejette immédiatement toute proposition d'évacuer les forces militaires maintenues dans un pays présumé "indépendant", comme toute proposition d'en appeler à la S.D.N., comment peut-on poursuivre une politique de réconciliation ?

Le dilemme était nettement posé aux Egyptiens : ou se soumettre à une domination britannique éternelle, habilement masquée d'"indépendance", ou retourner à un état de guerre permanent, suspendu momentanément, pour permettre à la politique de Zaghloul de faire ses preuves.

C'est pure hypocrisie de la part des chefs du "Labour Party" de demander, en leur qualité de loyale opposition de Sa majesté, que le conflit anglo-égyptien soit soumis à la S.D.N., alors que sous leur cabinet ils refusaient de prendre semblable décision, et ainsi annihilèrent toute possibilité d'amélioration constitutionnelle.

Si l'attitude du "Labour Party " a été si hypocrite et ambiguë sur la question égyptienne, elle a été franchement impérialiste envers le Soudan. Aujourd'hui encore, les chefs du "Labour Party" ne sont pas décidés à s'opposer à l'annexion du Soudan. On prétend que le Soudan, ce n'est pas l'Egypte : les Egyptiens n'ont aucun droit sur ce pays. Mais les capitalistes anglais, ont-ils quelque chose de plus à faire là-bas que les Egyptiens ?

Si la conquête est la base du Droit, les Egyptiens, qui ont conquis le Soudan bien avant les Anglais, ont le bénéfice de la priorité.

Le coton du Soudan

Mais la question du Soudan repose sur une base toute différente. Un capital britannique considérable se trouve investi au Soudan; on pense que, éventuellement, il libérera l'industrie textile du Lancashire de la tutelle du coton américain. Le barrage de Mkouar sur le Nil bleu a coûté, à lui seul, 13.000.000 de livres [2] , souscrits à Londres, avec la garantie du gouvernement. La Grande-Bretagne est décidée à demeurer au Soudan pour défendre ces intérêts considérables. Tous les discours sur la protection des Soudanais contre une agression égyptienne, sur le chaos dont il faut les tirer, sur les bienfaits de la civilisation qu'on leur apporte, sont hypocrisie pure et simple.

Les intérêts expansionnistes du capital britannique exigeaient la pacification -terme spécieux pour asservissement - du Soudan, opérée en grande partie aux dépens de vies égyptiennes et d'argent égyptien, ostensiblement dans l'intérêt de l'Egypte. Gordon, Kitchener, Cromer et tant d'autres qui portèrent le drapeau de l'impérialisme britannique dans la vallée du Nil étaient censés conquérir le Soudan pour l'Egypte. Ainsi, dès le début, la souveraineté de l'Egypte sur le Soudan fut clairement reconnue. Mais on répudie cette reconnaissance académique lorsqu'elle heurte légèrement les droits monopolisés du capital britannique au Soudan.

On utilise adroitement cette question épineuse du coton, afin de faire paraître identiques les intérêts de la classe ouvrière anglaise et ceux de l'impérialisme. Prenant leur mot d'ordre chez les économistes impérialistes, les bureaucrates travaillistes, tels J.H. Thomas et J.R. Clynes, ont agité devant les ouvriers le spectre du désastre terrible qui atteindrait l'industrie britannique si les parties de l'empire qui fournissent à la métropole les matières brutes et les denrées alimentaires reprenaient leur liberté. Le prolétariat doit donc soutenir fermement l'expansion impérialiste et, en conséquence, la politique de contrainte militaire, telle qu'elle s'exerce dans la vallée du Nil. Ainsi, le gouvernement travailliste a traité avec "fermeté" la question égyptienne, non pas parce qu'il était un gouvernement minoritaire, mais parce que les chefs du Labour Party étaient convaincus de la nécessité de maintenir une domination impérialiste en Egypte et au Soudan.

La sécurité économique normale du prolétariat britannique ne dépend pas, comme M. Clynes le prétendait, du maintien et de l'expansion de l'empire. La classe ouvrière anglaise ne tirera aucun profit des plantations de coton au Soudan.

Quant à la vie et au développement de l'industrie textile du Lancashire, on peut dire que, si jusqu'à maintenant on a acheté le coton nécessaire à cette industrie en Amérique, il n'y a pas de raison qu'il ne puisse être acheté en Egypte et au Soudan à l'avenir. Le coton américain, dont le Lancashire est tributaire, n'a pas nécessité la conquête des Etats-Unis. De même, pour avoir l'accès libre de la production (actuelle et potentielle) du Soudan, cela n'exige pas évidemment l'occupation militaire de la vallée du Nil, non plus que l'asservissement politique du peuple égyptien. On prétend que l'évacuation britannique rejetterait le Soudan dans le désordre. Ce n'est là qu'une hypothèse. Il n'y a aucune raison de penser que les peuples soumis à une domination impérialiste pendant des dizaines d'années ne se développent pas suivant un rythme normal et continu, si toute immixtion étrangère cesse. En outre, le fait de se procurer du coton moins cher, qui augmentera le profit de l'industrie du Lancashire, ne justifie pas les attentats commis contre des peuples faibles et sans défense.

L'Egypte et le Soudan inséparables

En outre des raisons politiques et historiques, l'Egypte est économiquement inséparable du Soudan. S'il est désirable de réaliser une union des peuples sur une base économique, pour assurer l'évolution vers les Etats-Unis du monde , il est beaucoup plus raisonnable d'unir toute la vallée du Nil dans un organisme économique que de faire du Soudan une source éternelle de matières premières pour l'industrie cotonnière du Lancashire.

Les Egyptiens ont des raisons suffisantes de considérer avec méfiance l'envahisseur britannique. Ils ne se trompent pas tout à fait quand ils prétendent que du Soudan l'impérialisme britannique peut étrangler la vie économique de l'Egypte. La décision d'augmenter indéfiniment la superficie des territoires irrigués de Gezira en est encore la confirmation. En fait, les travaux d'irrigation, qui font l'orgueil de la "civilisation" introduite au Soudan par la Grande-Bretagne sont une menace constante pour l'agriculture égyptienne. L'énorme volume d'eau retenu par ce barrage gigantesque, pour irriguer 400.000 hectares du désert, réduira inévitablement l'écoulement du Bas-Nil, dont l'agriculture égyptienne est tributaire. L'inquiétude des Egyptiens à ce sujet ne peut leur être reprochée. En Grande-Bretagne, on éprouve la même inquiétude au sujet de l'irrigation de Gezira. Des mesures ont été prises pour ne pas diminuer le débit d'eau du barrage sur le cours supérieur du fleuve, en Abyssinie. Dès 1902, la Grande-Bretagne signait un traité avec le roi Ménélik où ce dernier s'engageait à ne pas permettre tous travaux sur le Nil bleu ou à sa source, le lac Tsana, susceptibles de modifier le débit du fleuve. La question a de nouveau été soulevée en 1921, étant données les événements d'Egypte et l'influence croissante de la France en Abyssinie. Les nouvelles exigences britanniques portaient sérieusement atteinte à la souveraineté de l'Abyssinie. Cette dernière, sous l'instigation de la France, répondit en demandant son admission à la S.D.N.; on suppose qu'un arrangement a été conclu, du moins temporairement, lors de la visite du raz Tafari en France et en Angleterre. M. Mac Donald était alors le gardien des intérêts de l'impérialisme britannique. A-t-il préparé l'annexion éventuelle d'un autre petit pays de l'empire ?

L'Egypte centre stratégique de l'empire britannique

Mais la domination britannique dans la vallée du Nil a encore plus d'importance que la sauvegarde d'intérêts capitalistes locaux, déjà considérables par eux-mêmes.

L'Egypte est le centre stratégique de l'empire. Plusieurs nobles lords l'ont souligné, lors du débat à la chambre des lords. Le fait est certain.

Mais, ici également, en quoi cette considération vitale pour la classe dominante concerne-t-elle le prolétariat ?

Chaque jour il devient plus difficile de gouverner l'Inde.

Les peuples islamiques du Proche-Orient trouvent dans l'Union des Républiques soviétiques un champion résolu de leur résistance acharnée aux attaques impérialistes.

La jeune Chine, inspirée également par la Révolution russe, s'oppose à la suprématie britannique en Extrême-Orient.

Oui, l'empire est en danger.

Et c'est pourquoi les intérêts de l'impérialisme exigent, dans cette période critique, que la base égyptienne, à mi-chemin de la métropole, ne soit pas ébranlée. C'est la considération primordiale qui dicte une politique de "fermeté" dans la vallée du Nil. La nécessité éventuelle de réprimer une révolution aux Indes, ou d'envoyer une "expédition de représailles" en Chine, ou de contenir l'ambition nationaliste des Turcs dans des limites "raisonnables", ne peut induire les travailleurs anglais à verser leur sang dans les déserts africains, ou à sanctionner le gaspillage de leurs impôts dans des aventures militaires.

Les benfaits de l'empire sont un mythe, aussi bien pour les travailleurs britanniques que pour les peuples asservis. La doctrine qui veut que les bienfaits de la civilisation soient portés aux peuples attardés est un mensonge impudent. La théorie selon laquelle le démembrement de l'empire ruinerait la classe ouvrière britannique est un mensonge évident.

L'empire non seulement ne rapporte pas grand-chose aux travailleurs anglais; il est encore une véritable charge pour eux. D'abord, ils doivent contribuer financièrement et physiquement à sa conquête et à sa conservation. En outre, l'empire ne fait que consolider le capitalisme métropolitain.

La part de mendiant au pillage colonial, sous forme de pensions de chômage (que les capitalistes auraient cessé de payer voilà longtemps s'ils n'avaient retiré des superprofits énormes des colonies) et la gloire honteuse dont jouissent les chefs traîtres "de s'asseoir aux côtés du roi", ne sont pour la classe ouvrière qu'une bien pauvre compensation en échange de son adhésion à l'impérialisme.

La question de l'Egypte et du Soudan présente tous les problèmes de l'impérialisme du droit d'expansion coloniale, aux dépens de la liberté de peuples soi-disant attardés.

Les tâches du prolétariat britannique

Le prolétariat britannique doit examiner et résoudre cette question. Une fois pour toutes, il doit décider s'il est de son devoir, de sa responsabilité de soutenir l'empire. Une union économique entre les pays qui forment actuellement l'empire britannique ne peut, en régime capitaliste, être autre qu'une union capitaliste destinée à opprimer et exploiter la classe ouvrière.

L'empire doit, auparavant, être brisé. Il sera possible alors de former une union à base socialiste. La préservation de l'organisme industriel actuel, libéré de la propriété capitaliste, est désirable et dépend de l'habileté du prolétariat britannique à gagner la confiance des peuples asservis.

On ne transformera jamais l'empire en communauté économique volontaire tant que les distinctions entre peuples et entre races, engendrées par l'impérialisme, ne seront pas abolies.

Les races sujettes se méfient à bon droit de tous les discours sur la "communauté des nations libres". Comment le travaillisme britannique convaincrait-il les peuples coloniaux de ses bonnes intentions s'il ne peut soutenir sans conditions leurs aspirations à la liberté, même en dehors de l'empire ?

Ce n'est donc ni la proposition plus ou moins sincère des chefs travaillistes de soumettre ce différend à la S.D.N., ni les résolutions hypocrites de l'Independant Labour Party qui expriment le verdict du prolétariat, verdict conforme à ses intérêts objectifs. L'engagement qu'a pris Purcell d'organiser une action directe contre la violence impérialiste exercée dans la vallée du Nil indique la voie que devrait suivre la classe ouvrière britannique.


Notes

[1] Note du traducteur . - Les termes tory et whig se rencontrent fréquemment dans le langage politique anglais. On désigne ainsi les deux Partis qui, depuis la Révolution de 1658, se sont constamment disputés le pouvoir. Ils sont synonymes de conservateur et de libéral, mais sont plus significatifs au point de vue historique.

[2] Note du traducteur . - Soit, au cours actuel du change, environ 1.100 millions de francs.
Nous enrichissons régulièrement notre rubrique sur l'impérialisme. Ainsi les trois textes publiés aujourd'hui, auxquels nous accédons par le jeu des requêtes de ceux qui parviennent sur le blog ou qui effectuent une recherche correspondant à notre démarche.

Ces textes nous permettent d'approfondir notre compréhension du processus impérialiste, de son évolution à l'époque de Rosa Luxemburg, de ce qui a amené à ce développement et des caractéristiques de l'impérialisme aujourd'hui. 

Tous ces apports nous permettent tout autant d e lutter en toute conscience
- contre les formes de l'exploitation capitaliste aujourd'hui : ainsi l'explosion ces dernières semaines du chômage que nous pouvons suivre au jour le jour là où nous vivons, où nous habitons,
- que les contre les conséquences mortelles de l'impérialisme, ainsi ces dernières semaines en Palestine.

Ils nous permettent aussi de percevoir le rôle de la social-démocratie dans ce processus mais aussi de tous les réformismes, qui prennent de multiples formes, mais renaissent toujours de leurs cendres et des cendres qu'ils ont répandu au cours de l'histoire du mouvement ouvrier.
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7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 09:07

Cet article se trouve sur le site de la CADTM. Il a été mis en ligne le 31 janvier 2009
URL: http://www.cadtm.org
Source : Solidarites.ch


L’impérialisme suisse ou les secrets d’une puissance invisible

 

L’impérialisme suisse a suscité très peu de recherches. Il n’existe pas de livre qui fasse l’histoire d’ensemble de cet impérialisme, essaie de discuter ses formes, son rôle et son poids à l’échelle mondiale et tente de cerner ses spécificités par rapport aux autres impérialismes. Même sur le strict plan informatif, on ne dispose que de connaissances lacunaires et éparpillées. S’il fallait citer trois titres sur ce sujet d’importance, je signalerais :

Richard Behrendt, Die Schweiz und der Imperialismus. Die Volkswirtschaft des hochkapitalistischen Kleinstaates im Zeitalter des politischen und ökonomischen Nationalismus, Leipzig/Stuttgart, Rascher, 1932.

Lorenz Stucki, L’empire occulte : les secrets de la puissance helvétique, Paris,R. Laffont, 1970.

François Hopflinger, L’Empire suisse, Genève 1978.

Il n’est donc pas possible de présenter une analyse globale, précise, rigoureuse et articulée, de l’impérialisme suisse. On ne peut que fournir un certain nombre de données factuelles, souvent éclatées, et essayer à partir de là de tracer quelques pistes interprétatives.


Un impérialisme masqué ou feutré


Proportionnellement à sa taille, mais aussi dans l’absolu, la Suisse fait partie des principales puissances impérialistes du monde depuis longtemps. J’y reviendrai. Mais il n’existe guère en Suisse, y compris au sein du mouvement ouvrier ou de la gauche, de conscience directe de ce phénomène. Plusieurs raisons contribuent à l’absence de cette conscience :

• La Suisse n’a jamais eu de véritables colonies et n’a donc pas été directement engagée dans la manifestation la plus claire du colonialisme ou de l’impérialisme, c’est-à-dire la guerre coloniale ou la guerre impérialiste.

• Au contraire, la bourgeoisie industrielle et bancaire suisse s’est depuis très longtemps avancée de manière masquée : masquée derrière la neutralité politique, c’est-à-dire avançant dans l’ombre des grandes puissances coloniales et impérialistes (G-B, FR, All., USA) ; masquée aussi derrière un discours propagandiste omniprésent essayant et réussissant souvent à faire passer la Suisse pour le pays de la politique humanitaire, à travers la Croix-Rouge, les Bons offices, la philanthropie, etc ; enfin, masquée par un discours, complément du précédent, que j’ai appelé la « rhétorique de la petitesse » |1| présentant toujours la Suisse comme un David s’affrontant à des Goliath, un petit Etat faible et inoffensif, etc.

Pour ces différentes raisons, certains auteurs ont caractérisé l’impéralisme suisse d’impérialisme secondaire, mais l’expression me semble mal choisie, car elle entretient l’idée que l’impérialisme suisse serait de peu de poids, marginal, bref beaucoup moins important que l’impérialisme des autres pays. Or la Suisse est une importante puissance impérialiste. Je préfère donc l’expression d’impérialisme masqué ou feutré.


Au coeur des impérialismes européens


Depuis des siècles, le capitalisme suisse est au coeur du développement du capitalisme européen. Au 16e siècle déjà, les grands marchands et banquiers de Genève, Bâle, Zurich, sont au coeur des réseaux internationaux de circulation des marchandises et des crédits. Dès le 17e siècle et surtout au 18e et jusqu’au milieu du 19e siècle, les milieux capitalistes bâlois, genevois, neuchâtelois, st-gallois, zurichois, bernois, etc, participent de manière dense à cette immense opération d’exploitation et d’oppression du reste du monde par le capitalisme ouest et sud-européen en plein essor, soit le commerce triangulaire. L’origine de la fortune de la grande famille bourgeoise des de Pury, l’un des inspirateurs du fameux Livre blanc de 1993, vient de l’exploitation de centaines d’esclaves importés de force d’Afrique dans d’immenses domaines agricoles en Amérique.

Grâce, notamment, aux capitaux accumulés dans l’exploitation et le commerce des esclaves, les milieux capitalistes suisses sont, après les Anglais, ceux qui réussissent le mieux la fameuse révolution industrielle, entre 1750 et 1850. Au cours du 19e siècle, la Suisse est, avec un petit nombre de pays – la G-B, la France, l’Allemagne, la Belgique, la Hollande et les USA – l’un des pays à la pointe du développement capitaliste et devient l’un des pays les plus industrialisés du monde, particulièrement puissant dans des secteurs de pointe de l’époque comme la production de machines et de moteurs, l’électro-technique et la chimie. La période qui va de 1850 à 1914 voit le développement prodigieux du colonialisme-impérialisme :

• la manifestation la plus tangible, c’est la course aux colonies : les pays capitalistes développés, avant tout la G-B et la France, font la conquête militaire de toute l’Afrique et d’une bonne partie de l’Asie.

• tous les pays capitalistes développés exportent massivement des capitaux, ce qui leur permet d’exercer une influence déterminente sur les pays non colonisés, mais moins ou non industrialisés, en particulier l’Amérique du centre et du Sud, l’Empire ottoman, la Perse, le Siam, voire la Chine.


Champion toutes catégories en 1913


Qu’en est-il du capitalisme suisse ? C’est ici qu’on voit apparaître sa première grande spécificité : D’un côté, la bourgeoisie suisse est tout aussi impérialiste que ses rivales. Les grands groupes suisses exportent des capitaux à grande échelle et investissent massivement à l’étranger. Ainsi, en 1913, la Suisse est le pays qui vient largement en tête du point de vue des investissements directs à l’étranger par tête d’habitant (en dollars) : |2| Suisse : 700

Royaume-Uni : 440

Pays-Bas : 320

Belgique : 250

France : 230

Allemagne : 70

Etats-Unis : 40

En 1900, la Suisse est le pays qui compte le plus de multinationales au monde par millier d’habitants. Nestlé est probablement la multinationale la plus internationalisée au monde, c’est-à-dire qui compte le plus de filiales à l’étranger.

Mais de l’autre côté, les milieux industriels et bancaires suisses sont entravés dans la course à la colonisation du monde par un gros obstacle : ils ne disposent que d’une puissance militaire relativement faible, et surtout, ils n’ont pas d’accès direct aux océans, à la différence de la Hollande ou de la Belgique, pays comparables dont le débouché sur la mer leur a permis de se lancer dans la conquête coloniale.

Durant la période qui va de la guerre franco-prussienne de 1870 aux débuts de la Première Guerre mondiale, les cercles dirigeants de la Suisse rêvent d’un aggrandissement territorial de la Confédération, soit du côté italien soit du côté français, qui leur donnerait accès à la mer (Gênes ou Toulon). En 1914 et 1915 par exemple, ils envisagent sérieusement d’abandonner la neutralité et d’entrer en guerre aux côtés de l’impérialisme allemand dans l’espoir d’obtenir, en cas de victoire, une part du butin, c’est-à-dire un couloir vers la Méditerrannée accompagné de quelques colonies en Afrique. |3| Mais ils jugent finalement l’aventure trop risquée, sur le plan intérieur et extérieur, et choisissent de poursuivre dans la voie de la neutralité. Ce choix se révélera rapidement extrêmement payant, puisqu’il permettra aux industriels et banquiers helvétiques de faire de formidables affaires avec les deux camps belligérants.


Dans l’ombre des puissants


C’est cette position particulière qui va marquer les formes et aussi le contenu de l’impérialisme suisse depuis la fin du 19e siècle jusqu’à aujourd’hui : comme la grande bourgeoisie industrielle et bancaire helvétique ne peut pas miser sur l’atout militaire, elle va apprendre et devenir virtuose dans l’art de jouer sur les contradictions entre grandes puissances impérialistes afin d’avancer ses propres pions. |4| Dans ce sens, elle utilise de manière combinée deux atouts :

• La politique de neutralité, alliée à celle des Bons offices et à la politique humanitaire (Croix-Rouge, etc.) permettent à l’impérialisme suisse de ne pas apparaître comme tel aux yeux de très larges pans de la population mondiale, ce qui lui confère une forte légitimité. Elles lui permettent aussi d’être fréquemment choisi pour jouer les arbitres ou les intermédiaires entre les grandes puissances impérialistes. Camille Barrère, Ambassadeur de France à Berne de 1894 à 1897, avait déjà compris cette stratégie lorsqu’il écrivait : « La marine de la Suisse, c’est l’arbitrage ». |5|

• La bourgeoisie industrielle et bancaire suisse est capable d’offrir une série de services spécifiques (secret bancaire, fiscalité plus que complaisante, extrême faiblesse des droits sociaux, etc.), dont les classes dominantes des grandes puissances impérialistes ont fortement besoin, mais qu’elles peuvent difficilement garantir dans leur propre pays, généralement pour des raisons politiques internes. L’impérialisme helvétique ne leur apparaissant pas comme un rival trop dangereux, en raison de sa faiblesse militaire notamment, ces puissances accepteront qu’il s’installe et se spécialise durablement dans plusieurs niches hautement profitables (celle de paradis fiscal et de place financière internationale, en particulier).


La Suisse-Afrique


Les exemples qui illustrent la manière et la précocité avec laquelle la bourgeoisie suisse a su avancer ses propres intérêts dans le sillage des grandes puissances impérialistes, en jouant au besoin sur leurs contradictions, sont nombreux. Prenons-en deux :

• Dès 1828, des Missionnaires bâlois, rapidement suivis par les commerçants d’une société, la Basler Handelsgesellschaft, fondée par le coeur de l’oligarchie bâloise (les familles Burckhardt, Merian, Iselin, Ehinger, Vischer), s’installent sur la côte de l’actuel Ghana. Ils vont jouer un rôle décisif dans la colonisation de cette région par la Grande-Bretagne. Dans les années 1860, ils entreprennent dans ce sens un véritable travail de lobbying, couronnée de succès, auprès du Parlement anglais et ils participeront directement à la longu guerre coloniale menée par l’Angleterre contre le Royaume Achanti. |6| En récompense, les négociants bâlois verront leurs affaires facilitées dans le Ghana placé sous tutelle britannique, de telle sorte que la Basler Handelsgesellschaft devient au début du 20e siècle l’une des plus grandes sociétés au mond d’exportation de cacao (le taux de profit net qu’elle dégage au Ghana atteint 25% en moyenne annuelle entre 1890 et 1910). Une anecdote permet à elle seule de mesurer l’influence acquise dans le pays par les négociants suisses et de montrer à quel point ils le considèrent comme leur pré carré. En mars 1957, le Ghana est la première colonie européenne d’Afrique à conquérir son indépendance. L’événement est historique. Cela n’empêche pas, quatre mois plus tard, lors de la fête organisée par les expatriés helvétiques pour le 1er août 1957, l’orateur suisse de conclure son discours devant des centaines d’invités par ces mots : « Vive le canton suisse Ghana ! ». |7|

• Mais en parallèle à la carte anglaise, le capitalisme helvétique sait aussi jouer de la carte allemande ou française. Les Suisses vont même jouer un rôle de premier plan dans la politique coloniale allemande en Afrique, ce qui leur permettra, en retour, de disposer de la bienveillance des autorités coloniales et de développer de florissantes affaires. C’est un commerçant zurichois, Conrad von Pestalozzi, qui contribua largement à la conclusion (c’est d’ailleurs lui qui le signe), en mars 1883, du premier contrat mettant un territoire africain, une partie de l’actuelle Namibie, sous « protection » allemande. Une année plus tard, c’est un négociant bâlois, Louis Baur, qui est chargé par le Gouvernement allemand de négocier et parapher deux traités rattachant une partie de l’actuel Sierra Leone à l’Empire allemand. En 1884 toujours, Carl Passavant, le fils d’un grand banquier bâlois, participe avec des troupes qu’il a recrutées sur place à la première guerre coloniale menée par le Reich, qui aboutira à l’annexion du Cameroun. |8| C’est aussi deux commerçants suisses que l’on retrouve à l’origine d’une des compagnies les plus actives dans l’expansion coloniale de la France en Afrique, la Société Commerciale de l’Ouest Africain (SCOA). |9| Dans la cour des grands

La stratégie évoquée ci-dessus s’est révélée particulièrement efficace, de sorte que la Suisse s’est transformée, au cours du 20e siècle, en une puissance impérialiste de moyenne importance, voire même, dans certains domaines, de tout premier plan.

En voici quelques illustrations :

• Les multinationales suisses appartiennent au tout petit nombre des sociétés qui dominent le monde dans une série de branches, que ce soit les technologies de l’énergie et de l’automation (ABB : 1er ou 2e rang mondial), de la pharmacie (Novartis : 4e rang ; Roche : 8e rang), du ciment et des matériaux de construction (Holcim : 1er rang), des produits alimentaires (Nestlé : 1er rang), de l’horlogerie (Swatch : 1er rang), de l’agro-industrie (Syngenta : 2e ou 3e rang), de la production et de la commercialisation des métaux (Xstrata : 3e ou 4e rang), de la banque (UBS : 4e ou 5e rang ; Crédit Suisse : 15e ou 16e rang), l’assurance (Zurich : 7e ou 8e rang) ou encore la réassurance (Swiss Re : 1er rang).

• Un autre instrument de mesure du poids de l’impérialisme suisse est fourni par le volume (le stock) des investissements directs à l’étranger. Par investissements directs, on désigne les prises de participation opérées par des entreprises nationales dans le capital de sociétés étrangères qui dépassent 10% de ce capital et assurent donc, dans la grande majorité des cas, le contrôle de ces sociétés.

Investissements directs à l’étranger en 2002 |10| (stocks, en milliards $) USA GB FR ALL H-K HOL JAP CH CAN
Stock à l’étranger 1501 1033 652 578 370 356 352 298 274
Stock de l’étranger dans le pays 1351 639 401 452 433 315 60 118 221
Stock net 150 394 251 126 -63 41 272 179 53

Comme le montre la première ligne du tableau, le volume des investissements directs suisses à l’étranger est très élevé. Atteignant presque 300 milliards de dollars en 2002, il se situe au 8e rang mondial. A l’étranger, les multinationales suisses, qui exploitent une main-d’oeuvre de près de 2,2 millions de salarié-e-s (plus du double de la main-d’oeuvre qu’elles exploitent en Suisse), « pèsent » un cinquième du poids des multinationales américaines, un tiers de celui des anglaises et la moitié des allemandes.

La mesure de la puissance de l’impérialisme helvétique se précise encore lorsqu’on examine le volume des investissements nets des sociétés suisses à l’étranger, soit le stock brut auquel on retranche le stock des investissements étrangers (ligne 3 du tableau). Sous cet angle, les multinationales suisses se situent au 4e rang mondial. Environ la moitié des 179 milliards d’investissements nets suisses à l’étranger est située dans les pays dépendants, essentiellement en Asie et en Amérique latine. |11|

• Dès la Première Guerre mondiale, la Suisse est également devenue une place financière internationale de premier plan, qui est aujourd’hui la quatrième ou cinquième plus importante au monde. Mais sur le plan financier, l’impérialisme helvétique présente à nouveau une spécificité. Les banques suisses occupent en effet une position particulière dans la division du travail entre centres financiers : elles sont le lieu de refuge de prédilection de l’argent des capitalistes et des riches de la planète entière et se sont donc spécialisées dans les opérations liées à la gestion de fortune.


Gérant de fortune pour le monde entier


Dans la gestion de la dite « fortune privée offshore », c’est-à-dire la fortune appartenant à des personnes qui n’est pas gérée dans le pays d’origine, la place financière helvétique occupe une position dominante à l’échelle mondiale : les estimations les plus courantes lui attribuent une part du marché international de l’ordre de 30%. Les autres centres importants – la Grande-Bretagne, les Etats- Unis, le Luxembourg, Hong-Kong— viennent loin derrière, avec des parts s’élevant entre 5% et 20%. Au total, les banques, les sociétés d’assurances et autres gestionnaires helvétiques gèrent, en Suisse et à l’étranger, des fonds atteignant un montant faramineux, de l’ordre de 10’000 milliards de francs, ce qui correspond à quelque 70% du Produit intérieurbrut des Etats-Unis. |12|

Les milieux possédants du monde entier confient depuis de nombreuses années une partie de leurs fonds à la gestion des banques suisses parce que ces dernières offrent une combinaison presque unique d’avantages : un secret bancaire en béton armé ; une fiscalité faible et complaisante à l’égard des fortunés ; une monnaie très solide ; une stabilité politique à toute épreuve ; un savoir-faire et un tissu de relations peaufinés à travers les générations. Trois aspects méritent d’être soulignés à propos de cette force financière de l’impérialisme suisse :

• Comme le note Le Temps, « les clients millionnaires des pays en développement apportent environ 70% des fonds gérés offshore » |13| par la finance suisse, soit une somme de l’ordre de 3000 milliards de francs. Cet argent est composé essentiellement – à hauteur de 80% environ – de capitaux qui échappent au fisc de leurs pays d’origine. Cela signifie que les pays pauvres voient un montant de quelque 40 milliards de francs de recettes fiscales leur échapper chaque année grâce à la complicité du paradis fiscal helvétique, soit 25 fois plus que la somme que la Confédération a daigné consacrer à « l’aide au développement » en 2006.

• Une partie importante de ces montants sont ensuite prêtés par les banquiers suisses aux Etats d’où ils proviennent, ce qui permet à la finance helvétique — ironie du mécanisme — d’exercer, grâce à ses créances, des pressions considérables sur la population de ces Etats afin de lui extorquer davantage de plusvalue.

• Il faut enfin noter que la position décrite ci-dessus donne un caractère particulier, fortement rentier ou parasitaire, à l’impérialisme suisse, caractère qui imprègne fortement la bourgeoisie helvétique mais déteint aussi sur de larges secteurs de la petite-bourgeoisie et même sur certaines couches supérieures du salariat.

Cynisme et corruption prospèrent à l’ombre du secret bancaire, de la fraude et de l’évasion fiscales, de toutes sortes de trafics douteux et de l’argent sale. Certains secteurs de la bourgeoisie helvétique n’hésitent d’ailleurs pas à aller de plus en plus loin sur le chemin de la transformation de la Suisse en république bananière, comme en témoigne la multiplication des forfaits fiscaux pour les richissimes étrangers ou les démarches récentes des dirigeants de l’UDC pour ancrer le secret bancaire dans la Constitution, c’est-à-dire de faire de l’escroquerie qu’est la fraude fiscale un des fondements de l’Etat fédéral.

Le cynisme de certains cercles bourgeois apparaît d’autant plus crû qu’il s’entoure d’un discours permanent sur la Suisse comme patrie des droits de l’homme et de l’humanitaire. Tout cela, alors que l’UBS et le Crédit Suisse figurent parmi les principaux bailleurs de fonds des compagnies pétrolières opérant au Soudan, grâce aux revenus desquelles le Gouvernement de ce pays mène une guerre de type génocidaire au Darfour. |14|


Exploitation massive d’une main-d’oeuvre étrangère


Reste à souligner un dernier aspect, très important, de l’impérialisme suisse. Le rapport impérialiste ne consiste pas seulement à aller, comme cela a été dit plus haut, vers la main-d’oeuvre taillable et corvéable à merci des pays pauvres. Il consiste aussi à faire venir sur place des travailleurs-euses étrangersères dans des conditions telles qu’ils/elles peuvent être exploité-e-s à peu près aussi férocement. Dans ce domaine également, le patronat helvétique s’est distingué en important massivement une main-d’oeuvre immigrée, fortement discriminée par un savant système de permis de séjour axé sur le maintien de la plus grande précarité et par l’absence de droits politiques. Bref, il s’est distingué par l’ampleur de la politique de « délocalisation sur place » |15|, selon l’expression parlante d’Emmanuel Terray, qu’il a menée depuis très longtemps. Dès la fin du 19e siècle, les travailleurs-euses étrangers-ères en Suisse représentent plus de 10% de la population (16% en 1913). Aujourd’hui, ils/elles constituent environ 20% de la population résidant en Suisse, soit environ un million de personnes, la plupart salariées, auxquelles il faut rajouter environ 200’000 travailleurs clandestins exploités dans des conditions proches de celles qui régnaient dans les anciennes colonies.


Sébastien Guex


Notes de bas de page:

|1| Cf. Sébastien Guex, « De la Suisse comme petit Etat faible : jalons pour sortir d’une image en trompe-l’oeil », in S. Guex (éd.), La Suisse et les Grandes puissances 1914-1945, Genève, Droz, 1999, p. 12.

|2| Cf. Paul Bairoch, « La Suisse dans le contexte international aux XIXe et XXe siècles », in P. Bairoch, M. Körner (éd.), La Suisse dans l’économie mondiale, Zurich, Chronos, 1990, p. 115.

|3| Cf. par exemple Documents Diplomatiques Suisses, vol. 6, pp. 146-148, 166-167 et 240-243.

|4| En 1916, dans sa célèbre étude sur L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine faisait remarquer à propos de la Belgique ou de la Hollande : « La plupart de ces petits Etats ne conservent leurs colonies que grâce aux oppositions d’intérêts, aux frictions, etc., entre les grandes puissances, qui empêchent celles-ci de se mettre d’accord sur le partage du butin », in Oeuvres choisies, Moscou, Editions du progrès, 1975, vol. 1, p. 718.

|5| Cité dans Jean-Claude Allain, « La politique helvétique de la France au début du XXe siècle (1899-1912) », in R. Poidevin, L.-E. Roulet (Dir.), Aspects des rapports entre la France et la Suisse de 1843 à 1939, Neuchâtel, La Baconnière, 1982, p. 99.

|6| Cf. Sébastien Guex, « Le négoce suisse en Afrique subsaharienne : le cas de la Société Union Trading Company (1859-1918) », in H. Bonin, M. Cahen (Dir.), Négoce blanc en Afrique noire, Bordeaux, Société française d’histoire d’outre-mer, 2001, p. 237.

|7| Hans Werner Debrunner, Schweizer im kolonialen Afrika, Basel, Basler Afrika Bibliographien, 1991, p. 19.

|8| Cf. Hans Werner Debrunner, « Schweizer Zeugen und Mitbeteiligte bei den Anfängen deutscher Kolonisation in Afrika », in P. Heine, U. van der Heyden (Hg.), Studien zur Geschichte des deutschen Kolonialismus in Afrika. Festschrift zum 60. Geburtstag von Peter Sebald, Pfaffenweiler, Centaurus Verlag, 1995, pp. 177-209.

|9| Cf. Catherine Coquery-Vidrovitch, « L’impact des intérêts coloniaux : SCOA et CFAO dans l’Ouest africain, 1910-1960 », Journal of African History, vol. 16, 1975, p. 596.

|10| Cf. Crédit Suisse, Direktinvestor Schweiz : Mitspielen in der obersten Liga, Spotlight, 2 février 2004.

|11| Cf. Neue Zürcher Zeitung, 15 octobre 2002.

|12| Cf. Steve Donzé, Wealth Management in Switzerland, Basel, Swiss Bankers Association, 2007.

|13| Le Temps, 28 octobre 2005, p. 31.

|14| Cf. « Darfour : pas de commerce avec la mort », Libération Afrique, 29 octobre 2007, www.liberationafrique.org.

|15| Emmanuel Terray, « Le travail des étrangers en situation irrégulière ou la délocalisation sur place », in E. Balibar et al., (éd.), Les Sans-papiers : l’archaïsme fatal, Paris, La Découverte, 1999, p. 9.

infos article
URL: http://www.cadtm.org

Source : Solidarites.ch

 

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7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 08:24

Rappel de l'existence de ce livre ...

 

Romans et conquêtes…
Edward W.  Said   Culture et impérialisme. Fayard 2000

Le projet du dernier livre d’Edward W. Saïd - étudier la participation de la culture à la dynamique impériale - est doublement intéressant pour les historiens. D’abord parce que ce spécialiste de littérature comparée à l’université Columbia de New York se refuse à étudier l’histoire littéraire uniquement par rapport à des évolutions stylistiques ou des préoccupations internes : il en fait au contraire une des composantes importantes des mentalités et psychologies occidentales, et c’est à ce titre qu’il s’y intéresse. L’autre protagoniste proposé par le titre, l’impérialisme, permet par ailleurs d’élargir la réflexion au delà du cadre colonial, même si c’est à travers celui-ci qu’est analysée, pour l’essentiel du livre, la relation entre l’occident et le reste du monde.

Deux axes d’étude aussi alléchants que vastes, d’où des restrictions : la culture est exclusivement lue dans les romans des nations impérialistes, essentiellement la Grande-Bretagne, la France et les Etats-Unis. L’impérialisme n’est en revanche pas aussi clairement limité, et il faut l’entendre ici dans une perspective ouverte, qui s’appuie sur les travaux de Chomsky (soit la traditionnelle vision politique et économique revisitée par la critique structuraliste), ceux des sociologues français aujourd’hui vulgarisés par Le Monde Diplomatique (Paul Virilo et Pierre Bourdieu), et surtout ceux de Franz Fanon, sur lesquels s’appuie tout le troisième chapitre, "Résistance et Opposition", qui pourrait constituer une introduction à son ouvrage clef de 1961, Les Damnés de la terre.

Le livre suit un double déroulement : chronologique d’abord, de la fin du XVIIIe à nos jours, et d’opposition, dans le même temps, entre deux premières parties centrées sur la littérature occidentale et deux dernières, en reflet, sur les littératures post-coloniales et un éventuel avenir culturel "affranchi de la domination".

A travers des oeuvres importantes du patrimoine romanesque, choisies pour leur tonalité critique vis à vis du système colonial (Au cœur des ténèbres de Conrad), voire pour leur apparente absence de liens avec lui (Mansfield Park de Jane Austen), les présupposés coloniaux sont traqués, ainsi que leur évolution. Les années 1870 constituant, en France comme en Angleterre, une charnière : l’impérialisme s’y fait agressif (par la voix de Disraeli, mais aussi, en France, par nécessité d’y réinjecter les énergies nationalistes frustrées). Carlyle comme Ruskin, soutenant dès 1865 la répression sanglante du gouverneur Eyre en Jamaïque, s’affichent à la fois comme les représentants les plus brillants et raffinés de la culture victorienne, et, sans la moindre contradiction, comme impérialistes et racistes. Plus tard (1901), le Kim de Kipling peut se lire comme un rite de ré-appropriation de l’Inde par la Grande Bretagne (pour Kipling, fasciné par son sujet de prédilection, et peu suspect de mépris, il n’y a pas de conflit entre les deux civilisations : la situation de l’Inde, gouvernée par la Grande Bretagne, est forcément la meilleure possible). Il n’y a pas d’autonomie de la culture, et même, sans empire, pas de roman européen tel que nous le connaissons (page 122).

Globalement la thèse est irréfutable, même si dans les détails on peut reprocher à l’auteur quelques points de vue discutables (ainsi de la croissance impériale britannique parallèle à la "prédominance du roman britannique" - sic - , p.125), voire des assertions rapides, comme cette affirmation de la "destruction de l’Etat algérien" par la colonisation française (p.119). Le chapitre sur Camus, enfin, nous laisse sur notre faim : le déchirement profond dont son oeuvre se fait l’écho ne rentre pas aussi aisément dans ce schéma explicatif.

L’autre versant de la démonstration est moins aisé : ces romans, lus et admirés en leur temps, jouent-ils un rôle dans la conquête ? Ici la méthode d’Edward Saïd s’éloigne trop des exigences méthodologiques de l’historien pour ne pas le laisser frustré au bord du chemin. Ce qu’il faudrait, c’est un travail d’archive pour établir ce que lisent, et de quelle façon, les acteurs de la conquête, de l’exploitation et de la valorisation des mondes colonisés. Sans ce préalable, il n’est que des hypothèses, et la convocation de tel ou tel exemple n’a de valeur qu’illustrative, et en aucun cas explicative.

Persuadé qu’une analyse historique ou littéraire ne se déploie pas hors du temps ni de l’espace, Saïd en appelle à lire Cabral et Fanon ou les autres grandes voix du Tiers-Monde en regard des productions littéraires occidentales : ses deux derniers chapitres souhaitent alors montrer comment la littérature de résistance à l’impérialisme s’applique depuis les années 20 à détruire les "pseudo-essences" (p.426) pour mieux affirmer le caractère construit de toute représentation identitaire. Lui-même issu d’une tradition culturelle minoritaire, palestinien, chrétien protestant, de nationalité américaine, il dresse, in fine, une apologie de "la position excentrée de l’émigré" qui permet une attitude critique indispensable.

Si certains aspects de sa démonstration rappellent la vulgate anti-mondialiste si en vogue en France, s’il lui arrive aussi parfois de vouloir contraindre la réalité à rentrer dans son schéma, le livre de Saïd mérite pourtant amplement le débat qu’a provoqué sa traduction. Après tout, chaque élève occidental est amené à réfléchir sur les liens, qu’on nous dit viscéraux, et qui unirent au Ve siècle la culture athénienne et la démocratie dans la cité. Pourquoi alors se limiter à lire le XIXe siècle victorien ou le XXe siècle yankee sous les seuls angles économiques et politiques ? L’impérialisme économique ou la course au clocher des années 1880 sont des thèmes solidement analysés, le substrat culturel qui les a rendus possibles mérite aussi d’être éclairé.

Nicolas Balaresque
( Mis en ligne le 23/05/2001 )
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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 10:43

Un deuxième document sur le net sur la construction du chemin de fer de Bagdad. (sur le site d'Arte)
Le chemin de fer de Bagdad
Enjeu majeur pour l’Empire ottoman, la construction d’une voie ferrée reliant la mer Noire à Bagdad est entreprise au début du XXe siècle. Son contrôle par les grandes puissances devient crucial avec la Première Guerre mondiale. Une épopée technique et politique.



La photo de Bagdad aurait pu constituer la preuve d’un événement extraordinaire. Elle montre un ingénieur en chef allemand entouré de travailleurs turcs qui posent pour le photographe. En arrière-plan, quelqu’un a fièrement inscrit à la craie blanche sur la tôle noire de la locomotive en allemand : „La première locomotive à Bagdad, 1912“.

L’ingénieur en chef de la fameuse trajectoire était August Heinrich Meissner de Leipzig qui rêvait depuis son enfance de construire des chemins de fer. « Cher père, cet après-midi, Meissner est venu me chercher. Les palmiers se penchaient sur les rives du Tigre et une flottille de vieux bateaux voguait sur le fleuve grossi. Les flots boueux du Tigre, les palmiers, les Arabes chantant – le vieil Orient, et au beau milieu de tout cela, les locomotives immaculées, les Allemands aux yeux bleus et aux cheveux courts avec leurs mouvements secs et rapides, leur allure un peu militaire. Les soldats de l’Occident viennent pour conquérir, leur arme est la technologie. » : voici ce que rapporta la célèbre espionne anglaise Gertrude Bell de sa rencontre avec Meissner à Bagdad le 28 mars 1914.


La photographie de 1912 semble prouver que le chemin de fer de Bagdad est déjà arrivé dans la métropole du pays des deux fleuves, une prouesse technique pour le début du XXème siècle. C’est comme si les 2 500 kilomètres entre Constantinople, aujourd’hui Istanbul, et Bagdad, passant par les montagnes et le désert, traversant l’Euphrate et le Tigre, étaient reliés par une voie de chemin de fer continue. Mais les apparences sont trompeuses.

A peine dix ans plus tôt, le 5 mars 1903, commence cette entreprise politique et technique titanesque. L’idée de relier les deux métropoles, Constantinople et Bagdad, par une voie ferrée vient du sultan turc Abdoul Hamid II, souverain de l’immense Empire ottoman qui s’étend de Constantinople jusqu’au golfe Persique, de la mer Noire jusqu’à La Mecque. Il désirait créer une infrastructure de transports moderne et espérait, grâce au réseau ferroviaire, resserrer les liens entre la capitale Constantinople et les provinces récalcitrantes.

Pour ce faire, il avait besoin d’alliés. Grâce à l’habileté diplomatique d’Adolf Freiherr Marschall von Biberstein, ambassadeur allemand à Constantinople, le contrat pour la construction du chemin de fer fut passé avec les Allemands. Le financement fut pris en charge par les banques allemandes, des entreprises allemandes envoyèrent leurs ingénieurs et dirigèrent le chantier. Locomotives, rails ou boulons, tout arrivait en bateau du Reich.


De même pour les locomotives sur la photo de 1912 : elles n’ont jamais parcouru la ligne de Constantinople. Car, deux ans avant le début de la Première Guerre mondiale, le chemin de fer de Bagdad comptait encore plusieurs chantiers en pleine activité. Il est vrai, par contre, qu’en 1912, les premières locomotives allemandes étaient en gare de Bagdad, mais arrivées en pièces détachées de Hambourg avant d’être assemblées sur place. Elles permettaient de faire avancer la construction de la ligne vers le nord en partant de Bagdad, car sur ce terrain impraticable, les rails pesant plusieurs tonnes ne pouvaient être transportés que par chemin de fer.

L’épopée des deux locomotives reflète parfaitement les forces en présence en Europe et au Proche-Orient avant la Première Guerre mondiale. Le cargo de Hambourg vogua sur la mer Méditerranée jusqu’au canal de Suez contrôlé par les Britanniques, le traversa, fit le tour du sud de l’Empire ottoman – actuellement l’Arabie saoudite et le Koweït - pour aller jusqu’à la ville portuaire de Bassorah dans le golf Persique. A Bassorah, les locomotives furent transférées sur des vapeurs de rivière afin de remonter le Tigre, également sous contrôle britannique, jusqu’à Bagdad.

L’histoire du chemin de fer de Bagdad qui devait relier la capitale de l’Empire ottoman, Constantinople, à Bagdad a déjà beaucoup échauffé les esprits chez les grandes puissances européennes et en Russie avant que cette photo ne fut prise. La construction du chemin de fer jusqu’à Bagdad était un projet de prestige pour Le Reich et un objet de fierté pour l’Empire ottoman. Cette ligne d’une grande importance stratégique devait rapprocher les provinces éloignées de la capitale du Bosphore. La France, la Russie et particulièrement la Grande-Bretagne y voyaient un danger pour leurs intérêts coloniaux dans la région. « L’homme malade du Bosphore » pouvait-il préserver son hégémonie au Proche-Orient uniquement à l’aide du chemin de fer ? Le chemin de fer était aux yeux de ses adversaires un instrument de pouvoir dont la création devait être empêchée à tout prix. Les bonnes relations entre l’empereur allemand et le sultan turc ainsi que la construction du chemin de fer entre Bagdad et Médine représentaient une sérieuse menace, en particulier pour les Britanniques. Ces derniers voulaient absolument éviter la présence des Allemands près des puits de pétrole arabes, un objectif partagé par la France et la Russie.

par Roland May


Pour en savoir plus sur le rôle du chemin de fer de Bagdad pendant la Première Guerre mondiale, ne ratez pas le documentaire en deux parties
Le chemin de fer de Bagdad.
1. 1903 – Une entreprise titanesque
2. 1914 – Aventuriers et espions »,
le 3 janvier 2006 à partir de 20h40 et le 6 janvier à partir de 18h05




Edité le : 29-12-06
Dernière mise à jour le : 29-12-06

Sur le site d'Arte

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 10:23

En illustration des articles du blog reprenant des chapitres de l'Accumulation du capital de Rosa Luxemburg.

Chemin de fer Berlin-Bagdad
Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Le chemin de fer Berlin-Bagdad est une voie ferrée de 1600 km de long, construite entre 1903 et 1940 dans l’Empire ottoman et ses Etats successeurs, pour assurer la liaison entre Konya (Turquie actuelle) et Bagdad (IrakSyrie et en Irak, la longueur totale de l’ouvrage atteint 3205 km, ce qui en fait un des plus grands ouvrages d’infrastructure de l’époque et une des réalisations capitales de l’impérialisme économique allemand. actuel). En y incluant le chemin de fer anatolien Istanbul-Konya et les voies annexes en

Le nom allemand est simplement "Bagdadbahn" (chemin de fer de Bagdad), mais la presse britannique et française a vite adopté le terme "Berlin-Bagdad" (ou "Berlin-Bucarest-Bagdad") qui le rattache à un ensemble de grands chantiers ferroviaires reliant l'Europe Centrale au Moyen-Orient, et où le rôle de l'Allemagne a été prédominant.

 
Tracé

La ligne se raccorde au chemin de fer anatolien à Konya, en direction d’Adana, Alep, Mossoul et Bagdad. Elle sera plus tard prolongée vers Basra et le golfe Persique. Avec la ligne Damas-Hama et Prolongements et le chemin de fer du pèlerinage Damas-Médine, le système feroviaire ottoman s’étendait loin vers le sud de l’Empire.

Pour le mettre hors de portée de l’artillerie navale, le tracé de la ligne passe par l’intérieur des terres. Une voie secondaire atteint la mer à Iskenderun, mais la voie principale vers Alep coupe le mont Nurdag par un tunnel de 8 km de long.

Le grand projet du Berlin-Bagdad

Origines 

Sous le règne d’Abdülhamid II (1876-1909), l’Empire ottoman perd la plupart de ses territoires européens. Le gouvernement du sultan comprend la nécessité d’une modernisation accélérée de l’Empire, et en particulier de ses provinces asiatiques, pour assurer sa cohésion et résister à la pression des puissances européennes. Jusque-là, le transport de troupes vers les confins de l’Empire pouvait prendre des mois. Seul le chemin de fer pouvait assurer une liaison rapide et efficace. Un premier projet, présenté par le colonel britannique Francis Chesney dans les années 1830, avait été abandonné à la suite de l’ouverture du canal de Suez.

Au début des années 1880, l’ingénieur allemand Wilhelm Pressel présente un projet fortement argumenté. « Si le chemin de fer est en mesure de développer les capacités de production et d’exportation d’un pays, c’est tout particulièrement le cas en Anatolie, où, par manque de moyens de transports vers l’intérieur, des ressources considérables sont perdues et de vastes étendues cultivables laissées à l’abandon. »

Financement

L’Empire ottoman est alors sous la tutelle des grandes banques françaises, qui tiennent en main aussi bien la Banque Impériale Ottomane que l’Administration de la Dette Publique Ottomane. Le sultan cherche à échapper à cette tutelle en se tournant vers les banques britanniques et allemandes. Le gouvernement de Londres approuve le projet, mais les banques britanniques le jugent trop risqué et refusent leur participation.

L’Empire ottoman est déjà lié à la Prusse par de fructueux accords de coopération, en particulier à travers les missions militaires allemandes. A la différence du Royaume-Uni et de la France, l’Allemagne n’a pas d’intérêts coloniaux dans la région, et l’impérialisme économique allemand n’apparaît donc pas comme une menace politique. La Sublime Porte ne voit pas d’inconvénient à mettre le projet sous le patronage allemand.

En Allemagne, le projet suscite des réactions variées. La Deutsche Bank, sous la direction de Georg von Siemens, est d’abord réticente. Elle ne se persuadera de l’intérêt du projet que peu à peu et surtout avec la découverte de la richesse pétrolière de la Mésopotamie, pour laquelle elle obtiendra une concession en 1911. Le gouvernement allemand, pour des raisons sans doute plus stratégiques que diplomatiques, souhaite s’immiscer dans une région qui était jusque-là dans la sphère d’influence britannique et française. L’aspect de prestige n’est pas à négliger : l’empereur Guillaume II s’implique personnellement dans le projet, et il envoie aux constructeurs ses vœux de réussite dans un télégramme en deux langues.

Du point de vue allemand, le « Bagdadbahn » doit offrir de nouveaux débouchés à l’économie allemande. Par son prolongement au golfe Persique, il offre un point d’appui aux flottes allemandes de guerre et de commerce. La politique allemande vient ici contrecarrer les intérêts français et surtout britanniques. Le chemin de fer Berlin-Bagdad et les missions militaires allemandes sont deux aspects de la liaison de plus en plus étroite entre l’Empire ottoman et les Empires centraux, qui devait les conduire ensemble vers la 1e Guerre Mondiale.

La concession du premier tronçon Eskisehir-Konya est signée en 1893, et le texte envisage, en termes prudents, une prolongation éventuelle vers Bagdad. La ligne anatolienne atteint Konya le 29 juillet 1896. En 1899, la Deutsche Bank signe avec le gouvernement ottoman un accord provisoire pour la construction de la ligne de Bagdad.

Siemens s’efforce de trouver des partenaires. Ni les banques britanniques, ni celles de New York ne se montrent intéressées. Finalement, Siemens arrive à embarquer dans son projet la Banque Ottomane française et plusieurs autres banques européennes.

Au début de 1903, la société du Chemin de Fer Anatolien est enfin en mesure de boucler son projet. Elle obtient du gouvernement ottoman une concession de 99 ans. L’accord prévoit une prolongation jusqu’à Basra et jusqu’à un point non déterminé du golfe Persique. Le 13 avril, la Société Impériale du Chemin de Fer de Bagdad est fondée. Les participants sont la Deutsche Bank (40%), la Banque Impériale Ottomane (30%), le Chemin de Fer Anatolien (10%), le Wiener Bankverein (autrichien, 7,5%), le Schweizerische Kreditanstalt (suisse, 7,5%) et la Banca Commerciale Italiana (5%).

En fin de compte, le projet est principalement financé par les emprunts d’Etat ottomans, mis sur le marché par la Deutsche Bank. La première tranche, en 1904, s’élève à 54 millions de francs français, la seconde, en 1910, à 108 millions, et la troisième, en 1912, à 60 millions.

Après la 1e Guerre Mondiale, la Deutsche Bank transférera ses parts à une banque suisse, pour les mettre à l’abri d’une saisie par les vainqueurs.

Construction

Le premier coup de pioche d’un chantier de dix ans est donné le 27 juillet 1903. Plusieurs grandes firmes allemandes sont représentées, en particulier le groupe de construction Philipp Holzmann AG pour la construction des gares, le groupe Friedrich Krupp AG pour les rails, ainsi que Borsig, Cail, Hanomag, Henschel et Maffei pour les locomotives.

Le chantier emploie, par moments, jusqu’à 35 000 travailleurs, dans des conditions souvent pénibles et dangereuses. Les plus grandes difficultés sont liées au franchissement des montagnes, par les Portes de Cilicie et la chaîne du Taurus en Asie Mineure. La ligne atteint une altitude maximale de 1 478 m. Elle emprunte 37 tunnels totalisant 20 km de long. Elle passe sur des ponts et des viaducs, le plus connu étant celui de Giaurdere.

Ces travaux, dans des régions incomplètement explorées, ont également donné lieu à d’importantes découvertes archéologiques botaniques et zoologiques.

Dans la Première Guerre Mondiale

Le chemin de fer de Bagdad joue un rôle majeur dans la stratégie allemande, car il lui permet de s’affranchir des importations de pétrole américain et de s’approvisionner malgré le blocus maritime. Il est encore plus important pour l’Empire ottoman, car il lui permet de maintenir la liaison entre les différents fronts, lors de l’offensive de 1915 contre le canal de Suez, puis des différentes opérations en Arabie, Mésopotamie et Syrie-Palestine. Le harcèlement de la ligne par la guérilla arabe est une des causes de la débâcle ottomane de 1918.

D’autre part, le chantier du chemin de fer joue un rôle notable dans le génocide du peuple arménien. Dès avant la guerre, de nombreux Arméniens, ouvriers et ingénieurs, avaient été associés à l’ouvrage. A partir de l’entrée en guerre, tous les Arméniens d’âge mobilisable sont versés dans des corps de travailleurs forcés. Des dizaines de milliers d’entre eux laissent la vie sur le chantier. A partir d’octobre 1915, c’est par cette ligne, avec la participation de nombreux techniciens allemands, que transite toute la population arménienne déportée vers les camps du désert syrien.

Après la Première Guerre Mondiale

La ligne, fortement endommagée par les destructions de la guerre, est partagée entre les zones d’occupation britannique et française.

En 1923, au traité de Lausanne, la Turquie de Mustafa Kemal obtient la restitution d’une partie de la ligne entre Karkamis et Nusaybin. Elle sera nationalisée, avec le reste des chemins de fer turcs, en 1948.

La partie syrienne, sous le mandat français, est rattachée à la ligne Dama-Hama et Prolongements sous le nom de Bozani-Alep et Prolongements.

La partie irakienne est rachetée en 1936 au Royaume-Uni par le gouvernement royal irakien pour la somme de 494 000 livres sterling.

La normalisation des rapports entre la Turquie et l’Irak permet l’ouverture d’une ligne entre les deux pays, le Taurus-Express, à partir de 1930. Une partie du trajet, autour de Nusaybin, est cependant parcouru par la route. La voie ferrée ne sera complétée que le 17 juillet 1940.

Après 1945, la conclusion du Pacte de Bagdad (Turquie, Irak, Jordanie) a fait naître des projets de liaison entre ces trois pays. Mais l’état de tension récurrent depuis 1956 n’a pas permis leur aboutissement. Seule la partie turque de la ligne, modernisée pour le transport des minerais, est aujourd’hui le lieu d’une activité importante.

Littérature

La passagère la plus connue de la ligne de Bagdad est la romancière britannique Agatha Christie, épouse de l’archéologue Mark Mallowan. Elle a participé à ses fouilles en Irak. Elle l’évoque dans ses mémoires et dans plusieurs de ses romans.

Le chemin de fer, principal lien entre le nord et le sud du pays, a joué un rôle appréciable dans la construction nationale de l’Irak moderne. Le romancier irakien Khodayyin Mohammad le mentionne plusieurs fois dans ses nouvelles, de façon à la fois réaliste et onirique (Le royaume noir).

Bibliographie

  • Mehmet Besirli: Die europäische Finanzkontrolle im Osmanischen Reich der Zeit von 1908 bis 1914. Die Rivalitäten der britischen, französischen und deutschen Hochfinanz und der Diplomatie vor dem ersten Weltkrieg am Beispiel der türkischen Staatsanleihen und der Bagdadbahn, Berlin 1999.
  • Benno Bickel: Mit Agatha Christie durch die Schluchten des Taurus. Die Bagdadbahn im Spiegel der Literatur und des Reiseberichts, in: Jürgen Franzke (Hrsg.): Bagdadbahn und Hedjazbahn.
  • Deutsche Eisenbahngeschichte im Vorderen Orient, Nürnberg 2003. (ISBN 3-921590-05-1), S. 120–124.
  • Benno Bickel: Mit Volldampf durch die Wüste. Lokomotiv- und Betriebsgeschichte von Hedjazbahn und Bagdadbahn, in: Jürgen Franzke (Hrsg.): Bagdadbahn und Hedjazbahn. Deutsche Eisenbahngeschichte im Vorderen Orient, Nürnberg 2003. ISBN 3-921590-05-1. S. 139–143.
  • Benno Bickel: Zeittafel Bagdadbahn, in: Jürgen Franzke (Hrsg.): Bagdadbahn und Hedjazbahn. Deutsche Eisenbahngeschichte im Vorderen Orient, Nürnberg 2003. (ISBN 3-921590-05-1), S. 160–162.
  • Jgnaz Civelli: Deutsche Schienen in osmanischem Boden. Eine virtuelle Reise mit der Anatolischen und Bagdadbahn durch Geschichte, Wahrnehmungen, Raum und Zeit. Zofingen, Zug 2007. (Selbstverlag, nur in Bibliotheken)
  • H. S. W. Corrigan: German-Turkish Relations and the Outbreak of War in 1914: A Re-Assessment. Past and Present, No. 36 (April, 1967), S. 144–152.
  • E. M. Earle: Turkey, the Great Powers, and the Bagdad Railway, 1923 (ND 1966).
  • R. J. W. Evans und Hartmut Pogge von Strandman: The Coming of the First World War, Oxford UP 1990.
  • Peter Heigl: „Bis Gleiskopf 17,6 wird fleißig Schotter gefahren und die Gleise zum zweiten Male gestopft und gerichtet“. Deutsche Bauingenieure bei Bauarbeiten der Hejaz- und Bagdadbahn, in: Jürgen Franzke (Hrsg.): Bagdadbahn und Hedjazbahn. Deutsche Eisenbahngeschichte im Vorderen Orient, Nürnberg 2003. ISBN 3-921590-05-1. S. 112–119.
  • Peter Heigl: Schotter für die Wüste. Die Bagdadbahn und ihre deutschen Bauingenieure, Nürnberg 2004. ISBN 3-00-014268-1
  • Ruth Henig: The Origins of the First World War, Routledge 2002.
  • Morris Jastrow, Jr.: The War and the Bagdad Railroad, 1917, ISBN 1402167865.
  • Jürgen Lodemann: Mit der Bagdadbahn durch unbekannte Türkei. Tagebuch einer preiswerten Reise, Eggingen 1990. ISBN 3-92-501662-7
  • Jonathan S. McMurray: Distant Ties: Germany, the Ottoman Empire, and the Construction of the Baghdad Railway, 2001.
  • Johann Manzenreiter: Die Bagdadbahn als Beispiel für die Entstehung des Finanzimperialismus in Europa (1872–1903), Bochum 1982 (Bochumer historische Studien, Neuere Geschichte, 2).
  • Helmut Mejcher: Die Bagdadbahn als Instrument deutschen wirtschaftlichen Einflusses im Osmanischen Reich, in: Geschichte und Gesellschaft 1 (1975), S. 447–481.
  • Johannes Müller, Syrien und die Hedschasbahn = Dampf und Reise/Überseeische Eisenbahnen 1/1989.
  • Uwe Pfullmann, Die Bagdad- und Hedjazbahn im Ersten Weltkrieg 1914–1918, in: Jürgen Franzke (Hrsg.): Bagdadbahn und Hedjazbahn. Deutsche Eisenbahngeschichte im Vorderen Orient, Nürnberg 2003. ISBN 3-921590-05-1. S. 125–138.
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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009