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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
6 janvier 2009 2 06 /01 /janvier /2009 12:07

Pour consulter le blog: comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com


Sur le blog, nous avons repris les articles que Rosa Luxemburg (Cas Millerand et affaire Dreyfus: lire) a consacrés au socialisme français au tournant du XXème siècle et grâce à un site histoirederoubaix (la controverse de Lille: lire), un texte de Jaurès sur le même thème: discours prononcé lors de la très célèbre controverse Guesdes/Jaurès.


Un supplément de l'Humanité de novembre 2005 est consacré au même événement sous le titre "socialisme en débat". Il publie les deux discours, de Guesdes et Jaurès précédé d'un article de Jean-Louis Robert dont voici la présentation.


"Affaire Dreyfus, participation d'un socialiste à un gouvernement bourgeois: à l'aube du XXème siècle, les socialistes français, pas encore unifiés (la SFIO verra le jour en 1905), ne sont pas d'accord. Ils discutent, débattent, s'affrontent. Des socialistes du Nord, pour tenter de clarifier les choses, organisent une conférence où Jean Jaurès et Jules Guesde, tenants de lignes opposées, vont exposer leurs arguments. Jaurès propose de se lancer dans la bataille en faveur du Capitaine Deyfus, Guesde pense qu'elle va détourner la classe ouvrière de ses propres intérêts. Jaurès pense qu'un socialiste au gouvernement est gage de progrès pour le prolétariat. Jaurès parle de tactique, Guesdes de stratégie. Ce débat, reflet du bouillonnement des idées socialistes, est un moment de réflexion socialiste. En 1914, les attitudes des uns et des autres auront beaucoup évolué."


Cette discussion est utile à connaître pour nous aujourd'hui encore. Car elle s'inscrit étroitement dans la réflexion de Rosa Luxemburg : réforme ou révolution?
Publié le 29.11.2008
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25 décembre 2008 4 25 /12 /décembre /2008 19:39

Cette lettre est très importante.

Tout d'abord, elle montre les capacités politiques et personnelles de Rosa Luxemburg. En effet, elle vient juste d'arriver en Allemagne et elle a à peine 28 ans, que déjà elle prend la tête au Congrès de l'Internationale du combat contre le réformisme. Et c'est ainsi qu'elle parle dans ce courrier d'égal à égal avec August Bebel, qui est alors la principale figure de la social-démocratie allemande.

Ensuite, parce qu'elle prouve que dès cette époque le parti n'est pas prêt à affronter avec force le réformisme. Celui-ci  prendra de plus en plus d'influence. Et même si Rosa Luxemburg gardera de l'amitié et du respect tant pour Bebel que pour Wilhem Liebknecht, elle ne sera jamais dupe de l'évolution du parti social-démocrate allemand.

La question restera toujours posée: aurait-elle dû quitter ce parti qui passera par tous les compromis jusqu'à celui ultime du soutien à la guerre? Elle voulait rester dans cette organisation car elle pensait pouvoir garder ainsi le contact avec la classe ouvrière. Mais n'a-t-elle pas par là renforcé une politique sur laquelle elle ne pouvait avoir d'influence et contribué ainsi à la catastrophe du 4 août 1914? ...


Dresde, le 31.X.1898

Rédaction de la Sächs.{ische] Arbeiterzeitung et du Volksfreund

Cher camarade,

Je vous suis très reconnaissante pour les informations que vous m'avez communiquées sur la situation. Il était évident pour moi que, dans ses propos actuels, Bernstein ne se situait plus sur le terrain de notre programme, mais il est très douloureux de penser que l'on doive renoncer à placer en lui le moindre espoir. Je m'étonne cependant que, dans la mesure où vous conceviez la situation en ces termes , le camarade Kautsky et vous-même n'ayez pas voulu exploiter l'ambiance favorable qu'avait créée le Congrès pour engager immédiatement un débat énergique mais que vous ayez encouragé Bernstein à écrire une brochure qui fera traîner la discussion en longueur. Quoi qu'il en soit, je crois qu'en publiant e.a. la lettre de Plekhanov, j'ai agi en fonction de la situation telle que vous la caractérisez dans votre lettre. Si Bern.[stein] est réellement perdu, le parti doit s'habituer  - aussi douloureux que cela soit - à le considérer désormais comme un quelconque Schmoller ou comme n'importe quel réformiste ...


(vive la lutte! rosa luxemburg, correspondance 1891 - 1914. françois maspéro. P. 66-67, textes réunis, traduits et annotés sous la direction de georges haupt par claudie weill, irène petit, gilbert badia. 1975)
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28 octobre 2008 2 28 /10 /octobre /2008 19:20

Sous les coups de boutoirs de la crise économique, les conditions de vie de la classe ouvrière sont en train de se dégrader à toute vitesse. Nous sommes tous touchés de plein fouet, travailleurs du privé et du public, chômeurs et RMIstes, retraités et futurs travailleurs. Pour faire face à ces attaques de plus en plus violentes, il n'y a qu'une seule solution : lutter en développant notre unité et notre solidarité. Cela apparaît aujourd'hui comme une évidence. Si nous nous battons chacun dans notre coin, inévitablement, nous perdrons tous, les uns après les autres.

 

Légalement, c'est aux syndicats qu'incombe la tâche officielle d'organiser ces luttes et la riposte à toutes ces attaques. Ils devraient donc être actuellement à pied d'œuvre pour tisser des liens dans les rangs ouvriers. Or, que font-ils depuis des mois  ? Tout le contraire  ! Ces "spécialistes de la lutte" n'ont de cesse d'organiser... la dispersion et la division  ! Une journée de grève pour telle usine par-ci, une journée d'action pour tel secteur du public par-là... La riposte orchestrée par les syndicats n'est pas simplement "molle", elle est surtout morcelée, saucissonnée, imprégnée du poison corporatiste. Il n'y a pas meilleur moyen pour emmener la classe ouvrière à la défaite.

Alors, pourquoi cette politique syndicale  ? S'agit-il simplement d'une erreur de tactique de leur part ou, au contraire, les syndicats poignardent-ils volontairement la classe ouvrière dans le dos  ? Dans quel camp les syndicats sont-ils vraiment  ?

"XIXe siècle : les syndicats, instruments pour la lutte et la solidarité ouvrières"

Pour comprendre ce qu'est devenu le syndicalisme aujourd'hui, il nous faut inévitablement nous pencher sur son passé. Le syndicalisme s'est en effet développé dans une situation historique particulière, à l'époque la plus dynamique et florissante du capitalisme : le xixe siècle. Ce système est alors en pleine expansion. Les marchandises anglaises, allemandes, françaises envahissent irrésistiblement tous les continents. Compte-tenu de cette très bonne santé économique, le capitalisme est en mesure d'apporter d'importantes améliorations aux conditions de vie de nombreuses catégories de la classe ouvrière. Ainsi, quand il lutte, le prolétariat parvient à arracher des réformes réelles et durables à la bourgeoisie. En 1848, par exemple, la classe ouvrière obtient en Angleterre une réduction du temps de travail de douze à dix heures par jour 1. C'est pour mener à bien ces luttes que les ouvriers s'organisent en syndicats.

Au xixe siècle, chaque patron affronte directement et isolément les ouvriers qu'il exploite. Il n'y a pas d'unité patronale organisée (ce n'est que dans le troisième tiers du siècle que se développent des syndicats patronaux). Mieux encore, dans ces conflits, il n'est pas rare de voir des capitalistes profiter des difficultés d'une usine concurrente en grève pour s'approprier sa clientèle. Quant à l'État, en général, il se tient en dehors de ces conflits, n'intervenant en dernier ressort que lorsque cela risque de troubler "l'ordre public". La forme de la lutte ouvrière correspond évidemment à ces caractéristiques du capital. Les grèves sont en général de longue durée. C'est là une des conditions de leur efficacité pour faire plier, par la pression économique, le patron menacé de banqueroute. Ces luttes mettant les ouvriers à l'épreuve de la famine, il est nécessaire de préparer à l'avance des fonds de soutien (des "caisses de résistance") et d'avoir recours à la solidarité financière des autres ouvriers, d'une corporation à l'autre et même d'un pays à l'autre.

La forme que prend le syndicalisme est évidemment adaptée à ces types de luttes. Les syndicats sont des organisations unitaires (capables de regrouper l'ensemble des travailleurs, généralement d'une même corporation) et permanentes (existant aussi en-dehors des périodes de grève afin de les préparer). Autrement dit, la lutte systématique pour des réformes est une tâche permanente qui unit les ouvriers. Concrètement, les ouvriers vivent au sein du syndicat. Jour après jour, ils s'y regroupent, y discutent, s'y organisent et y préparent les luttes futures. Les syndicats sont alors de véritables foyers de vie de la classe  ; ils constituent des écoles de la solidarité où les ouvriers comprennent leur appartenance à une même classe.

Marx et Engels soulignent ainsi ce rôle inestimable des syndicats : "Les syndicats et les grèves qu'ils entreprennent ont une importance fondamentale parce qu'ils sont la première tentative faite par leurs ouvriers pour supprimer la concurrence. Ils impliquent en effet la conscience que la domination de la bourgeoisie repose nécessairement sur la concurrence des ouvriers entre eux, c'est-à-dire sur la division du prolétariat et sur l'opposition entre groupes individualisés d'ouvriers" (Recueil de textes sur "Le syndicalisme" aux Editions Maspéro) ou encore : "La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d'intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de la résistance n'a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d'abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l'association devient plus important pour eux que celui du salaire. Cela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie de leur salaire en faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu'en faveur du salaire" (Marx, Misère de la Philosophie).

"XXe et XXIe siècles : les syndicats, instruments de la division et du sabotage des luttes"

Au début du xxe siècle, les conditions qui avaient permis l'extraordinaire épanouissement du capitalisme commencent à disparaître. La constitution du marché mondial s'achève et, avec elle, s'exacerbent les antagonismes entre puissances capitalistes pour la domination des marchés. Le déchaînement de la première boucherie mondiale en 1914 signe l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence 2. La vie économique et sociale de chaque nation, mais surtout la vie et la lutte du prolétariat, s'en trouvent profondément bouleversées. Le système capitaliste a cessé d'être progressiste. Dès lors, la guerre économique impitoyable à laquelle se livrent toutes les nations pour le repartage des marchés se traduit par une lutte acharnée de chaque capital national contre toute amélioration durable des conditions d'existence de "sa" classe ouvrière. Aucun capital national ne peut plus accorder de concessions à "son" prolétariat sans prendre le risque de reculer sur l'arène internationale vis-à-vis de ses rivaux. C'est pourquoi les bases de l'activité prolétarienne autour de la conquête de réformes deviennent caduques. Dorénavant, face à la classe ouvrière, il existe une unité et une solidarité bien plus grandes entre les capitalistes d'une même nation. Ceux-ci créent des organisations spécifiques afin de ne plus affronter individuellement la classe ouvrière. Et surtout, l'État, qui exerce un contrôle de plus en plus puissant, omniprésent et systématique sur tous les aspects de la vie sociale, intervient lui-même directement dans les conflits sociaux en se dressant tout entier, en tant que représentant des intérêts de la bourgeoisie dans son ensemble, contre le prolétariat. Par conséquent, la grève longue dans une seule usine n'est plus une arme efficace. Au contraire, ce sont les ouvriers qui finissent par s'épuiser et reprendre le travail, démoralisés. Le succès des grèves ne dépend plus des fonds financiers recueillis par les ouvriers mais bien fondamentalement de leur capacité à entraîner une partie croissante de leurs frères de classe face à l'ensemble du capital national dont l'État est l'incarnation. Autrement dit, la solidarité à l'égard des travailleurs en lutte ne réside plus dans le seul soutien financier mais dans l'action de se joindre à la lutte. Une telle dynamique d'extension de la lutte, propre à la période de décadence, ne peut se planifier d'avance. Au contraire, les grèves explosent spontanément. Le syndicat, cet organe spécialiste au xixe siècle de la planification et du financement des luttes par corporation, de ces bras de fer entre un patron et "ses" ouvriers, devient de ce fait non seulement inadapté mais un frein au développement de la lutte. Aussi, si les syndicats ouvriers pouvaient être au xixe siècle des organisations permanentes et unitaires de la classe ouvrière car la lutte systématique pour des réformes pouvait se traduire par des réformes durables et des résultats concrets, avec l'entrée en décadence du capitalisme, il ne peut plus y avoir de regroupement général et permanent du prolétariat. Celui-ci ne peut pas s'organiser longtemps et massivement autour d'une activité sans avoir une efficacité immédiate. L'expérience des luttes ouvrières depuis le début du xxe siècle a largement prouvé qu'il n'est pas possible de maintenir un rapport de forces contre la bourgeoisie et son État en-dehors des phases de luttes ouvertes. Car en particulier, immédiatement après la lutte, l'État fait à nouveau peser de tout son poids les nécessités du capitalisme en crise sur la classe ouvrière et redouble d'ardeur pour imposer de nouvelles attaques. Sous la plume de Rosa Luxemburg, quelques lignes suffisent à faire vivre tout ce profond bouleversement pour la lutte du prolétariat. En décrivant la grande grève qui anima les ouvriers en Belgique en 1912, une grève qui avait "le caractère méthodique, strictement limité, d'une grève syndicale ordinaire" (3), Rosa Luxemburg démontre magistralement que les méthodes syndicales sont devenues obsolètes et nocives, et affirme avec force l'importance accrue de la spontanéité et de la prise en main des luttes par les ouvriers eux-mêmes : "Spontanément, comme un ouragan, le prolétariat belge se dressa à nouveau après les élections de juin 1912, [...]. Comme il était impossible de dompter autrement la volonté populaire impétueuse, on proposa aux ouvriers de désarmer la grève de masse déjà commencée et de préparer de façon tout à fait systématique une grève de masse. [...] La préparation de longue main de la grève de masse apparaissait cette fois comme un moyen de calmer les masses ouvrières, d'éteindre leur enthousiasme combatif et de leur faire abandonner provisoirement l'arène. [...] C'est ainsi que se réalisa finalement la grève d'avril, après neuf mois de préparation et des tentatives répétées pour l'empêcher et l'ajourner. Du point de vue matériel, elle fut certes préparée comme ne l'avait encore jamais été aucune grève de masse au monde. Si des caisses de secours bien garnies et la répartition bien organisée des vivres décidaient de l'issue d'un mouvement de masses, la grève générale belge d'avril aurait dû faire des miracles. Mais le mouvement révolutionnaire de masse n'est malheureusement pas un simple calcul que l'on peut résoudre avec les livres de caisse ou les dépôts de vivres des coopératives. Le facteur décisif dans tout mouvement de masse, c'est l'énergie révolutionnaire des masses, l'esprit de résolution des chefs et leur vue nette du but à atteindre. Ces deux facteurs réunis peuvent, le cas échéant, rendre la classe ouvrière insensible aux privations matérielles les plus dures et lui faire accomplir, en dépit de ces privations, les plus grands exploits. Ils ne sauraient par contre être remplacés par des caisses de secours bien garnies" 4. Déjà, Rosa Luxemburg percevait le rôle grandissant de l'État contre la classe ouvrière et ses répercussions sur la lutte : "Il est clair, en tout cas -  et c'est ce que confirme l'histoire des grèves de masses dans les différents pays  - que plus tôt une grève politique tombe rapidement et inopinément sur la tête des classes dirigeantes, plus l'effet en est grand et les chances de victoire considérables. Lorsque le Parti ouvrier annonce, trois trimestres à l'avance, son intention de déclencher une grève politique, ce n'est pas seulement lui, mais aussi la bourgeoisie et l'État qui gagnent tout le temps nécessaire pour se préparer matériellement et psychologiquement à cet événement" 5.

 

Si les syndicats sont le produit de la possibilité de la lutte pour des réformes dans le capitalisme ascendant du xixe siècle, cela signifie aussi qu'ils sont marqués du sceau de cette période historique particulière. L'arme syndicale fut forgée et aiguisée par le prolétariat pour mener à bien les batailles pour les réformes, pas pour détruire le capitalisme et le salariat. Ainsi, quand le capitalisme cessa d'être progressiste, qu'il devint un système décadent et que "l'ère des réformes" laissa sa place à "l'ère des guerres et des révolutions", les syndicats ont cessé d'être un instrument de la classe ouvrière pour devenir au contraire le bras armé de la bourgeoisie contre les intérêts de la classe ouvrière. Au cours de la Première Guerre mondiale, on put ainsi voir les syndicats s'intégrer définitivement à l'État totalitaire et participer activement à la mobilisation des ouvriers dans la boucherie impérialiste, aux côtés des partis sociaux-démocrates. Dans la vague révolutionnaire internationale qui suivit, ils feront tout pour entraver les élans du prolétariat. Depuis lors, les syndicats appartiennent à la bourgeoisie et ont intégré définitivement l'État. Ils se dressent à ses côtés face à la classe ouvrière. D'ailleurs, même financièrement, les syndicats sont maintenus en vie, non par les ouvriers, mais bel et bien par l'État 6. Ils constituent un des rouages essentiels de l'appareil d'État. Toute leur activité est tournée vers le soutien de la bourgeoisie et le sabotage de "l'intérieur" des luttes ouvrières. Ils participent activement à la réglementation du travail permettant l'intensification de l'exploitation. Ils déploient un grand zèle à faire respecter "le droit du travail", c'est-à-dire le droit bourgeois qui codifie l'exploitation. Ils font de la négociation un but en soi, dans le secret des bureaux patronaux ou ministériels, en demandant aux ouvriers de s'en remettre à eux, de leur déléguer le pouvoir, afin de mieux contrôler leurs luttes. Leur fonction est non seulement d'encadrer la classe ouvrière et ses luttes, mais d'assurer en permanence la police dans les usines, les bureaux, les entreprises. Ils divisent et isolent les ouvriers en se servant du corporatisme dans le but d'empêcher l'unification des luttes et leur nécessaire généralisation. Bref, depuis plus d'un siècle maintenant, les syndicats sont les chiens de garde du capital  !

2) Lire "La décadence du capitalisme".

3) Leipziger Volkszeitung (quotidien de la social-démocratie allemande de 1894 à 1933), 19 mai 1913.

4) Leipziger Volkszeitung, 16 mai 1913.

5) Leipziger Volkszeitung, 19 mai 1913.

  l Extrait d'un texte sur le site www.cmaq.orga

 

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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 09:39

Sur le site: www.histoirederoubaix.com
En échos à l'article de Rosa Luxemburg publié sur le blog sur Millerand et Dreyfus.

Le 26 novembre 1900, Jean Jaurès et Jules Guesde, deux dirigeants du Parti socialiste, invités par la section locale, se rencontrent à Lille afin de s’expliquer sur l’origine et les raisons du « dissentiment » (terme utilisé par Jaurès) qui oppose le tribun de Carmaux au fondateur du Parti ouvrier.

Cette controverse, dirigée par le socialiste Gustave Delory, maire de la ville, eut pour cadre l’hippodrome. Le public, environ 4.000 personnes, exclusivement des militants du Parti ouvrier venus de Lille, Roubaix et Tourcoing. fut invité à ne pas manifester : « Le plus grand plaisir que vous puissiez nous faire, ce n’est pas de nous acclamer, c’est de nous écouter», précisa Jean Jaurès dans son introduction.

Deux heures durant, l’ancien député de Carmaux et l’ancien député de Roubaix (tous deux avaient été battus aux élections législatives de 1898), purent confronter leur point de vue et s’expliquer sur leurs conceptions différentes « de tactique et de méthode ». Original dans la forme, ce débat « des deux méthodes [2]» s’est articulé autour de trois grands sujets : la définition de la lutte des classes, l’entrée du socialiste Millerand dans le gouvernement de Waldeck-Rousseau et la position du parti dans l’affaire Dreyfus.

Au terme de ce débat, sans vote, il n’y eut ni vainqueur, ni vaincu, mais, comme se plait à le souligner Jean Jaurès, juste une véritable leçon de démocratie : « C’est un grand honneur pour le Parti socialiste d’instituer des débats comme celui de ce soir et je crois pouvoir dire qu’il est le seul parti qui ait assez de foi dans la puissance de ses principes pour instituer ainsi entre ses militants un débat politique ». Les commentaires du Journal de Roubaix le rejoignent dans cette idée : « La lutte a été serrée mais courtoise. On s’est dit des choses désagréables d’une façon polie et les dures vérités ont été délicatement servies. Les deux jouteurs avec une adresse merveilleuse ont ferraillé ferme, en évitant les coups dangereux, et malgré quelques corps à corps et quelques bottes secrètes, aucun n’a reçu de blessures trop graves. Et comme la rencontre n’a pas eu de sanction, le procès-verbal peut donc se libeller ainsi : Deux discours ont été échangés sans résultats».

Un siècle plus tard, ce débat relève encore d’une certaine actualité : ainsi, la question de l’opportunité de l’entrée du socialiste Millerand dans le gouvernement « bourgeois » de Waldeck-Rousseau trouve, depuis 1981, un certain écho dans la régulière remise en question par les militants communistes, de la participation de certains des leurs aux gouvernements socialistes. Il en est de même du discours pacifiste de Jaurès et de l’antimilitarisme affiché par Guesde qui peuvent, aujourd’hui encore, nous aider à comprendre la position des partis socialiste et communiste dans la gestion des conflits armés (Guerre du golfe, du Kosovo) et dans l’évolution de notre service militaire (abandon de la conscription et passage à l’armée de métier).

 

Pacifisme et antimilitarisme dans la pensée socialiste de la IIIème République


 

Au soir du 31 juillet 1914, sur les boulevards, s'arrachent les journaux. L'Europe va-t-elle basculer dans la guerre ? Jaurès dîne au Café du Croissant à deux pas de son journal l'Humanité (fondé en 1904),  pour lequel il doit terminer un article. À ses amis, la veille, il a déclaré : « Cette guerre va réveiller toutes les passions bestiales ... Il faut nous attendre à être assassiné au coin des rues ». Il est 21 h 40, deux balles claquent ; Raoul Villain, adhérent à la Ligue des jeunes amis de l'Alsace -Lorraine, un exalté nourri à la propagande de la presse nationaliste, vient d'assassiner Jean Jaurès[3]. Le lendemain, la presse de gauche, comme de droite, rend hommage au disparu. Un de ses plus irréductibles pourfendeurs, Charles Maurras, journaliste à l'Action française écrit noblement, quelques jours seulement après l’avoir qualifié d’agent de l'Allemagne : « L'homme meurt dans la défaite de son rêve. On dirait même qu'il en est mort ». Au cri de la foule, " Ils ont tué Jaurès", succède aussitôt la question, si bien mise en chanson par Jacques Brel, dans sa chanson "Jaurès" [4]: « Pourquoi ont-ils tué Jaurès  ? ».

Obstacle majeur à la déclaration de la guerre, par son inlassable travail parlementaire en faveur d'une résolution diplomatique des conflits, le député Jaurès est certainement mort d'avoir suscité sur son nom toute la haine des nationalistes, conservateurs et autres affairistes revanchards, bien décidés à en découdre avec l'Allemagne. Pourtant, si Jaurès était un internationaliste convaincu et un pacifiste de raison, on ne pouvait le suspecter d'être antimilitariste : un projet de loi déposé en 1911, sous le titre " L'armée nouvelle", démontre même chez lui une réflexion très profonde sur les besoins de l'armée et sur une organisation de celle-ci compatible avec l'idéologie socialiste.

Cet apparent dilemme entre un pacifisme affiché et un militarisme de raison inspire toute la pensée socialiste et celle de Jaurès en particulier, comme en témoigne ce discours qu’il prononça en juin 1914, un mois avant sa mort : « Il n'y a aucune contradiction à faire l'effort maximum pour assurer la paix, et si la guerre éclate malgré nous, à faire l'effort maximum pour assurer, dans l'horrible tourmente, l'indépendance et l'intégrité de la nation ».


[1] Environ 4.000 personnes, exclusivement des militants du Parti ouvrier venus de Lille, Roubaix et Tourcoing.

 

 

[2]Le texte de ce débat fut, par la suite, distribué (à 100.000 exemplaires) aux militants du parti socialiste sous le titre « Les deux méthodes ; conférence par Jean Jaurès et Jules Guesde ».

 Pierre Outteryck, président de l’association Repères et mémoires du monde du travail a republié l’intégralité du texte de ce débat en y joignant une présentation et des notes de lecture.

P. OUTTERYCK , « Présentation du débat des deux méthodes », Espace Marx, pp. 16-40, 1994 

 

 

3] Raoul Villain, après avoir passé les quatre années de guerre en prison, fut jugé au printemps 1919, et acquitté par 11 voix contre 1. Le 15 septembre 1936, deux mois après le début de la guerre civile espagnole, il sera abattu à Ibiza, où il vivait, par des miliciens républicains qui l'avaient peut-être identifié sous sa nouvelle identité.

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3 septembre 2008 3 03 /09 /septembre /2008 09:15


Discours au congrès socialiste international d'Amsterdam


Le discours qu'a prononcé aujourd'hui notre camarade Jaurès est de nature à éveiller la fausse impression que nous ayons, nous, les démocrates‑socialistes d'Allemagne, soulevé ce débat.

Ni avant ni après Dresde nous n'y avons songé une minute, c'est une partie de nos camarades français qui ont pensé que, notre résolution de Dresde se prêtait excellemment pour devenir fondamentale pour la tactique de la démocratie socialiste dans tous les pays à régime parlementaire.

Il va de soit que nous sommes décidés à soutenir notre propre résolution, d'autant plus que les causes qui nous ont amenés à la prendre en Allemagne existent dans toute une série de pays, d'autant plus que depuis le congrès de Paris en 1900, on a pu voir qu'en dépit de l'adoption unanime de la résolution Kautsky [1], cette tendance et ces pratiques avaient persisté, qu'en plus d'un pays elles sont devenues dans la pratique une puissance palpable. C'est pourquoi il est aujourd'hui doublement souhaitable de se prononcer sur ce courant.

Quand on a entendu Jaurès, on ne peut se poser qu'une question : Comment est‑il possible qu'il ait pu se trouver dans la commission une majorité pour une résolution pareille ? Il a exposé les faits de manière que les autres nations devraient être formées absolument d'idiots, si elles voulaient voter une telle résolution. Il l'a représentée comme la suppression de toute liberté, de toute pensée indépendante, comme l'oppression de la minorité, bref, comme le plus grand terrorisme des esprits que l'on puisse s'imaginer dans la démocratie socialiste. Or, il est caractéristique que si une partie de nos amis ne s'est pas associée à la lettre complète de la résolution, l'amendement AdlerVandervelde n'en représente qu'une modification relativement légère, tandis que dans cet amendement tout le reste de l'esprit et de la teneur de notre résolution est maintenu.

Rien qu'à ce point de vue, toute la critique de Jaurès est infirmée dans son fond et dans sa portée. Jaurès dit que la résolution ne convenait qu'à la monarchique Allemagne. Certes, l'Allemagne n'est pas seulement une monarchie, mais presque deux douzaines de monarchies, si bien qu'au compte d'une monarchie, il n'y a pas loin de deux douzaines de surplus. (Grande hilarité et : Très bien!). Aussi y a‑t‑il en Allemagne des conditions réellement extraordinaires. Certes, I'Allemagne est un pays réactionnaire, féodal, policier, le pays d'Europe le plus mal gouverné (nous le savons bien, nous qui avons chaque jour à lutter avec ce régime; nous n'avons pas besoin que personne vienne de l'étranger nous apprendre en quelle misérable condition nous sommes). Mais le fait est que notre résolution peut indiquer aussi avec justesse la tactique qui doit être suivie dans les autres pays. Mes déclarations sur la monarchie et la république ont été reproduites d'une façon inouïe dans la presse bourgeoise. Je les reproduis telles que je les ai faites à la commission.

Il va sans dire que nous sommes républicains, républicains socialistes (Assentiment..). C'est une des plus graves accusations portées contre nous en tous temps jusqu'aujourd'hui par le comte Bülow, le prince Bismarck et toute la réaction allemande. Nous ne l'avons jamais nié, mais nous ne nous exaltons pas pour la république bourgeoise.

Si fort que nous vous envions, à vous Français, votre République et que nous la désirions pour nous, nous ne nous ferons pas cependant casser la tête pour elle : elle n'en vaut pas la peine.(Tonnerre de bravos) Monarchie bourgeoise, République bourgeoise, l'une et l'autre sont des Etats de classe; l'une et l'autre sont nécessairement, par leur nature, faites pour le maintien de l'ordre social capitaliste. L'une et l'autre doivent travailler de toutes leurs forces à ce que la bourgeoisie conserve toute la puissance dans la législation. Car, du moment qu'elle perdrait le pouvoir politique, elle perdrait aussi sa situation économique et sociale. La monarchie n'est pas aussi mauvaise, et la République bourgeoise n'est pas rien plus si bonne que vous les faites. (Vifs applaudissements ) Même dans notre Allemagne de militarisme, de hobereaux, de bourgeoisie, nous avons des institutions qui pour votre République bourgeoise sont encore un idéal. Regardez la législation de l'impôt en Prusse et dans d'autres Etats fédérés et regardez‑la en France. Je ne connais pas de pays en Europe qui ait un système d'impôts aussi misérable, aussi réactionnaire, aussi exploiteur que la France. En face de ce système de succion, avec un budget de trois milliards et demi de francs, nous avons au moins l'impôt progressif sur le revenu et la fortune.

Et quand il s'agit de réaliser les revendications de la classe ouvrière, la République bourgeoise elle‑même déploie toutes ses forces contre les travailleurs. Où les travailleurs pourraient‑ils être traités de façon plus brutale, plus cynique et plus vile que dans la grande République bourgeoise d'au-delà l'océan, qui est l'idéal de tant de gens ? Même en Suisse, une République de beaucoup plus démocratique que n'est votre France, rien que dans ce court été, les milices ont été six fois convoquées contre les ouvriers, qui faisaient usage de leur droit de coalition et d'association, même dans de toutes petites grèves.

Je vous envie votre République particulièrement pour le suffrage universel appliqué à tous les corps élus. Mais je vous le dis sans mystère : Si nous avions le droit de suffrage dans la même extension et avec la même liberté que vous, nous vous aurions fait voir tout autre chose (Vifs applaudissements) que vous ne nous avez fait voir jusqu'ici (Nouveaux applaudissements). Mais lorsque chez vous, ouvriers et patrons viennent en conflit, c'est d'une façon odieuse qu'on procède contre les prolétaires français. Qu'est-ce aujourd'hui que l'armée sinon le meilleur des instruments de la domination de classe ? Il n'y a pas eu de lutte un peu importante dans ces quatre dernières années, ni à Lille, ni à Roubaix, ni à Marseille, ni à Brest, ni à la Martinique, ni tout récemment encore en Normandie contre des grévistes verriers (Vifs applaudissements), où le ministère Waldeck-Rousseau-Millerand, où le ministère Combes, n'ait fait donner l'armée contre les travailleurs. En novembre dernier, la police a envahi de la manière la plus honteuse et la plus violente la Bourse du Travail de Paris ; elle a blessé, elle a frappé soixante‑dix ouvriers. Et à cette occasion, il y a une partie de nos amis socialistes à la Chambre qui n'ont pas voté pour que le préfet de police fût puni (Nombreuses réprobations). Jaurès nous a donné une leçon sur ce que nous devrions faire. Pour maintenant, je ne réponds qu'une chose : si en Allemagne quelqu'un s'avisait de voter un ordre du jour en faveur du gouvernement, qui abandonnât les intérêts les plus considérables du prolétariat, le lendemain il perdrait son mandat (Vif assentiment), il ne pourrait pas rester une heure représentant du peuple ; nous sommes trop disciplinés pour cela.

Jaurès dit que la résolution de Dresde trahit un esprit d'incertitude, de doute. Je suis surpris au plus haut point, qu'un homme aussi cultivé et aussi au courant de l'histoire que le camarade Jaurès puisse faire un tel quiproquo à l'égard de la résolution de Dresde et de la démocratie socialiste allemande. Nous avons assurément en Allemagne le pire des gouvernements, en dehors de la Turquie et de la Russie; néanmoins nous avons, par le suffrage universel pour le Reichstag et les droits électoraux adultérés dans les divers Etats, envoyé un assez grand nombre de représentants dans les corps législatifs de l'Allemagne. Y a‑t‑il jusqu'ici une réforme qu'ils aient repoussée ? Y a-t-il un progrès qu'ils n'aient pas soutenu ? Tout au contraire. Si nous avons, en Allemagne, un peu de progrès politique et social, nous pouvons, nous autres socialistes, le mettre exclusivement à notre compte (Bravo!). Voilà ce que nous pouvons opposer aux attaques de notre ami Jaurès, appuyés sur l'autorité de notre ennemi Bismarck. (Applaudissements). Ce n'est que par nous qu'ils ont été poussés, à coups de fouet, à faire des réformes. Et la démocratie socialiste est assez large d'esprit pour accepter de ses adversaires toutes les concessions qu'elle leur a arrachées, quand elles nous offrent réellement quelque progrès, pour appuyer aujourd'hui le gouvernement, demain les partis libéraux, après-demain le centre qui rivalise avec nous pour enlever les suffrages ouvriers. Mais l'heure d'après, nous les combattons tous, hommes du centre et du gouvernement et libéraux, comme nos ennemis permanents. L'abîme sans fond qui nous sépare du gouvernement comme des partis bourgeois n'est pas oublié une minute.

Et en Angleterre, le gouvernement ne persiste aussi dans les réformes que parce qu'il veut empêcher l'essor d'un puissant mouvement socialiste. La bourgeoisie de l'Angleterre est la plus habile du monde (Ecoutez ! Ecoutez ! dans la délégation anglaise). Si, l'année prochaine, aux élections générales, le libéralisme anglais est victorieux, il fera de nouveau de l'un de vous, peut-être de John Burns, un sous-secrétaire d'état : non pas pour faire une avance au socialisme , mais pour pouvoir dire qu'il leur assure volontairement ce qu'on refuse à leur lutte sur le continent (vifs applaudissements dans la délégation anglaise), pour conserver les voix des travailleurs et se précautionner devant le socialisme (Tempête d'applaudissements dans la délégation anglaise).

Voilà les états de service que Jaurès revendique pour lui, grâce à son alliance avec les radicaux bourgeois (Rires). Si, dans ces dernières années, en France, la République a été mise en danger ‑ j'admets cela comme un fait ‑ vous avez eu parfaitement raison si vous l'avez sauvée de concert avec ses défenseurs bourgeois. Nous aurions fait de même. Nous ne vous faisons pas non plus un reproche de la lutte contre le cléricalisme. Alliez‑vous, si vous êtes trop faibles contre lui tout seul, avec les libéraux; nous la faisons aussi, mais après le combat, nous sommes des étrangers. Et où donc, dans ces dernières années, en Europe, était menacée la Paix universelle, que Jaurès a aussi sauvée ? (Grande hilarité). Parler pour la paix universelle nous l'avons fait aussi. Mais, contrairement à nous, vous votez le budget de l'armée et de la marine (Les jaurésistes : Non !), le budget colonial (Les jaurésistes : Non !), les impôts indirects (Et vous ?), les fonds secrets (Bruit chez les jaurésistes) et, par là, vous donnez votre appui à tout ce qui peut menacer la paix (Vifs applaudissements). Le vote de confiance qui est dans l'approbation du budget, nous ne pouvons pas, nous, le donner à un gouvernement bourgeois (Vifs applaudissements).

Jaurès espère encore, de cette collaboration avec les partis bourgeois, l'étatisation des chemins de fer et des mines. Un des points les plus importants de son programme a donc été réalisé par l'Allemagne, gouvernée monarchiquement (Rires).

Si nous voulons, en Allemagne, obtenir un progrès de ce genre, nous sommes naturellement amenés aussi à soutenir les partis bourgeois, mais une alliance permanente avec ses éléments, nous la rejetons résolument.

Jaurès croit que, même pour l'Allemagne, la résolution de Dresde n'aura qu'une valeur provisoire. Là, il est, il me semble, un très mauvais prophète. Il m'est absolument impossible d'imaginer une situation où nous n'agirions pas suivant les principes de cette résolution. Aussi n'ai‑je jamais entendu d'affirmation plus monstrueuse et plus contraire au bon sens que de dire que la résolution de Dresde nous a été inspirée par l'esprit de doute et d'incertitude. C'est précisément contre les douteurs, contre les incertains, qui veulent nous faire dévier de la vieille tactique éprouvée, qu'elle est dirigée. (Applaudissements). Une autre preuve de notre certitude, c'est que  nous n'avons jamais pensé à excommunier personne.

Jaurès a encore parlé de l'impuissance politique de la démocratie socialiste allemande. Qu 'a t-il donc attendu de nous après la victoire des trois millions de suffrages ? Devions nous mobiliser les trois millions d'hommes et les amener devant le château royal ? (Rires). J'ai dit immédiatement après cette victoire, qui ne m'a pas surpris du tout, que provisoirement elle ne changerait pas grand'chose. Chez nous, ces trois millions ne suffisent pas. Mais laissez-nous avoir quatre et huit millions, et alors nous verrons (vifs applaudissements). Ce que nous aurions dû entreprendre actuellement en présence de la majorité bourgeoise de huit millions, je ne le sais réellement pas. Mais de même que jusqu'ici nous n'avons jamais fait un pas en arrière, de même nous marcherons en avant à l'avenir sur le chemin de la résolution de Dresde, et nous serons heureux que les autres fassent comme nous (Applaudissements). (Aujourd'hui, nous ne disposons que du poids moral d'une forte minorité. Nous ne pouvons pas demander davantage). Certainement, les propositions de loi qui sont acceptées avec nos voix passent souvent, aux mains du gouvernement, dans la corbeille à papier. Tant mieux pour notre agitation; c'est lorsque des propositions raisonnables et nécessaires ne deviennent pas des lois que nos affaires sont en hausse.

Mais, aussitôt, après notre victoire de trois millions, dit Jaurès, a surgi l'idée de supprimer le suffrage universel, pour le Reichstag. Mais, camarade Jaurès, qu'est‑ce que cela veut dire, sinon la peur de la bourgeoisie ? Le grand courant du suffrage universel entoure une petite île; l'eau monte, et les pauvres occupants de l'îlot attendent avec effroi le moment, mathématiquement calculable, où l'eau inondera l'île. Eh ! qu'arrivera‑t‑il donc en France, si vous avez jamais deux millions de voix ? Votre bourgeoisie regardera‑t‑elle cela tranquillement ? (mouvements et rires chez les Jaurésistes). Attendez un peu !

« Votre impuissance provient de ce que le suffrage universel vous a été octroyé en don. Vous n'avez pas de passé révolutionnaire », dit Jaurès ‑ Mais la bourgeoisie française eut comme aide le prolétariat pour conquérir le droit de suffrage en 1848, et lorsque celui‑ci réclama des réformes sociales, il succomba dans la bataille de Juin. Ce n'est pas la vaillance du prolétariat français qui lui a donné la République (Mouvements parmi les délégués français), mais la victoire de Bismarck, qui conduisit votre empereur à Wilhemshöhe. Pas de mal à ça (Grande hilarité). Et en Allemagne, Bismarck, lorsqu'il donna le suffrage universel, dut se rattacher à la tradition révolutionnaire de 1848-­1849. Son calcul, à savoir qu'il pourrait ainsi tenir la bourgeoisie abaissée avec l'aide d'un petit parti socialiste, ne s'est pas trouvé juste : le mérite en revient à la démocratie socialiste allemande.

L'épisode Millerand est maintenant de l'histoire ancienne, mais les fatales querelles qui en sont sorties et dont la démocratie socialiste française souffre tant, persistent encore. Ce trouble des esprits était prédit avec justesse en 1898, par une belle parole de... Jaurès dans Cosmopolis (Ecoutez ! écoutez!) :

Le socialisme ne peut accepter une parcelle du pouvoir, il faut qu'il attende le pouvoir tout entier. Nous pouvons collaborer à des réformes partielles et nous y collaborons en effet; mais un parti qui se propose la réforme totale de la société, la substitution d'un principe de propriété et de vie à un autre principe ne peut accepter que l'intégralité du pouvoir. S'il en a seulement une part, il n'a rien : car cette influence partielle est neutralisée par les principes dominants de la société présente. Les grands intérêts ennemis prennent peur sans qu'on puisse les frapper : l'idéal nouveau n'est point réalisé, mais compromis, et il y a une crise capitaliste dont le socialisme ne sort pas.

Avec quelle vue prophétique, camarade Jaurès, vous avez prévu cette évolution (Jaurès  :'Vraiment ! ‑ Grande hilarité). C'est vous même qui vous êtes compromis de la façon la plus grave en soutenant continuellement... Millerand. Ça été le pas le plus fatal de votre vie, le piège le plus dangereux que vous ayez pu tendre au socialisme international (Vifs applaudissements). Ce n'est pas le Congrès socialiste international que Millerand a salué en 1900; c'est au plus sanguinaire des despotes d’Europe, au tsar, qu’il est allé faire sa révérence. Et lorsque nous avons voulu aller déposer au Père‑Lachaise une couronne en l'honneur des communards assassinés, nous avons été chargés par l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie du ministère Waldeck‑Rousseau ‑ on y vit plus d'agents de police que de députés, et l'on fit tout pour rendre impossible l'hommage international aux communards. Ce seul fait aurait suffi pour rendre Millerand impossible à tout jamais (Applaudissements enthousiastes). Depuis, nous voyons qu'à chaque vote dans le Parlement français le groupe Jaurésiste se divise en deux on trois tronçons : cela ne se voit en Allemagne que chez le plus méprisé des partis capitalistes, les nationaux-libéraux; et aujourd'hui, une fraction du parti prolétarien en France donne le même spectacle. L'effet est naturellement de compromettre, de démoraliser le parti.

Jadis, Victor Hugo a pu appeler la bourgeoi­sie française « la lumière du monde ». Voilà la mission que les socialistes français devraient assumer aussi pour le socialisme international.

Malheureusement, la démocratie socialiste offre un spectacle qui est tout le contraire d'un modèle.

Nous devons tout faire pour veiller à mettre un terme à ce spectacle, dont nous sommes responsables devant le monde entier, pour qu'enfin le socialisme français prenne la place qui lui revient d’après ses forces intellectuelles et matérielles.

Votez donc pour la résolution de Dresde ! Je ne crains pas les conséquences. Au contraire, le prolétariat français ne serait pas ce qu'il est selon ma ferme conviction, s'il n'avait pas égard à l'avertissement de ce Congrès. Adoptez autant que possible avec unanimité la résolution de Dresde. (Tempête d'applaudissements, qui reprend continuellement, même après que Bebel est depuis longtemps retourné à sa place. Des acclamations innombrables interrompent le bruit des bravos. Un grand nombre de délégués se sont levés et agitent leurs mouchoirs).


Notes

[1] Cette résolution condamnait le ministérialisme : la particpation de socialistes à un gouvernement bourgeois. Elle indiquait cependant qu’une telle participation pouvait etre envisagée dans des circonstances exceptionelles comme un expédient transitoire. Mais même dans ce cas, «  un socialiste doit quitter le ministère lorsque le parti organisé reconnait que ce dernier donne des preuves évidentes de partialité dans la lutte entre le Capital et le Travail ».

(Publié sur le site : http://marxists.anu.edu.au/)
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16 juillet 2008 3 16 /07 /juillet /2008 22:52


Sur le site SMOLNY, dans la notice biographique consacrée à Mehring, on trouve cet extrait d'une lettre que Rosa Luxemburg adresse à celui dont elle se sentait si proche. C'est écrit en 1912,  au moment où en conflit avec Kautsky et le courant réformiste, parlementariste dominant au sein du parti, Franz Mehring doit abandonner son poste à la Neue Zeit.
L'image “http://www.dhm.de/lemo/objekte/pict/f59-2016/200.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.

« N’importe qui de bien au parti, sachant être autre chose que l’esclave de la direction, sera de votre côté. Mais comment avez-vous pu laisser tout cela vous amener à abandonner une position aussi importante ? Je vous en prie, gardez la situation générale du parti à l’esprit. Vous vous rendez certainement compte que nous approchons de plus en plus d’un moment où les masses auront besoin d’une direction énergique, impitoyable et généreuse, et que nos pouvoirs en place, la direction, l’organe central, les représentants au Reichstag et le “journal scientifique”, sans vous, deviendront de plus en plus misérables, étroits d’esprit et seront de plus en plus atteints de crétinisme parlementaire. Nous devons occuper et garder toutes les positions qui nous permettent de défier la “direction” officielle en exerçant notre droit de critique. Combien peu nombreuses sont ces positions et combien peu de gens comprennent la situation, vous le savez mieux que moi. Le fait que les masses se trouvent néanmoins derrière nous et désirent des dirigeants nouveaux était évident lors de la dernière réunion générale de Berlin, et même dans l’attitude de presque toutes les organisations du parti dans le pays. A cause de cela, c’est notre devoir de rester et de ne pas faire le jeu des “bonzes” du parti en pliant bagage. Nous devons accepter les luttes et les frictions continuelles, surtout lorsque qui que ce soit attaque ce saint des saints, le crétinisme parlementaire, aussi violemment que vous l’avez fait. Mais, en dépit de tout cela, le mot d’ordre le plus juste semble être de ne pas céder un pouce de terrain. La Neue Zeit ne doit pas être entièrement cédée aux pouvoirs officieux et à la sénilité. Moquez-vous de ces misères et continuez à y écrire afin que nous puissions tous avoir la joie de vous lire. » (Lettre de Rosa du 19 avril 1912, in Nettl, p. 447)
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14 juin 2008 6 14 /06 /juin /2008 09:11

Au-delà de l'opposition Allemagne-France qui peut brouiller le discours, il est intéressant de voir les éléments d'information et les arguments de Bebel sur un point sur lequel a beaucoup écrit Rosa Luxemburg: le cas Millerand et la participation des socialistes au gouvernement. Ces articles peuvent être lus sur ce blog. Et nous pourrons compléter celui-ci par les réactions de Rosa Luxemburg qui s'exprime souvent dans sa correspondance sur Bebel qu'elle respectait mais savait critiquer quand cela était nécessaire.

(Le texte est repris sur le site "maxists" - voir sur la liste des liens - dans les archives marxistes, MIA)


Discours au congrès socialiste international d'Amsterdam

Le discours qu'a prononcé aujourd'hui notre camarade Jaurès est de nature à éveiller la fausse impression que nous ayons, nous, les démocrates‑socialistes d'Allemagne, soulevé ce débat.

Ni avant ni après Dresde nous n'y avons songé une minute, c'est une partie de nos camarades français qui ont pensé que, notre résolution de Dresde se prêtait excellemment pour devenir fondamentale pour la tactique de la démocratie socialiste dans tous les pays à régime parlementaire.

Il va de soit que nous sommes décidés à soutenir notre propre résolution, d'autant plus que les causes qui nous ont amenés à la prendre en Allemagne existent dans toute une série de pays, d'autant plus que depuis le congrès de Paris en 1900, on a pu voir qu'en dépit de l'adoption unanime de la résolution Kautsky [1], cette tendance et ces pratiques avaient persisté, qu'en plus d'un pays elles sont devenues dans la pratique une puissance palpable. C'est pourquoi il est aujourd'hui doublement souhaitable de se prononcer sur ce courant.

Quand on a entendu Jaurès, on ne peut se poser qu'une question : Comment est‑il possible qu'il ait pu se trouver dans la commission une majorité pour une résolution pareille ? Il a exposé les faits de manière que les autres nations devraient être formées absolument d'idiots, si elles voulaient voter une telle résolution. Il l'a représentée comme la suppression de toute liberté, de toute pensée indépendante, comme l'oppression de la minorité, bref, comme le plus grand terrorisme des esprits que l'on puisse s'imaginer dans la démocratie socialiste. Or, il est caractéristique que si une partie de nos amis ne s'est pas associée à la lettre complète de la résolution, l'amendement AdlerVandervelde n'en représente qu'une modification relativement légère, tandis que dans cet amendement tout le reste de l'esprit et de la teneur de notre résolution est maintenu.

Rien qu'à ce point de vue, toute la critique de Jaurès est infirmée dans son fond et dans sa portée. Jaurès dit que la résolution ne convenait qu'à la monarchique Allemagne. Certes, l'Allemagne n'est pas seulement une monarchie, mais presque deux douzaines de monarchies, si bien qu'au compte d'une monarchie, il n'y a pas loin de deux douzaines de surplus. (Grande hilarité et : Très bien!). Aussi y a‑t‑il en Allemagne des conditions réellement extraordinaires. Certes, I'Allemagne est un pays réactionnaire, féodal, policier, le pays d'Europe le plus mal gouverné (nous le savons bien, nous qui avons chaque jour à lutter avec ce régime; nous n'avons pas besoin que personne vienne de l'étranger nous apprendre en quelle misérable condition nous sommes). Mais le fait est que notre résolution peut indiquer aussi avec justesse la tactique qui doit être suivie dans les autres pays. Mes déclarations sur la monarchie et la république ont été reproduites d'une façon inouïe dans la presse bourgeoise. Je les reproduis telles que je les ai faites à la commission.

Il va sans dire que nous sommes républicains, républicains socialistes (Assentiment..). C'est une des plus graves accusations portées contre nous en tous temps jusqu'aujourd'hui par le comte Bülow, le prince Bismarck et toute la réaction allemande. Nous ne l'avons jamais nié, mais nous ne nous exaltons pas pour la république bourgeoise.

Si fort que nous vous envions, à vous Français, votre République et que nous la désirions pour nous, nous ne nous ferons pas cependant casser la tête pour elle : elle n'en vaut pas la peine.(Tonnerre de bravos) Monarchie bourgeoise, République bourgeoise, l'une et l'autre sont des Etats de classe; l'une et l'autre sont nécessairement, par leur nature, faites pour le maintien de l'ordre social capitaliste. L'une et l'autre doivent travailler de toutes leurs forces à ce que la bourgeoisie conserve toute la puissance dans la législation. Car, du moment qu'elle perdrait le pouvoir politique, elle perdrait aussi sa situation économique et sociale. La monarchie n'est pas aussi mauvaise, et la République bourgeoise n'est pas rien plus si bonne que vous les faites. (Vifs applaudissements ) Même dans notre Allemagne de militarisme, de hobereaux, de bourgeoisie, nous avons des institutions qui pour votre République bourgeoise sont encore un idéal. Regardez la législation de l'impôt en Prusse et dans d'autres Etats fédérés et regardez‑la en France. Je ne connais pas de pays en Europe qui ait un système d'impôts aussi misérable, aussi réactionnaire, aussi exploiteur que la France. En face de ce système de succion, avec un budget de trois milliards et demi de francs, nous avons au moins l'impôt progressif sur le revenu et la fortune.

Et quand il s'agit de réaliser les revendications de la classe ouvrière, la République bourgeoise elle‑même déploie toutes ses forces contre les travailleurs. Où les travailleurs pourraient‑ils être traités de façon plus brutale, plus cynique et plus vile que dans la grande République bourgeoise d'au-delà l'océan, qui est l'idéal de tant de gens ? Même en Suisse, une République de beaucoup plus démocratique que n'est votre France, rien que dans ce court été, les milices ont été six fois convoquées contre les ouvriers, qui faisaient usage de leur droit de coalition et d'association, même dans de toutes petites grèves.

Je vous envie votre République particulièrement pour le suffrage universel appliqué à tous les corps élus. Mais je vous le dis sans mystère : Si nous avions le droit de suffrage dans la même extension et avec la même liberté que vous, nous vous aurions fait voir tout autre chose (Vifs applaudissements) que vous ne nous avez fait voir jusqu'ici (Nouveaux applaudissements). Mais lorsque chez vous, ouvriers et patrons viennent en conflit, c'est d'une façon odieuse qu'on procède contre les prolétaires français. Qu'est-ce aujourd'hui que l'armée sinon le meilleur des instruments de la domination de classe ? Il n'y a pas eu de lutte un peu importante dans ces quatre dernières années, ni à Lille, ni à Roubaix, ni à Marseille, ni à Brest, ni à la Martinique, ni tout récemment encore en Normandie contre des grévistes verriers (Vifs applaudissements), où le ministère Waldeck-Rousseau-Millerand, où le ministère Combes, n'ait fait donner l'armée contre les travailleurs. En novembre dernier, la police a envahi de la manière la plus honteuse et la plus violente la Bourse du Travail de Paris ; elle a blessé, elle a frappé soixante‑dix ouvriers. Et à cette occasion, il y a une partie de nos amis socialistes à la Chambre qui n'ont pas voté pour que le préfet de police fût puni (Nombreuses réprobations). Jaurès nous a donné une leçon sur ce que nous devrions faire. Pour maintenant, je ne réponds qu'une chose : si en Allemagne quelqu'un s'avisait de voter un ordre du jour en faveur du gouvernement, qui abandonnât les intérêts les plus considérables du prolétariat, le lendemain il perdrait son mandat (Vif assentiment), il ne pourrait pas rester une heure représentant du peuple ; nous sommes trop disciplinés pour cela.

Jaurès dit que la résolution de Dresde trahit un esprit d'incertitude, de doute. Je suis surpris au plus haut point, qu'un homme aussi cultivé et aussi au courant de l'histoire que le camarade Jaurès puisse faire un tel quiproquo à l'égard de la résolution de Dresde et de la démocratie socialiste allemande. Nous avons assurément en Allemagne le pire des gouvernements, en dehors de la Turquie et de la Russie; néanmoins nous avons, par le suffrage universel pour le Reichstag et les droits électoraux adultérés dans les divers Etats, envoyé un assez grand nombre de représentants dans les corps législatifs de l'Allemagne. Y a‑t‑il jusqu'ici une réforme qu'ils aient repoussée ? Y a-t-il un progrès qu'ils n'aient pas soutenu ? Tout au contraire. Si nous avons, en Allemagne, un peu de progrès politique et social, nous pouvons, nous autres socialistes, le mettre exclusivement à notre compte (Bravo!). Voilà ce que nous pouvons opposer aux attaques de notre ami Jaurès, appuyés sur l'autorité de notre ennemi Bismarck. (Applaudissements). Ce n'est que par nous qu'ils ont été poussés, à coups de fouet, à faire des réformes. Et la démocratie socialiste est assez large d'esprit pour accepter de ses adversaires toutes les concessions qu'elle leur a arrachées, quand elles nous offrent réellement quelque progrès, pour appuyer aujourd'hui le gouvernement, demain les partis libéraux, après-demain le centre qui rivalise avec nous pour enlever les suffrages ouvriers. Mais l'heure d'après, nous les combattons tous, hommes du centre et du gouvernement et libéraux, comme nos ennemis permanents. L'abîme sans fond qui nous sépare du gouvernement comme des partis bourgeois n'est pas oublié une minute.

Et en Angleterre, le gouvernement ne persiste aussi dans les réformes que parce qu'il veut empêcher l'essor d'un puissant mouvement socialiste. La bourgeoisie de l'Angleterre est la plus habile du monde (Ecoutez ! Ecoutez ! dans la délégation anglaise). Si, l'année prochaine, aux élections générales, le libéralisme anglais est victorieux, il fera de nouveau de l'un de vous, peut-être de John Burns, un sous-secrétaire d'état : non pas pour faire une avance au socialisme , mais pour pouvoir dire qu'il leur assure volontairement ce qu'on refuse à leur lutte sur le continent (vifs applaudissements dans la délégation anglaise), pour conserver les voix des travailleurs et se précautionner devant le socialisme (Tempête d'applaudissements dans la délégation anglaise).

Voilà les états de service que Jaurès revendique pour lui, grâce à son alliance avec les radicaux bourgeois (Rires). Si, dans ces dernières années, en France, la République a été mise en danger ‑ j'admets cela comme un fait ‑ vous avez eu parfaitement raison si vous l'avez sauvée de concert avec ses défenseurs bourgeois. Nous aurions fait de même. Nous ne vous faisons pas non plus un reproche de la lutte contre le cléricalisme. Alliez‑vous, si vous êtes trop faibles contre lui tout seul, avec les libéraux; nous la faisons aussi, mais après le combat, nous sommes des étrangers. Et où donc, dans ces dernières années, en Europe, était menacée la Paix universelle, que Jaurès a aussi sauvée ? (Grande hilarité). Parler pour la paix universelle nous l'avons fait aussi. Mais, contrairement à nous, vous votez le budget de l'armée et de la marine (Les jaurésistes : Non !), le budget colonial (Les jaurésistes : Non !), les impôts indirects (Et vous ?), les fonds secrets (Bruit chez les jaurésistes) et, par là, vous donnez votre appui à tout ce qui peut menacer la paix (Vifs applaudissements). Le vote de confiance qui est dans l'approbation du budget, nous ne pouvons pas, nous, le donner à un gouvernement bourgeois (Vifs applaudissements).

Jaurès espère encore, de cette collaboration avec les partis bourgeois, l'étatisation des chemins de fer et des mines. Un des points les plus importants de son programme a donc été réalisé par l'Allemagne, gouvernée monarchiquement (Rires).

Si nous voulons, en Allemagne, obtenir un progrès de ce genre, nous sommes naturellement amenés aussi à soutenir les partis bourgeois, mais une alliance permanente avec ses éléments, nous la rejetons résolument.

Jaurès croit que, même pour l'Allemagne, la résolution de Dresde n'aura qu'une valeur provisoire. Là, il est, il me semble, un très mauvais prophète. Il m'est absolument impossible d'imaginer une situation où nous n'agirions pas suivant les principes de cette résolution. Aussi n'ai‑je jamais entendu d'affirmation plus monstrueuse et plus contraire au bon sens que de dire que la résolution de Dresde nous a été inspirée par l'esprit de doute et d'incertitude. C'est précisément contre les douteurs, contre les incertains, qui veulent nous faire dévier de la vieille tactique éprouvée, qu'elle est dirigée. (Applaudissements). Une autre preuve de notre certitude, c'est que  nous n'avons jamais pensé à excommunier personne.

Jaurès a encore parlé de l'impuissance politique de la démocratie socialiste allemande. Qu 'a t-il donc attendu de nous après la victoire des trois millions de suffrages ? Devions nous mobiliser les trois millions d'hommes et les amener devant le château royal ? (Rires). J'ai dit immédiatement après cette victoire, qui ne m'a pas surpris du tout, que provisoirement elle ne changerait pas grand'chose. Chez nous, ces trois millions ne suffisent pas. Mais laissez-nous avoir quatre et huit millions, et alors nous verrons (vifs applaudissements). Ce que nous aurions dû entreprendre actuellement en présence de la majorité bourgeoise de huit millions, je ne le sais réellement pas. Mais de même que jusqu'ici nous n'avons jamais fait un pas en arrière, de même nous marcherons en avant à l'avenir sur le chemin de la résolution de Dresde, et nous serons heureux que les autres fassent comme nous (Applaudissements). (Aujourd'hui, nous ne disposons que du poids moral d'une forte minorité. Nous ne pouvons pas demander davantage). Certainement, les propositions de loi qui sont acceptées avec nos voix passent souvent, aux mains du gouvernement, dans la corbeille à papier. Tant mieux pour notre agitation; c'est lorsque des propositions raisonnables et nécessaires ne deviennent pas des lois que nos affaires sont en hausse.

Mais, aussitôt, après notre victoire de trois millions, dit Jaurès, a surgi l'idée de supprimer le suffrage universel, pour le Reichstag. Mais, camarade Jaurès, qu'est‑ce que cela veut dire, sinon la peur de la bourgeoisie ? Le grand courant du suffrage universel entoure une petite île; l'eau monte, et les pauvres occupants de l'îlot attendent avec effroi le moment, mathématiquement calculable, où l'eau inondera l'île. Eh ! qu'arrivera‑t‑il donc en France, si vous avez jamais deux millions de voix ? Votre bourgeoisie regardera‑t‑elle cela tranquillement ? (mouvements et rires chez les Jaurésistes). Attendez un peu !

« Votre impuissance provient de ce que le suffrage universel vous a été octroyé en don. Vous n'avez pas de passé révolutionnaire », dit Jaurès ‑ Mais la bourgeoisie française eut comme aide le prolétariat pour conquérir le droit de suffrage en 1848, et lorsque celui‑ci réclama des réformes sociales, il succomba dans la bataille de Juin. Ce n'est pas la vaillance du prolétariat français qui lui a donné la République (Mouvements parmi les délégués français), mais la victoire de Bismarck, qui conduisit votre empereur à Wilhemshöhe. Pas de mal à ça (Grande hilarité). Et en Allemagne, Bismarck, lorsqu'il donna le suffrage universel, dut se rattacher à la tradition révolutionnaire de 1848-­1849. Son calcul, à savoir qu'il pourrait ainsi tenir la bourgeoisie abaissée avec l'aide d'un petit parti socialiste, ne s'est pas trouvé juste : le mérite en revient à la démocratie socialiste allemande.

L'épisode Millerand est maintenant de l'histoire ancienne, mais les fatales querelles qui en sont sorties et dont la démocratie socialiste française souffre tant, persistent encore. Ce trouble des esprits était prédit avec justesse en 1898, par une belle parole de... Jaurès dans Cosmopolis (Ecoutez ! écoutez!) :

Le socialisme ne peut accepter une parcelle du pouvoir, il faut qu'il attende le pouvoir tout entier. Nous pouvons collaborer à des réformes partielles et nous y collaborons en effet; mais un parti qui se propose la réforme totale de la société, la substitution d'un principe de propriété et de vie à un autre principe ne peut accepter que l'intégralité du pouvoir. S'il en a seulement une part, il n'a rien : car cette influence partielle est neutralisée par les principes dominants de la société présente. Les grands intérêts ennemis prennent peur sans qu'on puisse les frapper : l'idéal nouveau n'est point réalisé, mais compromis, et il y a une crise capitaliste dont le socialisme ne sort pas.

Avec quelle vue prophétique, camarade Jaurès, vous avez prévu cette évolution (Jaurès  :'Vraiment ! ‑ Grande hilarité). C'est vous même qui vous êtes compromis de la façon la plus grave en soutenant continuellement... Millerand. Ça été le pas le plus fatal de votre vie, le piège le plus dangereux que vous ayez pu tendre au socialisme international (Vifs applaudissements). Ce n'est pas le Congrès socialiste international que Millerand a salué en 1900; c'est au plus sanguinaire des despotes d’Europe, au tsar, qu’il est allé faire sa révérence. Et lorsque nous avons voulu aller déposer au Père‑Lachaise une couronne en l'honneur des communards assassinés, nous avons été chargés par l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie du ministère Waldeck‑Rousseau ‑ on y vit plus d'agents de police que de députés, et l'on fit tout pour rendre impossible l'hommage international aux communards. Ce seul fait aurait suffi pour rendre Millerand impossible à tout jamais (Applaudissements enthousiastes). Depuis, nous voyons qu'à chaque vote dans le Parlement français le groupe Jaurésiste se divise en deux on trois tronçons : cela ne se voit en Allemagne que chez le plus méprisé des partis capitalistes, les nationaux-libéraux; et aujourd'hui, une fraction du parti prolétarien en France donne le même spectacle. L'effet est naturellement de compromettre, de démoraliser le parti.

Jadis, Victor Hugo a pu appeler la bourgeoi­sie française « la lumière du monde ». Voilà la mission que les socialistes français devraient assumer aussi pour le socialisme international.

Malheureusement, la démocratie socialiste offre un spectacle qui est tout le contraire d'un modèle.

Nous devons tout faire pour veiller à mettre un terme à ce spectacle, dont nous sommes responsables devant le monde entier, pour qu'enfin le socialisme français prenne la place qui lui revient d’après ses forces intellectuelles et matérielles.

Votez donc pour la résolution de Dresde ! Je ne crains pas les conséquences. Au contraire, le prolétariat français ne serait pas ce qu'il est selon ma ferme conviction, s'il n'avait pas égard à l'avertissement de ce Congrès. Adoptez autant que possible avec unanimité la résolution de Dresde. (Tempête d'applaudissements, qui reprend continuellement, même après que Bebel est depuis longtemps retourné à sa place. Des acclamations innombrables interrompent le bruit des bravos. Un grand nombre de délégués se sont levés et agitent leurs mouchoirs).


Notes

[1] Cette résolution condamnait le ministérialisme : la particpation de socialistes à un gouvernement bourgeois. Elle indiquait cependant qu’une telle participation pouvait etre envisagée dans des circonstances exceptionelles comme un expédient transitoire. Mais même dans ce cas, «  un socialiste doit quitter le ministère lorsque le parti organisé reconnait que ce dernier donne des preuves évidentes de partialité dans la lutte entre le Capital et le Travail ».

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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 17:29

Nul autre exemple ne montre mieux que la première guerre mondiale, la différences entre les mots et les actes. Nul autre exemple ne montre mieux les conséquences pour le prolétariat, pour l'humanité, de l'action de ces partis qui se disent révolutionnaires mais qui s'inscrivent dans la société qu'ils prétendent combattre.
Révolutionnaire dans les mots jusqu'à la veille de la guerre, apparemment en rupture dans le quotidien jusqu'à la veille du conflit, la social-démocratie allemande se rallie au conflit en si peu de temps - mais il en est de même en France et ailleurs, voir le parcours de Vaillant si proche apparemment de Rosa Luxemburg et rapidement ministre - que même les apparences ne seront pas sauvées.
Ce texte montre la faillitte d'une certaine forme de politique, réformiste même quand elle se prétend nouvelle.
Rosa Luxemburg a cru jusqu'au bout pouvoir peser de l'intérieur du parti, elle préférait un mauvais parti que pas de parti. Elle avait raison dans le sens où elle pensait qu'une organisation, qu'un parti sur des bases prolétaires, marxistes était indispensable, que le lien au prolétariat était nécessaire. Mais constamment en porte-à-faux, décalée, elle a pu certes avancer et faire avancer des idées, elle n'a pas pu comme elle l'avait fait en 1893 avec le parti social-démocrate polonais, comme elle le fera au sein de la ligue spartakiste, sortir et créer à temps une structure politique conséquente. A sa décharge, peu nombreux étaient ceux qui voyaient la possibilité de créer une autre organisation face aux partis sociaux-démocrates dominants de l'époque. C'est en prison, en 1915, quand est apparu l'ampleur du ralliement et de la catastrophe, qu'elle a écrit ce texte.
90 ans après et des millions et millions de morts après, il nous montre que nous avons toujours à apprendre et comprendre avec Rosa Luxemburg.


"La scène a changé fondamentalement. La marche des six semaines sur Paris a pris les proportions d'un drame mondial ; l'immense boucherie est devenue une affaire quotidienne, épuisante et monotone, sans que la solution, dans quelque sens que ce soit, ait progressé d'un pouce. La politique bourgeoise est coincée, prise à son propre piège : on ne peut plus se débarrasser des esprits que l'on a évoqués.

Finie l'ivresse. Fini le vacarme patriotique dans les rues, la chasse aux automobiles en or ; les faux télégrammes successifs ; on ne parle plus de fontaines contaminées par des bacilles du choléra, d'étudiants russes qui jettent des bombes sur tous les ponts de chemin de fer de Berlin, de Français survolant Nuremberg ; finis les débordements d'une foule qui flairait partout l'espion ; finie la cohue tumultueuse dans les cafés où l'on était assourdi de musique et de chants patriotiques par vagues entières ; la population de toute une ville changée en populace, prête à dénoncer n'importe qui, à molester les femmes, à crier : hourra ! et à atteindre au paroxysme du délire en lançant elle-même des rumeurs folles ; un climat de crime rituel, une atmosphère de pogrome, où le seul représentant de la dignité humaine était l'agent de police au coin de la rue.

Le spectacle est terminé. Les savants allemands, ces « lémures vacillants », sont depuis longtemps, au coup de sifflet, rentrés dans leur trou. L'allégresse bruyante des jeunes filles courant le long des convois ne fait plus d'escorte aux trains de réservistes et ces derniers ne saluent plus la foule en se penchant depuis les fenêtres de leur wagon, un sourire joyeux aux lèvres ; silencieux, leur carton sous le bras, ils trottinent dans les rues où une foule aux visages chagrinés vaque à ses occupations quotidiennes.

Dans l'atmosphère dégrisée de ces journces blêmes, c'est un tout autre choeur que l'on entend : le cri rauque des vautours et des hyènes sur le champ de bataille. Dix mille tentes garanties standard ! Cent mille kilos de lard, de poudre de cacao, d'ersatz de café, livrables immédiatement, contre payement comptant ! Des obus, des tours, des cartouchières, des annonces de mariage pour veuves de soldats tombés au front, des ceinturons de cuir, des intermédiaires qui vous procurent des contrats avec l'armée - on n'accepte que les offres sérieuses ! La chair à canon, embarquée en août et septembre toute gorgée de patriotisme, pourrit maintenant en Belgique, dans les Vosges, en Masurie, dans des cimetières où l'on voit les bénéfices de guerre pousser dru. Il s'agit d'engranger vite cette récolte. Sur l'océan de ces blés, des milliers de mains se tendent, avides de rafler leur part.

Les affaires fructifient sur des ruines. Des villes se métamorphosent en monceaux de décombres, des villages en cimetières, des régions entières en déserts, des populations entières en troupes de mendiants, des églises en écuries. Le droit des peuples, les traités, les alliances, les paroles les plus sacrées, l'autorité suprême, tout est mis en pièces. N'importe quel souverain par la grâce de Dieu traite son cousin, s'il est dans le camp adverse, d'imbécile, de coquin et de parjure, n'importe quel diplomate qualifie son collègue d'en face d'infâme fripouille, n'importe quel gouvernement assure que le gouvernement adverse mène son peuple à sa perte, chacun vouant l'autre au mépris public ; et des émeutes de la faim éclatent en Vénétie, à Lisbonne, à Moscou, à Singapour ; et la peste s'étend en Russie, la détresse et le désespoir, partout.

Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu'elle est. Ce n'est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l'ordre, de la paix et du droit, c'est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l'anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l'humanité qu'elle se montre toute nue, telle qu'elle est vraiment.

Et au coeur de ce sabbat de sorcière s'est produit une catastrophe de portée mondiale : la capitulation de la social-démocratie internationale. Ce serait pour le prolétariat le comble de la folie que de se bercer d'illusions à ce sujet ou de voiler cette catastrophe : c'est le pire qui pourrait lui arriver. « Le démocrate » (c'est-à-dire le petit-bourgeois révolutionnaire) dit Marx, « sort de la défaite la plus honteuse aussi pur et innocent que lorsqu'il a commencé la lutte : avec la conviction toute récente qu'il doit vaincre, non pas qu'il s'apprête, lui et son parti, à réviser ses positions anciennes, mais au contraire parce qu'il attend des circonstances qu'elles évoluent en sa faveur. » Le prolétariat moderne, lui, se comporte tout autrement au sortir des grandes épreuves de l'histoire. Ses erreurs sont aussi gigantesques que ses tâches. Il n'y a pas de schéma préalable, valable une fois pour toutes, pas de guide infaillible pour lui montrer le chemin à parcourir. Il n'a d'autre maître que l'expérience historique. Le chemin pénible de sa libération n'est pas pavé seulement de souffrances sans bornes, mais aussi d'erreurs innombrables. Son but, sa libération, il l'atteindra s'il sait s'instruire de ses propres erreurs. Pour le mouvement prolétarien, l'autocritique, une autocritique sans merci, cruelle, allant jusqu'au fond des choses, c'est l'air, la lumière sans lesquels il ne peut vivre.

Dans la guerre mondiale actuelle, le prolétariat est tombé plus bas que jamais. C'est là un malheur pour toute l'humanité. Mais c'en serait seulement fini du socialisme au cas où le prolétariat international se refuserait à mesurer la profondeur de sa chute et à en tirer les enseignements qu'elle comporte.

Ce qui est en cause actuellement, c'est tout le dernier chapitre de l'évolution du mouvement ouvrier moderne au cours de ces vingt-cinq dernières années. Ce à quoi nous assistons, c'est à la critique et au bilan de l'oeuvre accomplie depuis près d'un demi-siècle. La chute de la Commune de Paris avait scellé la première phase du mouvement ouvrier européen et la fin de la Ire Internationale. A partir de là commença une phase nouvelle. Aux révolutions spontanées, aux soulèvements, aux combats sur les barricades, après lesquels le prolétariat retombait chaque fois dans son état passif, se substitua alors la lutte quotidienne systématique, l'utilisation du parlementarisme bourgeois, l'organisation des masses, le mariage de la lutte économique et de la lutte politique, le mariage de l'idéal socialiste avec la défense opiniâtre des intérêts quotidiens immédiats. Pour la première fois, la cause du prolétariat et de son émancipation voyait briller devant elle une étoile pour la guider : une doctrine scientifique rigoureuse. A la place des sectes, des écoles, des utopies, des expériences que chacun faisait pour soi dans son propre pays, on avait un fondement théorique international, base commune qui faisait converger les différents pays en un faisceau unique. La théorie marxiste mit entre les mains de la classe ouvrière du monde entier une boussole qui lui permettait de trouver sa route dans le tourbillon des événements de chaque jour et d'orienter sa tactique de combat à chaque heure en direction du but final, immuable.

C'est le parti social-démocrate allemand qui se fit le représentant, le champion et le gardien de cette nouvelle méthode. La guerre de 1870 et la défaite de la Commune de Paris avaient déplacé vers l'Allemagne le centre de gravité du mouvement ouvrier européen. De même que la France avait été le lieu par excellence de la lutte de classe prolétarienne pendant cette première phase, de même que Paris avait été le coeur palpitant et saignant de la classe ouvrière européenne à cette époque, de même la classe ouvrière allemande devint l'avant-garde au cours de la deuxième phase. Au prix de sacrifices innombrables, par un travail minutieux et infatigable, elle a édifié une organisation exemplaire, la plus forte de toutes ; elle a créé la presse la plus nombreuse, donné naissance aux moyens de formation et d'éducation les plus efficaces, rassemblé autour d'elle les masses d'électeurs les plus considérables et obtenu le plus grand nombre de sièges de députés. La social-démocratie allemande passait pour l'incarnation la plus pure du socialisme marxiste. Le parti social-démocrate occupait et revendiquait une place d'exception en tant que maître et guide de la II° Internationale. En 1895, Friedrich Engels écrivit dans sa préface célèbre à l'ouvrage de Marx les luttes de classes en France :

« Mais, quoi qu'il arrive dans d'autres pays, la social-démocratie allemande a une position particulière et, de ce fait, du moins dans l'immédiat, aussi une tâche particulière. Les deux millions d'électeurs qu'elle envoie aux urnes, y compris les jeunes gens et les femmes qui sont derrière eux en qualité de non-électeurs, constituent la masse la plus nombreuse et la plus compacte, le " groupe de choc " décisif de l'armée prolétarienne internationale. »
La social-démocratie allemande était, comme l'écrivit la Wiener Arbeiterzeitung le 5 août 1914 « le joyau de l'organisation du prolétariat conscient. » La social-démocratie française, italienne et belge, les mouvements ouvriers de Hollande, de Scandinavie, de Suisse et des États-Unis marchaient sur ses traces avec un zèle toujours croissant. Quant aux Slaves, les Russes et les sociaux-démocrates des Balkans, ils la regardaient avec une admiration sans bornes, pour ainsi dire inconditionnelle. Dans la II° Internationale, le « groupe de choc » allemand avait un rôle prépondérant. Pendant les congrès, au cours des sessions du bureau de l'Internationale socialiste, tout était suspendu à l'opinion des Allemands. En particulier lors des débats sur les problèmes posés par la lutte contre le militarisme et sur la question de la guerre, la position de la social-démocratie allemande était toujours déterminante. « Pour nous autres Allemands, ceci est inacceptable » suffisait régulièrement à décider de l'orientation de l'Internationale. Avec une confiance aveugle, celle-ci s'en remettait à la direction de la puissante social-démocratie allemande tant admirée : elle était l'orgueil de chaque socialiste et la terreur des classes dirigeantes dans tous les pays.

Et à quoi avons-nous assisté en Allemagne au moment de la grande épreuve historique ? A la chute la plus catastrophique, à l'effondrement le plus formidable. Nulle part l'organisation du prolétariat n'a été mise aussi totalement au service de l'impérialisme, nulle part l'état de siège n'est supporté avec aussi peu de résistance, nulle part la presse n'est autant bâillonnée, l'opinion publique autant étranglée, la lutte de classe économique et politique de la classe ouvrière aussi totalement abandonnée qu'en Allemagne.

Or, la social-démocratie allemande n'était pas seulement l'avant-garde la plus forte de l'Internationale, elle était aussi son cerveau. Aussi faut-il commencer par elle, par l'analyse de sa chute ; c'est par l'étude de son cas que doit commencer le procès d'autoréflexion. C'est pour elle une tâche d'honneur que de devancer tout le monde pour le salut du socialisme international, c'est-à-dire de procéder la première à une autocritique impitoyable. Aucun autre parti, aucune autre classe de la société bourgeoise ne peut étaler ses propres fautes à la face du monde, ne peut montrer ses propres faiblesses dans le miroir clair de la critique, car ce miroir lui ferait voir en même temps les limites historiques qui se dressent devant elle et, derrière elle, son destin. La classe ouvrière, elle, ose hardiment regarder la vérité en face, même si cette vérité constitue pour elle l'accusation la plus dure, car sa faiblesse n'est qu'un errement et la loi impérieuse de l'histoire lui redonne la force, lui garantit sa victoire finale.

L'autocritique impitoyable n'est pas seulement pour la classe ouvrière un droit vital, c'est aussi pour elle le devoir suprême. Sur notre navire, nous transportions les trésors les plus précieux de l'humanité confiés à la garde du prolétariat, et tandis que la société bourgeoise, flétrie et déshonorée par l'orgie sanglante de la guerre, continue de se précipiter vers sa perte, il faut que le prolétariat international se reprenne, et il le fera, pour ramasser les trésors que, dans un moment de confusion et de faiblesse au milieu du tourbillon déchaîné de la guerre mondiale, il a laissé couler dans l'abîme.

Une chose est certaine, la guerre mondiale représente un tournant pour le monde. C'est une folie insensée de s'imaginer que nous n'avons qu'à laisser passer la guerre, comme le lièvre attend la fin de l'orage sous un buisson pour reprendre ensuite gaiement son petit train. La guerre mondiale a changé les conditions de notre lutte et nous a changés nous-mêmes radicalement. Non que les lois fondamentales de l'évolution capitaliste, le combat de vie et de mort entre le capital et le travail, doivent connaître une déviation ou un adoucissement. Maintenant déjà, au milieu de la guerre, les masques tombent et les vieux traits que nous connaissons si bien nous regardent en ricanant. Mais à la suite de l'éruption du volcan impérialiste, le rythme de l'évolution a reçu une impulsion si violente qu'à côté des conflits qui vont surgir au sein de la société et à côté de l'immensité des tâches qui attendent le prolétariat socialiste dans l'immédiat toute l'histoire du mouvement ouvrier semble n'avoir été jusqu'ici qu'une époque paradisiaque.

Historiquement, cette guerre était appelée à favoriser puissamment la cause du prolétariat. Chez Marx qui, avec un regard prophétique, a découvert au sein du futur tant d'événements historiques, on peut trouver dans les luttes de classes en France ce remarquable passage :

« En France, le petit bourgeois fait ce que, normalement, devrait faire le bourgeois industriel ; l'ouvrier fait ce qui, normalement, serait la tâche du petit-bourgeois ; et la tâche de l'ouvrier, qui l'accomplit ? Personne. On ne la résout pas en France, en France on la proclame. Elle n'est nulle part résolue dans les limites de la nation ; la guerre de classes au sein de la société française s'élargit en une guerre mondiale où les nations se trouvent face à face. La solution ne commence qu'au moment où, par la guerre mondiale, le prolétariat est mis à la tête du peuple qui domine le marché mondial, à la tête de l'Angleterre. La révolution, trouvant là non son terme, mais son commencement d'organisation, n'est pas une révolution au souffle court. La génération actuelle ressemble aux Juifs que Moïse conduit à travers le désert. Elle n'a pas seulement un nouveau monde à conquérir, il faut qu'elle périsse pour faire place aux hommes qui seront à la hauteur du nouveau monde. »
Ceci fut écrit en 1850, à une époque où l'Angleterre était le seul pays capitaliste développé, où le prolétariat anglais était le mieux organisé et semblait appelé à prendre la tête de la classe ouvrière internationale grâce à l'essor économique de son pays. Remplacez l'Angleterre par l'Allemagne et les paroles de Marx apparaissent comme une préfiguration géniale de la guerre mondiale actuelle. Cette guerre était appelée à mettre le prolétariat allemand à la tête du peuple et ainsi à produire un « début d'organisation » en vue du grand conflit général international entre le Capital et le Travail pour le pouvoir politique.

Et quant à nous, avons-nous présenté d'une façon différente le rôle de la classe ouvrière dans la guerre mondiale ? Rappelons-nous comment naguère encore nous décrivions l'avenir :

« Alors arrivera la catastrophe. Alors sonnera en Europe l'heure de la marche générale, qui conduira sur le champ de bataille de 16 à 18 millions d'hommes, la fleur des différentes nations, équipés des meilleurs instruments de mort et dressés les uns contre les autres. Mais, à mon avis, derrière la grande marche générale, il y a le grand chambardement. Ce n'est pas de notre faute : c'est de leur faute. Ils poussent les choses à leur comble. Ils vont provoquer une catastrophe. Ils récolteront ce qu'ils ont semé. Le crépuscule des dieux du monde bourgeois approche. Soyez-en sûrs, il approche ! »
Voilà ce que déclarait l'orateur de notre fraction, Bebel, au cours du débat sur le Maroc au Reichstag.

Le tract officiel du parti, Impérialisme ou Socialisme, qui a été diffusé il y a quelques années à des centaines de milliers d'exemplaires, s'achevait sur ces mots :

« Ainsi la lutte contre le capitalisme se transforme de plus en plus en un combat décisif entre le Capital et le Travail. Danger de guerre, disette et capitalisme - ou paix, prospérité pour tous, socialisme ; voilà les termes de l'alternative. L'histoire va au-devant de grandes décisions. Le prolétariat doit inlassablement oeuvrer à sa tâche historique, renforcer la puissance de son organisation, la clarté de sa connaissance. Dès lors, quoi qu'il puisse arriver, soit que, par la force qu'il représente, il réussisse à épargner à l'humanité le cauchemar abominable d'une guerre mondiale, soit que le monde capitaliste ne puisse périr et s'abîmer dans le gouffre de l'histoire que comme il en est né, c'est-à-dire dans le sang et la violence, à l'heure historique la classe ouvrière sera prête et le tout est d'être prêt.  »
Dans le Manuel pour les électeurs sociaux-démocrates de l'année 1911, destiné aux dernières élections parlementaires, on peut lire à la page 42, à propos de la guerre redoutée :

« Est-ce que nos dirigeants et nos classes dirigeantes croient pouvoir exiger de la part des peuples une pareille monstruosité ? Est-ce qu'un cri d'effroi, de colère et d'indignation ne va pas s'emparer d'eux et les amener à mettre fin à cet assassinat ? »
« Ne vont-ils pas se demander : pour qui et pourquoi tout cela ? Sommes-nous donc des malades mentaux, pour être ainsi traités ou pour nous laisser traiter de la sorte ? »
« Celui qui examine à tête reposée la possibilité d'une grande guerre européenne ne peut aboutir qu'à la conclusion que voici : »
« La prochaine guerre européenne sera un jeu de va-tout sans précédent dans l'histoire du monde, ce sera selon toute probabilité la dernière guerre. »
C'est dans ce langage et en ces termes que nos actuels députés au Reichstag firent campagne pour leurs 110 mandats.

Lorsqu'en été 1911 le saut de panthère de l'impérialisme allemand sur Agadir et ses cris de sorcière eurent rendu imminent le péril d'une guerre européenne, une assemblée internationale réunie à Londres adopta le 4 août la résolution suivante :

« Les délégués allemands, espagnols, anglais, hollandais et français des organisations ouvrières se déclarent prêts à s'opposer avec tous les moyens dont ils disposent à toute déclaration de guerre. Chaque nation représentée prend l'engagement d'agir contre toutes les menées criminelles des classes dirigeantes, conformément aux décisions de son Congrès national et du Congrès international. »
Cependant, lorsqu'en novembre 1912 le Congrès international se réunit à Bâle, alors que le long cortège des délégués ouvriers arrivait à la cathédrale, tous ceux qui étaient présents furent saisis d'un frisson devant la solennité de l'heure fatale qui approchait et ils furent pénétrés d'un sentiment d'héroique détermination.

Le froid et sceptique Victor Adler s'écriait :

« Camarades, il est capital que, nous retrouvant ici à la source commune de notre pouvoir, nous y puisions la force de faire ce que nous pouvons dans nos pays respectifs, selon les formes et les moyens dont nous disposons et avec tout le pouvoir que nous possédons, pour nous opposer au crime de la guerre. Et si cela devait s'accomplir, si cela devait réellement s'accomplir, alors nous devons tâcher que ce soit une pierre, une pierre de la fin. »
« Voilà le sentiment qui anime toute l'Internationale. »
« Et si le meurtre et le feu et la pestilence se répandent à travers l'Europe civilisée - nous ne pouvons y penser qu'en frémissant et la révolte et l'indignation nous déchirent le coeur. Et nous nous demandons : les hommes, les prolétaires, sont-ils vraiment encore des moutons, pour qu'ils puissent se laisser mener à l'abattoir sans broncher ?... »
Troelstra prit la parole au nom des « petites nations » ainsi qu'au nom de la Belgique :

« Le prolétariat des petits pays se tient corps et âme à la disposition de l'Internationale pour tout ce qu'elle décidera en vue d'écarter la menace de guerre. Nous exprimons à nouveau l'espoir que, si un jour les classes dirigeantes des grands États appellent aux armes les fils de leur prolétariat pour assouvir la cupidité et le despotisme de leurs gouvernements dans le sang des petits peuples et sur leur sol - alors, grâce à l'influence puissante de leurs parents prolétaires et de la presse prolétarienne, les fils du prolétariat y regarderont à deux fois avant de nous faire du mal à nous, leurs amis et leurs frères, pour servir cette entreprise contraire à la civilisation. »
Et après avoir lu le manifeste contre la guerre au nom du bureau de l'Internationale, Jaurès conclut ainsi son discours :

« L'Internationale représente toutes les forces morales du monde ! Et si sonnait un jour l'heure tragique qui exige de nous que nous nous livrions tout entiers, cette idée nous soutiendrait et nous fortifierait. Ce n'est pas à la légère, mais bien du plus profond de notre être que nous déclarons : nous sommes prêts à tous les sacrifices ! »
C'était comme un serment de Rutli. Le monde entier avait les yeux fixés sur la cathédrale de Bâle, où les cloches sonnaient d'un air grave et solennel pour annoncer la grande bataille à venir entre l'armée du Travail et la puissance du Capital.

Le 3 décembre 1912, David, l'orateur du groupe social-démocrate, déclarait au Reichstag :

« Ce fut une des plus belles heures de ma vie, je l'avoue. Lorsque les cloches de la cathédrale accompagnèrent le cortège des sociaux-démocrates internationaux, lorsque les drapeaux rouges se disposaient dans le choeur de l'église autour de l'autel, et que le son de l'orgue saluait les délégués des peuples qui venaient proclamer la paix - j'en ai gardé une impression absolument inoubliable. ... Les masses cessent d'être des troupeaux dociles et abrutis. C'est un élément nouveau dans l'histoire. Auparavant les peuples se laissaient aveuglément exciter les uns contre les autres par ceux qui avaient intérêt à la guerre, et se laissaient conduire au meurtre massif. Cette époque est révolue. Les masses se refusent désormais à être les instruments passifs et les satellites d'un intérêt de guerre, quel qu'il soit.  »
Une semaine encore avant que la guerre n'éclate, le 26 juillet 1914, les journaux du parti allemand écrivaient :

« Nous ne sommes pas des marionnettes, nous combattons avec toute notre énergie un système qui fait des hommes des instruments passifs de circonstances qui agissent aveuglément, de ce capitalisme qui se prépare à transformer une Europe qui aspire à la paix en une boucherie fumante. Si ce processus de dégradation suit son cours, si la volonté de paix résolue du prolétariat allemand et international qui apparaîtra au cours des prochains jours dans de puissantes manifestations ne devait pas être en mesure de détourner la guerre mondiale, alors, qu'elle soit à moins la dernière guerre, qu'elle devienne le crépuscule des dieux du capitalisme. » (Frankfurter Volksstimme.)
Le 30 juillet 1914, l'organe central de la social-démocratie allemande s'écriait :

« Le prolétariat socialiste allemand décline toute responsabilité pour les événements qu'une classe dirigeante aveuglée jusqu'à la démence est en train de provoquer. Il sait que pour lui une nouvelle vie s'élèvera des ruines. Les responsables, ce sont ceux qui aujourd'hui détiennent le pouvoir ! »
« Pour eux, il s'agit d'une question de vie ou de mort ! »
« L'histoire du monde est le tribunal du monde. »
Et c'est alors que survint cet événement inoui, sans précédent : le 4 août 1914.

Cela devait-il arriver ainsi ? Un événement d'une telle portée n'est certes pas le fait du hasard. Il doit résulter de causes objectives profondes et étendues. Cependant ces causes peuvent résider aussi dans les erreurs de la social-démocratie qui était le guide du prolétariat, dans la faiblesse de notre volonté de lutte, de notre courage, de notre conviction. Le socialisme scientifique nous a appris à comprendre les lois objectives du développement historique. Les hommes ne font pas leur histoire de toutes pièces. Mais ils la font eux-mêmes. Le prolétariat dépend dans son action du degré de développement social de l'époque, mais l'évolution sociale ne se fait pas non plus en dehors du prolétariat, celui-ci est son impulsion et sa cause, tout autant que son produit et sa conséquence. Son action fait partie de l'histoire tout en contribuant à la déterminer. Et si nous pouvons aussi peu nous détacher de l'évolution historique que l'homme de son ombre, nous pouvons cependant bien l'accélérer ou la retarder.

Dans l'histoire, le socialisme est le premier mouvement populaire qui se fixe comme but, et qui soit chargé par l'histoire, de donner à l'action sociale des hommes un sens conscient, d'introduire dans l'histoire une pensée méthodique et, par là, une volonté libre. Voilà pourquoi Friedrich Engels dit que la victoire définitive du prolétariat socialiste constitue un bond qui fait passer l'humanité du règne animal au règne de la liberté. Mais ce « bond » lui-même n'est pas étranger aux lois d'airain de l'histoire, il est lié aux milliers d'échelons précédents de l'évolution, une évolution douloureuse et bien trop lente. Et ce bond ne saurait être accompli si, de l'ensemble des prémisses matérielles accumulées par l'évolution, ne jaillit pas l'étincelle de la volonté consciente de la grande masse populaire. La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d'affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s'emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d'en devenir le pilote lucide.

Friedrich Engels a dit un jour : « La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie. » Mais que signifie donc une « rechute dans la barbarie » au degré de civilisation que nous connaissons en Europe aujourd'hui ? Jusqu'ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité. Jetons un coup d'oeil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie. Le triomphe de l'impérialisme aboutit à l'anéantissement de la civilisation - sporadiquement pendant la durée d'une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. C'est exactement ce que Friedrich Engels avait prédit, une génération avant nous, voici quarante ans. Nous sommes placés aujourd'hui devant ce choix : ou bien triomphe de l'impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien victoire du socialisme, c'est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l'impérialisme et contre sa méthode d'action : la guerre. C'est là un dilemme de l'histoire du monde, un ou bien - ou bien encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient. Le prolétariat doit jeter résolument dans la balance le glaive de son combat révolutionnaire : l'avenir de la civilisation et de l'humanité en dépendent. Au cours de cette guerre, l'impérialisme a remporté la victoire. En faisant peser de tout son poids le glaive sanglant de l'assassinat des peuples, il a fait pencher la balance du côté de l'abime, de la désolation et de la honte. Tout ce fardeau de honte et de désolation ne sera contrebalancé que si, au milieu de la guerre, nous savons retirer de la guerre la leçon qu'elle contient, si le prolétariat parvient à se ressaisir et s'il cesse de jouer le rôle d'un esclave manipulé par les classes dirigeantes pour devenir le maître de son propre destin.

La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe - quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d'honneur, ils sont, comme Marx l'écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand coeur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l'automutilation, avec aux lèvres leurs chants d'esclaves. Il a fallu que cela aussi ne nous soit pas épargné. Vraiment nous sommes pareils à ces Juifs que Moïse a conduits à travers le désert. Mais nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n'ayons pas désappris d'apprendre. Et si jamais le guide actuel du prolétariat, la social-démocratie, ne savait plus apprendre, alors elle périrait « pour faire place aux hommes qui soient à la hauteur d'un monde nouveau ».

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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 08:56
Pour consulter le blog : comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

La partie 4 sur le militarisme et le marché mondial, de ce texte toujours aussi actuel et percutant "Réforme sociale ou révolution?". Où l'on voit le lien entre  les luttes diverses que Rosa Luxemburg a menées - en particulier contre le militarisme, le colonialisme, la guerre - et la lutte contre le courant réformiste. Et où l'on voit que le combat à mener aujourd'hui a toujours les mêmes fondements et les mêmes aspects pratiques. Sans oublier, le sens des formules qui aujourd'hui encore rend sans aucun doute ses textes si pertinents et si aisés à lire.

Dans ce texte: le rôle de l'Etat capitaliste - la politique douanière (en fait la création d'un marché mondial) - l'évolution du militarisme

"Fourier avait eu l’invention fantastique de transformer, grâce au système des phalanstères, toute l’eau des mers du globe en limonade. Mais l’idée de Bernstein de transformer, en y versant progressivement les bouteilles de limonade réformistes, la mer de l’amertume capitaliste en l’eau douce du socialisme, est peut-être plus plate, mais non moins fantastique."

La politique douanière et le militarisme

La deuxième condition nécessaire à la réalisation progressive du socialisme selon Edouard Bernstein est la transformation graduelle de l’Etat en société. C’est aujourd’hui un lieu commun que de dire que l’Etat actuel est un Etat de classe. Il faut prendre cette affirmation non pas dans un sens absolu et rigide, mais dans un sens dialectique comme tout ce qui a trait à la société capitaliste.

Par la victoire politique de la bourgeoisie, l’Etat est devenu un Etat capitaliste. Certes, le développement du capitalisme lui-même modifie profondément le caractère de l’Etat, élargissant sans cesse la sphère de son action, lui imposant constamment de nouvelles fonctions, notamment dans le domaine de l’économie où il rend de plus en plus nécessairesson intervention et son contrôle. En ce sens il prépare peu à peu la fusion future de l’Etat et de
la société, et, pour ainsi dire, la reprise des fonctions de l’Etat par la société. Dans cet ordre d’idées on peut parler également d’une transformation progressive de l’Etat capitaliste en société ; en ce sens il est incontestable, comme Marx le dit, que la législation ouvrière est la première intervention consciente de la " société " dans son processus vital social, phase àlaquelle se réfère Bernstein.

Mais d’autre part, ce même développement du capitalisme réalise une autre transformation dans la nature de l’Etat. L’Etat actuel est avant tout une organisation de la classe capitaliste dominante. Il assume sans doute des fonctions d’intérêt général dans le sens du développement social ; mais ceci seulement dans la mesure où l’intérêt général et le développement social coïncident avec les intérêts de la classe dominante. La législation de protection ouvrière, par exemple, sert autant l’intérêt immédiat de classe des capitalistes queceux de la société en général. Mais cette harmonie cesse à un certain stade du développement capitaliste. Quand ce développement a atteint un certain niveau, les intérêts de classe de la bourgeoisie et ceux du progrès économique commencent à se séparer même à l’intérieur du système de l’économie capitaliste. Nous estimons que cette phase a déjà commencé ; en témoignent deux phénomènes extrêmement importants de la vie sociale actuelle : la politique douanière d’une part, et le militarisme de l’autre.

Ces deux phénomènes ont joué dansl’histoire du capitalisme un rôle indispensable et, en ce sens, progressif, révolutionnaire. Sans la protection douanière, le développement de la grande industrie dans les différents pays eût été presque impossible. Mais actuellement la situation est tout autre. La protection douanièrene sert plus à développer les jeunes industries, mais à maintenir artificiellement des formes vieillies de production. Du point de vue du développement capitaliste, c’est-à-dire du point de vue de l’économie mondiale, il importe peu que l’Allemagne exporte plus de marchandises en Angleterre ou que l’Angleterre exporte plus de marchandises en Allemagne. Par conséquent, si l’on considère le développement du capitalisme, la protection douanière a joué le rôle du bon serviteur qui, ayant rempli son office, n’a plus qu’à partir. Il devrait même le faire ; étant donné l’état de dépendance réciproque dans lequel se trouvent actuellement les différentes branches d’industrie, les droits de douane sur n’importe quelle marchandise ont nécessairement pour résultat de renchérir la production des autres marchandises à l’intérieur du pays, c’est-à-dire d’entraver à nouveau le développement de l’industrie.

Il n’en est pas de même du point de vue des intérêts de la classe capitaliste. L’industrie n’a pas besoin, pour son développement, de la protection douanière, mais les entrepreneurs en ont besoin, eux, pour protéger leurs débouchés. Cela signifie qu’actuellement les douanes ne servent plus à protéger une production capitaliste en voie de développement contre une autre plus avancée, mais qu’ils favorisent la concurrence d’un groupe national de capitalistes contre un autre groupenational. En outre, les douanes n’ont plus la fonction nécessaire de protection de l’industrie naissante, elles n’aident plus celle-ci à créer et conquérir un marché intérieur ; elles sont des agents indispensables dans la cartellisation de l’industrie, c’est-à-dire dans la lutte desproducteurs capitalistes contre la société consommatrice.

Enfin, dernier trait spécifique de lapolitique douanière actuelle : ce n’est pas l’industrie mais l’agriculture qui joue aujourd’hui le rôle prédominant dans la politique douanière, autrement dit le protectionnisme est devenu un moyen d’expression des intérêts féodaux et sert à les maquiller des couleurs du capitalisme.

On assiste à une évolution semblable du militarisme. Si nous considérons l’histoire non telle qu’elle aurait pu ou dû être, mais telle qu’elle s’est produite dans la réalité, nous sommes obligés de constater que la guerre a été un auxiliaire indispensable du développement capitaliste. Aux Etats-Unis d’Amérique du Nord, en Allemagne, en Italie, dans les Etats balkaniques, en Russie, et en Pologne, dans tous ces pays le capitalisme dut son premier essor aux guerres, quelle qu’en fût l’issue, victoire ou défaite. Tant qu’il existait des pays dont il fallait détruire l’état de division intérieure ou d’isolement économique, le militarisme joua un rôle révolutionnaire du point de vue capitaliste, mais aujourd’hui la situation est différente.

L’enjeu des conflits qui menacent la scène de la politique mondiale n’est pas l’ouverture de nouveaux marchés au capitalisme ; il s’agit plutôt d’exporter dans d’autres continents les antagonismes européens déjà existants. Ce qui s’affronte aujourd’hui, les armes à la main, qu’il s’agisse de l’Europe ou des autres continents, ce ne sont pas d’une part les pays capitalistes, et d’autre part les pays d’économie naturelle ; ce sont des Etats d’économie capitaliste avancée, poussés au conflit par l’identité de leur développement. Il est vrai que leconflit, s’il éclate, ne pourra être que fatal à ce développement ; en effet, il ébranlera et bouleversera profondément la vie économique de tous les pays capitalistes. Mais la chose apparaît tout à fait différente du point de vue de la classe capitaliste. Pour elle, le militarisme est actuellement devenu indispensable à un triple point de vue : 1° Il lui sert à défendre des intérêts nationaux en concurrence contre d’autres groupes nationaux ; 2° il constitue un domaine d’investissement privilégié, tant pour le capital financier que pour le capital industriel, et 3° il lui est utile à l’intérieur pour assurer sa domination de classe sur le peuple travailleur, tous intérêts qui n’ont, en soi, rien de commun avec le progrès du capitalisme.

Deux traits spécifiques caractérisent le militarisme actuel : c’est d’abord son développement général et concurrent dans tous les pays ; on le dirait poussé à s’accroître par une force motrice interne et autonome : phénomène encore inconnu il y a quelques décennies ; c’estensuite le caractère fatal, inévitable de l’explosion imminente, bien que l’on ignore l’occasion qui la déclenchera, les Etats qui seront d’abord touchés, l’objet du conflit et toutes les autres circonstances. Le moteur du développement capitaliste, le militarisme, à son tour, est devenu une maladie capitaliste.

Dans ce conflit entre le développement du capitalisme et les intérêts de la classe dominante, l’Etat se range du côté de cette dernière. Sa politique, de même que celle de la bourgeoisie, s’oppose au développement social. Il cesse ainsi toujours plus d’être le représentant de l’ensemble de la société et en même temps se transforme toujours plus en un pur Etat de classe, ou plus exactement ces deux qualités cessent de coïncider pour devenir des données contradictoires internes de l’Etat. Et cette contradiction ne fait que s’aggraver de jour en jour. Car d’une part on voit s’accroître les fonctions d’intérêt général de l’Etat, ses interventions dans la vie sociale, son " contrôle " sur celle-ci. Mais d’autre part son caractère de classe l’oblige toujours plus à accentuer son activité coercitive dans des domaines qui ne servent quele caractère de classe de la bourgeoisie et n’ont pour la société qu’une importance négative : àsavoir le militarisme et la politique douanière et coloniale. Et par ailleurs le " contrôle social "
qu’il exerce est également marqué par son caractère de classe (que l’on songe à la façon dont est appliquée la protection ouvrière dans tous les pays).

Bernstein voyait dans l’extension de la démocratie un dernier moyen de réaliser progressivement le socialisme : or une telle extension, loin de s’opposer à la transformation du caractère de l’Etat telle que nous venons de la décrire, ne fait que la confirmer.  Conrad Schmidt affirme même que la conquête d’une majorité socialiste au Parlement est le moyen direct de réaliser le socialisme par étapes. Or les formes démocratiques de la politique sont incontestablement un signe très net du passage progressif de l’Etat en société ; il y a bien là en ce sens une étape vers la transformation socialiste. Mais le caractère contradictoire de l’Etat capitaliste se manifeste de manière éclatante dans le parlementarisme moderne. Certes,formellement, le parlementarisme sert à exprimer dans l’organisation de l’Etat les intérêts del’ensemble de la société. Mais d’autre part, ce que le parlementarisme représente ici, c’estuniquement la société capitaliste, c’est-à-dire une société dans laquelle prédominent  les intérêts capitalistes. Par conséquent, dans cette société, les institutions formellementdémocratiques ne sont, quant à leur contenu, que des instruments des intérêts de la classedominante. On en a des preuves concrètes : dès que la démocratie a tendance à nier soncaractère de classe et à se transformer en instrument de véritables intérêts du peuple, lesformes démocratiques elles-mêmes sont sacrifiées par la bourgeoisie et par sa représentationd’Etat.

Aussi l’idée de la conquête d’une majorité parlementaire apparaît-elle comme un faux calcul : en se préoccupant uniquement, à la manière du libéralisme bourgeois, de l’aspect formel de la démocratie, on néglige entièrement l’autre aspect, son contenu réel. Et le parlementarisme dans son ensemble n’apparaît pas du tout, comme le croit Bernstein, comme un élément immédiatement socialiste, qui imprégnerait peu à peu toute la société capitaliste, mais au contraire comme un instrument spécifique de l’Etat de classe bourgeois, un moyen de faire mûrir et de développer les contradictions capitalistes.

Si l’on considère ce développement objectif de l’Etat, on se rend compte que le mot de Bernstein et de Conrad Schmidt sur le " contrôle social " croissant n’est qu’une formule creuse contredite de jour en jour davantage par la réalité. La théorie de l’instauration progressive du socialisme évoque finalement une réforme de la propriété et de l’Etat capitaliste évoluant dans le sens du socialisme. Or la propriété et l’Etat évoluent, des faits sociaux en témoignent, dans un sens absolument opposé. Le processus de production se socialise de plus en plus, et l’intervention du contrôle de l’Etat sur ce processus de production s’étend de plus en plus. Mais en même temps la propriété privée prend toujours plus la forme de l’exploitation capitaliste brutale du travail d’autrui, et le contrôle exercé par l’Etat est toujours plus marqué par des intérêts de classe. Par conséquent, dans la mesure où l’Etat, c’est-à-dire l’organisation politique, et les rapports de propriété, c’est-à-dire l’organisation juridique du capitalisme deviennent de plus en plus capitalistes, et non pas de plus en plus socialistes, ils opposent à la théorie de l’introduction progressive du socialisme deux difficultés insurmontables. Fourier avait eu l’invention fantastique de transformer, grâce au système des phalanstères, toute l’eau des mers du globe en limonade. Mais l’idée de Bernstein de transformer, en y versant progressivement les bouteilles de limonade réformistes, la mer de l’amertumecapitaliste en l’eau douce du socialisme, est peut-être plus plate, mais non moins fantastique.

Les rapports de production de la société capitaliste se rapprochent de plus en plus des rapports de production de la société socialiste. En revanche, ses rapports politiques et juridiques élèvent entre la société capitaliste et la société socialiste un mur de plus en plus haut. Ce mur, non seulement les réformes sociales ni la démocratie ne le battront en brèche, mais au contraire elles l’affermissent et le consolident. Ce qui pourra l’abattre, c’est uniquement le coup de marteau de la révolution, c’est-à-dire la conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

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22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 18:41

Toutes ces bataillas devront être livrées

jusqu'au bout


1918 « Die Rote Fahne », 20 novembre 1918

De la « Deutsche Tageszeitung », du « Vossische » et du « Vorwärts » jusqu'à l'indépendante « Freiheit », de Reventlow, Erzberger, Scheidemann jusqu'à Haase et Kautsky, un appel unanime se fait entendre pour réclamer l'Assemblée Nationale, et un cri d'angoisse non moins unanime s'élève, à l'idée que le pouvoir pourrait tomber aux mains de la classe ouvrière. C'est donc, à les écouter, le « peuple » entier, la « nation entière qui doit être appelée à décider des destinées ultérieures de la révolution, par l'expression d'une majorité. Chez les agents avoués ou camouflés de la classe dirigeante, ce mot d'ordre se comprend de soi-même. Avec les gardiens des coffres-forts capitalistes, nous ne discuterons ni à l'Assemblée Nationale, ni sur l'Assemblée Nationale. Mais les dirigeants des Indépendants eux-mêmes se situent, sur cette question décisive, dans le même camp que les gardiens du capital. Ils veulent de cette manière, comme Hilferding l'expose dans la « Freiheit », épargner à la révolution l'emploi de la force, la guerre civile avec toutes ses épouvantes. Illusion petite-bourgeoise ! Ils se représentent le cours de la puissante révolution sociale devant laquelle se trouve l'humanité sous la forme d'une rencontre entre les diverses classes sociales pour une belle discussion paisible et « digne », qui trouve sa conclusion dans un vote — peut-être même encore une fois par le fameux « saute-mouton ». Et si la classe capitaliste constate alors qu'elle se trouve en minorité, elle déclarera, avec un soupir, en tant que parti parlementaire discipliné : Rien à faire ! Nous voyons que nous sommes battus aux voix, soit ! Nous en convenons et nous transmettons aux travailleurs tous nos domaines, nos usines, nos mines, tous nos coffres-forts ignifugés et tous nos beaux profits... En vérité, la race des Lamartine, des Garnier-Pagès, des Ledru-Rollin, des illusionnistes et des bavards petits-bourgeois de l'année 1848, cette race n'est pas éteinte ; elle ressuscite dans sa version allemande, ennuyeuse, pédante et érudite — dépourvue de l'éclat, du talent et du charme de la nouveauté — en la personne des Kautsky, Hilferding, Haase. Ces marxistes pleins de profondeur ont oublié I'A.B.C. du socialisme. Ils ont oublié que la bourgeoisie n'est pas un parti parlementaire, mais une classe dirigeante, qui se trouve en possession de tous les instruments de la domination économique et sociale. Ces Messieurs les junkers et les capitalistes ne se tiennent tranquilles qu'aussi longtemps que le gouvernement révolutionnaire se contente de poser un léger maquillage esthétique sur le régime du salariat ; ils ne sont gentils qu'aussi longtemps que la révolution est gentille, c'est-à-dire aussi longtemps que le nerf vital, l'artère de la domination de classe de la bourgeoisie : la propriété privée capitaliste, le salariat, le profit, restent intacts. Si le profit est pris à la gorge, si la propriété privée est offerte au couteau du sacrifice, alors c'en sera fini de la bonhomie. L'idylle actuelle, où le loup et l'agneau, le tigre et la brebis paissent paisiblement, côte à côte, comme dans l'arche de Noé, durera exactement jusqu'à l'instant précis où l'on commencera à s'occuper sérieusement du socialisme. Aussitôt que la fameuse Assemblée Nationale décidera réellement de réaliser le socialisme dans toute son ampleur, d'extirper radicalement la domination du capital, aussitôt commencera le combat. Quand la bourgeoisie sera touchée au coeur — et son coeur est dans son coffre-fort — elle se battra à la vie, à la mort pour sa domination, elle accumulera mille obstacles, ouvertement et en secret, contre les mesures socialistes. Tout cela est inévitable. Toutes ces bataillas devront être livrées jusqu'au bout — que ce soit avec ou sans Assemblée Nationale. La « guerre civile », que l'on veut bannir avec angoisse de la révolution, ne se laisse pas bannir, car la guerre civile n'est qu'un autre nom de la lutte des classes, et l'idée que le socialisme pourrait être réalisé sans lutte des classes, par la décision d'une majorité parlementaire, est une ridicule illusion petite-bourgeoise. Que gagne-t-on alors par ce lâche détour de l'Assemblée Nationale ? On renforce la position de la bourgeoisie, on affaiblit le prolétariat, on le plonge dans la confusion par des illusions vides de contenu, on gaspille du temps et des forces en « discussions » entre le loup et l'agneau, en un mot, on fait le jeu de tous ces éléments dont le but est de frustrer la révolution prolétarienne de ses objectifs socialistes, d'en faire, en l'émasculant, une révolution démocratique bourgeoise. Mais la question de l'Assemblée Nationale n'est pas une question d'opportunité, une question de plus grande « commodité » ; c'est une question de principe, de la reconnaissance du caractère socialiste de la révolution. Lors de la grande révolution française, le premier pas décisif fut accompli en Juillet 1789, lorsque les trois états séparés s'unifièrent en une Assemblée Nationale. Cette décision marqua de son empreinte tout le cours ultérieur des événements, elle fut le symbole de la victoire du nouvel ordre social bourgeois sur la société moyenâgeuse féodale des corporations. De la même manière, le symbole de l'ordre social nouveau, socialiste, dont la présente révolution prolétarienne est grosse, le symbole du caractère de classe de ses tâches spécifiques, c'est le caractère de classe de l'organe politique qui doit accomplir ces tâches : le parlement des travailleurs, la représentation du prolétariat des villes et des campagnes. L'Assemblée Nationale est un héritage suranné des révolutions bourgeoises, une cosse vide, un résidu du temps des illusions petites-bourgeoises sur le « peuple uni », sur la « liberté, égalité, fraternité » de l'état bourgeois. Celui qui, aujourd'hui, recourt à l'Assemblée Nationale, celui-là veut, consciemment ou inconsciemment, faire reculer la révolution jusqu'au stade historique des révolutions bourgeoises ; c'est un agent camouflé de la bourgeoisie, ou un idéologue inconscient de la petite-bourgeoisie. C'est au cri de : « Démocratie ou dictature !» que se livre la bataille autour de l'Assemblée Nationale, et les dirigeants socialistes dociles reprennent à leur compte ce slogan de la démagogie contre-révolutionnaire, sans s'apercevoir que cette alternative n'est qu'une falsification démagogique. Il ne s'agit pas aujourd'hui d'un choix entre la démocratie et la dictature. La question qui est mise par l'histoire à l'ordre du jour, c'est : démocratie BOURGEOISE ou démocratie SOCIALISTE. Car la dictature du prolétariat, c'est la démocratie au sens socialiste du terme. La dictature du prolétariat, cela ne signifie pas les bombes, les putschs, l'émeute, l' « anarchie , ainsi que les agents du profit capitaliste osent le prétendre, mais bien l'emploi de tous les moyens du pouvoir politique pour l'édification du socialisme, pour l'expropriation de la classe capitaliste — conformément au sentiment et par la volonté de la majorité révolutionnaire du prolétariat, donc dans l'esprit de la démocratie socialiste. Sans la volonté consciente et l'action consciente de la majorité du prolétariat, pas de socialisme. Pour aiguiser cette conscience, pour tremper cette volonté, pour organiser cette action, il faut un organe de classe : le parlement des prolétaires des villes et des campagnes. La convocation d'une telle assemblée de représentants des travailleurs, à la place de l'Assemblée Nationale des révolutions bourgeoises, constitue par elle-même un acte de la lutte des classes, une rupture avec le passé historique de la société bourgeoise, un instrument puissant d'agitation des masses prolétariennes, une déclaration de guerre sans ambages au capitalisme. Pas de faux-fuyants, pas d'équivoque — les dés doivent être jetés. Le crétinisme parlementaire était hier une faiblesse, c'est aujourd'hui une équivoque, ce sera demain une trahison envers le socialisme. « Die Rote Fahne », 20 novembre 1918
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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009