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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 15:10

Un texte de Rosa Luxemburg dans la longue, très longue série de ses analyses des guerres. Guerres qui, pas au pas, vont mener au conflit mondial. Guerres qu'elle va toujours combattre sur des bases de classe.


L'image “http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/88/Russian_soldiers_stand_over_trench_of_dead_Japanese.jpg/180px-Russian_soldiers_stand_over_trench_of_dead_Japanese.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.


Dans la tempête


La fête de Mai de cette année tire un relief particulier de cette circonstance qu'elle est célébrée au milieu du bruit de la guerre. Par là, son caractère de démonstration en faveur de la paix du monde prend naturellement le dessus cette année. Mais plus que jamais, en présence de la guerre, la démonstration spécifique prolétarienne doit aussi être l'expression de cette idée, que la réalisation de la paix universelle ne peut être conçue que liée à la réalisation de notre but final socialiste.

Si la guerre russo-japonaise a démontré quelque chose, c'est toute la vanité des spéculations de ces socialistes « humanitaires », qui prétendent fonder la paix du monde sur le système d'équilibre de la Double et de la Triple alliance. Ces panégyristes des alliances militaires ne pouvaient assez exprimer leur enchantement de la période de trente ans de paix dans l'Europe centrale et, se basant sur ce fait, proclamaient déjà tout naturellement « la paix en marche » et « l'humanité dans la paix ». Le tonnerre des canons de Port-Arthur, qui a fait trembler convulsivement les Bourses européennes, rappelle à l'intelligible voix à ces idéologues socialistes de la société bourgeoise que, dans leurs fantaisies sur la paix européenne, ils n'avaient négligé qu'un seul facteur : la politique coloniale moderne, qui a, dès à présent, dépassé le stade des conflits européens locaux en les transportant sur le Grand Océan. La guerre russo-japonaise donne, à présente, à chacun conscience que même la guerre et la paix de l'Europe, ses destinées, ne sont plus décidées entre les quatre murs du concert européen, mais au dehors, dans la gigantesque Maelström de la politique mondiale et coloniale.

Et c'est en cela que réside la grande signification de la guerre actuelle pour la démocratie-socialiste, même abstraction faite de son effet immédiat : l'effondrement de l'absolutisme russe. Cette guerre ramène les regards du prolétariat international sur les grandes connexités politiques et économiques du monde et dissipe violemment dans nos rangs le particularisme, la mesquinerie dans les idées, qui se forment dans toute période de calme politique.

La guerre arrache complètement tous les voiles dont le monde bourgeois, ce monde de fétichisme économique, politique et social, nous enveloppe constamment.

La guerre détruit l'apparence qui fait croire à l'évolution sociale pacifique, à l'omnipotence et à l'intangibilité de la légalité bourgeoise, à l'exclusivisme national, à la stabilité des conditions politiques, à la direction consciente de la politique par ces « hommes d'Etat » ou des partis, à la portée capable d'ébranler le monde des chamailleries dans les Parlements bourgeois, au parlementarisme, comme centre prétendu de l'existence sociale.

La guerre déchaîne, en même temps que les puissances réactionnaires du monde capitaliste, les forces génératrices de révolution sociale qui fermentent en leurs profondeurs.

Eh bien, nous célébrons, cette fois, la fête de Mai sous âpre brise, l'allure fortement précipitée des événements dans le monde.

Rosa Luxemburg

Parti démocrate-socialiste de Pologne et de Lituanie

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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 12:38
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1898, Rosa Luxemburg arrive en Allemagne et intègre très vite le SPD. Et aussi rapidement entame un combat qui sera le sien tout au long de sa vie : un combat sur des bases de classe.
Cela l'avait amenée à créer le Parti social-démocrate polonais pour inscrire ce combat dans une perspective non nationale, mais communiste. Cela l'entraîne dans un combat de mots, d'articles, de réunions, ou au sein de la deuxième Internationale contre la tendance réformiste de Bernstein. Et concrètement dans une lutte contre les idées d'un membre du parti Max Schippel sur le militarisme.
Relire le texte suivant, c'est voir comment elle argumente sur des bases de classe aussi bien sur des problèmes de fond que sur des points pratiques.


Et cela peut nous aider à comprendre aujourd'hui la nécessité de ne pas céder aux sirènes du réformisme d'où qu'il vienne. A rester sur des bases de classe alors que les questions nationales et religieuses prennent le pas et que l'on voit des soutiens étranges au nom de la solidarité.



Liberté de la critique et de la science

Rosa Luxemburg. Sept. 1899.

Dans le conflit avec l'opportunisme, il y va de l'existence même de la social-démocratie. « Une telle tactique (celle de l'opportunisme), disait Bebel à Erfurt, signifierait pour notre Parti exactement la même chose que si l'on brisait l'épine dorsale à un organisme vivant tout en lui demandant d'accomplir le même effort qu'auparavant. Je ne tolérerai pas qu'on brise la colonne vertébrale de la social-démocratie, qu'on remplace son principe: la lutte de classe contre les classes possédantes et contre le Pouvoir d'État, par une tactique boiteuse et par la poursuite exclusive de buts soi-disant pratiques. »

Rien ne devrait sembler plus justifié que cette résistance et cette contre-attaque en réponse aux prétentions de l'opportunisme. Cependant, ces der­niers temps, on a tenté de différentes manières de contester au Parti le droit de recourir à cette légitime défense et l'on voudrait même présenter comme une inconvenance tout règlement de comptes avec l'oppor­tunisme. Et cela avant tout au nom  de la liberté de la critique. On voudrait nous persuader qu'il faut accorder à chacun la liberté de critiquer le programme et la tactique de notre parti ; même nous devrions être reconnaissants à ceux qui, par leur critique, apportent un souffle de renouveau dans la vie du Parti.

Cette antienne, par laquelle on s'efforce maintenant de défendre Berns­tein, nous l'avons déjà entendue il y a neuf ans.

« Où est donc la liberté d'opinion dont vous aimez tant parler ?», s'écriait Georges Vollmar au congrès d'Erfurt, en se voyant combattu par Bebel.- L'indépendance de la pensée est pour nous de la plus haute importance. Or, elle ne sera possible que si, abstraction faite de toute calomnie. de tout mensonge, de toute injure, nous accueillons avec gratitude et sans distinction de tendance, les opinions exprimées par des gens qui peuvent se tromper, mais qui n'ont en vue que le salut de notre Parti. Je ne parle pas pour moi, mais d'une façon générale : c'est avec joie qu'on devrait accueillir des idées nouvelles puisqu'elles rafraîchis­sent un peu le répertoire suranné, routinier de notre propagande. »

Il n'existe sains doute pas d'autre parti pour lequel la critique libre et inlassable de ses propres défauts soit, autant que pour la social-démocratie, une condition d'existence. Comme nous devons progresser au fur et à mesure de  l'évolution sociale, la modification continuelle de nos méthodes de lutte et, par, conséquent, la critique incessante de notre patrimoine théorique, sont les conditions de notre croissance. Il va cependant de soi que l'autocritique dans notre Parti n'atteint son but de servir le progrès, et nous ne saurions trop nous en féliciter, que si elle se meut dans la direction de notre lutte. Toute critique contribuant à rendre plus vigoureuse et consciente notre lutte de classe pour la réalisation de notre but final mérite notre gratitude. Mais une critique tendant à faire rétrograder notre mouvement, à lui faire abandonner la lutte de classe et le but final, une telle critique, loin d'être un facteur de progrès, ne serait qu'un ferment de décomposition.

Que dirions-nous si on nous proposait de « rafraîchir notre répertoire vieilli » par un brin d'agitation antisémite ? Ce n'est pas par des expressions de reconnaissance, mais par des « hola ! » indignés que nos camarades accueil­­le­raient semblable « variation ». Mais le militarisme que prône Schippel [1] est-il en contradiction moins flagrante avec notre programme que l'antisémitisme?

Si nous accueillons avec une égale bienveillance toute « critique », aussi bien celle qui nous fait avancer vers notre but que celle qui nous en éloigne, nous ne serions pas un parti de combat, mais une association de bavards, qui. après s'être embarqués avec beaucoup de fracas pour une randonnée gran­diose, découvrirait qu'elle n'a pas d'itinéraire précis et qu'au fond elle pourrait aborder n'importe où, et même céder au sage « conseil » de renoncer à l'aventure.

Voici de quoi il s'agit. Si grand que soit notre besoin d'autocritique et si larges que soient les limites que nous lui traçons, il doit cependant exister un minimum de principes constituant notre essence et notre existence même, le fondement de notre coopération en tant que, membres d'un parti. Dans nos propres rangs, la « liberté de critique » ne peut pas s’appliquer à ces prin­cipes, peu nombreux et très généraux, justement parce qu'ils sont la condition préalable de toute activité dans le Parti, et par conséquent aussi de toute critique exercée à l'endroit de cette activité. Nous n'avons pas à nous boucher les oreilles lorsque ces principes mêmes sont critiqués par quelqu'un qui se trouve en dehors de notre Parti. Mais aussi longtemps que nous les consi­dérons comme le fondement de notre existence en tant que parti, nous devons y demeurer attachés et ne pas les laisser ébranler par nos membres. À ce sujet, nous ne pouvons accorder qu'une liberté : celle d’appartenir ou de ne pas appartenir à notre Parti.

Nous ne contraignons personne. à marcher dans nos rangs, mais si quelqu'un le fait volontairement, force nous est de supposer qu'il a accepté nos principes.

Autrement, si nous remettions chaque jour en question les fondements de notre programme et de notre tactique, on ne verrait pas pourquoi les anar­chistes, les « nationaux-sociaux » (du pasteur Naumann), les partisans de la « réforme morale » ne seraient pas admis dans le Parti au nom de la « libre critique », puisqu'il n'y aurait alors plus rien de solide, d'intangible, de délimité dans notre constitution. Il est vrai que nous cesserions alors d'être un parti politique distinct des autres partis par des principes déterminés.

Ainsi la liberté de la critique trouve ses limites pratiques dans notre essence même en tant que parti politique. Ce qui constitue le plus propre de nous-mêmes : la lutte de classe, ne saurait être l'objet d'une « libre critique » dans le Parti. Nous ne pouvons nous suicider au nom de la « liberté de la critique ». Mais l'opportunisme, comme a dit justement Bebel, tend à briser notre épine, dorsale ; donc à nous détruire en tant que parti de la lutte de classe.

Enfin, la suprême manœuvre des partisans de Bernstein consiste à présen­ter les problèmes soumis à la discussion comme si « scientifiques », compli­qués et difficiles, que si le commun des camarades s'avisait de les-juger, voire de les trancher, il ferait preuve d'une présomption inouïe. Mais les desseins qui se cachent sous cette spécieuse évocation de la « pauvreté d'esprit » sont tellement transparents qu'il n'est pas nécessaire d'être « savant » pour en découvrir la trame.

Un congrès socialiste n'a pas à délibérer sur des problèmes de science et de théorie pures, mais sur une série de questions purement pratiques concer­nant les principes et la tactique du Parti.

Le congrès à venir devra aborder la question du militarisme et de la milice  [2]. Il faudrait vraiment une forte dose d'impudence pour dire aux ouvriers que, dans la discussion de cette question, il s'agit des « recherches scientifiques » du camarade Schippel sur le militarisme.

S'il se trouvait dans le Parti des naïfs pour accepter cette manière d'envi­sager les choses, nous ne pourrions que dire : pauvre Stegmuller ! (Député social-démocrate à la Diète de Bade, Stegmuller avait voté des fonds pour la construction d'Églises et fut condamné par le Parti.) Il serait donc encore aujourd'hui parmi nous, tranquille et honoré, s'il avait eu l'idée d'appuyer ses agissements par un savant article dans les Sozialistische Monatshefte ? Car qui oserait prendre ombrage d'une « dissertation scientifique sur l'utilité de l'architecture religieuse ? »

Effectivement, la campagne de Schippel contre notre revendication de la milice ne peut pas plus être traitée d'un point de vue scientifique que les votes de Stegmuller. Dans son article (sur « Frédéric Engels et le système de la milice » dans la Neue Zeit, année 1898-99, nos 19 et 20), Schippel a essayé simplement de nous démontrer que la milice populaire, dont l'institu­tion a été de tous temps un des points les plus importants de notre programme politi­que, est irréalisable du point de vue technique, indésirable pour des raisons politiques, onéreuse économiquement, tandis que le militarisme actuel est aussi indispensable que salutaire au bien-être de la nation. C'est un désaveu brutal de toute l'action parlementaire et même de toute l'agitation du Parti, qui, jusqu'à présent, s'est concentrée sur la lutte contre le militarisme. Si, sous le prétexte de là liberté (le la science, on contestait au Parti le droit de se prononcer sur une telle attaque contre ses principes fondamentaux, ce serait l'abus le 'plus éhonté qu'on ait jamais fait du nom de la « science » pour « bourrer les crânes ».

Tout aussi pratiques, et non « scientifiques », sont les questions figurant au. point 5. de l'ordre du jour du prochain congrès et qui concernent la tactique du Parti.

Il faut espérer qu'on ne présentera pas comme une question scientifique, inaccessible au jugement des délégués, la tactique pratiquée au cours des élections à la, Diète de Bavière. Dans l'œuvre de Bernstein aussi, il y a deux parties : l'une, théorique, où Bernstein expose son opinion critique sur la théo­rie de la valeur, les crises, la conception matérialiste de l'histoire ; et l'autre, pratique, où il traite des syndicats, des coopératives, de la politique coloniale et de l'attitude envers l'État actuel ainsi qu'envers les partis bourgeois.

La première partie n'est évidemment pas de, la compétence du congrès du Parti ; nul n'a jamais songé à faire voter le congrès sur la théorie de la valeur ou sur celle des crises. Mais la seconde partie, les manifestations pratiques de la théorie de Bernstein, développées en paroles et en actes par Vollmar, Schippel, Heine, etc., cette seconde partie doit être l'objet d'un vote du congrès. La masse du Parti a le droit et le devoir de décider de la tactique que le Parti doit suivre à l'égard de l'État et de la bourgeoisie. Celui qui lui contesterait ce droit prétendrait par là-même lui assigner le rôle humiliant d'un troupeau inconscient.

De temps à autre, il arrive dans notre Parti que des militants de la base, peu connus, sont sévèrement tancés, voire exclus du Parti, pour des man­quements dont ils ne se sont rendus coupables qu'en raison de leur édu­cation insuffisante. Des manquements bien plus graves, commis par des camarades éminents, devraient-ils demeurer impunis parce que ces camara­des savent les assaisonner d'une sauce « théorique » ? S'il en était ainsi, ne dirait-on pas que, dans notre Parti aussi, les gros larrons font pendre les petits ?

La liberté de la critique et le caractère sacré des « recherches scientifiques » doivent rester intangibles. Mais précisément, puisque la critique du groupe Bernstein a eu tout le temps et toute latitude de s'exercer jusqu'au point où son vrai caractère et ses tendances ne sont plus un mystère pour personne, l'heure a sonné pour le Parti, en tant que corps politique, de prendre position devant les résultats de cette critique et de déclarer : cette critique est une théorie d'enlisement, pour laquelle il n'y a pas de place dans nos rangs.


Notes

[1] Max Schippel (né en 1853), un des théoriciens du « révisionnisme » dans les Sozialistische Monathefte, soutint au congrès de Hambourg (1897) la thèse que le système militaire prussien était préférable à celui de la « milice » Inscrite dans le programme du Parti.

[2] Il s'agissait du congrès annuel du Parti social-démocrate allemand qui allait se tenir à Hanovre, en octobre 1899, et à l'ordre du jour duquel figurait (point 6) la question du militaire et de la substitution d'une milice populaire à l'armée permanente.

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20 janvier 2008 7 20 /01 /janvier /2008 10:36
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Une présentation du parti social-démocrate allemand de l'époque

La social-démocratie allemande fut le premier parti socialiste constitué après la débâcle de la I
re Internationale. Ce fut aussi le plus puissant, le parti modèle que bien d’autres cherchèrent à imiter. Mais le système politique allemand, constitutionnel, mais non parlementaire, limita son influence et son action.

 

Le 28 septembre 1863 fut créée par Ferdinand Lassalle l’Association générale allemande des travailleurs, parti politique indépendant, luttant pour le suffrage universel, mais aussi nationaliste et favorable à l’intervention de l’État. La même année, sur des bases tout à fait différentes, était créée par Wilhelm Liebknecht et August Bebel l’Union des associations de travailleurs allemands, qui se transforma en 1869 en Parti social-démocrate des travailleurs allemands, au congrès d’Eisenach. La fusion entre les deux organisations s’effectue en 1875 au congrès de Gotha, sur un programme finalement très lassalien et que Marx critiqua fortement. Mais, aux élections de 1877, le parti obtint douze députés dont sept pour la Saxe.

Après 1877, le parti se heurta à la politique bismarckienne et aux lois d’exception votées en 1878 et reconduites jusqu’en 1889. La répression, assez violente, ne put venir à bout de la vitalité du parti qui, dès 1880, mit sur pied une organisation clandestine et tint ses congrès à l’étranger. Les progrès électoraux du parti n’en furent pas ralentis, et, en 1890, la social-démocratie rassemblait 1 427 000 électeurs sur les noms de ses candidats.
À la suite de la chute de Bismarck, Guillaume II abolit les lois d’exception (1890). De cette épreuve le socialisme allemand sortit durci et radicalisé. Le marxisme y pénétra plus profondément. Au congrès d’Erfurt (1891), un nouveau programme fut rédigé par Karl Kautsky, un des meilleurs connaisseurs de la pensée de Marx, programme orthodoxe doctrinalement, mais laissant place à l’action réformiste.

Dès cette même année 1891, le parti est divisé par la «crise révisionniste» qui le marqua si profondément au moins jusqu’en 1914. G. von Vollmar, député au Landtag de Munich, s’était prononcé pour l’abandon de l’opposition systématique au régime et pour une politique qui assurerait aux socialistes l’appui des petits paysans de l’Allemagne du Sud. Mais c’est Eduard Bernstein, que de longs séjours en Angleterre avaient mis en étroite relation avec les fabiens, qui s’en fit le théoricien en critiquant les positions de Marx sur de nombreux points: importance des facteurs moraux dans la formation de la conscience des peuples, rejet du concept de plus-value, refus de croire à une évolution catastrophique de l’économie et du devenir social, affirmation de l’atténuation de la lutte des classes, confiance en la démocratie et rejet de la doctrine de la dictature du prolétariat.

Ces théories eurent un certain succès à l’intérieur comme à l’extérieur du parti. En 1899, au congrès de Hanovre, elles furent durement critiquées par Kautsky et condamnées, condamnations renouvelées à Lübeck (1901) et à Brême (1903) où l’éclatement fut évité de justesse. Cependant, la majorité se refusa toujours à exclure Bernstein et ses amis. On a pu dire que la social-démocratie était devenue kautskyste, c’est-à-dire qu’elle avait conservé des apparences révolutionnaires tout en pratiquant l’opportunisme.
En fait, le révisionnisme pénètre dans la social-démocratie à la fois à cause de la lourdeur de son administration (une machine de quelque quatre mille fonctionnaires), du rôle important joué par les conseillers municipaux et les députés des Landtage, des liaisons étroites qui s’établissent entre le parti, les syndicats, les coopératives. Syndicats et parti sont parfaitement d’accord pour rejeter, au congrès de Mannheim (1906), la théorie de la grève générale révolutionnaire.

En matière internationale, la social-démocratie n’a guère de doctrine. De l’héritage de Marx elle a conservé la «russophobie». Pour le reste, le parti est divisé. Bernstein ne décourage pas l’expansion coloniale. À partir de 1907, c’est la droite qui l’a sans cesse emporté dans les congrès, malgré les sérieuses mises en garde de la gauche (Rosa Luxemburg et surtout R. Hilferding, puis Georg Ledebour et Hugo Haase). À Chemnitz (1912) et à Iéna (1913), toute idée de grève révolutionnaire pour maintenir la paix est écartée. C’est le moment où les socialistes français (dont Victor Adler) s’inquiètent du «chauvinisme» de leurs camarades d’outre-Rhin.

La social-démocratie, malgré ses tensions internes, n’en est pas moins une très grande force et, d’assez loin, le premier groupement socialiste européen. En 1912, elle obtient cent dix députés et 35 p. 100 des voix, ce qui fait d’elle le plus puissant des partis politiques allemands.
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19 janvier 2008 6 19 /01 /janvier /2008 10:16

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Die Nacht, La Nuit, 1918-19
Huile sur toile. 133 x 154 cm
Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf

Beckmann abandonne Résurrection pour réaliser son premier grand chef-d’œuvre.
Dans cette œuvre effrayante, véritable cauchemar, trois personnages torturent un couple et enlèvent leur fille. Le tableau, plein à craquer, vole en éclats sous la violence des gestes des bourreaux.
Beckmann évoque ici la violence sociale qui déchire la société allemande. La scène est sans doute en rapport avec l’assassinat des révolutionnaires spartakistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht lors de la Semaine sanglante à Berlin, en janvier 1919.
Ce tableau est un bilan de ses expériences, projeté sur la société urbaine de l’après-guerre. Le phonographe, au centre, domine la scène, seul point stable comme l’obus ou le soleil noir. Il semble avaler les cris d’effroi. Bourgeois et assassins sont des victimes. Le plancher suggère une scène de théâtre, la réalité devient théâtre et parabole éternelle.
A droite, l’assassin, qui porte une casquette prolétarienne, dont les traits du visage rappellent ceux de Lénine, aux yeux couverts par la visière, évoque une figure tirée du Triomphe de la mort, une fresque du XVe siècle du Campo Santo de Pise.
En amalgamant un thème iconographique chrétien (la Descente de croix) et des personnages contemporains, victime de guerre ou prolétaire, Beckmann dépasse la cruauté de la société d’après-guerre pour donner à son tableau une dimension universelle, celle de l’enfer humain sur terre.
Cette scène de torture froide et méthodique annonce la terreur nazie dans l’Europe occupée et "l’industrie de la mort" où la science sera mise au service de l’extermination.
Comme dans le Guernica de Picasso, 1937, la violence de la guerre s’étend aux sphères de la vie privée.


Vu sur le site du centre Beaubourg

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15 janvier 2008 2 15 /01 /janvier /2008 20:47
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"Une grande étendue d'herbe rase tout en haut du cimetière, un mur nu auquel sont accrochées quelques couronnes rouges toutes simples, pâlies par la pluie et les larmes." Rosa Luxemburg en 1895 après une visite au Père-Lachaise
Sur le site la commune, cet article qui rappelle ce que la Commune représentait pour Rosa Luxemburg

A l'occasion du 80me anniversaire des meurtres de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, l'historien Gilbert Badia a publié dans le dernier numéro du bulletin des Amis de la Commune de Paris un article qui montre les liens entre la Commune de Paris et le mouvement spartakiste. Voici un extrait de cet article.
Les spartakistes s'inscrivent dans la tradition de la Commune de Paris : internationalisme, rôle des femmes, (Rosa Luxemburg, Clara Zetkin), et démocratie au sens étymologique le plus fort du terme. R. Luxembourg, dans ses Notes sur la révolution russe, rédigées en prison au début de 1918, écrit : "Le seul chemin qui conduise à la renaissance, c'est l'école même de la vie publique, la démocratie la plus large et la plus illimitée." Et nombreuses sont les références à la Commune de Paris dans l'oeuvre de Rosa Luxemburg. Durant un séjour parisien, elle participe, le 18 mars 1895, à un banquet des guesdistes en l'honneur de la Commune et écoute Camélinat évoquer ses souvenirs. Quinze ans plus tard, au cours d'un meeting à Francfort, elle raconte sa visite au Père Lachaise : "Une grande étendue d'herbe rase tout en haut du cimetière, un mur nu auquel sont accrochées quelques couronnes rouges toutes simples, pâlies par la pluie et les larmes." La même année, elle fait grief au SPD de n'avoir pas organisé de grandes manifestations le 18 mars pour célébrer à la fois le début de la révolution de 1848 en Allemagne et la Commune de Paris.
Dans son dernier article, paru le jour même de son assassinat, Rosa Luxemburg établit un parallèle entre le massacre des révolutionnaires berlinois et celui des Communards parisiens : "L'ennemi, c'est Spartacus, et Berlin est le lieu où nos officiers s'entendent à remporter la victoire (...) Qui n'évoquerait l'ivresse de la meute des partisans de 'l'ordre", la bacchanale de la bourgeoisie parisienne dansant sur les cadavres des combattants de la Commune. (...) Quand il s'est agi d'affronter les prolétaires parisiens affamés et mal armés, d'affronter leurs femmes sans défense et leurs enfants, ah, comme le courage de cette "jeunesse dorée", comme le courage des officiers a éclaté ! Comme la bravoure des ces fils de Mars, qui avaient cassé devant l'ennemi extérieur, s'est donné libre cours dans ces atrocités bestiales, commises sur des hommes sans défense, des blessés et des prisonniers."
Prévisible, la défaite des spartakistes fut lourde de conséquences pour l'Allemagne. Elle augurait mal de l'avenir d'un "ordre" démocratique qui laissera place, quatorze ans plus tard, au nazisme.
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14 janvier 2008 1 14 /01 /janvier /2008 19:09

 

(Ce travail, qu'il a accompagné dans les années 86 - 89 et qui inspire ce blog, est dédié à Gilbert Badia, aujourd'hui disparu).



Chronique – 11 décembre 1898 – A quoi sert la politique coloniale


Les rapports annuels des consulats allemands et autres pour l’Asie et l’Amérique centrale montrent que la part de l’Allemagne dans le commerce vers ces deux parties du monde a augmenté de façon surprenante ces dernières années. Ainsi, le consul allemand de Vladivostok (Port russe sur l’Océan pacifique) indique par exemple qu’alors, qu’il y a quelques années encore, l’on ne rencontrait aucun bâtiment allemand dans ces eaux, on a vu en 1897 sur 244 navires marchands ayant accosté dans ce port, 84 bâtiments allemands contre seulement 56 navires russes, 45 japonais, 22 anglais. Les bâtiments allemands assurent une liaison régulière pour le transport de marchandises entre les ports russes et japonais ou chinois. Sur le trafic total des marchandises importées et exportées à Vladivostok, les 2/3 environ ont été assurés par des navires allemands.


En Chine, de même, comme l’indiquait récemment le Bremer-Weser-Zeitung, une ligne commerciale bihebdomadaire est assurée pour la première fois par des bâtiments allemands de la compagnie Rickmers de Brème, entre Shanghai et Han-K’eou, c’est le nom de ce port sur le fleuve Gyang-Tse. L’inauguration de la ligne Rickmers-Gyang-Tse (c’est le nom qu’elle portera) devrait avoir lieu en juin 1899. Le trafic de marchandises entre les deux villes suscitées est très important et cette liaison jouera un grand rôle dans le commerce chinois.


D’autre part, les exportations directes de marchandises allemandes vers l’Asie orientale augmentent elles aussi directement. Dans ce domaine, le port de Han-K’eou prend la première place et va bientôt devenir avec la liaison ferroviaire entre Pékin et Canton, le centre commercial le plus important de Chine. Le trafic de Han-K’eou remonte le fleuve mais il est ensuite empêché par les rapides. Alors que jusqu’à présent, tout le commerce de Han-K’eou était monopolisé par les Anglais, le consul nord-américain indique qu’il est maintenant presque entièrement dominé par les Allemands. Le commerce entre Han-K’eou et l’Allemagne a déjà atteint en 1896 45 mllions de mark.


Le consul anglais de Rio de Janeiro (capital du Brésil) relève le même succès de l’industrie allemande. Ici aussi, il y a peu, les Anglais étaient les maîtres de la situation. « Maintenant », écrit le consul « les Allemands concurrencent dans chaque branche, si fortement les Anglais qu’il est pratiquement impossible de nommer quelque branche que ce soit où ces derniers auraient rapporté un succès face à leurs rivaux.


Au Chili aussi, les exportations allemandes comme le rapporte le dernier numéro du journal anglais l’Economiste, les exportations allemandes ont presque doublé depuis 1887 et devraient bientôt dépasser les exportations anglaises, qui de leur côté n’ont augmenté dans le même temps que d’un tiers.


Que l’on compare maintenant les informations concernant le commerce allemand en Asie et en Amérique avec les misérables résultats du commerce avec l’Afrique sous domination allemande et la question se pose alors. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle tant besoin en fait d’une politique coloniale ? Car ce sont justement les pays dont la conquête et l’occupation ont coûté au peuple tant d’argent, qui ont une importance pratiquement nulle pour ce qui concerne le commerce et l’industrie allemands, raisons pour lesquelles on aurait soi-disant entrepris cette conquête. D’autre part, l’industrie allemande s’implante dans les contrées les plus lointaines  dans le cadre de la libre-concurrence avec les autres pays. En Chine aussi, elle s’est implantée bien longtemps avant que ne s’abatte sur le pays la poigne de fer de l’Allemagne et de façon tout à fait indépendante de la conquête de Kia Tchéou.

Aussi quand « l’Economiste allemand », alors qu’il décrit les tâches économiques de la nouvelle session parlementaire, parle des exportations de l’Allemagne en disant qu’elles sont négligées, encore dans les limbes, et cherche par là à justifier la nécessité pour ce pays de développer une armée de terre et un marine puissante, une politique mondiale ambitieuse, les faits réels s’opposent complètement à ces affirmations. Les exportations allemandes se développent d’elles-mêmes et n’ont pas besoin du militarisme. Ce qu’apporte cette aventureuse politique mondiale au peuple allemand, ce n’est pas l’essor commercial et industriel mais seulement d’énormes sacrifices matériels et humains.

L'image “http://www.reynier.com/Histoire/Colonisation/Images/AllemTogo7.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.Drapeau "impérial" allemand issé au Togo

  (Traduction - lieb 1986/1989- sur le blog 14 janvier 2008)

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13 janvier 2008 7 13 /01 /janvier /2008 12:14

Dans cet article, Rosa Luxemburg analyse le mouvement syndical anglais -pris comme exemple par Bernstein - comme exemple même des dangers du réformisme pour le mouvement ouvrier.

En résumé, les « lunettes anglaises » de Bernstein ne sont, en réalité, qu’un miroir concave dans lequel tous les phénomènes se reflètent à l’envers. Ce qu’il représente comme le moyen le plus puissant de la lutte socialiste n’était, en réalité, qu’un obstacle à la réalisation du socialisme, et ce qu’il considère comme l’avenir de la social-démocratie allemande n’est que le passé, qui disparaît de plus en plus, du mouvement ouvrier anglais dans son évolution vers la socialdémocratie.
Avant de jeter un coup d’oeil rétrospectif sur la discussion qui s’est déroulée dans la presse du Parti au sujet du livre de Bernstein, nous nous proposons d’examiner en détail un certain nombre de questions secondaires qui, au cours de cette discussion, ont été soulignées d’une façon particulière. Cette fois, nous nous occuperons du mouvement syndical anglais. Chez les partisans de Bernstein, le mot d’ordre de la « puissance économique », de l’ « organisation économique » de la classe ouvrière, joue un rôle considérable. Le devoir de la classe ouvrière est de créer une puissance économique, écrit le Dr. Woltmann dans le n° 93 de la Presse libre d’Elberfeld. De même, E. David clôt sa sérié d’articles sur le livre de Bernstein par le mot d’ordre suivant : « Emancipation par l’organisation économique » (Gazette populaire de Mayence, n° 99). D’après cette conception, conforme à la théorie de Bernstein, le mouvement syndical, lié aux coopératives de consommation, doit transformer peu à peu le mode de production capitaliste en mode de production socialiste. Nous avons déjà montré (voir Réforme ou révolution ?) qu’une telle conception repose sur une méconnaissance complète de la nature et des fonctions économiques, tant des syndicats que des coopératives. On peut le prouver sous une forme moins abstraite, au moyen d’un exemple concret.

Chaque fois que l’on parle du rôle considérable qui est réservé aux syndicats dans l’avenir du mouvement ouvrier, il est de règle que l’on cite immédiatement l’exemple des syndicats anglais, tant comme preuve de la « puissance économique » que l’on peut conquérir, que comme un modèle auquel doit s’efforcer de se conformer la classe ouvrière allemande. Mais s’il est dans l’histoire du mouvement ouvrier un chapitre propre à détruire complètement la foi en l’action socialisante et dans l’essor général des syndicats dans l’avenir, c’est précisément l’histoire du trade-unionisme anglais. Bernstein a établi sa théorie sur les conditions anglaises. Il voit le monde à travers les « lunettes anglaises ». C’est déjà devenu une expression courante dans le Parti. Si l’on veut dire simplement par là que le changement d’orientation théorique de Bernstein est dû à la vie qu’il a menée en exil et à ses impressions personnelles sur l’Angleterre, cette explication d’ordre psychologique peut être très juste, mais elle n’a que très peu d’intérêt pour le Parti et pour la discussion actuelle. Mais si l’on veut dire par les « lunettes anglaises » que la théorie de Bernstein convient à l’Angleterre et est juste pour l’Angleterre, c’est faux et cela est en contradiction tant avec l’histoire passée qu’avec l’état actuel du mouvement ouvrier anglais.

En quoi consistent donc les particularités si souvent soulignées de la vie sociale anglaise, et comment s’expliquent-elles ? On dit ordinairement que la caractéristique de l’Angleterre consiste en ce qu’elle est un Etat capitaliste sans militarisme, sans bureaucratie, sans paysannerie, qu’elle emploie la majeure partie de son capital à exploiter les autres pays, et que tout cela permet tant la liberté politique, dans laquelle s’est développée le mouvement ouvrier, que la bienveillance que manifeste l’opinion publique en faveur de ce mouvement ouvrier. Si cela était exact, le mouvement ouvrier anglais aurait dû jouir dès sa naissance, c’est-à-dire dès le début du XIX° siècle, de la liberté politique et de la faveur de l’opinion publique dont il jouit aujourd’hui, car toutes les particularités susmentionnées de la vie sociale anglaise datent de plus d’un siècle. Mais l’histoire du trade-unionisme nous montre précisément le contraire.
Toute la première période de ce mouvement, du début du siècle jusque vers 1840-45, nous montre notamment une lutte des coalitions ouvrières pour obtenir leur droit à l’existence tout aussi acharnée que celle qu’a menée et que mène encore, partiellement, le prolétariat du continent. Le « pays des réformes sociales » a refusé pendant plusieurs décades d’accorder aux ouvriers la moindre loi en leur faveur. Au « pays des réformes sociales », les ouvriers durent avoir recours dans leur lutte pour l’existence, aux moyens de violence les plus extrêmes, aux démonstrations, aux grèves tumultueuses, aux meurtres, à quoi le gouvernement répondit par tous les moyens éprouvés, jusqu’ici en usage sur le continent. Arrestations, procès se terminant par des condamnations draconiennes, déportations, mobilisation en masse d’espions, de forces de police et de troupes lors de manifestations ouvrières, justice de classe, arbitraire policier, en un mot, les cinquante premières années du mouvement ouvrier anglais nous montrent toutes les formes de répression brutale de la classe ouvrière montante et de ses revendications les plus modestes en faveur des réformes sociales [1]. Ce même Etat qui, déjà à cette époque, tout comme aujourd’hui, n’avait aucun militarisme, aucune bureaucratie, aucune paysannerie, trouva cependant les moyens nécessaires pour réprimer violemment le mouvement ouvrier. Si donc nous constatons, en Angleterre, à partir du milieu du XIX° siècle, d’autres méthodes de traiter la classe ouvrière, cela n’est pas dû à ces particularités de sa vie politique, mais à d’autres circonstances, qui, vers ce moment, on fait leur apparition.

En fait, vers le milieu du siècle, des modifications importantes se sont produites dans la situation de l’Angleterre, et cela de deux côtés. Avant tout, c’est à cette époque que l’industrie anglaise acquit la domination incontestée du marché mondial. Jusque vers 1850, la production anglaise avait eu à subir des crises très fréquentes et très violentes. A partir de 1856, nous assistons, par contre, à un essor considérable et continu. Cet essor de l’industrie anglaise mit l’ensemble de la classe anglaise dans la situation où se trouve un capitalisme individuel lorsque les affaires vont bien : les conflits avec la classe ouvrière, la guerre industrielle permanente, telle qu’elle s’était poursuivie jusqu’alors, lui devinrent extrêmement désagréables et elle ressentit un besoin pressant d’ordre, de stabilité et de « paix sociale ». C’est pourquoi nous constations, du côté du patronat, un changement dans les méthodes de guerre employées : de questions de force, les conflits avec la classe ouvrière se transforment en objets de négociations, d’entente, de concessions.

L’âge d’or de l’industrie rend les concessions aux ouvriers aussi nécessaires dans l’intérêt de la bonne marche des affaires que matériellement aisées. Si, au cours de la première période, la bourgeoisie anglaise était représentée par les partisans de la politique de violence à la Stumm, partisans des mesures de rigueur les plus brutales, son véritable porte-parole, au cours de cette nouvelle période, est cet entrepreneur, qui déclara en 1860 : « Je considère les grèves comme étant à la fois le moyen d’action et le résultat inévitable des négociations commerciales sur l’achat du travail »1. D’autre part, et, sans aucun doute, en rapport étroit avec ce qui précède, nous assistons à des modifications importantes dans le mouvement ouvrier lui-même. De 1820 à 1840, et au début de la période de 1840 à 1850, nous le voyons s’enthousiasmer pour les réformes politiques et sociales, pour de vastes projets, pour le socialisme. « Au conseil, ce sont [les ouvriers] des idéalistes qui rêvent d’un nouveau ciel et d’une nouvelle terre, des humanitaires, des partisans de l’instruction du peuple, des socialistes, des moralistes »2. « Sous l’influence des théories d’Owen, écrit Francis Place, les trade-unionistes en vinrent à croire qu’il est possible, au moyen d’une association générale apolitique de tous les salariés, d’élever les salaires et de réduire la durée du travail, dans de telles proportions qu’au bout d’un temps assez court, ils pourraient acquérir la propriété complète des produits de leur travail » [1]. Le mouvement de classe de cette époque en Angleterre trouva une expression concrète dans l’organisation de l’Union ouvrière générale (Grand National Consolidated Trades Unions), qui s’avéra complètement inapte à la lutte syndicale, et s’effondra d’ailleurs bientôt, mais exprima néanmoins nettement l’idée de la classe et de son groupement général en vue du but commun à atteindre. Dans le mouvement chartiste, nous voyons, de même, le prolétariat anglais se poser – ici, au moyen de l’action politique – des buts socialistes.

Tout cela change vers 1850. Après l’échec du chartisme et du mouvement oweniste, la classe ouvrière se détourne du socialisme et se tourne vers les revendications exclusivement quotidiennes. La classe ouvrière groupée, quoique d’une façon très imparfaite, dans la Grand Trade-Union d’Owen, s’éparpille complètement en différents syndicats travaillant chacun pour son propre compte. L’émancipation de la classe ouvrière fut remplacée par la confection la plus favorable possible du « contrat de louage », la lutte contre l’ordre existant, par l’effort en vue de s’installer le plus confortablement possible dans ce régime, en un mot, la lutte de classe pour le socialisme fut remplacée par la lutte bourgeoise pour l’existence bourgeoise.


Les trade-unions ont obtenu leurs résultats par deux moyens : 1° par une lutte directe contre le patronat ; 2° par la pression exercée sur le Parlement. Mais, dans un cas comme dans l’autre, elles doivent leurs succès précisément au terrain bourgeois sur lequel elles se sont placées. En ce qui concerne le patronat la conférence générale des syndicats proclama dès 1845 « une nouvelle méthode d’action syndicale, à savoir la politique de l’arbitrage et des sentences arbitrales » [1]. Mais l’arbitrage et les sentences arbitrales ne sont possibles que s'il existe un terrain commun sur lequel on puisse s’entendre. Et ce terrain fut bientôt fourni par le système très répandu de l’échelle mobile des salaires, qui, de son côté, repose, économiquement, sur l’harmonie des intérêts du patronat et de la classe ouvrière. Ce n’est que parce que le patronat comme la classe ouvrière étaient placés sur ce terrain commun que fut possible l’extension considérable du système des contrats collectifs, des institutions d’entente, des tribunaux d’arbitrage, tels que nous les voyons fonctionner jusque vers 1880. Mais, par là, les conflits et les heurts entre le Travail et le Capital se transformèrent, de luttes de classe en conflits entre acheteurs et vendeurs, comme il s’en produit ordinairement à l’occasion de l’achat et de la vente de toute marchandise. Si, d’une part, le patronat était arrivé à cette conception que les grèves étaient « inévitables lors des négociations commerciales sur l’achat du travail », le travail se résigna, d’autre part, à ne les considérer que comme simple objet de « négociations commerciales ».

Comme base de toute la lutte syndicale, les trade-unions acceptèrent la théorie de l’économie bourgeoise de l’offre et de la demande comme constituant le seul régulateur des salaires, et « il en résulta tout naturellement que le seul moyen en leur pouvoir d’assurer ou d’améliorer leur situation était de réduire l’offre » [1]. En conséquence, nous voyons employer en tant que moyens de lutte syndicale, à cette époque, la suppression des heures supplémentaires, la réduction du nombre des apprentis et l’émigration (dans certaines branches jusque vers 1880), c’est-àdire, excepté le premier point, des méthodes purement corporatives. C’est également le caractère que revêtit le côté politique de la lutte syndicale. Deux points de vue sont caractéristiques dans ce sens. Tout d’abord l’attitude politique propre des trade-unionistes anglais : jusque vers 1885, ils furent – et ils sont encore aujourd’hui dans la majorité des cas – de purs bourgeois, libéraux ou conservateurs. Puis les méthodes et les moyens qu’ils employèrent dans la lutte pour les lois de protection du travail ne furent pas le moins du monde l’agitation populaire, comme en Allemagne et dans les autres pays du continent, mais un système complexe tout particulier en vue d’influencer les parlementaires bourgeois, sans distinction de partis, un marchandage, une politique de couloirs et d’escaliers de service, sans aucun caractère de principe ni de classe, telle qu’elle fut tout particulièrement appliquée par les fileurs et les tisserands [2]. C’est précisément à l’emploi de ces méthodes que les syndicats durent leurs plus grands succès d’ordre législatif. A quel point, au contraire, une attitude ayant un caractère de classe plus prononcé était un obstacle pour l’obtention de résultats pratiques, c’est ce que montrent les difficultés qu’eut à surmonter la Fédération des mineurs.

En rapport avec cette activité orientée dans ce sens, nous voyons toute la structure et tout le caractère des syndicats anglais se modifier au cours de la seconde moitié de ce siècle. La direction du mouvement passe des mains des « enthousiastes et agitateurs irresponsables » aux mains d’ « une classe de fonctionnaires permanents », qui sont même parfois engagés après un examen en règle [1]. D’une école de solidarité de classe et de morale socialiste, le mouvement syndical se transforme en une oeuvre d’art extrêmement compliquée, une maison d’habitation confortablement installée en vue d’une existence durable, et, dans tout le monde ouvrier de cette époque, règne « un esprit de diplomatie prudente, quoique un peu étroite ».

II
En Angleterre, ainsi que nous l’avons vu plus haut, les ouvriers et la bourgeoisie se plaçaient, tant au point de vue économique qu’au point de vue politique et moral, sur le même terrain. « Ils [les leaders des trade-unions] acceptèrent avec une entière bonne foi l’individualisme économ ique de leurs adversaires bourgeois, et ne réclamèrent que la liberté de coalition, que les membres éclairés de la classe bourgeoise étaient tout disposés à leur accorder ... La compréhension dont ils firent preuve pour le mode de penser de la bourgeoisie et leur appréciation des difficultés réelles de la situation les préservèrent d’être de simples démagogues ... La possession des bonnes manières n’était pas, quoique cela puisse paraître une mesquinerie triviale, la moindre de leurs qualifiés. A un respect complet d’eux-mêmes et à une intégrité absolue, ils alliaient la correction du langage, une attitude absolument irréprochable dans la vie privé et une absence remarquable de tout ce qui rappelle le cabaret » [1].
Le fait que tant la lutte purement économique des trade-unions que leur lutte en faveur de la législation ouvrière ne furent pas menées d’une façon unie par l’ensemble des syndicats et en faveur de l’ensemble de la classe ouvrière, comme ce fut le cas en Allemagne, en France et partout ailleurs, mais en groupes dispersés, chaque syndicat agissant pour son propre compte et par ses propres moyens (voir la résistance opposée par les représentants des provinces de Durham et de Northumberland au Parlement aux efforts de la Fédération des mineurs) [2], n’est qu’une conséquence logique de cette politique individualiste diplomatique. L’absence d’un terrain économique et politique commun, d’un point de vue général de classe, les antagonismes entre grands et petits syndicats, entre syndicats d’ouvriers qualifiés et syndicats d’ouvriers nonqualifiés, entre vieux et jeunes syndicats, condamnèrent à la stérilité et à la ruine leurs actions communes, leurs congrès communs et leur commission parlementaire3. « Le congrès, où sont représentés un grand nombre d’intérêts divergentes et même contradictoires, ne peut jamais être qu’une union très lâche ... » [2].

A ces deux facteurs susmentionnés, à savoir le développement croissant de l’industrie et le terrain bourgeois sur lequel se plaça le mouvement ouvrier, vient s’ajouter logiquement la troisième particularité des conditions anglaises : la bienveillance manifestée par l’opinion publique à l’égard du mouvement ouvrier. Ce n’est pas « la pitié innée à l’homme », ni l’investissement à l’étranger de grandes quantités de capitaux anglais qui, comme on le prétend souvent, expliquent la bienveillance manifestée par l’opinion publique anglaise à l’égard du mouvement syndical. Ceux qui le prétendent ne voient qu’un côté de l’influence exercée par l’opinion publique sur la classe ouvrière, à savoir l’aide matérielle accordée par elle. Mais ils ne voient pas l’autre côté : la pression morale exercée par elle sur les ouvriers.

Ce n’est pas pour le mouvement ouvrier, en général, que l’opinion publique anglaise manifeste cette bienveillance, mais pour le mouvement ouvrier bien déterminé qui s’est constitué sur le sol de l’Angleterre : le mouvement qui, tant au point de vue économique qu’au point de vue politique, se place sur le terrain de la société bourgeoise. Elle ne soutient pas la lutte de classe, au contraire, elle le prévient. Lors des grèves, des mouvements de salaires, l’opinion publique impose, comme l’on sait, l’arbitrage, les procédures d’entente, elle empêche la lutte de se transformer en une épreuve de force, même quand cela serait précisément avantageux pour la classe ouvrière, et malheur aux ouvriers s’ils refusaient de se soumettre à la voix de l’opinion publique ! L’ouvrier anglais qui, dans sa lutte contre son entrepreneur, est soutenu par la société bourgeoise anglaise, l’est en sa qualité de membre de cette société, en qualité de citoyen, d’électeur bourgeois, et ce soutien contribue encore à en faire un membre fidèle de cette société.
L’entrepreneur raisonnable et l’ouvrier syndiqué tout aussi raisonnable, le capitaliste correct et l’ouvrier correct, le bourgeois au coeur large, ami des ouvriers, et le prolétaire à l’esprit mesquin étroitement bourgeois, se conditionnent l’un l’autre, ne sont que des corollaires (phénomènes qui se complètent l’un l’autre) d’un seul et même rapport, dont la base commune était fournie par la situation économique qui a été celle de l’Angleterre à partir du milieu du XIX° siècle : la stabilité et la domination incontestée de l’industrie anglaise sur le marché mondial.

Cette situation se maintint en Angleterre jusque vers 1880. Mais, à partir de cette époque, on assiste, sous tous les rapports, à une modification profonde, avant tout dans la base du développement syndical, tel qu’il s’était poursuivi jusqu’alors. La position de l’Angleterre sur le marché mondial est fortement ébranlée par le développement capitaliste de la Russie, de l’Allemagne et des Etats-Unis. Le déclin rapide de l’Angleterre se manifeste non seulement dans la perte, l’un après l’autre, de ses débouchés, mais encore dans un symptôme toujours très grave et très caractéristique : la décadence de ses méthodes de production et de commerce. Ces dernières, notamment, indiquent toujours le développement ou le déclin d’une industrie capitaliste avant et plus sûrement que les statistiques d’exportation ou d’importation elles -mêmes. De même que la classe capitaliste d’un pays en voie de développement se distingue avant tout par l’habileté et la souplesse de ses méthodes techniques de production et de commerce (voir l’Angleterre jusque vers 1870-80 et l’Allemagne actuelle) ; de même dans un pays dont le développement industriel est en retard se manifestent comme un premier symptôme infaillible le caractère rétrograde et la lourdeur des méthodes de production et de commerce. C’est actuellement le cas en Angleterre, et, depuis quelque temps, les plaintes sur l’apathie et la raideur des marchands anglais constituent une rubrique spéciale dans les rapports consulaires anglais. En ce qui concerne les méthodes de production, l’Angleterre est actuellement – c’est là un fait tout à fait sans précédent – contrainte par la concurrence étrangère, et pour protéger son propre marché indigène, 3 Une nouvelle preuve en est le mode de scrutin introduit au congrès syndical de Cardiff, qui « tend manifestement à remettre tout le pouvoir aux mains des fonctionnaires et notamment des fonctionnaires d’un petit nombre de vieux et grands syndicats » (Webb : Théorie et pratique des syndicats anglais). d’importer de l’étranger de l’outillage technique moderne de production. Voir, par exemple, les transformations auxquelles nous assistons actuellement dans l’industrie du fer-blanc, sous la pression de la concurrence des Etats-Unis.

L’insécurité et l’instabilité de la situation commerciale et industrielle entraînent comme conséquence un changement profond dans l’attitude des entrepreneurs comme des ouvriers anglais. La dépression générale dans l’industrie anglaise est momentanément encore contre-balancée par la demande de constructions navales créée par le militarisme et le commerce, demandes qui favorisent, à leur tour, toute une série de branches d’industrie importantes, telles que l’industrie métallurgique. Mais, dans ce domaine également, l’Angleterre sera bientôt menacée par la concurrence de l’Allemagne. Si, dans les périodes de prospérité, les concessions aux ouvriers étaient insensibles pour le Capital, ce dernier devient actuellement de plus en plus sensible et excitable. Les procédures d’entente lui deviennent de plus en plus désagréables et il utilise les sentences des Chambres d’arbitrage pour « repousser les revendications excessives des ouvriers », tandis qu’à d’autres moments, il « se sert de sa position stratégique pour obliger les ouvriers à accepter des conditions plus défavorables que celles proposées par les sentences des Chambres d’arbitrage » [2]. D’autre part, le système de l’échelle mobile qui garantit aux ouvriers leur part à la prospérité industrielle, leur apporte, avec le déclin des affaires , des revers de plus en plus fréquents. C’est pourquoi les syndicats abandonnent résolument ce système. Mais, avec l’abandon par les ouvriers du système de l’échelle mobile et la violation systématique par les entrepreneurs des sentences arbitrales, disparaissent les conditions favorables aux procédures d’arbitrage et d’entente, qui avaient accompagné la période de prospérité du trade-unionisme anglais, et, avec elles, la paix sociale. Cette transformation fut, il y a quelques années, reconnue officiellement par la suppression des lois de 1867 et de 1872, aux termes desquelles tous les conflits entre le Capital et le Travail devaient être obligatoirement tranchés au moyen de l’arbitrage. En même temps, avec la bonne marche constante des affaires et la stabilité apportée dans la situation de l’ouvrier, a disparu également la possibilité de développer si savamment les syndicats et de faire fonctionner leur mécanisme compliqué d’une façon aussi simple qu’autrefois. Ce mécanisme savant et la bureaucratie spécialisée des syndicats deviennent également en grande partie inutiles, par suite de la suppression de l’échelle mobile des salaires, et de la procédure d’arbitrage. Tous les syndicats fondés au cours des quinze dernières années se distinguent des vieux syndicats par la grande simplicité de leur organisation et de leur fonctionnement, et se rapprochent en cela des syndicats du continent. Mais, dans la mesure, où la procédure d’entente à l’amiable devient de plus en plus inefficace, les conflits entre le Capital et le Travail deviennent de plus en plus de simples questions de force, comme nous l’avons vu à propos de la grève des métallurgistes et de celle des mineurs gallois. En Angleterre, également, la « paix sociale » fait place à la guerre sociale, à la lutte de classe. Les syndicats se transforment peu à peu, d’organisations ayant pour but d’assurer la paix industrielle en organisations de lutte de classe, sur le modèle des syndicats allemands, français, autrichiens.

Deux symptômes importants de ces tout derniers temps montrent que, tant dans la bourgeoisie anglaise que dans le prolétariat anglais, on se rend compte de la transformation réalisée, et qu’on se prépare à une lutte de classe sérieuse. C’est, pour le patronat, l’Union pour la lutte contre l’action parlementaire des syndicats, pour la classe ouvrière, la réapparition de l’idée d’une Alliance ouvrière générale, autant haïe des capitalistes que des trade-unionistes de la vieille école et des partisans de la « paix sociale », mais qui exprime nettement, pour la masse du prolétariat anglais, le besoin d’un groupement, le réveil de la conscience de classe, au sens véritable du terme. De cette histoire du trade-unionisme anglais esquissée par nous en traits généraux, on peut tirer trois sortes de conclusions différentes pour notre controverse avec Bernstein et ses partisans.

Tout d’abord, l’idée selon laquelle les syndicats ont une importance directe pour le socialisme est complètement fausse. Précisément, le mouvement syndical anglais, sur lequel on s’appuie, doit, en grande partie, ses résultats obtenus dans le passé à son caractère purement bourgeois, à son hostilité à l’égard de l’ « utopisme » socialiste. Les historiens du tradeunionisme, S. et B. Webb constatent eux-mêmes, à différentes reprises, et expressément, que le mouvement syndical en Angleterre a chaque fois échoué, dans la mesure où il était imprégné d’idées socialistes, et, au contraire, obtenu des résultats dans la mesure où il se rétrécit, s’aplatit, se libère du socialisme [1] [2].

Précisément, le trade-unionisme anglais, dont le représentant classique est l’ouvrier-gentleman rassasié, correct, étroit, borné, pensant et sentant bourgeoisement, prouve, par conséquent, que le mouvement syndical en soi n’a encore rien de socialiste et que, même, dans certaines circonstances, il peut constituer une entrave directe au développement de la conscience socialiste, de même qu’au contraire, la conscience socialiste peut être, dans certaines conditions, un obstacle à l’obtention de résultats purement syndicaux.

En Allemagne, comme dans l’ensemble du continent, les syndicats se sont constitués dès le début sur la base de la lutte de classe, souvent même directement, comme une création de la social-démocratie (voir la Belgique et l’Autriche). Ils sont ici subordonnés d’avance au mouvement socialiste, et ne peuvent compter sur des succès – tout au contraire de l’Angleterre – que dans la mesure où ils s’appuient sur la lutte de classe socialiste et sont soutenus par elle (voir l’action social-démocrate actuelle, en Allemagne, pour la défense du droit de coalition). Les syndicats allemands (comme ceux du continent en général) sont, de ce point de vue, du point de vue des efforts d’émancipation du prolétariat, malgré leur faiblesse, et en partie même, à cause de cette faiblesse, plus avancés que les syndicats anglais. Le renvoi à l’exemple de l’Angleterre, ne signifie pas autre chose, en réalité, que conseiller aux syndicats allemands de quitter le terrain de la lutte de classe socialiste et se placer sur le terrain bourgeois. Mais, pour servir la cause du socialisme, ce ne sont pas les syndicats allemands qui doivent s’engager sur les traces des syndicats anglais ; mais, au contraire, les syndicats anglais sur celles des syndicats allemands. Les « lunettes anglaises » ne conviennent par conséquent pas à l’Allemagne, non pas parce que les conditions anglaises sont plus avancées, mais parce que, du point de vue de la lutte de classe, elles sont plus arriérées que les conditions allemandes.

En outre, si nous passons de la signification subjective des syndicats pour le socialisme, de l’influence qu’ils exercent sur la conscience de classe du prolétariat, à leur signification objective, à la « puissance économique » que, d’après la théorie opportuniste, ils donnent à la classe ouvrière, et à l’aide de laquelle elle sera en mesure de briser la puissance du Capital, elle apparaît également comme une légende, et même « une légende des anciens temps ». En Angleterre même, la puissance économique inébranlable des syndicats, même sans tenir compte de tout ce par quoi elle a été achevée, appartient déjà en grande partie au passé. Elle est liée, comme nous l’avons vu, à une période tout à fait déterminée, exceptionnelle, du développement du capitalisme anglais, à sa domination incontestée sur le marché mondial. Mais cette période qui, seule, par sa stabilité et sa prospérité, constituait le terrain du trade-unionisme anglais dans sa période de prospérité, dans sa prospérité véritable, ne se répètera plus ni en Angleterre, ni en aucun autre pays.

Si même le mouvement ouvrier allemand pouvait et voulait, conformément aux conseils opportunistes, abandonner, pour la « puissance économique » la fameuse légende du prolétariat qui « veut tout avaler », c’est-à-dire son caractère socialiste, et s’engager sur la trace du trade-unionisme anglais, il ne pourrait jamais conquérir la puissance économique que possédait autrefois ce dernier. Et cela, pour une raison bien simple : parce qu’aucun opportunisme ne peut créer artificiellement le terrain économique du vieux trade-unionisme.

En résumé, les « lunettes anglaises » de Bernstein ne sont, en réalité, qu’un miroir concave dans lequel tous les phénomènes se reflètent à l’envers. Ce qu’il représente comme le moyen le plus puissant de la lutte socialiste n’était, en réalité, qu’un obstacle à la réalisation du socialisme, et ce qu’il considère comme l’avenir de la social-démocratie allemande n’est que le passé, qui disparaît de plus en plus, du mouvement ouvrier anglais dans son évolution vers la socialdémocratie.
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6 janvier 2008 7 06 /01 /janvier /2008 10:55

En luttant pour le suffrage féminin, nous rapprocherons aussi l’heure où la société actuelle tombera en ruines sous les coups de marteau du prolétariat révolutionnaire.
février 1912
Vu sur le site de solidairEs

Dans ce texte, écrit juste après le triomphe électoral de la social-démocratie allemande, en janvier 1912, Rosa Luxemburg présente la lutte pour le suffrage féminin comme partie intégrante de la lutte pour l’émancipation de tous les travailleurs-euses. Ecrit il y a 93 ans, cet article tente d’articuler la lutte des femmes pour leurs droits avec celles de l’ensemble des salarié-e-s contre l’exploitation capitaliste. (Rédaction de « solidaritéS », périodique suisse).
 

« Pourquoi n’y a-t-il pas d’organisation pour les femmes travailleuses en Allemagne ? Pourquoi entendons-nous si peu parler du mouvement des femmes travailleuses ? » C’est par ces questions qu’Emma Ihrer, l’une des fondatrices du mouvement des femmes prolétariennes d’Allemagne, introduisait son essai de 1898 : « Les femmes travailleuses dans la lutte des classes ». A peine quatorze ans se sont écoulés depuis, qui ont vu une grande expansion du mouvement des femmes prolétariennes. Plus de cent cinquante mille femmes sont organisées dans des syndicats et sont parmi les contingents les plus actifs des luttes économiques du prolétariat. Plusieurs milliers de femmes politiquement organisées ont rallié la bannière du prolétariat : le journal des femmes sociales-démocrates [Die Gleichheit (L’Egalité), édité par Clara Zetkin], compte plus de cent mille abonné-e-s ; le suffrage féminin est l’un des points vitaux du programme de la social-démocratie.

De tels faits pourraient précisément nous inciter à sous-estimer l’importance de la lutte pour le suffrage féminin. Nous pourrions penser : même sans l’égalité des droits politiques des femmes, nous avons réalisé d’énormes progrès dans l’éducation et l’organisation des femmes.

Ainsi, le suffrage féminin n’est pas une nécessité urgente. Mais si nous pensions cela, nous serions dans l’erreur. Durant ces quinze dernières années, l’éveil politique et syndical des masses du prolétariat féminin a été magnifique. Mais cela n’a été possible, que parce que les femmes travailleuses ont pris un intérêt vivant dans les combats politiques et parlementaires de leur classe, en dépit du fait qu’elles étaient privées de leurs droits. Jusqu’ici, les femmes travailleuses ont été soutenues par le suffrage masculin, auquel elles ont bien sûr pris part, certes indirectement seulement. Les larges masses des hommes et des femmes de la classe ouvrière considèrent déjà les campagnes électorales comme des causes communes. Dans tous les meetings électoraux sociaux-démocrates, les femmes constituent une large fraction des participants, parfois la majorité. Elles sont toujours intéressées et passionnément concernées.

Dans tous les districts où existe une organisation social-démocrate sérieuse, les femmes soutiennent la campagne. Et ce sont les femmes qui font un travail inestimable en distribuant des tracts et en gagnant des abonnements à la presse social-démocrate, cette arme si importante de ces campagnes.

L’Etat capitaliste n’a pas été en mesure d’empêcher les femmes de porter ces charges et ces efforts de la vie politique. Pas à pas, l’Etat a été en effet forcé de leur allouer et de leur garantir cette possibilité en leur accordant les droits syndicaux et de réunion. Seul le dernier des droits politiques est dénié aux femmes : le droit de voter, de décider directement des représentant-e-s du peuple dans les domaines législatif et exécutif, de devenir un membre élu de tels corps. Mais ici, comme dans tous les autres domaines de la vie sociale, le mot d’ordre est : « ne pas laisser les choses progresser ! » Mais les choses ont commencé à avancer. L’Etat actuel a reculé devant les femmes du prolétariat lorsqu’il les a admises dans les réunions publiques, dans les associations politiques. Et l’Etat n’a pas concédé cela volontairement, mais par nécessité, sous la pression irrésistible de la classe ouvrière montante. Ce n’est pas moins la poussée passionnée des femmes prolétaires elles- mêmes, qui a forcé l’Etat policier germano-prussien à (...) ouvrir grandes les portes des organisations politiques aux femmes.

Ceci a réellement mis la machine en mouvement. Les progrès irrésistibles de la lutte des classes prolétarienne ont jeté les droits des femmes travailleuses dans le tourbillon de la vie politique. Utilisant leurs droits syndicaux et de réunion, les femmes prolétariennes ont pris une part très active dans la vie parlementaire et dans les campagnes électorales. C’est seulement la conséquence inévitable, le résultat logique du mouvement, qui fait qu’aujourd’hui, des millions de femmes prolétaires crient avec défiance et pleine d’assurance en elles-mêmes : gagnons le suffrage !

Il était une fois, dans l’ère idyllique de l’absolutisme d’avant-1848, une classe ouvrière qui n’était pas réputée « assez mûre » pour exercer les droits politiques. Cela ne peut pas être dit des femmes travailleuses d’aujourd’hui, parce qu’elles ont démontré leur maturité politique.

Tout le monde sait que sans elles, sans l’aide enthousiaste des femmes prolétariennes, le parti social-démocrate n’aurait pas remporté la victoire glorieuse du 12 janvier [1912], en obtenant 4,25 millions de voix. Dans tous les cas, la classe ouvrière a toujours dû prouver sa maturité pour la liberté politique par un soulèvement révolutionnaire de masse victorieux. C’est seulement lorsque le Droit Divin sur le trône et les meilleurs et les plus nobles des hommes de la nation ont senti le poing calleux du prolétariat sur leurs faces et son genou sur leurs poitrines, qu’ils ont fait confiance dans la « maturité » politique du peuple, et cela, ils l’ont réalisé à la vitesse de la lumière. Aujourd’hui, c’est au tour des femmes du prolétariat de rendre l’Etat capitaliste conscient de leur maturité. Cela est le fait d’un mouvement de masse constant et puissant, qui doit user de tous les moyens de lutte et de pression du prolétariat.

Le suffrage féminin, c’est le but. Mais le mouvement de masse qui pourra l’obtenir n’est pas que l’affaire des femmes, mais une préoccupation de classe commune des femmes et des hommes du prolétariat. Le manque actuel de droits pour les femmes en Allemagne n’est qu’un maillon de la chaîne qui entrave la vie du peuple. Et il est intimement lié à cet autre pilier de la réaction : la monarchie. Dans ce pays avancé, hautement industrialisé, qu’est l’Allemagne du 20e siècle, au temps de l’électricité et de l’aviation, l’absence de droits politiques pour les femmes est autant une séquelle réactionnaire du passé mort, que l’est le règne de Droit Divin sur le trône. Les deux phénomènes : le pouvoir politique dirigeant comme instrument du ciel et les femmes, cloîtrées au foyer, non concernées par les tempêtes de la vie publique, par la politique et la lutte des classes - les deux phénomènes plongent leurs racines dans les circonstances obsolètes du passé, de l’époque du servage à la campagne et des guildes dans les villes. En ces temps- là, ils étaient justifiables et nécessaires. Mais autant la monarchie, que l’absence de droits pour les femmes, ont été déracinées par le développement du capitalisme moderne et sont devenues des caricatures ridicules. Elles se perpétuent dans notre société moderne, non pas parce que les gens ont négligé de les abolir, non pas à cause de la persistance et de l’inertie des circonstances. Non ils existent encore parce que les deux - la monarchie et les femmes sans droits - sont devenues de puissants outils au service d’intérêts hostiles à ceux du peuple. Les pires défenseurs et les plus brutaux de l’exploitation et de l’asservissement du prolétariat sont retranchés derrière le trône et l’autel, comme derrière l’asservissement politique des femmes. La monarchie et le manque de droits des femmes sont devenus les plus importants instruments de la classe capitaliste régnante.

En vérité, notre Etat est intéressé à priver de vote les femmes travailleuses et elles seules. Il craint à juste titre qu’elles n’en viennent à menacer les institutions traditionne lles du pouvoir de classe, par exemple le militarisme (duquel aucune femme travailleuse consciente ne peut s’empêcher d’être une ennemie mortelle), la monarchie, le vol systématique que représentent les droits et taxes sur l’alimentation, etc. Le suffrage féminin est une horreur et une abomination pour l’Etat capitaliste actuel, parce que derrière lui se tiennent des millions de femmes qui renforceraient l’ennemi de l’intérieur, c’est-à-dire la social-démocratie révolutionnaire. S’il n’était question que du vote des femmes bourgeoises, l’Etat capitaliste ne pourrait en attendre rien d’autre qu’un soutien effectif à la réaction. Nombre de ces femmes bourgeoises qui agissent comme des lionnes dans la lutte contre les « prérogatives masculines » marcheraient comme des brebis dociles dans le camp de la réaction conservatrice et cléricale si elles avaient le droit de vote. En fait, elles seraient certainement bien plus réactionnaires que la fraction masculine de leur classe.

A part quelques-unes d’entre elles, qui exercent une activité ou une profession, les femmes de la bourgeoisie ne participent pas à la production sociale. Elles ne sont rien d’autre que des coconsommatrices de la plus-value que leurs hommes extorquent au prolétariat. Elles sont les parasites des parasites du corps social. Et les co-consommateurs sont généralement plus frénétiques et cruels pour défendre leurs « droits » à une vie parasitaire, que l’agent direct du pouvoir et de l’exploitation de classe. L’histoire de toutes les grandes luttes révolutionnaires confirme cela de façon effrayante. Prenez la grande Révolution Française. Après la chute des Jacobins, lorsque Robespierre fut conduit enchaîné sur son lieu d’exécution, les putains dénudées d’une bourgeoisie ivre de victoire, dansaient de joie, sans vergogne, autour du héro déchu de la Révolution. Et en 1871, à Paris, lorsque la Commune héroïque des travailleurseuses a été défaite par les mitrailleuses, les femmes bourgeoises déchaînées ont dépassé en bestialité leurs hommes dans leur revanche sanglante contre le prolétariat vaincu. Les femmes des classes détentrices de la propriété défendront toujours fanatiquement l’exploitation et l’asservissement du peuple travailleur, duquel elles reçoivent indirectement les moyens de leur existence socia lement inutile.

Economiquement et socialement, les femmes des classes exploiteuses ne sont pas un segment indépendant de la population. Leur unique fonction sociale, c’est d’être les instruments de la reproduction naturelle des classes dominantes. A l’opposé, les femmes du prolétariat sont économiquement indépendantes. Elles sont productives pour la société, comme les hommes.

Par cela, je n’ai pas en vue leur investissement dans l’éducation des enfants ou leur travail domestique, par lesquels elles aident les hommes à subvenir aux besoins de leur famille avec des salaires insuffisants. Ce type de travail n’est pas productif, au sens de l’économie capitaliste actuelle, quelle que soit l’ampleur des sacrifices et de l’énergie consentis, de même que les milliers de petits efforts cumulés. Ce n’est que l’affaire privée du travailleur, son bonheur et sa bénédiction, qui pour cela n’existe pas aux yeux de la société actuelle. Aussi longtemps que le capitalisme et le salariat dominent, le seul type de travail considéré comme productif est celui qui génère de la plus- value, du profit capitaliste. De ce point de vue, la danseuse de music-hall, dont les jambes suintent le profit dans les poches de son employeur est une travailleuse productive, tandis que toutes les peines des femmes et des mères prolétariennes entre les quatre murs de leurs foyers sont considérées comme improductives.

Cela paraît brutal et absurde, mais reflète exactement la brutalité et l’absurdité de notre économie capitaliste actuelle. Le fait de voir cette cruelle réalité clairement et distinctement, voilà la première tâche des femmes du prolétariat.

En effet, précisément de ce point de vue, la revendication des femmes prolétariennes de droits politiques égaux est ancrée dans une base économique ferme. Aujourd’hui, des millions de femmes travailleuses créent du profit capitaliste, tout comme les hommes - dans les usines, les ateliers, les fermes, le bâtiment, les bureaux, les magasins. Elles sont pour cela productives dans la société actuelle, dans le strict sens scientifique du terme. Chaque jour élargit le champ d’exploitation des femmes par le capitalisme. Chaque nouveau progrès de l’industrie ou de la technologie crée de nouvelles places pour les femmes dans le processus du profit capitaliste.

Ainsi, chaque jour et chaque pas en avant du progrès industriel ajoutent une nouvelle pierre aux fondations solides des droits politiques égaux pour les femmes. L’éducation des femmes et leur intelligence sont devenues nécessaires à la machine économique elle-même. La femme étroitement recluse dans le « cercle familial » patriarcal répond aussi peu aux attentes du commerce et de l’industrie, qu’à ceux de la politique. C’est vrai, l’Etat capitaliste a négligé son devoir, même dans ce domaine. Jusqu’ici, ce sont les syndicats et les organisations sociales-démocrates qui ont fait le plus pour éveiller l’esprit et le sens moral des femmes.

Cela fait des décennies déjà, que les sociaux-démocrates sont réputés être les travailleurs le s plus capables et intelligents d’Allemagne. De la même façon, les syndicats et la socialdémocratie ont arraché les femmes à leur existence étroite et bornée, ainsi qu’à l’abrutissement misérable et étriqué de la tenue du ménage. La lutte de classe prolétarienne a élargi leurs horizons, rendu leur esprit plus flexible, développé leur pensée ; elle leur a montré de grandes perspectives, dignes de leurs efforts. Le socialisme a suscité la renaissance mentale de la masse des femmes prolétariennes - en faisant d’elles aussi, sans aucun doute, des travailleuses productives et compétentes pour le capital.

Au vu de tout cela, le fait que les femmes prolétariennes sont privées de droits politiques est une vile injustice, ceci d’autant plus qu’il s’agit maintenant d’un demi mensonge. Après tout, une masse de femmes prennent activement part à la vie politique. Pour autant, la socialdémocratie ne recourt pas à l’argument de l’« injustice ». C’est la différence essentielle entre nous et le socialisme antérieur, sentimental et utopique. Nous ne dépendons pas de la justice de la classe dominante, mais seulement de la force révolutionnaire de la classe ouvrière et du cours du développement social qui prépare les bases de son pouvoir. Ainsi, l’injustice en ellemême n’est certainement pas un argument de nature à renverser les institutions réactionnaires.

En revanche, si un sentiment d’injustice se développe dans de larges secteurs de la société - relève Friedrich Engels, le co-fondateur du socialisme scientifique - voilà un indice sûr que les bases économiques de la société ont changé considérablement, que les conditions actuelles entrent en conflit avec la marche du développement. Le formidable mouvement actuel de millions de femmes prolétariennes, qui considèrent leur privation de droits politiques comme une injustice criante, est un tel signe infaillible, un signe que les bases sociales du système dominant sont pourries et que ses jours sont comptés.

Il y a cent ans, le français Charles Fourrier, l’un des premiers grands prophètes des idéaux socialistes, a écrit ces mots mémorables : dans chaque société, le degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale. Ceci est parfaitement vrai pour la société actuelle. La lutte de masse en cours pour les droits politiques des femmes est seulement l’une des expressions et une partie de la lutte générale du prolétariat pour sa libération. En cela réside sa force et son avenir. Grâce au prolétariat féminin, le suffrage universel, égal et direct des femmes, ferait avancer considérablement et intensifierait la lutte des classes du prolétariat. C’est la raison pour laquelle la société bourgeoise déteste et craint le suffrage féminin. Et c’est pourquoi nous le défendons et nous l’obtiendrons. En luttant pour le suffrage féminin, nous rapprocherons aussi l’heure où la société actuelle tombera en ruines sous les coups de marteau du prolétariat révolutionnaire.

* Notre traduction d’après la version anglaise reproduite par Dick Howard, Selected Political Writings of Rosa Luxemburg, New York, Monthly Review Press, 1971. I

 Howard, Selected Political Writings of Rosa Luxemburg, New York, Monthly Review Press, 1971. Mis en ligne sur le site Internet de « solidaritéS ».Mis en ligne le 7 décembre 2005
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6 janvier 2008 7 06 /01 /janvier /2008 10:34
Pour consulter le blog: comprendre-avec-rosa-luxemburg

De nombreuses photographies sont disponibles sur le site suivant:
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4 janvier 2008 5 04 /01 /janvier /2008 21:36
  Pour consulter le blog: comprendre avec rosa luxemburg
La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe - quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d'honneur, ils sont, comme Marx l'écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand coeur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l'automutilation, avec aux lèvres leurs chants d'esclaves. Il a fallu que cela aussi ne nous soit pas épargné

Cette analyse de Rosa Luxemburg, sur ce qui reste l'une des plus grandes leçons de ce à quoi peut amener le réformisme:
quand la social-démocratie se rallie à la guerre de 14-18
et que la classe ouvrière part au combat,"avec à leurs lèvres leurs chants d'esclaves"

les-poilus-14-18.jpg
La crise de la social-démocratie : Socialisme ou Barbarie ?
 

Une brochure de Rosa Luxemburg écrite en prison en 1915 et tirant les premières leçons de l'effondrement de la social-démocratie. Elle deviendra célèbre sous le nom de "brochure de Junius", pseudonyme utilisé par l'auteur, en référence à un pamphlétaire anti-absolutiste anglais

  La scène a changé fondamentalement. La marche des six semaines sur Paris a pris les proportions d'un drame mondial ; l'immense boucherie est devenue une affaire quotidienne, épuisante et monotone, sans que la solution, dans quelque sens que ce soit, ait progressé d'un pouce. La politique bourgeoise est coincée, prise à son propre piège : on ne peut plus se débarrasser des esprits que l'on a invoqués.

 

  Finie l'ivresse. Fini le vacarme patriotique dans les rues, la chasse aux automobiles en or ; les faux télégrammes successifs ; on ne parle plus de fontaines contaminées par des bacilles du choléra, d'étudiants russes qui jettent des bombes sur tous les ponts de chemin de fer de Berlin, de Français survolant Nuremberg ; finis les débordements d'une foule qui flairait partout l'espion ; finie la cohue tumultueuse dans les cafés où l'on était assourdi de musique et de chants patriotiques par vagues entières ; la population de toute une ville changée en populace, prête à dénoncer n'importe qui, à molester les femmes, à crier : hourra ! et à atteindre au paroxysme du délire en lançant elle-même des rumeurs folles ; un climat de crime rituel, une atmosphère de pogrome, où le seul représentant de la dignité humaine était l'agent de police au coin de la rue.

 

  Le spectacle est terminé. Les savants allemands, ces « lémures vacillants », sont depuis longtemps, au coup de sifflet, rentrés dans leur trou. L'allégresse bruyante des jeunes filles courant le long des convois ne fait plus d'escorte aux trains de réservistes et ces derniers ne saluent plus la foule en se penchant depuis les fenêtres de leur wagon, un sourire joyeux aux lèvres ; silencieux, leur carton sous le bras, ils trottinent dans les rues où une foule aux visages chagrinés vaque à ses occupations quotidiennes.

 

  Dans l'atmosphère dégrisée de ces journées blêmes, c'est un tout autre choeur que l'on entend : le cri rauque des vautours et des hyènes sur le champ de bataille. Dix mille tentes garanties standard ! Cent mille kilos de lard, de poudre de cacao, d'ersatz de café, livrables immédiatement, contre payement comptant ! Des obus, des tours, des cartouchières, des annonces de mariage pour veuves de soldats tombés au front, des ceinturons de cuir, des intermédiaires qui vous procurent des contrats avec l'armée - on n'accepte que les offres sérieuses ! La chair à canon, embarquée en août et septembre toute gorgée de patriotisme, pourrit maintenant en Belgique, dans les Vosges, en Masurie, dans des cimetières où l'on voit les bénéfices de guerre pousser dru. Il s'agit d'engranger vite cette récolte. Sur l'océan de ces blés, des milliers de mains se tendent, avides de rafler leur part.

 

  Les affaires fructifient sur des ruines. Des villes se métamorphosent en monceaux de décombres, des villages en cimetières, des régions entières en déserts, des populations entières en troupes de mendiants, des églises en écuries. Le droit des peuples, les traités, les alliances, les paroles les plus sacrées, l'autorité suprême, tout est mis en pièces. N'importe quel souverain par la grâce de Dieu traite son cousin, s'il est dans le camp adverse, d'imbécile, de coquin et de parjure, n'importe quel diplomate qualifie son collègue d'en face d'infâme fripouille, n'importe quel gouvernement assure que le gouvernement adverse mène son peuple à sa perte, chacun vouant l'autre au mépris public ; et des émeutes de la faim éclatent en Vénétie, à Lisbonne, à Moscou, à Singapour ; et la peste s'étend en Russie, la détresse et le désespoir, partout.

 

  Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu'elle est. Ce n'est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l'ordre, de la paix et du droit, c'est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l'anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l'humanité qu'elle se montre toute nue, telle qu'elle est vraiment.

 

  Et au coeur de ce sabbat de sorcière s'est produit une catastrophe de portée mondiale : la capitulation de la social-démocratie internationale. Ce serait pour le prolétariat le comble de la folie que de se bercer d'illusions à ce sujet ou de voiler cette catastrophe : c'est le pire qui pourrait lui arriver. « Le démocrate » (c'est-à-dire le petit-bourgeois révolutionnaire) dit Marx, « sort de la défaite la plus honteuse aussi pur et innocent que lorsqu'il a commencé la lutte : avec la conviction toute récente qu'il doit vaincre, non pas qu'il s'apprête, lui et son parti, à réviser ses positions anciennes, mais au contraire parce qu'il attend des circonstances qu'elles évoluent en sa faveur. » Le prolétariat moderne, lui, se comporte tout autrement au sortir des grandes épreuves de l'histoire. Ses erreurs sont aussi gigantesques que ses tâches. Il n'y a pas de schéma préalable, valable une fois pour toutes, pas de guide infaillible pour lui montrer le chemin à parcourir. Il n'a d'autre maître que l'expérience historique. Le chemin pénible de sa libération n'est pas pavé seulement de souffrances sans bornes, mais aussi d'erreurs innombrables. Son but, sa libération, il l'atteindra s'il sait s'instruire de ses propres erreurs. Pour le mouvement prolétarien, l'autocritique, une autocritique sans merci, cruelle, allant jusqu'au fond des choses, c'est l'air, la lumière sans lesquels il ne peut vivre.

 

  Dans la guerre mondiale actuelle, le prolétariat est tombé plus bas que jamais. C'est là un malheur pour toute l'humanité. Mais c'en serait seulement fini du socialisme au cas où le prolétariat international se refuserait à mesurer la profondeur de sa chute et à en tirer les enseignements qu'elle comporte.

 

  Ce qui est en cause actuellement, c'est tout le dernier chapitre de l'évolution du mouvement ouvrier moderne au cours de ces vingt-cinq dernières années. Ce à quoi nous assistons, c'est à la critique et au bilan de l'oeuvre accomplie depuis près d'un demi-siècle. La chute de la Commune de Paris avait scellé la première phase du mouvement ouvrier européen et la fin de la Ire Internationale. A partir de là commença une phase nouvelle. Aux révolutions spontanées, aux soulèvements, aux combats sur les barricades, après lesquels le prolétariat retombait chaque fois dans son état passif, se substitua alors la lutte quotidienne systématique, l'utilisation du parlementarisme bourgeois, l'organisation des masses, le mariage de la lutte économique et de la lutte politique, le mariage de l'idéal socialiste avec la défense opiniâtre des intérêts quotidiens immédiats. Pour la première fois, la cause du prolétariat et de son émancipation voyait briller devant elle une étoile pour la guider : une doctrine scientifique rigoureuse. A la place des sectes, des écoles, des utopies, des expériences que chacun faisait pour soi dans son propre pays, on avait un fondement théorique international, base commune qui faisait converger les différents pays en un faisceau unique. La théorie marxiste mit entre les mains de la classe ouvrière du monde entier une boussole qui lui permettait de trouver sa route dans le tourbillon des événements de chaque jour et d'orienter sa tactique de combat à chaque heure en direction du but final, immuable.

 

  C'est le parti social-démocrate allemand qui se fit le représentant, le champion et le gardien de cette nouvelle méthode. La guerre de 1870 et la défaite de la Commune de Paris avaient déplacé vers l'Allemagne le centre de gravité du mouvement ouvrier européen. De même que la France avait été le lieu par excellence de la lutte de classe prolétarienne pendant cette première phase, de même que Paris avait été le coeur palpitant et saignant de la classe ouvrière européenne à cette époque, de même la classe ouvrière allemande devint l'avant-garde au cours de la deuxième phase.

 

  Au prix de sacrifices innombrables, par un travail minutieux et infatigable, elle a édifié une organisation exemplaire, la plus forte de toutes ; elle a créé la presse la plus nombreuse, donné naissance aux moyens de formation et d'éducation les plus efficaces, rassemblé autour d'elle les masses d'électeurs les plus considérables et obtenu le plus grand nombre de sièges de députés. La social-démocratie allemande passait pour l'incarnation la plus pure du socialisme marxiste. Le parti social-démocrate occupait et revendiquait une place d'exception en tant que maître et guide de la II° Internationale. En 1895, Friedrich Engels écrivit dans sa préface célèbre à l'ouvrage de Marx les luttes de classes en France :

 

  « Mais, quoi qu'il arrive dans d'autres pays, la social-démocratie allemande a une position particulière et, de ce fait, du moins dans l'immédiat, aussi une tâche particulière. Les deux millions d'électeurs qu'elle envoie aux urnes, y compris les jeunes gens et les femmes qui sont derrière eux en qualité de non-électeurs, constituent la masse la plus nombreuse et la plus compacte, le " groupe de choc " décisif de l'armée prolétarienne internationale. »

 

  La social-démocratie allemande était, comme l'écrivit la Wiener Arbeiterzeitung le 5 août 1914 « le joyau de l'organisation du prolétariat conscient. » La social-démocratie française, italienne et belge, les mouvements ouvriers de Hollande, de Scandinavie, de Suisse et des États-Unis marchaient sur ses traces avec un zèle toujours croissant. Quant aux Slaves, les Russes et les sociaux-démocrates des Balkans, ils la regardaient avec une admiration sans bornes, pour ainsi dire inconditionnelle. Dans la II° Internationale, le « groupe de choc » allemand avait un rôle prépondérant. Pendant les congrès, au cours des sessions du bureau de l'Internationale socialiste, tout était suspendu à l'opinion des Allemands. En particulier lors des débats sur les problèmes posés par la lutte contre le militarisme et sur la question de la guerre, la position de la social-démocratie allemande était toujours déterminante. « Pour nous autres Allemands, ceci est inacceptable » suffisait régulièrement à décider de l'orientation de l'Internationale. Avec une confiance aveugle, celle-ci s'en remettait à la direction de la puissante social-démocratie allemande tant admirée : elle était l'orgueil de chaque socialiste et la terreur des classes dirigeantes dans tous les pays.

 

  Et à quoi avons-nous assisté en Allemagne au moment de la grande épreuve historique ? A la chute la plus catastrophique, à l'effondrement le plus formidable. Nulle part l'organisation du prolétariat n'a été mise aussi totalement au service de l'impérialisme, nulle part l'état de siège n'est supporté avec aussi peu de résistance, nulle part la presse n'est autant bâillonnée, l'opinion publique autant étranglée, la lutte de classe économique et politique de la classe ouvrière aussi totalement abandonnée qu'en Allemagne.

 

  Or, la social-démocratie allemande n'était pas seulement l'avant-garde la plus forte de l'Internationale, elle était aussi son cerveau. Aussi faut-il commencer par elle, par l'analyse de sa chute ; c'est par l'étude de son cas que doit commencer le procès d'autoréflexion. C'est pour elle une tâche d'honneur que de devancer tout le monde pour le salut du socialisme international, c'est-à-dire de procéder la première à une autocritique impitoyable. Aucun autre parti, aucune autre classe de la société bourgeoise ne peut étaler ses propres fautes à la face du monde, ne peut montrer ses propres faiblesses dans le miroir clair de la critique, car ce miroir lui ferait voir en même temps les limites historiques qui se dressent devant elle et, derrière elle, son destin. La classe ouvrière, elle, ose hardiment regarder la vérité en face, même si cette vérité constitue pour elle l'accusation la plus dure, car sa faiblesse n'est qu'un errement et la loi impérieuse de l'histoire lui redonne la force, lui garantit sa victoire finale.

 

  L'autocritique impitoyable n'est pas seulement pour la classe ouvrière un droit vital, c'est aussi pour elle le devoir suprême. Sur notre navire, nous transportions les trésors les plus précieux de l'humanité confiés à la garde du prolétariat, et tandis que la société bourgeoise, flétrie et déshonorée par l'orgie sanglante de la guerre, continue de se précipiter vers sa perte, il faut que le prolétariat international se reprenne, et il le fera, pour ramasser les trésors que, dans un moment de confusion et de faiblesse au milieu du tourbillon déchaîné de la guerre mondiale, il a laissé couler dans l'abîme.

 

  Une chose est certaine, la guerre mondiale représente un tournant pour le monde. C'est une folie insensée de s'imaginer que nous n'avons qu'à laisser passer la guerre, comme le lièvre attend la fin de l'orage sous un buisson pour reprendre ensuite gaiement son petit train. La guerre mondiale a changé les conditions de notre lutte et nous a changés nous-mêmes radicalement. Non que les lois fondamentales de l'évolution capitaliste, le combat de vie et de mort entre le capital et le travail, doivent connaître une déviation ou un adoucissement. Maintenant déjà, au milieu de la guerre, les masques tombent et les vieux traits que nous connaissons si bien nous regardent en ricanant. Mais à la suite de l'éruption du volcan impérialiste, le rythme de l'évolution a reçu une impulsion si violente qu'à côté des conflits qui vont surgir au sein de la société et à côté de l'immensité des tâches qui attendent le prolétariat socialiste dans l'immédiat toute l'histoire du mouvement ouvrier semble n'avoir été jusqu'ici qu'une époque paradisiaque. Historiquement, cette guerre était appelée à favoriser puissamment la cause du prolétariat. Chez Marx qui, avec un regard prophétique, a découvert au sein du futur tant d'événements historiques, on peut trouver dans les luttes de classes en France ce remarquable passage :

 

  « En France, le petit bourgeois fait ce que, normalement, devrait faire le bourgeois industriel ; l'ouvrier fait ce qui, normalement, serait la tâche du petit-bourgeois ; et la tâche de l'ouvrier, qui l'accomplit ? Personne. On ne la résout pas en France, en France on la proclame. Elle n'est nulle part résolue dans les limites de la nation ; la guerre de classes au sein de la société française s'élargit en une guerre mondiale où les nations se trouvent face à face. La solution ne commence qu'au moment où, par la guerre mondiale, le prolétariat est mis à la tête du peuple qui domine le marché mondial, à la tête de l'Angleterre. La révolution, trouvant là non son terme, mais son commencement d'organisation, n'est pas une révolution au souffle court. La génération actuelle ressemble aux Juifs que Moïse conduit à travers le désert. Elle n'a pas seulement un nouveau monde à conquérir, il faut qu'elle périsse pour faire place aux hommes qui seront à la hauteur du nouveau monde. »

 

  Ceci fut écrit en 1850, à une époque où l'Angleterre était le seul pays capitaliste développé, où le prolétariat anglais était le mieux organisé et semblait appelé à prendre la tête de la classe ouvrière internationale grâce à l'essor économique de son pays. Remplacez l'Angleterre par l'Allemagne et les paroles de Marx apparaissent comme une préfiguration géniale de la guerre mondiale actuelle. Cette guerre était appelée à mettre le prolétariat allemand à la tête du peuple et ainsi à produire un « début d'organisation » en vue du grand conflit général international entre le Capital et le Travail pour le pouvoir politique. Et quant à nous, avons-nous présenté d'une façon différente le rôle de la classe ouvrière dans la guerre mondiale ? Rappelons-nous comment naguère encore nous décrivions l'avenir :

 

  Alors arrivera la catastrophe. Alors sonnera en Europe l'heure de la marche générale, qui conduira sur le champ de bataille de 16 à 18 millions d'hommes, la fleur des différentes nations, équipés des meilleurs instruments de mort et dressés les uns contre les autres. Mais, à mon avis, derrière la grande marche générale, il y a le grand chambardement. Ce n'est pas de notre faute : c'est de leur faute. Ils poussent les choses à leur comble. Ils vont provoquer une catastrophe. Ils récolteront ce qu'ils ont semé. Le crépuscule des dieux du monde bourgeois approche. Soyez-en sûrs, il approche ! »
 
Voilà ce que déclarait l'orateur de notre fraction, Bebel, au cours du débat sur le Maroc au Reichstag.
 
e tract officiel du parti, Impérialisme ou Socialisme, qui a été diffusé il y a quelques années à des centaines de milliers d'exemplaires, s'achevait sur ces mots :

 « Ainsi la lutte contre le capitalisme se transforme de plus en plus en un combat décisif entre le Capital et le Travail. Danger de guerre, disette et capitalisme - ou paix, prospérité pour tous, socialisme ; voilà les termes de l'alternative. L'histoire va au-devant de grandes décisions. Le prolétariat doit inlassablement oeuvrer à sa tâche historique, renforcer la puissance de son organisation, la clarté de sa connaissance. Dès lors, quoi qu'il puisse arriver, soit que, par la force qu'il représente, il réussisse à épargner à l'humanité le cauchemar abominable d'une guerre mondiale, soit que le monde capitaliste ne puisse périr et s'abîmer dans le gouffre de l'histoire que comme il en est né, c'est-à-dire dans le sang et la violence, à l'heure historique la classe ouvrière sera prête et le tout est d'être prêt.  »
 Dans le Manuel pour les électeurs sociaux-démocrates de l'année 1911, destiné aux dernières élections parlementaires, on peut lire à la page 42, à propos de la guerre redoutée :

 « Est-ce que nos dirigeants et nos classes dirigeantes croient pouvoir exiger de la part des peuples une pareille monstruosité ? Est-ce qu'un cri d'effroi, de colère et d'indignation ne va pas s'emparer d'eux et les amener à mettre fin à cet assassinat ? »
 

« Ne vont-ils pas se demander : pour qui et pourquoi tout cela ? Sommes-nous donc des malades mentaux, pour être ainsi traités ou pour nous laisser traiter de la sorte ? »

 « Celui qui examine à tête reposée la possibilité d'une grande guerre européenne ne peut aboutir qu'à la conclusion que voici : La prochaine guerre européenne sera un jeu de va-tout sans précédent dans l'histoire du monde, ce sera selon toute probabilité la dernière guerre. »

 C'est dans ce langage et en ces termes que nos actuels députés au Reichstag firent campagne pour leurs 110 mandats. Lorsqu'en été 1911 le saut de panthère de l'impérialisme allemand sur Agadir et ses cris de sorcière eurent rendu imminent le péril d'une guerre européenne, une assemblée internationale réunie à Londres adopta le 4 août la résolution suivante :
 
« Les délégués allemands, espagnols, anglais, hollandais et français des organisations ouvrières se déclarent prêts à s'opposer avec tous les moyens dont ils disposent à toute déclaration de guerre. Chaque nation représentée prend l'engagement d'agir contre toutes les menées criminelles des classes dirigeantes, conformément aux décisions de son Congrès national et du Congrès international. »
 

Cependant, lorsqu'en novembre 1912 le Congrès international se réunit à Bâle, alors que le long cortège des délégués ouvriers arrivait à la cathédrale, tous ceux qui étaient présents furent saisis d'un frisson devant la solennité de l'heure fatale qui approchait et ils furent pénétrés d'un sentiment d'héroïque détermination.

 Le froid et sceptique Victor Adler s'écriait :
 

« Camarades, il est capital que, nous retrouvant ici à la source commune de notre pouvoir, nous y puisions la force de faire ce que nous pouvons dans nos pays respectifs, selon les formes et les moyens dont nous disposons et avec tout le pouvoir que nous possédons, pour nous opposer au crime de la guerre. Et si cela devait s'accomplir, si cela devait réellement s'accomplir, alors nous devons tâcher que ce soit une pierre, une pierre de la fin. » 

 « Voilà le sentiment qui anime toute l'Internationale. »
 

« Et si le meurtre et le feu et la pestilence se répandent à travers l'Europe civilisée - nous ne pouvons y penser qu'en frémissant et la révolte et l'indignation nous déchirent le coeur. Et nous nous demandons : les hommes, les prolétaires, sont-ils vraiment encore des moutons, pour qu'ils puissent se laisser mener à l'abattoir sans broncher ?... »

 Troelstra prit la parole au nom des « petites nations » ainsi qu'au nom de la Belgique :
 

« Le prolétariat des petits pays se tient corps et âme à la disposition de l'Internationale pour tout ce qu'elle décidera en vue d'écarter la menace de guerre. Nous exprimons à nouveau l'espoir que, si un jour les classes dirigeantes des grands États appellent aux armes les fils de leur prolétariat pour assouvir la cupidité et le despotisme de leurs gouvernements dans le sang des petits peuples et sur leur sol - alors, grâce à l'influence puissante de leurs parents prolétaires et de la presse prolétarienne, les fils du prolétariat y regarderont à deux fois avant de nous faire du mal à nous, leurs amis et leurs frères, pour servir cette entreprise contraire à la civilisation. »

 Et après avoir lu le manifeste contre la guerre au nom du bureau de l'Internationale, Jaurès conclut ainsi son discours :
 

« L'Internationale représente toutes les forces morales du monde ! Et si sonnait un jour l'heure tragique qui exige de nous que nous nous livrions tout entiers, cette idée nous soutiendrait et nous fortifierait. Ce n'est pas à la légère, mais bien du plus profond de notre être que nous déclarons : nous sommes prêts à tous les sacrifices ! »

 C'était comme un serment de Rutli. Le monde entier avait les yeux fixés sur la cathédrale de Bâle, où les cloches sonnaient d'un air grave et solennel pour annoncer la grande bataille à venir entre l'armée du Travail et la puissance du Capital.
 

Le 3 décembre 1912, David, l'orateur du groupe social-démocrate, déclarait au Reichstag :

 « Ce fut une des plus belles heures de ma vie, je l'avoue. Lorsque les cloches de la cathédrale accompagnèrent le cortège des sociaux-démocrates internationaux, lorsque les drapeaux rouges se disposaient dans le choeur de l'église autour de l'autel, et que le son de l'orgue saluait les délégués des peuples qui venaient proclamer la paix - j'en ai gardé une impression absolument inoubliable. ... Les masses cessent d'être des troupeaux dociles et abrutis. C'est un élément nouveau dans l'histoire. Auparavant les peuples se laissaient aveuglément exciter les uns contre les autres par ceux qui avaient intérêt à la guerre, et se laissaient conduire au meurtre massif. Cette époque est révolue. Les masses se refusent désormais à être les instruments passifs et les satellites d'un intérêt de guerre, quel qu'il soit.  »
 

Une semaine encore avant que la guerre n'éclate, le 26 juillet 1914, les journaux du parti allemand écrivaient :

 « Nous ne sommes pas des marionnettes, nous combattons avec toute notre énergie un système qui fait des hommes des instruments passifs de circonstances qui agissent aveuglément, de ce capitalisme qui se prépare à transformer une Europe qui aspire à la paix en une boucherie fumante. Si ce processus de dégradation suit son cours, si la volonté de paix résolue du prolétariat allemand et international qui apparaîtra au cours des prochains jours dans de puissantes manifestations ne devait pas être en mesure de détourner la guerre mondiale, alors, qu'elle soit à moins la dernière guerre, qu'elle devienne le crépuscule des dieux du capitalisme. » (Frankfurter Volksstimme.)
 

Le 30 juillet 1914, l'organe central de la social-démocratie allemande s'écriait :

 « Le prolétariat socialiste allemand décline toute responsabilité pour les événements qu'une classe dirigeante aveuglée jusqu'à la démence est en train de provoquer. Il sait que pour lui une nouvelle vie s'élèvera des ruines. Les responsables, ce sont ceux qui aujourd'hui détiennent le pouvoir ! »
 

« Pour eux, il s'agit d'une question de vie ou de mort ! »

 « L'histoire du monde est le tribunal du monde. »

 Et c'est alors que survint cet événement inouï, sans précédent : le 4 août 1914. Cela devait-il arriver ainsi ? Un événement d'une telle portée n'est certes pas le fait du hasard. Il doit résulter de causes objectives profondes et étendues. Cependant ces causes peuvent résider aussi dans les erreurs de la social-démocratie qui était le guide du prolétariat, dans la faiblesse de notre volonté de lutte, de notre courage, de notre conviction. Le socialisme scientifique nous a appris à comprendre les lois objectives du développement historique. Les hommes ne font pas leur histoire de toutes pièces. Mais ils la font eux-mêmes. Le prolétariat dépend dans son action du degré de développement social de l'époque, mais l'évolution sociale ne se fait pas non plus en dehors du prolétariat, celui-ci est son impulsion et sa cause, tout autant que son produit et sa conséquence. Son action fait partie de l'histoire tout en contribuant à la déterminer. Et si nous pouvons aussi peu nous détacher de l'évolution historique que l'homme de son ombre, nous pouvons cependant bien l'accélérer ou la retarder.

 Dans l'histoire, le socialisme est le premier mouvement populaire qui se fixe comme but, et qui soit chargé par l'histoire, de donner à l'action sociale des hommes un sens conscient, d'introduire dans l'histoire une pensée méthodique et, par là, une volonté libre. Voilà pourquoi Friedrich Engels dit que la victoire définitive du prolétariat socialiste constitue un bond qui fait passer l'humanité du règne animal au règne de la liberté. Mais ce « bond » lui-même n'est pas étranger aux lois d'airain de l'histoire, il est lié aux milliers d'échelons précédents de l'évolution, une évolution douloureuse et bien trop lente. Et ce bond ne saurait être accompli si, de l'ensemble des prémisses matérielles accumulées par l'évolution, ne jaillit pas l'étincelle de la volonté consciente de la grande masse populaire. La victoire du socialisme ne tombera pas du ciel comme fatum, cette victoire ne peut être remportée que grâce à une longue série d'affrontements entre les forces anciennes et les forces nouvelles, affrontements au cours desquels le prolétariat international fait son apprentissage sous la direction de la social-démocratie et tente de prendre en main son propre destin, de s'emparer du gouvernail de la vie sociale. Lui qui était le jouet passif de son histoire, il tente d'en devenir le pilote lucide.
 

Friedrich Engels a dit un jour : « La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie. » Mais que signifie donc une « rechute dans la barbarie » au degré de civilisation que nous connaissons en Europe aujourd'hui ? Jusqu'ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité. Jetons un coup d'oeil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie. Le triomphe de l'impérialisme aboutit à l'anéantissement de la civilisation - sporadiquement pendant la durée d'une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. C'est exactement ce que Friedrich Engels avait prédit, une génération avant nous, voici quarante ans.

 Nous sommes placés aujourd'hui devant ce choix : ou bien triomphe de l'impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien victoire du socialisme, c'est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l'impérialisme et contre sa méthode d'action : la guerre. C'est là un dilemme de l'histoire du monde, un ou bien - ou bien encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient. Le prolétariat doit jeter résolument dans la balance le glaive de son combat révolutionnaire : l'avenir de la civilisation et de l'humanité en dépendent. Au cours de cette guerre, l'impérialisme a remporté la victoire. En faisant peser de tout son poids le glaive sanglant de l'assassinat des peuples, il a fait pencher la balance du côté de l'abîme, de la désolation et de la honte. Tout ce fardeau de honte et de désolation ne sera contrebalancé que si, au milieu de la guerre, nous savons retirer de la guerre la leçon qu'elle contient, si le prolétariat parvient à se ressaisir et s'il cesse de jouer le rôle d'un esclave manipulé par les classes dirigeantes pour devenir le maître de son propre destin.
La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe - quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d'honneur, ils sont, comme Marx l'écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand coeur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l'automutilation, avec aux lèvres leurs chants d'esclaves. Il a fallu que cela aussi ne nous soit pas épargné. Vraiment nous sommes pareils à ces Juifs que Moïse a conduits à travers le désert. Mais nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n'ayons pas désappris d'apprendre. Et si jamais le guide actuel du prolétariat, la social-démocratie, ne savait plus apprendre, alors elle périrait « pour faire place aux hommes qui soient à la hauteur d'un monde nouveau ».
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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009