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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 11:22

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

A lire sur le site http://erwandekeramoal.canalblog.com/tag/Rosa Luxemburg, en date du 27 mai 2010.Une intéressante biographie de Babeuf.

 

 


Amis Républicains, bonjour.


Nous sommes le Jeudi 27 mai c'est à dire le 8ème jour de Prairial habituellement consacré au Martagon. Plus communément appelée Lys Martagon, cette plante de la famille des Liliacées, qui produit de magnifiques fleurs, est aujourd'hui espèce protégée dans beaucoup de régions. On n'en trouve que rarement en Bretagne sauf peut-être à Bréhat ou sûr l'ile de Batz...A vérifier.


..........................................................

L'homme du jour est: François Noël Babeuf, connu sous le nom de Gracchus Babeuf, né le 23 novembre 1760 à Saint-Quentin et mort à Vendôme le 27 mai 1797 (8 prairial an V), est un révolutionnaire français. Il forma la « conjuration des Égaux » contre le Directoire et fut exécuté.


À partir du 3 septembre 1794, Babeuf publie le Journal de la Liberté de la presse, qui devient le 14 vendémiaire an III, Le Tribun du peuple. Ce journal, où il combat avec la dernière violence la réaction thermidorienne, acquiert une forte audience. Il adhère, à la même période, au Club électoral, club de discussion des sans-culottes. Le 3 novembre, il demande que les femmes soient admises dans les clubs. Arrêté et emprisonné à de multiple reprises, Il se bat contre les impôts indirects, organise pétitions et réunions. En conséquence, il est à nouveau arrêté le 19 mai 1790 et emprisonné. Il est libéré en juillet, grâce à la pression du révolutionnaire Jean-Paul Marat. À la même époque, il rompt avec le catholicisme (il écrit en 1793 : « Le christianisme et la liberté sont incompatibles »).

Abandonnant le prénom Camille, qu’il avait adopté en 1792, il se fait alors appeler Gracchus, en hommage aux Gracques, initiateurs d’une réforme agraire dans la Rome antique.(Aujourd'hui encore il existe un groupe de réflexion à Gauche -social,libéral- qui porte ce nom et est constitué en partie d'anciens haut fonctionnaires ...) Babeuf défend la nécessité d’une « insurrection pacifique ».

Cette impossibilité d’agir légalement aboutit à la création de la « Conjuration des égaux ». Le réseau des « Égaux » recouvre tous les arrondissements de Paris et de nombreuses villes de province. À sa tête, un « Directoire secret de salut public », dirigé par Babeuf, coordonne la lutte.

Le but est de continuer la révolution, et d’aboutir à la collectivisation des terres et des moyens de production, pour obtenir « la parfaite égalité » et « le bonheur commun ».

Grâce aux informations d’un indicateur, la police arrête Babeuf, Buonarroti, Darthé et les principaux meneurs des Égaux le 10 mai 1796 (19 floréal an IV). Une tentative populaire de les libérer échoue le 29 juin . Pour éviter que le peuple ne les libère, les Égaux sont transférés à Vendôme.

Une haute cour est constituée, et le procès s’ouvre le 20 février 1797 en présence de deux ministres. Babeuf, à qui on reproche l’initiative du complot, et Darthé sont condamnés à mort En entendant sa condamnation à mort, Babeuf se frappa, dans le prétoire même, de plusieurs coups de stylet et fut porté mourant le lendemain à l'échafaud. Darthé, qui avait également tenté de se suicider, est guillotiné avec lui le 8 prairial an V. Buonarroti, Germain et cinq autres accusés sont condamnés à la déportation.

Cinquante-six autres accusés,dont Jean-Baptiste-André Amar, sont acquittés. Ses enfants furent adoptés par Lepeletier et Turreau.


Certains parlent d’un courant politique qui serait propre à Babeuf, le babouvisme dont se rapprocherait Auguste Blanqui, revendiquant l’égalitarisme et esquissant un présocialisme utopique. Friedrich Engels et Karl Marx ont reconnu en lui un précurseur, et en la Conjuration des Égaux « le premier parti communiste ». Babeuf est souvent considéré comme le premier véritable militant communiste. Selon Rosa Luxemburg, Babeuf est « le premier précurseur des soulèvements révolutionnaires du prolétariat ».


Et bien voila, c'était le petit rappel historique du jeudi. Ce sont ces hommes et ces femmes qui ont fait notre histoire. Qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui, deux siècles plus tard, à nous interroger sur l'age de départ à la retraite, l'interdiction où pas de la burqa et, si le Care va faire un Buzz...Allez, merci d'être passé, portez vous bien et à demain peut-être.

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26 mai 2010 3 26 /05 /mai /2010 19:06

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Dans le numéro de Commune de mai 2OOO, un artilce de Georges Labica revient sur ce qu'il nomme de manière si pertinente  le dialogue marxiste entre Lénine et Rosa Luxemburg. Il revient bien entendu sur les éléments essentiels:  l'Accumulation du capital et  l'impérialisme, la question nationale et les questions de stratégie. Mais ce qui l'intéresse, c'est bien ce qui rapproche ces militants marxistes, révolutionnaires et les leçons que l'on peut retirer aujourd'hui de leurs réflexions croisées et totalement confrontées à la pratique et à l'histoire qui s'écrit avec eux et par eux..


 "Alors des leçons", demande-t-il? "La première tient assurément à l'exemplarité du dialogue entre marxistes qui s'instaure durant quelques 20 années entre Lénine et R.L.."

 

Le passage suivant est d'ailleurs bien une sorte d'hommage à R.L. ...


"... Lénine ne qualifiait-il pas La brochure de Junius "d'excellent ouvrage marxiste", dont les erreurs étaient peut-être "fortuites"? Ne louera-t-il pas le groupe spartakiste "véritablement prolétaire, véritablement internationaliste, véritablement révolutionnaire", "avec ses chefs illustres, connus du monde entier, ces fidèles partisans de la classe ouvrière, que sont Liebknecht, R.L., Clara Zetkin, Franz Mehring."


Où donc est la faille? Il n'y a pas de faille. Par sa connaissance rigoureuse de l'oeuvre de Marx, par son engagement aux côtés des bolcheviks, par son soutien à la révolution russe, en dépit de ses limites, par sa lutte  de la première heure, contre l'opportunisme de Kautsky, par sa conscience aiguë des contradictions de l'impérialisme et du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, par la fidélité aux principes révolutionnaires qui a marqué toute son existence, enfin par son courage dans la situation d'isolement où elle s'est souvent trouvée, R.L., au pire, a parfois manqué de conséquence ou a été insuffisamment attentive aux situations concrètes, mais sans jamais cesser de représenter le "prolétariat révolutionnaire", autrement dit de suivre le même chemin que Lénine. Le reste est secondaire.

 

La Commune, mai 2000



Le Temps des Cerises - 01 49 42 99 11 - contact@letempsdescerises.net - 6 av Edouard Vaillant 93500 Pantin


La revue Commune

Une revue culturelle progressiste
Chaque numéro est consacré pour moitié, à un dossier regroupant sur un sujet chaud (souvent à la rencontre du mouvement social et du mouvement des idées) des contributions d'écrivains, de philosophes, d'historiens, militants, journalistes, poètes, graphistes, photographes, d'opinions différentes restituant au sujet abordé tout son relief.
La revue Commune au Temps des Cerises

La seconde moitié de la revue comprend des rubriques régulières :
- l'éphéméride montre divers regards sur l'actualité du trimestre
- un décryptage s'amuse à regarder derrière les signes le sens véritable
- les idées molles est le nouveau dictionnaire des idées reçues
- la porte ouverte propose une rencontre avec différentes disciplines
- un carnet de bord porte sur l'air du temps
- un feuilleton littéraire est écrit à plusieurs mains
- des feuilles détachées proposent nouvelles, récits et poésie
- notre bibliothèque offre un redécouverte d'un auteur occulté
- et aussi la lettre de l'étranger et le coin de l'épigramme.

Format : 19,5x20cm - 112 pages - iconographie en noir et blanc


 

 

Aujourd’hui, Rosa Luxemburg - Commune n°18
 Collectif de la Revue Commune
 
[...]
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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 23:20

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Une réflexion sur la propriété privée ...


 

L'accession à la propriété par le crédit a muselé la classe ouvrière.

 

Dans le marxisme, il n'a jamais été question d'abolir la propriété privée fruit du travail mais la propriété des moyens de production et celle de la spéculation.

Posséder une maison, un bout de jardin ce n'est pas être capitaliste. Cette propriété ne sert pas à l'exploitation de l'homme par l'homme.


"Ce qui caractérise le communisme, ce n’est pas l’abolition de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise.

Or, la propriété privée d’aujourd’hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode production et d’appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur l’exploitation des uns par les autres.

En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée.

On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise, fruit du travail de l’individu, propriété que l’on déclare être la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance individuelle.

La propriété personnelle, fruit du travail et du mérite  Veut-on parler de cette forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise qu’est la propriété du petit bourgeois du petit paysan ? Nous n’avons que faire de l’abolir, le progrès de l’industrie l’a abolie et continue à l’abolir chaque jour."

Manifeste du parti communiste

 

Si le prolétaire, c'est ainsi qu'il faut bien continuer de le nommer, est celui qui n'a pour vivre que la force de son travail, achetée au plus bas prix par le capitalisme, il n'est pas en mesure d'accumuler un capital lui permettant l'accès à la propriété d'une petite maison ou d'un lopin de terre.

L'analyse marxiste pose le prolétaire comme force révolutionnaire : il est celui qui ne possède rien, et de ce fait il n'a rien à perdre.


Il suffit donc, de donner à l'ouvrier l'illusion de posséder et de craindre pour cette propriété. Mieux, cette accession à la propriété rendons la interminable, faisons la durer le temps que dure la capacité de travailler. Ainsi le travailleur devra coûte que coûte lutter pour garder son emploi, un salaire décent et faire bien des concessions pour maintenir cette situation.


Après avoir développé le crédit industriel, qui permet d'accroitre l'échange des marchandises, il suffisait de créer le crédit "personnalisé" auquel avait accès tout salarié ayant un travail stable et un salaire régulier. Le tour était joué.


La classe ouvrière, asservie par les puissances financières n'avait plus qu'à travailler toute sa vie durant pour transmettre un héritage à ses enfants.


Mais si, par malheur, l'ouvrier ne peut plus payer ses traites de crédit, soit parce qu'il a perdu son travail, soit du fait des intérêts de plus en plus élevés 1, le bien accumulé reviendra aux créanciers.


Par le crédit, le travailleur achète sa maison plus qu'elle ne coûte et restitue au capital une partie non négligeable du prix de sa force de travail...


Dans cette histoire le capitaliste a fait coup double : Il a maintenu l'ouvrier en servitude et récupéré une partie de ses dépenses.


On comprend, alors, pourquoi les gouvernements au service du capital, n'ont de cesse de favoriser l'accession à la propriété au lieu de développer des logement sociaux...


On comprend aussi pourquoi les luttes sociales ne peuvent revêtir qu'un caractère de revendications salariales et de maintien de l'emploi. Aucune grève ne peut durer plus qu'il ne faut, la phrase qui revient sans cesse est : j'ai mes traites à payer.


La classe bourgeoise sait bien brandir le spectre de l'abolition de la propriété privée et du collectivisme pour maintenir la peur et rendre corvéable à merci une classe ouvrière désemparée.


Le changement de société n'est plus à l'ordre du jour, juste un aménagement des conditions de travail. C'est le combat de Sisyphe. Tant que le capitalisme subsistera il reprendra toujours d'une main ce qu'il a concédé de l'autre.


L'accession à la propriété n'est en fait qu'une manière déguisée de réduire le coût de la force de travail. De faire de l'ouvrier un consommateur, de l'obliger à réduire ses moyens de subsistance 2 au profit des biens de consommations.3


m.leray



Notes
1 USA Des millions de familles américaines sont menacées d’être expulsées de leur logement. Il y a celles qui ne parviennent pas à payer leur crédit, mais aussi celles dont les propriétaires ne parviennent pas à payer le leur.

Cette seule année(2008), aux Etats-Unis, près de 750 000 personnes ont été expulsées de leur logement – et 107 500 pour le seul mois de septembre. Ces chiffres indiquent une accélération brutale des saisies hypothécaires. D’après une analyse de Market Watch, « ces saisies ont augmenté de 6,6% entre août et septembre, de 25,8% entre le deuxième et le troisième trimestre, et de 82,6% par rapport à l’an passé. Tout porte à croire qu’à la fin de l’année, le chiffre d’un million de saisies sera dépassé. » Le même rapport révèle que le nombre de « pré-saisies » – qui incluent différents types d’avertissements et mises en demeure – devrait atteindre les 2 millions, à la fin de l’année, ce qui est inédit.


2 La part de l’alimentation dans le budget familial serait statistiquement passée en quarante ans de 45 % à 14 % actuellement (sauf dans les familles en situation de précarité où le problème de l’alimentation reste prégnant)


Ceci explique en partie la délocalisation de l'alimentaire. Produire l'alimentation à moindre coût, peu importe la qualité nutritionnelle, permet de libérer du pouvoir d'achat pour les biens de consommation producteurs de plus value.


3 Pour le capitaliste individuel, l'ouvrier est un consommateur et acheteur de marchandises aussi valable que n'importe quel autre, qu'un capitaliste, que l'État, le paysan « étranger », etc. N'oublions pas cependant que pour le capital total, l'entretien de la classe ouvrière n'est qu'un mal nécessaire et détourne du but véritable de la production, qui est la création et la réalisation de la plus-value. Si l'on réussit à extorquer la même quantité de plus-value sans être obligé de fournir à la force de travail la même quantité de moyens de subsistance, l'affaire n'en est que plus brillante..... La production de moyens de subsistance pour les ouvriers est une condition sine qua non de la création de la plus-value, c'est-à-dire de la reproduction de la force de travail vivante ; elle n'est jamais un moyen de réaliser la plus-value. Rosa Luxemburg


le développement des casto, brico machin choses en est la manifestation


http://www.marxisme.biz/
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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 20:24

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20 mai 2010 

Anéantissez la presse !

En 1918-1919, les révolutionnaires allemands avaient résolu la question de leurs rapports aux médias…


La victoire des bolcheviks en Russie, en 1917, donne des idées au peuple allemand, lassé d’entendre des généraux moustachus lui expliquer qu’il faut se serrer la ceinture pour gagner la guerre. Les grèves et les manifestations pacifistes se multiplient. À la suite de la mutinerie des marins de haute mer, des conseils d’ouvriers et de soldats se forment spontanément dans l’ensemble de l’Allemagne en octobre-novembre 1918.


Dans tous les États du Reich, les régimes monarchiques disparaissent sous la pression populaire : la république est proclamée le 7 novembre à Munich ; deux jours plus tard, à Berlin, l’empereur Guillaume II abdique et part cultiver des glaïeuls en Hollande. Die Deutsche Tageszeitung (« le quotidien allemand »), porte-parole de la bourgeoisie conservatrice, menace les fauteurs de troubles : « Les mots ne parviennent pas à exprimer l’indignation et la douleur. […] L’oeuvre que nos pères ont défendue de leur sang chéri, effacée par une trahison issue de notre propre peuple ! […] C’est une faute qui ne peut être pardonnée et qui ne le sera pas [1]. »


Après la signature de l’armistice, le 11 novembre, les spartakistes (regroupés au départ autour du journal Spartakus, de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht) réclament, dans Die Rote Fahne (« le drapeau rouge »), une république socialiste organisée à partir de conseils d’ouvriers et de soldats, sur le modèle des soviets. Mais les sociaux-démocrates du SPD (Parti socialiste allemand), menés par le nouveau chancelier Friedrich Ebert (un Gerhard Schröder de l’époque), entendent barrer la route au bolchevisme. Ils savent qu’ils peuvent compter sur les forces conservatrices ancrées dans l’administration, la magistrature, l’armée et l’industrie. Sans oublier la presse bourgeoise. Le comprenant aussi, les révolutionnaires s’emparent, le 24 décembre à Berlin, du journal social-démocrate du SPD, le Vorwärts (« en avant »), pour éditer leur propre feuille, Der Rote Vorwärts (« le Vorwärts rouge ») [2].


À l’assaut des grands journaux


Le 4 janvier 1919, une grève générale éclate dans la capitale allemande. Elle est soutenue notamment par le nouveau Parti communiste allemand (KPD), d’obédience spartakiste, et par d’autres socialistes révolutionnaires. Le lendemain, d’énormes cortèges venus de tous les faubourgs ouvriers convergent vers le centre de Berlin, bien décidés à provoquer la chute du gouvernement. Les manifestants ne se dispersent pas. Des colonnes armées se forment : certaines partent occuper les gares et d’autres, loin d’accorder des interviews au premier journaliste qui passe, se dirigent vers le quartier des journaux pour régler leurs comptes avec le Parti de la presse et de l’argent (PPA).


Les locaux des grands titres (dont le Vorwärts) sont occupés, les machines arrêtées, les rédactions expulsées. Ebert, ne supportant pas cette atteinte à la « liberté d’expression » et à la propriété privée, exige que les insurgés rentrent chez eux pour jouer au Monopoly. Mais le comité révolutionnaire, qui siège à la préfecture de police, refuse.


Gustav Noske, un ancien député socialiste devenu gouverneur général de Berlin, se lèche les babines à l’idée de mater les rebelles : « Il faut que quelqu’un soit le chien sanguinaire, et je n’ai pas peur de cette responsabilité [3]. »


Son glaive ? Les « corps francs » : des soldats démobilisés de l’ancienne armée impériale. C’est autour du Vorwärts, le 11 janvier, que les affrontements les plus importants ont lieu. Comme le rapporte l’écrivain Franz Jung, « les spartakistes qui occupaient les entreprises du quartier de la presse, [et qui] tiraient par les fenêtres sur les engagés temporaires » sont composés d’« ouvriers et chômeurs, employés et étudiants » qui ne sont « absolument pas organisés  » [4]. Trois cents occupants (sardons) sont faits prisonniers, certains sont fusillés. Au terme de cette « semaine sanglante », le rétablissement de l’« ordre juste » socialdémocrate se solde par près de 1 200 morts. Sur ordre de Noske, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont assassinés par des officiers le 15 janvier. La presse savoure la vue des corps francs défilant dans Berlin : le journal conservateur Post (« le courrier ») chante ce « rayon d’espoir » et louange ces « troupes obéissant à leurs chefs […], impeccablement disciplinées », que tout le monde « saluait avec des vivats enthousiastes [5] ».


La presse ment, et les révolutionnaires en tiennent compte. À Munich, dans les colonnes de son journal Der Ziegelbrenner (« le fondeur de briques »), Ret Marut (connu plus tard sous le nom de B.Traven) explique : « Les journalistes sont des crapules, des manipulateurs de l’opinion qui trompent le peuple de crainte de se retrouver “sans revenu garanti”. […] Tant que le gouvernement n’aura pas établi cette séparation entre presse publicitaire et presse “d’opinion”, il n’y aura pas de liberté de la presse, il n’y aura pas de journaliste libre. Tant que le gouvernement n’aura pas créé cette liberté de la presse, les travailleurs, les soldats et tous les hommes dont le bien-être est quotidiennement en butte aux infamies de la presse et des journalistes ont le droit et le devoir d’empêcher la presse de travailler “tranquillement”. Il faut extirper la peste [6] » (15 janvier 1919). Cinq jours plus tard, il enfonce le clou.


Matée à Berlin, la révolution se poursuit à Munich, où, le 21 février, l’assassinat du président du Conseil Eisner, trop proche des ouvriers aux yeux des ségolène-royalistes au pouvoir, provoque une nouvelle grève générale organisée par le Conseil central des conseils bavarois. Conscient que la destruction du PPA conditionne le succès de la révolution, il confie son département de la Presse à Ret Marut… La Sardonie libre dispose pour la première fois d’un ministre de l’Information.


« Les mensonges de la presse vont cesser »


Comme à Berlin, les sociaux-démocrates s’opposent à un système qui s’inspire des soviets. Après bien des tergiversations, la république des Conseils de Bavière est proclamée, le 7 avril, peu après celle de la Hongrie, pays qui, le 21 mars, a également choisi de suivre l’exemple des soviets. Dans un texte placardé sur les murs de la ville, l’anarchiste Erich Mühsam annonce que « la liberté de mensonges de la presse va cesser  » car « la socialisation des journaux assure la vraie liberté d’opinion du peuple révolutionnaire [7] ». Le lendemain, Marut annonce son projet de collectivisation du secteur à des représentants de la profession, qui pleurnichent.


Le chef du gouvernement bavarois, le social-démocrate Hoffmann, refuse de s’incliner. Il obtient le soutien d’Ebert, des corps francs et d’officiers démobilisés (dont un certain Himmler et un certain Hess). À la tête d’une armée de 50000 hommes, le moustachu Noske se charge à nouveau de matraquer les insurgés : après avoir massacré près de 1000 personnes à Munich, ses troupes le suivent pour réprimer les grèves qui se multiplient à travers le pays.


Échappant par miracle aux baïonnettes, Marut dresse la liste des massacreurs : aux côtés des « officiers, soldats, grands prêtres du parti, juges, procureurs, mouchards », il n’oublie pas de mentionner ceux qui ont été — et qui demeurent — leurs porte-parole et leur propagandistes zélés : les « pisse-copie » de la presse qui ment [8].


Paru dans Le Plan B n°6 (fév-mars 2007)


Notes

[1] 10 novembre 1918, cité par Sebastian Haffner, Allemagne, 1918. Une révolution trahie, Complexe, 2001, p. 104.

[2] Gilbert Badia, Les Spartakistes, Julliard, 1966, Coll. « Archives », p. 189.

[3] Cité par L’Humanité, 17 janvier 1995.

[4] Cité par Jean-Paul Musigny, La Révolution mise à mort par ses célébrateurs même. Le mouvement des conseils en Allemagne, 1918-1920, Nautilus, 2001, p. 37.

[5] Sebastian Haffner, op. cit., p. 139.

[6] Cité dans B. Traven, Dans l’État le plus libre du monde, Paris, Babel, « Révolutions », 1999.

[7] Erich Mühsam, La République des Conseils de Bavière. La société libérée de l’État, La Digitale- Spartacus, 1999, p. 76.

[8] Der Ziegelbrenner, 3 décembre 1919.

 
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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 15:32

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André Tosel : "L'inhumaine humanité de la guerre" sur le site de l'Humanité

A la Maison de la poésie avec les Amis de l’Humanité, André Tosel a offert à une assistance emportée par le rythme haletant de l’exposé une cérémonie de haut vol. En débat, Jaurès, le capitalisme transnational et la guerre mondialisée. Retrouvez ici l’intégralité de ses propos.

Il ne lit pas, il ne dit pas, il ne raconte pas, il professe. Et l’on comprend mieux ce que ce mot peut avoir d’admirable quand on a eu la chance, trop rare, d’entendre une leçon d’André Tosel. Le philosophe, ancien professeur à la Sorbonne et à Nice, a choisi, encouragé par Charles Silvestre et Claude Guerre, les maîtres de céans, d’interroger de plein fouet l’énigmatique phrase de Jaurès qui sert de prétexte à ces rencontres. Il l’affronte pendant une heure trente de combat sans pause, dans ce qu’elle a de plus désarmant, de plus terrifiant peut-être  : ce qu’il appelle «  l’inhumaine humanité de la guerre  ». Le scandale d’une humanité qui n’a pas renoncé à la guerre. Une humanité qui, plus exactement, est retournée en barbarie, dans l’affrontement inexpiable des empires coloniaux à la fin du XIXe siècle, au moment où les nations européennes libérées de leurs conflits d’unité nationale semblaient aborder les rivages civilisés.

 

C’est ce scandale qui a bouleversé Jaurès au beau milieu de sa vie d’intellectuel et de militant, c’est aussi ce scandale pressenti, analysé et dénoncé, qui l’a tué, en entraînant le monde dans l’abîme de la Première Guerre mondiale – et bientôt de la Seconde. Mais c’est encore ce scandale qui nous ronge, nous autres «  prolétaires de tous les pays  », qui, aujourd’hui comme hier, voulions changer de monde et n’y sommes pas parvenus.

 

Dans ce parcours lucide qui côtoie sans cesse le désespoir sans y verser, Tosel convoque un florilège de figures tutélaires. Avec les mots les moins arides qu’on puisse aligner, il montre comment et pourquoi Jaurès emprunte à Marx, aux métaphysiciens allemands et au mouvement révolutionnaire et ouvrier français, comment il s’écarte à la fois de Bergson, d’Auguste Comte ou de Kant, comment il anticipe Lénine, Rosa Luxemburg ou Gramsci. Comment, en fin de compte, sa vision d’une «  évolution révolutionnaire  », d’une «  interpénétration des contraires  » qui contraigne le capital à entendre la classe ouvrière sur les conditions d’une transformation inédite des rapports sociaux, fut noyée à contre-courant d’une histoire vomissant une violence aussi radicale qu’imprévue.

 

Jaurès a échoué, mais nous restons les héritiers de sa persévérance  : celle qui relève le défi de ce combat infini contre la violence. Tosel distingue et clarifie quatre versants du «  carré  » où agir face à la guerre mondialisée de notre époque. Dans les rôles principaux, la politique impériale du supergrand militaire, une multiplicité de conflits nationalitaires à tonalité raciste et potentiellement génocidaires, une culture de la vie quotidienne hantée par la concurrence et tentée par la violence contre «  l’autre  », et un capitalisme transnational obsédé par l’exploitation sans fin du travail et des hommes.

 

Le pire est-il certain, se demande Tosel  L’optimisme, en tout cas, est affaire de volonté.

 

Lire le texte intégrale ici

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25 décembre 2009 5 25 /12 /décembre /2009 13:04

En complément de l'article "l'impérialisme français en Algérie, les conséquences 100 ans après

L’impérialisme français en Algérie, Rosa Luxemburg, 1913. Sur le site bataille socialiste


La fin de la guerre d’Algérie et la place des enfants des colonies dans la cinquième république

Par Todd Shepard, Septembre 2006

Introduction

Dans cet article comme dans son livre [1], Todd Shepard souligne les enjeux de la période qui suit l’indépendance algérienne : il montre que, loin de mettre fin à une période de domination, ce qui se joue alors a des répercussions sur le rapport actuel de la République aux populations issues de l’immigration. Il met notamment en évidence l’incapacité des élites politiques et intellectuelles françaises à réfléchir à la période coloniale et l’occultation de la contradiction fondamentale entre les principes républicains et les 100 ans de domination brutale en Algérie. Cette occultation est au fondement de la manière dont la nationalité française va être redéfinie après l’Indépendance, et notamment l’exclusion raciale de ceux à qui la citoyenneté avait pourtant été enfin reconnue en 1958 : les Algériens.

Article

En novembre 2005, le gouvernement Villepin exhume une loi votée en 1955 pour instaurer le couvre-feu dans les villes touchées par les « émeutes ». La mise en œuvre d’un dispositif institué pendant la guerre d’indépendance algérienne montre qu’il serait réducteur de voir dans la question coloniale un enjeu exclusif de mémoire : des traces institutionnelles et juridiques de cet épisode central de l’histoire française, la période coloniale, perdurent encore de nos jours.

Une partie de cet héritage a d’ailleurs été transmise très récemment, c’est-à-dire au cours même du processus de décolonisation. Celle-ci, et plus particulièrement l’accession de l’Algérie à l’indépendance, a constitué un moment décisif. En témoigne, notamment, la manière dont elle a été justifiée. Le discours qui s’est imposé minimise en effet l’importance de l’empire. On a pu entendre ainsi que l’administration coloniale et l’assimilation de l’Algérie, mises en œuvre par les régimes républicains successifs, ne reflétaient pas les incohérences et les paradoxes des valeurs républicaines mais qu’elles étaient au contraire en contradiction avec ces valeurs et donc étrangères à elles.

Par ailleurs, les institutions républicaines, mises en place pour gouverner la France et l’Algérie en tant qu’entité politique, ont été redéfinies en occultant une réalité essentielle et aveuglante, en l’occurrence que la République française s’était bel et bien construite avec l’Algérie et que des structures et dispositifs, initialement mis en place aux marges de la République (c’est-à-dire dans les départements algériens), avaient été importés en « métropole » et notamment une certaine définition de la nation, de ses frontières, des populations ayant accès à la citoyenneté et de celles qui en sont exclues. Cette redéfinition de qui est français et qui ne l’est pas a permis d’établir de nouveaux rapports entre l’Exécutif et le Législatif.


La longue exclusion des Algériens « français » de la citoyenneté

Dès 1840, c’est-à-dire dix ans après la conquête française, l’Algérie est intégrée au territoire national et ses habitants sont dès lors considérés en droit comme des sujets nationaux. Les Algériens deviennent français sans pour autant bénéficier des droits liés à la citoyenneté. Ils sont « sujets » français et non-citoyens. Cette exclusion était justifiée par les « statuts civils locaux » auxquels les Algériens demeuraient attachés. Ce statut juridique spécifique perdure jusqu’aux lendemains la Seconde Guerre mondiale. En 1947, la qualité de citoyen est reconnue à tous les Algériens de statut local sans les droits politiques qui lui sont associés. De la colonisation à l’indépendance algérienne en juillet 1962, la France a ainsi entériné la légitimité sur son sol national de ce qui était appelé le « droit local ». En d’autres termes, elle a reconnu un ensemble de codes juridiques, de cours de justice et de juristes qui existaient avant la colonisation et qui reposaient sur des lois et des institutions coraniques (islamiques) et mosaïques (juives). [2]

Constamment mobilisées dans la pratique, en particulier au sein des systèmes éducatif et judiciaire, lors des débats politiques ou encore dans les controverses médicales [3], les notions d’ethnie et de race n’étaient reconnues par la loi ni en Algérie ni dans le reste du territoire français. Pour les fonctionnaires français, l’expression « musulmans d’Algérie » n’impliquait en principe aucune distinction d’ordre religieux. Au cours d’un débat, au tout début de la Vème république, le sénateur Charles Fruh l’exprimera sans ambiguïté : « Certains ont pensé, explique-t-il à ses collègues sceptiques, que l’expression « Français musulmans » pouvait comporter une signification religieuse [...]. Après discussion, votre Commission a estimé qu’il y avait lieu de maintenir l’expression « Français musulmans » pour une raison majeure : les dispositions législatives antérieures concernant l’Algérie [...] ont employé cette expression « Français musulmans » sans que ce terme implique aucune distinction d’ordre religieux » [4].

Le rôle joué par le droit local pour expliquer l’exclusion de la citoyenneté des Algériens, ou de la plupart d’entre eux, avait été clairement défini par le Senatus consulte du 14 juillet 1865. Celui-ci attribuait aux « musulmans indigènes » la nationalité française et permettait à un nombre restreint d’entre eux d’accéder également à la citoyenneté à la condition expresse qu’ils renoncent à leur « statut civil local ». Officiellement, l’exclusion de la citoyenneté n’était donc pas justifiée par l’adhésion à l’islam ou par les origines arabes ou berbères des Algériens mais par le fait que le statut civil coranique constituait un statut légal différent de celui des autres nationaux français. Le statut civil local était cependant établi sur la base de la descendance, en contradiction évidente avec le principe selon lequel la notion de race restait extérieure au droit [5].


La promesse non tenue de 1958

Le déclenchement de la Révolution algérienne allait bouleverser les principes qui étaient au fondement de ces lois. La Constitution de la Vème République, adoptée en 1958, reconnaissait ainsi à tous les nationaux français d’Algérie - hommes et femmes - qui avaient le statut civil local la citoyenneté à part entière. Ils pouvaient en outre conserver ce statut civil particulier qu’ils résident en Algérie ou en métropole [6]. Le principe du suffrage universel, tel qu’il avait été affirmé en 1789 ne s’est donc pas concrétisé en 1944 lorsque les femmes ont obtenu le droit vote mais seulement en 1958. En mars 1962, au moment des Accords d’Evian, la question de l’identité nationale des « Français musulmans d’Algérie » n’a suscité, par ailleurs, aucune controverse.

La position du gouvernement apparaît explicitement dans un télégramme envoyé par le ministère de la Défense nationale aux troupes stationnées en Algérie. A la question, les « Français musulmans d’Algérie » « auront-ils les mêmes possibilités et bénéfices que les Français d’origine de s’installer en métropole avec la citoyenneté française et les bénéfices de la loi du 26 décembre 1961 pour l’assistance des rapatriés français ?, la réponse du ministère de la Défense est sans équivoque : « Oui, en retournant en métropole à n’importe quel moment après l’auto-détermination ils peuvent prétendre à la nationalité française sous le régime de la loi française et bénéficier de la loi » [7]. En février de cette même année, le ministre des Armées, Pierre Mesmer, adresse un message à tous les officiers dans lequel il promettait d’« apporter aux français musulmans en service dans les forces armées et supplétives [les « harkis »] la garantie que leurs intérêts légitimes de soldats et citoyens seront sauvegardé  » [8].

Ces déclarations ne résisteront pas cependant à l’exode d’un million de personnes de l’Algérie vers la France métropolitaine. Lorsque, entre le mois d’avril et le mois de mai 1962, des dizaines de milliers de Français chercheront à quitter l’Algérie, les autorités françaises s’emploieront, en effet, à empêcher une partie d’entre eux de rejoindre la métropole, en l’occurrence les Français musulmans d’Algérie ou, ainsi qu’ils étaient de plus en plus souvent désignés, les « harkis » ou les « musulmans ».

Une note secrète datée du 23 mai et émanant du cabinet du Général de Gaulle avait donné l’ordre aux fonctionnaires en charge de l’assistance à la population « musulmane » d’Algérie de « cesser de prendre des initiatives au sujet du rapatriement des harkis ». Pour être « accueillis en métropole », était-il précisé, leur départ devait être « organisé sous le contrôle du Haut Commissaire algérien », et « leurs noms figurer sur une liste dressée à cet effet » [9]. Fin mai, un officier écrivait dans le même sens que les musulmans «  dont le reclassement est impossible en raison de leur age, de leur incapacité physique, ou (parce qu’ils sont) trop jeunes » ainsi que les «  jeunes fille seules » ne devaient pas être autorisés à quitter l’Algérie. Il ajoutait que de telles personnes « sont en effet destinées à vivre soit de la charité publique, soit, en ce qui concerne les jeunes filles, de la prostitution, et à devenir des épaves » [10].

Progressivement, tous les « musulmans algériens » ont ainsi été exclus de la nationalité française. Perceptible également dans la terminologie utilisée par le gouvernement, cette exclusion témoigne de l’alignement des pratiques bureaucratiques sur les préjugés à l’égard des Algériens qui marquaient alors les débats en métropole. Confronté à l’exode des « musulmans », le gouvernement n’a donc pas traité ceux-ci comme des citoyens français mais les a considérés comme des étrangers que la République française accueillait et assistait par pure charité.

Alors que, jusqu’en mai 1962, les Français de statut civil coranique étaient désignés comme des « rapatriés musulmans », ils allaient être relégués au statut de « réfugiés » et dénommés « harkis », perdant ainsi la qualité de « rapatriés ». Par un autre glissement sémantique, indissociablement lié au premier, le terme « musulman » qui faisait référence à la religion ou au statut légal allait désormais se rapporter à « l’origine ». En témoigne, un rapport de la Commission de coordination pour la réinstallation des Français d’Outre-mer mentionnant les « algériens d’origine musulmane » [11]. De Gaulle, quant à lui, avait d’ailleurs affirmé, le 25 juillet 1962, que « le terme rapatrié ne s’applique évidemment pas aux musulmans. Dans leur cas, il ne saura s’agir que de réfugiés  ». Une telle affirmation contredisait directement les Accords d’Evian et la notion de « rapatrié » telle qu’elle était officiellement en vigueur [12]. L’article 1er de ces Accords stipulait, en effet, que « les Français de statut civil de droit commun domiciliés en Algérie à la date de l’annonce officielle du vote pour l’auto-détermination conservent leur nationalité française  ».

Le gouvernement gaulliste remettait donc en cause de façon unilatérale une des clauses fondamentales des Accords d’Evian : le droit pour toutes les personnes d’Algérie de garder la nationalité française. Si l’ordonnance du 21 juillet 1962 stipulait que « les personnes de statut civil de droit local originaires d’Algérie ainsi que leurs enfants peuvent, en France, se faire reconnaître la nationalité française », ce droit était cependant fortement restreint et subordonné au bon vouloir administratif. En fait, les Algériens musulmans ne pouvaient conserver la nationalité française que s’ils fournissaient « une déclaration acceptée par le juge responsable dans leur aire d’habitation dans la République française ».

Ainsi, non seulement les Français de statut civil local devaient déclarer une nationalité qu’ils possédaient déjà, mais ils risquaient de perdre cette nationalité si leur déclaration n’était pas acceptée par le juge et enregistrée auprès du Ministère de la Santé publique et de la Population à partir du 1er janvier 1963. Le ministère avait, en outre, la latitude de refuser d’enregistrer cette déclaration ou de la rejeter pour une période de trois ans s’il lui apparaissait «  que l’intéressé (était) indigne d’être maintenu dans la nationalité française  ». En l’absence de critères précis, les rejets étaient motivés par de multiples raisons : du soupçon d’activisme nationaliste à l’imputation de défaillances morales ou de défauts personnels [13].

La république institutionnalisait ainsi l’idée que les « Français musulmans » d’Algérie étaient différents des autres Français. Plus précisément, les autorités françaises se sont appuyées sur le sens commun pour ignorer puis pour modifier radicalement les lois censées garantir à tous les musulmans d’Algérie le droit à être maintenus dans la nationalité française. Seuls ceux d’entre eux que les fonctionnaires français jugeaient dignes d’en bénéficier pouvaient désormais être assimilés à la nation. La délimitation de nouvelles frontières territoriales, suite à l’abandon des départements algériens, s’est donc accompagnée d’une redéfinition majeure des limites de la nation française, consacrée par la refonte des institutions républicaines sous l’impulsion du Général de Gaulle.


La Vème République : une République « blanche » ?

Le 20 septembre 1962, le Général de Gaulle annonçait le second référendum de l’année (le premier avait eu lieu le 8 avril pour entériner les Accords d’Evian). Les citoyens devaient voter le 28 octobre pour approuver l’élection au suffrage universel direct du président de la République. L’annonce du référendum eut pour résultat inattendu que les électeurs français durent retourner aux urnes en novembre, cette fois pour élire leurs représentants au parlement. En effet, avant même le scrutin référendaire, le projet d’élection directe du chef de l’Etat avait suscité une forte opposition qui fournit au chef de l’Etat l’occasion de dissoudre l’Assemblée nationale. Selon un journaliste de Paris-Match, il était convaincu que «  la résistance des partis politiques serait moins redoutable que ne fut celle des pieds-noirs et surtout de l’armée », contre lesquels il avait lutté pour imposer l’indépendance de l’Algérie (le rôle des Algériens et du FLN n’était pas mentionné) [14].

La question algérienne fut évidemment au centre de la campagne de l’automne 1962. Les partisans du Général De Gaulle mirent ainsi l’accent sur la menace que la guerre d’Algérie représenterait encore pour la République, cherchant ainsi à prolonger l’atmosphère politique créée par les événements de mai 1958 qui leur avait permis d’accéder au pouvoir. Plutôt que de défendre la supériorité de la conception gaulliste de la nation par rapport aux régimes précédents - une tactique, mise en œuvre par le Général et le parti du Rassemblement du peuple français (1947-53) au lendemain de la Libération et qui avait alors lamentablement échoué -, leur argument central a consisté à disqualifier les adversaires du président de la République accusés d’être rétifs à la décolonisation de l’Algérie. A de rares occasions seulement, ils ont reproché à ceux qu’ils appelaient les « hommes de la IVème République » de rester attachés au système de gouvernement caractérisé par la prééminence du parlement et par une présidence faible, préférant pratiquer l’amalgame entre, d’une part, leurs rivaux, stigmatisés comme alliés de l’OAS, des « fascistes » et des « terroristes », et, d’autres part, les adversaires déclarés des Accords d’Evian.

La stratégie adoptée en automne 1962 n’a donc pas consisté à appeler le peuple à accorder sa confiance au président qui avait eu le mérite de sortir la France du bourbier algérien ; elle n’a pas cherché non plus à gagner l’adhésion du corps politique à la vision et aux choix politiques gaullistes mais, pour paraphraser Clausewitz, elle a brandi l’épouvantail de la guerre pour susciter le soutien populaire.

De tous les adversaires de l’élection du président au suffrage direct, la cible principale des attaques du Général De Gaulle et de ses partisans fut Gaston Monnerville, président du Sénat et membre du Parti radical. Au cours du Congrès de son mouvement, tenu à Vichy peu après l’annonce du referendum, celui qui occupe alors la fonction politique la plus élevée en France n’avait pas craint de dénoncer le projet constitutionnel gaulliste comme une « forfaiture », définie par l’article 166 du Code pénal comme qualifiant « tout crime commis par un serviteur de l’Etat dans l’exercice de ses fonctions ».

Retraçant l’histoire des résistance aux dérives autoritaires qu’avait connues la France (Napoléon, MacMahon, Boulanger, Pétain), Monnerville fit l’éloge des contrepouvoirs que représentaient la Constitution et toutes les institutions existantes : l’Assemblée nationale, incarnation de la « volonté du peuple », le Sénat, représentant les entités territoriales et le Conseil constitutionnel, nouveau juge de la constitutionnalité des lois. [15] Il accusait le gouvernement de trahir ses engagements et de contourner les structures constitutionnelles, et notamment l’article 11 de la nouvelle constitution qui liait l’engagement d’une procédure référendaire à l’assentiment des deux Chambres. C’est précisément dans ce sens qu’il employait le terme de « forfaiture » que les chercheurs françaises Odile Rudelle et Geneviève Kieffer ont qualifié de « mot énorme, immense, et tout à fait injurieux, par lequel se traduit cette volonté de mise à mort politique à l’encontre du chef d’Etat ». [16] Selon un journaliste du quotidien Combat, c’est par ambition personnelle que Gaston Monnerville se serait opposé à Charles de Gaulle. Une victoire du « non » au référendum aurait en effet contraint celui-ci à démissionner et, selon les termes de la constitution, le président du sénat aurait automatiquement été appelé à lui succéder. Cette interprétation n’est cependant confirmée par aucun document ou témoignage. Jean-Paul Brunet, le biographe de Monnerville, estime quant à lui que ce dernier avait définitivement abandonné tout espoir de devenir Président de la République lorsque son parti lui avait refusé l’investiture pour l’élection de 1953. Il cite un ami du sénateur, membre du Parti radical-socialiste, selon lequel la victoire de Monnerville aux élections qui devaient suivre le référendum aurait été probable «  s’il n’était pas né en Guyane et s’il avait été blanc  ». [17] Cette même raison expliquerait pourquoi, parmi les adversaires de la constitution gaulliste, seul Monnerville, premier (et dernier) homme de couleur à avoir occupé un poste aussi important dans l’Etat français, fut la cible délibérée d’humiliations générales et privé de toute apparition à la radio et à la télévision pendant la campagne électorale (comme l’atteste un mémo envoyé au Conseil Constitutionnel) au point qu’un enseignant a pu écrire à France-Observateur : «  Je viens de lire la situation que nos dirigeants (...) font à M. Monnerville... Je m’étonne d’ailleurs qu’on ne fasse pas preuve d’une telle intransigeance à l’égard de M. Guy Mollet, par exemple, peut-être parce que ce dernier est métropolitain ? » [18].

Une telle relation de cause à effet est, certes, difficile à prouver ; toujours est-il que, pendant la campagne de l’automne 1962, l’idée que Monnerville ne pouvait diriger la France « parce qu’il n’était pas blanc  » est passée du statut de soupçon partagé par le microcosme politique à celui d’opinions écrites noir sur blanc. L’ostracisme dont il fut l’objet se poursuivit au lendemain du référendum, De Gaulle exigeant même de ses collaborateurs qu’ils ignorent le Sénat et son président. Ainsi, durant les six années où il a occupé les fonctions de chef du gouvernement, Georges Pompidou n’est jamais apparu devant le Sénat au complet. Et quand, en 1968, Gaston Monnerville prononça son dernier discours en tant que président du Sénat, le seul membre du gouvernement présent, le gaulliste Jacques Chirac, quitta ostensiblement la salle [19].

La mise à l’écart de Monnerville prend tout son sens dans le nouveau contexte institutionnel issu de l’indépendance algérienne. Alors que celle-ci était désormais à l’ordre du jour, le gouvernement avait écarté de l’assemblée nationale tous les hommes et femmes « de couleur ». Le 3 juillet 1962, une ordonnance présidentielle (n° 62-737) mit ainsi fin aux mandats électoraux de tous les élus d’Algérie (auparavant le Parlement français comptait 55 élus « Français musulmans d’Algérie » dont son Vice-président, Bachaga Saïd Boualem ; entre les élections de 1958 et juillet 1962, presque 9,5% des membres de l’Assemblée Nationale et du Sénat étaient comptés comme « musulmans algériens »). En avril 1962, Nafissa Sid-Cara, la première femme musulmane d’Algérie à être nommée à un poste de cabinet fut également évincée.

On ne peut pas appréhender ces évictions dans le seul cadre de l’abandon des départements algériens ; leur signification profonde est sans doute révélée par les propos tenus à la veille du référendum par l’ancien premier ministre Michel Debré, ainsi que par d’autres responsables gaullistes, affirmant explicitement que les nouvelles institutions qu’ils appelaient de leurs vœux étaient censées tirer avantage du nouveau caractère « européen » du corps politique français. A de multiples reprises, Debré fit ainsi référence à cette nouvelle situation pour justifier sa propre conversion à l’élection au suffrage universel direct du Président de la République (alors qu’initialement le projet constitutionnel, à l’élaboration duquel il avait contribué, ne prévoyait pas ce mode d’élection). Dans un entretien à Paris-Match, il expliquait sans détours les raisons de son revirement : « Le suffrage universel ne pouvait pas se concevoir en 1958. Le corps électoral était le corps électoral de l’Union française, avec tous les Africains et les musulmans d’Algérie  ». Dans ces conditions, ajoutait-il, «  l’élection au suffrage universel était impossible  » [20].

Pour certains écrivains de la gauche radicale, comme Frantz Fanon, Simone de Beauvoir ou Jean-Paul Sartre, la révolution algérienne avait permis à la France d’être enfin confrontée au déni d’égalité et d’humanité sur lequel la république était fondée. Selon Sartre, cette révolte des opprimés avait offert aux Français la possibilité de se décoloniser. Or, plutôt qu’une révolution, ce qui est arrivé en France ressemble à une contre-révolution : non seulement les protections institutionnelles contre le césarisme ont sauté, le Législatif étant désormais soumis à l’Exécutif, mais, surtout, avec l’exclusion brutale des harkis et des députés d’Algérie ou encore avec la marginalisation de Monnerville, les possibilités de réaliser les promesses républicaines en ouvrant la nation ont été définitivement manquées.

Post-scriptum

Todd Shepard est professeur associé à l’Université Temple, (Philadelphie, Etats-Unis). Il est l’auteur de The Invention of Decolonization : The Algerian War and the Remaking of France, Ithaca, Cornell University Press, 2006. Cet article est paru dans la revue Contretemps, n° 16, janvier 2006.
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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 10:19

Cet article est à lire sur le blog des "cahiers d'histoire critique" et visiter le site: pour consulter l'article

Ce livre doit être lu comme un essai, dont l’esprit est donné par son titre : les Allemands qui ont affronté Hitler. L’historien et germaniste, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Allemagne contemporaine et du mouvement ouvrier, Gilbert Badia nous narre histoire de ces Allemands, hommes et femmes, qui ont résisté au nazisme. L’auteur, qui n’est pas pour rien le biographe de deux femmes, Rosa Luxembourg et de Clara Zetkin, insiste à plusieurs reprises sur le rôle de ces dernières. Mais plus largement, il entend comprendre et présenter les motivations individuelles, voire personnelles des résistants et souligner le courage extraordinaire dont ils ont fait preuve.

2Animé d’une admiration et d’un respect communicatifs pour les protagonistes de l’histoire qu’il raconte, Gilbert Badia entend leur rendre justice, par-delà les querelles partisanes. Son livre se lit d’abord comme une réhabilitation. C’est d’abord une réhabilitation de la résistance allemande dans son ensemble. Certes cette résistance est restée marginale et divisée, certes elle n’a jamais joui d’un large soutien populaire comme ce fut le cas de la résistance française, mais il n’en demeure pas moins que des hommes et des femmes ont trouvé le courage d’affronter une dictature terrible, dans des conditions extrêmement difficiles, tout en sachant qu’ils encouraient les plus grands dangers s’ils tombaient entre les mains de la SS ou de la Gestapo dont les représentants torturaient avec sadisme (le mot revient à plusieurs reprises) tous ceux qui entendaient leur résister. Mais Gilbert Badia s’attache surtout à réhabiliter ceux qui ont été injustement oubliés. Aussi n’est-ce pas un hasard si son livre s’ouvre sur l’histoire extraordinaire de « Georg Esler : le héros méconnu ». Ce menuisier, ancien syndicaliste, proche du parti communiste, va durant plusieurs mois minutieusement préparer un attentat contre Hitler dont il est le seul maître d’œuvre. Le 9 novembre, un engin explosif placé dans la colonne de la brasserie explose faisant huit morts mais Hitler, qui a quitté les lieux treize minutes plus tôt, est miraculeusement épargné. Aux juges qui l’interrogent Elser déclarera qu’il a agi absolument seul pour éviter la guerre et « changer la situation ». Ce n’est qu’en 1970 que Georg Esler, longtemps soupçonné d’avoir été manipulé par la SS, est reconnu officiellement comme un résistant. De même, ce n’est que tardivement que les derniers doutes ont été levés concernant les vraies motivations de Kurt Gerstein. Ce militant catholique, plusieurs fois emprisonné durant le nazisme, s’engage dans la SS pour « espionner » de l’intérieur et collecter des informations sur l’extermination massive des juifs, informations qu’il tente en vain de diffuser au Vatican et auprès des ambassades occidentales. Arrêté par les Alliés à la fin de la guerre, il se suicide dans sa cellule non sans avoir rédigé un document essentiel : le fameux rapport Gerstein. On peut comprendre que les actions extraordinaires de Georg Esler ou de Kurt Gerstein se soient longtemps heurtées à l’incrédulité mais c’est au nom de mobiles d’ordre politique que d’autres grandes figures résistantes ont été volontairement oubliées par les historiens : « Il est rare que les historiens, quel que soit leur souci d’objectivité, ne soient pas influencés par l’air du temps, c’est-à-dire par les orientations politiques dominantes à un moment donné. » Aussi, Gilbert Badia choisit-il d’insister, mais sans exclusive, sur les résistants venus de la gauche moins connus en France et dont l’action, magnifiée à l’Est, a été longtemps occultée dans les travaux historiques et l’opinion publique ouest-allemande. Le livre rend largement compte des actes des résistants communistes et sociaux-démocrates à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Allemagne y compris dans les camps de concentration. À rebours d’une historiographie qui remet en cause l’héroïsme des déportés communistes, en particulier à Buchenwald, Gilbert Badia souligne au contraire le courage et l’abnégation dont ont fait preuve ces communistes qui ont parfois passé plus de dix ans dans les camps : « Ce qui me frappe pourtant c’est le nombre de témoignages – de tous bords – qui soulignent combien de vies ont été sauvées par les communistes. » De même, après Gilles Perrault, il lève l’opprobre, longtemps maintenu sur le mouvement de « l’Orchestre rouge », soupçonné d’avoir constitué un réseau d’espionnage au service de l’URSS : « Ces patriotes ont risqué leur vie en tentant d’empêcher ou d’arrêter une guerre dont ils ont diagnostiqué, dès l’hiver 1941, qu’elle serait perdue par le Reich. Bien avant les membres du réseau responsable de l’attentat du 20 juillet, ils ont dénoncé les crimes des militaires allemands en Pologne et en URSS et compris que seul un changement de régime pouvait éviter à l’Allemagne la destruction de ses villes et des millions de morts. Autant de raisons de donner à l’Orchestre rouge toute sa place dans ce panorama des résistances allemandes. »

3Mais Gilbert Badia n’oublie pas pour autant de consacrer de longs paragraphes aux résistants dont la reconnaissance, à l’Ouest tout au moins, n’a jamais posé de problème : les étudiants du Mouvement de la Rose Blanche, comme les résistants conservateurs, à l’origine de l’attentat du 20 juillet 1944, même si concernant ces derniers, il souligne l’ambiguïté de leurs motivations et le caractère tardif de leur passage à l’acte.

4C’est parce qu’il veut d’abord réhabiliter des hommes dont il entend souligner le courage que le livre de Gilbert Badia n’est pas une reconstitution minutieuse de l’histoire des différents réseaux de la résistance allemande et des conditions de leur développement. Le livre fourmille certes de renseignements mais ils sont souvent épars et ont d’abord pour fonction de planter le décor de l’action héroïque des hommes. Aussi ce livre se lit-il facilement et avec plaisir. Regrettons toutefois que les notes soient si rares et la bibliographie, placée à la fin du volume, trop sommaire. Il reste qu’on ressort plus riche de la lecture de ce livre à l’issue de laquelle on ne peut manquer de s’interroger sur ce qui a fondé le courage de ces individus exceptionnels.

Pour citer cet article

Référence électronique
Sandrine Kott, « Gilbert Badia, Ces Allemands qui ont affronté Hitler », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique [En ligne], 87 | 2002, mis en ligne le 28 octobre 2009, Consulté le 31 octobre 2009. URL : http://chrhc.revues.org/index1682.ht
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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 19:27
comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

Le dernier numéro de la revue la Commune porte le titre "Toutes les raisons de tuer Jaurès". Nous en choisissons quelques extraits.

L'article "La parole est au citoyen Jaurès" regroupe des citations dont celle-ci:

Dernier meeting, 24 juillet 1914, une semaine  avant l'assassinat.

Quand l'Autriche annexait la Bosnie-Herzégovine, nous n'avions le droit de lui adresser aucune remontrance puisque nous, nous étions engagés au Maroc. Notre ministre des affaires étrangères disait à l'Autriche: nous vous passons la  Bosnie-Herzégovine à condition que vous nous passiez le Maroc et nous disions à l'Italie: tu peux aller en Tripolitaine puisque moi, je suis au Maroc. Tu peux voler à l'autre bout de la rue puisque, moi, j'ai volé à cette extrémité-ci. Quoi qu'il en soit, citoyens et je vous dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n'y a plus qu'une seule chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces et que nous demandions à tous les prolétaires français, anglais, allemands, italiens, russes, que nous demandions à tous ces mllions d'hommes de s'unir pour que le battement unanime de leur coeur écarte l'horrible cauchemar."




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Toutes les raisons de tuer Jaurès - Commune 55
Collectif de la Revue Commune
Histoire -Paru le : 10-09-2009 - Disponible
« Au fond du capitalisme, il y a la négation de l'homme. » Jaurès.
Et également :
La censure aujourd’hui
Où va l’art contemporain
Les carnets de M. Prudhom [...]


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22 août 2009 6 22 /08 /août /2009 09:30
Jean Jaurès

Les chemins de l’anticolonialisme
par Gilles Candar

A lire sur le site de l'Institut d recherches pour la Résolution non violente des conflit. L'article est pru dans alternatives non violentes, No 140.

* Professeur d’histoire au lycée Gabriel Guist’hau (Nantes). Président de la Société d’études jaurésiennes. Auteur de nombreux ouvrages, dont : Histoire des gauches en France, ouvrage collectif co-dirigé avec Jean-Jacques Becker, La Découverte, 2004, éd. de poche, 2005 ; Jean Jaurès, Laïcité et République sociale, préface d’Antoine Casanova, Le Cherche Midi, 2005 ; Jean Jaurès, De l’éducation, éd. de Guy Dreux, Christian Laval, Catherine Moulin, Syllepse / Nouveaux Regards, 2005.


Jaurès a vécu la période de la colonisation. Il l’a accompagnée et il est passé à son égard de l’approbation la plus enjouée à la critique d’abord mesurée, puis de plus en plus catégorique, mais aussi de plus en plus réfléchie. Sans doute d’ailleurs, sa réflexion restait encore partiellement en suspens au moment de sa mort prématurée (rappelons qu’il n’était âgé que de cinquante-quatre ans en 1914). L’évolution n’en est pas moins saisissante.

Jeune homme, Jaurès est un professeur républicain, admirateur de Jules Ferry, l’homme des lois scolaires, mais aussi des conquêtes coloniales. Jaurès compte de nombreux militaires dans sa famille. Certains ont participé à la conquête de l’Algérie. Gloires et protecteurs de la famille, les amiraux Constant et Benjamin Jaurès sont allés guerroyer en Cochinchine, dans l’Annam et en Chine. Le jeune Jaurès loue donc tout comme un autre la mission civilisatrice de la France : « ces peuples sont des enfants » et il faut se faire aimer en assurant l’ordre et en construisant des écoles, explique-t-il aux électeurs du Tarn lorsqu’il prépare son élection comme député en 1885.

La prise de conscience

Il apprend vite que le monde n’est pas si simple. Il l’apprend à la Chambre, dans sa circonscription aussi, auprès des mineurs de Carmaux comme des paysans du Tarn, ou à Toulouse, dont il est un temps l’élu local. Il devient socialiste, mais longtemps semble rester discret sur les questions coloniales. Les connaît-il d’ailleurs ? Et d’abord, comment les connaître ? La documentation est rare, la presse peu fiable, la science ethnographique guère assurée, dans ses méthodes comme dans ses présupposés. Peu de gens s’intéressent à ces terres lointaines et d’autres sujets passionnent bien autrement l’opinion, même celle des esprits les plus cultivés et les plus avertis : cléricalisme, libre-pensée, protectionnisme, libre échange, lutte contre le phylloxéra, boulangisme, scandale du Panama… Pourtant Jaurès travaille, lit, discute, s’ouvre aux réalités du pays comme de l’étranger. Il se rend au printemps 1895 à Sidi-bel-Abbès, en Algérie, à l’invitation de son ami Viviani. Il s’y repose, mais il s’informe aussi.

Il prend alors conscience de l’existence de graves problèmes, ou du moins en découvre la réalité concrète derrière les formulations abstraites lues ou entendues à Paris. Les tensions sont lourdes en Algérie. Les colons, les juifs devenus citoyens français par le décret Crémieux en 1870, la masse de la population arabe, musulmane, appauvrie par les conséquences de la conquête et les spoliations, s’affrontent sourdement. Parfois des émeutes éclatent. Jaurès écrit à plusieurs reprises sur l’Algérie, après ce voyage et à l’occasion de crises diverses qui secouent ces départements officiellement intégrés à la République française. Son originalité est qu’il ne passe pas sous silence la masse arabe et ses droits. « Nous avons été les tuteurs infidèles du peuple arabe » écrit-il1 et il ne voit pas de solution qui se dispenserait de reconnaître ces droits. À l’époque, il s’agirait de « garanties », de « traitement plus humain »2, d’accepter aussi le principe de l’accès à la citoyenneté française de populations qui garderaient le statut juridique musulman. Un programme qui pourrait donc s’insérer dans la logique d’un réformisme colonial, lequel existe au sein de la gauche républicaine… mais qui est régulièrement réduit à l’impuissance par une majorité indifférente ou sensible aux arguments des milieux coloniaux. Les limites même d’une colonisation pacifique, les pièges de la mise en valeur, de « l’aide au développement » dirait-on peut-être aujourd’hui, Jaurès apprend aussi à les connaître.

Quelques affaires célèbres jalonnent son apprentissage. Ainsi, à partir de 1906, la célèbre affaire Couitéas. Requin habile qui avait su faire fortune, vice-consul de Grèce en Tunisie, marié à une aristocrate française, lié au monde des affaires et de la politique, Basilio Couitéas avait acquis à Tabia, par des procédés plus que douteux et de hautes complicités, un domaine de 38 000 ha dont il entendait faire expulser les tribus indigènes. Tortueuse, l’affaire Couitéas agite la Tunisie ainsi que la vie politique et associative française pendant plusieurs années. Couitéas sait trouver des défenseurs, chez les radicaux (Pichon, Dalimier.) et à droite (Cdt Driant), mais aussi au sein de la Ligue des droits de l’homme ou au Parti socialiste (Willm). L’affaire se termine par un compromis et Couitéas obtiendra en 1923 des indemnités complémentaires (arrêt Couitéas du Conseil d’Etat, 1923, célèbre pour fonder la notion de « responsabilité sans faute »). Mais cette affaire aussi tragique que romanesque a été de celles qui ont permis de dessiller les yeux de Jaurès… et qui surtout ont montré sa capacité à réagir, à éclairer et à dessiller les yeux de ceux qui ne boyaient pas… ou ne voulaient pas voir. Il y eut d’autres affaires bien sûr : scandales de l’Ouenza, de la Ngoko Sangha… Pour Jaurès, comme il l’écrit dans L’Humanité3, « il est temps que partout les indigènes soient protégés » et bénéficient « d’énergiques mesures de réparation », car « en Tunisie, comme en Algérie, comme au Congo, comme au Maroc, c’est en les pillant que des milliers d’aventuriers s’enrichissent ». Non seulement Jaurès saisit le mécanisme des rapines, mais c’est aussi pour lui l’occasion de se pencher plus avant sur la civilisation arabo-musulmane et les sociétés africaines : il faut apprendre l’histoire musulmane, le droit musulman, tous les aspects de cette « civilisation admirable et ancienne »4.

Quand les lois son inexistantes, insuffisantes ou injustes, il convient pour Jaurès d’en instaurer de nouvelles. C’est le sens de son combat politique, y compris contre le colonialisme.

Contre la guerre du Maroc

L’aspect le moins populaire du colonialisme est sans doute celui de la conquête militaire. « Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés » sait-on depuis Robespierre, et même si longtemps la gauche républicaine ou bonapartiste a pu être patriote ou cocardière, depuis 1848, Hugo et Michelet, une méfiance contre les expéditions militaires s’est développé. Elles coûtent cher, de surcroît, en argent et en hommes. C’est en général une fois la conquête faite que la colonisation est souvent la mieux acceptée. La phase de conquête est plus difficile. Ce n’est donc qu’une demi-surprise lorsque Jaurès s’oppose à la conquête du Maroc au début du XXe siècle, qui suit celles de l’Algérie et de la Tunisie. Jaurès mène campagne contre la guerre du Maroc. Il comprendrait une présence économique, culturelle qui serait profitable à la France. Il n’accepte pas la guerre et ses méthodes. C’est le minimum, diront certains ? Mais peu atteignent ce minimum, précisément, même à gauche, dans la France de la Belle Époque. Lorsque Jaurès dénonce les massacres, les exactions, les bombardements de civils, la mise à mort des femmes et des enfants qu’il devine, qu’il reconstitue, derrière les euphémismes et les propos lénifiants des communiqués officiels, Jaurès se fait insulter, traiter d’agent de l’Allemagne, puisque l’Allemagne prétend elle aussi défendre l’indépendance marocaine, d’insulteur des soldats français, les « plus généreux et les plus humains qui soient au monde », comme le déclare le radical Paul Doumer. Pendant longtemps , les patriotes marocains seront au mieux des « rebelles » ou des « fanatiques », le plus souvent des « salopards » comme le chantait encore dans les années 1930 Marie Dubas.

Cette campagne contre les guerres du Maroc vaut sans doute à Jaurès les pires haines contre lui. C’est que la mainmise française ne se fait pas si aisément. Les Marocains résistent. L’Allemagne intervient (visite de Guillaume II à Tanger en 1905, coup d’Agadir en 1911). Donc non seulement Jaurès semble s’en prendre à l’action qui se proclame pleine de bonnes intentions de gouvernement républicains, de gauche le plus souvent (l’anticlérical Rouvier, le radical Clemenceau, ancien anticolonialiste pourtant, les socialistes Briand ou Viviani, le dreyfusard Gal Picquart ministre de la Guerre), mais il contrecarre l’action nationale alors qu’est en jeu notre rivalité avec l’ennemi traditionnel, l’Allemagne du Kaiser Guillaume. Et Jaurès s’engage. Ses articles, ses discours à la Chambre ou en réunions publiques, se comptent par dizaines et même davantage. Il est interrompu, insulté, caricaturé, promis à la mort honteuse par tous les patriotes, de droite… mais aussi de gauche comme son ancien ami Péguy, en route vers le nationalisme, ou les habitués du salon de son amie Arconati-Visconti dont il finit par être exclu.

Nous avons du mal à réaliser de nos jours la somme d’insultes et calomnies auxquelles Jaurès a dû faire face, et auxquelles il ne répondait pas, rejetant toujours la spirale de la violence.

La découverte du pluralisme culturel

Isolé, Jaurès s’est élevé au-dessus de la plus grande partie de la classe politique par sa générosité et sa capacité d’imagination. Lui, le normalien, le professeur épris d’humanités et de culture classique, pressent, découvre la grandeur des civilisations non européennes. Non, les Marocains qui se défendent ne sont pas des fanatiques. Ils défendent la liberté de leur civilisation, qui a ses mérites, même si, comme les autres, elle doit savoir s’ouvrir et évoluer. C’est à ce moment que Jaurès renoue avec la plus haute tradition de l’humanisme et des lumières, de Montaigne à Diderot, qui sait voir la valeur des autres possibles. Jaurès est isolé quand il se prononce à la Chambre contre le traité de protectorat sur le Maroc (12 juin 1912), au nom aussi de la civilisation marocaine, « civilisation à la fois antique et moderne », qui a « sa tradition et sa fierté », civilisation « souple, variée », qui a su à la fois exprimer « le plus haut degré de génie philosophique » et rayonner jusqu’au cœur de l’Afrique, et qui le surprend par sa complexité, sa plasticité, ses possibilités d’évolution et de transformation.

Jaurès a ainsi découvert ce que Madeleine Rebérioux (1920-2005), sa grande historienne, elle-même constante et courageuse militante anticolonialiste, appelait « le pluralisme culturel ». Cela le conduit à participer avec une particulière hauteur de vues aux discussions qui troublent parfois les rangs socialistes. L’hostilité socialiste à la conquête coloniale, affirmée régulièrement aux congrès, allait de soi et rejoignait l’opposition traditionnelle des radicaux à ces expéditions. Mais que faire des empires coloniaux acquis ? De même que se développait un radicalisme d’affaires et de colonies, de même certains socialistes se laissent aller à rêver de projets de coopératives ou d’expériences socialistes… dans des régions propices qu’on aurait au préalable vidées de leurs habitants, à moins que ceux-ci ne deviennent d’obéissants sujets. Ainsi, le projet Deslinières de colonisation socialiste au Maroc, soutenu par Guesde et Cachin, faillit être approuvé par le groupe parlementaire socialiste (séances du 16 février et du 8 mars 1912). L’intervention de Jaurès et de Vaillant fut décisive pour l’empêcher. Ainsi, l’Internationale socialiste à Stuttgart condamne fermement en 1907 le principe même du colonialisme, mais derrière ce rappel solennel, la lecture des débats fait apparaître la montée de courants favorables à l’acceptation, du système colonial, souvent sous couvert d’amélioration.

Jaurès indique par moments l’inclinaison de sa pensée, mais il manque de temps pour la préciser et la définir au fond alors qu’il est accaparé par mille autres questions. En tout cas, il a pris conscience de l’enchaînement des responsabilités. Non seulement, la politique coloniale de la France est condamnable en soi, mais en outre, elle participe pleinement à la montée des nationalismes, des antagonismes, des haines et des rivalités qui conduit à la catastrophe. Il le dit explicitement dans son émouvant et presque ultime discours, prononcé à Vaise (Lyon) le 25 juillet 1914 : « l’Europe se débat comme dans un cauchemar ».

Jaurès n’a pas été le seul anticolonialiste de son temps. Clemenceau a des formules plus acérées (Le Grand Pan, 1896). Hervé, dans La Guerre sociale, Vigné d’Octon, mènent de vigoureuses campagnes. Mais Jaurès se distingue par la rigueur de sa réflexion. Son opposition au colonialisme émerge, s’affirme, s’affine, se base sur une argumentation renouvelée et s’approfondit. Jaurès est le seul grand politique du temps non seulement à avoir compris que les problèmes doivent être posés au niveau de l’humanité, mais aussi que la paix est nécessaire par elle-même pour régler ces problèmes, à avoir récusé la violence dans les relations internationales. C’est le sens de tout son combat au sein de l’Internationale socialiste après 1905 pour lutter contre le danger de guerre et son appel pressant pour que le prolétariat socialiste forme un « centre organisé et clair de volonté pacifique », une « force de paix organisée, vigilante » afin de « sauver la civilisation »5.

Bibliographie

Georges Haupt et Madeleine Rebérioux (dir.), La Deuxième Internationale et l’Orient, Cujas, 1967.

Jean-Pierre Biondi, avec la collaboration de Gilles Morin, Les Anticolonialistes (1881-1962), Robert Laffont, 1992.

Denis Lefebvre, Le Socialisme et les colonies, Bruno Leprince, 1994.

Christian Poitevin, « Jaurès et les spoliations coloniales de Tunisie : l’affaire Couitéas (1908-1912) », Jean Jaurès, bulletin de la SEJ, n° 54, juillet-septembre 1974.

1 Jean Jaurès, « La question arabe », La Petite République, 1er juillet 1898.

2 Jean Jaurès, « Les compétitions coloniales », La Petite République, 17 mai 1896.

3 Jean Jaurès, « Ni diversion, ni équivoque », L’Humanité, 4 mai 1911.

4 Intervention de Jean Jaurès à la Chambre des députés, 1er février 1912.

5 Discours de Jean Jaurès au Tivoli Vauxhall après le congrès international de Stuttgart, 7 septembre 1907.

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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 11:02

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ROSA LUXEMBURG ET LA DEMOCRATIE SOCIALISTE

 Michael Löwy


Examiner les thèses de Rosa Luxemburg sur la démocratie socialiste n‘est pas simplement une entreprise d’intérêt historique; il s’agit de re-découvrir une conception et une perspective d’une actualité brûlante et qui se situent directement au cœur des débats contemporains. Au moment où le monde semble connaître une nouvelle période de «guerre froide» et où le mouvement ouvrier risque de se diviser à nouveau, comme dans les années 50, entre les partisans d’une démocratie bourgeoise pseudo-libérale et ceux d’un autoritarisme bureaucratique pseudo-révolutionnaire, l’œuvre de Rosa Luxemburg montre, avec rigueur et cohérence, une autre alternative, celle de la démocratie socialiste.

L‘écrit où cette problématique est formulée de la façon la plus explicite et la plus précise est la brochure sur la révolution russe, rédigée par Rosa Luxemburg en prison, au cours de l’année 1918.

Rappelons brièvement les conditions de publication de ce texte et les polémiques qui s’ensuivirent: en 1921, peu après son exclusion du KPD, Paul Levi publie une version (d’ailleurs incomplète) de ce manuscrit, sous le titre Die Russische Revolution. Eine Kritische Würdigung aus dem Nachlass von Rosa Luxemburg.1

Deux proches compagnons de Rosa Luxemburg, le communiste polonais Adolf Warski et la dirigeante du KPD Clara Zetkin, vont réagir à cette publication en arguant que la brochure représentait un point de vue erroné que Rosa Luxemburg avait dépassé, par son expérience de la révolution allemande, vers la fin de l’année 1918. Les deux publient dans la Rote Fahne (quotidien du parti communiste allemand) du 22 décembre 1921 une déclaration commune qui affirme: «Ni Rosa Luxemburg ni Leo Jogisches n’étaient d’avis de publier cette critique écrite pendant l’été 1918. ... Nous constatons en outre que, dans les questions les plus importantes, le contenu de la brochure ne correspond pas au point de vue que Rosa Luxemburg a soutenu publiquement après sa sortie de prison et jusqu’à son assassinat.»2

Outre ces commentaires qui n‘examinent pas (ou très peu) le contenu même du texte, il n’y a pas eu beaucoup de tentatives du côté bolchevik, de répondre directement aux arguments et aux critiques de la brochure; la réponse la plus sérieuse et la plus argumentée a été sans doute celle de György Lukács (lui-même assez influencé, au moins pendant une certaine période, par Rosa Luxemburg), dans un des chapitres d’ Histoire et conscience de classe (1923), «Remarques criti-ques sur la critique de la Révolution russe de Rosa Luxemburg.»

Par contre, la social-démocratie allemande, dont les dirigeants n’étaient pas sans responsabilité dans le meurtre de Rosa Luxemburg, a essayé d’utiliser ce document posthume pour ses propres fins antibolcheviques.3

En réalité, la brochure condamne sans appel ceux qu’elle désigne ironiquement comme «les social-démocrates gouvernementaux allemands» et rejette de la façon la plus explicite les critiques d’un Kautsky contre le bolchevisme; face à eux, elle n’hésite pas à prendre avec passion la défense des révolutionnaires d‘Octobre 1917: „Tout la courage, l’énergie, la perspicacité révolutionnaire, la logique dont un parti révolutionnaire peut faire preuve en un moment historique a été le fait de Lénine, de Trotsky et de leurs amis. Tout l’honneur et toute la faculté d’action révolutionnaire qui ont fait défaut à la social-démocratie occidentale, se sont retrouvés chez les bolcheviks. L’insurrection d’octobre n’aura pas seulement servi à sauver effectivement la révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international.» D’ailleurs, la brochure s’achève avec une proclamation sans équivoque de solidarité avec le bolchevisme.4

Cependant, aux yeux de Rosa Luxemburg la solidarité n‘est pas contradictoire avec l’indépendance d’esprit et la réflexion critique – au contraire, elle les exige. Ses critiques se situent notamment par rapport à trois questions essentielles: le problème des nationalités, la question agraire et la démocratie. La discussion des deux premières échappe au cadre de cet article (à notre avis elle avait tort à ce sujet);

examinons ses remarques sur la démocratie, qui nous semblent de loin l’aspect le plus important et le plus actuel de ce petit ouvrage. Les thèses avancées à ce sujet par Rosa Luxemburg en été 1918 sont en rapport étroit avec sa philosophie de la praxis. Sa position dialectique est la même que celle de Marx dans la IIIe Thèse sur Feuerbach: dans la praxis révolutionnaire le changement des circonstances coïncide avec le changement (subjectif) des hommes. Cela vaut pour elle tout d’abord pour comprendre l’éveil de la conscience de classe chez les masses ouvrières; analysant la Révolution de 1905 Rosa Luxemburg souligne l’importance de l’action (la grève générale), de la praxis, de l’école politique de la lutte pour éveiller, pour la première fois, «comme par une secousse électrique,» la conscience de classe chez des millions de travailleurs.5

C’est aussi du point de vue de cette philosophie de la praxis qu’elle conçoit la révolution elle-même, comme auto-émancipation des masses laborieuses, et le pouvoir prolétarien, comme démocratie socialiste; dans un passage important de la brochure sur la Révolution russe elle écrit: «La pratique du socialisme exige un bouleversement complet dans l’esprit des masses dégradé par des siècles de domination de classe bourgeoise. Instincts sociaux à la place des instincts égoïstes, initiative des masses à la place de l’inertie, idéalisme qui fait surmonter toutes les souffrances, etc. . . . La seule voie qui mène à (cette) renaissance est l’école même de la vie publique, une démocratie très large, sans la moindre limitation. . . .»6

En d’autres termes: c’est seulement par sa propre praxis, par son expérience pratique, concrète, vivante et démocratique de construction de la nouvelle société que le prolétariat se libérera de son passé et s’élèvera à un niveau culturel et moral supérieur. Il ne nous semble pas que Rosa Luxemburg ait changé de position sur cette question après sa sortie de prison en novembre 1918, une question qui touche au fondement théorique et méthodologique de toute sa pensée; au contraire, la même philosophie de la praxis inspire tous ses derniers écrits et discours, et notamment le rapport sur le programme fait au Congrès de fondation du KFD (Spartakus) en janvier 1919: en se réclamant de la devise de Goethe Am Anfang war die Tat elle insiste: «Exercer le pouvoir, la masse l’apprend en exerçant le pouvoir. Il n’est pas d’autre moyen de lui en inculquer la science. . . . On ne fait pas et on ne peut pas faire le socialisme au moyen de décrets, pas même lorsqu’existe un gouvernement socialiste. ... Le socialisme doit être fait par les masses, par chaque prolétaire.»

Contrairement à la social-démocratie et à Kautsky (et l‘on pourrait ajouter les euro-communistes contemporains) Rosa Luxemburg ne met pas en question la nécessité de la dictature du prolétariat; mais il s’agit, insiste-t-elle, d’une «dictature de classe, non pas celle d’un parti ou d’une coterie; une dictature de classe, c’est-à-dire une dictature qui s’exerce le plus ouvertement possible, avec la participation sans entraves, très active, des masses populaires, dans une démocratie sans limites. . . .

Cette dictature réside dans le mode d’application de la démocratie et non dans sa suppression, en empiétant avec énergie et résolution sur les droits acquis et les rapports économiques de la société bourgeoise; sans cela, on ne peut réaliser la transformation socialiste. Mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe, et non pas d’une petite minorité qui dirige au nom de la classe, c’est-à-dire qu’elle doit être l’émanation fidèle et progressive de la participation active des masses, elle doit subir constamment leur influence directe, être soumise au con- trôle de l’opinion publique dans son ensemble, émaner de l’éducation politique croissante des masses populaires.»8 Dans sa polémique avec la brochure de Rosa Luxemburg, Lukács rejette catégoriquement cette distinction capitale entre dictature du parti et de la classe, qui relève à son avis d’une «exaltation d’espoirs utopiques» et de «l’anticipation de phases ultérieures de l’évolution.»9 Que veut dire cette étrange affirmation de Lukács? Que le pouvoir démocratique des travailleurs est une «utopie»? Ou que la dictature de la classe ne pourra être établie qu’ «ultérieurement»?

Rosa Luxemburg avait répondu d’avance à cet argument, dans un passage ironique et lucide de sa brochure: «la démocratie socialiste ne commence pas seulement en Terre promise, lorsque l’infrastructure de l’économie socialiste est créée, ce n’est pas un cadeau de Noël tout prêt pour le gentil peuple qui a bien voulu, entre temps, soutenir fidèlement une poignée de dictateurs socialistes. La démocratie socialiste commence avec la destruction de l’hégémonie de classe et la construction du socialisme. Elle commence au moment de la prise du pouvoir par le parti socialiste. Elle n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat.»10

La démocratie socialiste impliquait nécessairement aux yeux de Rosa Luxemburg la liberté; comme elle l’écrira dans une des pages les plus célèbres de la brochure sur la Révolution russe: «sans une presse libre et dégagée de toute entrave, si l’on empêche la vie des réunions et des associations de se dérouler, la domination de vastes couches populaires est alors parfaitement impensable. . . . La liberté pour les seuls partisans du gouvernement, pour les seuls membres d’un parti – aussi nombreux soient-ils – ce n’est pas la liberté. La liberté est toujours au moins la liberté de celui qui pense autrement.»11 La réponse de Lukács à cette proposition rigoureusement cohérente est peu convaincante, et relève d’une pétition de principe: pour lui «la liberté (pas plus que par exemple la socialisation) ne peut représenter une valeur en soi. Elle doit servir le règne du prolétariat et non l’inverse.»12

Or, ce qu’il faudrait démontrer c’est que le prolétariat puisse «régner» sans liberté de presse, d’association et de réunion, ou sans pluralisme, et donc sans contrôle démocratique sur ses représentants. ... Il nous semble que soixante années d’expérience historique ont largement confirmé la lucidité prémonitoire des idées de Rosa Luxemburg et l’importance décisive des libertés démocratiques pour l’existence même du pouvoir prolétarien. Loin d’être «utopique,» la démarche de Rosa Luxemburg était la seule réaliste, parce qu’elle seule pouvait garantir l‘Etat issu de la révolution et le pouvoir des soviets contre la dégénérescence bureaucratique – c’est-à-dire contre le Golem stalinien, dans les mains duquel allaient périr en 1935-40 les bolcheviks de 1917 eux-mêmes. Lukács reconnaît malgré tout que la possibilité d‘une „auto-critique du prolétariat . . . doit être préservée, même pendant la dictature, au moyen d’institu-tions», mais n’explique pas de quelles institutions il s’agit, et comment la critique prolétarienne du pouvoir révolutionnaire peut s’exercer sans libertés démocratiques.13

On a parfois reproché à Rosa Luxemburg d’avoir une conception «formelle» des libertés ou de la démocratie; en réalité elle opposait clairement la démocratie socialiste à la démocratie bourgeoise, tout en soulignant que le pouvoir ouvrier ne signifie pas l’abolition des libertés anciennes mais la conquête de libertés nouvelles, inexistantes dans le cadre de l’ordre bourgeois.14

Quant au reproche d‘“utopisme“ que lui fait Lukács, il est d‘autant moins fondé que Rosa Luxemburg était tout à fait consciente des difficultés objectives immenses (guerre civile, intervention étrangère, désorganisation économique, famine, etc.) avec lesquelles se confrontaient les bolcheviks et de la nécessité de mesures provisoires d’urgence pour parer au plus pressé; ce qu’elle met en question ce sont moins les actes eux-mêmes des bolcheviks en 1917-18 que leur prétention à les ériger en paradigme universel de la dictature du prolétariat: «ce serait réclamer l’impossible de Lénine et de ses amis que de leur demander encore dans de telles conditions de créer, comme par magie, la plus belle des démocraties, la plus exemplaire des dictatures du prolétariat, une économie socialiste florissante. Par leur attitude révolutionnaire décidée, leur énergie exemplaire et leur fidélité inviolable au socialisme international, ils ont vraiment fait tout ce qu’ils pouvaient faire dans des conditions aussi effroyablement compliquées. Le danger commence là où, faisant de nécessité vertu, ils cherchent à fixer dans tous les points de la théorie, une tactique qui leur a été imposée par des conditions fatales et à la proposer au prolétariat international comme modèle . . . .»15

Ce passage dévoile, soit dit en passant, la superficialité de ceux qui, de 1922 jusqu’aujourd’hui, ont essayé de faire de cette brochure une machine de guerre idéologique contre le bolchevisme. Comme le reconnaît P. Nettl, l’historien (académique) et biographe de Rosa Luxemburg, à propos de cet écrit, «ceux qui sont remplis de joie par une critique des fondements de la révolution bolchevique feraient mieux de chercher ailleurs.»16 Une dernière remarque: Rosa Luxemburg rejetait la terreur comme méthode d’exercice du pouvoir révolutionnaire; cette position se manifeste aussi bien dans sa critique aux bolcheviks en été 1918 que dans le programme de Spartakus en janvier 1919: c’est une donnée invariable de sa pensée politique.

Cependant, elle n’avait rien d’une pacifiste: dans la brochure sur la révolution russe et dans ses écrits sur la révolution allemande (novembre 1918 – janvier 1919) elle insiste sur la nécessité inéluctable de la violence révolutionnaire pour faire face à celle de la contre-révolution, aussi bien au cours de la lutte pour le pouvoir que pour sa défense après l’insurrection victorieuse. L’aspiration humaniste d’un monde sans violence, qui traverse tous ses écrits – et notamment ses remarquables articles et pamphlets contre la guerre mondiale – ne l’empêche nullement de mettre à l’ordre du jour, comme tâche essentielle des révolutionnaires allemands, l‘armement du prolétariat, la formation de la milice ouvrière, et la préparation à l’affrontement violent avec la réaction.17

Rosa Luxemburg a-t-elle changé d‘avis au cours des derniers mois de sa vie, par rapport aux critiques qu’elle avait formulées envers les dirigeants bolcheviks en été 1918? Nous avons déjà suggéré ci-dessus des éléments pour une réponse (plutôt négative) à cette question. Examinons de plus près les arguments qui semblent plaider pour une telle révision. Il est vrai que, comme l’ont souligné Warski et C. Zetkin, Rosa Luxemburg n’avait pas voulu publier le manuscrit, mais la raison qu’ils mentionnent pour expliquer cette décision – son désir de rédiger un travail plus développé et plus large sur la révolution russe – ne préjuge pas du contenu politique (essentiellement identique ou modifié?) de cet ouvrage, par rapport aux thèses qu’elle avait défendues en été 1918.18

Il est certain qu‘au moins sur un aspect important, on peut documenter de façon précise une évolution de sa position: la question de l’Assemblée constituante. Dans la brochure Rosa Luxemburg critique la décision des bolcheviks de dissoudre l’Assemblée constituante (au profit des soviets), et défend l’idée que, sous la pression de la mobilisation populaire, ces institutions parlementaires peuvent jouer un rôle révolutionnaire – comme le montrent les exemples historiques du «Long Parlement» anglais de 1642 et des Etats généraux français de 1789. Dans ses remarques critiques sur la brochure Lukâcs avance à ce propos un argument significatif: les soviets (c’est-à-dire les conseils d’ouvriers et de soldats) sont la forme spécifique et nécessaire de la révolution prolétarienne, en op- position aux formes structurelles des révolutions bourgeoises (la Convention, etc.).19

Or, sur ce point il semble bien que Rosa Luxemburg ait révisé son point de vue, puisque dans un article sur la situation en Allemagne elle écrivait en décembre 1918: «Assemblée nationale ou tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et soldats, abandon du socialisme ou lutte de classe la plus résolue du prolétariat armé contre la bourgeoisie: voilà le dilemme.»20 Mais au-delà de cette question sur la forme institutionnelle du pouvoir prolétarien, reste le problème de la démocratie socialiste elle-même, et des libertés; à ce sujet, Rosa Luxemburg a-t-elle fondamentalement modifié ses idées, après sa sortie de prison en novembre 1918? C’est la thèse développée, de façon insistante, par l’historiographie officielle (récente) en République Démocratique Allemande (avant la mort de Staline et le XXe Congrès ce fut, au contraire, la doctrine de la contradiction irréductible entre le «luxemburgisme» et le bolchevisme qui fut proclamée, en partant du célèbre article de Staline de 1931. . . .)21

De façon plus nuancée et critique Gilbert Badia défend une idée semblable; selon lui, à partir des articles de la Rote Fahne en 1918-19 «on peut, sans extrapoler outre mesure, imaginer la réponse de Rosa Luxemburg» à la question des rapports entre révolution et liberté: «pour une période limitée, sans doute, mais dont personne ne saurait préciser la durée, le pouvoir révolutionnaire sera amené à restreindre par la force cette liberté de la presse, cette liberté de réunion que Rosa Luxemburg, dans La Révolution russe, voulait illimitées.»22

Cette réponse «imaginée» nous semble quelque peu «extrapolée», dans la mesure où elle s’appuie, chez Badia, sur des arguments fort discutables: 1) des articles de la Rote Fahne mettant en question, du moins implicitement, la liberté de presse illimitée. Or, ces articles n’étaient pas signés par Rosa Luxemburg et ils n’expriment pas nécessairement son point de vue. Contrairement au KPD stalinisé de l’avenir, le Spartakus Bund de 1918-19 n’était pas une organisation monolithique et il y avait dans les articles de sa presse plus que des nuances sur beaucoup de questions de la tactique révolutionnaire; 2) l’approbation par Rosa Luxemburg de l’occupation du journalVorwärts par des manifestants berlinois en décembre 1918 et janvier 1919.

A notre avis, l’occupation d’un journal au cours d’une offensive révolutionnaire ne saurait être assimilée à la fermeture d’un journal d’opposition par un pouvoir ouvrier, et encore moins à une restriction générale de la liberté de presse et de la liberté de réunion. On peut être d’accord avec G. Badia et H. Wohlgemuth que Rosa Luxemburg avait, pendant les derniers mois de sa vie, «précisé ou corrigé beaucoup de ses points de vue», mais il ne nous semble pas, à la lecture de ses écrits et discours de fin 1918-début 1919, qu’elle aurait abandonné l’essentiel de sa conception de la démocratie socialiste, telle qu’elle s’exprime dans la brochure sur la Révolution russe.

Cette conception n‘a encore réussi à se réaliser nulle part; le prétendu «socialisme réellement existant» en Europe de l’Est en est aux antipodes par son système autoritaire et bureaucratique de pouvoir, tandis qu’en Europe de l’Ouest, les régimes social-démocrates se sont intégrés à l’Etat bourgeois et au système de l’»économie de marché» (i.e., capitaliste). Le programme de démocratie socialiste avancé par Rosa Luxemburg en 1918-19, fondé sur une perspective de combat révolutionnaire irréconciliable contre l’ordre établi, nous apparaît d’autant plus actuel qu’il constitue l’alternative la plus cohérente et la plus réaliste à ces deux échecs tragiques du mouvement ouvrier moderne.

 

NOTES

1 Ce n‘est que bien plus tard (1928) que Felix Weill va découvrir l‘ensemble du manuscrit; cf. F. Weill, «Einige unveröffentliche Manuskripte“, Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung, 1928.

2 Cité par G. Badia, Rosa Luxemburg (Paris, 1975), p. 311.

3 „Le malheur de l‘histoire a voulu que dès le début la social-démocratie réformiste se soit emparée de La Révolution russe comme d’une arme qui lui aurait été destinée» – Robert Paris, Préface à R. Luxemburg, La Révolution russe (Paris, 1964), p. 13.

4 R. Luxemburg, „La révolution russe“, in Oeuvres II (traduction et présentation de Claudie Weill) (Paris, 1971), p. 65; cf. aussi p. 90: “A cet égard, Lénine, Trotsky et leurs amis ont les premiers, par leur exemple, ouvert la voie au prolétariat mondial. . . . Et en ce sens, l’avenir appartient partout au ‘bolchevisme’.»

5 Rosa Luxemburg, Grève générale, parti et syndicats; 1906, Spartacus (Paris, 1947), p. 30.

6 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 84.

7 R. Luxemburg, „Discours sur le Programme“, 1919 in André et Dori Prudhommeaux, Spartacus et la Commune de Berlin 1918-19 (Paris, 1949), p. 80, 87.

8 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 87-88.

9 G. Lukács, Geschichte und Klassenbewusstsein, 1923, Luchterhand, Neuwied, 1968. La traduction française des éditions de Minuit est ici très peu fidèle.

10 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 88.

11 Ibid, p. 82-83.Praxis International 78 Redigitized 2004 by Central and Eastern European Online Library C.E.E.O.L. ( www.ceeol.com )

12 G. Lukács, Histoire et conscience de classe (Paris, 1960), p. 331.

13 Ibid.

14 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 88: “Nous n’avons jamais été idolâtres de la démocratie formelle, cette phrase n’a qu’un seul sens; nous distinguons toujours le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours dégagé l’âpre noyau d’inégalité et de servitudes sociales qui se cache sous l’écorce sucrée de l’égalité et de la liberté formelles, non pas pour les rejeter mais pour inciter la classe ouvrière à ne pas se contenter de l’écorce, à conquérir plutôt le pouvoir politique pour la remplir d’un nouveau contenu social; la tâche historique du prolétariat lorsqu’il prend le pouvoir est de remplacer la démocratie bourgeoise par la démocratie socialiste et non pas de supprimer toute démocratie.»

15 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 89.

16 P. Nettl, Rosa Luxemburg (Oxford, 1969), p. 436.

17 Voir à ce sujet le remarquable ouvrage de N. Geras, The Legacy of Rosa Luxemburg, New Left Books, 1976, notamment le dernier chapitre: «Bourgeois power and socialist democracy: on the reaction of ends and means.»

18 Voir à ce sujet les témoignages de A. Warski et Clara Zetkin dans leur déclaration à la Rote Fahne du 21/12/1921, in G. Badia, op. cit., p. 287.

19 G. Lukács, Hist. et consc. de classe, p. 321.

20 R. Luxemburg, „Assemblée nationale ou gouvernement des conseils?“, Décembre 1918, in R.L., L’Etat bourgeois et la révolution, Editions La Brèche, 1978, p. 45.

21 Cf. Arnold Reisberg, Lenins Beziehungen zur deutschen Arbeiterbewegung (Berlin, 1970), Günter Radczun, „Vorwort“, in R. Luxemburg, Gesammelte Werke (Berlin, t.I, 1970), p. 41, etc. Par ailleurs, comme le souligne à juste titre G. Badia, jusqu’ici ce texte sur la Révolution russe n’a été publié dans aucun des pays qui se réclament du socialisme. . . . (G. Badia, op. cit., p. 310)

22 G. Badia, op. cit., p. 319. 23 Cf. G. Badia, op. cit., p. 321 et Heinz Wohlgemuth, Die

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009