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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 18:37

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Partant de tous autres présupposés, certes, il apparaît cependant  dans l'approche de Rosa Luxemburg, des similitudes fortes, dans ll'attitude face au féminisme et au pacifisme. La centralité d'une approche globale est bien le pivot de l'action de l'une et de l'autre, pacifisme pour B. von Suttner comme le montre cet article, extrêmement étayé et précis, lutte de classes pour Rosa Luxemburg ...


4 avril 2012
Par

 

Texte de Marie-Claire Hoock-Demarle, Université Paris7-Denis Diderot

Colloque : Féminismes allemands (1848-1933)

Date : 27 et 28 janvier 2012

Lieu : Lyon

Organisateurs : Anne-Marie Saint-Gille (université Lumière Lyon 2), Patrick Farges (université Sorbonne Nouvelle-Paris 3)

 

Programme du colloque

 

Dans son édition du 12 mars 1899, le Berliner Illustrierte Zeitung publiait les résultats d’une enquête lancée sous forme de questionnaire et dont la douzième et dernière question était : » Quelle est la femme la plus importante du siècle ? » Les lecteurs et lectrices classent en tête – Prusse oblige !- la Reine Louise qui, dans une Allemagne humiliée, avait su tenir tête, au début du siècle, à Napoléon. Vient en seconde position – et là, les liens dynastiques entre la famille impériale et le trône d’Angleterre sont déterminants – la Reine Victoria qui vient de fêter ses soixante ans de règne, suivie ex-aequo par Bertha von Suttner et George Sand . Ce classement tout à fait honorable qui fait de Bertha von Suttner une des quatre figures féminines les plus importantes du siècle est un hommage rare à la femme et à son engagement public, deux éléments jusque là peu compatibles et font mesurer l’impact qu’a pu avoir cette femme d’action qui n’a pas pour autant renié son identité féminine.

Pourtant, on ne trouve guère le nom de Bertha von Suttner parmi les figures marquantes des mouvements féministes (Frauenbewegungen) citées couramment à l’époque, pas plus que, jusque dans les premières années du 20ème siècle, il n’est officiellement associé au terme de pacifisme, lequel ne fait son entrée dans les discours publics qu’à partir – et timidement – de 1901.

Est-ce à dire que Madame la Baronne Suttner, qui incarne plus que tout autre la cause de la paix, crée (ou aide à la création) des associations des amis de la paix de par toute l’Europe (Vienne, 1891, Berlin 1892, Budapest 1896) et préside pendant près d’un quart de siècle à la bonne marche du Bureau international de la Paix de Berne, se tient à distance d’une histoire qui se développe précisément entre 1890 et 1914, de manière en partie parallèle, en partie conflictuelle ?

Mue par la seule cause qui, à ses yeux, valide son engagement public, la cause de la paix, quel regard Bertha von Suttner a-t-elle porté sur le(s) mouvement des femmes ayant alors une importance croissante dans la vie publique et dont elle a bien suivi les péripéties en Allemagne plus qu’en d’autres pays, y compris le sien, L’Autriche –Hongrie ?

Dans quelle mesure a-t-elle, un temps, pu voir dans les mouvements de femmes, dans leurs revendications sociales et politiques, une menace de détournement de ses propres revendications voire une concurrence préjudiciable à l’essor de son mouvement de la paix ?

A la suite de quelle expérience personnelle, va-t-elle nuancer une vision dichotomique jusque-là plutôt rigide, mouvement des femmes d’un côté, mouvement de la paix de l’autre et poser le débat en terme de rapprochement : féminisme, pacifisme: même combat ?

Quelle est, enfin, à travers les prises de position des femmes en 1914, la portée de ce débat, enclenché à la veille de la déclaration d’une guerre que Bertha von Suttner, ‘la Cassandre de notre temps’, selon la formule de Stefan Zweig, avait une décennie auparavant déjà qualifiée de Weltkrieg  et que, fort heureusement elle ne vivra pas?

Bertha von Suttner, regard sur les mouvements de femmes de son temps

Bertha von Suttner a, au cours de sa longue vie, rencontré beaucoup de femmes de toutes nationalités ayant, comme elle, mais sur des modes différents, fait leur entrée plus ou moins fracassante dans la sphère publique. Elle en évoque un certain nombre dans ses Mémoires et sa correspondance témoigne de l’existence de réseaux épistolaires féminins qui à leur manière construisent l’Europe et redéfinissent la place des femmes dans le nouvel espace social, voire politique, en formation. Elle en a croisé beaucoup, que ce soit à Vienne, à Berlin ou dans des congrès internationaux, mais elle ne les mentionne guère. Ainsi, elle s’est à Vienne liée d’amitié avec Marianne Hainisch, à la tête de la branche modérée du mouvement des femmes autrichiennes, qui fonde en 1902 Der Bund österreichschicher Frauenvereine, mais son nom n’est pas une seule fois mentionné dans les Mémoires. Il en va de même avec d’autres figures pionnières viennoises comme Auguste Fickert, avec laquelle une correspondance –réduite- existe où Bertha von Suttner, invoquant le poids du travail pour la cause de la paix, refuse de rejoindre le mouvement féministe autrichien ou encore avec la dirigeante de l’aile radicale du mouvement des femmes autrichiennes Rosa Mayreder, qui fonde le journal Neues Frauenleben dans lequel Bertha von Suttner publiera sur le tard quelques articles. Et alors que l’on trouve Bertha von Suttner évoquée à maintes reprises dans l’autobiographie de Lily Braun et que quelques lettres ont même été échangées, jamais le nom de la célèbre socialiste n’apparaît dans les Mémoires suttériennes.Pas plus du reste que n’est mentionné celui de Hedwig Dohm, qui avait publié très tôt des ouvrages sur la situation économique des femmes dans une Allemagne en forte industrialisation, un essai très polémique Die Antifeministen et s’élèvera violemment contre la guerre. Toutes ces femmes actives dans la sphère publique et qui, elles, se réfèrent à Bertha von Suttner comme à la figure pionnière, restent étonnamment dans l’ombre.

Certes, Bertha von Suttner participe à des congrès de femmes importants comme à la conférence internationale des femmes à Berlin en 1904 où son discours remporte – elle le note dans son journal- un ’triomphe’ –. Elle publie dans sa revue Die Waffen nieder ! des comptes rendus élogieux de la Frauenfriedenskundgebung (une dénomination bien faite pour lui plaire) qui se tient en marge des Conférences de La Haye en 1899 et en 1907. Mais tout cela semble faire partie d’un monde auquel la Friedensbertha paraît, au moins dans ses Mémoires, vouloir n’accorder qu’une importance mineure. C’est là, peut-être, la marque d’un trait de caractère, d’une méfiance, sinon d’un certain mépris, vis à vis de ce qui peut apparaître comme une forme de concurrence féminine Mais l’explication serait par trop simpliste et cette mise à distance, trop systématique pour être un simple oubli, suscite plutôt une interrogation sur le regard que Bertha von Suttner porte sur ces femmes et leur action au sein des Frauenbewegungen.

Un épisode , relaté en passant, dans les Mémoires, traduit bien ce désintérêt au moins apparent : en voyage en Suède en 1899, juste après la première Conférence de La Haye, elle rencontre dans une soirée la femme d’un plénipotentiaire allemand à Stockholm :

elle me parla du mouvement des femmes en plein progrès en Norvège ..elles n’étaient pas loin d’obtenir le droit de vote. Des épouses d’hommes d’Etat aux paysannes, toutes participent à la vie politique.

Sur quoi, Bertha von Suttner, imperturbable, détourne la conversation sur le conflit qui oppose alors la Suède et la Norvège .

Les raisons d’une telle attitude sont certes nombreuses et diverses. Les premières, très personnelles, tiennent à sa. personne, sa vie privée et à son statut social. D’abord, elle assume tout au long de sa vie une identité féminine qui n’est jamais remise en question, même si, habile à séduire, elle se garde bien d’en faire un instrument de son engagement public. Prononçant le discours d’ouverture au Congrès de Berne en 1892, Bertha von Suttner, mandatée par la Société autrichienne des amis de la paix, rectifie vivement et précise que cette société qu’elle a créée n’est pas une association de femmes, ajoutant à l’intention des congressistes :

Sans vouloir dénigrer une société de femmes, je suis d’avis que dans une question aussi essentiellement du ressort des hommes comme l’est la question de la guerre, une protestation venue exclusivement de la part du sexe faible manquerait singulièrement d’autorité. 

De même, elle ne fera, dans son discours de réception du prix Nobel de la Paix à Christiania/Oslo en 1906, aucune référence au fait d’être la première femme à être honorée d’un tel prix.

Elle a renoncé – ou dû renoncer vu son âge à l’époque, 43 ans- à être mère et s’en explique sans complexe: 

C’est un fait, l’absence d’enfant ne nous a pas arraché le moindre soupir. Je m’explique cela ainsi : non seulement par le fait que nous nous satisfaisions pleinement l’un de l’autre – mais aussi que le besoin de se projeter dans un futur, fondement du désir d’avoir des descendants et d’agir et œuvrer pour eux, ce besoin était chez nous entièrement satisfait par notre travail.

«Autorschaft anstelle von Vaterschaft », résume-t-elle lapidairement. Ainsi, les problèmes de protection maternelle, d’aide aux mères célibataires, n’entrent guère dans le champ des préoccupations de Bertha von Suttner alors même qu’elles sont une des grandes priorités du mouvement des femmes bourgeoises. Pas plus que n’entrent en considération, vu la solidité du couple et le poids intact de son statut social d’aristocrates autrichiens, les questions de réforme sexuelle, d’égalité dans le couple ou de juridiction réformée du mariage. Quant aux revendications des mouvements les plus radicaux, souvent proches des partis sociaux-démocrates revenus en force en Allemagne en 1890, qui touchent à la professionnalisation, au travail des femmes, à l’égalité des salaires, à la protection des femmes au travail, il semble bien que la compatriote de Adelheid Popp, auteur de la première autobiographie ouvrière, ne les aie pas vraiment perçues.

En fait, loin de ces revendications précises liées aux réalités économiques comme aux conflits de classes, Bertha von Suttner, qui est consciente de la nécessité d’une réforme en profondeur de la condition des femmes, pense celle-ci sur le plan quasi exclusif de l’éducation des filles et des femmes en vue d’une participation progressive à la ‘marche du progrès’ et à la vie politique. Le vote des femmes n’est pas pour elle un but immédiat mais une conséquence de l’avènement d’une humanité composée, à égalité, de Menschen et Menschinnen – expression forgée très tôt par elle dans son essai de 1888 intitulé das Maschinenzeitalter. Et, dans son dernier roman Der Menschheit Hochgedanken, paru en 1909, Bertha von Suttner, consciente de son champ d’action propre, revient encore sur sa conception d’un féminisme moderne:

Mon domaine n’est pas –comme vous l’avez vous même remarqué – celui du féminisme militant…Je n’ai pas l’habitude de plaider pour la conquête de professions et l’octroi de droits politiques – je laisse cela aux autres combattantes du mouvement des femmes. Mais une fois ces professions et ces droits peu à peu acquis par mes consœurs, il faudra bien aussi qu’elles apprennent à les exercer, il faut qu’elles y soient éduquées – et c’est pourquoi le seul devoir que j’expose à mes jeunes sœurs est celui d’apprendre à penser.

Quid du pacifisme dans les mouvements des femmes ?

Le grief fondamental de Bertha von Suttner vis à vis des mouvements de femmes qu’elle côtoie en Allemagne ou en Europe tient essentiellement au fait que la cause qui lui tient tant à cœur, celle de la paix, ne constitue pas alors une priorité des programmes et des actions des mouvements de femmes A quoi s’ajoute chez Suttner une conception du pacifisme très éloignée de celle qui avait alors cours dans les milieux féministes – quand on en parlait, ce qui restait rare.

La formule , plus tardive, de Lida Gustava Heymann «  denn weibliches Wesen, weiblicher Instinkt sind identisch mit Pazifismus » reflète bien une position qui range le pacifisme du côté du ‘principe féminin fait de sens maternel (la femme =donneuse de vie), d’aide mutuelle, de bonté instinctive’ opposé à un ‘principe destructeur masculin’, porteur de violence donc de guerre. On peut s’étonner de voir ainsi portée par des féministes une conception qui repose sur la division des sexes et leurs seuls rapports de forces, avec d’un côté l’autoritarisme, voire la violence accordée à l’homme dominant, de l’autre, l’instinct féminin, fait de sensibilité donc de faiblesse. La division culture/nature n’est pas loin et les théories misogynes d’un Otto Weininger de la femme, sexe faible par nature, inféodée à l’homme – le M dominant- semblent ici bien paradoxalement corroborées . Il est vrai, qu’ancrée dans l’ère de la violence et du militarisme à outrance, cette vision des rapports de sexes correspond à la structure profonde de la société existante. Mais n’était-ce pas une des priorités des mouvements féministes d’alors de mettre en cause cette situation et d’y remédier en la transformant de fond en comble?

Pour Bertha von Suttner, cette conception du pacifisme est inacceptable. Elle l’écrit dans un article de sa revue Die Waffen nieder ! paru en 1895 :

Au vu de mon expérience personnelle, il n’y a pas de différence de comportement face à la question de la paix entre les personnes de sexe masculin et les personnes de sexe féminin.

Son expérience personnelle, c’est son action au sein d’institutions comme le Bureau International de la Paix où il n’est fait aucune différence entre les sexes, même si l’équilibre en nombre est loin d’être atteint, ce sont ses interventions à la tribune des Congrès Universels pour la paix où elle présente à l’égal de ses collègues motions et amendements, ce sont aussi les grandes tournées de conférences où elle discute d’égal à égal avec les hommes comme avec les femmes – comme le notera l’auditeur fidèle qu’est Karl May lors d’une de ces conférences à Vienne en 1912. 

Bref, un terme comme »weiblicher Pazifismus » n’a pour Bertha von Suttner pas de sens, le pacifisme étant pour elle une œuvre commune aux deux sexes :

Il est vain d’attendre des femmes en tant que telles qu’elles fassent leur le mouvement pacifiste; elles n’arriveraient du reste à rien en se plaçant en opposition aux hommes dans cette démarche. Faire progresser l’ennoblissement de l’humanité est une tâche que seule une coopération des deux sexes, hommes et femmes au même rythme et égaux en droit, peut mener à bien.

N’y aurait- il donc, aux yeux de Bertha von Suttner, aucun rapprochement possible des deux mouvements, féministes et pacifistes, en vue d’une démarche et d’une action communes ?

Féminisme, pacifisme : même combat ?

On a souvent présenté Bertha von Suttner– déjà de son vivant- comme une personne figée dans ses convictions, animée jusqu’à en être ridicule de l’importance de sa mission, sorte de Don Quichotte de la paix, comme le note un témoin de l’époque, la Comtesse Salburg :

Je pense à Genève …sous le signe de Bertha Suttner, dont le talent a été de brandir une idée tout à fait valable jusqu’à la rendre vaine et presque ridicule…jusqu’à n’être plus que phrase et gesticulation.

Pourtant, ses Mémoires en témoignent amplement, elle reconnaît avoir été souvent amenée, par le hasard d’expériences vécues, à évoluer et même à modifier sa perception de certains phénomènes et sa vision des choses:

On a une bien curieuse caméra dans la tête.…Et, à condition que l’autobiographe soit sincère, on tire toujours [des influences extérieures] des connaissances et des leçons fort utiles. Ces dernières ne découlent que de faits incontestables.

C’est une de ces expériences vécues, en l’occurrence ses voyages aux Etats-Unis qui va amener Bertha von Suttner, vers la fin de sa vie, à voir autrement les rapports entre féminisme et pacifisme. Le premier voyage, effectué en 1904 –avant l’attribution du Prix Nobel de la paix- la conduit à Boston où elle participe au Congrès Universel de la paix, séjourne brièvement à New York et est reçue à Washington à la Maison Blanche par le Président Théodore Roosevelt. Le second effectué en 1912, deux ans avant sa mort, à l’invitation des associations de femmes américaines se transforme en une tournée de conférences de la lauréate du prix Nobel de la Paix qui dure de juin à décembre. Elle a, au cours de ses voyages, eu de nombreux contacts avec les sociétés de la paix qui, pour certaines datent du début du siècle (1816) et avec les associations des femmes nord-américaines qu’elle observe de près. Elle s’entretient avec les dirigeantes des plus importantes d’entre elles, Lady Aberdeen, femme du gouverneur du Canada et présidente –fondatrice du National Council of Women of Canada, qui essaimera dans tous les pays d’Amérique du Nord, puis présidente du International Council of Women. Elle rencontre Jane Addams à Hullhouse où celle-ci a fondé en 1899 un ‘settlement for women’, sorte de Maison des femmes, centre d’aide, de formation, d’enseignement et de culture pour les femmes, en général issues de l’immigration, de la région de Chicago. Proche de Theodore Roosevelt dont elle soutient la campagne présidentielle en 1912, Jane Addams s’impliquera largement dans le Woman’s Peace party créé en janvier 1915 et elle deviendra présidente de la Ligue Internationale des femmes pour la paix et la liberté. Lors de la Conférence Internationale des femmes de La Haye en 1915, c’est elle qui, à la tête d’une commission ad hoc, sera chargée de ‘trouver une issue à la guerre’. Elle sera en 1931 la seconde femme à recevoir le prix Nobel de la paix.

Ces rencontres, consignées dans le journal de Bertha von Suttner comme dans sa correspondance avec Lady Aberdeen et Jane Addams, ont beaucoup marqué la pacifiste venue d’Europe. Non seulement elle écrit à la suite de ses voyages un certain nombre d’essais comme An die organisierten und föderierten Frauen Americas mais elle leur rend déjà hommage dans son discours de réception du prix Nobel où elle déclare « vouloir s’attarder un peu auprès de l’Amérique». Car, ajoute-t-elle, lors de son voyage aux Etats-Unis d’Amérique l’année précédente, elle avait trouvé auprès du président, auprès des mouvements de femmes, dans « les campagnes menées avec programme et méthode » la réalisation de ce qui chez elle sonne comme une devise « Idéal dans la pensée, pratique dans l’action ». De sa plongée au sein du mouvement des femmes américaines, Bertha von Suttner a retenu essentiellement trois choses. C’est, d’abord, le sens de l’organisation, fédérale mais ferme, qui permet effectivement de toucher des femmes d’origine, de statut social, voire d’ethnie très diverses et de les rassembler au sein d’un mouvement qui gomme le choc de l’immigration en offrant l’espoir d’une identité neuve de femme américaine . Mais c’est aussi le poids de l’histoire particulière d’un mouvement qui a connu dans le passé des causes à défendre où les femmes ont forgé des stratégies propres, comme les luttes du milieu du siècle pour l’abolition de l’esclavage ou le mouvement contre l’alcoolisme. C’est enfin, encore très présent vers la fin du siècle, le traumatisme de la Guerre de Sécession qui a marqué la génération de femmes des années soixante, une guerre comme on n’en connaissait pas encore sur le vieux continent et qui impliquait toute la population civile, femmes et enfants compris, la première guerre moderne, en somme. Mais ce qui la convainc aussi de la force de ce mouvement mixte Friedens=Frauenbewegung c’est sa non-appartenance à quelque parti que ce soit et son orientation très internationale. Dans une lettre à Jane Addams, elle avoue s’adresser à une “ generation which is an international one which concerns an international issue, i mean the (world) universal peace movment”. Elle a donc trouvé sur le sol américain non seulement un gouvernement impliqué dans la cause de la paix -elle reviendra plus tard sur cette implication du Président Roosevelt trop pusillanime à ses yeux – mais aussi un mouvement bien structuré, engagé certes dans la conquête des droits tant publics que privés pour les femmes, droit de vote compris, mais agissant dans une coopération constante avec les hommes au pouvoir pour la cause de la paix. Dans son essai Die Friedensbewegung in America (1913), elle tente d’établir un parallèle entre les deux continents, soulignant l’efficacité du rapprochement entre les mouvements des femmes et les mouvements pour la paix aux Etats-Unis. Elle en profite aussi pour rappeler l’importance d’une organisation au niveau de l’international et la nécessité d’agir en commun avec les hommes, donc avec le monde de la politique et de la diplomatie. Mais elle n’en reste pas au stade du constat » ce que je veux raconter ici ce sont des faits, pas des contes de fée, si féerique que cela puisse paraître », dans la dernière décennie de sa vie, elle publie nombre d’articles au titres évocateurs Die Friedensfrage und die Frauen , Wie können die Frauen die Friedensbewegung fördern ?, Der Frauenweltbund und der Krieg dans des journaux grand public comme Die Frankfurter Zeitung , Neues Wiener Journal ou Berliner Tageblatt mais aussi dans des revues dirigées par des féministes autrichiennes radicales comme le Neues Frauenleben.

Quelles retombées du débat féminisme vs pacifisme en 1914 ?

Morte le 21 juin 1914, huit jours avant l’attentat de Sarajevo et à peine cinq semaines avant la déclaration de guerre, elle n’a pas vraiment pu établir un bilan des retombées européennes de ses nouvelles idées rapportées d’Amérique. Quelques éléments de rapprochement ont cependant marqué un léger changement dont elle est encore témoin et parfois acteur.

Il semble bien en effet que cette perception d’un pacifisme également porté par les hommes et les femmes, d’envergure internationale et au-dessus des partis, ait trouvé quelque écho dans les années 1911-1913, en Allemagne et même en Autriche. Ainsi, Bertha von Suttner et Marianne Hainisch travaillent ensemble dans la Commission pour la paix créée au sein du Bund österreichischer Frauenvereine ( ÖFV) et Marianne Hainisch siège dans le comité directeur de la société autrichienne des Amis de la paix. Bertha von Suttner est même l’invitée d’honneur de l’assemblée générale du Bund ÖFV en avril 1913. Ailleurs, en Allemagne, le thème de l’internationalisme est bien perçu par le mouvement des femmes socialistes mené par Clara Zedkin et Rosa Luxembourg et quelques voix se font entendre même parmi les femmes bourgeoises qui reprennent certains thèmes et accents suttnériens, comme Hedwig Dohm qui publie mais seulement en 1915 un vibrant plaidoyer contre la guerre Der Missbrauch des Todes qui se termine ainsi :

Que ceci soit notre proclamation à tous ceux qui vont venir :mort à l’abus de la mort dans la guerre.

De nombreux rassemblements et congrès de femmes traitent alors de la question de la paix et de l’antimilitarisme, comme, en mars 1915 à Berne, la Internationale sozialistische Frauenkonferenz dominée par le discours de Clara Zetkin pour une action internationale des femmes pour la paix et, en avril , le Ier congrès international des femmes (bourgeoises /modérées) à La Haye où L.G. Heymann lance un « appel aux femmes européennes » qui se clôt sur la création d’un Frauenweltbund zur Förderung internationaler Eintracht .

Mais derrière l’apparent rapprochement, la réalité est tout autre. Même une Lily Braun parle en 1915 « du rêve insensé de la sororité de tous les individus de sexe féminin ». Quant au discours de 1913 tenu par Bertha von Suttner devant l’association des femmes bourgeoises autrichiennes, ce discours,,très internationaliste – et en cela se rapprochant des positions prises par les sociaux-démocrates- heurte un public de femmes déjà rappelées par ailleurs à leurs tâches au sein de la nation, à sa défense et à la nécessité d’un «  weiblicher Kriegsdienst ». En octobre 1914, Bertha von Suttner a entre temps disparu, Marianne Hainisch s’adressera aux femmes autrichiennes en ces termes :

Au nom du Bund österreichschicher Frauenvereine, j’invite les femmes autrichiennes, qui ont toujours fidèlement été à nos côtés, de s’organiser pour le service en cas de guerre.

Si Bertha von Suttner s’était exprimée en faveur d’une meilleure organisation des femmes ce n’était évidemment pas dans le sens d’un sursaut nationaliste en cas de guerre mais bien afin d’éviter d’en arriver à la guerre.

Son pacifisme reposait essentiellement sur une notion simple, il n’est pas question d’aménager la guerre, de faire la guerre à une guerre déjà bien présente, de ‘l’humaniser’ en quelque sorte –c’est du reste ce qu’elle reprochera à Henry Dunant coupable à ses yeux d’avoir, en créant la Croix-Rouge, admis la guerre comme une fatalité dont il fallait alors soulager les souffrances. Toute l’action pacifiste de Bertha von Suttner tend à prévenir la guerre et ce, en s’en prenant aux chasses gardées des hommes, des hommes au pouvoir de surcroît : domaine de l’armement, de la discipline et du code d’honneur militaire, mais aussi domaine juridique, dont celui du Völkerrecht, du Droit public. C’est elle qui à La Haye I en 1899 a quasiment imposé la création de la Cour internationale d’arbitrage de La Haye et plaidé sans relâche pour une politique mondialisée des traités et des tribunaux d’arbitrage entre les nations. En se plaçant ainsi dans des domaines réservés de tout temps au pouvoir masculin, Bertha von Suttner ne facilitait pas le rapprochement entre la cause des femmes et celle de la paix.

La guerre exacerbant patriotismes et nationalismes met cruellement fin à ce qui, un court moment, avait pu constituer un rapprochement sur la base de l’expérience américaine. Et l’on sait que tous les partis socialistes –à l’exception de la Russie et la Serbie- ayant voté en août 14 les crédits de guerre, tous les mouvements de femmes, socialistes comprises, à l’exception d’un petit groupe où l’on compte Rosa Luxemburg et Clara Zetkin, ont suivi, bon gré mal gré.

D’une certaine manière, il est heureux que « l’amazone qui fait la guerre à la guerre » selon la formule d’Alfred Nobel, ait échappé de justesse à l’éclatement de cette première Weltkrieg qu’elle décrit prophétiquement comme une apocalypse dans son tout dernier essai Die Barbarisierung der Luft, ajoutant même, dans son dernier roman, la catastrophe programmée de l’explosion atomique. Il n’y avait vraiment plus de place pour un pacifisme à la Suttner.

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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 21:36

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Nous avons publié sur Bellaciao cet article sur le colloque de Nîmes car nous voulions mettre en avant l'extrême qualité historique de ce colloque, rendre hommage aux chercheurs qui se sont exprimés et dire l'importance de l'engagement de jeunes historiens sur ce terrain difficile de recherche

Nous avons assisté à l'ensemble des interventions et nous nous portons absolument témoins et garants de la rigueur, du respect qui l'a caractérisé.

 

Bien entendu, nous nous éloignons apparemment du thème du blog. Mais nous ne le faisons que quand il nous apparaît que notre apport peut être essentiel, voire vital.

Et c'est ce que nous ressentons aujourd'hui, en voyant la difficulté qu'il y a eu à rester sur le terrain strictement historique, à faire respecter les règles mêmes du colloque: le choix et la délimitation des thèmes pour faire que l'histoire ne devienne pas l'otage des politiques d'ici et là-bas.

 

Nous espérons pouvoir rapidement rendre compte dans le détail des différentes interventions. C'est pour nous un devoir d'historien, afin que le travail d'autres historiens ne soit pas tu, afin que l'histoire ne soit pas réduite encore une fois au silence.

  


Lire sur bellaciao

de : comprendreavecrosaluxemburg

 

mardi 13 mars 2012 - 22h43

Voir sur bellaciao l’article "Un colloque sur le FLN qui dérange en France"


Nous avions décidé d’assister à ce colloque car la démarche nous intéressait.


De très jeunes historiens Marc André, Linda Amiri ont montré que la recherche sur la guerre d’Algérie prend son essor et que les années à venir devraient voir se développer et pour longtemps la réflexion et l’information.

Ils rejoignent des historiens pionniers qui travaillent depuis de longues années comme Sylvie Thenault, Emmanuel Blanchard, Gilbert Meynier

Tous ont apporté des contributions précises et précieuses. Sur différents thèmes : L’immigration algérienne en France, la première génération (1er quart du XXème siècle), l’immigration algérienne face au 1er novembre 1954, itinéraires de groupes de chocs, la démonstration de masse du 17 octobre 1961.

Le lien avec l’histoire au niveau local a aussi été apporté par deux contributions, l’une sur l’organigramme de la Fédération de France dans le Gard et l’autre sur les spécificités du FLN dans le bassin minier des Cévennes (Didier Lavrut, Bernard Deschamps).

Enfin, deux personnalités algériennes ont témoigné, l’un sur la torture qu’il a personnellement vécue (M Boudinah), l’autre sur le collectif des avocats du FLN en France (A. Haroun).

Comme on peut le voir, la volonté des organisateurs du colloque était bien, dans cette année de commémoration, de développer une approche historique, indispensable pour comprendre cette guerre et de manière générale le processus de décolonisation en Algérie.

Nous espérons pouvoir publier sur Bellaciao le résumé de certaines interventions. Afin qu’elles puissent dépasser l’espace géographique du colloque et parce qu’elles apportaient des informations, des éclairages, habituellement peu connus.

Nous avons tenu à citer ici le nom des intervenants car beaucoup ont publié et nous pensons que ceux qui le souhaitent peuvent retrouver leurs ouvrages.

Et, nous ne pouvons que remercier et admirer les organisateurs de ce colloque. Il faut en effet beaucoup de force, de conviction et même de courage personnel, comme nous l’avons vu et vécu, pour mener à bien, en France, aujourd’hui encore, une telle initiative.

Mais l’histoire est en marche et le silence ne pourra plus jamais être fait. C’est la leçon que, pour nous, nous tirons de ces deux jours !

 

c.a.r.l.

Publié le 14 mars 2012

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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 16:53

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" ... Nous disons : à peu près. Car si l'on ne pouvait s'entendre touchant la meilleure solution à adopter, il est un point sur lequel tout le monde se trouvait d'accord: la nécessité de soustraire les jeunes gens du contingent à l'obligation d'aller servir dans nos possessions d'outre-mer. Et en effet, s'il est naturel d'imposer à tous les citoyens valides l'obligation de défendre le territoire national en cas de guerre, il peut sembler excessif de contraindre un certain nombre d'entre eux à accomplir leur service du temps de paix dans les colonies, dont le climat est réputé malsain pour les Européens. Tous les projets quels qu'ils fussent, contenaient une disposition en vertu de laquelle l'armée coloniale ne devait être recrutée qu'à l'aide d'engagemens volontaires et de réengagemens, sollicités les uns et les autres, par des primes en argent et des hautes-payes. On détacha donc cette disposition et l'on en fit une loi à part, la loi du 30 juillet 1893, loi d'attente qui visait l'armée coloniale, - dont l'organisation restait à déterminer par une loi ultérieure, - mais qui était applicable immédiatement aux troupes de la marine...."

 

" ... Si la solution cherchée se fait attendre depuis si longtemps, c'est qu'on s'est engagé dans une mauvaise voie et qu'en réalité on ne s'est pas étudié jusqu'ici à constituer une véritable armée coloniale. Les mesures proposées ne sont que des expédiens ... Enfin, les auteurs des projets sont hantés par la vision des luttes suprêmes qui, un jour ou l'autre, ensanglanteront la frontière; dans leur pensée, l'armée à créer a sa place réservée dans ces combats.

 

Ces deux extraits proviennent d'un texte paru dans la Revue des deux mondes en ...  avril 1898 publié par un colonel Charles Corbin bien explicite tant sur le rôle de l'armée coloniale que sur les perspectives de guerre "continentale", ces "luttes suprêmes qui ensanganteront" en effet une partie du monde et feront de 1914 à 1918 mourir des millions de personnes.

 

Ce texte éclaire bien cette marche impérialiste vers la guerre décrite article après article par Rosa Luxemburg et en particulier dans les textes du tournant du siècle.

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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 09:46

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La participation à la révolution de 1905 de Rosa Luxemburg est un élément politique et biographique essentiel que le blog a déjà abordé. Elle est le témoignage par l'action que les mots de son grand texte "Réforme sociale ou révolution" ne sont pas pour elle que des mots. On peut trouver sur le net cet article de Parvus qui donne l'éclairage d'un autre militant.

 

Helphand_Parvus.jpg


Parvus sur le blog

Note sur parvus article - 25/06/08 - Note sur parvus - Sur le site smolny (voir liens) helphand Alexander Israel, né

Rosa luxemburg - questions d'organisation de la social-démocratie russe - 1904   article - 18/05/08 - de la lutte socialiste. On se refuse par exemple à examiner la question, posée par parvus, des changements de tactique à envisager au cas de l'abrogation du suffrage universel en…http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/ext/http://classiques.chez-alice.fr/rosa/rosa8.html#1


La révolution russe de 1905, Parvus

mercredi 6 mai 2009, par Robert Paris http://www.matierevolution.fr/spip.php?article1122

Parvus 9 janvier 1905

 

Le Dimanche Sanglant du 9/22 janvier ouvre une ère nouvelle dans le destin historique de la Russie. Elle est entrée dans la période révolutionnaire de son développement. On assiste à la destruction de l’ordre ancien, et, rapidement de nouvelles formations politiques se mettent en place. Il y a peu, la propagande des idées de la révolution attendait les faits et semblait donc utopique ; maintenant les faits révolutionnent les esprits. Dans le même temps l’élaboration de la tactique révolutionnaire n’arrive pas à suivre le développement révolutionnaire. La révolution pousse en avant la réflexion politique. En l’espace de quelques journées révolutionnaires, l’opinion publique a accompli une critique fondamentale du pouvoir gouvernemental et a éclairci ses rapports avec lui ; plus que cela n’aurait pu être fait en des années de développement, même sous un régime parlementaire. L’idée des réformes d’en haut est rejetée, entraînant avec elle la foi dans la mission populaire du tsar. Ensuite, rapidement, l’opinion publique s’est défaite de l’idée d’une monarchie constitutionnelle ; et l’idée d’un gouvernement provisoire révolutionnaire et d’une république démocratique, qui semblait auparavant utopique, a acquis un caractère de réalité politique.

 

La révolution imprime son sceau sur tous les courants d’opinion politiques et sécrète ainsi le ferment unifiant l’opposition. Les différences de partis se dissimulent momentanément derrière les tâches révolutionnaires communes. En même temps, la révolution pousse en avant l’idéologie du libéralisme jusqu’à ses dernières extrémités politiques. Les partis libéraux semblent par eux-mêmes plus radicaux qu’ils ne le sont en fait ; ils promettent plus et s’assignent même des tâches plus importantes qu’ils ne peuvent accomplir vus les appuis sociaux dont ils bénéficient. La révolution déplace tous les partis d’opposition vers la gauche, les rapproche les uns des autres et l’idée révolutionnaire les unit.

 

La révolution rend le changement politique plus clair mais brouille les partis politiques. Cette loi historique n’a pas manqué d’apparaître également à l’époque révolutionnaire actuelle en Russie où quelques particularités du développement politique du pays la favorisent d’ailleurs.

 

En Russie, la claire répartition des forces politiques n’a pas eu lieu et ne pouvait avoir lieu. C’est justement une des tâches historiques du parlementarisme que de mener à terme cette classification des forces politiques de la société et de les opposer les unes aux autres selon leurs intérêts économiques particuliers. Sous la formule politique du gouvernement populaire, le parlementarisme attire toutes les couches de la société à la lutte pour le pouvoir politique. Dans cette lutte, légalisée et régulée, les rapports politiques mutuels des classes se définissent en même temps que se comptabilise leur force. En Russie, jusqu’à présent, les orientations politiques (à l’exception de la lutte de classe du prolétariat et de la social-démocratie dont nous parlerons plus tard) se sont développées dans les régions éthérées de l’idéologie et commencent juste à chercher un lien avec le peuple ou la "société" dans le sens étroit de ce mot, c’est à dire avec la bourgeoisie. Emportées ici ou là par le souffle de la politique, ces masses brumeuses, informes, volatiles éclatent en morceaux ou se condensent à nouveau tout aussi facilement. Leur politique du moment peut se trouver dans la contradiction la plus aiguë avec leur développement politique (lequel se définit par la couche sociale sur laquelle ils s’appuient essentiellement). Ainsi, par exemple, le zemstvo russe, principal appui du libéralisme en Russie en ce moment, annonce pour la Russie parlementaire un parti agraire avec des tendances conservatrices affirmées. L’absolutisme ne donnant pas de solution à la lutte des agrariens contre le capital industriel, il a fait des uns et des autres ses ennemis.

 

L’impossibilité de donner une expression politique à la lutte de la Russie agraire contre le capitalisme en plein développement, a, entre autres, accentué la critique littéraire du capitalisme industriel. Néanmoins, vue la division sociale des campagnes, sous l’influence du développement culturel de l’Europe Occidentale, et enfin selon la loi immanente du développement de n’importe quelle critique révolutionnaire, cette critique littéraire a pris un caractère démocratique. In fine, n’étant pas arrivée au socialisme ouvrier qui se développe en dehors de Russie, elle s’est réalisée dans l’enseignement tolstoïen. Celui-ci, qui ne trouve pas d’union culturelle hors du capitalisme, nie la culture en général, c’est à dire transforme son propre fiasco idéaliste en principe historique. Cette fantasmagorie littéraire, mélange en des couleurs bizarres, parfois, vives, le réflexe artistique de la vie aux illusions des visionnaires, l’élan vivant vers le développement au romantisme d’une antiquité morte. Ces idées se sont fourvoyées avec l’idéologie politique et ont d’autant plus masqué les soubassements de classe des intérêts politiques. Cette confusion de la critique littéraire et de la politique s’est répandue dans tous les partis (à l’exception tout de même de la social-démocratie) sous la forme d’un populisme dans lequel prédomine la critique littéraire par rapport à l’orientation politique plus radicale.


On le sait, le radicalisme politique en Europe Occidentale s’appuyait d’abord sur la petite bourgeoisie. Il s’agissait des artisans et plus généralement de toute cette partie de la bourgeoisie qui a été emportée par le développement industriel et en même temps écartée de la classe capitaliste. Il faut se souvenir qu’en Europe Occidentale, ce sont les artisans qui ont créé les villes, que les villes sous leur direction politique ont atteint un épanouissement significatif, et que les maîtres ont posé leur empreinte sur quelques siècles de la culture européenne. Il est vrai qu’au moment de l’introduction du régime parlementaire, la puissance des maîtres était depuis longtemps fanée. Mais le fait même de l’existence de villes nombreuses où prédomine la classe moyenne (prédominance disputée par le prolétariat en développement) avait une signification politique. Dans la mesure où ces forces sociales se dissolvaient dans les contradictions du capitalisme, une tâche s’offrait aux partis démocratiques : ou rejoindre les ouvriers et devenir socialistes, ou rejoindre la bourgeoisie capitaliste et devenir réactionnaires. En Russie, pendant la période précapitaliste, les villes se développaient plus à la chinoise qu’à l’européenne. C’était des centres administratifs, ayant un caractère purement bureaucratique sans la moindre signification politique ; et sous le rapport économique, des foires marchandes pour les propriétaires et les paysans environnants. Leur développement était encore insignifiant quand il fut suspendu par le processus capitaliste qui commença à créer des grandes villes sur son modèle, c’est à dire des villes manufacturières et des centres du commerce mondial. En définitive, nous avons en Russie une bourgeoisie capitaliste mais pas de bourgeoisie intermédiaire comme celle dont est née et sur laquelle s’est maintenue la démocratie politique en Europe Occidentale. Les couches moyennes de la bourgeoisie capitaliste en Russie, comme dans toute l’Europe, se composent des "professions libérales", médecins, avocats, littérateurs etc., de couches sociales situées hors des rapports de production, mais aussi du personnel technique et commercial de l’industrie et du négoce capitalistes ainsi que des branches qui s’associent à elles, comme les sociétés d’assurance, les banques etc. Ces éléments disparates ne peuvent avoir de programme de classe propre car leurs sympathies et antipathies oscillent entre le révolutionnarisme prolétarien et le conservatisme capitaliste. En Russie, il faut leur adjoindre les « raznotchintsy » [déclassés], déchets des ordres et classes de la Russie d’avant la Réforme, que le processus de développement capitaliste n’a pas encore eu le temps d’absorber.

 

En Russie, il faut fonder le radicalisme politique sur cette population urbaine qui n’est pas passée par l’école historique du moyen-âge ouest-européen, qui est sans relation économique, sans tradition héritée du passé, et sans idéal pour l’avenir. Il n’est pas étonnant que ce radicalisme recherche encore d’autres bases. D’un côté, il rejoint la paysannerie. Là s’exprime toujours plus le caractère littéraire du populisme russe qui remplace un programme politique de classe par l’apologie du travail et de l’indigence. De l’autre côté, le radicalisme politique essaie de s’appuyer sur les ouvriers d’usine.

 

Dans de telles conditions, la révolution russe accomplit son travail de rapprochement et d’union de courants opposés. La force de la révolution avant le changement de régime repose dans cette union d’éléments de nature différente. Avec le renversement du gouvernement contre lequel était dirigée la lutte générale, la divergence et l’opposition d’intérêts des courants politiques maintenus ensemble par la révolution apparaissent au grand jour ; l’armée de la révolution se désorganise et se sépare en divisions adversaires les unes des autres. Tel fut jusqu’à présent le destin historique de toutes les révolutions dans les sociétés de classe ; et il ne peut y avoir d’autres révolutions politiques.


Nous savons que cette lutte interne était déjà si forte pendant la révolution de 1848 qu’elle avait totalement paralysé la force politique de la révolution et avait rendu possible la réaction et la contre-révolution qui se sont terminées en France avec le massacre des ouvriers par la bourgeoisie, alors que ladite bourgeoisie venait de mener la lutte révolutionnaire au côté de ces mêmes ouvriers.

 

En Russie, après le renversement de l’autocratie, la bourgeoisie capitaliste ne se séparera pas moins vite du prolétariat qu’en 48 en Europe Occidentale, mais le processus de bouleversement révolutionnaire se prolongera. C’est dû à la complexité des tâches politiques que la révolution doit résoudre, car il s’agit non seulement d’un changement de régime politique mais avant tout de la création d’une organisation étatique embrassant toute la vie compliquée d’un pays industriel contemporain, afin de remplacer le système fiscal et policier vers lequel l’autocratie a uniquement tendu. Outre cela, c’est déterminé par la confusion des rapports agraires en Russie, par l’élaboration incomplète et l’absence de liens sociaux des courants politiques non-prolétariens du pays.


Dans ces conditions objectives de développement de la révolution en Russie, quelles sont les tâches du parti social-démocrate ? La social-démocratie ne doit pas avoir seulement en vue le renversement de l’autocratie, point de départ de la révolution, mais tout son développement ultérieur.


Elle ne peut faire coïncider sa tactique à un seul moment politique, elle doit se préparer à un développement révolutionnaire prolongé.


Elle doit préparer la force politique capable non seulement de renverser l’autocratie mais également de prendre la tête du développement révolutionnaire.


Cette force, dans les mains de la social-démocratie, ne peut être que le prolétariat, organisé comme une classe spéciale.


Conduisant le prolétariat au centre et à la tête du mouvement révolutionnaire de tout le peuple et de toute la société, la social-démocratie doit le préparer en même temps à la guerre civile qui suivra le renversement de l’autocratie, à la défection des libéralismes agraire et bourgeois, à la trahison des radicaux et démocrates politiques.


La classe ouvrière doit encore savoir que la révolution et la chute de l’autocratie ne se recouvrent nullement et que, pour mener à bien le bouleversement révolutionnaire, il faut au début se battre contre l’autocratie et ensuite, contre la bourgeoisie.


Plus important encore que la conscience qu’a le prolétariat de sa spécificité politique, il y a l’autonomie de son organisation, sa séparation réelle d’avec toutes les autres tendances politiques. On nous parle de la nécessité de concentrer en une seule toutes les forces révolutionnaires du pays, mais il nous importe plus de faire en sorte que l’énergie révolutionnaire du prolétariat ne soit pas morcelée.


En conséquence, l’isolement organisationnel et politique du prolétariat est indispensable non seulement dans l’intérêt de la lutte de classe (qui ne s’arrête jamais, ni avant, ni pendant, ni après la révolution), mais aussi dans l’intérêt du bouleversement révolutionnaire lui-même. Malgré tout, cela ne doit pas signifier que le prolétariat doive être étranger à la politique, et doive ignorer la lutte politique des autres partis.

 

Il est nécessaire de prendre la situation politique dans toute sa complexité et non de la simplifier pour faciliter la décision des questions tactiques. Il est facile de dire : "avec les libéraux" ou "contre les libéraux" ! C’est très simple, mais en même temps très unilatéral et, pour cette raison, c’est une solution trompeuse à la question. Il faut se servir de tous les courants révolutionnaires et oppositionnels, mais il faut en même temps préserver sa capacité d’action politique autonome. Pour faire simple, en cas de lutte commune avec des alliés d’occasion, on peut suivre les points suivants :

 

1) Ne pas mélanger les organisations. Marcher séparément, mais frapper ensemble. 2) Ne pas renoncer à ses propres revendications politiques. 3) Ne pas cacher les divergences d’intérêt. 4) Suivre son allié comme on file un ennemi. 5) Se soucier plus d’utiliser la situation créée par la lutte que de préserver un allié.


Et donc, avant tout, organiser les cadres révolutionnaires du prolétariat. Utiliser cette force pour larguer le ballast politique de la révolution. J’entends par là l’influence de ces couches sociales et partis politiques qui, allant avec le prolétariat jusqu’au renversement de l’autocratie, réfréneront, affaibliront et déformeront le bouleversement politique par leur manque de constance et de décision, après le renversement de leur ennemi principal. Pousser en avant toutes les tendances de la démocratie politique et du radicalisme.


Faire avancer les démocrates signifie les critiquer. Seulement, il y a des esprits bizarres qui pensent qu’il faudrait les attirer par des paroles caressantes, comme un petit chien de compagnie avec du sucre. Les démocrates sont toujours prêts à s’arrêter à mi-chemin ; si nous commençons à les féliciter pour ce bout de chemin qu’ils ont fait, alors ils s’arrêteront.


La critique des mots est insuffisante, il faut une pression politique. Et cela nous ramène une fois encore au parti révolutionnaire du prolétariat.


La lutte de classe du prolétariat russe s’est clairement définie déjà sous l’absolutisme. Le faible développement de la production artisanale, qui gênait le développement de la démocratie petite-bourgeoise, rendait service à la conscience de classe du prolétariat. Celui-ci était d’emblée concentré dans les usines. La propriété économique s’est présentée tout de suite à lui dans sa forme la plus contemporaine, celle du capitaliste étranger à la production. Idem concernant le pouvoir d’Etat, dans sa forme la plus concentrée : l’autocratie s’appuyant exclusivement sur la force armée. A tout cela, la social-démocratie ajouta l’expérience historique de l’Occident.


Le prolétariat russe a montré qu’il n’était pas passé par ces trois écoles en vain. Il est parti d’un pas sûr sur le chemin de la politique révolutionnaire autonome. Il a fait la révolution russe, il a réuni autour de lui le peuple et la société ; mais il n’a pas dissout ses propres intérêts de classe dans le mouvement révolutionnaire général, il a présenté le programme politique de la démocratie ouvrière. Il réclame la liberté politique dans l’intérêt de sa lutte de classe, il revendique une législation ouvrière de pair avec les droits civils.

 

Notre tâche est maintenant de faire de la journée de 8 heures, au même titre que le droit de regard parlementaire sur le budget, une revendication de base de la révolution.


Mais nous ne devons pas seulement donner un caractère prolétarien au programme politique de la révolution, nous ne devons en aucun cas rester en arrière du cours révolutionnaire des événements.


Si nous voulons isoler le prolétariat révolutionnaire des autres courants politiques, alors nous devons apprendre à être idéologiquement à la tête du mouvement révolutionnaire, être plus révolutionnaires que tous. Si nous prenons du retard sur le développement révolutionnaire, alors le prolétariat, justement en raison de son caractère révolutionnaire, ne sera pas attaché à nos organisations et se dispersera dans le processus spontané de la révolution. Une tactique de l’initiative révolutionnaire est nécessaire. Le premier acte de la Grande Révolution Russe est terminé. Il a posé le prolétariat au centre de la politique et à réuni autour de lui toutes les couches libérales et démocratiques de la société. C’est un double processus de consolidation révolutionnaire du prolétariat et de concentration autour de lui de toutes les forces d’opposition du pays. Si le gouvernement ne fait pas de concessions, ce processus révolutionnaire continuera de progresser. Le prolétariat gagnera toujours plus en union et en conscience. Notre tâche est d’utiliser cela pour l’organiser de façon révolutionnaire. La société libérale saura-t-elle suivre ce développement ou s’effraiera-t-elle de la force révolutionnaire croissante du prolétariat ? Je laisse cela en suspens. Selon toutes vraisemblances, elle oscillera de l’un à l’autre : avec ses peurs de la révolution, elle se tournera vers le gouvernement ; et elle se gardera des coups du pouvoir avec les révolutionnaires. Les éléments démocratiques resteront avec les ouvriers. Mais nous avons déjà remarqué qu’en Russie ces éléments sont très faibles. Les paysans seront entraînés en masses croissantes dans le mouvement. Mais ils sont seulement capables d’accroître l’anarchie politique dans le pays et ainsi d’affaiblir le gouvernement ; ils ne peuvent constituer une armée révolutionnaire ordonnée. C’est pourquoi, avec le développement de la révolution, une part toujours croissante du travail politique retombe à la charge du prolétariat. En même temps sa conscience politique s’élargit et son énergie politique grandit.


Le prolétariat russe a maintenant déjà développé une force révolutionnaire qui surpasse tout ce qui a été fait par d’autres peuples en des temps de soulèvement révolutionnaire. Il n’y eut jamais d’exemple où le peuple se soit levé dans tout un pays en de telles masses. Les peuples allemand et français ont conquis leur liberté avec beaucoup moins de victimes. La résistance du régime tsariste est sans conteste plus forte grâce à la puissance militaire dont il dispose ; mais cette opposition doit accroître d’autant plus l’énergie révolutionnaire du prolétariat. Quand le prolétariat russe aura enfin renversé l’autocratie, il sera une armée trempée par la lutte révolutionnaire, dotée d’un fort esprit de décision, toujours prête à soutenir par la force ses revendications politiques.

Déjà, en 48, le prolétariat français avait imposé des hommes à lui dans le gouvernement provisoire. Le gouvernement révolutionnaire ne pouvait exister sans le soutien des ouvriers ; c’est pourquoi il leur joua la comédie de la sollicitude étatique.


Les ouvriers russes, qui ont déjà ajouté leurs revendications prolétariennes au programme politique de la révolution, seront bien plus forts au moment du changement de régime et, en tout cas, ne montreront pas moins de conscience de classe que les ouvriers français en 48 ; ils nommeront sans aucun doute leurs hommes au gouvernement révolutionnaire. La social-démocratie sera devant un dilemme : ou bien prendre sur elle la responsabilité du gouvernement provisoire, ou bien rester sur le côté, à l’écart du mouvement ouvrier. Quand bien même la social-démocratie s’interdirait toute participation, les ouvriers considéreront ce gouvernement comme le leur. L’ayant créé par la lutte révolutionnaire et restant la principale force révolutionnaire du pays, ils s’assureront mieux de lui qu’ils ne le feraient par des bulletins de vote.


Seuls les ouvriers peuvent accomplir le bouleversement révolutionnaire en Russie. Le gouvernement révolutionnaire provisoire en Russie sera un gouvernement de démocratie ouvrière. Si la social-démocratie est à la tête du mouvement révolutionnaire du prolétariat russe, alors ce gouvernement sera social-démocrate. Si la social-démocratie reste à l’écart du prolétariat par son initiative révolutionnaire, alors elle se transformera en secte négligeable.


Un gouvernement provisoire social-démocrate ne pourra pas accomplir en Russie une révolution socialiste, mais le processus même de liquidation de l’autocratie et d’établissement d’une république démocratique lui donnera une bonne base pour le travail politique.


Nous tous qui nous battons en Europe Occidentale contre la participation au gouvernement bourgeois de représentants isolés de la social-démocratie, nous n’avons pas argumenté notre position en disant qu’un ministre social-démocrate ne doit s’occuper de rien excepté de la révolution. Non. Nous avons démontré que, restant en minorité au gouvernement et sans soutien politique suffisant dans le pays, il ne pourra rien faire et servira uniquement le gouvernement capitaliste pour couvrir le bruit de nos critiques.


La situation d’un gouvernement provisoire social-démocrate sera tout à fait différente. Ce sera un gouvernement homogène avec une majorité social-démocrate, créé dans une période révolutionnaire, quand la puissance gouvernementale est très grande. Il aura derrière lui l’armée révolutionnaire des ouvriers qui auront accompli une révolution politique, libérant ainsi une énergie sans exemple dans l’histoire. Et ce gouvernement aura devant lui des tâches politiques unissant tout le peuple russe dans la lutte révolutionnaire. Un gouvernement provisoire social-démocrate pourra évidemment accomplir ce travail bien plus radicalement que n’importe quel autre.


Si le régime tsariste cède bientôt la place, cela ne résoudra pas ipso facto les difficultés politiques ; cela rendra même la situation encore plus confuse. Le processus de reconstruction politique de la Russie, qui demande du temps même en période révolutionnaire, s’allongera encore si le gouvernement au pouvoir pose à chaque pas de nouveaux obstacles devant le développement progressiste ; dans le même temps, le processus de préparation des partis politiques, arrêté par la révolution, reprendra avec plus de force. Mais, avant que ces derniers tirent des limbes une idéologie politique selon leurs intérêts de classe, avant qu’ils parviennent à une intelligence claire de leurs interactions politiques et de leurs relations avec un gouvernement qui, lui-même, tanguera de gauche et de droite, le pays sera plongé dans des troubles ininterrompus. Et ce d’autant plus qu’il faudra se battre pour l’extension des droits politiques, les droits du parlement en particulier. Ce sera une longue période d’agitation politique dans laquelle le facteur dernier et décisif, bien que pas toujours évident, sera la force. Force militaire du côté du gouvernement, révolutionnaire du côté du peuple. En conséquence, le prolétariat aura un rôle politique actif à jouer en cette occasion. S’il conserve son indépendance politique, il pourra alors enregistrer des succès significatifs.


Dès aujourd’hui, on a commencé de deux côtés à courtiser les ouvriers. Le régime tsariste promet un élargissement de la législation ouvrière tandis que la presse libérale ou semi-libérale remplit ses colonnes d’articles sur les besoins des ouvriers, sur le mouvement ouvrier et le socialisme. L’une et l’autre attitude sont caractéristiques de la peur et du respect du régime et de la bourgeoisie devant l’énergie révolutionnaire du prolétariat.


La tactique de la social-démocratie dans cette situation doit consister à élargir les conflits politiques, et à essayer de les utiliser pour changer le cours des événements, renverser le régime et ainsi ouvrir un boulevard au développement révolutionnaire.


Quelle que soit l’évolution politique ultérieure, nous devons de toute façon nous soucier de faire bande à part dans le concert politique. Tant que la révolution efface les divergences politiques, il est d’autant plus important de présenter comment la tactique politique des partis a évolué jusqu’à la journée historique du 9 janvier. Grâce à la brochure du camarade Trotsky, on voit comment les libéraux et les démocrates ont mené leur lutte politique de façon molle et indécise, de pair avec une pression sur le régime pour mener des réformes d’en haut. Ils ne reconnaissaient pas d’autres possibilités, ne voyaient pas d’autres perspectives. Et quand le régime refusa fermement de prendre en compte leurs exhortations, requêtes et prétentions, coupés du peuple, ils s’avérèrent isolés dans un coin. Ils étaient sans force, incapables, semblait-il, d’opposer quoi que ce soit au régime réactionnaire. On voit d’un autre côté comment s’est développée la lutte politique des ouvriers russes, s’étendant toujours et gagnant en énergie révolutionnaire. La brochure fut écrite avant le 9 janvier. Mais elle rend compte du développement de la lutte révolutionnaire du prolétariat russe, si bien que les événements qui ont suivi ne nous étonnent plus, même si leur ampleur nous frappe. En ayant fait la révolution, le prolétariat a libéré les libéraux et les démocrates de leur situation sans issue. Maintenant, en collant aux ouvriers, ils trouvent une nouvelle méthode de lutte ainsi que de nouveaux moyens. C’est l’assaut révolutionnaire du prolétariat qui, seul, a rendu révolutionnaires d’autres couches sociales.


Le prolétariat russe a commencé la révolution. Sur lui seul repose son développement et son succès.

 

Janvier 1905

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009