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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
17 juillet 2009 5 17 /07 /juillet /2009 20:26

Luise Kautsky, a rédigé des souvenirs de son amitié avec Rosa Luxemburg. Préfacé par Bracke à l'époque, l'ouvrage a été repris aux éditions spartacus.
C'est un livre précieux, qui donne bien entendu un éclairage particulier, comme toute biographie ou livre de souvenirs - toujours intimement lié à la personnalité de celui qui écrit -, mais qui permet pour une fois aussi de donner l'éclairage inverse de celui que nous avons par la correspondance. Car la plupart des lettres écrites à Rosa Luxemburg ayant disparu, ne restent donc que ses propres courriers. La voix de ses correspondants s'est tue.
De même, cet ouvrage de Luise Kautsky permet de mieux connaître certains de ses correspondants, ainsi Hans Diefenbach auquel le blog consacrera un article, pacifiste, militant et ami, qui mourra au front en 1917, autre victime du ralliement du mouvement ouvrier à la guerre! 
De cet ouvrage de Luise Kautsky, "Mon amie Rosa Luxemburg", nous proposons un passage qui reprend un extrait de l'introduction au livre de Vladimir Korolenko

File:W.Korolenko.png
Wladimir Korolenko

"L'histoire de mon contemporain"*. Il s'a
git là de Tourguéniev. Elle a traduit cet ouvrage alors qu'elle était emprisonnée.
Et l'on sent bien que tout en parlant d'un autre, c'est bien de ce qu'elle a pu vivre elle-même, dont elle témoigne:

"Tourgueniev raconte occasionnellement que pour la première fois dans un endroit proche de Berlin, il a goûté consciemment les trilles de l'alouette. Cette remarque faite en passant m'apparaît comme très caractéristique. Les alouettes ne chantent pas moins bien en Russie qu'en Allemagne. L'immense empire russe cache des beautés naturelles si nombreuses et si variées qu'une âme sensible et poétique trouve à chaque moment l'occasion de s'abandonner entièrement à son sentiment d'amour de la nature. Mais ce qui empêchait un Tourgueniev de jouir sans réserve des charmes de la nature de son propre pays, c'était précisément le navrant manque d'harmonie existant dans les rapports sociaux, l'accablant sentiment sans cesse perçu de sa personnalité pour les criantes conditions sociales et politiques, sentiment qu'on ne pouvait chasser et qui, pénétrant au plus profond de l'être, ne vous laissait pas un moment d'oubli complet de soi-même. A l'étranger seulement, quand il avait laissé derrière lui les milliers d'images accablantes de son pays, en présence d'autres rapports sociaux dont l'aspect extérieur ordonné et la culture matérielle en imposaient naïvement depuis toujours au Russe, un poète russe pouvait sans souci s'abandonner de tout coeur à la joie d'aimer la nature".


[* Wladimir Korolenko, L'histoire de mon contemporain. Traduction et introduction de Rosa Luxemburg (2 volumes, Laub, Berlin).]

Paru dans : Louise Kautsky, Mon amie, Rosa Luxembourg, SPARTACUS, 1969, P28.
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17 juillet 2009 5 17 /07 /juillet /2009 19:36
comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

"Lorsque Rosa Luxemburg eut fini ses études et après que l'admission de sa thèse sur le "Développement industriel de la Pologne" lui eut conféré le grade de docteur Juris et rerum cameliarum, elle quitta la Suisse et se rendit à Paris pour élargir ses connaissances et y étudier sur les lieux les conditions politique et la situation du parti. Elle entra en relation étroites avec Guesdes, Vaillant, Allemane et l'émigration qui se trouvait à Paris. Le tempérament des Français correspondaient tout particulièrement au sien. Elle se sentait très bien en France et elle resta fidèle toute sa vie aux amitiés qu'elle y noua. Elle avait une vénération particulière pour le plus vieux militant du mouvement ouvrier Edouard Vaillant. (*)

Son séjour à Paris étendit extraordinairement son horizon. Venue de l'Orient, elle sympathisa de plus en plus avec l'Occident, et ces deux civilisations lui seront familières. Varsovie-Zurich-Paris: c'était déjà une base excellente pour l'internationalisme de Rosa. Mais elle était attirée particulièrement vers le mouvement ouvrier allemand qui venait précisément de prendre un développement considérable après l'abrogation de la loi anti-socialiste de Bismarck...

(*) Sur sa mort, voir le N°76 du 27 décembre 1915 de Lettre à Karl et Louise Kautsky. Rosa m'écrit : "La mort de Vaillant m'a profondément saisie. Tu te souviens certainement que j'étais liée personnellement avec lui, plus même qu'avec Guesde. J'ai vénéré le "vieux" profondément et sincèrement, et en dépit de tout je conserve ce sentiment intact".

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17 juillet 2009 5 17 /07 /juillet /2009 08:23


Haguenau

Été cour, été jardin Programmation d'été des Taps, scènes strasbourgeoises. Jusqu'au 29 août. « Rosa Luxembourg. Un portrait », lecture musicale, au Taps Scala, 96, route du Polygone, à 20 h 30. Entrée libre dans la limite des places disponibles.
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13 juillet 2009 1 13 /07 /juillet /2009 06:48

A consulter sur le site ilyaunsiècle.blog.lemonde.fr

28 avril 2008


flotte-americaine-1908.1209402762.jpg

Flotte américaine de l’Atlantique, US Navy, 1908

Au moment où le président Théodore Roosevelt achève son mandat, on s’interroge sur la montée de l’impérialisme américain.

Il y a quarante ans, l’Alaska avait déjà changé de mains et quitté le giron russe pour sept malheureux millions de dollars.

Les Etats-Unis donnent maintenant l’impression d’être partout chez eux, sur le continent américain. Ils sont vigilants sur ce qui se passe à Samoa, aux Antilles ou à Hawaii. Ils occupent partiellement Cuba et ont veillé à l’indépendance de l’île vis à vis des Espagnols.

T. Roosevelt est un grand lecteur d’Alfred Mahan, le militaire stratège, le contre-amiral érudit qui a construit une bonne part de la doctrine diplomatique américaine.

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Le contre-amiral Alfred Mahan : ” Il est vain de s’attendre que les gouvernements agissent en permanence sur d’autres fondements que celui de l’intérêt national. Nous devons donc suivre notre intérêt égoïste.”

Lorsqu’on lit Mahan, on devine ce que les Etats-Unis deviennent ou vont devenir.

Pour lui, la puissance n’est pas de posséder des colonies comme le font les états européens. Cela serait trop coûteux et souvent contraire à la morale (liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes).

Les USA doivent copier à bon compte la Grande Bretagne. La vraie puissance de l’Empire britannique n’est pas dans ses possessions terrestres mais dans sa marine de guerre, protégeant sa marine marchande qui peut se ravitailler dans de multiples bases disséminées à travers toute la planète.

Les chiffres qui nous parviennent d’Outre-atlantique sont éloquents. Mahan a été parfaitement suivi par l’exécutif américain:

- en 1890, la flotte de guerre américaine occupait le 6ème rang mondial ;

- en 1908, elle occupe le 2ème rang, au coude à coude avec l’Allemagne.

La bannière étoilée va pouvoir s’étendre sur les océans et concrétiser ce rêve d’un autre idéologue américain, Josiah Strong:  “Dieu a confié une tâche à l’Amérique. Elle doit régénérer le monde et sa victoire finale montrera qu’elle était la plus apte.”

Le populaire Président T. Rooservelt, passionné de chasse et de boxe, a tout fait, lors de son mandat, pour porter son pays au plus haut.

Le continent américain devient l’arrière-cour des Etats-Unis. Et ceux-ci se comparent déjà à ce qu’ils pensent être les puissances de demain. La France ? L’Angleterre ? L’Allemagne ? Non… les regards des anglo-saxons du Nouveau-monde se portent plutôt vers… le Japon et la Chine.

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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 08:20
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Colonialisme et représentation


La parade des vaincus


 L’image des peuples africains conquis dans la culture européenne entre le XIX et le XX siècle. Le passage du stéréotype du “sauvage” à celui de l’“enfant“. Scènes de colonialisme ordinaire. Ethnographie, publicité, expositions, mots d’esprit et dérision


de Jan Nederveen Pieterse

Colonialisme et culture populaire occidentale

«Je connais leur jeu», expliquait l’empereur éthiopien Tewodros II peu avant sa défaite à
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Leader politique Ekonda (Nkumu) se fait photographier par la presse coloniale (Congo–Kinshasa).
Source: Lamote, C, University of Wisconsin-Madison Libraries, Africa Focus., 1940
la suite d’une invasion britannique et de son suicide successif. «D’abord marchands et missionnaires, puis ambassadeurs et ensuite le canon. Autant vaut passer tout de suite au canon» (cité dans Davidson, 1978, p. 75).
En 1800, les européens contrôlaient 35% de la superficie de la planète qui passait à 67% en 1878 et, entre 1878 et 1914, période du “nouvel impérialisme”, le contrôle européen s’était étendu à plus de 84,4% de la superficie terrestre. Cette expansion eut surtout lieu en Afrique. L’Afrique est donc un souvenir récent dans la mémoire coloniale européenne. La question sur laquelle nous nous penchons est: quelle lumière la culture populaire européenne jette-t-elle sur l’ère de l’impérialisme?
Pendant presque tout le XIX siècle, l’orientation générale de l’opinion européenne fut anticolonialiste. L’Afrique pouvait être exploité au niveau commercial sans que l’on ait besoin de conquêtes et de colonisations. Sur les côtes africaines, les incursions des marchands européens dans les monopoles commerciaux des rois africains étaient de plus en plus nombreuses, et comportaient de continuelles demandes d’aide militaire aux gouvernements de la mère patrie. Cette diplomatie des canonniers donna lieu à divers incidents mais rien de plus. Auparavant, il y avait eu des explorations européennes en Afrique, au sud du Sahara, mais les premières opérations coloniales furent les conquêtes françaises du Gabon (1843-44) et du Sénégal (1854-65), la guerre britannique contre les Achantis (1863-64) et la campagne d'Abyssinie (1867) dans les années 70 et 80 du XIX qui suscita le commentaire de Tewodros. Toutefois, toute une série de circonstances donna le feu vert à une nouvelle ère impérialiste.

BREVE CHRONOLOGIE DU PARTAGE DE L’AFRIQUE
1869 Ouverture du canal de Suez.
1874 Deuxième guerre britannique contre les Achantis.
1878-9 Guerre contre les Zoulous. Défaite britannique à Isandlwana. Début des opérations françaises contre l’Empire Mandingo. Stanley entre au service de Léopold II.
1881 Invasion française de la Tunisie.
1882 Occupation britannique de l’Egypte.
1883-5 L’Allemagne revendique les protectorats sur le Togoland, le Cameroun, l'Afrique orientale et l’Afrique du sud-ouest.
1884 Bataille d’Omdurman. L'Angleterre revendique le Somaliland.
1884-5 Congrès de Berlin.
1885 Léopold II fonde le Libre Etat du Congo. La British South Africa Company revendique le territoire du Bechuanaland. L'Angleterre revendique le Kenya.
1887 Défaite italienne à Massawa. Expansion de l'influence anglaise en Nigeria.
1888-91 La British South Africa Company de Cecil Rhodes crée la Rhodésie.
1889-1906 Rebellions des héréros et des hottentots contre le colonialisme allemand.
1893 Conquête française de l’Empire de Tokolor en Afrique occidentale. Conquête du territoire du Matabeleland par la British South Africa Company.
1895-6 Annexion de Madagascar à la France. L'Angleterre revendique l’Ouganda.
1896 Bataille d’Adoua où Ménélik II d’Ethiopie défait les italiens.
1896-7 Troisième guerre britannique contre les Achantis. Conquête britannique du Bénin. Révolte des Matabèles. Conquêtes françaises du Dahomey et de la Côte d’Ivoire.
1898 Incident de Fashoda entre la France et l’Angleterre. Conquête du Soudan de la part d’une armée anglo-égyptienne.
1899-1902 Guerre anglo-boer.
1905 Révolte des Maji Maji en Tanganika.
1906 Révolte des Zoulous au Natal.
1908 Transfert de la souveraineté sur le Congo à la Belgique.

Guerriers contre soldats

Quoi qu’il arrive, nous avons
la mitrailleuse Maxim et eux, non.
(Hilaire Belloc)

C est pour Colonies
notre juste orgueil
dont la Grande Bretagne se glorifie,
plus que toute autre grande nation .
(Madame Ernest Ames, ABC pour petits patriotes, 1899)

Dans la dernière décennie du XIX siècle, l'impérialisme devint pour la première fois dans les pays occidentaux une cause populaire. Jusque là, il s’était agi d’une affaire d’Etat, d’une question élitaire ou d’intérêts coloniaux. L'impérialisme populaire (Volksimperialismus) marchait maintenant de pair avec une propagande patriotique massive et le chauvinisme. C’était en grande partie le produit d’une propagande qui visait à rendre le nationalisme et l’impérialisme populaires, même si cette même période a été témoin du rassemblement et de l’apogée de tous les préjugés qu’avait accumulés le siècle.
Ce fut plus que jamais l’ère du colonialisme, tant et si bien que la culture populaire devint un outil de propagande politique, imprégnée de nationalisme et de patriotisme et réglée, si non dirigée, d’en haut. Le terme “populaire” acquérait ainsi un sens différent. Les rivalités entre Etats européen et le nationalisme, l’antisémitisme politique et le racisme étaient des préoccupations en elles-mêmes et par elles-mêmes mais aussi des manœuvres visant à neutraliser la lutte de classe et à transformer la solidarité de classe en solidarité nationale et raciale, pouvant ainsi être contrôlée d’en haut (cf. Nederveen Pieterse, 1989, chap. 9). (Pour autant qu’il pouvait sembler contrôlable durant les guerres mondiales). Ainsi, sur l’arrière-plan de l’époque expansionniste en Europe et aux Etats Unis, il y avait aussi la poussée du mouvement ouvrier qui, vers 1880-90, semblait avancer irrémédiablement. Pour les élites dominantes, le national-socialisme apparaissait une façon de neutraliser la lutte de classe et d’endiguer la vague croissante de la révolution sociale. L’histoire de la propagande politique moderne, que l’on a souvent fait remonter à la première guerre mondiale (Black, 1975; par exemple; pour des avis autres, cf.. Knightley, éd. rév. 1982, chap. 3; Kiernan, 1974, chap. 3) peut probablement être largement ramenée en arrière. La présence des conflits coloniaux dans la presse contribuait au prestige national et au moral militaire sur un arrière-plan de rivalités croissantes dans l’Europe elle-même. La "boulevard press" (presse à scandale) se jeta elle aussi dans la mêlée. Par rapport à la presse, il y avait une distinction entre les revues d’information comme l'Illustrated London News et son concurrent Graphic, et les revues satiriques comme Punch, Judy, Fun en Angleterre; Le Rire, Pèle Mêle, L'Assiette au Beurre, Fantasio en France; et Simplicissimus et Lustige Blätter en Allemagne. Les revues d’information envoyaient des correspondants spéciaux et des artistes aux “petites guerres” et aux campagnes “suffisamment éloignées pour que le public les perçoivent comme une forme de spectacle”. Les artistes de guerre adoptaient le style “mort ou gloire”, et produisaient des scènes érotiques de batailles où charges de cavalerie et combats corps à corps étaient copieusement montrés, mais créaient aussi des dessins précis de troupes sur le terrain (Springhall, 1986).
Les revues satiriques se comportaient différemment. Comme elles ne pouvaient pas se permettre d’envoyer des correspondants, il leur fallait exceller dans les caricatures qui étaient une sorte d’éditoriaux illustrés. Il faut rechercher bon nombre des plus atroces images de l’ennemi chez les peuples colonisés dans les caricatures de ces périodiques qui ne pouvaient se permettre la réalité. Les lecteurs des revues illustrées appartenaient aux classes moyennes car leur prix était trop cher pour les travailleurs (six pences le numéro pour The Illustrated London News).
En ce qui concerne l’Afrique, l'image coloniale fondamentale de l'indigène est celle d’un ennemi. Les premiers épisodes du colonialisme étaient des scènes de bataille et les violences sanguinaires restèrent la réalité fondamentale du colonialisme même après la mise en place de l’autorité coloniale. Les rebellions étaient impitoyablement suffoquées. Rudyard Kipling a donné une formulation classique de l’image de l’ennemi dans le nouvel impérialisme qui est en nette opposition à celle noble que ce dernier donnait de lui:

Allégez le poids de l’Homme Blanc
Envoyez de l’avant votre meilleure progéniture
Reléguez vos enfants en exil
Pour servir les besoins de vos prisonniers;
Pour servir en lourde armure
un peuple agité et sauvage,
vos peuples hostiles de fraîche capture,
mi-démons et mi-enfants.

Cette poésie a été écrite en 1899 à l’occasion de l’invasion américaine des Philippines.
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Administrateur local photographie la présentation de la danse Kuba-Bushong (Congo-Kinshasa).
Source: Vansina Jan, University of Wisconsin-Madison Libraries, Africa Focus, 1956
C’est le profil de l’ignoble sauvage avisé auparavant par les explorateurs et missionnaires. La noblesse a changé de camp.
L'ignoble sauvage du colonialisme était avant tout un guerrier. Les vertus qui définissaient auparavant l’image du “noble sauvage”, comme la fière agression, se trouvait maintenant interpretée pour signifier cruauté et brutalité. La nudité, autrefois signe de pureté, faisait maintenant partie du profil du primitivisme et voulait indiquer le manque de contrôle. Le contraste entre guerrier et soldat, l’image coloniale de l’ennemi et celle de soi, constitue une version de l’opposition rhétorique entre barbarie et civilisation. On se réfère parfois aux soldats comme à des guerriers, mais jamais le contraire. Le stéréotype du guerrier est pratiquement celui d’un indigène nu, féroce, doté d’armes archaïques, plus souvent montré comme individu plutôt qu’en groupe (mais lorsque l’on montre un groupe, il s’agit alors d’un groupe désorganisé). Par ailleurs, le soldat porte un uniforme, appartient à une armée et est soumis à la discipline militaire.
Cette rhétorique était une mascarade dès lors que les guerriers africains n’agissaient pas simplement en individus ou en hordes, mais opéraient de façon désorganisée et formaient dans certains cas des armées. Une invention similaire et qui lui est liée était que les sociétés africaines étaient “sans Etat” et existaient en situation d’“anarchie naturelle”. Malgré cela, diverses sociétés africaines réussirent pendant des dizaines d’années à tenir tête aux armées européennes et leur infligèrent même parfois de lourdes défaites.
Le principal alibi de l'agression européenne était la barbarie et le prétexte récurrent se référait aux sacrifices humains. Les campagnes coloniales étaient souvent précédées ou accompagnées d’articles dans la presse illustrée qui s’occupaient en détail des sacrifices humains. The Illustrated London News consacra les 26 juillet, 8 et 29 novembre 1873 une série d’articles aux Achantis intitulés “La Côte d'Or et la Guerre Achanti”. A l’aide de mots et d’images on décrivait des sorciers et des sinistres rituels dans une sombre maison Ju-ju entourée de crânes humains. Un dessin illustrait une jolie femme (aux traits pratiquement occidentaux) liée à un poteau au bord d’une rivière et un crocodile dans le fond se tendant vers elle. Des articles de ce genre précédèrent d’à peine un an la campagne britannique de 1874. En 1873, dans un article de cette même période sur le Dahomey, des sacrifices humains de membres royaux avec force illustrations devinrent à nouveau le thème conducteur (“Les victimes du Mem-Hoo-Wo”, Dahomey, ILN, 2.viii.1873). L'abolition des sacrifices humains fut le prétexte de l’invasion britannique et de l’assujettissement du Bénin en 1897 - «Arrêtons la barbarie africaine! Abolissons les sacrifices humains!» (Chinweizu 1975, p. 44) – et, encore, le thème des sacrifices humains de souverains fut largement traité par la presse britannique.
Un épisode délicat de l'expansion britanniquefut la guerre Zoulou. En janvier 1879, les
Cetshwayo.jpg
Une représentation du Roi Zulu Cetshwayo KaMpande.
Source: à titre gracieux de la Mike Lieven, University of Birmingham, Westhil(http://olrcweb.bham.ac.uk/)
britanniques perdirent 1.600 hommes dans la bataille d’Isandlwana,. Aujourd’hui, cette bataille est rappelée comme «une des dramatiques défaites européennes» et «la plus lourde défaite britannique après la guerre de Crimée» (Kiernan, 1982, p. 89; Bowle, 1974/1977), mais Judy écrivait le 26 février 1879: «Il n’y avait jamais eu meilleur exemple de ferme courage». En février, à Rorke's Drift, les britanniques subirent de nouveau une défaite de la part des Zoulous. Le tournant n’eut lieu que les 3 et 4 juillet à Ulundi avec l’attaque britannique au quartier général Zoulou. C’était la première fois que l’on utilisait des mitrailleuses en Afrique. Deux Gatling fauchèrent les Zoulous qui perdirent 473 hommes, mais la presse de l’époque omit d’en faire mention (Ellis, 1975, p. 84).
Les britanniques admiraient les impies Zoulou pour leur caractère martial, leur organisation disciplinaire et leurs méthodes de guerre mais, au cours du conflit, l’élément de propagande prédomina et donna lieu aux images d’un ennemi Zoulou dégénéré et possédé. Durant toute la durée de la guerre, Cetshwayo kaMpande, roi des Zoulous depuis 1873, est caricaturé sous des traits animalesques. Ce n’est qu’après la fin de la guerre et la défaite des Zoulous que des portraits “normaux” de Cetshwayo firent de nouveau leur apparition dans les médias britanniques, tant la psychologie de l’antagonisme avait d’influence.
Les images européennes des guerriers africains reflètent l’image dominante d’une Afrique rurale et pastorale. Les portraits européens montrent généralement des types martiaux en équipement technique modeste. Alors qu’une bonne partie des peuples africains étaient depuis de nombreux siècles dotés d’armes à feu, ils étaient encore représentés en Europe avec des armes grossières et archaïques, comme dans les chromos publicitaires de la firme de bouillons Liebig destinés à l’érudition des jeunes.
L’idolâtrie était un des ingrédients classiques de l’image de l’ennemi africain, mais la manière dont les protagonistes européens étaient représentés faisaient souvent étal d’une idolâtrie européenne. John Hobson constata cette mentalité en Angleterre durant la guerre anglo-boer. De son point de vue, le nationalisme exaspéré était la “quintessence de la barbarie”. L’idolâtrie prit la forme d’un «retour au credo au Dieu de l’Angleterre, divinité barbare tribale qui combat à côté et en faveur de nos grands bataillons» (Hobson, 1901). H.G. Wells constata lui aussi cette propension au culte de Bretagne comme une des “divinités tribales” de l’Angleterre (Wells, 1961; cf. Raskin, 1967, p. 126). Dans l’iconographie populaire impériale, Bretagne remplace souvent l’image que l’anglais a de lui.
Le culte européen du héros national passa des explorateurs, avec Livingstone et Stanley en tête, aux généraux et comandants – Gordon, Wolseley et Lord Kitchener pour l’Angleterre, Marchand et Bugeaud pour la France – et aux bâtisseurs de l’empire comme Cecil Rhodes et Lord Cromer. Ils étaient l’équivalent européen des caricatures des leaders africains tels que Cetswayo, roi Ja-Ja de l’Opobo, Ménélik II et Mohammed Ben Abdullah Hassan dit le Fou du Somaliland. Dans l’iconographie de l’empire, ces figures, avec celles telles que Bretagne, représentaient graphiquement la réalité sans caricature et , par conséquent, “vraie”.
Le déploiement de mitrailleuses décida de la situation en Afrique. Les Gatling exercèrent en Egypte un rôle clef dans la bataille pour Tel-el-Kebir (1882), même si cela ne ressortit en aucune façon dans les dessins et tableaux la représentant. Le tournant le plus significatif et dévastateur fut la bataille d’Omdourman (1884) où périrent 28 britanniques et 20 de leurs autres alliés contre 11.000 victimes derviches, fauchées par les Maxim. Les africains n’avaient généralement pas peur des carabines européennes, mais les mitrailleuses changèrent la situation. Voici comment un Matabele réagit à la conquête du Matabeleland:

Et l’homme blanc était revenu avec ses fusils qui crachaient des projectiles comme les cieux parfois crachent la grêle, et qui étaient dont les nus Matabel
pour se dresser contre ces fusils?

Dans la bataille pour le territoire de Hausaland de 1903, un Fulani fit cette description: «C’était un dimanche quand ils arrivèrent. Les fusils tonnaient "bang-bang-bang" et les tués furent par centaines de centaines» (Ellis 1975, p. 97).

La mitrailleuse fut vitale pour la colonisation de l’Afrique. Le feu automatique permit à de petites unités de soldats d’éliminer la résistance indigène et de contrôler de très vastes zones. Selon le Giornale dell’Esercito e della Marina, elle était réputée être une arme «particulièrement apte à terroriser un ennemi barbare ou semi-civil». Son inventeur, Hiram Maxim, nota son efficacité «pour arrêter le furieux assaut des sauvages». Le mépris et la déshumanisation du colonialisme allaient de pair : la mitrailleuse dépersonnalisait la violence et transformait le combat en quelque chose de technique et non plus d’humain. Indicatif est que ce tournant technologique ait coïncidé avec l’avènement de la course à l’Afrique.
Les européens réalisaient leurs conquêtes en Afrique à l’aide de forces principalement composées d’africains. Le recrutement d’africains dans l’histoire moderne remonte au XVI siècle et à la “guerra preta” ou armée noire des portugais en Angola occidentale. Au début du XIX, la France recrutait des africains par l’intermédiaire des chefs locaux qui fournissaient maintenant comme soldats les prisonniers de guerre qu’ils vendaient auparavant comme esclaves. Ainsi, en 1828, les français envoyèrent-ils deux compagnies de soldats wolofs à Madagascar. D’où, en 1857 les Tirailleurs Sénégalais multiethniques. Les troupes italiennes en Ethiopie et au Tigrai étaient pour la plupart formées d’ascaris érythréens au service d’officiers italiens. Les allemands achetaient des esclaves et les transformaient en soldats pour combattre au Cameroun; ces soldats n’étaient pas rémunérés. Même les armées africaines faisaient usage de mercenaires et, parfois même, ô ironie, de la même origine ethnique que les forces ennemies. Deux régiments indigènes qui marchaient en 1874 contre les Achantis sous le commandement de Wolseley étaient en partie constitués par des Hausa et, en même temps, l’armée Achanti comprenait une unité Hausa.

Les soldats d’origine ethnique sont un phénomène récurrent dans les anciennes chroniques impériales et même dans celles modernes. Le “syndrome du Gurkha”, autrement dit entrer faire partie de l’armé du conquérant est une forme classique d’adaptation politique ethnique (Enloe, 1980). Dans les annales de l’impérialisme européen, les soldats d’origine ethnique jouent un rôle important. Qu’y a-t-il de plus économique que de recruter des hommes d’un peuple colonisé et de les employer ensuite contre le premier objectif pour suffoquer les révoltes? Voici comment, en 1903, Richard Meinertzhagen, jeune officier des Fusiliers africains du Roi en poste sur le territoire Kikouyou, décrivait la situation: «On est là, en plein cœur de l’Afrique, trois blancs avec vingt soldats nègres et cinquante policiers nègres... à administrer un district peuplé d’un demi-million de sauvages bien armés qui ne sont entrés que récemment en contact avec l’homme blanc. La situation est résolument comique» (Pakenham, 1985, p 201).

Dans les colonies, toutes les puissances européennes utilisaient des soldats indigènes. Comme le notait Basil Davidson, «Les esclavages d’autrefois avaient simplement pris une nouvelle forme». En Afrique occidentale, les britanniques recrutèrent 25.000 hommes, nombre desquels furent employés dans la guerre contre les allemands en Afrique orientale. Là, à la fin de la deuxième guerre mondiale, les forces allemandes au Tanganyka étaient constituées par 3.000 européens et 11.000 africains (Davidson, 1978, p. 84-88, 114-5; Debrunner, 1979, p. 343-344; Farwell, 1987). Mais employer des soldats africains en Europe était une autre histoire. La France, qui vantait la plus longue histoire coloniale en Afrique, fut la première à prendre l’initiative. Dans la guerre de Crimée (1854-56), 40% des forces françaises étaient constituées par des africains; dans les années 60 du XIX siècle, des africains combattirent dans l’armée française au Mexique et en 1870-71 dans celle franco-prussienne. Durant la première guerre mondiale, la France déploya 211.000 soldats africains (y compris des nord-africains). Dans ce recrutement, c’est Blaise Diagne, député sénégalais de l’Assemblée nationale, qui servit de médiateur en arguant comme justification – qui n’eut d’ailleurs aucune suite– que si les africains combattaient dans la guerre, ils auraient ensuite eu voix au chapitre dans la paix. 170.000 soldats furent employés sur le terrible front occidental où il y eut, semble-t-il, 24.762 victimes (plus d’autres dispersés). En 1920-22, la France déploya des soldats africains dans l’occupation le la Rhénanie.
Le déploiement de forces non européennes en Europe donna dans de très nombreux cas lieu à des réactions de type raciste. Quand, en 1871, des prisonniers de guerre français furent amenés à Munich, un quotidien allemand commenta que les africains, les turcos, les zouaves et les zéphyrs qui se trouvaient parmi eux n’étaient rien d’autre que des “armselige Burschen” (misérables) et qu’ils auraient, s’ils avaient gagné, été cruels comme des bêtes sauvages, mais que la victoire avaient heureusement été du côté du peuple allemand.
Dans un opuscule publié durant ou tout de suite après la première guerre mondiale, Der Völkerzirkus unserer Feinde (Le cirque populaire de nos ennemis), écrit par le célèbre ethnologue Leo Frobenius, celui-ci tournait en ridicule les soldats non européens employés par les ennemis de l’Allemagne. Il y fait la caricature de John Bull en dompteur de peuples et conserve la métaphore du cirque et de la domestication des peuples; en d’autres termes, les non européens sont présentés comme des animaux apprivoisés. Et voilà, annonce Frobenius, le spectacle commence: une série de photographies de soldats allochtones dans un style qui rappelle des archives de police. Certaines scènes ont des légendes au ton dénigrant, comme: «Français de couleur sur le terrain au cours d’une pause de la bataille»; «Anglais blancs et de couleur durant un bal derrière le front».
Quand les français employèrent des soldats africains sur le Rhin en 1920, une campagne de protestation fut justement lancée en Angleterre par E.D. Morel, qui avait auparavant fondé l’Association pour la Réforme du Congo pour protester contre les cruautés de Léopold au Congo. Or Morel, voix éminente du monde de l’avant-garde humanitaire anglais, soutenait: «La race africaine est celle la plus développée sexuellement. Ces conscrits sont recrutés dans des tribus qui sont à un stade de développement primitif. Bien entendu, leurs femmes ne sont pas avec eux. Ils sont complètement désinhibés et incontrôlables sur le plan sexuel». Sur le quotidien libéral The Nation, H.W. Massingham protestait contre «les défilés de soldats de couleur dans les vénérables temples du patriotisme de l’Etat allemand» et «le pouvoir de soldats à moitié sauvages sur la culture et le civisme du Rhin» (Rich, 1986, p. 41-2, 202-3). La peur du “mélange de races” était à la base des restrictions sur l’immigration de marins nègres en Angleterre et dans d’autres pays.
Dans les forces armées américaines, les noirs furent introduits au cours de la guerre civile, mais ce fut seulement durant la deuxième guerre mondiale que fut abolie la ségrégation raciale dans les forces armées. La présence de soldats noirs en Europe a elle aussi été un thème des caricatures et de la propagande (Smith, 1987). Les nazis (et plus généralement les puissances de l’Axe) en firent durant la deuxième guerre mondiale un thème de propagande qui se référait dans ce cas-là également au spectre du mélange des races et en faisait invariablement allusion à la collusion entre noirs américains et juifs (Mulder, 1985, p. 168-71).


La course à l’Afrique

Entre 1880 et 1910, la course à l’Afrique, la compétition entre Etats européens pour
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Statue de Henry Morgan Stanley, explorateur à la fin du XIX siècle, envoyée par le Roi Leopold II de Belgique (Congo-Kinshasa).
Source: Ellington, University of Wisconsin-Madison Libraries, Africa Focus
s’emparer de territoires en Afrique impliquait toute une série de raisons. Considérations stratégiques: pour tenir les routes maritimes ouvertes vers l’Inde: l’Angleterre s’intéressait au Cap et à l’Egypte (Robinson et Gallagher, 1961). (2) Grandeur nationale: pour compenser la défaite dans la guerre franco-prussienne: la France se tourna vers les conquêtes hors de l’Europe (3) Grandeur nationale et bénéfice économique: Léopold II voulait transformer la Belgique en empire (“la capitale d'un immense empire”) en acquérant des territoires hors de l’Europe. Parmi les différents exemples il y a celui des petits Pays Bas qui paraissaient grands et florissants grâce à leur possession de l’immense archipel indonésien (Stengers, 1972). (4). La conjoncture économique et la politique interne: à une période de déclin économique, Bismarck introduisit une politique d’expansion pour établir une cohésion politique entre différents groupes d’intérêt du Reich et essayer de neutraliser l’avancée du mouvement ouvrier (Wehler, 1969). (5) Et puis l’instabilité en Afrique et l’impérialisme préventif joints aux considérations de politique interne jouèrent, en diverses combinaisons, un rôle dans toutes les initiatives impériales en Afrique.
Selon une tendance en littérature qui pose l’accent sur cette interprétation du nouvel impérialisme (Doyle, 1986), les rivalités entre les Etats européens, avec l’Afrique comme principal terrain de conflit, étaient la question clef. Les vignettes et les caricatures de l’époque (après 1885), qui mettent invariablement l’accent sur les conflits à caractère diplomatique entre les Etats européens plus que sur l’expansion coloniale en soi, en sont une confirmation. Elles montrent de façon vivifiante la projection de l’équilibre de forces européennes sur la carte de l’Afrique. Dans l’imaginaire populaire, les conflits à caractère diplomatique entre Etats européens pesaient beaucoup plus que l’affrontement avec la population africaine.
Alors que le colonialisme du propre pays était généralement dépeint avec des couleurs patriotiques, le colonialisme des autres Etats, à part une satire sans méchanceté, était vu d’un œil critique. Le fait que la presse française ridiculisait le colonialisme allemand et qu’allemands et français critiquaient les britanniques - et ainsi de suite – était en soi le reflet des rivalités européennes.
Quelle était la place de l’Afrique dans tout cela n’était pas toujours évident. «Tel un succube, l’Afrique pèse sur le repos de l’Europe…». Dans Le Rire (18.iv.1896), une gravure représente l’Europe comme une jeune femme endormie (Cette gravure, copiée par Lustige Blätter, est un pastiche du Cauchemar, tableau de Johann Heinrich Füssli (1741-1825) Starobinski, 1987, pp. 82, 76). Entre parenthèses, une particularité est que la légende parle erronément de “succube”, c’est-à-dire un démon femme dont on pensait qu’elle avait des rapports sexuels avec des hommes endormis (Oxford English Dictionary), alors que la figure représente celle d’un “incube”, démon mâle, conformément aux conventions du genre où les figures représentées sont toujours “unisex”. La légende parle d’«Un des nombreux malaises (mais peut-être le plus lourd) qui pèse maintenant sur le vieux continent. Toutes les puissances européennes ont ici leur obstacle ou guêpier». Cette représentation est singulière. Si le continent est vieux, alors pourquoi est-il représenté sous les traits d’une jeune femme? Pourquoi l’Europe est-elle représentée avec des traits humains et féminins alors que l’Afrique l’est comme un démon et mâle? Et surtout, dès lors que l’Afrique est victime de l’agression européenne, pourquoi est-elle représentée comme l’agresseur, l’incube d’une Europe sur le point de s’évanouir? C’est le monde renversé: la faute est donnée à la victime. Comme image de l’Afrique, on fait appel à la gargouille du Haut Moyen Age.
Sous l’influence de la guerre anglo-boer, l’enthousiasme populaire pour l’impérialisme et le patriotisme racial commençait à décliner. Suite à la guerre anglo-boer, l’Empire Britannique, que certains pays européens avaient implicitement soutenu et avec lequel ils s’étaient identifiés au début du XIX siècle, perdit de son prestige et de sa crédibilité. Les méthodes de guerre barbares appliquées contre un peuple de blancs en Afrique créa de l’aversion en Europe et même en Angleterre. Dans les vingt premières années du XX siècle, la mission impérialiste ressemblait trop à l’“autoritarisme britannique contre les nations plus petites”. Et puis, il y avait le problème du Congo.
En Afrique, le régime européen en absolu le plus scélérat était L’Etat libre du Congo du Roi Léopold. Il inspira à Joseph Conrad Cœur de ténèbres (1899) et le sardonique Soliloque du Roi Léopold II de Mark Twain (1907). Cet Etat, constitué en 1885 sous la domination personnelle du Roi Léopold, était une initiative financière et économique plus qu’une entité politique. Il revendiquait les terres mal cultivées et interdisait à la population de commencer de nouvelles cultures, en imposant en même temps de lourds impôts et prestations de travail. Selon une image populaire, les sauvages n’étaient bons qu’à travailler. Le Roi Léopold avait investi la presque totalité de son immense fortune dans le développement de cet empire africain qui n’avait cependant pas de marchandises exportables, à part l’ivoire et le caoutchouc. Des concessions sur d’immenses territoires étaient données aux grosses compagnies qui se trouvèrent ainsi, après 1895, à affronter une croissante demande de caoutchouc; pour le récolter, elles imposèrent le travail de force et des quotas sur la population. Si ces dernières n’étaient pas respectées de cruelles punitions s’en suivaient allant jusqu’à l’amputation des mains et des pieds. Ce qui instaura un régime de terreur.
Après 1900, un nombre de plus en plus grand de rapports sur les “atrocités au Congo” apparurent venant de missionnaires protestants et du consul britannique Roger Casement. La campagne contre les abus au Congo était une campagne humanitaire, mais soutenait aussi que le Congo mettait le colonialisme sous une mauvaise lumière. Cet argument rappelait les premières critiques des abus et maltraitances de l’esclavage qui impliquait en même temps l’aspect acceptable de l’esclavage lui-même. Au nom de l’Association pour la Réforme du Congo, E.D. Morel et Harry Johnston publièrent Red Rubber (1906), un livre où ils avertissaient que, faute de réformes au Congo, la résistance africaine contre l’hégémonie européenne en Afrique augmenterait (Rich, 1986, p. 36). En 1908, pour répondre aux pressions publiques croissantes, la souveraineté sur le Congo fut transférée du roi Léopold à l’Etat Belge (parmi les sources belges sur le Congo voir Delathuy, 1989, et, en ce qui concerne les images et la propagande populaire, Zaïre 1885-1985, 1985 et Vints, 1984; cf. Taussig, 1984; Breman, 1990)


Scènes de colonialisme

Une fois la fumée des canons dissipée et la situation coloniale stabilisée, l’imagerie coloniale se transféra de l’image de l’ennemi à la psychologie coloniale de la supériorité et de l’infériorité. Le complexe de supériorité coloniale était une nécessité politique et psychologique pour permettre à une minuscule minorité d’étrangers de contrôler la majorité locale. «C’est un suicide pour les européens, notait un observateur anglais, que d’admettre que les indigènes puissent faire quelque chose mieux qu’eux. Ils devaient soutenir qu’ils étaient supérieurs en tout pour permettre aux indigènes de ne jouer qu’un rôle secondaire et subordonné» (Symonds, 1966, p. 76; cf. Memmi, 1957/1965). Prestige, intimidation et démonstration de force étaient les fondements de la psychologie impériale. Accompagnée d’opinions bien arrêtées sur ceux qui n’étaient plus ennemis mais sujets.
Une nouvelle mythologie de l’Afrique prit forme qui répondait aux exigences du
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Hereros victimes de la répression germanique dans l'Afrique du Sud-ouest.
Source: Al-Ahram Weeklly, 462/2000
(http://weekly.ahram.org.eg/)
colonialisme affirmé. Les sauvages devaient être transformés en sujets politiques. Le halo paternaliste du Fardeau de l’Homme Blanc exigeait des sujets adaptés à la tâche. Peu à peu l’imagerie changea et les africains furent définis non plus sauvages ou primitifs, mais impulsifs et infantiles – le deuxième élément du mi-diable et mi-enfant”. Selon un observateur colonial, le caractère de l’africain est «influençable et impressionnable comme celui d’un enfant: une feuille blanche sur laquelle écrire à volonté sans avoir besoin d’effacer auparavant les vieilles impressions» (cité dans Porter, II° éd. 1984, p. 72). Des vertus, ils en possédaient, mais pas du type que l’européen revendique pour soi: gentillesse, compassion, sens de l’humour – étaient des vertus “faibles” et non viriles.
C’est ainsi que l’image du guerrier sauvage laissa la place au stéréotype de l'africain enfant: la miraculeuse métamorphose du sauvage féroce en sauvage-enfant. La société nord- américaine où les relatons sociales étaient par certains côtés analogues à celle de l’Afrique coloniale produisit une image analogue du sauvage-enfant noir (Takaki, 1970). Par contre, le paternalisme colonial engendra l’infantilisme du colonisé. Dans un roman colonial belge de 1896, cette métamorphose était ainsi décrite: «Une fois que [le nègre] entre en contact avec l’homme blanc, il perd son caractère barbare en ne conservant que les qualités infantiles des habitants de la forêt» (Danco, 1896; Vints, 1984, p. 23). Les créoles du Suriname que l’on pouvait admirer en 1883 à l’Exposition Coloniale d’Amsterdam étaient décrits dans les mêmes termes: «L'aspect de ces groupes de créoles a quelque chose de gentil et d’enfantin naturellement attirant, de véritables enfants de la nature tropicale, insouciants, qui jouissent sans soucis de la vie, remuants, ayant toujours envie de mouvement, de bruits, de couleurs et de lumière, mais aussi gentils et doux» (Eigen Haard, 1883, p. 405, dans Oostindie en Maduro, 1986, p. 24). Entre-temps, le stéréotype du féroce sauvage ne s’était pas simplement évanoui, mais était relégué à un rôle subsidiaire: celui du rebelle Simba ou, plus tard, du terroriste Mau Mau.

Parmi les scènes à l’origine du colonialisme il y a celles de soumission: dignitaires indigènes qui se jettent dans la poussière devant les représentants de l’autorité; ou, dans un système de domination indirecte par le biais d’une élite locale, les rituels de la visite d’Etat officielle et l’ostentation du faste de l’élite. Attrayante pour les européens et psychologiquement rassurante dans ce qui était en Europe une période d’insubordination et de transformation sociale, était la rigide hiérarchie sociale inhérente au colonialisme. Il s’agissait d’une hiérarchie basée sur la discrimination raciale mais qui comportait aussi d’autres distinctions, comme celles portant sur l’habillement européen et indigène.
Les services personnels de la part des indigènes constituaient une composante essentielle du milieu colonial et étaient également satisfaisants d’un point de vue psychologique. Etre transportés par les indigènes est une synthèse du symbolisme non seulement de la réalité de l’hégémonie européenne. Le tipoïe, hamac de transport ou palanquin, est une des principales reliques du colonialisme. Toutefois, une des images qui gagna du terrain dans la situation coloniale fut celle de l’indigène indolent.
Au début du XIX siècle, le simple bon sauvage emprunté au répertoire romantique était encore décrit dans les termes suivants:

Doté d’un instinct unique en son genre, d’une extrême agilité, d’indolence, de paresse et d’une grande frugalité, le nègre existe sur son sol natal dans l’apathie la plus douce, ignorant envies, douleurs ou privations, non préoccupé par les soucis de l’ambition pas plus que de l’ardeur dévoratrice du désir. Pour lui, les règles de vie nécessaires et indispensables se réduisent à un nombre très limité et les incessants besoins qui tourmentent les européens sont ignorés des nègres d’Afrique (Golbéry, 1803).

Le poète J. Montgomery méditait en 1807:

... Le Nègre est-il béni? Son sol généreux
Aux récoltes abondantes couronne sa simple fatigue
Plus qu’il n’a besoin de ce qu’offrent les champs et ses troupeaux...

Les qualités mêmes qui, au début du siècle, évoquaient des images de paradis se trouvaient, dans sa dernière partie, réévaluées en même temps que l’industrialisation, le néo-puritanisme et l’élite protestante en Europe, et le colonialisme en Afrique, pour faire naître l'image de l'indigène paresseux, indolent et sans ambitions au milieu de l’abondance tropicale. La vacuité était devenue une malédiction. La question ici n’est pas que les images aient été sans aucune réalité : elles servaient d’écho à une alternance de désirs et de aspirations de la culture occidentale. Elles aidaient à donner une forme au le régime de vérité de l’Europe. Le stéréotype de l'indigène indolent était inhérent au colonialisme et non spécifique de l’Afrique. Les images américaines étaient l’Ijoun paresseux et le mexicain somnolent. Voici comment étaient décrits les nègres du bush (Bushnegro) du Suriname en 1883: «Ils sont en général apathiques et paresseux et ne travaillent que pressés par le besoin...» (Oostindie en Maduro, 1986, p. 23; Cf. Alatas, Il Mito dell'Indigeno Indolente, 1977). Le stéréotype de l’indigène indolent, lié à l'expansion du capitalisme, servait d’alibi au travail forcé et à l’exploitation et formait de la sorte une composante rémunératrice de la mission civilisatrice. Marx parlait de la création de l’“ingéniosité universelle” comme d’un des aspects de la “grande influence civilisatrice du capital” (Marx, Grundrisse, 1973, p. 325-6, 409-10). Cette formulation est aussi, sur le ton de la Nigger Question de Carlyle, une réaction, non dénuée d’ironie, à la protestation d’un planteur jamaïcain.
L'image de l'indigène indolent remplissait aussi une autre fonction, celle de justifier le colonialisme. C’est au XVIII siècle qu’avait été formulée la philosophie selon laquelle la possession de terres étrangères de la part des européens était juste si celles-ci n’étaient pas occupées, les terres dites libres ou terra nullius, définies comme non cultivées. (Emer de Vattel (1714-1767), 1758. Cf. Curtin, éd., 1971, p. 42-5). Par conséquent, l'affirmation de la paresse indigène était en même temps une revendication de la justesse du colonialisme. D’une autre manière, les images d’indigènes chasseurs, en poses décoratives avec des armes grossières, lance, arc et flèches, reproduites à l’infini sous-entendent significativement que ces peuples étaient exclusivement chasseurs et non cultivateurs – là encore, un aval implicite du colonialisme européen qui faisait fructifier les terres indigènes.
Le leitmotiv de la propagande coloniale était le bénéfice économique. L'image préférée de la colonie dans la mère patrie était celle d’un lieu devenu productif grâce à la discipline et à l’ingéniosité européennes où, sous la gestion européenne, les ressources naturelles étaient exploitées, où l’ordre régnait afin que le travail puisse être productif. “Produits utiles” et travail (à bas prix) revêtent par conséquent un rôle important dans l’iconographie coloniale. L'image allègre des colonies productives était diffusée par des cartes postales illustrées, la publicité et les confections de produits coloniaux. Un anglais rappelait ainsi sa jeunesse dans les années 30: «Nous étions complètement entourés par l’empire, célébré sur nos boîtes de biscuits, narré sur les étiquettes de cigarettes, partie du tissu de notre vie. A l’époque, nous étions tous impérialistes» (John Julius Norwich, dans MacKenzie, Introduction, 1986, p. 8).
L'image prédominante en Europe était celle des colonies comme source de prospérité. Ayant été vaincu dans la première guerre mondiale, l’Allemagne avait perdu ses colonies, mais, même dans le cadre du programme national-socialiste, l’idée coloniale survécut. En 1934, Kolonial-Kalender de Köhler (Die Wildnis Ruft, Les rappels de la nature sauvage) synthétise cette idée: Ohne Kolonien, Volk in Not/ Kolonialbesitz, Arbeit und Brot [Sans colonies, gens angoissés / Avec les colonies, travail et pain.]. (Sur le frontispice, le Führer des Dritten Reiches nous informa: Die Stellung des Nationalsozialismus zur Kolonialfrage ist im allgemeinen durch den 3. Punkt des nationalsozialistischen Programms bestimmt. Wir fordern Land und Boden (Kolonien) zur Ernährung unseres Volkes und Umsiedlung unseres Bevölkerungsüberschusses).
Dans une série de cartes postales illustrées des colonies franco-africaines après la deuxième guerre mondiale, la disposition standard comprend une petite carte pour placer géographiquement la colonie, des africains en train de travailler un quelconque produit utile et des “indigènes typiques”. Les participations dans les entreprises coloniales étaient illustrées de même avec des vues de plantations bien ordonnées, découpées dans la nature sauvage et des indigènes au travail sous le contrôle des européens. Contrairement à la production, le commerce semble jouer un rôle secondaire dans l’iconographie coloniale. Selon les standards européens, il semble que le commerce n’appartenait pas à la mission civilisatrice de l’Europe; il y avait relativement peu d’illustrations de ce même commerce, aussi bien indigène qu’européen. L’image-clef était celle d’une abondance naturelle utilisée à travers la discipline et le contrôle européens.


Ethnographie coloniale

Le pouvoir colonial produit le colonisé comme une réalité fixe qui est immédiatement "autre", et pourtant totalement reconnaissable et visible (Bhabha, 1986, p. 156).

Les figures des peuples du monde non occidental: elles ont rarement un nom et, en
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Le Roi Kuba, Kwete Mabinc est décoré par le Commissaire de district de Luebo, Mr. Wenner.
Source: Vansina Jan, University of Wisconsin-Madison Libraries. Africa Focus, 1920
représentant ces peuples, elles sont toujours typiques. Image après image, elles passent devant nos yeux avec des légendes instructives telles que “Congolais, Guinéen, Galla”. Telle est l'encyclopédie du XIX siècle, le recensement de l’impérialisme, le défilé des vaincus. Leurs figures et visages peuplent des volumes aux titres panoramiques tels que Les habitants du monde, ou Humanité, Animaux et Plantes, Le Tour du Monde, ou Voyage autour du monde: Description des différents pays et peuples, traditions et coutumes. Elles remplissent des œuvres ethnographiques illustrées et, pour former la jeunesse, elles sont divulguées à l’aide des cartes postales publicitaires de soupes et fromages.
Les figures représentées étaient transformées en objets de différentes manières: isolées de leur milieu ou bien celui-ci représenté schématiquement. Mettre la figure au premier plan renforce la sensation que l’observateur a d’avoir une supervision et de la contrôler. La “diversité” devait être transmise dans le cadre des conventions esthétiques victoriennes. Les exemples classiques de l’antiquité déterminaient la posture et l’expression par lesquelles on représentait les indigènes, tandis que les attributs exotiques servaient à transmettre leur “diversité”. Il n’y eu pas de gros changements pendant une centaine d’années: les figures représentées n’étaient pas individualisées: l'individualité étant un attribut de civilisation et un privilège occidental. Mais en fait, également dans les représentations populaires l’accent se déplaça: la physionomie à elle seule n’était plus suffisante et les “activités typiques”, comme la chasse ou la préparation de la nourriture, ou encore les “attributs typiques”, comme les tatouages ou les couvre-chefs firent l’objet d’emphase.
L’ethnologie de la première moitié du XIX était une conception essentiellement raciale. L’objectif était de tracer une carte des races mais leur connaissance – ou l’illusion de les connaître – n’était pas encore assez complète pour pouvoir opérer une distinction entre les différents peuples. Et même si cela avait été le contraire, on prétendait souvent qu’un certain peuple représentait une typologie plus générale. L’ethnographie coloniale du siècle dernier a par certains côtés dépassé cette phase. Du point de vue administratif et autres, dès lors qu’elle existait selon un régime de vérité différent, elle avait certaines qualités de connaissance et d’illusions . Connaître le colonisé est une des formes fondamentales de contrôle et de possession. Une des applications de cette connaissance est de transformer les peuples assujettis en objets visuels. Elle circule au moyen d’images: la disponibilité d’images ethnologiques sous forme scientifique, esthétique ou populaire est une des caractéristiques fondamentales des cultures impériales.
La première “Play mate” après Aphrodite était-elle la Vénus hottentote, la sensation anthropo-érotique de l’Europe du XIX? Etait-ce une beauté créole ou la Vénus noire ? Au cours du siècle, bien vite dans le cas de l’orientalisme, les images ethnographiques prirent l’ultérieure fonction d’ersatz de la pornographie. Pour de nombreux jeunes, les tableaux occidentaux de femmes indigènes en vêtements succincts, ou de femmes africaines au sein nu dans des poses décoratives, signifiaient prendre pour la première fois confiance avec la nudité féminine à travers des revues comme le National Geographic étasunien, les encyclopédies illustrées et les cartes postales (Monti, 1987; Corbey, 1987). Le monde du colonialisme est un monde masculin.
Cela fait partie de l’ambivalence des attitudes occidentales à l’égard des peuples non occidentaux, mélange d’attraction et de répulsion dont relève le modèle d’attraction exercée par l’élément “ féminin”, sensuel et séduisant, et la répulsion de celui “masculin”, menaçant et primitif. D’un côté la beauté indigène et de l’autre le cannibale. L’histoire éternelle de la belle et la bête.


Expositions coloniales

Les Expositions sont l’horloge du progrès.
(Président William McKinley)

«Le réseau d’expositions mondiales qui s’étendait entre 1876 et 1916 tout le long des grandes lignes directrices économiques de la société américaine», note Robert Rydell, «reflétait les tentatives des leaders intellectuels, politiques et du business américains pour forger un consensus sur leurs priorités et leur vision du progrès comme suprématie raciale et croissance économique» (Rydell, 1984, p. 8). Les expositions américaines faisaient partie d’une tendance internationale – mesure de la capacité industrielle occidentale dès l’Exposition de 1851 au Crystal Palace de Londres et de suprématie coloniale et raciale de l’Occident dès celle mondiale de Paris de 1889, la première où les colonies africaines et asiatiques étaient bien visiblement représentées. Tout au début les colonies n’étaient représentées que par leurs produits. L’Exposition Mondiale d’Anvers en 1894 fut la première où les africains étaient présents. Un village congolais fut reconstruit pour lequel on fit venir 16 congolais, dont trois périrent au cours de l’Exposition et quatre tombèrent gravement malades.
Le principe des peuples en montre remonte aux empires d’Egypte et de Rome et aux cortèges triomphaux où l’on faisait défiler les prisonniers en même temps que le butin de guerre; jusqu’aux indiens d’Amérique qu’Amerigo Vespucci et Gaspar Corte-Real amenèrent au XVI siècle en Espagne et au Portugal pour être montrés non seulement à la cour mais comme une sorte d’attraction de foire.
En 1845, le capitaine Louis Meyer des Magalhaes offrit à la Société Royale de Zoologie d’Anvers un garçon nègre de 10 ans. S’il s’était démontré trop sauvage pour le zoo on aurait pu le renvoyer d’où il venait. On permit à ce garçon, Jozef Moller, couramment appelé “Jefke of den Zoölogie”, de se promener sans être enfermé dans sa cage et il constitua pendant de longues années une des principales attractions du zoo d’Anvers (Preedy, 1984, p.3).

Les expositions de peuples non occidentaux furent d’abord organisées par les zoos avec,
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Le leader politique Ekonda (Nkumu) se fait photographier avec le couteau d’honneur par la presse coloniale (Congo–Kinshasa).
Source: Lamote C., University of Wisconsin-Madison Libraries. Africa Focus, 1940
semble-t-il, la justification que l’on pouvait, à côté des animaux exotiques, mettre des exemplaires humains leur correspondant et en exploitant probablement les mêmes liaisons commerciales. En Allemagne, des expositions de ce genre était organisées par Carl Hagenbeck, commerçant d’animaux de Hambourg et directeur du zoo. Dans ses mémoires, il en parle comme d’‘’expositions anthr
opologico-zoologiques”. A partir des années 60 du XIX siècle, des groupes de lapons, nubiens, esquimaux, kalmoukes, indien bellacoola, cingalais, éthiopiens, somalis, et ainsi de suite, se succédèrent ainsi en une exposition hétérogène. A Paris, LaGrange suivit cet exemple en 1881 et monta des expositions ethnographiques au Jardin d'Acclimatation du Bois de Boulogne. Godefroy porta de l’Angola aux Pays Bas une collection ethnographique avec un groupe de 23 esclaves choisis de manière à représenter les «types sauvages».
C’est ainsi qu’en plein épanouissement de l’impérialisme furent organisées des expositions de peuples: sur paiement, on montrait au public des nègres, des indiens et des asiatiques dans leur habitat. Dans l’ethnographie coloniale, les colonisés étaient transformés dans les expositions coloniales en objets de connaissance et ils étaient tournés en spectacle. Les peuples que l’on montrait étaient des trophées de victoire. Après avoir lutté avec l’image du guerrier indigène, auparavant si menaçante et repoussante qu’elle avait dû être exorcisée par des histoires d’horreur et des caricatures terrifiantes, ils devinrent décoratifs. C’est là une des origines de l’exotisme – la turquerie devint à la mode après que les turcs aient cessé de représenter une menace pour l’Europe; des images de nobles indiens ornaient les magasins et les publicités quand les guerres indiennes étaient désormais terminées et eux-mêmes définitivement vaincus; des images de terrifiants guerriers africains, avec lance ou sagaie , devinrent décoratives après que la résistance africaine ait été éliminée à l’aide des mitrailleuses. L’exotisme est un luxe des vainqueurs et fait partie des conforts psychologiques de la victoire. L’Autre n’est pas seulement à exploiter mais il faut aussi en jouir, la jouissance étant une forme plus raffinée d’exploitation (Der Kolonialismus der Jahrhundertwende gibt sich exotisch. DieMannigfaltigkeit der Welt stelt sich ihm als Leckerbissen dar, und man will den anderen nicht nur ausbeuten, sondern ihn so, wie er ist, auch noch geniessen... Die exotische Inspiration und die wissenschaftliche Neugier sind die doppelte Kompensation des Imperialismus, Zippelius, 1987, p. 87).

Les expositions coloniales satisfaisaient le voyeurisme des vainqueurs de la civilisation, elles étaient des “allégories de l’hégémonie européenne” et des démonstrations de suprématie raciale dans lesquelles l’impérialisme semblait s’être transformé en “histoire naturelle” (Goldmann, 1987). Et puis, elles étaient «un puissant moyen de propagande pour l’auto-élévation nationale» qui jeta les bases d’un rapide développement des musées coloniaux et ethnographiques en Europe. Les musées eux-mêmes devinrent des manifestations de puissance coloniale «où l’importance n’était pas déterminée par la valeur intrinsèque des collections mais par la manière pompeuse avec laquelle elles réussissaient à être l’expression de la puissance nationale» ( Pott, 1962, p. 125-6. Cf. Avé, 1980).
L’Exposition Coloniale d’Amsterdam en 1883, qui s’étendait sur un vaste terrain correspondant aujourd’hui à la Place du Musée, comprenait dans la section sur les Antilles un groupe de 28 personnes du Suriname auxquelles on avait dit que le roi de Hollande donnait une réception pour “toutes les nations” à laquelle elles avaient été invitées. A l'Exposition de Paris de 1900, furent reproduits plusieurs villages africains. Le Dahomey monopolisa l'attention avec une reproduction de la tour du sacrifice d’Abomey, accompagnée de crânes et de terrifiantes descriptions des méthodes suivies pour les sacrifices humains de membres de famille royale. Mais la principale attraction fut l'“Ethnographie en nature”, aménagée par des soldats africains du service colonial français à Porto Novo. Les visiteurs de l’Exposition pouvaient se faire porter dans un hamac transporté par de robustes africains. Les porteurs animaient le business (Debrunner 1979, p 345). On pouvait ainsi avoir un “avant-goût des colonies” sans quitter la métropole.
Mais, au bout d’un certain temps la simple exhibition de peuples non occidentaux dans un milieu reconstruit perdit son attrait. Il fallait de l’action et du drame, et surtout de l’action sauvage, comme des danses de guerre, des danses de cannibales, des scènes de bataille et ainsi de suite. Entre 1895 et la première guerre mondiale, furent organisés des spectacles sur grande échelle qui élaboraient les clichés existants. Le développement du cinéma eut le dessus sur ce type d’expositions. Le film, avec bien plus d’efficacité, aurait reproduit les stéréotypes et les aurait transformés en spectacle.


Humorisme de l'occidentalisation

Typique est une gravure portant la légende suivante: «Le rouleau compresseur et les noix de
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Governeur coloniale belge de la Province de Léopoldville visite Lukengo, roi de Kuba.
Source: Vansina Jan, John University of Wisconsin-Madison Libraries, Africa Focus, 1923.

cacao. Ce qui prouve que les nègres sont enclins au progrès est le célèbre accueil réservé au premier rouleau à Tombouctou». (Pèle Mêle, 13.vii.1913). On pourrait définir ce type de représentations “humorisme de l'occidentalisation”: l'européen qui se moque de la manière de réagir africaine par rapport aux usages et à la technologie occidentaux. D’une façon générale, la question est que l’aspect occidental est seulement extérieur; au fond, les africains restent comme nous les avions décrits tout au début: des sauvages. La principale caractéristique de cet humorisme est le mépris. C'est un type d’humorisme qui agit dans le cadre de la culture de domination. Le rire stigmatise et donc délimite la frontière entre mondes culturels.
L'humorisme de l'occidentalisation a pris origine dans le dilemme qu’avait produit le fossé entre idéologie coloniale et réalité. L'idéologie coloniale concernait le Poids de l’Homme Blanc et sa mission civilisatrice, mais les réalités coloniales concernaient le profit et le pouvoir. Jusqu’après la deuxième guerre mondiale, seul un pourcentage minime de population coloniale avait reçu une quelconque instruction occidentale et cela essentiellement à travers les écoles missionnaires. On parlait du colonialisme comme de l’“école de démocratie”, mais le système colonial était essentiellement autocratique. Avant 1945, moins de 1% de la population africaine jouissait de droits politiques et civils ou avait accès aux institutions démocratiques (Martin e O'Meara, 1986, p. 128, 131). L'idéologie de la mission civilisatrice n’était pas compatible avec les réalités coloniales et était contredite par d’autres idéologies européennes et en particulier le racisme. Le déferlement de l’impérialisme européen se vérifia à la suite d’expectatives économiques exagérées et largement mal placées, à une période où les avantages économiques des possessions coloniales étaient douteux. Des articles apparaissaient régulièrement sous le titre du genre: “Est-ce que cela vaut la peine d’avoir l’Afrique Centrale?” Le thème de la propagande des colonies comme zones rentables ne pouvait se vérifier qu’après de considérables investissements dans les infrastructures et seulement au cas où les colonies pourvoiraient à elles-mêmes en ne pesant donc qu’en partie minimum sur les dépenses pour l’administration et les services. Cette comptabilité ne laissait pas de place au travail de civilisation.
JanMohamed a soutenu, dans la foulée de Franz Fanon, que ce n’est pas l’ambivalence mais le manichéisme qui caractérise les attitudes occidentales envers le non-occident. La structure de base de la littérature coloniale est donc l'“allégorie manichéenne”, selon laquelle la relation entre conquérant et conquis constitue un abîme entre mondes impossible à combler. «Si cette littérature arrive à démontrer que la barbarie de l'indigène est irrévocable, ou qu’elle est pour le moins profondément enracinée, alors la tentative européenne pour le civiliser pourra continuer à l’infini, l’exploitation de ses ressources procéder tranquillement et l’européen continuer à jouir d’une position de supériorité morale» (JanMohamed, 1986, p. 81).
L'humorisme de l'occidentalisation dans la culture populaire fonctionne de même. Entre les différentes inventions et idéologies européennes il y a des antinomies inconciliables: Comment les sauvages peuvent-ils être civilisés? L'abîme entre nature et civilisation est-il impossible à combler et même, selon la pensée raciale, biologiquement fondé? Les frictions provenant de ce dilemme créé par les européens eux-mêmes sont résolus par l’humorisme de l’occidentalisation. Celui-ci exprime clairement l’image manichéenne de mondes irrévocablement séparés par un rire libératoire: aux dépens des indigènes.
Les vignettes populaires insistent sur ce dilemme et sur le thème de la civilisation, en reproduisant continuellement l’indigène incorrigible et le perpétuel sauvage qu’aucun degré de civilisation occidentale ne pourra jamais changer. Ainsi, une vignette portant comme légende «Les bonnes œuvres de la civilisation» montre d’élégants gentlemen africains en hauts-de-forme et, à côté d’eux, un singe lui aussi en haut-de-forme (Le Rire, 28,vii, 1900). Et comment le bon vieux Noël anglais est-il célébré chez les Zoulous? Par des sacrifices humains (Punch, xii.1912). Et, par conséquent, les contradictions entre expectatives européennes divergentes sont tournées et résolues en un monde colonial imaginaire qui s’auto-réalise.
Dans les années 50 et 60, des revues telles que Simplicissimus et Paris Match reportaient des vignettes qui tournaient en ridicule le désir africain d’indépendance et la situation post-coloniale. Les blagues sur les cannibales rentraient dans ce contexte. On pourrait les définir comme de l’humorisme de la décolonisation. Un exemplaire en est la vignette «Bienvenus aux USA!», où des ministres d’un Etat africain depuis peu indépendant viennent dépenser un crédit de 20 millions de dollars et se montrent intéressés à tout, sauf aux outils agricoles. A propos d’un homme politique allemand en visite d’Etat en Afrique, on observait: «Comme il s’est rapidement acclimaté!»: la vignette le représente transformé en singe. L’idée de fond de ces blagues est que les sauvages sont incorrigibles et l’aide au développement un gaspillage d’argent. La propagande coloniale a mûri en devenant propagande néo-coloniale.
Du point de vue africain, le schéma manichéen “barbarie contre civilisation’’ pourrait être vu à l’inverse. De nombreux africains ont vécu l’expérience de l’impérialisme européen comme destruction de civilisations africaines et remplacement de celles-ci par la barbarie européenne. «Le désastre chrétien nous a accablé / Comme un nuage de poussière», récitait une poésie de Salaga au Ghana du nord, écrite en arabe en 1900.
Les intellectuels africains qui, dans les années 20 et 30, critiquaient les clichés européens avançaient de nombreux arguments. (1) La conquête européenne elle-même fut une barbarie. La barbarie des “hordes civilisées” était reconnue de plusieurs côtés, de Tovalou Houénou l’essayiste d'Afrique occidentale à Rabindranath Tagore («Vous bâtissez votre règne sur des cadavres»). (2) Le système colonial était déshumanisant. Sous prétexte de civilisation, les colonisés étaient réduits à des sauvages. (3) Il n’existe aucun rapport nécessaire entre le niveau de développement technologique d’un peuple et son niveau de civilisation. Des termes comme ‘’haut’’ et ‘’bas’’ peuvent être appliqués au développement technologique et économique mais non à la civilisation. C’est l’argumentation du relativisme culturel et un refus de l’évolutionnisme. (4) Les potentialités de modernisation de l’Afrique ont été bloquées et sabotées par les interventions européennes: le commerce des esclaves et les interventions ciblées contre les forces de modernisation telles que Mohamed Ali en Egypte et Samory Touré en Afrique occidentale. (Cfr. Hodgkin, 1972; Gordon, 1989; Curtin, 1972.)
Depuis lors, ces arguments ont été élaborés dans plusieurs directions. En direction socialiste par Kwame Nkrumah, en termes psychologiques par Aimé Césaire, Franz Fanon et Albert Memmi, en termes d’économie politique par des penseurs des colonies comme Walter Rodney et Samir Amin et, en termes culturels, par Claude Ake et Valentin Mudimbe. Leurs évaluations venaient accompagner celles de critiques européens. Si l’on consulte non pas la propagande coloniale mais les documents, les rapports, les lettres et les journaux de bord des européens dans les colonies, on trouve une générale reconnaissance des barbaries et du colonialisme européen: souvent, c’est le côté sauvage du vrai colonialisme qui fait sentir le plus fort sa voix (par exemple, Emery, 1986; Meinertzhagen in Pakenham, 1985, p. 200-2).
Divers témoins européens nourrissaient peu d’illusions sur ce point. Marx commentait: «La profonde hypocrisie et la barbarie inhérentes à la civilisation bourgeoise se dévoilent à nous dans les colonies où elle se promène nue» Sartre notait: «Dans les colonies, la vérité était nue». Joseph Conrad parlait du colonialisme comme de la «plus vile course au butin ayant jamais défiguré l’histoire de la conscience humaine». La culture populaire occidentale a toutefois en grande partie suivi le modèle de la propagande coloniale.
Au début du XX siècle, John Hobson et Rosa Luxemburg avertissaient que le militarisme impérialiste et la barbarie se seraient retournés comme un boomerang contre l'Europe. Après la guerre de tranchée de 1914-18, la question se posa également dans les colonies de savoir ce qui avait rendu la civilisation aussi attrayante. Lorsque, dans la terre des “poètes et penseurs” il y eu six millions de sacrifices humains, la question surgit de savoir ce qui rendait les blagues occidentales aux dépens des peuples colonisés si amusantes. Césaire et Fanon reprirent la question là où Hobson et Luxemburg l’avaient laissée et interprétèrent le fascisme et le nazisme comme “impérialisme tourné vers l’intérieur ”. Il s’en suit que les blagues occidentales reflètent de la même façon leur provenance et se retournent contre elles-mêmes
.

Ce texte constitue un chapitre du livre: J.N. Pieterse, White on Black: Images of Africa and Blacks in western popular culture, Yale U.P., 1992


A titre gracieux de l'auteur.

Traduction: Madeleine Carbonnier

Références
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11 juillet 2009 6 11 /07 /juillet /2009 17:54

Cette lettre est l'une des plus importantes de Rosa Luxemburg à Leo Jogiches. Elle témoigne des relations qui seront celles de toute une vie entre ces deux militants.

Lire ces lettres posent deux grands types de problèmes:
. L'intrusion dans la vie de ces deux militants car ces courriers n'avaient aucune vocation à être lus par d'autres. Cette intrusion, avons-nous vraiment le droit de nous la permettre?
. L'utilisation, par beaucoup, de ses lettres pour insister sur le caractère si humain de Rosa Luxemburg - sous-entendu si inhumains d'autres militants. Et cela est un total dévoiement. Car il y a bien une seule et même logique dans la vie de Rosa Luxemburg qu'elle s'exprime dans ses grands textes politiques, dans son action, dans ses lettres.

Ces problèmes sont réels, et nous avons à y réfléchir. Cependant la correspondance de Rosa Luxemburg et en particulier cette lettre sont aussi le témoignage, que nous pouvons tous ressentir, de la tension entre vie personnelle et vie politique. Entre la nécessité qui nous fait agir politiquement et les sentiments qui nous animent. En cela, elle sont un enseignement pour chacun. D'autre part, la complexité des relations entre Rosa Luxemburg et Leo Jogiches ne les a en rien empêchés de mener un combat constant, en commun, de la lutte sur la question nationale polonaise en cette année 1894 à leur mort, assassinés, à quelques semaines d'intervalles en 1919.


Extrait d'une lettre de Rosa Luxemburg à Leo Jogiches.

Sans date. D'après la teneur: Paris 24 mars 1894. Dimanche, 3 [heures] et demie.

Mon chéri, j'étais déjà furieuse, j'ai quelques vilaines choses à te reprocher. J'étais déjà si fâchée que j'avais l'intention de ne plus t'écrire jusqu'au départ. Mais le sentiment a pris le dessus. Voici ce que je te reproche


1) Tes lettres ne contiennent rien, mais rien, si ce n'est [ce qui concerne] La Cause ouvrière, des critiques de ce que j'ai fait et des indications sur ce que j'ai à faire. Si tu me dis, indigné, que tu m'écris pourtant dans chaque lettre un tas de mots gentils, je te répondrai que les mots tendres ne me suffisent pas, que je t'en dispenserai même plus facilement que d'une nouvelle, quelle qu'elle soit, te concernant personnellement. Pas un mot! Seules nous unissent la cause et la tradition des anciens sentiments. C'est très douloureux. Je l'ai vu clairement ici. Quand, exténuée par la sempiternelle cause, je m'asseyais pour souffler un peu, je me mettais à penser à ce qui m'entoure et je prenais conscience que je ne possède aucun coin à moi, que je n'existe nulle part et que je ne vis pas en tant que moi. A Zurich, même réaction et encore plus pénible. Je sentais que je n'avais pas plus envie de revenir à Zurich que de rester ici. Ne me dis pas que je suis incapable de supporter un effort soutenu, que c'est le besoin de repos qui parle.Que non, je peux endurer deux fois plus, ce qui me fatigue et me lasse, c'est d'entendre partout, de quelque côté que je me tourne, le seul et même mot La Cause. A quoi sert que les autres m'en bourrent le crâne, alors que je suis la première à penser à La cause et à m'en occuper. Ce qui m'agace, c'est que chaque lettre que je reçois des autres ou de toi, rabâche la même chose - le numéro, la brochure, cet article-ci, cet article-là. Toute ceci serait parfait si, à côté de cela, l'homme perçait un peu, l'âme, l'individu. Mais, chez toi, rien, rien à part ça. Pendant ce temps, tu n'as donc ressenti aucune émotion, tu n'as eu aucune pensée, tu n'as rien lu, tu n'as rien vécu que tu puisses partager avec moi?! Tu veux peut-être me poser les mêmes questions? Oh, moi, au contraire, j'ai à chaque pas, malgré La Cause, une masse d'impressions et de pensées - mais je n'ai personne avec qui partager! Toi? Je m'estime trop pour le faire. Il me serait de loin plus facile de les partager avec Heinrich, Mitek [Hartmann], Adolf, mais hélas je ne les aime pas, je n'en ai donc pas envie. Toi, par contre, je t'aime, mais - à cause de tout ce que j'ai écrit ci-dessus ... Ce n'est pas vrai que l'époque est maintenant si agitée et le travail si urgent: quand existe un certain genre de rapports - on a toujours quelque chose à dire et un instant pour écrire. Vois par exemple, et c'est mon reproche n°2. Supposons que tu ne vives maintenant que pour notre cause et la tienne. Or, en ce qui concerne cette affaire russe, m'as-tu écrit un seul mot à son sujet? Que se passe-t-il, qu'imprime-t-on, quoi de neuf quant aux types de Zurich? Tu n'as pas trouvé utile de m'écrire quoi que ce soit à ce sujet. Je sais qu'il ne s'est rien passé de particulier là-bas, mais justement, avec ses proches, on parle aussi de petits riens. Tu considères qu'il me suffit de gribouiller pour La Cause et de me conformer à ton modeste avis.

Dans Lettres à Léon Jogichès - Collection femmes - Rosa Luxemburg - Denoël Gonthier - P65/66
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9 juillet 2009 4 09 /07 /juillet /2009 08:12
comprendre-avec- rosa-luxemburg.over-blog.com

24 septembre - 4 octobre 2009 | Théâtre de la Commune CDN d’Aubervilliers

Anouk Grinberg lit des lettres de Rosa Luxemburg

J’ai choisi de porter sur scène les lettres, très peu connues, que Rosa Luxemburg a écrit à ses amis depuis la prison où elle a été enfermée pour s'être opposée à la guerre de 14-18. On découvre le visage insoupçonné de cette grande révolutionnaire : une femme étonnamment solaire, gaie, toute entière tournée vers la beauté des choses et guidée par son goût du bonheur. Rosa, c’est l’inverse de l’austérité. C’est une tête avec un coeur dedans, qui bat pour le monde entier.

Anouk Grinberg

Repères : Anouk Grinberg

Anouk Grinberg a joué au théâtre sous la direction des plus grands metteurs en scène de notre époque.

Régulièrement, elle revient aux lectures publiques ; formes légères, intimes, sur un fil : Une vie bouleversée de Etty Hillesum, L'inattendu de Fabrice Melquiot ; Une femme d'Annie Ernaux ; L'inconciliabule de Brigitte Fontaine et Areski ; La langue d'Olivier Rollin ; La douleur de Marguerite Duras ; Inconnu à cette adresse de Kreyssmann Taylor. Certains appartiennent au cercle des privilégiés qui, le 23 septembre 2008, ont assisté à la magistrale interprétation (Le Figaro) qu'Anouk Grinberg a fait de ces émouvantes leçons de ténacité, d'énergie et d'amour de la vie. (Télérama). Elle revient pour 10 représentations exceptionnelles avec une nouvelle partition.

Rosa, la vie a été créé en 2006 au Théâtre de l'Atelier, Paris.

Nouvelle parution des Lettres de prison de Rosa Luxemburg en octobre 2009 aux Éditions de l'Atelier pour laquelle AnoukGrinberg a collaboré avec Laure Bernardi à la traduction.

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5 juillet 2009 7 05 /07 /juillet /2009 16:50

Georges Valentinovitch PlekhanovPlekhanov était déjà très connu quand Rosa Luxemburg le rencontra en Suisse. Ici un de ses articles sur l'art
Deux mots aux lecteurs ouvriers
article écrit en 1885 à Genève, publié seulement en 1928.
(Il se trouve dans l'ouvrage l'art et la vie sociale, Editions sociale, 1949 P 241 à 245)


On sait depuis longtemps que chaque peuple a sa poésie: ses productions poétiques ont un contenu d'autant plus profond que ce peuple est plus développé et plus instruit. De même, on peut dire que chaque classe sociale a sa poésie, où elle met son contenu particulier. Et il n'y a rien là de surprenant, parce que chaque classe sociale a une position particulière, son point de vue particulier sur l'ordre des choses existant, ses douleurs, ses joies, ses espoirs et ses aspirations, en un mot, comme on dit, son propre monde intérieur. Et ce monde intérieur trouve son expression dans la poésie. Voilà pourquoi les oeuves qui plaisent beaucoup à une classe ou à une couche de la société perdent souvent presque tout leur sens pour une autre.

Plekhanov donne alors trois exemples:

. Un poème attribué à Bertand de Born, troubadours du XIIème siècle
"J'aime, dit-il plus loin, dans la même chanson, quand les gens et les troupeaux fuient devant les guerriers qui galopent ... Manger ni boire ni dormir ne m'enchante autant que la vue des corps transpercés"


Vous comprenez, lecteurs, qu'une telle poésie, que de pareilles chansons ne pouvaient enthousiasmer que messieurs les seigneurs ert ne devaient guère être goûtées des paysans, de ces "gens" qui se voyaient obligés de "fuir devant les guerriers qui galopent". Ces "gens" avaient leurs chansons à eux, leurs contes et leurs traditions, qui ne suscitaient que mépris dans la classe supérieure de la société.

. le spleen du héros d'Eugène Onéguine de Pouchkine

. les souffrances de l"'intellectuel" dans les oeuvres Nekrassov, qui prend conscience de sa "faute"devant le peuple".

Il conclut:

Vous devez avoir votre poésie, vos chansons, vos poèmes. Vous devez y chercher l'expression de votre douleur, de vos espoirs et de vos aspirations.

Il termine son article par une très belle interprétation d'un poème de Heine, Allemagne.



L'auteur conseille à ses lecteurs de "rejeter les superstitions pourries" qui se rapportent à une vie dans l'au-delà, où l'homme serait récompensé pour les injustices subies sur la terre. Il dit que ceux qui répandent ces croyances ne font que


tromper le peuple-enfant
Pour qu'il plie, plus obéissant, l'échine

Le "royaume des cieux", c'est-à-dire une vie heureuse, libre, indépendante, s'ouvrira "ici" sur la terre, si seulement, le peuple apprend à triompher de ses ennemis. Il n'y a pas et il ne peut y avoir d'autre paradis. Et dans ce paradis terrestre ne vivront que ceux qui travaillent. Les oisifs, les paresseux, ceux qui exploitent le travail d'autrui n'y trouveront point place,

O mes amis! Je veux vous composer
Une chanson nouvelle, une chanson meilleure.
Nous voulons déjà sur la terre
Fonder le royaume des cieux.

Nous voulons être heureux sur la terre,
Nous ne voulons plus avoir faim;
Le ventre paresseux ne doit plus engloutir
Ce qu'ont acquis des mains dili
gentes.


Lorsque s'établira cet ordre heureux, les hommes cesseront comme ils le font maintenant, de s'arracher les uns aux autres le pain de la bouche, pareils à des bêtes fauves. Ils travailleront en commun  pour le bien commun, goûtant la vie terrestre et ne songeant pas au ciel. Personne alors ne manquera d'aliments, ni d'aucun objet de consommation, ni d'instruction, ni de plaisirs.

Il croît ici-bas suffisamment de blé
Pour tous les enfants des hommes;
Aussi des roses et des myrtes, de la beauté et du plaisir,
Et des pois sucrés également ...

Oui, des pois sucrés, pour tout le monde
Dès qu'en éclateront les cosses!
Le ciel, nous l'abandonons
Aux anges et aux moineaux

Telle est la pensée de ce poème et c'est en même temps la pensée directrice du mouvement ouvrier contemporain dans tous les pays civilisés. C'est précisément de cette pensée que doivent se pénétrer nos ouvriers qui adhèrent à la social-démocratie: ils n'ont besoin ni de tsar, ni de Dieu, ils doivent devenir leurs propres maîtres et ayant conquis leur liberté d'action créer un nouvel ordre, un ordre socialiste ...



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27 juin 2009 6 27 /06 /juin /2009 16:45

Né le 7 juin 1869, mort à Zurich en 1945.

Journaliste et collaboraeur du Vorwärts de 1910 à 1916, député au Landtag de Prusse, Heinrich Ströbel s'était déjà signalé avant la guerre dans des discussions sur la grève politique de masses, l'extension du droit de vote en Prusse et le refus de voter des budgets militaires: il était dans ces domaines proches de Rosa Luxemburg. Lorsque survint la guerre, il signa dans le Vorwärts une motion marquant sa désapprobation du vote des crédits militaires. Dans le premier numéro de la revue de R. Luxemburg et F. Mehring Die Internationale, il se distança de l'affirmation du Comité directeur du Parti qui était unanime dans sa position à l'égard de la guerre, reprochant à celui-ci d'avoir divisé la social-démocratie. Partisan d'une attitude "centriste" qui l'écartait du spartakisme, il entra dans la Sozialdemokratische Arbeitsgemeinschaft ...


Extrait du Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international,  - Allemagne P 465
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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 11:02

Praxis International Redigitized 2004 by Central and Eastern European Online Library C.E.E.O.L. ( www.ceeol.com )

 

ROSA LUXEMBURG ET LA DEMOCRATIE SOCIALISTE

 Michael Löwy


Examiner les thèses de Rosa Luxemburg sur la démocratie socialiste n‘est pas simplement une entreprise d’intérêt historique; il s’agit de re-découvrir une conception et une perspective d’une actualité brûlante et qui se situent directement au cœur des débats contemporains. Au moment où le monde semble connaître une nouvelle période de «guerre froide» et où le mouvement ouvrier risque de se diviser à nouveau, comme dans les années 50, entre les partisans d’une démocratie bourgeoise pseudo-libérale et ceux d’un autoritarisme bureaucratique pseudo-révolutionnaire, l’œuvre de Rosa Luxemburg montre, avec rigueur et cohérence, une autre alternative, celle de la démocratie socialiste.

L‘écrit où cette problématique est formulée de la façon la plus explicite et la plus précise est la brochure sur la révolution russe, rédigée par Rosa Luxemburg en prison, au cours de l’année 1918.

Rappelons brièvement les conditions de publication de ce texte et les polémiques qui s’ensuivirent: en 1921, peu après son exclusion du KPD, Paul Levi publie une version (d’ailleurs incomplète) de ce manuscrit, sous le titre Die Russische Revolution. Eine Kritische Würdigung aus dem Nachlass von Rosa Luxemburg.1

Deux proches compagnons de Rosa Luxemburg, le communiste polonais Adolf Warski et la dirigeante du KPD Clara Zetkin, vont réagir à cette publication en arguant que la brochure représentait un point de vue erroné que Rosa Luxemburg avait dépassé, par son expérience de la révolution allemande, vers la fin de l’année 1918. Les deux publient dans la Rote Fahne (quotidien du parti communiste allemand) du 22 décembre 1921 une déclaration commune qui affirme: «Ni Rosa Luxemburg ni Leo Jogisches n’étaient d’avis de publier cette critique écrite pendant l’été 1918. ... Nous constatons en outre que, dans les questions les plus importantes, le contenu de la brochure ne correspond pas au point de vue que Rosa Luxemburg a soutenu publiquement après sa sortie de prison et jusqu’à son assassinat.»2

Outre ces commentaires qui n‘examinent pas (ou très peu) le contenu même du texte, il n’y a pas eu beaucoup de tentatives du côté bolchevik, de répondre directement aux arguments et aux critiques de la brochure; la réponse la plus sérieuse et la plus argumentée a été sans doute celle de György Lukács (lui-même assez influencé, au moins pendant une certaine période, par Rosa Luxemburg), dans un des chapitres d’ Histoire et conscience de classe (1923), «Remarques criti-ques sur la critique de la Révolution russe de Rosa Luxemburg.»

Par contre, la social-démocratie allemande, dont les dirigeants n’étaient pas sans responsabilité dans le meurtre de Rosa Luxemburg, a essayé d’utiliser ce document posthume pour ses propres fins antibolcheviques.3

En réalité, la brochure condamne sans appel ceux qu’elle désigne ironiquement comme «les social-démocrates gouvernementaux allemands» et rejette de la façon la plus explicite les critiques d’un Kautsky contre le bolchevisme; face à eux, elle n’hésite pas à prendre avec passion la défense des révolutionnaires d‘Octobre 1917: „Tout la courage, l’énergie, la perspicacité révolutionnaire, la logique dont un parti révolutionnaire peut faire preuve en un moment historique a été le fait de Lénine, de Trotsky et de leurs amis. Tout l’honneur et toute la faculté d’action révolutionnaire qui ont fait défaut à la social-démocratie occidentale, se sont retrouvés chez les bolcheviks. L’insurrection d’octobre n’aura pas seulement servi à sauver effectivement la révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international.» D’ailleurs, la brochure s’achève avec une proclamation sans équivoque de solidarité avec le bolchevisme.4

Cependant, aux yeux de Rosa Luxemburg la solidarité n‘est pas contradictoire avec l’indépendance d’esprit et la réflexion critique – au contraire, elle les exige. Ses critiques se situent notamment par rapport à trois questions essentielles: le problème des nationalités, la question agraire et la démocratie. La discussion des deux premières échappe au cadre de cet article (à notre avis elle avait tort à ce sujet);

examinons ses remarques sur la démocratie, qui nous semblent de loin l’aspect le plus important et le plus actuel de ce petit ouvrage. Les thèses avancées à ce sujet par Rosa Luxemburg en été 1918 sont en rapport étroit avec sa philosophie de la praxis. Sa position dialectique est la même que celle de Marx dans la IIIe Thèse sur Feuerbach: dans la praxis révolutionnaire le changement des circonstances coïncide avec le changement (subjectif) des hommes. Cela vaut pour elle tout d’abord pour comprendre l’éveil de la conscience de classe chez les masses ouvrières; analysant la Révolution de 1905 Rosa Luxemburg souligne l’importance de l’action (la grève générale), de la praxis, de l’école politique de la lutte pour éveiller, pour la première fois, «comme par une secousse électrique,» la conscience de classe chez des millions de travailleurs.5

C’est aussi du point de vue de cette philosophie de la praxis qu’elle conçoit la révolution elle-même, comme auto-émancipation des masses laborieuses, et le pouvoir prolétarien, comme démocratie socialiste; dans un passage important de la brochure sur la Révolution russe elle écrit: «La pratique du socialisme exige un bouleversement complet dans l’esprit des masses dégradé par des siècles de domination de classe bourgeoise. Instincts sociaux à la place des instincts égoïstes, initiative des masses à la place de l’inertie, idéalisme qui fait surmonter toutes les souffrances, etc. . . . La seule voie qui mène à (cette) renaissance est l’école même de la vie publique, une démocratie très large, sans la moindre limitation. . . .»6

En d’autres termes: c’est seulement par sa propre praxis, par son expérience pratique, concrète, vivante et démocratique de construction de la nouvelle société que le prolétariat se libérera de son passé et s’élèvera à un niveau culturel et moral supérieur. Il ne nous semble pas que Rosa Luxemburg ait changé de position sur cette question après sa sortie de prison en novembre 1918, une question qui touche au fondement théorique et méthodologique de toute sa pensée; au contraire, la même philosophie de la praxis inspire tous ses derniers écrits et discours, et notamment le rapport sur le programme fait au Congrès de fondation du KFD (Spartakus) en janvier 1919: en se réclamant de la devise de Goethe Am Anfang war die Tat elle insiste: «Exercer le pouvoir, la masse l’apprend en exerçant le pouvoir. Il n’est pas d’autre moyen de lui en inculquer la science. . . . On ne fait pas et on ne peut pas faire le socialisme au moyen de décrets, pas même lorsqu’existe un gouvernement socialiste. ... Le socialisme doit être fait par les masses, par chaque prolétaire.»

Contrairement à la social-démocratie et à Kautsky (et l‘on pourrait ajouter les euro-communistes contemporains) Rosa Luxemburg ne met pas en question la nécessité de la dictature du prolétariat; mais il s’agit, insiste-t-elle, d’une «dictature de classe, non pas celle d’un parti ou d’une coterie; une dictature de classe, c’est-à-dire une dictature qui s’exerce le plus ouvertement possible, avec la participation sans entraves, très active, des masses populaires, dans une démocratie sans limites. . . .

Cette dictature réside dans le mode d’application de la démocratie et non dans sa suppression, en empiétant avec énergie et résolution sur les droits acquis et les rapports économiques de la société bourgeoise; sans cela, on ne peut réaliser la transformation socialiste. Mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe, et non pas d’une petite minorité qui dirige au nom de la classe, c’est-à-dire qu’elle doit être l’émanation fidèle et progressive de la participation active des masses, elle doit subir constamment leur influence directe, être soumise au con- trôle de l’opinion publique dans son ensemble, émaner de l’éducation politique croissante des masses populaires.»8 Dans sa polémique avec la brochure de Rosa Luxemburg, Lukács rejette catégoriquement cette distinction capitale entre dictature du parti et de la classe, qui relève à son avis d’une «exaltation d’espoirs utopiques» et de «l’anticipation de phases ultérieures de l’évolution.»9 Que veut dire cette étrange affirmation de Lukács? Que le pouvoir démocratique des travailleurs est une «utopie»? Ou que la dictature de la classe ne pourra être établie qu’ «ultérieurement»?

Rosa Luxemburg avait répondu d’avance à cet argument, dans un passage ironique et lucide de sa brochure: «la démocratie socialiste ne commence pas seulement en Terre promise, lorsque l’infrastructure de l’économie socialiste est créée, ce n’est pas un cadeau de Noël tout prêt pour le gentil peuple qui a bien voulu, entre temps, soutenir fidèlement une poignée de dictateurs socialistes. La démocratie socialiste commence avec la destruction de l’hégémonie de classe et la construction du socialisme. Elle commence au moment de la prise du pouvoir par le parti socialiste. Elle n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat.»10

La démocratie socialiste impliquait nécessairement aux yeux de Rosa Luxemburg la liberté; comme elle l’écrira dans une des pages les plus célèbres de la brochure sur la Révolution russe: «sans une presse libre et dégagée de toute entrave, si l’on empêche la vie des réunions et des associations de se dérouler, la domination de vastes couches populaires est alors parfaitement impensable. . . . La liberté pour les seuls partisans du gouvernement, pour les seuls membres d’un parti – aussi nombreux soient-ils – ce n’est pas la liberté. La liberté est toujours au moins la liberté de celui qui pense autrement.»11 La réponse de Lukács à cette proposition rigoureusement cohérente est peu convaincante, et relève d’une pétition de principe: pour lui «la liberté (pas plus que par exemple la socialisation) ne peut représenter une valeur en soi. Elle doit servir le règne du prolétariat et non l’inverse.»12

Or, ce qu’il faudrait démontrer c’est que le prolétariat puisse «régner» sans liberté de presse, d’association et de réunion, ou sans pluralisme, et donc sans contrôle démocratique sur ses représentants. ... Il nous semble que soixante années d’expérience historique ont largement confirmé la lucidité prémonitoire des idées de Rosa Luxemburg et l’importance décisive des libertés démocratiques pour l’existence même du pouvoir prolétarien. Loin d’être «utopique,» la démarche de Rosa Luxemburg était la seule réaliste, parce qu’elle seule pouvait garantir l‘Etat issu de la révolution et le pouvoir des soviets contre la dégénérescence bureaucratique – c’est-à-dire contre le Golem stalinien, dans les mains duquel allaient périr en 1935-40 les bolcheviks de 1917 eux-mêmes. Lukács reconnaît malgré tout que la possibilité d‘une „auto-critique du prolétariat . . . doit être préservée, même pendant la dictature, au moyen d’institu-tions», mais n’explique pas de quelles institutions il s’agit, et comment la critique prolétarienne du pouvoir révolutionnaire peut s’exercer sans libertés démocratiques.13

On a parfois reproché à Rosa Luxemburg d’avoir une conception «formelle» des libertés ou de la démocratie; en réalité elle opposait clairement la démocratie socialiste à la démocratie bourgeoise, tout en soulignant que le pouvoir ouvrier ne signifie pas l’abolition des libertés anciennes mais la conquête de libertés nouvelles, inexistantes dans le cadre de l’ordre bourgeois.14

Quant au reproche d‘“utopisme“ que lui fait Lukács, il est d‘autant moins fondé que Rosa Luxemburg était tout à fait consciente des difficultés objectives immenses (guerre civile, intervention étrangère, désorganisation économique, famine, etc.) avec lesquelles se confrontaient les bolcheviks et de la nécessité de mesures provisoires d’urgence pour parer au plus pressé; ce qu’elle met en question ce sont moins les actes eux-mêmes des bolcheviks en 1917-18 que leur prétention à les ériger en paradigme universel de la dictature du prolétariat: «ce serait réclamer l’impossible de Lénine et de ses amis que de leur demander encore dans de telles conditions de créer, comme par magie, la plus belle des démocraties, la plus exemplaire des dictatures du prolétariat, une économie socialiste florissante. Par leur attitude révolutionnaire décidée, leur énergie exemplaire et leur fidélité inviolable au socialisme international, ils ont vraiment fait tout ce qu’ils pouvaient faire dans des conditions aussi effroyablement compliquées. Le danger commence là où, faisant de nécessité vertu, ils cherchent à fixer dans tous les points de la théorie, une tactique qui leur a été imposée par des conditions fatales et à la proposer au prolétariat international comme modèle . . . .»15

Ce passage dévoile, soit dit en passant, la superficialité de ceux qui, de 1922 jusqu’aujourd’hui, ont essayé de faire de cette brochure une machine de guerre idéologique contre le bolchevisme. Comme le reconnaît P. Nettl, l’historien (académique) et biographe de Rosa Luxemburg, à propos de cet écrit, «ceux qui sont remplis de joie par une critique des fondements de la révolution bolchevique feraient mieux de chercher ailleurs.»16 Une dernière remarque: Rosa Luxemburg rejetait la terreur comme méthode d’exercice du pouvoir révolutionnaire; cette position se manifeste aussi bien dans sa critique aux bolcheviks en été 1918 que dans le programme de Spartakus en janvier 1919: c’est une donnée invariable de sa pensée politique.

Cependant, elle n’avait rien d’une pacifiste: dans la brochure sur la révolution russe et dans ses écrits sur la révolution allemande (novembre 1918 – janvier 1919) elle insiste sur la nécessité inéluctable de la violence révolutionnaire pour faire face à celle de la contre-révolution, aussi bien au cours de la lutte pour le pouvoir que pour sa défense après l’insurrection victorieuse. L’aspiration humaniste d’un monde sans violence, qui traverse tous ses écrits – et notamment ses remarquables articles et pamphlets contre la guerre mondiale – ne l’empêche nullement de mettre à l’ordre du jour, comme tâche essentielle des révolutionnaires allemands, l‘armement du prolétariat, la formation de la milice ouvrière, et la préparation à l’affrontement violent avec la réaction.17

Rosa Luxemburg a-t-elle changé d‘avis au cours des derniers mois de sa vie, par rapport aux critiques qu’elle avait formulées envers les dirigeants bolcheviks en été 1918? Nous avons déjà suggéré ci-dessus des éléments pour une réponse (plutôt négative) à cette question. Examinons de plus près les arguments qui semblent plaider pour une telle révision. Il est vrai que, comme l’ont souligné Warski et C. Zetkin, Rosa Luxemburg n’avait pas voulu publier le manuscrit, mais la raison qu’ils mentionnent pour expliquer cette décision – son désir de rédiger un travail plus développé et plus large sur la révolution russe – ne préjuge pas du contenu politique (essentiellement identique ou modifié?) de cet ouvrage, par rapport aux thèses qu’elle avait défendues en été 1918.18

Il est certain qu‘au moins sur un aspect important, on peut documenter de façon précise une évolution de sa position: la question de l’Assemblée constituante. Dans la brochure Rosa Luxemburg critique la décision des bolcheviks de dissoudre l’Assemblée constituante (au profit des soviets), et défend l’idée que, sous la pression de la mobilisation populaire, ces institutions parlementaires peuvent jouer un rôle révolutionnaire – comme le montrent les exemples historiques du «Long Parlement» anglais de 1642 et des Etats généraux français de 1789. Dans ses remarques critiques sur la brochure Lukâcs avance à ce propos un argument significatif: les soviets (c’est-à-dire les conseils d’ouvriers et de soldats) sont la forme spécifique et nécessaire de la révolution prolétarienne, en op- position aux formes structurelles des révolutions bourgeoises (la Convention, etc.).19

Or, sur ce point il semble bien que Rosa Luxemburg ait révisé son point de vue, puisque dans un article sur la situation en Allemagne elle écrivait en décembre 1918: «Assemblée nationale ou tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et soldats, abandon du socialisme ou lutte de classe la plus résolue du prolétariat armé contre la bourgeoisie: voilà le dilemme.»20 Mais au-delà de cette question sur la forme institutionnelle du pouvoir prolétarien, reste le problème de la démocratie socialiste elle-même, et des libertés; à ce sujet, Rosa Luxemburg a-t-elle fondamentalement modifié ses idées, après sa sortie de prison en novembre 1918? C’est la thèse développée, de façon insistante, par l’historiographie officielle (récente) en République Démocratique Allemande (avant la mort de Staline et le XXe Congrès ce fut, au contraire, la doctrine de la contradiction irréductible entre le «luxemburgisme» et le bolchevisme qui fut proclamée, en partant du célèbre article de Staline de 1931. . . .)21

De façon plus nuancée et critique Gilbert Badia défend une idée semblable; selon lui, à partir des articles de la Rote Fahne en 1918-19 «on peut, sans extrapoler outre mesure, imaginer la réponse de Rosa Luxemburg» à la question des rapports entre révolution et liberté: «pour une période limitée, sans doute, mais dont personne ne saurait préciser la durée, le pouvoir révolutionnaire sera amené à restreindre par la force cette liberté de la presse, cette liberté de réunion que Rosa Luxemburg, dans La Révolution russe, voulait illimitées.»22

Cette réponse «imaginée» nous semble quelque peu «extrapolée», dans la mesure où elle s’appuie, chez Badia, sur des arguments fort discutables: 1) des articles de la Rote Fahne mettant en question, du moins implicitement, la liberté de presse illimitée. Or, ces articles n’étaient pas signés par Rosa Luxemburg et ils n’expriment pas nécessairement son point de vue. Contrairement au KPD stalinisé de l’avenir, le Spartakus Bund de 1918-19 n’était pas une organisation monolithique et il y avait dans les articles de sa presse plus que des nuances sur beaucoup de questions de la tactique révolutionnaire; 2) l’approbation par Rosa Luxemburg de l’occupation du journalVorwärts par des manifestants berlinois en décembre 1918 et janvier 1919.

A notre avis, l’occupation d’un journal au cours d’une offensive révolutionnaire ne saurait être assimilée à la fermeture d’un journal d’opposition par un pouvoir ouvrier, et encore moins à une restriction générale de la liberté de presse et de la liberté de réunion. On peut être d’accord avec G. Badia et H. Wohlgemuth que Rosa Luxemburg avait, pendant les derniers mois de sa vie, «précisé ou corrigé beaucoup de ses points de vue», mais il ne nous semble pas, à la lecture de ses écrits et discours de fin 1918-début 1919, qu’elle aurait abandonné l’essentiel de sa conception de la démocratie socialiste, telle qu’elle s’exprime dans la brochure sur la Révolution russe.

Cette conception n‘a encore réussi à se réaliser nulle part; le prétendu «socialisme réellement existant» en Europe de l’Est en est aux antipodes par son système autoritaire et bureaucratique de pouvoir, tandis qu’en Europe de l’Ouest, les régimes social-démocrates se sont intégrés à l’Etat bourgeois et au système de l’»économie de marché» (i.e., capitaliste). Le programme de démocratie socialiste avancé par Rosa Luxemburg en 1918-19, fondé sur une perspective de combat révolutionnaire irréconciliable contre l’ordre établi, nous apparaît d’autant plus actuel qu’il constitue l’alternative la plus cohérente et la plus réaliste à ces deux échecs tragiques du mouvement ouvrier moderne.

 

NOTES

1 Ce n‘est que bien plus tard (1928) que Felix Weill va découvrir l‘ensemble du manuscrit; cf. F. Weill, «Einige unveröffentliche Manuskripte“, Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung, 1928.

2 Cité par G. Badia, Rosa Luxemburg (Paris, 1975), p. 311.

3 „Le malheur de l‘histoire a voulu que dès le début la social-démocratie réformiste se soit emparée de La Révolution russe comme d’une arme qui lui aurait été destinée» – Robert Paris, Préface à R. Luxemburg, La Révolution russe (Paris, 1964), p. 13.

4 R. Luxemburg, „La révolution russe“, in Oeuvres II (traduction et présentation de Claudie Weill) (Paris, 1971), p. 65; cf. aussi p. 90: “A cet égard, Lénine, Trotsky et leurs amis ont les premiers, par leur exemple, ouvert la voie au prolétariat mondial. . . . Et en ce sens, l’avenir appartient partout au ‘bolchevisme’.»

5 Rosa Luxemburg, Grève générale, parti et syndicats; 1906, Spartacus (Paris, 1947), p. 30.

6 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 84.

7 R. Luxemburg, „Discours sur le Programme“, 1919 in André et Dori Prudhommeaux, Spartacus et la Commune de Berlin 1918-19 (Paris, 1949), p. 80, 87.

8 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 87-88.

9 G. Lukács, Geschichte und Klassenbewusstsein, 1923, Luchterhand, Neuwied, 1968. La traduction française des éditions de Minuit est ici très peu fidèle.

10 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 88.

11 Ibid, p. 82-83.Praxis International 78 Redigitized 2004 by Central and Eastern European Online Library C.E.E.O.L. ( www.ceeol.com )

12 G. Lukács, Histoire et conscience de classe (Paris, 1960), p. 331.

13 Ibid.

14 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 88: “Nous n’avons jamais été idolâtres de la démocratie formelle, cette phrase n’a qu’un seul sens; nous distinguons toujours le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours dégagé l’âpre noyau d’inégalité et de servitudes sociales qui se cache sous l’écorce sucrée de l’égalité et de la liberté formelles, non pas pour les rejeter mais pour inciter la classe ouvrière à ne pas se contenter de l’écorce, à conquérir plutôt le pouvoir politique pour la remplir d’un nouveau contenu social; la tâche historique du prolétariat lorsqu’il prend le pouvoir est de remplacer la démocratie bourgeoise par la démocratie socialiste et non pas de supprimer toute démocratie.»

15 R. Luxemburg, Oeuvres II, p. 89.

16 P. Nettl, Rosa Luxemburg (Oxford, 1969), p. 436.

17 Voir à ce sujet le remarquable ouvrage de N. Geras, The Legacy of Rosa Luxemburg, New Left Books, 1976, notamment le dernier chapitre: «Bourgeois power and socialist democracy: on the reaction of ends and means.»

18 Voir à ce sujet les témoignages de A. Warski et Clara Zetkin dans leur déclaration à la Rote Fahne du 21/12/1921, in G. Badia, op. cit., p. 287.

19 G. Lukács, Hist. et consc. de classe, p. 321.

20 R. Luxemburg, „Assemblée nationale ou gouvernement des conseils?“, Décembre 1918, in R.L., L’Etat bourgeois et la révolution, Editions La Brèche, 1978, p. 45.

21 Cf. Arnold Reisberg, Lenins Beziehungen zur deutschen Arbeiterbewegung (Berlin, 1970), Günter Radczun, „Vorwort“, in R. Luxemburg, Gesammelte Werke (Berlin, t.I, 1970), p. 41, etc. Par ailleurs, comme le souligne à juste titre G. Badia, jusqu’ici ce texte sur la Révolution russe n’a été publié dans aucun des pays qui se réclament du socialisme. . . . (G. Badia, op. cit., p. 310)

22 G. Badia, op. cit., p. 319. 23 Cf. G. Badia, op. cit., p. 321 et Heinz Wohlgemuth, Die

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009