A lire : coquery_imperialisme_aout_2006.doc
Petit essai introductif : Impérialisme et impérialisme colonial
(Catherine Coquery-Vidrovitch et Hélène d’Almeida-Topor)
(extrait)
D’abord, une précision : ce n’est pas un débat théorique à la façon des économistes ou des juristes. Nous sommes des historiennes, donc pragmatiques, et il s’agit plutôt d’un regard rétrospectif sur les idées majeures qui ont présidé à l’interprétation du phénomène colonial français depuis les indépendances (les années 1960) : en somme une historiographie des mots et des concepts sous-jacents dans le domaine de l’histoire économique.
1. Ce fut la grande discussion des années 1960-1975 (C. Coquery-Vidrovitch)
Nous étions alors un groupe de jeunes chercheurs en sciences sociales diverses : quelques historiens, des sociologues, des anthropologues surtout (Claude Meillassoux…), un économiste (Samir Amin). Nous nous retrouvions pour discuter, en particulier, autour de la revue L’Homme et la Société, alors publiée par une sorte d’éditeur mécène, Jonas. Nous étions de jeunes intellectuels marxistes (mais pas nécessairement communistes) remettant en cause le catéchisme absurde imposé par le stalinisme des « cinq stades » obligatoires depuis la communauté primitive jusqu’au communisme radieux à venir, imposé comme le carcan modèle de toutes les sociétés (d’où aussi, à la même époque, des discussions animées sur le concept de « mode de production »).
Impérialisme ? Il fallait d’abord faire la différence entre l’Impérialisme en général (Rome, Égypte ancienne, Charles Quint, etc.) et l’impérialisme au sens économique contemporain du terme. C’est une idée développée par Immanuel Wallerstein : la différence entre les « empires mondes », et le système économique mondial. « L’empire-monde » avait des frontières économiques et politiques qui coïncidaient. Le système économique mondial (ou système monde) ne connaît plus cette coïncidence. La domination économique n’a plus de frontières. L’application extrême au xixe siècle en fut la Grande-Bretagne, qui devient libre-échangiste dès le milieu du xxe siècle, et pour un siècle : première puissance mondiale de l’époque, qui n’avait pas besoin de son empire colonial pour dominer le monde, d’où l’idée de Reluctant Empire, titre d’un ouvrage de J.KS. Galbraith (1963) : la Grande-Bretagne a constitué un empire contrainte et forcée par les conditions politiques de l’époque, sur le plan économique elle s’en serait volontiers passée.
En effet, l’impérialisme économique, au sens marxiste du terme , c’est la domination économique correspondant à l’ère industrielle, post-révolution industrielle, dans le jargon marxiste de l’époque : l’essentiel devient non plus le mercantilisme (accumulation de la monnaie, de l’or) mais la production. L’échec des empires mondes est patent après l’entreprise de Charles Quint, qui en rêvait encore, et ce modèle a vécu. Les processus économiques se poursuivent, d’où le terme de Marx : « mode de production capitaliste », devenu ensuite, plus généralement, « système social » (concept proposé dans les années 1990 par le médiéviste marxiste Guy Bois) : cela évite de s’embourber dans les distinctions entre infrastructure et superstructure, dans la mesure où l’ont sait évidemment maintenant que tout se tient en interrelation étroite, l’économique, le social, le culturel, l’idéologique, etc.
L’impérialisme triomphant à la fin du xviiie siècle et au xixe siècle est celui de la domination de la Grande-Bretagne (cf.mon article de l’Impérialisme britannique à l’impérialisme contemporain, l’avatar colonial). La notion de « Reluctant Empire » va s’imposer pour toutes les puissances occidentales vers la fin du xixe siècle avec la montée des capitalismes concurrentiels : la France d’abord, puis l’Allemagne et l’Italie qui se constituent, l’Autriche et sa concentration de capitaux. Jusqu’alors, seule la Grande-Bretagne était exportatrice nette de capitaux (beaucoup de travaux internationaux dans les années 1960-1970 sur ces exportations de capitaux). Après la guerre de 1870, tout le monde s’en mêle. La concurrence économique inter européenne concerne trois champs majeurs outre frontières :
Bref, la Conférence internationale de Berlin (1884-1885) est une rencontre politique et diplomatique à raison économique : comment faire pour éviter de se faire la guerre dans cette concurrence échevelée ? À noter que les débats et les résolutions concernent essentiellement des problèmes économiques (liberté du commerce sur le Niger et le Congo) et très secondairement l’occupation des territoires (voir l’excellent petit livre de Henri Brunschwig sur la question). Néanmoins, naturellement, les décisions politiques constitueront un adjuvant très fort à la « course au clocher », d’où l’idée d’un « nationalisme impérial » plutôt que d’un impérialisme économique d’envergure, où la primauté revient au politique en dépit des rêves et ambitions économiques, d’autant que les compétitions nationales s’amplifient : les puissances ferment les unes après les autres leur marché intérieur dans les années 1880-1890 (France, Allemagne, Italie). Seule la Grande-Bretagne va résister jusqu’à la conférence d’Ottawa en 1931. On doit remarquer que l’accélération de la conquête coloniale correspond à la grande récession de la fin du xixe siècle. J’ai développé ceci à l’époque dans un article : « De l'impérialisme britannique à l'impérialisme contemporain : l’avatar colonial. »
Malgré tout, le capitalisme concurrentiel des années 1890-1914 joue à plein. Jacques Marseille établit d’ailleurs dans son ouvrage (1985) que, dans la première phase coloniale, certaines parties de l’empire (l’Indochine) rapportent, non seulement aux entreprises coloniales mais aussi à l’État : François Bobrie a montré en son temps dans un article solide que l’Indochine a remboursé sa conquête sur son propre budget, d’où la réflexion parallèle de deux penseurs marxistes du début du xxe siècle, à partir du livre fondamental de Hobson : Imperialism, a study, 1902 (économiste socialiste dont la thèse, anti-coloniale, était : il faut augmenter le pouvoir d’achat interne des classes laborieuses au lieu d’aller chercher des marchés ailleurs). Il s’agit de Lénine, avec son ouvrage Le stade suprême du capitalisme, d’ailleurs mot mal traduit du russe : il s’agit du stade actuel catastrophique où nous en sommes, en 1915 : point de rupture dont il décrit les symptômes et les critères, en utilisant les données quantifiées de Hobson. Boukharine, plus intéressant car plus synthétique (avec son livre paru également en 1915) interprète la Première Guerre mondiale comme issue de la contradiction croissante entre les ambitions économiques multinationales et le nationalisme politique. Les contradictions sont devenues si fortes qu’elle ne peuvent se résoudre que par la guerre.
"De l'impérialisme britannique à l'impérialisme contemporain : l’avatar colonial", L'Homme et la Société, n° 18, 1970, pp. 61-90. Réédité. in Michel Margairaz (dir.), Histoire économique, XVIII°-XX° siècles, collection Textes essentiels, Paris, Larousse, 1992, pp. 783-799.
