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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 18:17

Rosa Luxemburg à Clara Zetkin
Vers le 16/12/1906

Chère Clara,

Je viens de lire ta dernière lettre à Kostia et j’ai un impérieux besoin de t’écrire. L’appel du Comité directeur m’a fait le même effet qu’à toi - c’est tout dire. Depuis mon retour de Russie, je me sens assez seule dans ce contexte. J’ai conscience, plus brutalement et plus douloureusement que jamais auparavant, de la pusillanimité et de la mesquinerie qui règnent dans notre parti, mais je ne me mets pas en colère comme tu le fais à ce sujet, parce que j’ai déjà compris - c’est d’une clarté effrayante - que ces choses et ces gens ne pourront changer, tant que la situation n’aura pas changé du tout au tout. Et même alors - je me le suis déjà dit en y réfléchissant froidement, et c’est une chose, pour moi, entendue - il nous faut compter avec la résistance inévitable de ces gens-là, quand nous voudrons faire avancer les masses. La situation est simple : August [Bebel] et tous les autres bien plus encore se sont dépensés sans compter pour le parlementarisme et s’y sont donnés tout entiers. Si les événements prennent une tournure qui déborde les limites du parlementarisme, ils ne seront plus bons à rien ; qui plus est, ils chercheront à tout ramener à l’aune parlementaire, traiteront donc d’« ennemi du peuple » et combattront avec rage tout mouvement et tout homme qui voudra aller plus loin. Les masses, et plus encore la grande masse des camarades, en ont assez, au fond d’eux-mêmes, du parlementarisme ; j’en ai le sentiment. Un courant d’air frais dans notre tactique leur arracherait des cris de joie : mais ils subissent encore le poids des vieilles autorités et plus encore celui de la couche supérieure des rédacteurs en chef, des députés et des leaders syndicaux opportunistes. Notre tâche à nous, actuellement, consiste simplement à agir contre l’encroûtement de ces autorités en protestant aussi vigoureusement que possible : et dans cette action, selon la situation, nous aurons contre nous, non pas tant les opportunistes que le Comité directeur et August Aussi longtemps qu’il s’agissait de se défendre contre Bernstein et Cie, August et Cie acceptaient avec plaisir notre compagnie et notre aide - d’autant que tout au début, ils ont fait dans leur culotte. Si on en vient à une offensive contre l’opportunisme, alors les vétérans seront avec Ede [Bernstein], Vollmar et david, contre nous. C’est comme ça que je vois la situation et voilà l’essentiel : retrouve ta santé et ne te mets pas en colère ! Ce sont là des tâches qui se calculent sur de longues années. Porte-toi bien, je t’embrasse chaleureusement.

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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 16:53

Paru en 1904 dans l'Iskra, organe de la social-démocratie russe, et dans Die Neue Zeit revue théorique de la social-démocratie allemande, connu en France sous le titre de "Centralisme et démocratie"

Première partie

Une tâche originale et sans précédent dans l'histoire du socialisme est échue à la social-démocratie russe : la tâche de définir une tactique socialiste, c'est-à-dire conforme à la lutte de dasses du prolétariat, dans un pays où domine encore la monarchie absolue.

Toute comparaison entre la situation russe actuelle et l'Allemagne de 1878-1890, lorsque les lois de Bismarck contre les socialistes y étaient en vigueur, pèche par la base car elle a en vue le régime policier, et non pas le régime politique.

Les obstacles que l'absence de libertés démocratiques crée au mouvement de masses n'ont qu'une importance relativement secondaire : même en Russie le mouvement des masses a réussi à renverser les barrières de l'ordre absolutiste et à se donner sa «constitution», quoique précaire, des «désordres de rues».

Il saura bien persévérer dans cette voie jusqu'à la victoire complète sur l'absolutisme.

La difficulté principale que la lutte socialiste rencontre en Russie provient du fait que la domination de classe de la bourgeoisie y est obscurcie par la domination de la violence absolutiste; ce qui donne inévitablement à la propagande socialiste de la lutte de classes un caractère abstrait, tandis que l'agitation politique immédiate revêt surtout un caractère révolutionnairedémocratique.

La loi contre les socialistes en Allemagne tendait à ne mettre hors la constitution que la classe ouvrière et cela dans une société bourgeoise hautement développée, où les antagonismes de classe s'étaient déjà pleinement épanouis dans les luttes parlementaires.

C'est en quoi d'ailleurs résidaient l'absurdité et l'insanité de l'entreprise bismarckienne. En Russie, il s'agit, au contraire, de faire l'expérience inverse : de créer une social-démocratie avant que le gouvernement ne soit aux mains de la bourgeoisie.

Cette circonstance modifie d'une manière particulière non seulement la question de la transplantation de la doctrine socialiste sur le sol russe, non seulement le problème de l'agitation, mais encore celui de l'organisation.

Dans le mouvement social-démocrate, à la différence des anciennes expériences du socialisme utopique, l'organisation n'est pas le produit artificiel de la propagande, mais le produit de la lutte de classes, à laquelle la social-démocratie donne simplement de la conscience politique.

Dans les conditions normales, c'est-à-dire là où la domination politique, entièrement constituée de la bourgeoisie, a précédé le mouvement socialiste c'est la bourgeoisie même qui a crcé dans une large mesure les rudiments d'une cohésion politique de la classe ouvrière. «Dans cette phase, dit le Manifeste Communiste, l'unification des masses ouvrières n'est pas la conséquence de leur propre aspiration à l'unité, mais le contre-coup de l'unification de la bourgeoisie.»

En Russie, la social-démocratie se voit obligée de suppléer par son intervention consciente à toute une période du processus historique et de conduire le prolétariat, en tant que classe consciente de ses buts et décidée à les enlever de haute lutte, de l'état «atomisé», qui est le fondement du régime absolutiste, vers la forme supérieure de l'organisation.

Cela rend particulièrement difficile le problème de l'organisation, non pas autant du fait que la social-démocratie doit procéder à cette organisation sans pouvoir faire état des garanties formelles qu'offre la démocratie bourgeoise, que parce qu'il lui faut, à l'instar de Dieu le Père, faire sortir cette organisation «du néant», sans disposer de la matière première politique qu'ailleurs la société bourgeoise prépare elle-même.

La tâche sur laquelle la social-démocratie russe peine depuis plusieurs années consiste dans la transition du type d'organisation de la phase préparatoire où, la propagande étant la principale forme d'activité, les groupes locaux et de petits cénacles se maintenant sans liaison entre eux, à l'unité d'une organisation plus vaste, telle que l'exige une action politique concertée sur tout le territoire de l'État.

Mais l'autonomie parfaite et l'isolement ayant été les traits les plus accusés de la forme d'organisation désormais surannée, il était naturel que le mot d'ordre de la tendance nouvelle prônant une vaste union fût le centralisme.

L'idée du centralisme a été le motif dominant de la brillante campagne mence pendant trois ans par I'lskra pour aboutir au congrès d'août 1903 qui, bien qu'il compte comme deuxième congrès du parti social-démocrate, en a été effectivement l'assemblée constituante. La même idée s'était emparée de la jeune élite de la social-démocratie en Russie.

Mais bientôt, au congrès et encore davantage après le congrès, on dut se persuader que la formule du centralisme était loin d'embrasser tout le contenu historique et l'originalité du type d'organisation dont la social-démocratie a besoin. Une fois de plus, la preuve a été faite qu'aucune formule rigide ne peut suffire lorsqu'il s'agit d'interpréter du point de vue marxiste un problème du socialisme, ne fût-ce qu'un problème concernant l'organisation du parti.

Le livre du camarade Lénine, l'un des dirigeants et militants les plus en vue de l'Iskra, Un pas en avant, deux pas en arrière, est l'exposé systématique des vues de la tendance ultracentraliste du parti russe. Ce point de vue, qui y est exprimé avec une vigueur et un esprit de conséquence sans pareil est celui d'un impitoyable centralisme posant comme principe, d'une part, la sélection et la constitution en corps séparé des révolutionnaires actifs et en vue, en face de la masse non organisée, quoique révolutionnaire, qui les entoure, et, d'autre part, une discipline sévère, au nom laquelle les centres dirigeants du parti interviennent directement et résolument dans toutes les affaires des organisations locales du parti.

Qu'il suffise d'indiquer que, selon la thèse de Lénine, le comité central a par exemple le droit d'organiser tous les comités locaux du parti, et, par conséquent, de nommer les membres effectifs de toutes les organisations locales, de Genève à Liège et de Tomsk à Irkoutsk, d'imposer à chacune d'elles des statuts tout faits, de décider sans appel de leur dissolution et de leur reconstitution, de sorte que, enfin de compte, le comité central pourrait déterminer à sa guise la composition de la suprême instance du parti, du congrès.

Ainsi, le comité central est l'unique noyau actif du parti, et tous les autres groupements ne sont que ses organes exécutifs.

C'est précisément dans cette union de centralisme le plus rigoureux de l'organisation et du mouvement socialiste des masses que Lénine voit un principe spécifique du marxisme révolutionnaire, et il apporte une quantité d'arguments à l'appui de cette thèse. Mais essayons de la considérer de plus près.

On ne saurait mettre en doute que, en général une forte tendance à la centralisation ne soit inhérente à la social-démocratie.

Ayant grandi sur le terrain économique du capitalisme, qui est centralisateur de par son essence, et ayant à lurter dans les cadres politiques de la grande ville bourgeoise, centralisée, la social-démocratie est foncièrement hostile à toute manifestation de particularisme ou de fédéralisme national.

Sa mission étant de représenter, dans les frontières d'un État, les intérêts communs du prolétariat, en tant que classe, et d'opposer ces intérêts généraux à tous les intérêts particuliers ou de groupe, la social-démocratie a pour tendance naturelle de réunir en un parti unique tous les groupements d'ouvriers, quelles que soient les différences d'ordre national, religieux ou professionnel entre ces membres de la même classe.

Elle ne déroge à ce principe et ne se résigne au fédéralisme qu'en présence de conditions exceptionnellement anormales, comme c'est, par exemple, le cas dans la monarchie austro-hongroise.

À ce point de vue, il ne saurait y avoir aucun doute que la social-démocratie russe ne doit point constituer un conglomérat fédératif des innombrables nationalités et des particularismes locaux, mais un parti unique pour tout l'empire.

Mais, c'est une autre question qui se pose, celle du degré de centralisation qui peut convenir, en tenant compte des conditions actuelles, à l'intérieur de la social-démocratie russe unifiée et une.

Du point de vue des tâches formelles de la social-démocratie en tant que parti de lutte, le centralisme dans son organisation apparaît à première vue comme une condition de la réalisation de laquelle dépendent directement la capacité de lutte et l'énergie du parti.

Cependant, ces considérations de caractère formel et qui s'appliquent à n'importe quel parti d'action sont beaucoup moins importantes que les conditions historiques de la lutte prolétarienne.

Le mouvement socialiste est, dans l'histoire des sociétés fondées sur I'antagonisme des classes, le premier qui compte, dans toutes ses phases et dans toute sa marche, sur l'organisation et sur l'action directe et autonome de la masse.

Sous ce rapport la démocratie socialiste crce un type d'organisation totalement différent de celui des mouvements socialistes antérieurs, par exemple, les mouvements du type jacobin-blanquiste.

Lénine paraît sous-évaluer ce fait lorsque, dans le livre cité, il exprime l'opinion que le social-démocrate révolutionnaire ne serait pas autre chose qu'un jacobin indissolublement lié à l'organisation du prolétariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe.

Pour Lénine, la différence entre le socialisme démocratique et le blanquisme se réduit au fait qu'il y a un prolétariat organisé et pénétré d'une conscience de classe à la place d'une poignée de conjurés.

Il oublie que cela implique une révision complète des idées sur l'organisation et par conséquent une conception tout à fait différente de l'idée du centralisme, ainsi que des rapports réciproques entre l'organisation et la lutte.

Le blanquisme n'avait point en vue l'action immédiate de la classe ouvrière et pouvait donc se passer de l'organisation des masses.

Au contraire : comme les masses populaires ne devaient entrer en scène qu'au moment de la révolution, tandis que l'oeuvre de préparation ne concernait que le petit groupe armé pour le coup de force, le succès même du complot exigeait que les initiés se tinssent à distance de la masse populaire.

Mais cela était également possible et réalisable parce qu'aucun contact intime n'existait entre l'activité conspiratrice d'une organisation blanquiste et la vie quotidienne des masses populaires.

En même temps, la tactique, aussi bien que les tâches concrètes de l'action, puisque librement improvisées par l'inspiration et sans contact avec le terrain de la lutte de classes élémentaire, pouvaient être fixées dans leurs détails les plus minutieux et prenaient la forme d'un plan déterminé à l'avance.

Il s'ensuivait, naturellement, que les membres actifs de l'organisation se transformaient en simples organes exécutifs des ordres d'une volonté fixée à l'avance en dehors de leur propre champ d'activité, en instruments d'un comité central.

D'où cette seconde particularité du centralisme conspirateur: la soumission absolue et aveugle des sections du parti à l'instance centrale et l'extension de l'autorité de cette dernière jusqu'à l'extrême périphérie de l'organisation.

Radicalement différentes sont les conditions de l'activité de la socialdémocratie. Elle surgit historiquement de la lutte de classes élémentaire. Et elle se meut dans cette contradiction dialectique que ce n'est qu'au cours de la lutte que l'armée du prolétariat se recrute et qu'elle prend conscience des buts de cette lutte.

L'organisation, les progrès de la conscience et le combat ne sont pas des phases particulières, séparées dans le temps et mécaniquement, comme dans le mouvement blanquiste, mais au contraire des aspects divers d'un seul et même processus.

D'une part, en dehors des principes généraux de la lutte, il n'existe pas de tactique déjà élaborée dans tous ses détails qu'un comité central pourrait enseigner à ses troupes comme dans une caserne.

D'autre part, les péripéties de la lutte, au cours de laquelle se crée l'organisation, déterminent des fluctuations incessantes dans la sphère d'influence du parti socialiste.

Il en résulte déjà que le centralisme social-démocrate ne saurait se fonder ni sur l'obéissance aveugle ni sur une subordination mécanique des militants vis-à-vis du centre du parti. D'autre part, il ne peut y avoir de cloisons étanches entre le noyau prolétarien conscient, solidement encadré dans le parti, et les couches ambiantes du prolétariat, déjà entrainées dans la lutte de classes et chez lesquelles la conscience de dasse s'accroît chaque jour davantage.

L'établissement du centralisme sur ces deux principes : la subordination aveugle de toutes les organisations jusque dans le moindre détail vis-à-vis du centre, qui seul pense, travaille et décide pour tous, et la séparation rigoureuse du noyau organisé par rapport à l'ambiance révolutionnaire comme l'entend Lénine — nous paraît donc une transposition mécanique des principes d'organisation blanquistes de cercles de conjurés, dans le mouvement socialiste des masses ouvrières.

Et il nous semble que Lénine définit son point de vue d'une manière plus frappante que n'aurait osé le faire aucun de ses adversaires, lorsqu'il définit son «social-démocrate-révolutionnaire» comme un «jacobin lié à l'organisation du prolétariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe».

En vérité la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière. Il faut donc que le centralisme de la social-démocratie soit d'une nature essentiellement différente du centralisme blanquiste. Il ne saurait être autre chose que la concentration impérieuse de la volonté de l'avant-garde consciente et militante de la classe ouvrière vis-a-vis de ses groupes et individus. C'est, pour ainsi dire, un «auto-centralisme» de la couche dirigeante du prolétariat, c'est le règne de la majorité à l'intérieur de son propre parti.

Cette analyse du contenu effectif du centralisme social-démocratique montre déjà que les conditions indispensables à sa réalisation n'existent pas pleinement dans la Russie actuelle : l'existence d'un contingent assez nombreux d'ouvriers déjà éduqués par la lutte politique et la possibilité pour eux de développer leur action propre par l'influence directe sur la vie publique (dans la presse du parti, dans les congrès publics, etc.).

Cette dernière condition ne pourra être évidemment réalisée que dans la liberté politique; quant à la première — la formation d'une avant-garde prolétarienne consciente de ses intérêts de classe et capable de s'orienter dans la lutte politique — , elle n'est qu'en voie d'éclosion et c'est à hâter cette dernière que doit tendre tout le travail d'agitation et d'organisation socialistes.

Il est d'autant plus frappant de voir Lénine professer l'opinion contraire : il est persuadé que toutes les conditions préalables pour la constitution d'un parti ouvrier puissant et fortement centralisé existent déjà en Russie.

Et si, dans un élan d'optimisme, il proclame qu'à présent ce «n'est plus le prolétariat, mais certains intellectuels de notre parti, qui manquent d'auto-éducation quant à l'esprit d'organisation et de discipline», et s'il glorifie l'action éducatrice de l'usine, qui habitue le prolétariat à «la discipline et à l'organisation», tout cela ne prouve qu'une fois de plus sa conception trop mécanique de l'organisation socialiste.

La discipline que Lénine a en vue est inculquée au prolétariat non seulement par l'usine, mais encore par la caserne et par le bureaucratisme actuel, bref par tout le mécanisme de l'État bourgeois centralisé.

C'est abuser des mots et s'abuser que de désigner par le même terme de « discipline », deux notions aussi différentes que, d'une part, l'absence de pensce et de volonté dans un corps aux mille mains et aux mille jambes, exécutant des mouvements automatiques, et, d'autre part, la coordination spontanée des actes conscients, politiques d'une collectivité.

Que peut avoir de commun la docilité bien réglée d'une classe opprimée et le soulèvement organisé d'une classe luttant pour son émancipation intégrale ?

Ce n'est pas en partant de la discipline imposée par l'État capitaliste au prolétariat (après avoir simplement substitué à l'autorité de la bourgeoisie celle d'un comité central socialiste), ce n'est qu'en extirpant jusqu'à la dernière racine ces habitudes d'obéissance et de servilité que la classe ouvrière pourra acquérir le sens d'une discipline nouvelle, de l'auto-discipline librement consentie de la social-démocratie.

Il en résulte en outre que le centralisme au sens socialiste, ne saurait être une conception absolue applicable à n'importe quelle phase du mouvement ouvrier; il faut plutôt le considérer comme une tendance qui devient une réalité au fur et à mesure du développement et de l'éducation politique des masses ouvrières au cours de leur lutte.

Bien entendu, l'absence des conditions les plus nécessaires, pour la réalisation complète du centralisme dans le mouvement russe peut représenter un très grand obstacle.

Il nous semble, cependant, que ce serait une grosse erreur que de penser qu'on pourrait « provisoirement » substituer le pouvoir absolu d'un comiré central agissant en quelque sorte par « délégation » tacite à la domination, encore irréalisable, de la majorité des ouvriers conscients dans le parti, et remplacer le contrôle public exercé par les masses ouvrières sur les organes du parti par le contrôle inverse du comité central sur l'activité du prolétariar révolutionnaire.

L'histoire même du mouvement ouvrier en Russie nous offre maintes preuves de la valeur problématique d'un semblable centralisme. Un centre tout-puissant, investi d'un droit sans limite de contrôle et d'ingérence selon l'idéal de Lénine, tomberait dans l'absurde si sa compétence était réduite aux fonctions exclusivement techniques telles que l'administration de la caisse, la répartition du travail entre les propagandistes et les agitateurs, les transports clandestins des imprimés, la diffusion des périodiques, circulaires, affiches.

On ne comprendrait le but politique d'une institution munie de tels pouvoirs que si ses forces étaient consacrées à l'élaboration d'une tactique de combat uniforme et si elle assumait l'initiative d'une vaste action révolutionnaire.

Mais que nous enseignent les vicissitudes par lesquelles est passé jusqu'à ce jour le mouvement socialiste en Russie ?

Les revirements de tactique les plus importants et les plus féconds des dernières dix années n'ont pas été l'invention de quelques dirigeants et encore moins d'organes centraux, mais ils ont été chaque fois le produit spontané du mouvement en effervescence.

Ainsi en fut-il de la première étape du mouvement vraiment prolétarien en Russie qu'on peut dater de la grève générale spontance de SaintPétershourg en 1896 et qui marqua le début de toute une ère de luttes économiques menées par les masses ouvrières.

Ainsi en fut-il encore pour la deuxième phase de la lutte: celle des démonstrations de rue, dont le signal fut donné par l'agitation spontance des étudiants de Saint-Pétersbourg en mars 1901.

Le grand tournant suivant de la tactique qui ouvrit des horizons nouveaux fut marqué — en 1903 — par la grève générale à Rostov-sur-le-Don : encore une explosion spontanée, car la grève se transforma «d'elle-même» en manifestations politiques avec l'agitation dans la rue, des grands meetings populaires en plein air et des discours publics, que le plus enthousiaste des révolutionnaires n'aurait oser rêver quelques années plus tôt.

Dans tous ces cas, notre cause a fait d'immenses progrès. L'initiative et la direction consciente des organisations social-démocrates n'y ont cependant joué qu'un rôle insignifiant. Cela ne s'explique pas par le fait que ces organisations n'étaient pas spécialement préparées à de tels événements (bien que cette circonstance ait pu aussi compter pour quelque chose); et encore moins par l'absence d'un appareil central tout-puissant comme le préconise Lénine.

Au contraire, il est fort probable que l'existence d'un semblable centre de direction n'aurait pu qu'augmenter le désarroi des comités locaux en accentuant le contraste entre l'assaut impétueux de la masse et la position prudente de la social-démocratie.

On peut affirmer d'ailleurs que ce même phénomène - le rôle insignifiant de l'initiative consciente des organes centraux dans l'élaboration de la tactique - s'observe en Allemagne aussi bien que partout.

Dans ses grandes lignes, la tactique de lutte de la social-démocratie n'est, en général, pas « à inventer »; elle est le résultat d'une série ininterrompue de grands actes créateurs de la lutte de classes souvent spontanée, qui cherche son chemin.

L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes.

Le rôle des organes directeurs du parti socialiste revêt dans une large mesure un caractère conservateur: comme le démontre l'expérience, chaque fois que le mouvement ouvrier conquiert un terrain nouveau, ces organes le labourent jusqu'à ses limites les plus extrêmes; mais le transforment en même temps en un bastion contre des progrès ultérieurs de plus vaste envergure.

La tactique actuelle de la social-démocratie allemande est universellement estimée en raison de sa souplesse et, en même temps, de sa fermeté.

Mais cette tactique dénote seulement une admirable adaptation du parti, dans les moindres détails de l'action quotidienne, aux conditions du régime parlementaire: le parti a méthodiquement étudié toutes les ressources de ce terrain et il sait en profiter, sans déroger à ses principes.

Et cependant, la perfection même de cette adaptation ferme déjà des horizons plus vastes, on tend à considérer la tactique parlementaire comme immuable, comme la tactique spécifique de la lutte socialiste.

On se refuse par exemple à examiner la question, posée par Parvus, des changements de tactique à envisager au cas de l'abrogation du suffrage universel en Allemagne; et pourtant cette éventualité est considérce comme nullement improbable par les chefs de la socialdémocratie.

Cette inertie est, en grande partie due au fait qu'il est très malaisé de définir, dans le vide de supputations abstraites, les contours et les formes concrètes de conjonctures politiques encore inexistantes, et, par conséquent, imaginaires. Ce qui importe toujours pour la social-démocratie, c'est évidemment non point la préparation d'une ordonnance toute prête pour la tactique future, ce qui importe, c'est de maintenir l'appréciation historique correcte des formes de lutte correspondant à chaque moment donné, la compréhension vivante de la relativité de la phase donnce de la lutte et de l'inéluctabilité de l'aggravation des tensions révolutionnaires sous l'angle du but final de la lutte des dasses.

Mais en accordant à l'organe directeur du parti des pouvoirs si absolus d'un caractère négatif, comme le veut Lénine, on ne fait que renforcer jusqu'à un degré très dangereux le conservatisme naturellement inhérent à cet organe.

Si la tactique du parti est le fait non pas du comité central, mais de l'ensemble du parti ou - encore mieux - de l'ensemble du mouvement ouvrier, il est évident qu'il faut aux sections et fédérations cette liberté d'action qui seule permettra d'utiliser toutes les ressources d'une situation et de développer leur initiative révolutionnaire.

L'ultra-centralisme déLendu par Lénine nous apparaît comme imprégné non point d'un esprit positif et créateur, mais de l'esprit stérile du veilleur de nuit.

Tout son souci tend à contrôler l'activité du parti et non à la féconder; à rétrécir le mouvement plutôt qu'à le développer; à le juguler, non à l'unifier.

Une expérience semblable serait doublement hasardeuse pour la socialdémocratie russe dans les circonstances actuelles.

Elle est à la veille de batailles décisives que la révolution livrera au tsarisme; elle va s'engager, ou plutôt: elle est déjà engagée dans une phase d'activité créatrice intensifiée sur le plan de la tactique et - ce qui va de soi dans une période révolutionnaire dans une phase ou sa sphère d'influence s'élargira et se déplacera spontanément et par bonds.

Tenter en un tel moment d'enchaîner l'initiative du parti et entourer celui-ci d'un réseau de fil de fer barbelé, c'est vouloir le rendre incapable d'accomplir les tâches formidables de l'heure.

Toutes les considérations générales que nous venons d'exposer au sujet de l'essence du centralisme socialiste ne suffisent pas pour tracer un projet de statut approprié à l'organisation du parti russe. En dernière instance, un statut de ce genre ne peut être déterminé que par les conditions dans lesquelles s'effectue l'action du parti dans une période donnée.

Et, comme en Russie il s'agit d'une première tentative de mettre sur pied une grande organisation du prolétariat, il est douteux qu'un statut, quel qu'il soit, puisse prétendre d'avance à l'infaillibilité: il faut qu'il subisse d'abord l'épreuve du feu.

Mais ce qu'on est en droit de déduire de l'idée générale que nous nous sommes faite de l'organisation de la social-démocratie, c'est que l'esprit de cette organisation comporte, notamment au début du mouvement de masse, la coordination, l'unification, du mouvement, mais nullement sa soumission à un règlement rigide.

Et pourvu que le parti soit pénétré de cet esprit de mobilité politique que doivent compléter une sévère fidélité aux principes et le souci de l'unité, on peut être sûr que l'expérience pratique corrigera les incongruités du statut, si malheureuse que puisse être sa rédaction.

Car ce n'est pas la lettre, mais l'esprit vivant dont les militants actifs la pénètrent, qui décide de la valeur de telle ou telle forme d'organisation.



Notes

[1] La «méthode subjective» est à la base des doctrines socialistes que développèrent Pierre Lavrov et Nicolas Mikhailovsky, maîtres fort écoutés du parti Socialiste-Révolutionnaire.

[2] On sait que le petit groupe de coujurés qui, de 1879 à 1883, combatit le tsarisme par une suite d'attentats et réussir à tuer Alexandre II (en mars 1881) s'appelait le parti de la Volonté du Peuple — Narodnaya Voliya en russe.

[3] Fouet russe.


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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 16:51
Paru en 1904 dans l'Iskra, organe de la social-démocratie russe, et dans Die Neue Zeit revue théorique de la social-démocratie allemande, connu en France sous le titre de "Centralisme et démocratie"
Deuxième partie

Jusqu'ici, nous avons examiné le problème du centralisme du point de vue des principes généraux de la social-démocratie et en partie sous l'aspect des conditions particulières à la Russie.

Mais l'esprit de caserne de l'ultra-centralisme préconisé par Lénine et ses amis n'est pas le produit d'errements fortuits : il se rattache à la lutte contre l'opportunisme poussée par Lénine jusque sur le terrain des plus minutieux détails de l'organisation.

Il s'agit, dit Lénine, «de forger une arme plus ou moins tranchante contre l'opportunisme. Et l'arme doit être d'autant plus efficace que les racines de l'opportunisme sont plus profondes».

De même, Lénine voit dans les pouvoirs absolus qu'il décerne au comité central et dans le mur qu'il élève autour du parti une digue contre l'opportunisme dont les manifestations spécifiques proviennent, à son avis, du penchant inné de l'intellectuel vers l'autonomisme et la désorganisation, de son aversion à l'égard de la stricte discipline et de tout «bureaucratisme» pourtant nécessaire dans la vie du parti.

D'après Lénine, ce n'est que chez l'intellectuel, demeuré individualiste et enclin à l'anarchie, même quand il a adhéré au socialisme, qu'on rencontre cette répugnance à subir l'autorité absolue d'un comité central, tandis que le prolétaire authentique puise dans son instinct de classe une espèce de volupté avec laquelle il s'abandonne à la poigne d'une direction ferme et à toutes les rigueurs d'une discipline impitoyable.

«Le bureaucratisme opposé au démocratisme, dit Lénine, cela ne signifie pas autre chose que le principe d'organisation de la social-démocratie révolutionnaire opposé aux méthodes d'organisation opportunistes». Il insiste sur le fait que le même conflit entre tendances centralisatrices et tendances autonomistes se manifeste dans tous les pays où s'opposent socialisme révolutionnaire et socialisme réformiste.

Il évoque en particulier les débats que suscita dans la social-démocratie d'Allemagne la question de l'autonomie à accorder aux collèges électoraux. Ceci nous incite à vérifier les parallèles qu'établit Lénine.

Commençons par observer que l'exaltation des facultés innées dont seraient pourvus les prolétaires en ce qui concerne l'organisation socialiste et la méfiance à l'endroit des intellectuels ne sont pas en elles-mêmes l'expression d'une mentalité marxiste révolutionnaire ; au contraire, on pourrait démontrer facilement que ces arguments s'apparentent à l'opportunisme.

L'antagonisme entre les éléments purement prolétariens et les intellectuels non prolétariens, c'est l'enseigne idéologique sous laquelle se rallient le semi-anarchisme des syndicalistes purs en France avec son vieux mot d'ordre : «Méfiez-vous des politiciens», le trade-unionisme anglais plein de méfiance à l'égard des «rêveurs socialistes» et, enfin, si nos informations sont exactes, cet «économisme pur» que prêchait naguère dans les rangs de la social-démocratie russe le groupe qui imprimait clandestinement à Saint-Pétersbourg la revue Pensée Ouvrière.

Sans doute, on ne saurait nier que, dans la plupart des partis socialistes d'Europe occidentale, il existe un lien entre l'opportunisme et les intellectuels, ainsi qu'entre l'opportunisme et les tendances décentralisatrices.

Mais rien n'est plus contraire à l'esprit du marxisme, à sa méthode de pensée historico-dialectique, que de séparer les phénomènes du sol historique d'où ils surgissent et d'en faire des schémas abstraits d'une portée absolue et générale.

En raisonnant d'une façon abstraite, on peut reconnaître seulement que 1'«intellectuel», étant un élément social issu de la bourgeoisie et étranger au prolétariat, peut adhérer au socialisme non pas en vertu mais en dépit de son sentiment de classe. C'est pourquoi il est plus exposé aux oscillations opportunistes que le prolétaire qui trouve dans son instinct de classe un point d'appui révolutionnaire très sûr, pour peu qu'il conserve la liaison avec son milieu d'origine, la masse ouvrière.

Cependant, la forme concrète qu'assume le penchant de l'intellectuel vers l'opportunisme, et surtout la manière dont ce penchant se manifeste dans les questions relatives à l'organisation, dépendent dans chaque cas du milieu social concret.

Les phénomènes observés dans la vie du socialisme allemand, français ou italien, auxquels se rapporte Lénine, sont issus d'une base sociale nettement déterminée, du parlementarisme bourgeois.

Et comme ce parlementarisme est, en général, la pépinière spécifique de toutes les tendances opportunistes actuelles du socialisme de l'Europe occidentale, il engendre aussi en particulier les tendances désorganisatrices de l'opportunisme.

Le parlementarisme, ainsi que nous l'avons en France, en Italie et en Allemagne, n'entretient pas seulement les illusions bien connues de l'opportunisme actuel : la surévaluation de l'importance du travail réformateur, la collaboration des classes et des partis, le développement pacifique, etc. Mais encore en séparant, dans les rangs du parti socialiste, les intellectuels des ouvriers et en les plaçant, comme parlementaires, dans une certaine mesure au-dessus des ouvriers, le parlementarisme crée un terrain propice au développement pratique de ces illusions.

Enfin, les progrès du mouvement ouvrier font du parlementarisme un tremplin pour le carriérisme politique, et c'est pourquoi on voit accourir sous les drapeaux du parti socialiste maints ambitieux et maints ratés du monde bourgeois.

C'est à toutes ces circonstances qu'il convient d'attribuer le penchant connu de l'intellectuel opportuniste des partis socialistes d'Europe occidentale vers la désorganisation et l'indiscipline.

Une autre source, bien déterminée, de l'opportunisme contemporain est l'existence d'un mouvement socialiste fort développé et, par conséquent, d'une organisation disposant de moyens et d'influences considérables. Cette organisation constitue un rempart protégeant le mouvement de classe contre les déviations dans le sens du parlementarisme bourgeois, lesquelles, pour triompher, doivent tendre à détruire ce rempart et à noyer l'élite active et consciente du prolétariat dans la masse amorphe du  corps électoral .

C'est ainsi que naissent les tendances autonomistes et décentralisatrices parfaitement adaptées à certains buts politiques; il convient donc de les expliquer non pas, comme le fait Lénine, par le caractère désaxé de «l'intellectuel», mais par les besoins du politicien parlementaire bourgeois, non par la psychologie de «l'intellectuel», mais par la politique opportuniste.

La chose se présente tout autrement en Russie, sous le régime de la monarchie absolue. où l'opportunisme dans le mouvement ouvrier est, en général, le produit non pas de la force de la social-démocratie ni de la désagrégation de la société bourgeoise, mais au contraire de l'état politique arriéré de cette société.

Le milieu où se recrutent en Russie les intellectuels socialistes est beaucoup moins bourgeois et bien davantage déclassé, dans le sens précis de ce terme, qu'en Europe occidentale. Cette circonstance — jointe à l'immaturité du mouvement prolétarien en Russie — offre, il est vrai, un champ beaucoup plus vaste aux errements théoriques et aux oscillations opportunistes qui vont, d'une part, jusqu'à la négation complète de l'aspect politique des luttes ouvrières et, d'autre part, jusqu'à la foi absolue en l'efficacité des attentats isolés, ou encore jusqu'au quiétisme politique, aux marais du libéralisme et de l'idéalisme kantien.

Cependant, il nous semble que l'intellectuel russe, membre du parti socialdémocrate, peut difficilement se sentir attiré par l'oeuvre de désorganisation, puisqu'un tel penchant n'est favorisé ni par l'existence d'un parlement bourgeois ni par l'état d'âme du milieu social.

L'intellectuel occidental que nous voyons aujourd'hui professer le «culte du moi» et teinter de morale aristocratique jusqu'à ses velléités socialistes est le type non pas de «l'intellectualité bourgeoise» en général, mais seulement d'une phase déterminée de son développement :le produit de la décadence bourgeoise.

Au contraire, les rêveries utopiques ou opportunistes des intellectuels russes, gagnés à la cause socialiste tendent à s'étoffer de formules théoriques où le moi n'est pas exalté, mais humilié, et la morale du renoncement, de l'expiation est le principe dominant.

De même que les narodniki (ou «populistes») de 1875 prêchaient 1'absorption des intellectuels par la masse paysanne et que les adeptes de Tolstoï pratiquent l'évasion des civilisés vers la vie des «gens simples», les partisans de «l'économisme pur» dans les rangs de la social-démocratie voulaient qu'on s'inclinât devant la main calleuse du travailleur.

On obtient un résultat tout différent lorsque, au lieu d'appliquer mécaniquement à la Russie les schémas élaborés en Europe occidentale on s'efforce d'étudier le problème de l'organisation en rapport avec les conditions spécifiques de l'état social russe.

En tout cas, c'est ignorer la nature intime de l'opportunisme que de lui attribuer, comme fait Lénine, une préférence invariable pour une forme déterminée de l'organisation et notamment pour la décentralisation.

Qu'il s'agisse d'organisation ou d'autre chose, l'opportunisme ne connaît qu'un seul principe : l'absence de tout principe. Il choisit ses moyens d'action au gré des circonstances, pourvu que ces moyens semblent pouvoir le conduire aux buts qu'il poursuit.

Si, avec Lénine, nous définissons l'opportunisme comme la tendance à paralyser le mouvement révolutionnaire autonome de la classe ouvrière et à le transformer en instrument des ambitions des intellectuels bourgeois, nous devrons reconnaître que, dans les phases initiales du mouvement ouvrier, cette fin peut être atteinte plus aisément non par la décentralisation, mais par une centralisation rigoureuse qui livrerait ce mouvement de prolétaires encore incultes aux chefs intellectuels du comité central.

À l'aube du mouvement social-démocrate en Allemagne, alors que n'existait encore ni un solide noyau de prolétaires conscients ni une tactique fondée sur l'expérience, on a vu aussi s'affronter les partisans des deux types opposés d'organisation :le centralisme à outrance s'affirmant dans l'«Union générale des ouvriers allemands» fondée par Lassalle, et l'autonomisme dans le parti constitué au congrès d'Eisenach avec la participation de W. Liebknecht et d'A. Bebel. Bien que la tactique des «eisenachois» fût bien confuse, du point de vue des principes, elle contribua, infiniment mieux que l'action des lassalliens à susciter dans les masses ouvrières l'éveil d'une conscience nouvelle. Les prolétaires jouèrent bientôt un rôle prépondérant dans ce parti (comme on peut le voir par la multiplication rapide des périodiques ouvriers publiés en province) le mouvement progressa rapidement en étendue, tandis que les lassalliens, malgré toutes leurs expériences avec des «dictateurs», conduisaient leurs fidèles d'une mésaventure à l'autre.

En général, on peut facilement montrer que, lorsque la cohésion est encore faible entre les éléments révolutionnaires de la classe ouvrière et que le mouvement même procède encore à tâtons, c'est-à-dire lorsqu'on est en présence de conditions comme celles où se trouve maintenant la Russie (1904), c'est précisément le centralisme rigoureux, despotique, qui caractérise les intellectuels opportunistes. Tandis que, dans une phase ultérieure — sous le régime parlementaire et par rapport à un parti ouvrier fortement constitué — les tendances de l'opportunisme des intellectuels s'expriment par un penchant à la «écentralisation».

Si, nous plaçant du point de vue de Lénine, nous redoutions par-dessus tout l'influence des intellectuels dans le mouvement prolétarien, nous ne saurions concevoir de plus grand danger pour le parti socialiste russe que les plans d'organisation proposés par Lénine. Rien ne pourrait plus sûrement asservir un mouvement ouvrier, encore si jeune, à une élite intellectuelle, assoiffée de pouvoir, que cette cuirasse bureaucratique où on l'immobilise, pour en faire l'automate manoeuvré par un «comité».

Et, au contraire, il n'y a pas de garantie plus efficace contre les mences opportunistes et les ambitions personnelles que l'activité révolutionnaire autonome du prolétariat, grâce à laquelle il acquiert le sens des responsabilités politiques.

En effet, ce qui aujourd'hui n'est qu'un fantôme, hantant l'imagination de Lénine, pourrait demain devenir réalité.

N'oublions pas que la révolution, dont nous sommes sûrs qu'elle ne peut tarder à éclater en Russie, n'est pas une révolution prolétarienne, mais une révolution bourgeoise, qui modifie radicalement toutes les conditions de la lutte socialiste. Alors les intellectuels russes, eux aussi, s'imprégneront rapidement de l'idéologie bourgeoise.

Si, à présent, la social-démocratie est le seul guide des masses ouvrières, au lendemain de la révolution on verra naturellement la bourgeoisie et, en premier lieu, les intellectuels bourgeois, chercher à faire de la masse le piédestal de leur domination parlementaire.

Le jeu des démagogues bourgeois sera d'autant plus facile que, dans la phase actuelle de la lutte, l'action spontance, l'initiative, le sens politique de l'avant-garde ouvrière auront été moins développés et plus restreints par la tutelle d'un comité central autoritaire.

Et avant tout, l'idée qui est à la base du centralisme à outrance :le désir de barrer le chemin à l'opportunisme par les articles d'un statut, est radicalement fausse.

Sous l'impression des événement récents dans les partis socialistes de France, d'Italie, d'Allemagne, les sociaux-démocrates russes tendent à considérer l'opportunisme en général comme un ingrédient étranger, apporté dans le mouvement ouvrier par des représentants du démocratisme bourgeois. Même s'il en était ainsi, les sanctions d'un statut seraient impuissantes contre cette intrusion d'éléments opportunistes. Puisque l'afflux de recrues non-prolétaires dans le parti ouvrier est l'effet de causes sociales profondes, telles que la déchéance économique de la petite bourgeoisie, la faillite du libéralisme bourgeois, le dépérissement de la démocratie bourgeoise, ce serait une illusion naive que de vouloir arrêter ce flot tumultueux par la digue d'une formule inscrite dans le statut.

Les articles d'un règlement peuvent maîtriser la vie de petites sectes et de cénacles privés, mais un courant historique passe à travers les mailles des paragraphes les plus subtils. C'est d'ailleurs une très grande erreur que de croire défendre les intérêts de la classe ouvrière en repoussant les éléments que la désagrégation des classes bourgeoises pousse en masse vers le socialisme.

La social-démocratie a toujours affirmé qu'elle représente, en même temps que les intérêts de classe du prolétariat, la totalité des aspirations progressistes de la société contemporaine et les intérêts de tous ceux qu'opprime la domination bourgeoise. Cela ne doit pas s'entendre seulement dans ce sens seulement que cet ensemble d'intérêts est idéalement englobé dans le programme socialiste. Le même postulat se traduit dans la réalité par l'évolution historique, qui fait de la social-démocratie, en tant que parti politique, le havre naturel de tous les éléments mécontents, et ainsi le parti du peuple tout entier contre l'infime minorité bourgeoise qui détient le pouvoir.

Seulement, il est nécessaire que les socialistes sachent toujours subordonner aux fins suprêmes de la classe ouvrière toutes les détresses, les rancunes, les espoirs de la foule bigarrée qui accourt à eux. La social-démocratie doit enserrer le tumulte de l'opposition non-prolétaire dans les cadres de l'action révolutionnaire du prolétariat et, en un mot, assimiler les éléments qui viennent à elle.

Cela n'est possible que si la social-démocratie constitue déjà un noyau prolétarien fort et politiquement éduqué, assez conscient pour être capable, comme jusqu'ici en Allemagne, d'entraîner à sa remorque les contingents de déclassés et de petits-bourgeois rejoignant le parti.

Dans ce cas, une plus grande rigueur dans l'application du principe centralisateur et une discipline plus sévère explicitement formulée dans les articles du statut peuvent être une sauvegarde efficace contre les écarts opportunistes. Alors, on a toute raison de considérer la forme d'organisation prévue par le statut comme un système défensif dirigé contre l'assaut opportuniste ; c'est ainsi que le socialisme révolutionnaire français s'est défendu contre la confusion jauressiste; et une modification dans le même sens du statut de la social-démocratie allemande serait une mesure très opportune.

Mais, même dans ce cas, on ne doit pas considérer le statut comme une arme qui, en quelque sorte, se suffirait à elle-même :ce n'est qu'un suprême moyen de cocrcition pour rendre exécutoire la volonté de la majorité prolétarienne qui prédomine effectivement dans le parti. Si cette majorité faisait défaut, les plus terribles sanctions formulées sur le papier seraient inopérantes.

Cependant, cette affluence d'éléments bourgeois est loin d'être l'unique cause des courants opportunistes qui se manifestent au sein de la socialdémocratie. Une autre source se révèle dans l'essence même de la lutte socialiste et dans les contradictions qui lui sont inhérentes.

Le mouvement universel du prolétariat vers son émancipation intégrale est un processus dont la particularité réside en ce que, pour la première fois depuis que la société civilisée existe, les masses du peuple font valoir leur volonté consciemment et à l'encontre de eoutes les classes gouvernantes, tandis que la réalisation de cette volonté n'est possible que par-delà les limites du système social en vigueur.

Or les masses ne peuvent acquérir et fortifier en elles cette volonté que dans la lutte quotidienne avec l'ordre constitué, c'est-à-dire dans les limites de cet ordre.

D'une part, les masses du peuple, d'autre part, un but placé au-delà de l'ordre social existant ; d'une part, la lutte quotidienne et, de l'autre, la révolution, tels sont les termes de la contradiction dialectique où se meut le mouvement socialiste.

Il en résulte qu'il doit procéder en louvoyant sans cesse entre deux écucils :l'un est la perte de son caractère de masse, l'autre le renoncement au but final ; la rechute à l'état d'une secte et la transformation en un mouvement de réformes bourgeoises.

Voilà pourquoi c'est une illusion contraire aux enseignements de l'histoire que de vouloir fixer, une fois pour toutes, la direction révolutionnaire de la lutte socialiste et de garantir à jamais le mouvement ouvrier de toute déviation opportuniste.

Sans doute, la doctrine de Marx nous fournit des moyens infaillibles pour dénoncer et combattre les manifestations typiques de l'opportunisme. Mais le mouvement socialiste étant un mouvement de masse et les écueils qui le guettent étant les produits non pas d'artifices insidieux, mais de conditions sociales inéluctables, il est impossible de se prémunir à l'avance contre la possibilité d'oscillations opportunistes. Ce n'est que par le mouvement même qu'on peut le surmonter en s'aidant, sans doute, de ressources qu'offre la doctrine marxiste, et seulement après que les écarts en question ont pris une forme tangible dans l'action pratique.

Considérer de ce point de vue, l'opportunisme apparaît comme un produit du mouvement ouvrier et comme une base inévitable de son développement historique. En Russie notamment, où la social-démocratie est née d'hier et où les conditions politiques dans lesquelles se forme le mouvement ouvrier sont extrêmement anormales, l'opportunité est, dans une large mesure l'émanation des tâtonnements inévitables et des expériences tentées, au milieu desquels l'action socialiste se fraie son chemin sur un terrain qui ne ressemble à aucun autre.

S'il en est ainsi nous ne pouvons que trouver encore plus surprenante la prétention d'écarter la possibilité même de toute ébauche d'opportunisme en inscrivant certains mots plutôt que d'autres, dans le statut du parti.

Pareille tentative d'exorciser l'opportunisme par un chiffon de papier peut être préjudiciable au plus haut point non pas à l'opportunisme, mais au mouvement socialiste en tant que tel.

En arrêtant les pulsations d'une saine vie organique, on déhilite le corps et on diminue sa résistance aussi bien que son esprit combatif non seulement contre l'opportunisme, mais encore — ce qui devrait avoir aussi une certaine importance — contre l'ordre social existant. Le moyen proposé se tourne contre le but.

Dans ce désir craintif d'établir la tutelle d'un comité central omniscient et omnipotent, pour préserver un mouvement ouvrier, si promettant et si plein de sève, de quelques faux-pas, nous croyons discerner les symptômes de ce même subjectivisme qui a déjà joué plus d'un tour à la pensée socialiste en Russie [1].

Il est vraiment amusant de voir les étranges pirouettes que l'histoire fait exécuter au respectable «sujet humain» dans sa propre activité historique. Aplati et presque réduit en poussière par l'absolutisme russe, le moi prend sa revanche en ce que, dans sa pensée révolutionnaire, il s'assied lui-même sur le trône et se proclame tout-puissant — sous forme d'un comité de conjurés, au nom d'une inexistante Volonté du Peuple [2].

Mais l'«objet» s'avère être le plus fort et le knout [3] ne tarde pas à triompher parce que c'est lui qui représente l'expression «légitime» de cette phase du processus historique.

Enfin, on voit apparaître sur la scène un enfant encore plus «légitime» du processus historique : le mouvemene ouvrier russe ; pour la première fois, dans l'histoire russe, il jette avec succès les bases de la formation d'une véritable volonté populaire.

Mais voici que le moi du révolutionnaire russe se hâte de pirouetter sur sa tête et, une fois de plus, se proclame dirigeant tout-puissant de l'histoire, cette fois-ci en la personne de son altesse le comité central du mouvement ouvrier social-démocrate. L'habile acrobate ne s'aperçoit même pas que le seul «sujet» auquel incombe aujourd'hui le rôle de dirigeant, est le «moi» collectif de la classe ouvrière, qui réclame résolument le droit de faire elle-même des fautes et d'apprendre elle-même la dialectique de l'histoire.

Et, enfin, disons-le sans détours : les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur «comité central».

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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 16:48

 Pour consulter le blog : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Paru dans le Sächsische Arbeiterzeitung, 5 et 6 décembre 1904

Une  nouvelle fois, la session du Reichstag qui vient de s’ouvrir s’accompagne de phénomènes très révélateurs. D’un côté, on assiste aux attaques insolentes renouvelées contre le suffrage universel de la part de la presse réactionnaire – du genre de celle du Post ; de l’autre côté, à des signes évidents de « fatigue parlementaire » dans les milieux bourgeois mêmes. Il faut y ajouter la volonté de plus en plus marquée du gouvernement de repousser la date de convocation du Reichstag pour la fixer enfin tout juste avant les vacances de Noël.

Tout cela nous donne un éclatant tableau de la désagrégation rapide du parlement allemand le plus important et de son poids politique.

Désormais, il est clair que le Reichstag ne se réunit essentiellement que pour adopter le budget, pour voter un nouveau projet de loi sur l’armée, de nouveaux crédits destinés à la guerre coloniale en Afrique, ou encore pour approuver les inévitables nouvelles prétentions maritimes qui se dessinent en arrière-plan ainsi que les contrats commerciaux.

C’est la politique du fait accompli, résultant de l’action extra-parlementaire des forces politiques, devant laquelle on place le Reichstag, dès lors réduit à une machine à acquiescer, destinée à couvrir les frais de cette politique extra-parlementaire.

A quel point la bourgeoisie participe à ce rôle déplorable de son parlement en pleine conscience et dans une soumission complète, cela nous est montré de façon très typique par les propos d’un journal libéral de gauche berlinois : face aux nouvelles exigences exorbitantes de l’armée, représentant une augmentation des forces de 10 000 hommes et entraînant une hausse des dépenses de 74 millions durant la période quinquennale à venir, exigences qui mettent en quelque sorte le couteau sur la gorge du Reichstag et agitent l’habituelle menace d’une réintroduction du service militaire de trois ans en cas de désaveu, notre journal libéral de gauche se contente de soupirer et prédire : comme les députés ne pourront souhaiter le retour du service militaire de trois ans, il convient de considérer le projet de loi « comme d’ores et déjà adopté ».

Evidemment, cette héroïque prophétie du libéralisme s’avérera tout aussi juste que n’importe quel calcul dont la prémisse est la honteuse abdication de la majorité bourgeoise au Reichstag.

Nous sommes ainsi en présence, à travers le sort du Reichstag allemand, d’une pièce importante de l’histoire du parlementarisme bourgeois en tant que tel, et il est de l’intérêt de la classe ouvrière d’en saisir complètement les tendances et les rapports internes.

L’illusion selon laquelle le parlement est l’axe central de la vie sociale, la force motrice de l’histoire universelle, est une illusion que l’on peut non seulement expliquer historiquement, mais qui est nécessaire pour la bourgeoisie luttant pour le pouvoir, et encore plus pour celle qui le détient.

Le fruit naturel d’une telle conception est le fameux « crétinisme parlementaire » qui, devant le bavardage satisfait de quelques centaines de députés dans une chambre législative bourgeoise, est aveugle aux forces gigantesques de l’histoire mondiale qui agissent hors d’elle, dans le flux de l’évolution sociale, et qui font fi des faiseurs de loi parlementaires.

Or, c’est précisément ce jeu des forces élémentaires brutes de l’évolution sociale, auquel les classes bourgeoises participent elles-mêmes sans le savoir ni le vouloir, qui aboutit à réduire sans cesse, non seulement la signification imaginaire, mais toute signification du parlementarisme bourgeois.

Le sort du Reichstag allemand nous permet de vérifier, d’une manière plus frappante encore que dans n’importe quel autre pays, que ce sont les répercussions de l’évolution autant internationale que nationale qui produisent la désagrégation des parlements bourgeois.

D’un côté, l’activité politique internationale, qui a connu un puissant essor au cours des dix dernières années, entraîne toute la vie économique et sociale des pays capitalistes dans un tourbillon de répercussions internationales incalculables et incontrôlables, de conflits et de bouleversements, ballottant les parlements bourgeois, impuissants, comme des poutres sur une mer agitée.

D’un autre côté, le développement interne des classes et des partis de la société capitaliste prépare et porte à son comble la docilité et l’impuissance du parlement bourgeois devant le choc destructeur des flots agités de la politique mondiale, du militarisme et des intérêts maritimes et coloniaux.

Le parlementarisme, loin d’être un produit absolu du développement démocratique, du progrès de l’humanité et d’autres belles choses de ce genre, est au contraire une forme historique déterminée de la domination de classe de la bourgeoisie et – ceci n’est que le revers de cette domination – de sa lutte contre le féodalisme.

Le parlementarisme bourgeois n’est une forme vivante qu’aussi longtemps que dure le conflit entre la bourgeoisie et le féodalisme.

Dès lors que le feu vivifiant de cette lutte s’éteint, le parlementarisme perd son but historique du point de vue de la bourgeoisie.

Cependant, depuis un quart de siècle, l’évolution politique dans les pays capitalistes se caractérise en général par un compromis entre la bourgeoisie et le féodalisme.

L’effacement de la différence entre les whigs et les tories en Angleterre, entre les républicains et la noblesse monarcho-cléricale en France est le produit et l’expression de ce compromis.

En Allemagne, le compromis était au berceau même de l’émancipation de classe bourgeoise, il étouffait déjà son point de départ – la révolution de Mars – en donnant par avance au parlementarisme la forme infirme d’un avorton suspendu entre la vie et la mort. Le conflit constitutionnel en Prusse constituait les dernières flammes de la lutte de classe de la bourgeoisie allemande contre la monarchie féodale.

Depuis lors, le fondement même du parlementarisme (accord politique entre représentation parlementaire du peuple et pouvoir gouvernemental) ne joue pas de la même manière qu’en Angleterre, en France, en Italie ou aux Etats-Unis où les gouvernements son issus de la majorité parlementaire du moment, il joue au contraire d’une manière inverse, et qui correspond à la misère proprement germano-prussienne : en effet, tout parti bourgeois, une fois arrivé au pouvoir dans le Reichstag, devient ipso facto le parti du gouvernement, c’est-à-dire l’instrument de la réaction féodale. Il n’y a qu’à voir le sort des libéraux nationaux et du centre.

Le compromis féodalo-bourgeois ainsi parachevé a réduit le parlementarisme, du point de vue historique même, à un simple rudiment, à un organe privé de toute fonction ; du même coup, il a produit, avec une logique implacable, toutes les caractéristiques actuelles si frappantes de la désagrégation du parlement.

Tant que persiste le conflit de classes entre la bourgeoisie et la monarchie féodale, le combat ouvert entre les partis au sein du parlement est son expression naturelle.

Au contraire, une fois le compromis parachevé, les combats parlementaires des partis bourgeois sont sans objet.

Les conflits d’intérêts existant entre les différents groupes de la réaction féodale-bourgeoise dominante ne sont dès lors plus tranchés par des épreuves de force au parlement, mais sous la forme de marchandages dans les coulisses du parlement.

Les résidus des combats parlementaires ouverts de la bourgeoisie ne sont plus des conflits de classe et de partis, mais tout au plus, dans des pays retardataires comme l’Autriche, des querelles de nationalités, c’est-à-dire de cliques dont la forme parlementaire adéquate est la chamaillerie, le scandale.

Avec la fin des combats entre partis bourgeois disparaissent également leurs formes d’expression naturelles : les personnalités parlementaires marquantes, les grands orateurs et les grands discours. La joute oratoire comme moyen parlementaire n’a de toute façon un sens que pour un parti de combat cherchant un appui parmi le peuple.

Le discours au parlement est par essence toujours un discours « par la fenêtre ». Du point de vue des marchandages en coulisse qui sont le moyen normal de régler les conflits d’intérêts dans le cadre du compromis féodalo-bourgeois, les joutes oratoires sont dépourvues de sens, voire inopportunes.

Cela explique l’indignation des partis bourgeois, suscitée par les « bavardages » au Reichstag, le sentiment de paralysie et d’abattement devant leur propre inutilité qui pèse comme une chape de plomb sur les campagnes oratoires des partis bourgeois et qui transforme le Reichstag en un lieu de désert spirituel des plus mortels.

Enfin, le compromis féodalo-bourgeois finit par mettre en question la pierre de touche du parlementarisme – le suffrage universel lui-même. Aux yeux de la bourgeoisie, celui-ci avait un sens historique tant qu’il était une arme dans la lutte entre les deux grandes fractions des classes possédantes.

Il était indispensable pour la bourgeoisie afin de pouvoir mener « le peuple » en campagne contre le féodalisme. Il était indispensable pour le féodalisme afin de mobiliser la campagne contre la ville industrielle.

Mais le conflit déboucha sur un compromis et les deux éléments, la ville et la campagne, engendrèrent à la place de troupes libérales ou agraires, une troisième force – la social-démocratie ; dès lors le suffrage universel devint une aberration du point de vue des intérêts de domination féodalo-bourgeoise.

Le parlementarisme bourgeois acheva ainsi le cycle de son évolution historique et aboutit à sa propre négation. Cependant la social-démocratie, à la fois cause et conséquence de ce sort de la bourgeoisie, s’installa dans le pays et au parlement.

Alors que le parlementarisme perdait tout contenu pour la société capitaliste, il devint un des instruments les plus puissants et les plus indispensables de la lutte de classes pour la classe ouvrière montante.

Sauver le parlementarisme bourgeois devant la bourgeoisie et contre la bourgeoisie, voilà une des tâches politiques urgentes de la social-démocratie.

Formuler la tâche ainsi peut paraître une contradiction en soi. Cependant, comme dit Hegel, « la contradiction est le mouvement ». La tâche contradictoire de la social-démocratie face au parlementarisme bourgeois implique l’obligation de défendre et de soutenir cet édifice chancelant de la magnificence démocratique bourgeoise de telle sort que cela accélère la disparition définitive de l’ordre bourgeois dans son ensemble et hâte la prise du pouvoir par le prolétariat socialiste.

L’idée suivant laquelle une analyse claire et nette de la désagrégation interne du parlementarisme et une critique sévère et ouverte de celui-ci est une entreprise politique dangereuse est assez répandue dans nos rangs.

Ne risquons-nous pas, en effet, de détruire les espérances du peuple en la valeur du parlementarisme et de faire ainsi le jeu de la réaction qui cherche justement à miner le suffrage universel ?

Quiconque est familier de la pensée de la social-démocratie comprend aisément le caractère erroné de tels arguments. Jamais nous ne pourrons servir les véritables intérêts de la social-démocratie, comme de la démocratie en général, en cachant aux larges masses les choses telles qu’elles sont.

Des ruses diplomatiques peuvent bien de temps en temps convenir aux minables coups parlementaires de quelques cliques bourgeoises.

Le grand mouvement de la social-démocratie, se situant à l’échelle de l’histoire universelle, ne connaît en revanche que la franchise et la sincérité absolues vis-à-vis des masses laborieuses.

Car n’est-ce pas précisément sa nature la plus profonde, sa vocation historique que d’élever le prolétariat à la claire conscience des mécanismes sociaux et politiques de l’évolution bourgeoise, dans son ensemble et dans le moindre de détail !

En particulier, en ce qui concerne le parlementarisme, la connaissance la plus précise des raisons de sa désagrégation, telles qu’elles résultent avec une logique de fer de l’évolution de la bourgeoisie, est absolument indispensable pour prévenir la classe ouvrière consciente contre cette illusion pernicieuse selon laquelle il est possible de ranimer artificiellement la démocratie et l’opposition bourgeoise au parlement en modérant et en émoussant la lutte de classe social-démocrate.

La tactique ministérielle actuelle de Jaurès illustre les conséquences extrêmes de cette méthode-là pour sauver le parlementarisme. Elle repose sur une double astuce. D’un côté, sur la propagation parmi les ouvriers d’espoirs et d’illusions démesurés quant aux conquêtes positives auxquelles ils pourront s’attendre de la part du parlement. Le parlement n’est pas seulement l’objet d’éloges en tant qu’instrument adéquat du progrès social, de la justice, de l’ascension de la classe ouvrière, de la paix mondiale et d’autres choses miraculeuses, bien plus, ce parlement est présenté comme l’instrument adéquat pour la réalisation des objectifs finaux mêmes du socialisme.

Ainsi, tous les espoirs, toutes les aspirations, toute l’attention de la classe ouvrière sont concentrés sur le parlement.

D’un autre côté, au parlement lui-même, l’attitude des socialistes ministériels est exclusivement commandée par la volonté d’amener au pouvoir et de maintenir en vie les tristes dépouilles de la démocratie bourgeoise. Pour ce faire, ils passent complètement sous silence l’antagonisme de classe existant entre la politique prolétarienne et la politique démocratique bourgeoise, ils renoncent à l’opposition socialiste.

Ainsi, les socialistes jauressiens finissent par se conduire dans leur tactique parlementaire comme de simples démocrates bourgeois. Ces démocrates déguisés ne se distinguent plus des vrais que par l’étiquette socialiste et par . . . une plus grande modération.

Il est impossible d’aller plus loin dans l’abnégation de soi-même, dans le sacrifice du socialisme sur l’autel du parlementarisme bourgeois. Et quels en sont les résultats ?

Les conséquences fatales de la tactique jauressienne sur le mouvement de classe du prolétariat français sont largement connues : l’éclatement des organisations ouvrières, la confusion des idées, la démoralisation des députés socialistes. Mais ce ne sont pas tant ces conséquences-là, mais les conséquences de cette tactique sur le parlementarisme qui nous intéressent ici.

Et celles-ci sont particulièrement désastreuses. Les démocrates bourgeois, les républicains, les « radicaux », loin de voir leur politique se renforcer et se rajeunir, ont perdu au contraire tout respect et toute peur devant le socialisme qui, auparavant, leur avait encore donné un semblant de tenue.

Cependant, un symptôme encore bien plus dangereux est apparu ces derniers jours : la déception croissante des travailleurs français eux-mêmes face au parlementarisme. Les illusions exagérées du prolétariat, nourries par la politique verbeuse de Jaurès, devaient inévitablement accuser un contre-coup violent et, effectivement, une bonne partie des travailleurs français ne veut plus rien savoir aujourd’hui, non seulement du jauressisme, mais du parlement et de la politique en général.

L’organe, d’habitude si intelligent et utile, des jeunes marxistes français, le Mouvement socialiste, vient de publier une surprenante série d’articles dans lesquels il prêche l’abandon du parlementarisme et le retour pur et simple au syndicalisme ; en outre, il considère que le « véritable esprit révolutionnaire » réside dans le seul combat économique des travailleurs.

En même temps, une autre feuille socialiste, publiée en province, le Travailleur de l’Yonne propose une idée encore plus originale : du fait que l’action parlementaire n’a apporté aucun fruit au prolétariat et n’a mené qu’à la corruption, il vaut mieux dorénavant renoncer complètement à l’élection de députés socialistes et n’envoyer au parlement que, par exemple, des radicaux bourgeois.

Voilà donc les beaux fruits de l’action de sauvetage du parlementarisme entreprise par Jaurès : un dégoût croissant dans le peuple face à toute action parlementaire, un refuge dans l’anarchisme ; bref, voilà en réalité le danger le plus important qui menace l’existence du parlement et de la république en général !

En Allemagne, de telles déviations de la pratique socialiste hors du terrain de la lutte de classe sont, il est vrai, impensables dans les conditions actuelles.

Mais les conséquences extrêmes auxquelles cette tactique a abouti sont un clair avertissement pour l’ensemble du mouvement ouvrier international : ce n’est pas cette voie-là que le prolétariat doit suivre pour assumer sa tâche de défense du parlementarisme bourgeois décadent.

La vraie voie passe, non pas par la dissimulation et l’abandon de la lutte de classe prolétarienne mais, au contraire, par son accentuation et son extension des plus résolues, et ceci autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du parlement. Il en découle la nécessité aussi bien de renforcer l’action extra-parlementaire du prolétariat que d’organiser l’action parlementaire de nos députés.

Nous pensons, contrairement à la conception erronée de la tactique jauressienne, que les bases du parlementarisme sont d’autant mieux et plus sûrement assurées que notre tactique ne repose pas sur le seul parlement, mais s’appuie sur l’action directe des masses prolétariennes.

Les menaces qui pèsent sur le suffrage universel diminueront au fur et à mesure que nous ferons comprendre aux classes dominantes que la véritable force de la social-démocratie ne repose nullement sur l’influence de ses députés au Reichstag, mais qu’elle est au dehors, dans le peuple, « dans la rue », que la social-démocratie est capable de mobiliser directement le peuple pour défendre ses droits politiques et prête à le faire si nécessaire. Cela ne veut pas dire que la grève générale est une panacée qu’il suffit de tenir prête à tout moment pour le prémunir contre tous les aléas de la politique.

La grève générale politique est sans aucun doute une des manifestations les plus importantes de l’action de masse du prolétariat, en conséquence il est tout à fait impérieux que la classe ouvrière allemande commence à considérer, en dehors de toute suffisance et de tout dogmatisme, comme une des formes de lutte possibles en Allemagne ce moyen mis à l’épreuve jusqu’à nos jours dans les seuls pays latins.

Cela dit, ce qui compte avant tout, c’est l’organisation générale de notre agitation et de notre presse afin d’amener les masses laborieuses à compter de plus en plus sur leurs propres forces et sur leur action autonome et à ne plus considérer les luttes parlementaires comme l’axe central de la vie politique.

Notre tactique au Reichstag en dépend étroitement. Il est évident – et nous devons en être tout à fait conscient – que l’absence de toute démocratie et opposition bourgeoises dignes de ce nom au Reichstag allemand favorise largement les brillantes campagnes et le rôle éminent de nos députés.

La social-démocratie a beau jeu vis-à-vis de la majorité réactionnaire, elle seule représente en effet de manière conséquente et sûre les intérêts du peuple, la lutte pour son bien-être et le progrès dans tous les domaines de la vie publique.

Cependant, cette situation singulière impose à la fraction social-démocrate la tâche difficile d’apparaître non seulement comme un parti oppositionnel, mais en même temps comme la représentante d’une classe révolutionnaire. En d’autres termes, sa tâche n’est pas de se contenter de critiquer la politique des classes dominantes du seul point de vue des intérêts immédiats du peuple, c’est-à-dire de la société existante, mais de lui opposer, pied à pied, le projet d’une société socialiste qui dépassera la politique bourgeoise la plus avancée.

Si, à l’occasion de chaque débat au Reichstag, le peuple doit pouvoir se convaincre clairement que les conditions de vie dans l’Etat d’aujourd’hui seraient organisées d’une manière plus rationnelle, plus progressiste et plus avantageuse économiquement une fois les exigences et les projets de loi formulés par la social-démocratie mis en œuvre, il doit, en même temps, se convaincre, et cela encore plus souvent que jusqu’à présent, que pour construire le socialisme, c’est tout cet ordre qu’il faut renverser.

Dans le numéro le plus récent des Sozialistische Monatshefte, un des dirigeants des opportunistes italiens, Bissolati, avance, dans un article sur les élections italiennes, entre autres la chose suivante :

« A mon avis, c’est une preuve du retard de la vie politique lorsque le combat des différents partis tourne encore autour de leurs seules orientations générales et qu’il ne s’attaque pas aux questions particulières qui découlent de la réalité de la vie quotidienne et qui permettent de concrétiser ces orientations. »

A l’évidence, ce raisonnement, typique de l’opportunisme, met la vérité sens dessus dessous. Le développement et le renforcement de la social-démocratie exigent d’elle, justement, une attention particulière : il s’agit, notamment au parlement, de ne pas se noyer dans les diverses questions de la vie quotidienne et de ne pas faire uniquement de l’opposition politique, mais, au contraire, de faire connaître avec force son « orientation générale » : L’aspiration à la prise du pouvoir politique par le prolétariat dans le but de la révolution socialiste.

Plus la fraîche et généreuse agitation de la social-démocratie tranchera avec le ton sec et trivial, avec l’affairisme plat des partis bourgeois, plus elle défendra non seulement son programme minimum, mais ses projets socialistes, plus le Reichstag verra grandir son estimation aux yeux des larges masses. Et d’autant plus sûre sera également la garantie que la réaction ne pourra déposséder tranquillement les masses populaires de cette tribune et du suffrage universel.

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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 12:38
Pour consulter le blog:comprendre-avec-rosa-luxemburg

1898, Rosa Luxemburg arrive en Allemagne et intègre très vite le SPD. Et aussi rapidement entame un combat qui sera le sien tout au long de sa vie : un combat sur des bases de classe.
Cela l'avait amenée à créer le Parti social-démocrate polonais pour inscrire ce combat dans une perspective non nationale, mais communiste. Cela l'entraîne dans un combat de mots, d'articles, de réunions, ou au sein de la deuxième Internationale contre la tendance réformiste de Bernstein. Et concrètement dans une lutte contre les idées d'un membre du parti Max Schippel sur le militarisme.
Relire le texte suivant, c'est voir comment elle argumente sur des bases de classe aussi bien sur des problèmes de fond que sur des points pratiques.


Et cela peut nous aider à comprendre aujourd'hui la nécessité de ne pas céder aux sirènes du réformisme d'où qu'il vienne. A rester sur des bases de classe alors que les questions nationales et religieuses prennent le pas et que l'on voit des soutiens étranges au nom de la solidarité.



Liberté de la critique et de la science

Rosa Luxemburg. Sept. 1899.

Dans le conflit avec l'opportunisme, il y va de l'existence même de la social-démocratie. « Une telle tactique (celle de l'opportunisme), disait Bebel à Erfurt, signifierait pour notre Parti exactement la même chose que si l'on brisait l'épine dorsale à un organisme vivant tout en lui demandant d'accomplir le même effort qu'auparavant. Je ne tolérerai pas qu'on brise la colonne vertébrale de la social-démocratie, qu'on remplace son principe: la lutte de classe contre les classes possédantes et contre le Pouvoir d'État, par une tactique boiteuse et par la poursuite exclusive de buts soi-disant pratiques. »

Rien ne devrait sembler plus justifié que cette résistance et cette contre-attaque en réponse aux prétentions de l'opportunisme. Cependant, ces der­niers temps, on a tenté de différentes manières de contester au Parti le droit de recourir à cette légitime défense et l'on voudrait même présenter comme une inconvenance tout règlement de comptes avec l'oppor­tunisme. Et cela avant tout au nom  de la liberté de la critique. On voudrait nous persuader qu'il faut accorder à chacun la liberté de critiquer le programme et la tactique de notre parti ; même nous devrions être reconnaissants à ceux qui, par leur critique, apportent un souffle de renouveau dans la vie du Parti.

Cette antienne, par laquelle on s'efforce maintenant de défendre Berns­tein, nous l'avons déjà entendue il y a neuf ans.

« Où est donc la liberté d'opinion dont vous aimez tant parler ?», s'écriait Georges Vollmar au congrès d'Erfurt, en se voyant combattu par Bebel.- L'indépendance de la pensée est pour nous de la plus haute importance. Or, elle ne sera possible que si, abstraction faite de toute calomnie. de tout mensonge, de toute injure, nous accueillons avec gratitude et sans distinction de tendance, les opinions exprimées par des gens qui peuvent se tromper, mais qui n'ont en vue que le salut de notre Parti. Je ne parle pas pour moi, mais d'une façon générale : c'est avec joie qu'on devrait accueillir des idées nouvelles puisqu'elles rafraîchis­sent un peu le répertoire suranné, routinier de notre propagande. »

Il n'existe sains doute pas d'autre parti pour lequel la critique libre et inlassable de ses propres défauts soit, autant que pour la social-démocratie, une condition d'existence. Comme nous devons progresser au fur et à mesure de  l'évolution sociale, la modification continuelle de nos méthodes de lutte et, par, conséquent, la critique incessante de notre patrimoine théorique, sont les conditions de notre croissance. Il va cependant de soi que l'autocritique dans notre Parti n'atteint son but de servir le progrès, et nous ne saurions trop nous en féliciter, que si elle se meut dans la direction de notre lutte. Toute critique contribuant à rendre plus vigoureuse et consciente notre lutte de classe pour la réalisation de notre but final mérite notre gratitude. Mais une critique tendant à faire rétrograder notre mouvement, à lui faire abandonner la lutte de classe et le but final, une telle critique, loin d'être un facteur de progrès, ne serait qu'un ferment de décomposition.

Que dirions-nous si on nous proposait de « rafraîchir notre répertoire vieilli » par un brin d'agitation antisémite ? Ce n'est pas par des expressions de reconnaissance, mais par des « hola ! » indignés que nos camarades accueil­­le­raient semblable « variation ». Mais le militarisme que prône Schippel [1] est-il en contradiction moins flagrante avec notre programme que l'antisémitisme?

Si nous accueillons avec une égale bienveillance toute « critique », aussi bien celle qui nous fait avancer vers notre but que celle qui nous en éloigne, nous ne serions pas un parti de combat, mais une association de bavards, qui. après s'être embarqués avec beaucoup de fracas pour une randonnée gran­diose, découvrirait qu'elle n'a pas d'itinéraire précis et qu'au fond elle pourrait aborder n'importe où, et même céder au sage « conseil » de renoncer à l'aventure.

Voici de quoi il s'agit. Si grand que soit notre besoin d'autocritique et si larges que soient les limites que nous lui traçons, il doit cependant exister un minimum de principes constituant notre essence et notre existence même, le fondement de notre coopération en tant que, membres d'un parti. Dans nos propres rangs, la « liberté de critique » ne peut pas s’appliquer à ces prin­cipes, peu nombreux et très généraux, justement parce qu'ils sont la condition préalable de toute activité dans le Parti, et par conséquent aussi de toute critique exercée à l'endroit de cette activité. Nous n'avons pas à nous boucher les oreilles lorsque ces principes mêmes sont critiqués par quelqu'un qui se trouve en dehors de notre Parti. Mais aussi longtemps que nous les consi­dérons comme le fondement de notre existence en tant que parti, nous devons y demeurer attachés et ne pas les laisser ébranler par nos membres. À ce sujet, nous ne pouvons accorder qu'une liberté : celle d’appartenir ou de ne pas appartenir à notre Parti.

Nous ne contraignons personne. à marcher dans nos rangs, mais si quelqu'un le fait volontairement, force nous est de supposer qu'il a accepté nos principes.

Autrement, si nous remettions chaque jour en question les fondements de notre programme et de notre tactique, on ne verrait pas pourquoi les anar­chistes, les « nationaux-sociaux » (du pasteur Naumann), les partisans de la « réforme morale » ne seraient pas admis dans le Parti au nom de la « libre critique », puisqu'il n'y aurait alors plus rien de solide, d'intangible, de délimité dans notre constitution. Il est vrai que nous cesserions alors d'être un parti politique distinct des autres partis par des principes déterminés.

Ainsi la liberté de la critique trouve ses limites pratiques dans notre essence même en tant que parti politique. Ce qui constitue le plus propre de nous-mêmes : la lutte de classe, ne saurait être l'objet d'une « libre critique » dans le Parti. Nous ne pouvons nous suicider au nom de la « liberté de la critique ». Mais l'opportunisme, comme a dit justement Bebel, tend à briser notre épine, dorsale ; donc à nous détruire en tant que parti de la lutte de classe.

Enfin, la suprême manœuvre des partisans de Bernstein consiste à présen­ter les problèmes soumis à la discussion comme si « scientifiques », compli­qués et difficiles, que si le commun des camarades s'avisait de les-juger, voire de les trancher, il ferait preuve d'une présomption inouïe. Mais les desseins qui se cachent sous cette spécieuse évocation de la « pauvreté d'esprit » sont tellement transparents qu'il n'est pas nécessaire d'être « savant » pour en découvrir la trame.

Un congrès socialiste n'a pas à délibérer sur des problèmes de science et de théorie pures, mais sur une série de questions purement pratiques concer­nant les principes et la tactique du Parti.

Le congrès à venir devra aborder la question du militarisme et de la milice  [2]. Il faudrait vraiment une forte dose d'impudence pour dire aux ouvriers que, dans la discussion de cette question, il s'agit des « recherches scientifiques » du camarade Schippel sur le militarisme.

S'il se trouvait dans le Parti des naïfs pour accepter cette manière d'envi­sager les choses, nous ne pourrions que dire : pauvre Stegmuller ! (Député social-démocrate à la Diète de Bade, Stegmuller avait voté des fonds pour la construction d'Églises et fut condamné par le Parti.) Il serait donc encore aujourd'hui parmi nous, tranquille et honoré, s'il avait eu l'idée d'appuyer ses agissements par un savant article dans les Sozialistische Monatshefte ? Car qui oserait prendre ombrage d'une « dissertation scientifique sur l'utilité de l'architecture religieuse ? »

Effectivement, la campagne de Schippel contre notre revendication de la milice ne peut pas plus être traitée d'un point de vue scientifique que les votes de Stegmuller. Dans son article (sur « Frédéric Engels et le système de la milice » dans la Neue Zeit, année 1898-99, nos 19 et 20), Schippel a essayé simplement de nous démontrer que la milice populaire, dont l'institu­tion a été de tous temps un des points les plus importants de notre programme politi­que, est irréalisable du point de vue technique, indésirable pour des raisons politiques, onéreuse économiquement, tandis que le militarisme actuel est aussi indispensable que salutaire au bien-être de la nation. C'est un désaveu brutal de toute l'action parlementaire et même de toute l'agitation du Parti, qui, jusqu'à présent, s'est concentrée sur la lutte contre le militarisme. Si, sous le prétexte de là liberté (le la science, on contestait au Parti le droit de se prononcer sur une telle attaque contre ses principes fondamentaux, ce serait l'abus le 'plus éhonté qu'on ait jamais fait du nom de la « science » pour « bourrer les crânes ».

Tout aussi pratiques, et non « scientifiques », sont les questions figurant au. point 5. de l'ordre du jour du prochain congrès et qui concernent la tactique du Parti.

Il faut espérer qu'on ne présentera pas comme une question scientifique, inaccessible au jugement des délégués, la tactique pratiquée au cours des élections à la, Diète de Bavière. Dans l'œuvre de Bernstein aussi, il y a deux parties : l'une, théorique, où Bernstein expose son opinion critique sur la théo­rie de la valeur, les crises, la conception matérialiste de l'histoire ; et l'autre, pratique, où il traite des syndicats, des coopératives, de la politique coloniale et de l'attitude envers l'État actuel ainsi qu'envers les partis bourgeois.

La première partie n'est évidemment pas de, la compétence du congrès du Parti ; nul n'a jamais songé à faire voter le congrès sur la théorie de la valeur ou sur celle des crises. Mais la seconde partie, les manifestations pratiques de la théorie de Bernstein, développées en paroles et en actes par Vollmar, Schippel, Heine, etc., cette seconde partie doit être l'objet d'un vote du congrès. La masse du Parti a le droit et le devoir de décider de la tactique que le Parti doit suivre à l'égard de l'État et de la bourgeoisie. Celui qui lui contesterait ce droit prétendrait par là-même lui assigner le rôle humiliant d'un troupeau inconscient.

De temps à autre, il arrive dans notre Parti que des militants de la base, peu connus, sont sévèrement tancés, voire exclus du Parti, pour des man­quements dont ils ne se sont rendus coupables qu'en raison de leur édu­cation insuffisante. Des manquements bien plus graves, commis par des camarades éminents, devraient-ils demeurer impunis parce que ces camara­des savent les assaisonner d'une sauce « théorique » ? S'il en était ainsi, ne dirait-on pas que, dans notre Parti aussi, les gros larrons font pendre les petits ?

La liberté de la critique et le caractère sacré des « recherches scientifiques » doivent rester intangibles. Mais précisément, puisque la critique du groupe Bernstein a eu tout le temps et toute latitude de s'exercer jusqu'au point où son vrai caractère et ses tendances ne sont plus un mystère pour personne, l'heure a sonné pour le Parti, en tant que corps politique, de prendre position devant les résultats de cette critique et de déclarer : cette critique est une théorie d'enlisement, pour laquelle il n'y a pas de place dans nos rangs.


Notes

[1] Max Schippel (né en 1853), un des théoriciens du « révisionnisme » dans les Sozialistische Monathefte, soutint au congrès de Hambourg (1897) la thèse que le système militaire prussien était préférable à celui de la « milice » Inscrite dans le programme du Parti.

[2] Il s'agissait du congrès annuel du Parti social-démocrate allemand qui allait se tenir à Hanovre, en octobre 1899, et à l'ordre du jour duquel figurait (point 6) la question du militaire et de la substitution d'une milice populaire à l'armée permanente.

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14 décembre 2007 5 14 /12 /décembre /2007 19:13

1898. Il y a peu de temps que Rosa Luxemburg a choisi de s'installer en Allemagne après plusieurs années d'exil en Suisse. Elle intègre le parti social-démocrate allemand et représente le parti social-démocrate polonais qu'elle a largement contribué à créer. Et cette prise de position au Congrès de Stuttgart marque bien ce qui est et sera sa ligne constante: la pratique comme expression d'un but final. Cela exclut le réformisme, l'accomodement. Cela recentre toujours la pratique sur l'analyse. Comme elle l'indique dans ce texte :


"Je prétends, au contraire, qu'il n'existe pas pour nous, en tant que parti révolutionnaire, prolétarien, de question plus pratique que la question du but final."

1910.jpg 


Discours sur la tactique
Les discours de Heine et d'un certain nombre d'autres orateurs sur un point extrêmement important, sur la compréhension, des rapports entre notre but final et la lutte quotidienne, ont démontré qu'il existe dans notre parti une certaine confusion.


On déclare : ce qu'on dit du but final constitue un beau passage dans notre programme, qu'il ne faut certainement pas oublier, mais qui n'a aucun rapport direct avec notre lutte pratique. Peut-être même se trouve-t-il un certain nombre de camarades qui pensent qu'une discussion sur le but final n'est qu'une discussion académique. Je prétends, au contraire, qu'il n'existe pas pour nous, en tant que parti révolutionnaire, prolétarien, de question plus pratique que la question du but final. Car, réfléchissez-y ; en quoi consiste, en fait, le caractère socialiste de notre mouvement ? La lutte pratique proprement dite se divise en trois parties principales : la lutte syndicale, la lutte pour les réformes et la lutte pour la démocratisation de l'Etat capitaliste. Est-ce que ces trois formes de notre lutte sont, en fait, du socialisme ? Absolument pas !

Prenons tout d'abord le mouvement syndical, Voyez l'Angleterre ! Dans ce pays, le mouvement syndical, non seulement n'est pas socialiste, mais il est même, en partie un obstacle au mouvement socialiste. En ce qui concerne les réformes sociales, les «
socialistes de la chaire », les socialistes nationaux et autres gens de même acabit, les préconisent également. Quant à la démocratisation, elle n'a rien que de spécifiquement bourgeois. La bourgeoisie avait déjà avant nous inscrit la démocratie sur ses drapeaux. Qu'est-ce qui fait alors de nous, dans notre lutte quotidienne, un parti socialiste ? C'est seulement le rapport de ces trois formes de lutte pratique avec notre but final. C'est uniquement, le but final qui donne son esprit et son contenu à notre lutte socialiste et en fait une lutte de classe. Et, par but final, nous ne devons pas entendre, comme l'a dit Heine, telle ou telle représentation de la société future, mais ce qui doit précéder toute société future, c'est à dire la conquête du pouvoir politique. (INTERRUPTION : Alors, nous sommes d'accord! )

Cette conception de notre tâche est en rapport étroit avec notre conception de la société capitaliste, selon laquelle cette société s'engage dans des contradictions insolubles qui rendent finalement une explosion nécessaire, une catastrophe dans laquelle nous jouerons le rôle du syndic chargé de liquider la société en faillite. Mais si nous pensons que ce n'est que par la révolution, que nous pouvons faire triompher les intérêts du prolétariat, des conceptions, comme celles qui ont été répandues ces derniers temps par Heine, selon lesquelles nous pouvons faire également des concessions dans le domaine du militarisme, sont inadmissibles. De même la déclaration faite par Conrad Schmidt dans l'organe central de la majorité socialiste au Parlement, et des déclarations comme celle de Bernstein, selon laquelle, une fois arrivés au pouvoir, nous ne pourrons pas nous passer du capitalisme. Quand j'ai lu cela je me suis dit : Quel bonheur qu'en 1871, les ouvriers socialistes français n'aient pas été aussi sages, car, dans ce cas, ils auraient dit : Amis, mettons-nous au lit, notre heure n'a pas encore sonné, la production n'est pas encore suffisamment concentrée, pour que nous puissions nous maintenir au pouvoir. Mais alors nous aurions eu, au lieu du spectacle grandiose de leur lutte héroïque, un tout autre spectacle, et, dans ce cas, les ouvriers n'auraient pas été des héros, mais simplement de vieilles femmes. J'estime que la question de savoir si nous pourrons, une fois au pouvoir, socialiser la production, et si elle est déjà assez concentrée pour cela, est une question académique. Pour nous, il ne fait aucun doute que nous devons tendre vers la prise du pouvoir politique. Un parti socialiste doit être toujours à la hauteur de la situation. Il ne doit jamais reculer devant ses propres tâches. C'est pourquoi nous devons clarifier complètement notre conception de ce qui est notre but final. Nous le réaliserons, envers et centre tout (Applaudissements.)

Réplique à Vollmar

Vollmar m'a reproché amèrement de vouloir, moi, jeune recrue dans le mouvement, faire la leçon aux vieux vétérans. Ce n'est pas le cas. Cela serait superflu, parce que je suis fermement convaincue que les vétérans partagent mon point de vue. II ne s'agit pas du tout ici de faire la leçon à qui que ce soit, mais d'exprimer, d'une façon claire et non équivoque, une certaine tactique. Je sais parfaitement bien que j'ai encore à gagner mes épaulettes dans le mouvement allemand. Mais je veux le faire a l'aile gauche, où l'on vent lutter centre l'ennemi, et non pas a l'aile droite, où l'on veut conclure des compromis avec lui. (Protestations.) Mais quand Vollmar répond à mes arguments en disant : « Espèce de blanc-bec, je pourrais être ton grand-père !», c'est pour moi une preuve qu'il est à bout d'arguments. (Rires.) En fait, il a fait dans son discours toute une série de déclarations, qui sont, pour le moins, étranges dans la bouche d'un vétéran. A sa citation écrasante de Marx sur la législation ouvrière, j'opposerai une autre déclaration de Marx, aux termes de laquelle l'introduction de la législation ouvrière en Angleterre signifiait, en fait, le salut pour la société bourgeoise. Vollmar a déclaré, en outre, qu'il est faux de prétendre que le mouvement syndical n'est pas un mouvement socialiste, et; il a invoqué l'exemple des trade-unions anglaises. Vollmar ignore-t-il donc la différence existant entre l'ancien et le nouveau trade-unionisrne ? Ne sait-il pas que les vieux trade-unionistes partagent entièrement le point de vue bourgeois le plus borné ? Ne sait-il pas que c'est Engels lui-même qui a exprimé l'espoir que, désormais, le mouvement socialiste se développerait en Angleterre, parce que celle-ci a perdu sa suprématie sur le marché mondial et que, par conséquent, le mouvement des trade-unions doit s'engager dans de nouvelles voies?


Vollmar a évoqué ici le spectre du blanquisme. Ignore-t-il la différence qui existe entre le blanquisme et la social-démocratie? Ne sait-il pas que, chez les blanquistes, c'est une poignée d'émissaires qui doivent s'emparer du pouvoir politique, au nom de la classe ouvrière, et que, pour la social-démocratie, c'est la classe ouvrière elle-même ? C'est là une différence que l'on ne devrait pas oublier, quand on est un vétéran du mouvement social-democrate. Enfin, il m'a reproché d'être partisan de la violence. Je n'ai, ni dans mes déclarations ni dans mes articles centre Bernstein dans la Gazette populaire de Leipzig, donné le moindre prétexte à une telle affirmation. Je pense, tout au contraire, que la seule violence qui nous mènera à la victoire est l'éducation socialiste de la classe ouvrière dans la lutte quotidienne.


On ne pouvait me faire, au sujet de mes déclarations, de plus grand compliment que de dire qu'elles étaient quelque chose de tout à fait évident. Certes, cela doit être quelque chose de tout à fait évident pour un social-démocrate, mais cela ne l'est pas pour tous ceux qui sont ici è ce congres (Oh!), par exemple, pour le camarade Heine, avec sa politique de compensation. Comment la concilier avec la conquête du pouvoir ? En quoi peut consister la politique de compensation ? Nous exigeons le renforcement des droits du peuple, des libertés démocratiques. L'Etat capitaliste exige, de son côté, le renforcement de ses moyens de contrainte, l'augmentation du nombre de ses canons. Supposez le cas le plus favorable, où l'accord est conclu et observé honnêtement par les deux parties. Ce que nous obtenons n'existe que sur le papier. Boerne disait déjà : « Je ne conseille à personne de prendre une hypothèque sur une Constitution allemande, car toutes les Constitutions allemandes sont dans les biens meubles ». Pour qu'elles aient quelque valeur, les libertés constitutionnelles doivent être obtenues au moyen de la lutte, et non par suite d'un contrat. Mais ce que l'Etat capitaliste recevrait de nous en échange aurait une existence ferme, brutale. Les canons, les soldats que nous lui accordons modifient à notre désavantage le rapport matériel, objectif, des forces en présence. C'est Lassalle lui-même qui déclarait : la véritable Constitution d'un pays ne consiste pas dans la Constitution écrite, mais dans le rapport réel des forces en présence. Le résultat de la politique de compensation consiste, par conséquent, toujours à modifier la situation en notre faveur seulement sur le papier, mais à la modifier, dans la réalité objective, en faveur de nos adversaires; en fin de compte, à affaiblir nos positions, tandis que nous renforçons celles de nos adversaires. Je demande si l'on peut dire d'un homme qui fait une telle proposition qu'il veut sérieusement la conquête du pouvoir politique. C'est pourquoi je crois que l'indignation avec laquelle le camarade Fendrich a souligne le caractère tout naturel de notre lutte en faveur de la prise du pouvoir m'était seulement adressée par erreur. C'est à Heine qu'elle s'adressait, en réalité ; elle n'était que l'expression de l'antagonisme brutal dans lequel Heine s'est placé à l'égard de la conscience prolétarienne de notre parti, lorsqu'il a osé parler d'une politique de concessions à l'égard de l'Etat capitaliste.


Vient ensuite la déclaration de Conrad Schmidt, aux termes de laquelle l'anarchie de la domination capitaliste pourrait être surmontée au moyen de la lutte syndicale. Si quelque chose a donne prétexte à la phrase du programme concernant la nécessité de la conquête du pouvoir politique, c'était précisément l'idée que, sur le sol de la société capitaliste, aucune herbe ne pousse pour la suppression de l'anarchie capitaliste. Chaque jour accroît l'anarchie, les souffrances effroyables de la classe ouvrière, l'insécurité de l'existence, l'exploitation, la différence entre pauvres et riches. Peut-on dire d'un homme qui veut obtenir la solution par des moyens capitalistes qu'il considère comme nécessaire la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière ? Par conséquent, ici également, l'indignation de Fendrich et de Vollmar ne s'adresse pas à moi, mais à Conrad Schmidt. Et enfin, la déclaration dans la Neue Zeit : « Le but final, quel qu'il soit, n'est rien pour moi; le mouvement est tout ! ». Celui qui dit cela, n'est pas, lui non plus, convaincu de la nécessité de la conquête du pouvoir politique.


Vous voyez qu'un certain nombre de nos camarades ne se placent pas sur le terrain du but final de notre mouvement. Et c'est pourquoi il est nécessaire de le dire clairement et sans équivoque. C'est actuellement plus que jamais nécessaire. Les coups de la réaction tombent sur nous drus comme grêle. Nous devons répondre au dernier discours de l'empereur. Nous devons déclarer, d'une façon claire et nette, comme le vieux Caton: « Je pense qu'il faut détruire cet Etat ! ». La conquête du pouvoir politique reste notre but final, et le but final reste l'âme de notre lutte. La classe ouvrière ne doit pas se placer au point de vue décadent du philosophe : « Le but final n'est rien, c'est le mouvement qui est  tout ! ». Non, au contraire : le mouvement, en tant que tel, sans rapport avec le but final, le mouvement comme fin en soi, n'est rien, c'est le but final qui est tout ! (Applaudissements.)

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009