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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 16:49

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Guesdiste en 14, et donc nationaliste et soutien à la guerre, antibolchévique convaincu, Compère Morel de dérive en dérive devint vichyste dès 40.

 

Ces évolutions fatales nous en apprennent beaucoup sur le rapport entre nationalisme et social-démocratie, même s'il faut rester prudent sur l'interprétation  de vies politiques et ne pas lire les écrits précoces à la lumière d'une évolution aussi dramatique qu'intolérable.


Cependant, cela nous enseigne que la vigilance et la nécessité de rester, strictement, sur des positions de classe et internationalistes apparaissent aujourd'hui plus importantes que jamais.


Le dictionnaire du socialisme de Compère Morel, publié en 1924 reste une mine d'informations sur le mouvement ouvrier. Voici comment il y présente Rosa Luxemburg:

 

"Militante socialiste allemande, née en Pologne, qu'elle dut quitter à l'âge de 16 ans, inculpée d'avoir participé à un complot contre le tsar. Réfugiée à Zurich, elle y obtint ses grades de docteur en droit et en philosophie.Participa à tous les Congrès Nationaux Allemands et Internationaux, où elle représentait et défendait les idées de la fraction la plus avancée de la Social-Démocratie allemande. Propagandiste éprouvée, elle ne cessait de faire des réunions tout en publiant de nombreuses brochures et de nombreux ouvrages socialistes: La Grève des Masses; L'Accumulation du Capital; La Réforme sociale et la Révoluion, etc. Ayant participé au mouvement pacifiste, en Allemagne, au cours de la guerre de 1914-1918, - Elle publia, avec Clara Zetkin et Mehring des lettres révolutionnaires sous le pseudonyme de "Spartacus", - elle fut arrêtée, puis libérée par la Révolution. Arrêtée à nouveau au cours des événements révolutionnaires, elle fut assassinée, dans la soirée du 15 janvier 1919, en sortant de l'Eden Hotel, où les autorités militaires se tenaient, par la même brute qui avait tué Liebknecht: le soldat Runge. Mise dans une auto, un sous-officier lui tira un coup de revolver dans la tête pour l'achever. Berlin socialiste lui fit des obsèques splendides."

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 12:24

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La campagne électorale à Hambourg

Ses liens avec F. Mehring

Les thèmes sur lesquels elle intervient: politique mondiale, le socialisme en France, la question économique

 

 

La correspondance peut nous permettre d'avoir une connaissance plus fine de l'action de Rosa Luxemburg. Un exemple avec le mois de décembre 1900. On y voit Rosa Luxemburg faire ses presques premières armes d'oratrice dans une campagne électorale de la social-démocratie allemande.

On peut y vérifier sa détermination et la conscience de ses capacités, les thèmes sur lesquels elle intervient: la question nationale, déjà la politique mondiale e tses analyses sur le socialisme en France.

On y voit avec émotion les premiers liens qui gagnent en profondeur avec Mehring.

On y croise les figures de la social-démocratie polonaise avec lesquels elle aura sans cesse à croiser le fer.

 


Le mois de décembre 1900

30.12

Friedenau

A Minna Kautsky

. Revient sur la mort de son père.

. Raconte une soirée d'après Noël chez les Kautsky 

. A propos de Mehring: "Je me suis rapprochée des Mehring. Tous les deux me montrent une sympathie d'après moi tout à fait imméritée - et comme toujours la sympathie que l'on me témoigne m'apparaît comme quelque chose de tout à fait inattendu , comme un véritable cadeau."

Elle étudie Hebbel qu'elle ne connaissait pas jusque-là.

30.12

Friedenau

Aux Seidel

Nostalgie du séjour en Suisse - Comme Berlin et l'appartement sont sombres. Bernstein à Zurich, est-ce qu'ils le fréquentent?

17.12

Lundi matin

Hambourg

 A Leo Jogiches

lRécit d'un meeting polonais appelé par une association nationaliste petite-bourgeoise sur la question économique et socale. 1500 personnes. Après les organisateurs, prise de parole de Morawski. Elle s'inscrit pour prendre la parole. Le président indique le manque de temps, lit les noms des personnes qui s'étaient inscrites. Et la salle réclame qu'on lui donne la parole. En vain.

"Ainsi, je n'ai pas pris la parole, mais j'étais très contente d'être allée à ce meeting 1. J'ai appris à connaître ce public et son niveau intellectuel (essentiellement des ouvriers). 2. J'ai entendu les meilleurs orateurs de Hambourg: le rédacteur du Dziennik Berlinski, le président de l'association de Hmbourg et Morawski. Tous les deux se situent au même niveau que Zadawski et Gutt, je n'en ai pas cru mes oreilles. Personne ne peut rivaliser avec moi. D'autre part, j'ai vu la tactique employée par les Morawski and Co dans de telles situations. Ils se sont montrés si lâches que personne ne pourrait imaginer - s'il ne les connaissait pas - que ce sont des socialistes. J'irai natuellement souvent à ces meetings, c'est un terrain favorable pour moi, car c'est un terrain neutre et je m'arrangerai la prochaine fois pour que l'on me donne à coup sûr la parole ... De cette manière, j'espère que le public apprendra à me connaître."

 

15.12

A Leo Jogiches

Hambourg

"Nous sommes assis dans un café après le deuxième discours. Cela s'est de nouveau merveilleusement bien passé ..."

(Il s'agit d'un de ses discours pour la campagne législative à Hambourg à laquelle elle participe. Le 13 décembre, elle parle à Eisbüttel sur la Politique mondiale et la social-démocratie, le 14 à Uhlenhorst sur la politique commerciale et la social-démocratie et le 15 sur le socialisme et la France)

14.12

A Leo Jogiches

Hambourg

"Et voilà un meeting de passé. Le résultat est formidable sans exagération. J'ai reçu des tonnerres d'applaudissements, les gens ont prétendu qu'il ont été "électrisés", ils m'ont constamment interrompue, soit pour proteester soit pour manifester leur contentement. ..."
   

  HEBBEL

200px-Friedrich_Hebbel.jpg

 

A titre indicatif, ces lignes sur Hebbel dans l'encyclopedia universalis ...

 

« Le drame moderne, si du moins celui-ci doit enfin prendre naissance, se distinguera du drame shakespearien (dont il faut de toute manière partir) en ceci que la dialectique dramatique se situera non seulement dans les caractères, mais dans l'idée elle-même. Le drame sera non seulement celui de l'homme dans ses rapports avec l'Idée, mais la justification même de l'Idée » (Journal intime).

Pareille optique explique à la fois la force et la faiblesse de l'œuvre. Sa force, car Hebbel ouvre la voie à un nouveau théâtre européen que l'on pourrait appeler drame du dévoilement, de la démystification de l'être. Cette nouvelle forme inspirera Ibsen, Gerhart Hauptmann, Strindberg, Georg Kaiser et Jean-Paul Sartre jusque dans les années 1950. Sa faiblesse en même temps, car l'œuvre de Hebbel est souvent surchargée d'intentions qui risquent de transformer les personnages en illustrations de théorèmes et qui écartèrent de lui un bon nombre de lecteurs et de spectateurs.


 
   
   
   
   
   
   
   
   
   
   
   
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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 15:44

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Nous avons lu aussi cet article sur le site  liberationirlande, publié le  1er .

 

L'occasion de redire en effet l'essentiel de ce lien conscience et sensibilité qui est propre à Rosa Luxemburg et de relire des extraits de lettres dont on ne peut se lasser. (en remerciant aussi pour la citation du blog).

A la question « qu’est-ce qu’être de gauche? », Gilles Deleuze répondait que ce n’était pas une question de morale, mais une question de perception: ne pas voir le monde en commençant par son petit moi, mais à partir de ce qui est loin autour de nous et qui nous englobe et nous appelle en quelque sorte. Par exemple pour nous, l’équipe de Libération Irlande, le sort tragique des prisonniers républicains de Maghaberry nous touche beaucoup, même si nous ne les connaissons pas.


Pour faire voir ce qu’est la sensibilité révolutionnaire, voici trois extraits de lettres envoyées par Rosa Luxembourg depuis sa prison en Allemagne à son amie et camarade Sonia Liebknecht, extraites du livre J’étais, je suis, je serai, Correspondance 1914-1919, ed. Maspéro, 1977.


Ce que je lis ? Avant tout, des ouvrages de sciences naturelles : géographie végétale et animale. Hier, j’ai justement lu un livre sur la cause de la disparition des oiseaux chanteurs en Allemagne : c’est l’entretien rationnel des forêts de plus en plus étendu, la culture des jardins et l’agriculture qui font disparaître une à une toutes leurs possibilités naturelles de nicher et de trouver leur nourriture : arbres creux, terres en friche, broussailles, feuilles mortes dans les jardins. J’avais si mal en lisant cela.


Ce n’est pas que je m’inquiète du chant des oiseaux pour les hommes, mais c’est la représentation de la disparition silencieuse et irréversible de ces petits êtres sans défense qui me peine au point je n’ai pu retenir mes larmes. Cela m’a rappelé un livre russe écrit par le professeur Ziber traitant de la disparition des Peaux-Rouges dans l’Amérique du Nord, que j’ai lu quand j’étais encore à Zurich. Tout comme les oiseaux, ils sont chassés peu à peu de leur territoire par les hommes civilisés et voués à une disparition silencieuse et cruelle.

Mais il faut bien sûr que je sois malade pour que tout me bouleverse si profondément. Ou alors savez-vous ce que c’est ? J’ai parfois le sentiment de ne pas être un vrai être humain, mais un oiseau ou quelque autre animal qui a pris forme humaine ; au fond de moi, je me sens beaucoup plus chez moi dans un petit bout de jardin comme ici ou dans la campagne, sur l’herbe, entourée de bourdons que… dans un congrès du parti. A vous, je peux bien dire tout cela : vous n’irez pas tout de suite me soupçonner de trahir le socialisme.


Vous le savez, j’espère malgré tout que je mourrai à mon poste, dans une bataille de rues ou au bagne. Mais mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux « camarades ». Et non pas parce que je trouve dans la nature un asile, un lieu de repos, comme tant d’hommes politiques qui n’ont plus rien dans le coeur. Au contraire, je trouve à chaque pas, dans la nature aussi, tant de cruauté que j’en souffre beaucoup. Imaginez-vous par exemple que je n’arrive pas à oublier le petit événement que voici.


Au printemps dernier, je rentrais chez moi d’une promenade dans la campagne par ma rue tranquille et vide, quand je remarquai sur le sol une petite tache brune. Je me baissai et fus témoin d’une tragédie sans paroles : un gros bousier était couché sur le dos, essayant de se défendre en agitant ses pattes tandis qu’un tas de fourmis minuscules grouillaient sur lui et… le dévoraient tout vif ! Frissonnante, je sortis mon mouchoir et me mis à chasser ces bestioles cruelles, mais elles étaient si insolentes et tenaces que je dus soutenir contre elles une longue lutte et lorsque j’eus finalement libéré le pauvre martyr et que je l’eus posé loin sur l’herbe, on lui avait déjà dévoré deux pattes… Je m’en allai précipitamment, en proie au sentiment pénible de lui avoir finalement rendu un fort douteux service.

————————

Hier donc je me disais : comme c’est étrange que je vive toujours dans une ivresse joyeuse, sans raison particulière. C’est ainsi par exemple que je suis allongée ici, dans cette cellule obscure, sur un matelas dur comme de la pierre, tandis que m’environne l’habituelle paix de cimetière qui règne dans le bâtiment ; on se croirait dans la tombe, tandis qu’à travers la vitre se dessine sur le plafond le reflet de la lanterne qui brûle toute la nuit devant la prison.


De temps à autre, on entend la rumeur très assourdie d’un train qui passe au loin ou encore, tout près, sous ma fenêtres, le raclement de gorge de la sentinelle qui, chaussée de ses lourdes bottes, fait lentement quelques pas pour se dégourdir les jambes. Sous ses pieds le crissement du sable est si désespéré qu’on y perçoit, dans cette nuit humide et sombre, tout le vide et l’absence de perspectives de l’existence. Et me voilà gisant seule et silencieuse, enveloppée dans tous les voiles noirs de ténèbres, de l’ennui de l’hiver qui vous tient prisonnière ; et pourtant mon coeur bat, secoué par une joie intérieure, inconnue, incompréhensible, comme si, dans l’éclat du soleil, je traversais une prairie en fleur.


Et dans le noir je souris à la vie, comme si je connaissais quelque secret magique qui démentirait tout ce qu’il y a de méchant et de triste, et j’éclate dans un monde de lumière et de bonheur. Et, dans le même temps, je m’interroge moi-même sur la raison de cette joie ; je n’en trouve pas et ne puis m’empêcher de sourire encore de moi-même.


Je crois que ce secret n’est autre que la vie elle-même ; la nuit profonde est si belle et douce comme du velours, pourvu que l’on sache bien regarder. Et dans le crissement du sable humide sous les pas lourds et lents de la sentinelle chante aussi la chanson de la vie, une petite chanson et belle – pourvu que l’on sache bien entendre.

A ces moments-là, je pense à vous et j’aimerais tant vous transmettre cette clef magique pour que vous perceviez toujours, et dans n’importe quelle situation, la part de beauté et de joie de la vie, pour que vous aussi vous viviez dans l’ivresse et marchiez comme dans une prairie diaprée. Loin de moi l’idée de vous payer d’ascétisme, de joies imaginaires. Je vous accorde toutes les joies réelles des sens. Simplement, je voudrais vous donner en sus mon inépuisable sérénité intérieure, afin de ne plus être inquiète pour vous, pour que vous alliez dans la vie enveloppée dans un manteau semé d’étoiles qui vous protège de tout ce qu’il y a de mesquin, de trivial et d’angoissant.

———————

Ah! ma petite Sonia, j’ai éprouvé ici une douleur aiguë. Dans la cour où je me promène arrivent tous les jours des véhicules militaires bondés de sacs, de vielles vareuses de soldats et de chemises souvent tachées de sang… On les décharge ici avant de les répartir dans les cellules où les prisonnières les raccommodent, puis on les recharge sur la voiture pour les livrer à l’armée.


Il y a quelques jours arriva un de ces véhicules tiré non par des chevaux, mais par des buffles. C’était la première fois que je voyais ces animaux de près. Leur carrure est plus puissante et plus large que celle de nos boeufs ; ils ont le crâne aplati et des cornes recourbées et basses ; ce qui fait ressembler leur tête toute noire avec deux grands yeux doux plutôt à celle des moutons de chez nous. Ils sont originaires de Roumanie et constituent un butin de guerre…


Les soldats qui conduisent l’attelage racontent qu’il a été très difficile de capturer ces animaux qui vivaient à l’état sauvage et plus difficile encore de les dresser à traîner des fardeaux. Ces bêtes habituées à vivre en liberté, on les a terriblement maltraitées jusqu’à ce qu’elles comprennent qu’elles ont perdu la guerre : l’expression vae victis ["malheur aux vaincus", en latin] s’applique même à ces animaux… une centaine de ces bêtes se trouveraient en ce moment rien qu’à Breslau.


En plus des coups, eux qui étaient habitués aux grasses pâtures de Roumanie n’ ont pour nourriture que du fourrage de mauvaise qualité et en quantité tout à fait insuffisante. On les fait travailler sans répit, on leur fait traîner toutes sortes de chariots et à ce régime ils ne font pas long feu. Il y a quelques jours, donc, un de ces véhicules chargés de sacs entra dans la cour.


Le chargement était si lourd et il y avait tant de sacs empilés que les buffles n’arrivaient pas à franchir le seuil du porche. Le soldat qui les accompagnait, un type brutal, se mit à les frapper si violemment du manche de son fouet que la gardienne de prison indignée lui demanda s’il n’avait pas pitié des bêtes.


Et nous autres, qui donc a pitié de nous? répondit-il, un sourire mauvais aux lèvres, sur quoi il se remit à taper de plus belle…


Enfin les bêtes donnèrent un coup de collier et réussirent à franchir l’obstacle, mais l’une d’elle saignait… Sonitchka, chez le buffle l’épaisseur du cuir est devenue proverbiale, et pourtant la peau avait éclaté. Pendant qu’on déchargeait la voiture, les bêtes restaient immobiles, totalement épuisées, et l’un des buffles, celui qui saignait, regardait droit devant lui avec, sur son visage sombre et ses yeux noirs et doux, un air d’enfant en pleurs.


C’était exactement l’expression d’un enfant qu’on vient de punir durement et qui ne sait pour quel motif et pourquoi, qui ne sait comment échapper à la souffrance et à cette force brutale… J’étais devant lui, l’animal me regardait, les larmes coulaient de mes yeux, c’étaient ses larmes. Il n’est pas possible, devant la douleur d’un frère chéri, d’être secouée de sanglots plus douloureux que je ne l’étais dans mon impuissance devant cette souffrance muette.


Qu’ils étaient loin les pâturages de Roumanie, ces pâturages verts, gras et libres, qu’ils étaient inaccessibles, perdus à jamais. Comme là-bas tout – le soleil levant, les beaux cris des oiseaux ou l’appel mélodieux des pâtres – comme tout était différent. Et ici cette ville étrangère, horrible, l’étable étouffante, le foin écoeurant et moisi mélangé de paille pourrie, ces hommes inconnus et terribles et les coups, le sang ruisselant de la plaie ouverte…


Oh mon pauvre buffle, mon pauvre frère bien-aimé, nous sommes là tous deux aussi impuissants, aussi hébétés l’un que l’autre, et notre peine, notre impuissance, notre nostalgie font de nous un seul être. Pendant ce temps, les prisonniers s’affairaient autour du chariot, déchargeant de lourds ballots et les portant dans le bâtiment. Quant au soldat, il enfonça les deux mains dans les poches de son pantalon, se mit à arpenter la cour à grandes enjambées, un sourire aux lèvres, en sifflotant une rengaine qui traîne les rues.


Et devant mes yeux je vis passer la guerre dans toute sa splendeur.

 

Visitez ce site : http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/

 

http://liberationirlande.wordpress.com/author/liberationirlande/

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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 18:52

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"Ne comprends-tu donc pas que c'est notre propre cause qui l'emporte et triomphe là-bas"

    "Je sais ce qui te déprime, c'est que je ne sois pas en liberté, pour rassembler les étincelles qui jaillissent là-bas"

"A tout instant, je suis à mon poste et, dès que la possibilité m'en sera offerte, je m'empresserai de taper de mes dix doigts sur la clavier du piano du monde, que cela fera un beau vacarme!"

 

Wronke, le 15 avril 1917

Chère Loulou,

 

Ta courte lettre d'avant Pâques, m'a vivement inquiétée par son ton d'extrême abattement et je me suis promis sur-le-champ de te laver la tête une fois de plus. Dis-moi, comment peux-tu, telle une triste cigale,  continuer à chanter ta chanson si désolée, tandis que de Russie nous parviennent ce choeur, ces chants d'alouette si clairs? Ne comprends-tu donc pas que c'est notre propre cause qui l'emporte et triomphe là-bas, que c'est l'histoire mondiale en personne qui y livre ses combats et, ivre de joie, dans la Carmagnole? Quand notre cause, celle de tous, connaît un tel développement, ne devons-nous pas oublier toutes nos misères privées?

 

Je sais ce qui te déprime, c'est que je ne sois pas en liberté, pour rassembler les étincelles qui jaillissent  là-bas, pour aider et orienter les choses en Russie et ailleurs aussi. Pour sûr, ce serait beau et tu peux imaginer quels fourmillements je ressens dans tous les membres et comment chaque nouvelle de Russie me traverse comme une décharge électrique jusqu'au bout des doigts. Mais de ne pouvoir participer à ces mouvements ne me rend pourtant nullement triste et il ne me vient pas à l'idée en gémissant sur ce que je ne puis changer, de gâcher la joie que j'éprouve à voir ce qui se passe.

 

Vois-tu, l'histoire des dernières années précisément et, en remontant dans le passé à partir de celle-ci, toute l'histoire m'ont appris qu'on ne doit pas surestimer l'action de l'individu. Au fond, ce qui agit et force la décision, ce sont les grandes forces invisibles, les forces plutoniennes des profondeurs et, finalement tout se met en place, pour ainsi dire de "soi-même". N'interprète pas mal ce que je te dis! Ce faisant, je ne prône pas je ne sais quel optimisme fataliste et commode, destiné à masquer sa propre impuissance, et que je déteste chez Monsieur ton époux précisément. Non, non! A tout instant, je suis à mon poste et, dès que la possibilité m'en sera offerte, je m'empresserai de taper de mes dix doigts sur la clavier du piano du monde, que cela fera un beau vacarme! Mais comme, non par ma faute, mais par contrainte externe, j'ai été mise en congé d'histoire mondiale, je ris un bon coup, je suis heureuse quand cela marche même sans moi, et je crois dur comme fer que tout cela se passera bien. L'histoire sait toujours mieux que quiconque comment s'en sortir, alors qu'elle paraît s'être engagée dans une impasse sans le moindre espoir d'issue (...)

 

Et à présent tâche un peu d'être gaie, tu m'entends? Ne récrimine pas contre le temps gris, étudie plutôt la beauté et la diversité toute partiiculière d'un ciel gris.

 

Je t'embrasse de tout coeur.

 

Ta R.

 

Cette lettre est largement répandue et traduite. Cette version est publiée dans la revue Commune, N°18, mai 2000 (Prairial an 208)


Repères chronologiques sur le site du collectif smolny et qui permettent de mieux situer cette lettre dans son contexte historique. Il faut tenir compte du fait que Rosa Luxemburg est alors emprisonnée et qu'elle ne dispose certainement pas de toutes les informations, mais qu'elle connaît vraisemblablement les bouleversements politiques et les mouvements populaires de février-mars.

 

Repères chronologiques - 1917 :

Janvier

-  9 janvier : Grève de 50 000 ouvriers et manifestation à Petrograd en commémoration du Dimanche rouge de 1905.

Février

-  22 février : Lockout aux usines Poutilov.

-  23 février : Journée internationale des femmes et grande manifestation à Petrograd contre les difficultés d’approvisionnement. Les « Cinq Glorieuses » débutent spontanément.

-  25 février : Grève générale à Petrograd.

-  26 février : Heurts violents entre manifestants et armée.

-  27 février : Mutinerie à Petrograd. Mise en place d’un double pouvoir : le Comité provisoire de la Douma et, le Soviet des députés ouvriers de Petrograd.

Mars

-  1° mars : Par son Prikaz (“ordre”) n°1, le Soviet de Petrograd invite les soldats à élire des comités dans chaque unité, ce qui va dissoudre la discipline dans l’armée. Les grandes places de Petrograd se transforment en lieux de meeting permanent ; des centaines de soviets, des milliers de comités d’usine et de quartier, de paysans, de cosaques, de « ménagères », de milices ... fleurissent en quelques semaines ; plus de 150 quotidiens ou hebdomadaires accompagnent cette « libération de la parole ».

-  2 mars : Formation d’un gouvernement provisoire libéral, présidé par le prince Lvov ; abdication de Nicolas II.

-  6 mars : Publication du programme du gouvernement provisoire : amnistie, convocation d’une Assemblée constituante élue au suffrage universel, poursuite de la guerre.

Avril

-  3 avril : Arrivée de Lénine à Petrograd.

-  4 avril : Lénine expose aux bolcheviks ses “Thèses d’avril”.

-  20-21 avril : “Journées d’avril” : vives réactions du Soviet à la note Milioukov (confirmant aux Alliés l’engagement de la Russie dans la guerre) ; manifestations et violents heurts dans les rues de Petrograd entre manifestants et contre-manifestants.

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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 10:15

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On parle beaucoup en ce moment de Rosa Luxemburg. Lettres de prison, spectacle à partir de sa vie, citations reprises dans tous les contextes possibles.


Comprendre avec Rosa Luxemburg, c'est cependant vouloir aller plus loin: s'appuyer sur une lecture parallèle des textes, de la correspondance et des actions, pour mieux saisir sa logique politique et ce que nous pouvons en apprendre  pour nos pratiques aujourd'hui. C'est surtout revenir à une compréhension plus directe et plus précise.


Ainsi le Le tome V de l'édition allemande de la correspondance chez Dietz Verlag qui va de la mobilisation générale en Allemagne à la révolution spartakiste est-il d'une grande importance. Il nous apporte en effet de précieux renseignements, presque au quotidien, sur l'action de Rosa Luxemburg dès la déclaration de guerre, sur ceux avec lesquels elle a sans discontinuer tenté d'organiser en pleine guerre, et souvent de prison, la lutte contre la guerre et ce jusqu'à sa libération et son engagement dans la révolution.


Ce tome s'ouvre sur deux phrases adressées le 1er août à Kostia Zetkin  Le 1er août est le jour de la mobilisation générale en Allemagne:


"...  Je suis profondément ébranlée. Je viens de rentrer. Lettre suit ."


Et se termine par une très longue lettre datée du 11 janvier à Klara ... en plein soulèvement spartakiste.

 

Nous préparons une page sur le blog sur cette période.Et sommes intéressés à des contributions.

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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 17:03

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hans-diefenbach.jpgParmi les plus grandes absurdités de cette guerre dite de 14/18, il y aura la mort de ceux qui ont passé leur teur vie à lutter contre cette montée de la guerre et que le ralliement des sociaux-démocrates envoient mourir sur les fronts. 

Parmi eux, Hans Diefenbach. Militant discret et ami proche de Rosa Luxemburg que l'on voit apparaître tant de fois dans la correspondance que, quand tombe l'annonce de sa mort dans cette lettre, l'on est véritablement frappé de stupeur et d'une véritable tristesse ...

 

"Très chère Sonitschka, j'espère avoir bientôt la possibilité de vous envoyer cette lettre, aussi je m'empresse de l'écrire. J'ai été si longtemps privée de la joie de m'entretenir avec vous., tout au moins par lettre. Mais je devais réserver à Hans D. les quelques lettres que j'avais la permission d'écrire, car il les attendait. C'est fini, maintenant. Mes deux dernières lettres s'adressaient  à un  mort et on m'en a déjà renvoyé une. Je ne puis y croire, mais il vaut mieux ne pas parler de cela; je préfère me retrouver seule avec ma douleur, et quand on veut user de "ménagements" pour m'annoncer une mauvaise nouvelle et me "consoler" par des jérémiades, comm l'a fait N., on ne réussit qu'à m'irriter. Faut-il que mes amis les plus proches me connaissent mal et aient pour moi peu d'estime! Ne comprennent-ils pas qu'en pareille circonstance, il est préférable et plus délicat de me dire tout de suite, en toute simplicité; il est mort ... C'est affligeant, mais n'en parlons "plus


Mi-novembre 1917.

Lettres de prison, bélibaste, 1969, P45



De Hans Diefenbach au grand-père de Dominique Grange: médecins aux fronts!

"Des lendemains qui saignent" de Dominique Grange et Tardi ne pouvait qu'être mis à l'honneur sur un blog consacré à Rosa Luxemburg.

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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 11:11

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En promenade sur le net, recherche sur l'ouvrage publié chez bélibaste que nous apprécions tant. Et cet article trouvé sur le site http://plantes-des-jardins-et-des-chemins.blogspot.com

 

samedi, 02 mai 2009

 

«Ces merveilleux chatons du pin en fleurs» . Hier le 1er mai. Journée de lutte, défilé obligatoire des anciennes républiques socialistes, une journée porteuse d'espoir ou illustration des rêves brisés. Cortèges courageux, joyeux, ou conventionnels, fête absente dans un pays occupé, procession de routine, oublieuse des exigences passées, le 1er mai a tant d'aspects. . En hommage à une femme de remarquable qui aimait la vie comme elle aimait la liberté, un texte extrait de sa correspondance. On connaît les combats de Rosa Luxembourg. C'était aussi une femme éprise de littérature, de peinture et de botanique.

 

Ses lettres à SoniaLiebknecht ont été éditées sous le titre Lettres de prison. . .

 

Breslau, le 12 mai 1918 Sonitschka, votre lettre m'a donné tant de joie que je vous réponds sur le champ. Vous voyez le plaisir et le réconfort que vous procure une visite au Jardin botanique. Pourquoi n'en profitez-vous pas plus souvent ? Et je prends part à votre plaisir quand vous me décrivez aussitôt vos impressions avec tant de vivacité et de couleur ! Oui, je connais ces merveilleux chatons du pin en fleurs, qui sont d'un rouge rubis. Ils sont d'une telle beauté, comme la plupart des plantes en pleine floraison, que l'on a peine à en croire ses yeux. Ces chatons rouges sont les fleurs femelles dont naîtront les grandes pommes de pin, si lourdes qu'elles retournent leurs pointes vers le sol. À côté se trouvent les chatons mâles, peu apparents, qui sont d'un jaune pâle et qui répandent leur pollen doré. Je ne connais pas le « pettoria » que vous décrivez comme une sorte d'acacia. Voulez-vous dire qu'il a les feuilles pennées et des fleurs papilionacées, comme l'arbre que l'on nomme « acacia » ? Comme vous devez le savoir, l'arbre que l'on appelle vulgairement ainsi n'est pas un acacia, mais un « robinier ». Le mimosa, par exemple, est un véritable acacia ; il a des fleurs d'un jaune soufre et embaume l'air, mais je ne pense pas que le mimosa pousse en plein air à Berlin, car c'est une plante des pays chauds. En Corse, j'ai vu sur la place d'Ajaccio de merveilleux mimosas qui fleurissaient au mois de décembre, c'étaient des arbres immenses... Ici, je ne peux malheureusement voir le feuillage des arbres que de loin, de ma fenêtre, et j'aperçois leurs cimes par-dessus le mur. J'essaie d'en deviner l'espèce par la forme et la couleur, et je crois que, dans l'ensemble, je ne me trompe guère. L'autre jour quelqu'un a apporté une branche cassée dont la forme étrange a surpris tout le monde. On s'interrogeait sur sa provenance. C'était une branche d'orme. Souvenez-vous, je vous ai montré dans la rue du Südende des ormes couverts de petits fruits d'un rose pâle légèrement verdâtre. C'était aussi au moi de mai, et vous avez été enthousiasmée par cet extraordinaire spectacle. Ici, les gens habitent depuis des dizaines d'années dans des rues plantées d'ormes, mais ils n'ont jamais observé ces arbres en fleurs... Et ils ne s'intéressent pas davantage aux animaux. Au fond, la plupart des citadins sont de véritables barbares... » . (...) . Rosa Luxembourg . Lettres de prison.

 

Traduit par Michel Aubreuil. Éditions Bélibaste. . .

 

 

 

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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 20:07

Sonitschka, nous avons actuellement de merveilleuses soirées; on se croirait au printemps. Vers quatre heures, je descends dans la cour, la nuit vient, et je vois l'affreux décor de ma vie s'estomper sous le voile merveilleux de l'obscurité; le ciel, au contraire, est d'un bleu clair, lumineux et une lune d'argent se découpe au-dessus des toits. Tous les jours, à cette heure, des centaines de corneilles passent au-dessus de la cour en vol dispersé et se dirigent vers les champs qui leur donnent asile ...

Elles mettent chaque jour tant de sérieux et de solennité à suivre la voie que leur trace l'habitude que j'éprouve une sorte de respect pour ces grands oiseaux et je les suis du regard jusqu'au dernier. Ensuite, je vais, de-ci, de-là, dans l'obscurité et je vois les prisonniers qui s'affairent encore dans la cour, glissant comme des ombres décisives. Je me réjouis de rester invisible, seule avec ma rêverie, échangeant des saluts à la dérobée avec les corneilles qui passent; il fait si bon dans la douceur de l'air printanier. Puis les prisonniers chargés de lourds chaudrons (la soupe du soir) traversent la  cour et pénètrent dans le bâtiment, deux par deux, au pas, dix couples l'un derrière l'autre; c'est moi qui ferme la marche. Les lumières s'éteignent peu à peu dans la cour et les bâtiments de l'économat. Je rentre, et les portes sont fermées, verrouillées à double tour; la journée est finie. J'ai une sensation de bien être malgré la mort de Hans. A vrai dire, je vis dans un monde de rêve où il n'est pas mort. Pour moi, il est toujours présent et souvent je lui souris quand je pense à lui ...

Votre Rosa


Prison de Breslau, le 21 novembre 1917


Editions bélibaste, 1969, Rosa Luxembourg, lettres de prison, P 49/50 , traduction Michel Aubreuil

« Mort à la guerre ». Lettre de Rosa Luxemburg à Sonia Liebknecht après la mort de son frère.
Extrait d’une lettre de Rosa Luxembourg à Sonia Liebknecht ... Après un parloir.
Lettre de Rosa Luxemburg à Sonia Liebknecht, le jour de la condamnation de Karl Liebknecht
Rosa Luxemburg, lettres à Sonia Liebknecht: "Pendant des années, j'ai tout supporté avec beaucoup de patience"


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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 11:04

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Des informations sur la correspondance lire
A propos de Rosa Luxemburg

A propos de Rosa Luxemburg, by Georges Castellan © 1976 Societe d'Histoire Moderne et Contemporaine.

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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 20:00

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Extrait de lettre de Rosa Luxemburg à Sonia Liebknecht. « J’ai l’intention de vous entraîner jusqu’en Corse »

 

Ecrites, au fond de la prison de Wroncke, alors que la guerre fait rage et mourir famille et amis. Adressées à l’épouse de Karl Liebknecht. Suivant l’expression brève d’un moment de désespoir. Ces lignes sur la Corse sont saisissantes et totalement émouvantes.


http://www.soleilcorse.com/images/famille.jpg

sur le blog soleilcorse 


Wroncke, le15 janvier 1917

 

Sonittschka, vous rappelez-vous ce que nous avons projeté de faire quand la guerre sera finie ? Aller ensemble dans le midi. Et nous irons ! Je sais que vous rêvez d’aller avec moi en  Italie, que c’est votre rêve le plus cher. Mais moi, j’ai l’intention de vous entraîner jusqu’en Corse. C’est encore mieux que l’Italie. Là-bas, on oublie l’Europe, du moins l’Europe moderne. Imaginez un vaste et grandiose paysage où le contour des montagnes et des vallées se découpe avec une extrême précision. En haut, rien que des blocs de rochers dénudés, d’un gris plein de noblesse, en bas, des oliviers, des lauriers-cerises luxuriants et des châtaigniers centenaires. Et partout le silence qui régnait  avant la création du monde avant la création du monde, pas de voix humaine, pas de cris d’oiseaux, rien qu’un ruisseau qui se glisse quelque part entre les pierres, ou le vent qui chuchote, tout là-haut, dans les failles des rochers, le vent qui gonflait la voile d’Ulysse. Et quand vous rencontrez des êtres humains, ils sont en accord avec le paysage.  Au détour du sentier surgit une caravane. Les Corses vont toujours l’un derrière l’autre, en caravane, et non pas, en groupe comme nos paysans. D’ordinaire on voit tout d’abord un chien qui gambade, puis vient à pas lents une chèvre ou un petit âne qui porte des sacs pleins de châtaignes, suit un grand mulet sur lequel une femme est assise de côté, la femme laisse pendre les jambes toutes droites et porte un enfant dans les bras. Elle se tient toute raide, svelte comme un cyprès, immobile. A côté d’elle, un homme barbu marche d’un pas tranquille et ferme. Tous deux gardent le silence. On croirait voir la Sainte Famille. A chaque pas, vous découvrez des scènes semblables. J’éprouvais chaque fois une émotion telle que j’étais sur le point de m’agenouiller malgré moi. C’est l’impression que je ressens toujours devant un spectacle d’une beauté parfaite. Là-bas, la Bible et l’Antiquité restent vivantes. Il faut que nous y allions et nous ferons comme j’ai déjà fait : nous traverserons toute l’île à pied, nous dormirons chaque nuit dans un lieu différent, nous partirons assez tôt chaque matin pour être sur la route au lever du soleil. Ce projet ne vous séduit-il pas ? Je vous servirai de guide …

 

Rosa Luxembourg, lettres de prison, éditions bélibaste, 1969, P 17/18. Traduction de Michel Aubreuil.

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009