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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
24 février 2020 1 24 /02 /février /2020 09:26
Printemps de la poésie à Beauvais - Les lycéens de la classe de musique du lycée Jeanne Hachette présentent des lectures d’extraits de l’oeuvre de Rosa Luxemburg et de Léon de Damas.
Printemps de la poésie

19 mars 2020 à 18:30

Médiathèque du Centre ville, Espace culturel François Mitterrand - 3 Cour des lettres, BEAUVAIS, 60000, France

Communauté d’Agglomération du Beauvaisis

Les lycéens de la classe de musique du lycée Jeanne Hachette présentent des lectures d’extraits de l’oeuvre de Rosa Luxemburg et de Léon de Damas.


Il y a 101 ans était assassinée à Berlin Rosa Luxemburg, théoricienne majeure du socialisme et dirigeante du mouvement « spartakiste », au lendemain d’une tentative d’insurrection révolutionnaire allemande écrasée dans le sang. Sa légende devait lui survivre. Sa pensée, complexe et visionnaire, nourrit encore bien des réflexions.

Léon Gontran Damas est avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor un des fondateurs de la Négritude.
Considérant indispensable de s’engager dans la lutte contre le racisme et pour l’avènement d’une conscience noire internationale, il œuvrera au niveau mondial, autant en politique qu’en littérature.

Adresse de l'évènement

Espace culturel François Mitterrand - 3 Cour des lettres 60000 BEAUVAIS France

L'organisateur

0344156754 https://mediatheques.beauvaisis.fr/

Formalités

Tout public / Gratuit / Réservation

 
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11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 11:06
Ce 11 février, entretien avec William Champigny-Fortier, auteur d'un mémoire sur les conceptions de l'histoire dans la pensée de Rosa Luxemburg. Site 3600 secondesd'histoire.

Le 5 mars prochain, nous célèbrerons le 150e anniversaire de naissance de Rosa Luxemburg, théoricienne et militante révolutionnaire importante du mouvement socialiste du début du XXe siècle.

Pour l’occasion, nous avons le privilège de recevoir William Champigny-Fortier, qui vient tout juste de déposer son mémoire de maîtrise en philosophie sur les conceptions de l’histoire dans la pensée de Rosa Luxemburg. Nous allons explorer en sa compagnie la vie et l’œuvre de ce personnage. Une émission à ne pas manquer!

Pour écouter et télécharger l’émission, vous pouvez suivre le lien suivant: http://cdn.chyz.ca/wp-content/uploads/2021/02/10143227/2021-02-10_3600-secondes-dhistoire_chyz943_F46RU.mp3

Bonne écoute!

https://3600secondesdhistoire.wordpress.com/2021/02/11/la-vie-de-rosa-luxemburg-entrevue-avec-william-champigny-fortier/

 

A lire sur comprendreavecrosaluxemburg dossiersetdocuments

: http://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/2020/12/les-lois-d-e-l-histoire-et-les-brouillards-de-l-avenir-quelle-conception-de-l-histoire-dans-l-oeuvre-de-rosa-luxemburg-william-champ

Un mémoire vient d'être présenté au Quebec sur la conception de l'histoire de Rosa Luxemburg.  S'il part d'une démarche présentant comme "daté et caricatural" ce qui est l'essence de la pensée et de l'action de Rosa Luxemburg, la lutte des classes, pour la remplacer dans la plus pure "tradition actuelle" par l'écologie, le mémoire possède cependant un intérêt certain en analysant l'approche historique chez Rosa Luxemburg, le rapport  entre nécessité et possibilité, nécessité et action. Ci-dessous le lien pour lire ce travail :

https://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/17819/Champigny_Fortier_William_MA_2020.pdf?sequence=4&isAllowed=y

Présentation du mémoire:

Rosa Luxemburg est souvent vue comme une théoricienne révolutionnaire et non comme une philosophe. Son œuvre aborde pourtant des thématiques qui sont bel et bien philosophiques et ce mémoire s’intéressera à l’une d’elles : sa conception de l’histoire. Certains commentateurs et certaines commentatrices de sa pensée affirment qu’elle est passée d’une vision fataliste du processus historique à une conception plus ouverte de l’histoire où la révolution devient une possibilité objective. Cette thèse sera confrontée aux textes de Luxemburg et il sera démontré qu’elle rencontre des contradictions évidentes. Une nouvelle hypothèse sera proposée en introduisant la notion de prescription historique qui semble plus adaptée pour appréhender sa conception de l’histoire qui opère une synthèse de la possibilité objective et de la nécessité historique du socialisme

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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 20:32
Soirée Rosa Luxemburg à Toulouse le 14 février au Chameau sauvage

Soirée autour de la révolutionnaire Rosa Luxemburg au café-librairie Le chameau sauvage, à l'occasion de la parution aux éditions Smolny de L'Accumulation du capital. On reviendra sur les étapes importantes de sa vie, son engagement politique, ses critiques acerbes de la bureaucratie, du système capitaliste, de la colonisation, et de son regard profondément humain sur le monde ... La présentation sera entrecoupée de lectures de textes, le tout autour d'un verre et apéro!

Plus d'infos, ici:

https://www.facebook.com/events/5915360150332…

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26 janvier 2020 7 26 /01 /janvier /2020 11:20
1912

1912

« Maintenant nous nous trouvons devant la réalité brutale de la guerre. Les affres d'une invasion ennemie nous menacent. Nous n'avons pas aujourd'hui à trancher pour ou contre la guerre, mais sur la question des moyens requis en vue de la défense du pays. La liberté future de notre peuple dépend pour beaucoup, sinon entièrement, d'une victoire du despotisme russe, qui s'est couvert du sang des meilleurs hommes de son propre peuple. Il s'agit d'écarter cette menace, de garantir la civilisation et l'indépendance de notre pays. Nous appliquons un principe sur lequel nous avons toujours insisté : à l'heure du danger, nous n'abandonnons pas notre propre patrie. Nous nous sentons par là en concordance de vues avec l'Internationale, qui a reconnu de tous temps le droit de chaque peuple à l'indépendance nationale et à l'autodéfense, de même que nous condamnons en accord avec elle toute guerre de conquête. Inspirés par ces principes, nous votons les crédits de guerre demandés. »
 

Par cette déclaration, le groupe parlementaire donnait le 4 août le mot d'ordre qui allait déterminer l'attitude des ouvriers allemands pendant la guerre. Patrie en danger, défense nationale, guerre populaire pour l'existence, la civilisation et la liberté - tels étaient les mots clés que proposait la représentation parlementaire de la social-démocratie.

 

Tout le reste en découla comme une simple conséquence : la position de la presse du parti et de la presse syndicale, le tumulte patriotique des masses, l'Union sacrée, la dissolution soudaine de l'Internationale, tout cela n'était que la conséquence inévitable de la première orientation qui fut adoptée au Reichstag.

 

Rosa Luxemburg, début de la deuxième partie de la Brochure de Junius, 1915

 

https://www.marxists.org/francais/luxembur/junius/rljbf.html

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24 janvier 2020 5 24 /01 /janvier /2020 08:51
Rosa Luxembourg et la dette comme instrument de l’impérialisme (1) - Eric Toussaint (CADTM)

Dans le cadre de l'édition des oeuvres complètes de Rosa Luxemburg, le tome V consacré à L'accumulation du capital (suivi de Critique des critiques) vient de paraître aux Editions Agone/Collectif Smolny avec une révision de la traduction et de l'appareil critique.

A cette occasion, le blog propose des articles disponibles sur le net. Ainsi cet article très récent publié sur le site du CADTM, qui travaille depuis de longues années sur les méfaits de la dette dans le monde -d'Eric Toussaint dont certains articles ont déjà été repris sur le blog.

Rosa Luxembourg et la dette comme instrument de l’impérialisme

http://www.cadtm.org/Rosa-Luxembourg-et-la-dette-comme-instrument-de-l-imperialisme

PARTIE 1

21 janvier par Eric Toussaint

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Dans son ouvrage intitulé L’Accumulation du Capital [1], publié en 1913, Rosa Luxembourg [2] a consacré tout un chapitre à la question de l’emprunt international [3] pour montrer comment les grandes puissances capitalistes de l’époque utilisaient les crédits octroyés par leurs banquiers aux pays de la périphérie pour exercer une domination économique, militaire et politique. Elle s’est particulièrement attachée à analyser l’endettement des nouveaux États indépendants d’Amérique latine suite aux guerres d’indépendance des années 1820, ainsi que l’endettement de l’Égypte et de la Turquie au cours du 19e siècle sans oublier la Chine.

Elle rédige son travail dans une période d’expansion du système capitaliste sur le plan international, tant en termes de croissance économique que d’expansion géographique. À cette époque, dans la social-démocratie dont elle faisait partie (Parti social-démocrate allemand et Parti social-démocrate de Pologne et de Lituanie – territoires partagés entre l’Empire allemand et l’Empire russe), un nombre important de dirigeants et de théoriciens socialistes soutenaient l’expansion coloniale. C’était le cas notamment en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne et en Belgique. Toutes ces puissances avaient développé leurs empires coloniaux en Afrique, principalement à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Rosa Luxembourg s’opposait totalement à cette orientation et dénonçait le pillage colonial et la destruction des structures traditionnelles (souvent communautaires) des sociétés pré-capitalistes par le capitalisme en expansion.

Rosa Luxembourg et la dette comme instrument de l’impérialisme (1) - Eric Toussaint (CADTM)

Source http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2010/10/23/19409935.html

 

Rosa Luxembourg exprimait son opposition à ces mêmes dirigeants socialistes lorsqu’ils affirmaient que cette phase expansionniste de forte croissance du capitalisme démontrait que celui-ci avait surmonté les crises périodiques dont la dernière en date remontait au début des années 1890. Rosa Luxembourg dénonçait cette vision qui donnait une interprétation fausse du fonctionnement du système capitaliste. Rosa s’y opposait d’autant plus farouchement que cette vison d’une partie influente des dirigeants sociaux-démocrates servait de fondement et de justification à une attitude de plus en plus collaboratrice avec les gouvernements capitalistes de l’époque [4].

 

En rédigeant l’Accumulation du Capital, Rosa Luxembourg visait à construire une argumentation de fond pour contrer les orientations pro-colonialistes et de collaboration de classe au sein de la social-démocratie qu’elle combattait depuis la fin des années 1890. Elle poursuivait également un autre objectif dont l’origine remontait à 1906-1907, quand elle donnait un cours d’économie marxiste à l’école de cadres du SPD, le parti social-démocrate d’Allemagne à Berlin. En effet, à cette occasion, pour préparer ses cours, elle s’était replongée dans la lecture du Capital et en avait déduit qu’il y avait une erreur dans la démonstration de Karl Marx concernant le schéma de reproduction élargie du capital [5]. C’est notamment pour trouver la solution à ce problème qu’elle accomplit un énorme effort d’analyse de l’évolution du capitalisme au cours du 19e siècle. Il faut préciser que Marx, dans Le Capital, développe sa démonstration théorique en faisant comme si la société capitaliste était arrivée à un stade où existeraient uniquement des relations capitalistes dans la société. Il analyse le capitalisme à l’état pur.

Rosa Luxembourg part de la constatation, faite y compris par Marx dans une série d’écrits comme les Grundrisse [6] (qu’elle n’avait pas eu l’occasion de lire car cette partie de l’œuvre de Marx n’avait pas encore été publiée) ou le chapitre 31 du livre 1 du Capital [7], selon laquelle le capitalisme, dans son expansion, détruit les structures traditionnelles des sociétés non-capitalistes qui sont conquises au cours de la phase coloniale.

Concernant le rôle du pillage colonial, il vaut la peine de citer le Marx du Capital : “La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore.”

C’est aussi dans ce chapitre que Karl Marx place une formule qui indique le lien dialectique entre les opprimés des métropoles et ceux des colonies : “Il fallait pour piédestal à l’esclavage dissimulé des salariés en Europe l’esclavage sans phrase dans le Nouveau Monde.” Il termine ce chapitre en affirmant que “le capital y arrive suant le sang et la boue par tous les pores”.

Rosa Luxembourg et la dette comme instrument de l’impérialisme (1) - Eric Toussaint (CADTM)

Marx décrit la destruction des manufactures textiles traditionnelles en Inde au cours de l’expansion coloniale britannique. Il analyse également la destruction des relations non capitalistes qui existaient en Europe avant l’extension massive du salariat. Mais lorsqu’il en vient à la mise en évidence des lois de fonctionnement du système capitaliste, il pose comme hypothèse que le capitalisme domine totalement l’ensemble des rapports de production et a donc déjà entièrement détruit ou/et absorbé les secteurs pré-capitalistes [8].

Ce qui est très enrichissant dans la démarche de Rosa Luxembourg est son énorme capacité d’esprit critique et sa volonté de confronter la théorie à la pratique. Elle s’inspire de Karl Marx en exprimant un accord fondamental avec lui mais cela ne l’empêche pas de remettre en cause à tort ou à raison certaines conclusions de celui-ci.

Un point sur lequel Rosa Luxembourg rejoint tout à fait Karl Marx est la question des relations inégales entre les puissances capitalistes et les autres pays où sont encore largement présents des rapports de production pré-capitalistes. Ces pays sont soumis aux premiers qui les exploitent pour poursuivre leur expansion. Rosa Luxembourg, comme Marx, montre notamment que les puissances capitalistes trouvent un débouché à leurs produits manufacturés en les imposant aux sociétés pré-capitalistes, notamment à travers la signature de traités de libre-commerce.

 

Les pays d’Amérique latine ayant conquis
leur indépendance, dans les années 1820, contre l’empire espagnol

Si l’on prend l’exemple des pays latino-américains qui ont conquis leur indépendance, dans les années 1820, contre l’empire espagnol, on observe qu’ils importèrent massivement des produits manufacturés, principalement de Grande-Bretagne, puissance auprès de laquelle ils avaient contracté des emprunts internationaux pour procéder à ces achats. Les gouvernements des pays latino-américains qui contractaient des emprunts auprès des banquiers de Londres dépensaient la majeure partie des sommes empruntées sur le marché britannique en y achetant toutes sortes de marchandises (équipements militaires allant des armes jusqu’aux uniformes, biens d’équipement pour les industries extractives ou pour l’agriculture, matières premières). Ensuite, pour rembourser leurs emprunts internationaux, les États endettés recouraient à de nouveaux emprunts qui servaient à la fois au remboursement des emprunts antérieurs et à importer encore plus de biens manufacturés provenant de Grande-Bretagne ou d’autres puissances créancières [9].

Rosa Luxembourg affirme dans son ouvrage de 1913, que les emprunts « constituent le moyen le plus sûr pour les vieux pays capitalistes de tenir les jeunes pays en tutelle, de contrôler leurs finances et d’exercer une pression sur leur politique étrangère, douanière et commerciale  » [10].

George Canning

Comme illustration de la pénétration des produits manufacturés des vieux pays capitalistes européens comme la Grande Bretagne dans les nouveaux pays indépendants d’Amérique latine on peut citer George Canning, un des principaux hommes politiques britanniques des années 1820 [11]. Il écrit en 1824 : « L’affaire est dans le sac : l’Amérique hispanique est libre ; et si nous ne menons pas trop tristement nos affaires, elle est anglaise ». Treize ans plus tard, le consul anglais à La Plata en Argentine, Woodbine Parish, pouvait écrire en parlant d’un gaucho (gardien de troupeaux) de la pampa argentine : « Prenez toutes les pièces de son habillement, examinez tout ce qui l’entoure et, à l’exception des objets de cuir, qu’y aura-t-il qui ne soit anglais ? Si sa femme porte une jupe, il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent qu’elle ait été fabriquée à Manchester. Le chaudron ou la marmite dans lesquels elle cuisine, l’assiette en faïence dans laquelle il mange, son couteau, ses éperons, le mors de son cheval, le poncho qui le couvre, tout vient d’Angleterre » [12].

Pour arriver à ce résultat, la Grande-Bretagne n’a pas eu besoin de recourir à la conquête militaire (même si, quand elle l’estimait nécessaire, elle n’hésitait pas à user de la force comme cela a été le cas en Inde, en Égypte ou en Chine). Elle a utilisé deux armes économiques très efficaces : le crédit international et l’imposition de l’abandon du protectionnisme.

Rosa Luxembourg insiste sur le rôle des prêts internationaux aux pays coloniaux ou aux États « indépendants » (comme les jeunes républiques d’Amérique latine ou l’Égypte et la Chine) pour financer de grands travaux d’infrastructures (construction des chemins de fer, construction du canal de Suez…) ou des achats de coûteux équipements militaires dans l’intérêt des grandes puissances impérialistes. C’est ainsi qu’elle écrit : « L’emprunt international lié à la construction des voies ferrées et à l’augmentation des armements accompagne toutes les phases de l’accumulation capitaliste ».

Elle affirme également que « Les contradictions de la phase impérialiste se manifestent très nettement dans les contradictions du système des emprunts internationaux. »

Rosa Luxembourg, comme Marx l’avait fait quelques décennies plus tôt, insiste sur le rôle du financement des voies ferrées tout autour de la planète et notamment dans des pays périphériques soumis à la domination économique des puissances impérialiste. Elle parle de la frénésie des prêts servant à la construction des chemins de fer : « Malgré toutes les crises périodiques, le capital européen tirait un tel profit de cette folie que, vers 1875, la Bourse de Londres fut saisie d’une fièvre de prêts à l’étranger. Entre 1870 et 1875, les emprunts furent contractés à Londres pour une valeur de 260 millions de livres sterling - ce qui entraîna immédiatement une croissance rapide des exportations de marchandises anglaises dans les pays d’outre-mer. »

 

À la fin du 19e siècle, après les banquiers de Londres
viennent ceux d’Allemagne, de France et de Belgique

Dans le sillage de la Grande Bretagne apparaissent les impérialismes allemands, français et belges qui commencent à prêter massivement aux pays de la périphérie.

Rosa Luxembourg décrit cette évolution : « Depuis vingt ans, il s’est produit un seul phénomène nouveau : les capitaux allemands, français et belges participèrent à côté du capital anglais aux investissements à l’étranger, et notamment aux prêts. Entre les années 1850 et la fin des années 1880, la construction ferroviaire en Asie Mineure fut financée par le capital anglais. Ensuite le capital allemand envahit l’Asie Mineure et entreprit d’exécuter l’énorme projet de construction du chemin de fer d’Anatolie et de Bagdad. Les investissements des capitaux allemands en Turquie entraînent un accroissement des exportations allemandes dans ce pays. Celles-ci s’élevaient en 1896 à 28 millions de marks, en 1911 à 113 millions de marks ; en 1901, pour la seule Turquie d’Asie, elles comprenaient 12 millions et en 1911, 37 millions de marks  »

Rosa Luxembourg montre que l’expansion coloniale et impérialiste permet aux vieux pays capitalistes européens comme la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne, la Belgique (on peut y ajouter l’Italie et les Pays Bas), là où il y a une situation de surplus de capitaux, d’utiliser ces capitaux non utilisés pour les prêter ou les investir dans les pays périphériques qui constituent dès lors un débouché rentable. Elle écrit : « Le capital sans emploi n’avait pas la possibilité d’accumuler dans son pays d’origine faute de demande de produits additionnels. Mais à l’étranger, où la production capitaliste n’est pas encore développée, une demande additionnelle a surgi de gré ou de force dans des milieux non capitalistes. » C’est qu’en détruisant la petite production traditionnelle locale, les produits manufacturés européens prennent la place de la production domestique pré-capitaliste. Des communautés paysannes ou des artisans appauvris des pays africains, d’Asie ou des Amériques sont obligés de commencer à acheter des produits européens, par exemples des textiles britanniques, hollandais ou belges. Les responsables de cette situation ne sont pas seulement les capitalistes européens, ce sont aussi, les classes dominantes locales des pays périphériques qui préfèrent se spécialiser dans le commerce d’import-export plutôt que d’investir dans des industries manufacturières locales (comme je l’ai montré en ce qui concerne l’Amérique latine dans le Système dette au chapitre 2 et au chapitre 3). Elles préfèrent investir les capitaux qu’elles ont accumulés pour extraire des matières premières (minières par exemple) ou pour cultiver du coton et vendre ces produits à l’état brut sur le marché mondial, plutôt que de les transformer localement. Elles préfèrent importer des produits manufacturés de la vielle Europe plutôt que d’investir dans des industries locales de transformation et de produire pour le marché intérieur.

Rosa Luxembourg et la dette comme instrument de l’impérialisme (1) - Eric Toussaint (CADTM)
Attaque du château de Pékin durant la Révolte des Boxers.

 

L’Égypte victime
des emprunts internationaux

Dans le cas de l’Égypte que Marx n’avait pas étudié en profondeur, Rosa Luxembourg met le doigt sur un autre phénomène. Pour rembourser la dette extérieure contractée auprès des banquiers de Londres et de Paris, le gouvernement égyptien endetté soumet la paysannerie égyptienne à une surexploitation, soit en la forçant à travailler gratuitement pour la construction du canal de Suez, soit en prélevant des taxes dégradant très fortement les conditions de vie des paysans. Rosa Luxembourg montre ainsi comment la surexploitation de la paysannerie par des méthodes non purement capitalistes (c’est-à-dire non basées sur des rapports de travail salarié) profitent à l’accumulation du capital.

Rosa Luxembourg décrit le processus résumé ci-avant. Elle explique que la main-d’œuvre égyptienne « était encore constituée par les paysans astreints à la corvée, et l’État s’arrogeait le droit d’en disposer sans réserve. Les fellahs étaient déjà employés de force par milliers à la construction du barrage de Kalioub et du canal de Suez ; à présent ils étaient occupés à la construction de digues et de canaux, et à des travaux de culture dans les propriétés du vice-roi. Le Khédive (= le souverain égyptien, note d’Éric Toussaint) avait maintenant besoin pour lui-même des 20 000 serfs qu’il avait mis à la disposition de la Compagnie de Suez, d’où le premier conflit avec le capital français. Une sentence d’arbitrage de Napoléon III attribua à la Compagnie de Suez un dédommagement de 67 millions de marks ; le Khédive accepta cette sentence d’autant plus volontiers qu’il pouvait extorquer la somme à ces mêmes fellahs qui étaient l’objet du conflit. On entreprit donc les travaux de canalisation. On commanda en Angleterre et en France un grand nombre de machines à vapeur, de pompes centrifuges et de locomotives. Par centaines, ces machines étaient expédiées d’Angleterre à Alexandrie, ensuite elles étaient transportées par bateau sur les canaux et le Nil, puis à dos de chameau dans l’intérieur du pays. Pour travailler le sol, on avait besoin de charrues à vapeur d’autant plus qu’en 1864 une épidémie avait décimé le cheptel. Ces machines provenaient aussi la plupart du temps d’Angleterre. »

Rosa Luxembourg décrit les nombreux achats d’équipements et d’entreprises entières réalisés par le souverain égyptien auprès des capitalistes britanniques et français. Elle pose la question : « Qui fournit le capital pour ces entreprises ? » et répond : « Les emprunts internationaux. » Tous ces équipements et entreprises servaient à exporter des matières brutes principalement agricoles (coton, canne à sucre, indigo,…) et à terminer la construction du Canal de Suez pour favoriser le commerce mondial dominé par la Grande Bretagne.

Rosa Luxembourg et la dette comme instrument de l’impérialisme (1) - Eric Toussaint (CADTM)
Construction du canal de Suez

 

Rosa Luxembourg décrit dans le détail la succession d’emprunts internationaux qui entraînent progressivement l’Égypte et son peuple dans un gouffre sans fin. Elle montre que les conditions imposées par les banquiers rendent impossible le remboursement du capital car il faut constamment emprunter pour payer les intérêts. Laissons la plume à Rosa Luxembourg qui énumère une série impressionnante d’emprunts octroyés dans des termes abusifs au profit des prêteurs : « En 1863, un an avant sa mort, Saïd Pacha [13] contracte le premier emprunt d’une valeur nominale de 68 millions de marks, mais qui, déduction faite des commissions, de l’escompte, etc., se montait à 50 millions de marks nets. Il légua cette dette à Ismaïl, ainsi que le traité de Suez qui imposait à l’Égypte une contribution de 340 millions de marks. En 1864, Ismaïl contracta un premier emprunt d’une valeur nominale de 114 millions à 7 %, et d’une valeur réelle de 97 millions à 8,25 %. Cet emprunt fut dépensé en un an, 67 millions servirent à dédommager la Compagnie de Suez (…). En 1865, la Banque anglo-égyptienne accorda le premier « prêt de Daira », comme on l’appelle. Les propriétés privées du Khédive servaient de caution à ce prêt, qui était d’une valeur nominale de 68 millions à 9 % et d’une valeur réelle de 50 millions à 12 %. En 1866, Frühling et Göschen accordèrent un nouveau prêt d’une valeur nominale de 60 millions et d’une valeur réelle de 52 millions ; en 1867, la Banque Ottomane accorda un prêt d’une valeur nominale de 40 millions, d’une valeur réelle de 34 millions. La dette en suspens se montait alors à 600 millions. Pour en consolider une partie, on contracta auprès de la banque Oppenheim et Neffen un emprunt d’une valeur de 238 millions à 4 %, en réalité Ismaïl [14] ne reçut que 162 millions à 13,5 %. Cette somme permit d’organiser la grande fête d’inauguration du canal de Suez, qui fut célébrée devant toutes les personnalités du monde de la finance, des cours et du demi-monde européen. Une prodigalité insensée fut déployée à cette occasion ; en outre, une nouvelle commission de 20 millions fut offerte au chef turc, le sultan. En 1870, un prêt fut accordé par la maison Bischoffshein et Goldschmidt pour une valeur nominale de 242 millions à 7 %, et pour une valeur réelle de 100 millions à 13 %. Puis, en 1872 et 1873, Oppenheim accorda deux prêts, l’un, modeste, de 80 millions à 14 %, et l’autre très important, d’une valeur nominale de 640 millions à 8 % ; ce dernier réussit à réduire de moitié la dette en suspens, mais comme il fut utilisé à racheter les lettres de change qui étaient aux mains des banquiers européens, il ne rapporta en fait que 220 millions.

En 1874, on tenta encore un emprunt de 1 000 millions de marks en échange d’une rente annuelle de 9 % ; mais il ne rapporta que 68 millions. Les papiers égyptiens étaient de 54 % au-dessous de leur valeur nominale. En treize ans, depuis la mort de Saïd Pacha, la dette publique était passée de 3 293 000 livres sterling à 94 110 000 livres sterling, c’est-à-dire environ 2 milliards de marks. La faillite était à la porte.  »

Rosa Luxembourg affirme avec raison que cette suite d’emprunts apparemment absurde a rapporté très gros aux banquiers : « Au premier regard ces opérations financières semblent le comble de l’absurdité. Un emprunt chasse l’autre, les intérêts des emprunts anciens sont couverts par des emprunts nouveaux. On paie les énormes commandes industrielles faites au capital anglais et français avec l’argent emprunté au capital anglais et français.

Mais en réalité, bien que tout le monde en Europe soupirât et déplorât la gestion insensée d’Ismaïl, le capital européen réalisa en Égypte des bénéfices sans précédent - nouvelle version de la parabole biblique des vaches grasses, unique dans l’histoire mondiale du capital. Et surtout chaque emprunt était l’occasion d’une opération usuraire qui rapportait aux banquiers européens 1/5 et même 1/3 ou davantage de la somme prétendument prêtée.  »

Ensuite elle montre que c’est le peuple égyptien, en particulier la masse des paysans pauvres, les fellahs, qui rembourse la dette : « Ces bénéfices usuraires devaient cependant être payés d’une manière ou d’une autre. Où en puiser les moyens ? C’est l’Égypte qui devait les livrer, et la source en était le fellah égyptien. C’est l’économie paysanne qui livrait en dernier ressort tous les éléments des grandioses entreprises capitalistes. Elle fournissait la terre, puisque les soi-disant propriétés du khédive, acquises aux dépens des villages grâce au pillage et au chantage, avaient pris des proportions immenses depuis quelque temps ; elles étaient la base des plans de canalisation, des plantations de coton et de sucre. L’économie paysanne fournissait également une main-d’œuvre gratuite, qui devait en outre pourvoir à ses propres frais d’entretien pendant tout le temps de son exploitation. Les miracles techniques créés par les ingénieurs européens et les machines européennes dans le secteur des canalisations, des transports, de l’agriculture et de l’industrie égyptiennes étaient réalisés grâce au travail forcé des paysans. Des masses énormes de paysans travaillaient au barrage de Kalioub et au canal de Suez, à la construction de chemins de fer et de digues, dans les plantations de coton et dans les sucreries ; ils étaient exploités sans bornes selon les besoins du moment et passaient d’un travail à l’autre. Bien que les limites techniques de l’utilisation du travail forcé pour les buts du capital moderne fussent à chaque instant manifestes, cette insuffisance était compensée par la domination absolue exercée sur la main-d’œuvre : la quantité des forces de travail, la durée de l’exploitation, les conditions de vie et de travail de la main-d’œuvre dépendaient entièrement du bon vouloir du capital.

En outre l’économie paysanne ne fournissait pas seulement la terre et la main-d’œuvre, mais aussi l’argent, par l’intermédiaire du système fiscal. Sous l’influence de l’économie capitaliste, les impôts extorqués aux petits paysans devenaient de plus en plus lourds. L’impôt foncier augmentait sans cesse : à la fin des années 1860, il s’élevait à 55 marks par hectare, tandis que les grandes propriétés n’étaient imposées que de 18 marks par hectare, et que la famille royale ne payait aucun impôt sur ses immenses domaines. A cela s’ajoutaient encore des taxes spéciales, par exemple celles destinées à l’entretien des travaux de canalisation qui servaient presque uniquement aux propriétés du vice-roi ; elles se montaient à 2,50 marks par hectare. Le fellah devait payer, pour chaque dattier qu’il possédait, une taxe de 1,35 mark, pour la case où il habitait, 75 pfennigs. En outre il y avait un impôt personnel de 6,50 marks pour chaque individu masculin âgé de plus de dix ans. »

Plus la dette envers le capital européen s’accroissait, plus il fallait extorquer d’argent à l’économie paysanne. En 1869, tous les impôts furent augmentés de 10 % et perçus d’avance pour l’année 1870. En 1870, l’impôt foncier fut augmenté de 10 marks par hectare. Les villages de Haute Égypte commencèrent à se dépeupler, on démolissait les cases, on laissait le sol en friche pour éviter de payer des impôts. En 1876, l’impôt sur les dattiers fut augmenté de 50 pfennigs. Les hommes sortirent des villages pour abattre leurs dattiers, et on dut les en empêcher par des feux de salve. On raconte qu’en 1879, 10 000 fellahs moururent de faim au nord de Siut faute de se procurer l’argent nécessaire pour payer la taxe sur l’irrigation de leurs champs et qu’ils avaient tué leur bétail pour éviter de payer l’impôt.

Rosa Luxembourg conclut cette partie en écrivant : « On avait maintenant saigné à blanc le fellah. L’État égyptien avait rempli sa fonction de collecteur d’argent au service du capital européen, on n’avait plus besoin de lui. Le Khédive Ismaïl (Pacha) fut congédié. Le capital pouvait maintenant liquider les opérations. »

Rosa Luxembourg montre comment le capital britannique s’empare à des prix bradés de ce qui appartenait encore à l’État, et une fois cela réalisé, comment il obtient que le gouvernement britannique trouve un prétexte afin d’envahir militairement l’Égypte et y installer sa domination qui pour rappel a duré jusque 1952.

Rosa Luxembourg explique qu’ « On n’attendait plus qu’un prétexte pour le coup final : il fut fourni par la rébellion de l’armée égyptienne, affamée par le contrôle financier européen, tandis que les fonctionnaires européens touchaient des salaires énormes, et par une révolte, machinée de l’extérieur, de la population d’Alexandrie qui était saignée à blanc. En 1882, l’armée anglaise occupa l’Égypte pour ne plus en sortir. La soumission du pays était l’aboutissement des opérations grandioses du capital en Égypte depuis vingt ans, et la dernière étape de la liquidation de l’économie paysanne égyptienne par le capital européen. On se rend compte ici que la transaction apparemment absurde entre le capital prêté par les banques européennes et le capital industriel européen se fondait sur un rapport très rationnel et très sain du point de vue de l’accumulation capitaliste, bien que les commandes égyptiennes fussent payées par le capital emprunté et que les intérêts d’un emprunt fussent couverts par le capital de l’autre emprunt. Si l’on fait abstraction de tous les échelons intermédiaires qui masquent la réalité, on peut ramener ce rapport au fait que l’économie égyptienne a été engloutie dans une très large mesure par le capital européen. D’immenses étendues de terres, des forces de travail considérables et une masse de produits transférés à l’État sous forme d’impôts, ont été finalement transformés en capital européen et accumulés.  »

Comme je l’ai écrit dans le Système dette à propos de l’Egypte : « Il faudra le renversement de la monarchie égyptienne en 1952 par de jeunes militaires progressistes dirigés par Gamel Abdel Nasser et la nationalisation du Canal de Suez le 26 juillet 1956 pour que, pendant une période d’une quinzaine d’années, l’Égypte tente à nouveau un développement partiellement autonome. »

 

Conclusion

L’analyse de Rosa Luxembourg concernant le rôle des emprunts internationaux comme mécanisme d’exploitation des peuples et comme instrument de soumission des pays périphériques aux intérêts des puissances capitalistes dominantes est d’une grande actualité au 21e siècle. Fondamentalement les mécanismes que Rosa Luxembourg a mis à nu continuent d’opérer aujourd’hui sous des formes qu’il convient d’analyser avec rigueur et ils doivent être combattus.

Je précise que c’est une invitation pour participer en septembre 2019 à une conférence à Moscou sur Rosa Luxembourg qui m’a donné l’occasion de me pencher à nouveau sur son œuvre et de préparer la matière qu’on trouve dans cet article. La conférence était organisée par de jeunes professeurs d’université tout à fait indépendants du gouvernement et a bénéficié du soutien de la Fondation Rosa Luxembourg.


 

Notes

[1] Le livre L’Accumulation du Capital est téléchargeable gratuitement ici

[2] Rosa Luxembourg, née le 5 mars 1871 à Zamość dans l’Empire russe (actuelle Pologne), a été assassinée pendant la révolution allemande par des soldats le 15 janvier 1919 à Berlin sur ordre de membres du gouvernement social-démocrate présidé par Friedrich Ebert. Rosa Luxembourg était une militante socialiste, communiste, internationaliste et une théoricienne marxiste. Il est recommandé de lire la biographie de Rosa Luxembourg écrite par un de ses compagnons de combat, Paul Frölich, parue pour la première fois en 1939 et rééditée aux éditions L’Harmattan en français en 1999, ISBN : 2-7384-0755-2, mai 1999, 384 pages.

[3] Le chapitre 30 intitulé « L’emprunt international » est téléchargeable gratuitement.

[4] Rosa Luxembourg, comme d’autres, combattait ce qui était appelé le « ministérialisme » qui avait fait l’objet de grands débats au sein de la Deuxième Internationale, notamment au Congrès de 1907. Une résolution y condamnait notamment le ministérialisme suite à l’expérience de la participation d’Alexandre Millerand, dirigeant socialiste français, dans le gouvernement Waldeck-Rousseau de 1899 à 1902. Jugé trop modéré, il a été exclu du Parti socialiste français en 1904. Malgré la résolution du Congrès de 1907 de la Deuxième Internationale, de nombreux dirigeants sociaux-démocrates qui l’avaient votée de manière hypocrite n’hésiteront pas à entrer dans des gouvernements au cours de la Première Guerre mondiale.

[5] Pour une présentation du problème des schémas de reproduction du capital et des contributions de Rosa Luxembourg, de Nicolas Boukharine, de Rudolf Hilferding et d’autres, lire Ernest Mandel, Le Troisième âge du capitalisme, 1972, chapitre 1. En français, il existe deux éditions du livre d’Ernest Mandel, la première a été publiée aux éditions 10/18 à Paris en 1976 et la deuxième est parue en 1997 aux Éditions de la Passion à Paris. ISBN 2-906229-31-8

[6] Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », LES ÉDITIONS SOCIALES, Paris, 2011. Autre édition en français : Karl Marx, Gundrisse der Kritik der politischen ökonomie, 6 vol, éditions 10/18, Paris, 1972.

[7] Karl Marx. 1867. Le Capital, livre I, Œuvres I, Gallimard, La Pléiade, 1963, 1818 p. Voir en particulier la huitième section intitulée : L’accumulation primitive (chapitres XXVI à XXXII)

[8] Rosa Luxembourg écrit à ce propos : « Le schéma marxien de la reproduction élargie ne réussit donc pas à nous expliquer le processus de l’accumulation tel qu’il a lieu dans la réalité historique. A quoi cela tient-il ? Tout simplement aux prémisses du schéma lui-même. Le schéma entreprend de décrire le processus de l’accumulation en partant de l’hypothèse que les capitalistes et les salariés sont les seuls représentants de la consommation sociale. Marx, nous l’avons vu, prend pour hypothèse théorique de son analyse la domination générale et absolue de la production capitaliste, et il s’y tient avec conséquence tout au long des trois livres du Capital. A partir de cette hypothèse, il est évident qu’il n’existe - conformément au schéma - pas d’autres classes sociales que les capitalistes et les ouvriers (…). Cette hypothèse est une abstraction théorique commode ; en réalité il n’a jamais existé et il n’existe nulle part de société capitaliste se suffisant à elle-même et entièrement régie par le mode de production capitaliste.  » (L’Accumulation du Capital, début du chapitre 26 ). Marx serait certainement d’accord avec Rosa Luxembourg quand elle affirme : « et il n’existe nulle part de société capitaliste se suffisant à elle-même et entièrement régie par le mode de production capitaliste », mais cela ne l’a pas empêché d’émettre une hypothèse théorique impliquant que les relations capitalistes sont les seules réellement existantes.

[9] J’ai analysé cela dans Le système dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les Liens qui Libèrent, Paris, 2017, chapitres 1 et 2.

[10] Rosa Luxembourg, chapitre 30 intitulé « L’emprunt international » de L’Accumulation du Capital. Toutes les citations de Rosa Luxembourg présentes dans cet article proviennent, sauf indication contraire, du chapitre 30 qui rappelons-le est téléchargeable

[11] George Canning, haut fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères du Royaume-Uni, est devenu Premier ministre du pays en 1827.

[12] Woodbine Parish, Buenos Aires y las provincias del Rio de la Plata, Buenos Aires, 1852. Cité par Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Pocket, 2001, pp. 245-246.

[13] Saïd Pacha, né en 1822 et mort en 1863, fut le souverain (khédive) de l’Égypte de 1854 à 1863.

[14] Ismaïl Pacha, né en 1830 et mort en 1895, fut le souverain de l’Égypte du 18 janvier 1863 au 8 août 1879.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.

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21 janvier 2020 2 21 /01 /janvier /2020 22:14

George Grosz. Das Gesicht der herrschenden Klasse: 57 politische Zeichnungen. 3rd, expanded ed. Berlin: Malik Verlag, 1921.

(Pages 51 - 64)

Grosz - Das Gesicht der herrschenden Klasse

Certainement l'un des artistes engagés les plus attachants. Et les plus chers à ce blog.

Ci-dessous les planches de son album : "Visage de la classe dominante" ... En fait visage de l'Allemagne d'après l'écrasement de la révolution.

Cliquer sur télécharger quand une illustration n'apparaît pas.

Grosz - Das Gesicht der herrschenden Klasse

 

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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 19:50
Hommage aux mutins, aux déserteurs, aux anti-militaristes ... Les voeux de comprendreavec rosaluxemburg.

L'année du centenaire de la disparition de Rosa Luxemburg et de l'écrasement de la révolution en Allemagne se termine. Mais notre travail d'information et de réflexion lui se moque bien des commémorations et continuera sur le blog au jour le jour comme depuis maintenant 12 ans.
 

En hommage à l'action du courant révolutionnaire au sein de la social-démocratie, dont elle était un élément moteur, à leur action contre la guerre, ce texte trouvé sur le net :

 

HOMMAGES POUR 1914 ' 1918

 

Puisque le moment est aux commémorations et aux hommages voici un hommage publié sur Facebook par un ami, Yak Wasabi:

 

« Hommage aux mutins, aux déserteurs, aux anti-militaristes, aux pacifistes, aux objecteurs de conscience, aux insoumis, aux anarchistes, à ceux qui ont désobéi, qui ont protesté, qui ont abandonné leur poste, qui ont été foudroyés par la peur, qui ont fui l’horreur, qui ont contesté les ordres, qui se sont dressés contre l’absurdité de la guerre et le pouvoir de ceux qui la déclarent.

Hommage à ceux qui ont été fusillés, exécutés, emprisonnés, battus, humiliés, exilés, déportés, ou condamnés aux travaux forcés pour avoir refusé de trouer la peau de leurs frères humains.

Hommage aux mères dont le ventre était rempli d’angoisse, aux sœurs et aux femmes qui ont réparé les corps et les âmes sans savoir comment, et aux petites filles qui ne jouent pas au soldat.

Merde aux maréchaux. »

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4 janvier 2020 6 04 /01 /janvier /2020 21:57
Histoire des Freie Volksbühne de Berlin. Quand Franz Mehring se battait pour un théâtre révolutionnaire ...

Illustration : Le programme de Die Weber, la pièce la plus appréciée, créée en décembre 1893. "Die Weber de Hauptmann, donnés en décembre 1893, furent l’événement le plus marquant des pre¬mières années de la Freie Volksbühne. L’effet produit par cette représen¬tation d’une révolte ouvrière sur un public prolétarien fortement politisé fut presque aussi explosif que la police et Hauptmann lui même le craignaient. Pour les responsables sociaux démocrates, Die Weber était l’œuvre contem¬poraine qui se rapprochait le plus de l’œuvre d’art révolutionnaire dont ils attendaient l’apparition, mais bien des insuffisances séparaient encore, selon Franz Mehring, le drame de Hauptmann de l’idéal socialiste."

 

Cet article présente une analyse précise de la tentative de théâtre prolétaire qu'a représentée la création des Freie Volksbühne. Il donne un éclairage sur l'action culturelle de Franz Mehring, figure essentielle du courant révolutionnaire au sein de la social-démocratie aux côtés de Rosa Luxemburg et Clara Zetkin.

 

Théâtre bourgeois et prolétariat urbain à Berlin vers 1890

 

Théâtre et Social‑Démocratie

Les Freie Volksbühnen de Berlin 1890‑1915 - Marc Thuret - p. 169-186 - Texte intégral

Texte Bibliographie Notes Auteur

 

  • 1 Zehn Tage, die die Welt erschütterten (1957), Horizonte (1969), Die Schlacht (1975), Die Bauern (19 (...)

Chacun des deux Berlin a la sienne : précédée de l’épithète qui sert de fanion au bloc occidental, elle s’appelle « Freie Volksbühne » à l’Ouest ; elle s’appelle simplement « Volksbühne » à l’Est – redondance inutile, il est vrai, dans une république où tout appartient au peuple. Plus rien n’évoque aujour­d’hui l’originalité de l’entreprise à laquelle les deux théâtres doivent leur existence : ni leurs noms passe-partout, ni leurs bâtiments (un cube gris, orné d’une triste rangée de colonnes, à l’Est, une construction des années soixante, en verre et en béton, à l’Ouest), ni leurs programmes. Freie Volksbühne et Volksbühne sont, en 1984, des théâtres comme les autres. Les subventions y entretiennent une routine de bonne qualité, entrecoupée de temps forts mémorables : la création des premières pièces de Heiner Müller1 à la Volksbühne, celle du Vicaire de Hochhuth, puis de L’Affaire Oppen­heimer de Heinar Kipphardt à la Freie Volksbühne, ou, cette année, la mise en scène de Ghetto de Joshua Shokol par Peter Zadek.

 

Ces deux théâtres ont un ancêtre commun, la Freie Volksbühne, une association créée en 1890 par des ouvriers et des intellectuels proches du parti social-démocrate pour « apporter l’art au peuple ». L’histoire de cette institution, qui fut un temps entre les mains de la social-démocratie, éclaire à sa manière l’évolution du parti face à la délicate question culturelle et ses rapports avec la littérature.

 

En 1890, Berlin a un million et demi d’habitants. Il est devenu le premier centre industriel du Reich. Plus du quart des Berlinois peut être assimilé à ce prolétariat des grandes villes et des bassins industriels dans lequel la social-démocratie, encore interdite (le Sozialistengesetz n’expirera légalement que le 10 octobre), recrute ses adhérents et ses électeurs : ils sont 125.000 dans la capitale du Reich, qui devient aussi celle de la social-démocratie. Avec la nouvelle décennie, la croissance industrielle et urbaine de l’agglomération berlinoise va brusquement se précipiter, faisant rapidement de la capitale du Reich la plus moderne, la plus neuve, la plus industrieuse du vieux continent, une métropole américaine égarée en Europe ...

 

  • 2 Il y en aura 38 en 1900, d’après le Jahrbuch des Deutschen Theaters, cit. in : Winterstein, p. 127.

Cette croissance impétueuse, on la retrouve aussi dans l’industrie des plaisirs et du spectacle. Il y a, à Berlin, en 1890, seize théâtres2, deux opéras, deux cirques et une infinité « d’établissements » spécialisés dans des genres purement commerciaux, proches des variétés. Berlin est le premier centre théâtral de l’Europe germanophone par l’abondance des programmes, l’im­portance du public, le chiffre d’affaires de son industrie du spectacle. Par la quantité, non par la qualité. Les observateurs étrangers et la critique locale elle-même se plaignent de la médiocrité de ses réalisations. Le répertoire classique y est réduit à la portion congrue, l’avant-garde en est bannie. Entre le faste grandiose, mais creux et routinier, des scènes royales, et le divertis­sement facile (des adaptations du boulevard parisien, le plus souvent) de la plupart des autres théâtres, l’apport artistique des scènes berlinoises est maigre et discret.

 

  • 3 Otto Brahm, Bd. 1, p. 252.

Deux événements allaient toutefois susciter en peu d’années une specta­culaire régénération : les tournées de la troupe de Meiningen entre 1874 et 1890, la création de la Freie Bühne en 1889. Le duc Georges II de Mei­ningen avait réformé le théâtre de sa petite ville et repensé l’interprétation du théâtre classique en préconisant une diction raisonnée, dépouillée de tout pathos, et en imposant un jeu d’ensemble strictement homogène. Face à ce travail de réflexion et de rénovation, le public berlinois prit conscience des insuffisances du répertoire et du style pratiqués chez lui. Un groupe de critiques rassemblés par Otto Brahm tenta alors de fonder, sur le modèle du « Théâtre Libre » d’André Antoine à Paris, une « Freie Bühne », une asso­ciation organisant pour ses membres, avec le concours d’acteurs profession­nels, des représentations de pièces contemporaines tenues à l’écart des scènes berlinoises « par le commerce et par la censure »3.

 

La formule de l’association de personnes privées, liées par un centre d’intérêt commun de caractère non politique, permettait à la Freie Bühne d’organiser, conformément aux dispositions de la loi de 1850 sur les associa­tions, des représentations dispensées du contrôle de la censure. Elle put ainsi montrer à ses adhérents des pièces d’Ibsen, Strindberg, Bjørnson et Tolstoï, et surtout les drames naturalistes de Hauptmann et Sudermann. Ces œuvres n’auraient, sans le détour imaginé par la Freie Bühne, jamais passé le bar­rage de la censure prussienne, assez tolérante, il est vrai, vis‑à‑vis des grivoiseries du boulevard, mais intraitable face à toute représentation jugée trop crue des réalités sociales contemporaines.

 

La bourgeoisie libérale et toute l’intelligentsia progressiste avaient entre­pris de promouvoir à la Freie Bühne une littérature qui s’était donné pour mission de montrer la corruption de la société bourgeoise, la déchéance du prolétariat et l’acuité de la question sociale. Un public éclairé et privilégié se donnait à lui-même, moyennant une cotisation élevée, le spectacle des turpi­tudes ordinaires de son propre corps social et de celles, plus exotiques, mais tout aussi désolantes, des couches inférieures. Ces dernières restaient exclues des représentations de la Freie Bühne, comme, de façon générale, de toute l’activité théâtrale de Berlin.

 

Le prolétariat berlinois n’allait pas au théâtre. Le prix des places, les horaires des représentations, les rites sociaux liés à sa fréquentation lui en interdisaient l’accès. Seule la dernière catégorie des « établissements » chantants et dansants, où un public, généralement debout, pouvait aller et venir, boire et fumer, lui était familière. Les divertissements prolétariens se situaient plus souvent encore dans les baraquements forains où l’ouvrier berlinois pouvait, le dimanche après‑midi, assister à des numéros combinant les attraits du cirque, du « tingel‑tangel » et de l’opérette.

 

  • 4 Voir la remarque de Paul Linsemann (p. 64) « Bei Kalisch, Pohl Salingré und Weirauch steckten oft i (...)

Le niveau des distractions populaires, dans le Berlin des années 80, donne un exemple de l’acculturation subie par la classe ouvrière des grandes villes. Ses divertissements n’étaient que des sous‑produits bon marché de l’indus­trie du spectacle, ne reflétant ni les caractéristiques du public prolétarien ni l’identité locale. Berlin avait pourtant eu, au cours du demi‑siècle précédant la fondation du Reich, un théâtre populaire fortement typé. Adolf Glassbrenner, David Kalisch, Ernst Dohm avaient écrit, en utilisant le dialecte berlinois, des farces pleines de franchise, de réalisme et d’une ironie redoutable. Leur esprit continuait à animer la gouaille populaire, mais il ne s’exprimait plus au théâtre4.

 

  • 5 Article de Gustave Schubert dans Die Gartenlaube 1887, Nr. 6, cit. in : Braulich, p.221.

Ce public populaire acculturé, mais nullement abêti, ne se satisfait pas cependant des amusements mis à sa portée. Dans aucune ville du Reich, on ne recense une telle densité d’initiatives, prises par la population ouvrière elle-même, pour échapper à l’abrutissement de sa condition. Les ouvriers berlinois ne s’organisent pas seulement dans des sociétés de gymnastique ou de plein air, ils fondent des « bibliothèques ouvrières » et des « clubs de lecture et de discussion ». En 1887, on en comptait plus de 3 500 enregistrés auprès des services de police5. On sait aujourd’hui que ces clubs servaient essentiellement à contourner le Sozialistengesetz. Mais le prétexte culturel derrière lequel ils s’abritaient avait‑il fini par influencer leurs objectifs ? Correspondait‑il, dès l’origine, à un besoin profond des prolétaires berli­nois ? Comment démêler les motivations qui furent à l’origine de cette floraison des années 80 ? Le désir de se cultiver animait certainement la plupart de ceux qui se regroupaient dans ces sociétés crypto-socialistes, car, avec le retour du parti à la légalité, elles furent réorganisées, mais non dissoutes.

 

  • 6 Les clubs ouvriers portaient, pour mieux tromper la police, des noms étrangers ou anodins suggérant (...)

Le club « Alte Tante »6 regroupait de jeunes ouvriers et des artisans qui assistaient à tour de rôle à des conférences ou à des spectacles. Ils se ren­daient mutuellement compte de ce qu’ils avaient vu et appris, en discutaient entre eux et avec des intellectuels venus les éclairer sur des questions d’éco­nomie politique ou de philosophie. Un des membres de « Alte Tante », Willi Wach, un ouvrier relieur devenu, au début des années 90, collaborateur du Vorwärts, a dressé pour la Revue Socialiste de décembre 1898 un panorama des Préoccupations de culture intellectuelle du prolétariat berlinois où l’on trouve un récit des circonstances dans lesquelles naquit la Freie Volksbühne. Elle y apparaît nettement comme le produit de deux courants que rien ne semblait destiner à confluer : la régénération du théâtre bourgeois, avec la création de la Freie Bühne, et le mouvement d’émancipation du prolétariat urbain dans le cadre d’organisations primitivement destinées à combler le vide laissé par le parti interdit. Voici comment Willi Wach présente les faits :

 

  • 7 Willi Wach, traduit par Edgard Milhaud, Revue Socialiste, p. 641.

« Les membres des clubs ouvriers […] s’intéressaient ardemment à tout ce que les journaux publiaient sur les représentations du Théâtre Libre. Dans Vieille Tante, on s’abonna particulièrement à la revue qui venait de naître : Freie Bühne für modernes Leben. D’ailleurs, nombre d’ouvriers engagés dans le mouvement socialiste s’intéressaient vivement à la littérature moderne, et par suite à cette revue. Dans Vieille Tante, l’intérêt était si grand qu’au com­mencement de 1890, on envoya au docteur Bruno Wille un sculpteur, Schleupner, et l’auteur du présent article (alors relieur), avec mission de le prier de faire que le club puisse, comme club, devenir membre du Théâtre Libre. On voulait envoyer à chaque représentation un sociétaire, de sorte que chacun y allât à son tour. Wille déclara que cela était impossible, mais an­nonça aux délégués qu’il chercherait les moyens de donner satisfaction aux goûts d’un public sans fortune épris d’art moderne. En mars de la même année, ce fut encore Wille qui, dans un appel publié par le Berliner Volks­blatt, prenait l’initiative de la fondation d’un « Théâtre Libre du Peuple »7.

  • 8 Freie Volksbühne 1890, Neue Freie Volksbühne 1892, Versuchsbühne 1894, Giordano-Bruno-Bund 1901, Fr (...)

Bruno Wille (1860‑1928) était une des personnalités les plus remuantes de l’intelligentsia berlinoise. On le retrouve, avec ses amis Julius et Heinrich Hart, Wilhelm Bölsche, O.E. Hartleben au centre du groupe « Durch », puis au « cercle de Friedrichshagen », premières cellules de l’avant‑garde natura­liste à Berlin. Il est associé à toutes les entreprises de diffusion du savoir et de la culture dans le prolétariat berlinois. Il donne des conférences dans les clubs, des cours à la Société Darwin (une université ouvrière fondée en 1889), puis dans les Arbeiterbildungsschulen créées par Wilhelm Liebknecht en 1890. Toute sa vie, il tentera de réaliser par des fondations successives8 sa vocation de « Volkspädagoge », de guide du peuple dans la voie de la con­naissance, de la jouissance esthétique, puis de l’élévation mystique. Venu de la théologie, il évoluera, en effet, après quelques années d’adhésion au socia­lisme, vers le monisme et la théosophie. En 1890, Wille est très populaire parmi les représentants organisés du prolétariat berlinois. Ils apprécient sa patience de pédagogue, sa clarté et son éloquence. Bruno Wille – qui n’est pas tout à fait d’accord sur ce point avec les dirigeants du parti – pense que l’émancipation du prolétariat passe aussi par l’éveil de sa sensibilité artis­tique. Il voit dans la nouvelle école littéraire, qui a pris pour slogans les mots « réalité », « vérité », « nature », une alliée du socialisme. Aussi veut‑il ame­ner l’art moderne et le prolétariat à unir leurs efforts sous l’égide des intel­lectuels et des artistes, et non des spécialistes de l’agitation politique regroupés à la tête du parti – un point de vue qui ne tardera pas à susciter des tensions à la Freie Volksbühne et dans le parti lui-même.

 

Mais, dans l’euphorie accompagnant sa sortie de la clandestinité, la social-démocratie tolère ou encourage les initiatives les plus diverses sans ergoter sur leur orthodoxie. L’appel de Bruno Wille à la constitution d’une Freie Volksbühne sera publié le 23 mars 1890 par le Berliner Volksblatt, l’organe central de la social-démocratie (rebaptisé Vorwärts le 1er janvier 1891).

 

  • 9 Cit. in : Selo, p. 186.

« Le théâtre doit fournir le plaisir esthétique le plus noble, être une source d’élévation morale et il doit inciter à la réflexion sur les grandes questions de l’heure. Mais on le ramène le plus souvent au niveau des fadaises de salon, au niveau de la littérature de divertissement, du roman pour midinettes, au niveau du cirque et de la feuille humoristique. La scène est en effet soumise au capital et le goût de la masse, quelle que soit la classe sociale, a été corrompu par certaines réalités économiques […]. Les représentations pu­bliques de pièces inspirées par l’esprit révolutionnaire ne parviennent pas à franchir les obstacles érigés par le capitalisme – qui n’y voit pas de quoi remplir sa caisse – et par la censure policière. Ces obstacles n’existent pas pour une société privée. C’est par ce biais que l’association « Freie Bühne » a pu donner quelques‑uns de ces drames révolutionnaires. Mais, comme le pro­létariat, pour des raisons économiques, ne peut pas adhérer à la « Freie Bühne », il me paraît opportun de fonder une « Freie Volksbühne »9.

 

La proposition fut accueillie avec un enthousiasme qui décida Wille à convoquer pour le 29 juillet, puis pour le 8 août, deux réunions des partisans de son projet. Ils furent plus de 2 000 à se retrouver pour élire un comité constituant, puis pour adopter des statuts dont le premier paragraphe définis­sait ainsi le but de l’association :

 

  • 10 Berliner Volksblatt. 10. Aug. 1890, cit. in : Selo, p. 187.

« L’association ‘Freie Volksbühne’ s’est fixé pour mission de présenter au peuple les orientations modernes de la littérature, et, plus particulièrement, de faire représenter, de lire et d’expliquer dans le cadre de conférences, des œuvres littéraires reflétant fidèlement la réalité et l’actualité »10.

 

Son organisation mettait en avant le principe démocratique : des assem­blées générales élisaient « par acclamation » le président, le comité directeur, le service d’ordre. Elles faisaient le bilan des activités de l’association, déci­daient de toute modification des statuts, de l’organisation et du financement. L’association se distinguait par des pratiques originales, héritées de l’esprit de fraternité et de discipline en vigueur dans les clubs sous le Sozialisten­gesetz. Les adhérents pouvaient estimer eux‑mêmes le montant de leur inscription et de leurs cotisations (elles ne dépassèrent que rarement le minimum fixé par la direction) ; les places étaient tirées au sort ; un service d’ordre formé de volontaires veillait à leur attribution, à la fermeture des portes, à la bonne tenue des spectateurs – tâche difficile face à un public venu des revues foraines ou des « établissements » de la périphérie de Berlin... L’association était divisée en sections de 800 à 1.200 membres – capacité moyenne de la plupart des théâtres. Chaque spectacle était donné autant de fois qu’il y avait de sections. Malgré les constants va‑et‑vient des premières années, chacune des sections eut tendance à former une sorte de club à l’intérieur duquel se tissaient des amitiés et des habitudes. Chaque regroupement imposé par les fluctuations du nombre des adhérents entraîna des déchirements, des protestations, des démissions – réactions témoignant que l’esprit de corps, le besoin de se retrouver entre frères de classe, de parti, d’opinion, étaient plus forts encore que le désir de s’initier à l’art.

 

La première représentation eut lieu le 19 octobre, à l’Ostend-Theater. Sa troupe, misérablement payée, n’était pas la plus brillante de Berlin, mais la salle était vaste et la direction fut la seule à proposer des conditions accep­tables. Le public de l’unique section vit une pièce d’Ibsen donnée peu avant à la Freie Bühne : Les Soutiens de la Société, une œuvre qui, comme Les Revenants, donnés en 1889 pour l’inauguration de la Freie Bühne, dénonce le « mensonge existentiel » (Die Lebenslüge) de l’univers bourgeois en exposant les vices cachés derrière une façade respectable. Conformément aux dispositions de ses statuts, la Freie Volksbühne proposa à ses adhérents, au cours de ses deux premières saisons (d’octobre à juillet) des représen­tations mensuelles illustrant généralement les « orientations modernes » de la littérature. Ibsen fut représenté cinq fois, Anzengruber et Ludwig Fulda deux fois. La Freie Volksbühne reprit la plupart des nouveautés créées par la Freie Bühne : Vor Sonnenaufgang de Hauptmann, Die Ehre de Sudermann, Eisgang de Max Halbe, des pièces de Pissemski, Gogol, Zola... Elle affirma cependant son originalité (et sa liberté vis‑à‑vis de ses statuts) en montant quelques classiques : Kabale und Liebe et Die Räuber de Schiller, Maria Magdalene de Hebbel, DerErbförster d’Otto Ludwig.

 

Les ambiguïtés entretenues par Bruno Wille sur la nature de son entre­prise (fondation indépendante ou filiale de la social-démocratie ?), puis les querelles qui l’opposèrent, au cours de l’été et au congrès de Halle, aux leaders du parti, créèrent d’abord un mouvement de recul chez les adhérents potentiels de l’association. Le prolétariat socialiste ne voulait pas encourager l’initiative d’un dissident ; les éléments petits‑bourgeois du public populaire hésitaient à s’engager dans une entreprise socialiste. L’organisation ne prit son essor qu’après avoir clairement adopté, grâce à l’action d’un des mem­bres du comité directeur, Julius Türk, l’image d’une association militante placée sous l’égide du parti. La Freie Volksbühne organisa des réunions de propagande dans les quartiers ouvriers où elle recruta une, puis deux nouvelles sections. À partir de février 1891, l’élément prolétarien dominait nettement le public de la Freie Volksbühne.

 

Ce public a laissé un souvenir très vif à tous ceux qui l’ont connu : attentif et enthousiaste, mais naïf, bruyant, extroverti, il ne ressemblait en rien aux autres publics des théâtres de Berlin. L’alcoolisme, la promiscuité, et toutes les images de la dépravation sociale étalées dans les drames natura­listes, le laissaient indifférent ou l’amusaient. Il se laissait capturer par l’illu­sion au point de ne pouvoir réprimer son enthousiasme ou son indignation. Des interjections, des applaudissements interrompaient le dialogue. Des pro­testations, émises par le reste de la salle, gênée dans son attention, les répri­maient aussitôt... Les blâmes et les encouragements allaient aux situations, jamais au jeu des acteurs, que le public distinguait à peine des personnages dont ils portaient le costume. Le public de la Freie Volksbühne n’avait aucun goût. Il était aussi insensible à la virtuosité qu’aux fausses notes relevées par la critique, souvent choquée par des négligences de mise en scène et d’inter­prétation, par le mélange de diction naturaliste et de déclamation tradi­tionnelle en particulier, défaut le plus fréquent des formations composites réunies pour les spectacles de l’association. Mais l’enthousiasme des specta­teurs faisait oublier ces faiblesses. Les acteurs berlinois jouaient volontiers pour la Freie Volksbühne. Quelques‑uns des plus célèbres d’Allemagne, Josef Kainz, Emil Reicher, Eduard von Winterstein par exemple, acceptèrent parfois, et souvent de façon bénévole, de venir rehausser la distribution.

 

  • 11 Aus dem Urteil des Oberverwaltungsgerichtes vom 8. Mai 1892, cit. in : Selo, p. 198.

Le public de la Freie Volksbühne, mal dégrossi sur le plan esthétique, s’avérait par ailleurs fortement politisé. Il applaudissait frénétiquement toute réplique évoquant les slogans de l’agitation social-démocrate. Il était heu­reux de reconnaître une « tendance » conforme à celle de son parti. Des conférences préparatoires lui apprenaient à retirer les enseignements poli­tiques de l’œuvre qu’il allait voir : la corruption des classes privilégiées annonçait leur déclin, les injustices subies par les plus pauvres susciteraient leur révolte et leur délivrance. Les œuvres naturalistes montraient « l’inanité et la fragilité » (die Hohlheit und die Unhaltbarkeit)11 de la société présente. Elles faisaient pressentir le caractère inévitable de son prochain engloutisse­ment. Elles confirmaient le message optimiste que l’ouvrier social-démo­crate avait retenu du marxisme : le capitalisme allait périr sous le poids de ses propres contradictions. Il manquait, bien sûr, à ce théâtre, l’élan militant dont le prolétaire aurait eu besoin. Il se complaisait trop dans la peinture du désespoir et trahissait par là sa nature bourgeoise, mais il était une première approximation de l’œuvre d’art socialiste qui verrait le jour avec les boule­versements prédits par Marx.

 

Ces réunions, où la littérature était retaillée aux mesures de la social-démocratie, servirent bientôt de prétexte à des tracasseries policières qui allaient handicaper la vie de l’association pendant plus de deux ans, provo­quer son éclatement et la dissolution temporaire d’une des deux sociétés nées de la scission.

 

  • 12 « ... so erscheint die Annahme begründet, dass auch diese « Freie Volksbühne » der sozialdemokratis (...)

Les observateurs délégués par la police aux réunions et aux représenta­tions de la Freie Volksbühne furent bientôt convaincus qu’elles étaient « avant tout destinées à servir la propagande social-démocrate »12. La Freie Volksbühne « visait à agir sur la vie publique », elle entrait ainsi dans la deuxième des catégories définies par la loi de 1850. Elle devait donc trans­mettre à la police les listes, régulièrement mises à jour, de tous ses membres. Ses représentations, données pour un public trop nombreux et anonyme pour pouvoir passer pour privées, devraient dorénavant être soumises à la censure.

 

  • 13 Cit in Braulich, p. 47.

Le comité directeur tomba d’accord pour renoncer aux réunions de prépa­ration, qui ressemblaient trop à des meetings politiques, et les remplaça par un bulletin mensuel. La mesure n’apaisa la police qu’un temps. Fallait‑il continuer à marchander avec elle ? édulcorer, pour lui plaire, les objectifs de l’association ? La direction, profondément divisée déjà par des questions de personnes et des divergences idéologiques, se scinda sur la question de la tactique à adopter. « Wir wollen auf öffentliche Angelegenheiten einwirken, und wir sind stolz darauf »13, telle était la déclaration par laquelle Julius Türk et son camp étaient prêts à faire de la Freie Volksbühne un instrument de combat, quitte à jouer son existence. Mais pour Wille et son groupe, l’art était une fin en soi et l’association ne devait pas risquer sa vie en s’opposant à l’État.

 

Après une série de rencontres houleuses, la rupture eut lieu le 11 octobre. Bruno Wille et plus de 200 de ses partisans quittèrent l’assemblée générale pour aller fonder aussitôt une nouvelle société, la Neue Freie Volksbühne, indépendante du parti social‑démocrate, entièrement dévouée à l’élévation du peuple par l’art.

 

 

Le reste de l’assemblée, représentant près des trois quarts des adhérents, élut à la présidence Franz Mehring, un homme de parti proche des chefs historiques, rédacteur de la Neue Zeit, organe de réflexion théorique et gar­dien de l’orthodoxie marxiste, fondé par Karl Kautsky en 1883. Franz Mehring (1846‑1919), est un des rares représentants de la première géné­ration social-démocrate à avoir évolué vers des positions toujours plus radicales. C’est lui qui fondera, en 1914, la ligue spartakiste. En se donnant ce chef, la Freie Volksbühne manifestait clairement son attachement à la tutelle du parti et à la priorité du combat politique. Franz Mehring avait observé l’entreprise de Bruno Wille avec scepticisme. Elle dégageait des relents d’esthétisme et de paternalisme bourgeois, et il l’avait critiquée sans ménagement dans sa revue :

 

« Pour les lecteurs de la Neue Zeit, il va de soi que toute ‘instruction popu­laire’ cherchant à réconcilier l’ouvrier et la société actuelle et cherchant à le détourner du combat pour son émancipation n’est qu’un ensemble de sor­nettes que l’on se hâtera de mettre au rebut ».

 

Et puis le théâtre était une arme bien faible :

 

  • 14 Die Neue Zeit, cit. in : Nichts muss bleiben…

« Dans la lutte du prolétariat pour son émancipation, le théâtre ne jouera jamais de rôle déterminant, ni même de rôle influent. Seuls d’incorrigibles Gribouille peuvent se faire des illusions à ce sujet »14.

 

En 1882, Franz Mehring consacrait cependant une part importante de ses réflexions aux questions culturelles : il travaillait alors à sa Lessing‑Legende, première tentative systématique d’interprétation marxiste d’un chapitre d’histoire de la littérature. Ses recherches l’avaient persuadé de l’importance des questions culturelles et de la nécessité de concéder au prolétariat des satisfactions esthétiques.

 

  • 15 Die Neue Zeit, Aug. 1893, cit. in : Braulich, p.49.

« L’art est si intimement lié à la vie de l’homme que les goûts et les besoins artistiques du prolétaire ne feront que s’affirmer au fur et à mesure que le mouvement ouvrier lui restituera sa dignité d’homme. Vouloir étouffer cette aspiration serait tout aussi impossible que déraisonnable. Il faut simplement veiller à ne pas la laisser devenir envahissante. Mais, sur ce point, le bon sens instinctif de la classe ouvrière l’aidera à trouver la bonne mesure »15.

 

  • 16 cit. in : Selo, p. 157.
  • 17 Die Volksbühne, April 1894, cit. in : Selo, p. 161. Les réponses des adhérentes sont inutili­sables (...)

Ce fut l’esprit dans lequel il dirigea l’association : la Freie Volksbühne correspondait à un besoin « que l’on ne pouvait pas étouffer », mais qui ne devait pas « détourner du combat », ni « devenir envahissant ». Mehring géra la Freie Volksbühne en tremblant devant ses succès. L’assainissement opéré par la scission entraînait en effet un regain de faveur pour l’association majoritaire. En janvier 1893, il fallut créer une quatrième section, puis en envisager une cinquième au début de la saison suivante, mesure à laquelle il s’opposa d’abord car il craignait que le nombre croissant d’adhérents n’ouvre la porte à des éléments petits‑bourgeois. « La Freie Volksbühne ne doit pas être une organisation de consommateurs procurant à bon compte des représentations théâtrales au plus grand nombre possible »16. L’assemblée générale se prononça tout de même pour la création d’une cinquième, puis, en janvier 1894, d’une sixième section. Pour rassurer leur président, des adhérents réalisèrent en 1894 une enquête sur l’activité professionnelle des 6 812 membres que comptait alors la Freie Volksbühne ». 3 236 des 3 272 adhérents masculins17 exerçaient un métier manuel ; l’élément prolétarien dominait incontestablement l’association. Sa croissance n’était donc pas la conséquence d’infiltrations bourgeoises, mais d’un besoin croissant d’art et de littérature.

 

Cette évolution était‑elle de nature à rassurer Mehring ? Signalait‑elle au contraire les méfaits d’une aliénation croissante ? La littérature dramatique contemporaine n’offrait rien, aux yeux de Mehring, qui réponde aux besoins du prolétariat. Il la refoula autant qu’il le put. Socialisme et naturalisme, loin de converger, comme Bruno Wille l’avait cru, s’opposaient de façon tou­jours plus nette. Le théâtre qui convenait au peuple, c’est encore chez les auteurs classiques que l’on avait le plus de chances de le trouver.

 

  • 18 Die Neue Zeit, 15. Jg., 1. Bd., Nr. 5, cit. in : Selo, p. 182.

« Il ressort de notre expérience pratique qu’on peut résumer cette opposition entre socialisme et naturalisme en disant que le trait fondamental de l’art moderne est son profond pessimisme tandis que celui du prolétariat moderne est son profond optimisme. Toute classe révolutionnaire est optimiste ; comme l’a dit un jour Rodbertus, peu avant sa mort, elle voit l’avenir nimbé d’un merveilleux halo rose. L’art moderne, tout au contraire, est profondé­ment pessimiste. Il ne voit aucune issue à la misère qu’il décrit avec prédilec­tion... Si l’ouvrier n’aime pas l’art moderne, ce n’est pas parce qu’il manque de sens artistique : la preuve en est son enthousiasme pour les classiques, chez lesquels il ne trouve pas trace de sa conscience de classe, mais qui ont cet esprit alerte et combatif dont il déplore l’absence dans l’art moderne... »18.

 

 

La part du répertoire classique augmenta sensiblement sous la direction de Mehring, passant du cinquième au quart du répertoire. 9 des 36 pièces montées sous sa responsabilité étaient dues à la plume d’auteurs éprouvés par le temps : Lessing, Kleist, Goethe, Calderon, Schiller, Grillparzer, Molière et Gutzkow. Mais les œuvres modernes, réalistes et naturalistes, continuèrent à dominer les programmes. Ibsen, Hauptmann, Sudermann et Anzengruber restaient les auteurs les plus joués. Die Weber de Hauptmann, donnés en décembre 1893, furent l’événement le plus marquant des pre­mières années de la Freie Volksbühne. L’effet produit par cette représen­tation d’une révolte ouvrière sur un public prolétarien fortement politisé fut presque aussi explosif que la police et Hauptmann lui‑même le craignaient. Pour les responsables sociaux‑démocrates, Die Weber était l’œuvre contem­poraine qui se rapprochait le plus de l’œuvre d’art révolutionnaire dont ils attendaient l’apparition, mais bien des insuffisances séparaient encore, selon Franz Mehring, le drame de Hauptmann de l’idéal socialiste.

 

  • 19 cit. in : Nichts muss bleiben... Le caractère révolutionnaire que Mehring conteste à la pièce de Ha (...)

« Même si, de tous les drames modernes, Les tisserands est celui qui corres­pond le mieux à l’esprit émancipateur et prolétarien qui a donné naissance à notre ‘Freie Volksbühne’, cette pièce n’est pas révolutionnaire [...] à aucun moment n’apparaît l’espoir que, de ce sang‑là, rejaillira le héros, puissant, irrésistible, qui les vengera »19.

 

Mais auteurs classiques ou contemporains naturalistes n’étaient que des pis‑aller permettant d’assurer la transition entre le théâtre bourgeois et le drame socialiste de l’avenir. Fallait‑il se préparer à accueillir le second en continuant indéfiniment à jouer le premier ? La Freie Volksbühne tenta de promouvoir des œuvres conformes au langage et à l’attente de la social-démocratie : Der freie Wille (novembre 1892) de Faber, Andere Zeiten (janvier 1893) de Bader, Das Fest auf der Bastille (juin 1894) de Held, trois pièces d’auteurs restés si obscurs que l’on ne retrouve nulle part ne serait‑ce que leurs prénoms. Le succès fut si médiocre que l’expérience ne fut presque jamais renouvelée. La Freie Volksbühne attendit désormais que le drame socialiste s’impose de lui‑même et ne s’engagea que passagèrement pour l’œuvre d’auteurs réalistes, proches du socialisme, tels qu’Emil Rosenow ou Otto Ernst.

 

Convaincu des bienfaits de la démocratie, Franz Mehring se plia finale­ment aux critiques et aux vœux émis au cours des assemblées générales, devenues plus nombreuses sous sa présidence. Ceci explique la permanence des œuvres modernes et une légère augmentation de la part des divertisse­ments comiques. Mais Mehring n’était pas de ces natures conciliantes prêtes à céder sur les principes au nom de la paix et de l’unité. Si elle s’institution­nalisait, l’orientation prise par la Freie Volksbühne engageait le prolétariat sur une pente néfaste. Il eut finalement la chance que la reprise des tracas­series policières vienne mettre fin à son dilemme en lui donnant l’occasion d’éprouver la valeur de l’association en tant qu’instrument de combat poli­tique.

 

  • 20 Freie Bühne, Freie Volksbühne, Neue Freie Volksbühne, Versuchsbühne.

En avril 1895, le ministre prussien de l’Intérieur décida d’en finir avec la provocation permanente que représentaient à ses yeux les Freie Bühnen de Berlin20. Il décréta leurs représentations publiques et soumises en tant que telles à la censure. Les spectacles annoncés ne s’étant pas soumis à son contrôle dans les délais requis furent interdits. Les divergences qui s’étaient affrontées trois ans auparavant purent s’exprimer, à la tête de chacune des deux Volksbühnen, par l’adoption de tactiques radicalement différentes.

Depuis la sécession d’octobre 1892, la Neue Freie Volksbühne n’arrivait pas à constituer plus d’une section. Sa fragilité devenait, sous les coups du ministre de l’Intérieur, tout à fait préoccupante. Le comité directeur adopta la politique de repli stratégique autrefois refusée par la majorité de la première Volksbühne. L’association contesta, devant la justice, le caractère « public » que lui avait octroyé le ministre, puis s’engagea dans de patients marchan­dages qui lui permirent de retrouver, en novembre 1896, avec des statuts modifiés, la plupart de ses privilèges de société privée, dispensée de censure préalable. Mais elle avait courbé l’échine et toléré, une saison durant, l’odieux contrôle de la censure, qui n’autorisa que quatre des dix spectacles annuels.

 

  • 21 « Eine imposante Kundgebung gegen die Zensur », Vorwärts, 24. April 1895, cit. in : Oschilewski, p. (...)
  • 22 La Freie Volksbühne se référait à l’article 27 de la Constitution prussienne : « Jeder Preusse hat (...)

La Freie Volksbühne adopta au contraire d’emblée l’attitude la plus intransigeante. L’assemblée générale convoquée pour le 23 avril 1895 se transforma en une « imposante manifestation »21 contre la censure et adopta à une forte majorité la proposition de Franz Mehring qui engageait la société à suspendre immédiatement toutes ses activités. La Freie Volksbühne ne les reprendrait qu’après avoir triomphé de la censure, but qu’elle avait l’ambi­tion d’atteindre en forçant l’État prussien à reconnaître l’illégalité de la censure des pièces de théâtre22. Le procès intenté par la Freie Volksbühne n’avait aucune chance de succès. Il se prolongea durant deux ans et fut perdu devant toutes les instances. L’association, qui s’était elle‑même privée de toutes ses manifestations, et même de son bulletin, se dispersa puis prononça sa dissolution en apprenant, le 9 mars 1896, le rejet définitif de sa plainte.

Cette campagne chevaleresque, mais désespérée, n’était pas cependant une manifestation de don-quichottisme. En recommandant la suspension de toutes les activités culturelles, puis la poursuite de ce procès suicidaire, Franz Mehring avait le sentiment de ramener dans le droit chemin du combat politique une institution social-démocrate en voie de perdition idéologique. Il ne pouvait pas ignorer que l’assaut auquel il l’envoyait signifiait sa liqui­dation. Il prit pourtant cette décision, et il le fit certainement d’un cœur léger. La spontanéité avec laquelle la Freie Volksbühne s’associa au défi lancé par son chef et la discipline dont elle fit preuve en se sabordant par idéal politique montre pourtant qu’elle continuait à s’identifier, avec une loyauté irréprochable, au parti social‑démocrate.

La Freie Volksbühne laissait un vide que la Neue Freie Volksbühne ne réussit pas à combler (le nombre de ses adhérents continuait à stagner autour du millier), et une nostalgie tenace dans le souvenir de ses anciens adhérents qui refusaient à la fois de rallier la société rivale et de fréquenter indivi­duellement les théâtres bourgeois.

 

Fallait‑il, au nom du tout ou rien défendu par Mehring, entretenir chez les 6 000 anciens membres de l’organisation dissoute une frustration que les circonstances justifiaient à peine ? L’exemple de la Neue Freie Volksbühne prouvait que les accommodements étaient possibles, que la flambée de rigueur du ministre n’était qu’une manœuvre d’intimidation tentée par un pouvoir indécis, conscient de mener un combat d’arrière‑garde. Ne valait‑il pas mieux ressusciter l’organisation en négociant, comme l’avait fait la société de Bruno Wille, de nouveaux statuts ? La permanence des regrets exprimés par les anciens adhérents de la Freie Volksbühne, dans leurs lettres au Vorwärts en particulier, décidèrent finalement les responsables de fonder l’association une nouvelle fois. Une assemblée fut convoquée pour le 12 mars 1897. Huit cents personnes répondirent à l’appel. L’association rame­née à la vie ébaucha une modification de ses statuts et se donna pour président Conrad Schmidt, un des cofondateurs de la première Freie Volks­bühne, personnalité social‑démocrate bien connue, rédacteur au Vorwärts, frère de l’artiste Käthe Kollwitz dont les dessins et lithographies passent aujourd’hui encore pour le meilleur exemple de ce que peut réussir l’art engagé pour la cause socialiste.

 

La Freie Volksbühne reconstituée retrouva en moins d’un an ses six sections, en créa une septième en 1900, mais décida, face aux difficultés d’organisation suscitées par son succès, de limiter le nombre de ses membres à 7 500. Une enquête statistique entreprise à ce moment, établit une légère augmentation des représentants des classes moyennes, moins de 4 % du public de la Freie Volksbühne cependant, qui gardait presque intact son caractère prolétarien.

 

  • 23 Deux des pièces de Hauptmann, d’inspiration symboliste ou mystique doivent être elles aussi rangées (...)

Conrad Schmidt, président de l’association jusqu’en 1918, s’efforça de répondre sans concessions démagogiques aux aspirations de ses adhérents. Ceux‑ci n’abandonnaient plus, comme autrefois, les décisions esthétiques aux spécialistes du comité directeur. Leur goût s’était formé. Ils s’étaient constitué un fonds culturel qui les autorisait à émettre un avis, et ils étaient avant tout fidèles à leurs premières amours. Les drames réalistes et natura­listes du dernier tiers du xixe siècle continuèrent à dominer le répertoire. Ibsen, Hauptmann, Anzengruber y tiennent la première place. Les auteurs russes et scandinaves dont la découverte avait été déterminante pour la renaissance du théâtre berlinois, Tolstoï, Gogol, Bjørnson et Strindberg y sont également bien représentés. La Freie Volksbühne s’ouvrit cependant à des auteurs plus jeunes qui évoluaient dans la tradition de ces aînés, faisant une place, aux côtés de Hauptmann, à Otto Erich Hartleben, Max Dreyer, Arthur Schnitzler, ou, parmi les auteurs étrangers, à Bernard Shaw et surtout à Maxime Gorki, découvert par les Berlinois en 1903 avec le succès sensa­tionnel des Bas‑Fonds (Nachtasyl), mis en scène par Max Reinhardt. La Freie Volksbühne ne s’est pas tout à fait coupée non plus des formes symbolistes, impressionnistes ou néo‑romantiques du théâtre contemporain : Maeterlinck, Oscar Wilde ou Emil Hardt apparaissent également dans ses programmes23.

 

Deux éléments caractérisent l’évolution de la Freie Volksbühne : la part croissante du répertoire classique, qui finit par être, en 1908, presque aussi bien représenté que le groupe défini plus haut, et l’augmentation progressive des œuvres de divertissement (les succès parisiens de Sardou, Emile Augier ou Courteline par exemple), augmentation qui se fait au détriment du répertoire classique. À partir de 1900, la Freie Volksbühne donnera aussi des opéras (Le Freischütz, Le Barbier de Séville, Carmen, Fidelio, etc.) et un nombre croissant d’opérettes de Lortzing, Strauss ou Offenbach.

 

Les mêmes spectacles figuraient le plus souvent au programme des deux Volksbühnen, la Neue Freie Volksbühne faisant œuvre de pionnier, la Freie Volksbühne reprenant, avec une ou deux saisons de retard, les succès de sa rivale. Les projets de réunification émis de part et d’autre se heurtaient cependant au refus d’une majorité d’adhérents de la Freie Volksbühne toujours soucieux de défendre leur association contre « l’envahissement » jadis dénoncé par Franz Mehring.

 

La sécession de Bruno Wille (placée en 1902 sous la présidence de Josef Ettlinger et habilement gérée par Heinrich Neft et Georg Springer) offrait un programme plus imaginatif et beaucoup plus abondant que celui de l’asso­ciation restée soumise aux chaperons sociaux‑démocrates. Plus souple aussi dans son organisation, elle renonça bientôt à monter elle‑même toutes ses pièces, se contentant de louer, pour le compte de ses adhérents, une sélection des meilleurs spectacles de Berlin. Tout en maintenant très haut le niveau de ses ambitions, la Neue Freie Volksbühne pratiquait une propagande active pour élargir son recrutement et se montrait prête à intégrer toutes les couches sociales – tandis que la Freie Volksbühne instaurait un numerus clausus et vérifiait périodiquement le caractère prolétarien de son public. La Neue Freie Volksbühne proposait des programmes musicaux – opéras et concerts populaires – toujours plus abondants. Elle réussit, à partir de 1904, à s’assu­rer la collaboration de Max Reinhardt, le « magicien » de la scène alle­mande, auteur de mises en scène où les techniques les plus neuves (projec­teurs, plateau tournant, machinerie électrique) étaient placées au service d’une esthétique impressionniste habilement renouvelée de spectacle en spectacle. La Neue Freie Volksbühne rattrapa l’association de Conrad Schmidt en 1904. Cinq ans plus tard, elle avait déjà 27 000 membres et envisageait l’édification de son propre théâtre. Avec ses 50 000 adhérents, elle constituait en 1912 une véritable cité culturelle à l’intérieur de la capi­tale. Le gouvernement prussien, impuissant à combattre cette association, s’était résolu à en tirer du moins des revenus fiscaux par l’institution d’un « Lustbarkeitssteuer ».

 

La Freie Volksbühne au contraire, bien que liée au parti le plus puissant du Reich, gardait un caractère paroissial. Son bulletin, étroitement refermé sur la vie de l’association, continuait à publier d’honnêtes comptes rendus des prochains spectacles, analysés selon la perspective de classe. Son pro­gramme ne sort de la routine que sous l’impulsion de la société concurrente. Ses réalisations, désertées depuis longtemps par la critique, jouées pour un public acquis d’avance, invitent les acteurs au laisser‑aller... Mais l’associa­tion reste vivante par la fraternité qui unit ses membres, par ses manifes­tations de solidarité envers les camarades en conflit avec le pouvoir capita­liste, à Berlin et dans le reste du Reich, par des traditions telles que ses réunions de plein air (Waldfeste), ses fêtes du 1er mai, ses concerts de la Saint‑Sylvestre ou ceux de sa « chorale ouvrière », dont les quelque deux cents participants forment le groupe le plus vivant.

  • 24 Au congrès de Gotha, en 1896, en particulier, à propos de la revue Die Neue Welt du camarade Edgar (...)

Les deux sociétés présentaient des visages différents, mais leur division n’avait plus, depuis la résurrection de la Freie Volksbühne, de base objec­tive. Le principe fondateur, « apporter l’art au peuple » (Die Kunst dem Volke), ne dictait‑il pas l’activité de l’une et de l’autre ? La social‑démo­cratie avait renoncé à exercer son contrôle sur les questions esthétiques. Les congressistes de ces assemblées annuelles s’étaient trop souvent et vaine­ment échauffés24 à ce propos. Elle avait rangé ce sujet, comme d’autres interrogations embarrassantes, la question religieuse par exemple ou celle de l’anti-alcoolisme, parmi les « affaires privées » dont chacun devait décider à sa guise. Le parti social-démocrate, première puissance parlementaire du Reich depuis 1912, pouvait, sans se sentir miné de l’intérieur, tolérer la réunion de son groupe berlinois d’amis du théâtre avec celui, plus nombreux, composite et hétérodoxe de la Neue Freie Volksbühne. Les deux sociétés formèrent en 1913 un cartel réunissant soixante‑dix mille adhérents. La fusion définitive ne se fera qu’en 1920. Chaque société gardait son comité directeur et, jusqu’en 1914, son bulletin, mais leurs ressources et toutes leurs manifestations étaient mises en commun. La Neue Freie Volksbühne (pré­sidée depuis 1912 par Georg Springer) était massivement majoritaire. L’initiative artistique lui revenait. Les goûts de son public allaient dicter les programmes, et ce qui caractérisait ce public, c’était une nette prédominance des motivations esthétiques. L’extraordinaire croissance de la Neue Freie Volksbühne date du début de sa coopération avec Max Reinhardt. Il est hors de doute que la fascination de ses spectacles et la possibilité offerte par l’association d’y avoir un accès commode et bon marché ont joué un rôle déterminant dans l’afflux des adhérents. Institution destinée à diffuser à grande échelle des spectacles et des concerts, le cartel des Volksbühnen avait perdu tous les traits d’une organisation de classe. La notion de « peuple », avec toutes ses ambiguïtés et, comme la guerre allait bientôt le montrer, ses implications chauvines, remplaçait désormais celle de prolétariat.

Les Volksbühnen gardaient cependant de leurs origines quelques pra­tiques : les assemblées générales, le bénévolat des organisations et du service d’ordre, le tirage des places au sort, et certains rites : les fêtes de mai, l’im­posant concert populaire de la Saint‑Sylvestre, l’inévitable ixe Symphonie et son Hymne à la joie entonné par les 500 choristes de l’« Arbeiterchor » devenu « Volkschor »... Les associations gardaient de leurs liens avec la social-démocratie un regard optimiste, conquérant, porté vers l’avenir, et un indéniable attachement aux idées progressistes. L’organisation, la compo­sition sociale et l’idéologie du cartel échappaient au parti, mais sa mainmise était-elle nécessaire ? La social‑démocratie savait qu’elle y était majoritaire, comme elle l’était dans la population berlinoise elle‑même. À ce point de son histoire, le mouvement des Volksbühnen reflétait l’évolution de la social-démocratie entre son retour à la légalité et la déclaration de guerre. On constatait, chez l’un et chez l’autre, le même dépérissement des positions sectaires, le même attachement à des idéaux révolutionnaires toujours plus platoniques, les même progrès dans la conquête des masses.

 

En se réunissant, Freie Volksbühne et Neue Freie Volksbühne décidaient aussi d’œuvrer en commun à l’édification d’un théâtre dont on avait confié les plans à l’architecte Oscar Kaufmann. La première pierre fut posée le 14 décembre 1913. Le théâtre, inauguré en 1915 au Bülowplatz (aujourd’hui Luxemburgplatz), devait être le plus vaste et le plus moderne de Berlin. La perfection des équipements techniques et l’élégance de la salle (un exemple intéressant de transition entre le Jugendstil et le fonctionnalisme) récompen­saient les efforts de milliers de souscripteurs populaires. L’actuelle Volks­bühne de Berlin‑Est, une restauration sommaire du monument plusieurs fois bombardé à la fin de la guerre, ne laisse plus rien paraître de l’ancienne splendeur.

Avec la formation du cartel, puis l’édification d’un théâtre qui apportait au peuple non seulement l’art, mais le luxe, la Freie Volksbühne ne s’était-elle pas laissé submerger par les idéologies bourgeoises ?

 

Franz Mehring, qui avait accepté de participer aux travaux du comité directeur de la Freie Volksbühne restaurée, en 1897, démissionnait de ses fonctions un an plus tard, mécontent des choix de Conrad Schmidt. La Freie Volksbühne s’entêtait à satisfaire les aspirations du prolétariat à une culture qui n’était pas la sienne. Elle contribuait à dénaturer le mouvement ouvrier en le réconciliant, par l’apport de satisfactions ponctuelles, avec la société bourgeoise. Cette critique n’était pas isolée. Elle se fondait sur le texte qui, depuis 1872, définissait les positions de la social‑démocratie face aux ques­tions culturelles : le discours prononcé par Wilhelm Liebknecht devant l’Arbeiterbildungsverein de Dresde, édité sous le titre : Wissen ist Macht.

 

  • 25 Liebknecht, p. 94. Ce texte donne un curieux exemple de perversion du message par le titre. Wissen (...)

« Si nous renonçons au combat politique, nous renonçons à la culture et au savoir. “Accéder à la liberté par la culture”, c’est la mauvaise formule. Nous rétorquons : ‘Il faut accéder à la culture par la liberté !’. Ce n’est que dans un État libre et démocratique que le peuple pourra accéder à la culture. Ce n’est que si le peuple conquiert le pouvoir politique que les portes du savoir s’ouvriront devant lui. Sans pouvoir pour le peuple, pas de savoir ! Savoir, c’est pouvoir, pouvoir, c’est savoir ! »25

 

Conrad Schmidt ne faisait pourtant qu’appliquer au cas particulier de la Freie Volksbühne la politique de compromis réformistes adoptée par la ma­jorité du parti, politique dont la cohérence reposait sur le respect des règles démocratiques et, par conséquent, sur une écoute attentive des vœux émis par la base. Le peuple social‑démocrate avait choisi de s’installer le plus confortablement possible à l’intérieur de la société bourgeoise, en attendant sa chute inéluctable. Il s’acharnait à croire, en dépit de ce qu’affirmaient Marx, Liebknecht ou Mehring, que son émancipation passait d’abord par la conquête des biens culturels, et non par celle d’un pouvoir sans partage. Le prolétariat berlinois refusait d’attendre l’aube des temps nouveaux pour jouir des bienfaits de la culture, et il le manifestait par son adhésion aux deux Volksbühnen comme par sa participation aux « écoles » et aux « universités ouvrières » qui avaient pris le relais des associations culturelles des années 80. Il n’était pas disposé non plus à attendre la naissance du drame socialiste pour commencer à aller au théâtre. Élève attentif des maîtres qui dissé­quaient à son intention, dans le bulletin mensuel de l’association, le contenu idéologique des œuvres qu’il allait voir, il s’était composé à l’intérieur du répertoire du Bildungsbürger, une anthologie de pièces constituant à la fois le cœur de sa culture théâtrale et l’expression littéraire de sa foi révolu­tionnaire.

 

  • 26 Die Volksunterhaltung, Jg. 8. Nr. 9, cit. in : Selo, p. 182.

Une enquête réalisée en septembre 1906 auprès des auditeurs d’une des universités ouvrières de Berlin26 sur leurs pièces préférées fait apparaître, en tête de liste, trois œuvres classiques : Kabale und Liebe, Wilhelm Tell et Die Räuber, et deux œuvres du théâtre moderne : Les Bas‑Fonds et Die Weber. Si elle exprime vraiment la quintessence de la culture dramatique des prolétaires berlinois, cette liste atteste le succès de la Volksbühne, car elle témoigne d’une bonne vue d’ensemble des répertoires classique et contem­porain et de discernement dans l’interprétation de leur message.

 

  • 27 En août 1913, Freie Volksbühne, bulletin de l’association de Conrad Schmidt, proposait aux membres (...)

Estimant que le meilleur ne serait jamais trop bon pour le peuple, le cartel des Volksbühnen confiera en 1915 la direction de son théâtre à Max Reinhardt, qui allait y monter, avec le concours des stars du théâtre ber­linois – Emil Jannings, Ernst Lubitsch, Alexander Moissi, Else Lehmann, etc. – des mises en scène admirées dans le monde entier. Le mouvement d’éducation populaire qui se proposait, vingt‑cinq ans plus tôt, d’apporter « l’art du peuple » était allé si loin dans la réalisation de son programme qu’il revendiquait à présent le meilleur de l’art au peuple27.

 

De telles exigences contredisaient l’image d’un prolétariat ascétique, et cette représentation, cultivée par une partie des leaders sociaux-démocrates, faisait effectivement apparaître les réalisations des Volksbühnen comme une œuvre d’aliénation. Mais ce reproche (que l’on retrouve dans le plus récent des livres consacrés au mouvement, l’étude du chercheur est‑allemand Hei­nrich Braulich) ne repose‑t‑il pas précisément sur une vision irréaliste du prolétariat, inspirée par le désir d’adapter les faits à la théorie, au mépris même de la règle de pensée marxiste postulant que « la pratique est le critère de la vérité » ? Les critiques émises à propos de la Freie Volksbühne étaient inspirées par une conception de la social‑démocratie qui la condamnait au ghetto. L’ascétisme est un programme qui n’a jamais mobilisé durablement les masses, et la social démocratie avait choisi de s’imposer par les majorités parlementaires, et donc par la conquête des foules. Y serait‑elle parvenue en prêchant continuellement le renoncement ?

 

  • 28 Les Volksbühnen ne se sont imposées qu’à Berlin. Les imitations suscitées par leur exemple à Cologn (...)

Mais la réussite de la Freie Volksbühne n’a pas seulement consisté à conquérir le publie populaire berlinois28 – Son succès avait fait apparaître le caractère désuet et rétrograde des conceptions élitistes encore si fortement implantées chez les amateurs et chez les artistes à la fin du xixe siècle. La Freie Volksbühne avait ainsi ouvert des perspectives vraiment révolution­naires à l’art du xxe siècle. On retrouve dans le mouvement qui l’a portée le germe de ce qui fera l’originalité et la force de l’avant‑garde la plus féconde sous la république de Weimar : la volonté de conquérir les masses, le souci de créer des œuvres d’art adaptées aux techniques de reproduction et de diffusion les plus efficaces. Ce sont ces préoccupations qui expliquent la précoce maturité du cinéma allemand. Ce sont elles qui dictent l’enseigne­ment du Bauhaus. On reconnaît leur influence dans les mises en scène de Piscator ou dans le théâtre épique de Bertolt Brecht – même si cette avant-garde là fut assez mal accueillie à la Freie Volksbühne devenue, après la guerre, en majorité conservatrice. Réalisée grâce à l’entremise des Volks­bühnen, la rencontre entre théâtre et social‑démocratie avait contribué à ouvrir la voie aux orientations les plus neuves de l’art moderne.

Bibliographie

Histoire de la Freie Volksbühne

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Revues

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Freie Volksbühne, 1895‑97, 1899‑1900, 1912‑13.

Neue Freie Volksbühne, 1905‑07.

Die Volksbühne, 1914‑15.

Die Neue Welt, Illustrierte Unterhaltungsbeilage, Hamburg 1901, 1906.

Notes

1 Zehn Tage, die die Welt erschütterten (1957), Horizonte (1969), Die Schlacht (1975), Die Bauern (1976).

2 Il y en aura 38 en 1900, d’après le Jahrbuch des Deutschen Theaters, cit. in : Winterstein, p. 127.

3 Otto Brahm, Bd. 1, p. 252.

4 Voir la remarque de Paul Linsemann (p. 64) « Bei Kalisch, Pohl Salingré und Weirauch steckten oft in einer Szene mehr Beobachtung des Lebens und mehr Humor als in den gesammelten Werken eines der Modernen [...] Die Berliner Posse ist tot, wir haben nur noch Pariser Possen, die dreiste, freche und amüsante Zote. »

5 Article de Gustave Schubert dans Die Gartenlaube 1887, Nr. 6, cit. in : Braulich, p.221.

6 Les clubs ouvriers portaient, pour mieux tromper la police, des noms étrangers ou anodins suggérant le culte de marottes inoffensives. Il s’appelaient par exemple « Kamel‑Klub », « Müller und Schulze », « Piepenkorn », « Pipifax »... Voir Braulich, p. 221.

7 Willi Wach, traduit par Edgard Milhaud, Revue Socialiste, p. 641.

8 Freie Volksbühne 1890, Neue Freie Volksbühne 1892, Versuchsbühne 1894, Giordano-Bruno-Bund 1901, Freie Hochschule 1902.

9 Cit. in : Selo, p. 186.

10 Berliner Volksblatt. 10. Aug. 1890, cit. in : Selo, p. 187.

11 Aus dem Urteil des Oberverwaltungsgerichtes vom 8. Mai 1892, cit. in : Selo, p. 198.

12 « ... so erscheint die Annahme begründet, dass auch diese « Freie Volksbühne » der sozialdemokratischen Propaganda gewidmet sein soll.. » Ibid., Selo, p. 196.

13 Cit in Braulich, p. 47.

14 Die Neue Zeit, cit. in : Nichts muss bleiben…

15 Die Neue Zeit, Aug. 1893, cit. in : Braulich, p.49.

16 cit. in : Selo, p. 157.

17 Die Volksbühne, April 1894, cit. in : Selo, p. 161. Les réponses des adhérentes sont inutili­sables car elles confondent généralement le métier de la femme et celui du conjoint.

18 Die Neue Zeit, 15. Jg., 1. Bd., Nr. 5, cit. in : Selo, p. 182.

19 cit. in : Nichts muss bleiben... Le caractère révolutionnaire que Mehring conteste à la pièce de Hauptmann, il le décèle dans des œuvres telles que Kabale und Liebe, repris en février 1894, ou Emilia Galotti, jouée en septembre de la même année.

20 Freie Bühne, Freie Volksbühne, Neue Freie Volksbühne, Versuchsbühne.

21 « Eine imposante Kundgebung gegen die Zensur », Vorwärts, 24. April 1895, cit. in : Oschilewski, p. 21.

22 La Freie Volksbühne se référait à l’article 27 de la Constitution prussienne : « Jeder Preusse hat das Recht, durch Wort, Schrift, Druck und bildliche Darstellung seine Meinung frei zu äussern. » cit. in : Nestriepke, p. 134. Le ministre de l’Intérieur rétorquait que le théâtre n’entrait dans aucune des catégories définies par la loi.

23 Deux des pièces de Hauptmann, d’inspiration symboliste ou mystique doivent être elles aussi rangées dans cette catégorie : Die versunkene Glocke, Hanneles Himmelfahrt, jouées respectivement en 1907 et 1909.

24 Au congrès de Gotha, en 1896, en particulier, à propos de la revue Die Neue Welt du camarade Edgar Steiger, qui entendait lutter contre un certain kitsch social‑démocrate en faisant pénétrer l’art moderne dans les foyers ouvriers, Wilhelm Liebknecht joignit sa voix à ceux qui jugeaient choquantes les reproductions et les nouvelles à épisodes dans le goût naturaliste proposées par la revue. August Bebel, au contraire, les défendit.

25 Liebknecht, p. 94. Ce texte donne un curieux exemple de perversion du message par le titre. Wissen ist Macht, la formule a certainement été retenue par la plupart des militants comme une invitation à se préparer à la prise de pouvoir en s’instruisant et en se cultivant. Liebknecht affirme exactement le contraire : n’attendez rien de l’école ni des institutions culturelles tant que le pouvoir ne sera pas entre vos mains.

26 Die Volksunterhaltung, Jg. 8. Nr. 9, cit. in : Selo, p. 182.

27 En août 1913, Freie Volksbühne, bulletin de l’association de Conrad Schmidt, proposait aux membres de l’association d’acquérir à un prix préférentiel (« 2,85 Mark mit Glas und Rahmen ») des lithographies de Käthe Kollwitz, Max Liebermann, Max Slevogt. Ernst Barlach et Max Beckmann. Combien d’amateurs bourgeois investissaient alors les surplus de leurs revenus dans l’achat d’œuvres épigonales ou académiques bientôt dévaluées ?

28 Les Volksbühnen ne se sont imposées qu’à Berlin. Les imitations suscitées par leur exemple à Cologne (1892), Hambourg (1893), Kiel et Hanovre (1894) n’ont eu qu’une existence éphémère. Voir Nestriepke, chap. 14.

 

https://books.openedition.org/psn/3528?lang=fr

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4 janvier 2020 6 04 /01 /janvier /2020 21:00
Prière pour les prisonniers, Kurt Tucholsky, 1924

 Version française - PRIÈRE POUR LES PRISONNIERS – Marco Valdo M.I. – 2014

Chanson allemande - Gebet für die Gefangenen – Kurt Tucholsky – 1924

http://canzones.over-blog.com/2014/11/priere-pour-les-prisonniers.html

https://www.antiwarsongs.org/canzone.php?lang=it&id=48405&all=1#agg230769

 

 

Texte de Kurt Tucholsky, publié - sous le pseudonyme de Theobald Tiger - dans Die Weltbühne, 23 décembre 1924. Ensuite inséré dans « Deutschland, Deutschland über alles » (1929), un « journal de lutte réalisé avec des photographies de tendance » écrits de Tucholsky et appareil iconographique (photographies et montages photographiques) d'Helmut Herzfeld, en art John Heartfield 
Musique de Hanns Eisler.
Interprétée par Ernst Busch, mais aussi par d'autres artistes sur sa musique, comme Peter Janssens et Leon Boden avec Bernd Klinzmann.

Après la répression de la révolution spartakiste de 1919, les prisons de la République de Weimar (nouveau-né de l'alliance entre l'armée impériale et la social-démocratie) se remplirent de communistes, si bien que ensuite en 1933, les S.A. de Hitler finirent seulement l'efficace travail commencé à cette occasion  par les « Freikorps » de la République, les assassinats de presque tous les dirigeants du « Novemberrevolution », de Rosa Luxemburg à Kurt Eisner, de Karl Liebknecht à Leo Jogiches, de Gustav Landauer à Eugen Levine, et de centaines de militants…

 

 

 

Seigneur Dieu !
Si tu as par hasard le temps, entre deux cotations boursières
Et une bataille idiote au Maroc de - peut-être,
T'intéresser aux pauvres :
Écoute en Allemagne
Geindre en prison sept mille communistes ?
Kyrie eleison - !


Il y a là-dedans de pauvres gars, qui se tenaient tous

Et maintenant, sont entre les mains des juges ;
Sur eux, s'est abattu le bâton de la police,
Qui pend perpétuellement au-dessus de nous tous…
Kyrie eleison - !


Il y a là aussi des plus âgés qui avaient des convictions,
Du cœur et du courage -
Ce n'est toutefois pas au goût de ces juges,
Et pour eux, cela n'augure rien de bon…
Kyrie eleison - !

 

Là aussi se trouvent ceux qui ont cru défendre

Une république - aux couleurs : Noir-rouge-or ! (**)

Mais Fritz Ebert (*) lui n'a pas voulu le faire.
Car il a beaucoup plus peur de ses amis
Que de ses ennemis - 
Kyrie eleison - !

 

Seigneur Dieu ! Ils sont assis depuis des années dans de petites cellules
Et sont malades, pâles et sans femme ;
Par Monsieur l'Inspecteur Maschke, ils sont brutalisés,
Insultés, emmenés dans la cave et là en bas, tabassés…
Kyrie eleison - !


Certains ont une araignée ; c'est leur amie ;
Beaucoup sont cassés, tous sont désespérés et mélancoliques -
Un jour, Grand Dieu, là-bas dure mille ans !
Kyrie…


Peut-être es-tu bienveillant,
Et consultes-tu parfois le Nouveau Testament ?
Chez nous, les pasteurs lisent ça, mais le dimanche seulement ;
En semaine, seuls comptent le code pénal

Et le Président du tribunal régional.
…. eleison - !

Tu sais peut-être, Bon Dieu, pourquoi ces sept mille
Se trouvent dans les prisons allemandes ?
Moi je le sais. Mais moi je ne le dis pas. Tu peux bien l'imaginer par toi-même.
Amen. 

(*) Fritz Ebert (1894-1979), social-démocrate, il survécut aux camps de concentration nazis et à la guerre et ensuite, il devînt un haut dirigeant de l'Allemagne communiste.
(**) Schwarz-Rot-Gold, noir-rouge-or, les couleurs de l'Allemagne mais surtout, à l'époque, était ainsi appelé le « Reichsbanner Schwarz-Rot-Gold », la puissante organisation paramilitaire du parti social-démocrate (tellement puissante qu'en 1933, elle se liquéfia comme neige au soleil).

Prière pour les prisonniers, Kurt Tucholsky, 1924

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INHALT : (Stichwörter) - Hauser, Kaspar: Kritik über den lieben Gott Hebbel: Zu diesem Völkerbund - Heimann, Moritz: Eine - Blume auf ein Grab - Der Rabbi und der - Räuber - Vergeblicher Anruf Herfeld, Hans: Vorsintflutliches Hermann, Georg: Verlags-schmerzen - Herrmann, Leo: Ein Erster - Mai - Hiller, Kurt: Der Wille - zum Weg - Wahlen und Wehrpflicht - Gegen die Arbeitsdienstpflicht Holitscher, Arthur: Na, na, lieber Victor Goldschmidt! - Hörmann, Georg: Militärdiktatur - Beamtenabbau und kein Ende - Icasterich: Halbmast Iffert, Christian: Die Weifen - Minister auf Reisen Ikeda, Shigenori: Die - Wahlen in Japan Isenherg, Kurt: Durch - Abbau zu Ludendorff - Jacob, Hans: Brief an Kiepenheuer - Jacob, Heinrich Eduard: Italien, Hakenkreuz, Tirol - Jacobs, Heinrich: Das Drama der Liebe - Bluth, Sternheim, - Synge ; Revolutionshochzeit Ein Sommernachtstraum - Volksbühne Dantons Tod Wenn der neue Wein - blüht - Strindberg, Wedekind, - Kornfeld - Phantastische Komödien Kolportage Die Nibelungen Hinkemann So ist es! - Ist es so? Anarchie in Sillian Komödie der Worte Der G'wissenswurm - Kalenter, Ossip: Neckar-gemünd - Sanatorium - Aschermittwoch - Sanatorium - Analphabeten Kaminski, Hanns-Erich: - Die italienischen Wahlen - Kantorowicz, Ludwig: - Werkraub - Keller, Waldemar: Abbau der Republik , - Thormann, Grandel - & Co - Kersten, Kurt; Moskau 1924 - Das neue Rußland - Leningrad - Kiepenheuer, Gustav: - Unsre Schriftsteller Klabund: Der Lehrer - Als Deutscher in der - Schweiz - Unsre Verleger - Arabeske - Kolb, Annette: Mahatma Gandhi - Fahrt durch Frankreich - Prinz Alexander Hohen- - lohe - Kraus, Otto: Sanierung - und Pleite - Kruse, Johann Jeremias: - Unter falscher Flagge - Lange, Carl Albert: Lenin Lania, L : Rund um Oels Kahr vor dem Ende Hitler-Prozeß - (u.v.v.a.) // Die Weltbühne war eine deutsche Wochenzeitschrift für Politik, Kunst und Wirtschaft. Sie wurde von Siegfried Jacobsohn in Berlin unter dem Namen ‚Die Schaubühne' als reine Theaterzeitschrift gegründet und erschien am 7. September 1905 zum ersten Mal. Am 4. April 1918 wurde die Schaubühne, die sich seit 1913 für wirtschaftliche und politische Themen geöffnet hatte, in Die Weltbühne umbenannt. Nach dem Tode Jacobsohns im Dezember 1926 übernahm Kurt Tucholsky die Leitung des Blattes, die er im Mai 1927 an Carl von Ossietzky weitergab. Die Nationalsozialisten verboten nach dem Reichstagsbrand die Weltbühne, die am 7. März 1933 zum letzten Mal erscheinen konnte. Im Exil wurde die Zeitschrift bis 1939 unter dem Titel Die neue Weltbühne fortgeführt. Nach dem Ende des Zweiten Weltkrieges erschien die Weltbühne unter ihrem ursprünglichen Namen wieder in Ost-Berlin, wo sie bis 1993 Bestand hatte. 1997 haben sich die Zeitschriften Ossietzky und Das Blättchen in die Tradition des berühmten Vorbilds gestellt. Mit ihren kleinen roten Heften galt die Weltbühne in der Weimarer Republik als das Forum der radikaldemokratischen bürgerlichen Linken. Rund 2500 Autoren schrieben von 1905 bis 1933 für die Zeitschrift. Dazu gehörten neben Jacobsohn, Tucholsky und Ossietzky auch prominente Journalisten und Schriftsteller wie Lion Feuchtwanger, Moritz Heimann, Kurt Hiller, Erich Mühsam, Else Lasker-Schüler, Erich Kästner, Alfred Polgar, Robert Walser, Carl Zuckmayer und Arnold Zweig. Auch ein wenig in Vergessenheit geratene Publizisten wie Rudolf Arnheim, Julius Bab, Erich Dombrowski, Axel Eggebrecht, Hellmut von Gerlach, Hanns-Erich Kaminski, Richard Lewinsohn, Fritz Sternberg, Heinrich Ströbel und Richard Treitel gehörten zu den wichtigen Mitarbeitern des Blattes. Ferner die erste weibliche Journalistin der Volkswacht (Freiburg im Breisgau), Käthe Vordtriede. Selbst in ihrer Hochphase hatte die Weltbühne nur eine geringe Auflage von rund 15.000 Exemplaren. Publizistisch drang sie dennoch durch. Beispiele dafür sind die Aufdeckung der Fememorde innerhalb der Schwarzen Reichswehr sowie Berichte über die heimliche Aufrüstung der Reichswehr, die später zum sogenannten Weltbühne-Prozess führten. Auch der von Tucholsky geprägte Satz "Soldaten sind Mörder" führte zu einer Anklage gegen den damaligen Herausgeber Ossietzky. Sprache: Deutsch Gewicht in Gramm: 800. Gut. Artikel-Nr.: 1125549.

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28 décembre 2019 6 28 /12 /décembre /2019 17:18
Quatre moments dans l'élaboration de l'oeuvre que Käte Kollwitz a consacré à Karl Liebknecht.

Une exposition aux Etats-Unis présente les oeuvres de Käte Kollwitz sur la guerre, la classe ouvrière et l'assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.

 

On peut y découvrir l'évolution de l'oeuvre célèbre qu'elle consacra à Liebknecht à la demande de sa famille. Ci-dessous l'extrait de l'article concernant cette oeuvre puis l'article, par ailleurs remarquable, en entier.

Karl Liebknecht’s family asked Kollwitz to portray the assassinated socialist leader. Liebknecht was summarily executed, together with his comrade Rosa Luxemburg, on January 15, 1919 on the orders of the counterrevolutionary Social Democratic Party (SDP) regime of Friedrich Ebert, Philipp Scheidemann and Gustav Noske. In an entry from her diary, dated January 25, 1919, Kollwitz writes: “Around the shot-up forehead were placed red flowers, the face proud, the mouth slightly open and painfully contorted.”

 

In the Liebknecht print, Kollwitz began with charcoal drawings of the deceased revolutionary surrounded by five mourners. She reworked this initial print by cutting and pasting. This initial “reject” was followed by a lithograph, also rejected. The work’s final version is a dramatic woodcut, centered on the impact of his death on those around him.

 

The use of light and shadow highlighting the individual faces and expressions and weathered hands of the workers who came to mourn the murdered man, with their darkened bodies, contrasts with Liebknecht’s own backlit face and dark, open mouth, his eyes shut, almost like a photographic negative image, surrounded by light. The viewer can imagine the worker in the foreground, with a wound on his forehead and his hand on Liebknecht’s shroud, pledging to continue the struggle.

L'article :

 

The great German artist on war, the working class and the murder of socialist Karl Liebknecht - Exhibition at the Getty Center in Los Angeles: Käthe Kollwitz: Prints, Process, Politics - By Rafael Azul -28 December 2019

https://www.wsws.org/en/articles/2019/12/28/koll-d28.html

Käthe Kollwitz: Prints, Process, Politics , December 3, 2019–March 29, 2020, Getty Center in Los Angeles

The Getty Center, a campus of the Getty Museum in Los Angeles, is hosting an exhibition of intaglios, lithographs and woodcuts by German left-wing artist Käthe Kollwitz (1867-1945), one of the most prominent graphic artists of her day.

 

Käthe Kollwitz, 1906, Photographie- Philipp Kester © Käthe Kollwitz Museum Köln

 

The show, Käthe Kollwitz, Prints, Process, Politics, displays a portion of a collection of 654 works by German artists gifted in 2016 to the Getty Research Institute by Dr. Richard Simms. Included in the gift were 286 works by Kollwitz, 52 of which are currently on display at the Getty, arranged chronologically.

Five remarkable series dominate the exhibition: The Weavers’ Revolt, The Peasant War, Karl Liebknecht, War and Proletariat. Also included are prints from her tribute to Émile Zola’s Germinal and from Woman with Dead Child, along with self-portraits.

The Weavers’ Revolt, inspired by Gerhart Hauptmann’s naturalistic stage drama The Weavers (1892), commemorates the 1844 rebellion of thousands of weavers in Silesia (then a Prussian province) against the brutal exploitation of the factory owners. Kollwitz made the series of prints, which brought her to artistic prominence, between 1893 and 1897. The cycle on the Peasant War, which Kollwitz created between 1902 and 1908, commemorates the peasant rebellion that took place across German-speaking regions in 1524-25.

The Karl Liebknecht series, about the murdered revolutionary, was done in 1919-1920. Kollwitz produced the War series between 1918 and 1923. Proletariat, denouncing the misery and hunger of the working class, following the abortive 1923 German revolution, was created in 1924-25.

Among the elements that make the current Getty exhibition exceptional is its inclusion of extremely valuable intermediary works that led to the final versions. As one moves forward, one can retrace Kollwitz steps, which reveal how she struggled to distill from preliminary drawings the essence of a scene or historical depiction. The viewer is invited, by this inclusion of preliminary works, to participate in that metamorphosis and arrives at a better understanding of Kollwitz’s artistic and political perspective.

Quatre moments dans l'élaboration de l'oeuvre que Käte Kollwitz a consacré à Karl Liebknecht.
Charge, Käthe Kollwitz, 1902–1903. The Getty Research Institute, 2016.PR.34

 

By removing the less important elements and tightening the representation of her subjects, Kollwitz, through her precise, complicated and intricate techniques, placed emphasis on what was emotionally, aesthetically and socially essential.

Karl Liebknecht’s family asked Kollwitz to portray the assassinated socialist leader. Liebknecht was summarily executed, together with his comrade Rosa Luxemburg, on January 15, 1919 on the orders of the counterrevolutionary Social Democratic Party (SDP) regime of Friedrich Ebert, Philipp Scheidemann and Gustav Noske. In an entry from her diary, dated January 25, 1919, Kollwitz writes: “Around the shot-up forehead were placed red flowers, the face proud, the mouth slightly open and painfully contorted.”

In the Liebknecht print, Kollwitz began with charcoal drawings of the deceased revolutionary surrounded by five mourners. She reworked this initial print by cutting and pasting. This initial “reject” was followed by a lithograph, also rejected. The work’s final version is a dramatic woodcut, centered on the impact of his death on those around him.

The use of light and shadow highlighting the individual faces and expressions and weathered hands of the workers who came to mourn the murdered man, with their darkened bodies, contrasts with Liebknecht’s own backlit face and dark, open mouth, his eyes shut, almost like a photographic negative image, surrounded by light. The viewer can imagine the worker in the foreground, with a wound on his forehead and his hand on Liebknecht’s shroud, pledging to continue the struggle.

Quatre moments dans l'élaboration de l'oeuvre que Käte Kollwitz a consacré à Karl Liebknecht.
In Memorian Karl Liebknecht

 

On August 4, 1914, one week after the eruption of World War I, the parliamentary deputies of the Social Democratic Party of Germany cast their vote in favor of war credits. Only weeks before, the Social Democrats had been singing hymns to the international unity of the working class. Now they were signaling their approval of the imperialist slaughter, resorting to the most grotesque pretexts to justify setting the workers of diverse nations against each other. The SPD position troubled and confused many party supporters, including Käthe Kollwitz and her family. The SPD’s support for the war was a consequence of a pronounced turn to the right by the party in the years leading up to the war, an adaptation to the national-reformist milieu of trade union struggles and parliamentary debate.

A letter from Käthe to her son Hans, in April 1917, sheds light on this situation: “You know, at the beginning of the war, you all said Social Democracy had failed. We said that internationalism had to be put aside for now, but back of everything the international spirit remains. Later on, this concept of mine was almost entirely buried; now it has sprung back to life again… the Social Democrats in Russia are speaking the language of truth. That is internationalism.”

Producing the Liebknecht remembrance had a powerful impact on Kollwitz herself, as she noted in a letter: “I was politically opposed, but his death gave me the first tug toward him. Later I read his letters, with the result that his personality appeared to me in the purest light.”

Liebknecht and Luxemburg bitterly opposed the betrayal of the working class by the SPD, which abandoned internationalism and helped transform the German and French working classes into tools of their own ruling classes.

 

The Black Anna, Käthe Kollwitz, 1903. The Getty Research Institute_ 2016.PR.34. © 2019 Artists Rights Society (ARS), New York

 

In the Peasant War series, the three preparatory drawings culminate in that of a peasant woman sharpening a scythe to be used as a weapon in the rebellion. Through the several works Kollwitz increasingly focuses on the transformation of this peasant, from passively leaning of the scythe to sharpening in anticipation of the struggle. In the final version, the woman is sliding her sharpening stone across the blade, while her nearly shut eyes seem to convey her determination.

The Peasant War culminates in a battle scene, concentrating the anger of the peasants rushing into battle.

A similar transformation takes place for the final drawing “Hunger” in the Proletariat series, representing working class women shielding their children from the ghost of death.

The themes of the Getty exhibition reveal the phases of the artist’s life, through the period of the German Empire under Wilhelm II (1888-1918) and the tragedy of World War I, the Weimar Republic (1918-1933), and the rise of Hitler in 1933. Each of these periods is mirrored in her artistic series, which are genuine visual political and personal manifestoes.

Each period represents personal (Kollwitz lost her younger son Peter in one of the earliest battles of World War I in 1914) and political crises for Kollwitz and the German working class as a whole.

Last week, as museumgoers walked by the literature table at the Getty’s Kollwitz exhibition, they were able to purchase, along with several volumes dedicated to the artist, copies of Rosa Luxemburg’s classic work Reform or Revolution (1899). That this volume is being sold and this exhibition takes place are testaments to the contemporary relevance of Kollwitz the artist and Luxemburg the revolutionary.

 

Sharpening the Scythe, Käthe Kollwitz, ca. 1905. The Getty Research Institute, 2016.PR.34

 

After experiencing the exhibition, one leaves with the certainty that these works, which describe the hardship and struggle of workers and peasants, might have been created for the current historical period, describing not just the current wars and the suffering that affect millions of people, but also the fighting spirit of oppressed masses, as they “sharpen their scythes.”

 

The Käthe Kollwitz exhibition will be on display at the Getty Center until March 29, 2020. The exhibition includes two lectures. The first one, on January 28, is Iconic Intelligence: How Käthe Kollwitz Made Pictures Talk, given by Annette Seeler, curator of Berlin’s Käthe Kollwitz Museum. The second, Käthe Kollwitz: Sharpening the Scythe and the Spark of Revolutionary Consciousness, on March 12, 2020, will be given by Louis Marchessano, senior curator at the Philadelphia Museum of Art. Marchessano is also the editor of a book published by the Getty Research Institute to accompany the exhibition: Käthe Kollwitz Prints, Process, Politics .

A related exhibition, Käthe Kollwitz and the Art of Resistance, will be presented at The Art Institute of Chicago from May 30–September 13, 2020.

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009