Ce que la libre disposition du peuple allemand signifie, les démocrates de 1848, les champions du prolétariat allemand, Marx, Engels et Lassalle, Bebel et Liebknecht l'ont proclamé et défendu: c'est la grande république unitaire allemande. Pour cet idéal, les combattants de mars de Vienne et de Berlin ont versé leur sang sur les barricades, pour la réalisation de ce programme, Marx et Engels voulaient, en 1848, contraindre la Prusse à une guerre avec le tsarisme russe. La première exigence pour l'accomplissement de ce programme national était la liquidation de "cet amas de pourriture organisé" nommée monarchie des Habsbourg, et l'abolition de la monarchie militaire prussienne tout comme des deux douzaines de minuscules principautés en Allemagne. La défaite de la révolution allemande, la trahison de la bourgeoisie allemande de ses propres idéaux démocratiques aboutirent au régime bismarckien et à la création de celui-ci: à la Prusse actuelle, agrandie, coiffée d'un casque à pointe. L'Allemagne actuelle est érigée sur la tombe de la révolution de mars, sur les décombres du droit national du peuple allemand à disposer de lui-même. La guerre actuelle qui, à côté de la conservation de la Turquie, a pour but la conservation de la monarchie des Habsbourg et le renforcement de la monarchie militaire prussienne, est un nouvel enfouissement des morts de mars et du programme national de l'Allemagne. Et c'est une véritable ironie diabolique de l'histoire que de voir les sociaux-démocrates, les héritiers des patriotes allemands de 1848, foncer dans cette guerre - en élevant la bannière du droit des nations à disposer d'elles-mêmes!
Ou, par hasard, la troisième République, avec ses possessions coloniales sur quatre continents et ses horreurs coloniales, est-elle une expression du droit de la nation française de disposer d'elle-même? Ou est-ce l'Empire britannique avec l'Inde, et la domination sud-africaine d'un million de Blancs sur une population de cinq millions d'hommes de couleur? Ou est-ce même la Turquie, l'empire des tsars? Seul un politicien bourgeois, pour qui la race blanche représente l'humanité et les classes dirigeantes la nation, peut voir dans les Etats coloniaux en général des nations disposant du droit à disposer d'elles-mêmes.
Dans le sens socialiste de ce principe, il n'y a pas de nation libre, si son existence en tant qu'Etat repose sur l'esclavage d'autres peuples, car les peuples des colonies comptent aussi comme peuples et comme membre de l''Etat. Le socialisme international reconnaît le droit des nations libres, indépendantes, égales en droit, mais lui seul peut créer de telles nations, seul lui peut réaliser le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Aussi, ce mot d'ordre du socialisme n'est-il, pas plus que tous les autres, une sanctification de ce qui existe, mais un guide et un aiguillon pour la politique révolutionnaire, transformatrice, agissante du prolétariat. Aussi longtemps qu'existent des Etats capitalistes, aussi longtemps, notamment, que la politique impérialiste universelle détermine et façonne la vie intérieure et extérieure des Etats, le droit des nations à disposer d'elles-mêmes n'est qu'un vain mot, en temps de guerre comme en temps de paix.
Voir l'altaplano - la crise de la social-démocratie - P 193 - 196
