Cet article peut être lu sur le site African Societies. Il fait le lien entre représentation des Africains et impérialisme. Nous en extrayons cette chronologie bien utile pour suivre le combat de Rosa Luxemburg contre le colonialisme, de courts extraits de l'analyse sur ce que représente le colonialisme à la fin du XIX ème siècle. Et la phrase de fin.
| BREVE CHRONOLOGIE DU PARTAGE DE L’AFRIQUE |
| 1869 | Ouverture du canal de Suez. |
| 1874 | Deuxième guerre britannique contre les Achantis. |
| 1878-9 | Guerre contre les Zoulous. Défaite britannique à Isandlwana. Début des opérations françaises contre l’Empire Mandingo. Stanley entre au service de Léopold II. |
| 1881 | Invasion française de la Tunisie. |
| 1882 | Occupation britannique de l’Egypte. |
| 1883-5 | L’Allemagne revendique les protectorats sur le Togoland, le Cameroun, l'Afrique orientale et l’Afrique du sud-ouest. |
| 1884 | Bataille d’Omdurman. L'Angleterre revendique le Somaliland. |
| 1884-5 | Congrès de Berlin. |
| 1885 | Léopold II fonde le Libre Etat du Congo. La British South Africa Company revendique le territoire du Bechuanaland. L'Angleterre revendique le Kenya. |
| 1887 | Défaite italienne à Massawa. Expansion de l'influence anglaise en Nigeria. |
| 1888-91 | La British South Africa Company de Cecil Rhodes crée la Rhodésie. |
| 1889-1906 | Rebellions des héréros et des hottentots contre le colonialisme allemand. |
| 1893 | Conquête française de l’Empire de Tokolor en Afrique occidentale. Conquête du territoire du Matabeleland par la British South Africa Company. |
| 1895-6 | Annexion de Madagascar à la France. L'Angleterre revendique l’Ouganda. |
| 1896 | Bataille d’Adoua où Ménélik II d’Ethiopie défait les italiens. |
| 1896-7 | Troisième guerre britannique contre les Achantis. Conquête britannique du Bénin. Révolte des Matabèles. Conquêtes françaises du Dahomey et de la Côte d’Ivoire. |
| 1898 | Incident de Fashoda entre la France et l’Angleterre. Conquête du Soudan de la part d’une armée anglo-égyptienne. |
| 1899-1902 | Guerre anglo-boer. |
| 1905 | Révolte des Maji Maji en Tanganika. |
| 1906 | Révolte des Zoulous au Natal. |
| 1908 | Transfert de la souveraineté sur le Congo à la Belgique. |
... Dans la dernière décennie du XIX siècle, l'impérialisme devint pour la première fois dans les pays occidentaux une cause populaire. Jusque là, il s’était agi d’une affaire d’Etat, d’une question élitaire ou d’intérêts coloniaux. L'impérialisme populaire (Volksimperialismus) marchait maintenant de pair avec une propagande patriotique massive et le chauvinisme. C’était en grande partie le produit d’une propagande qui visait à rendre le nationalisme et l’impérialisme populaires, même si cette même période a été témoin du rassemblement et de l’apogée de tous les préjugés qu’avait accumulés le siècle.
Ce fut plus que jamais l’ère du colonialisme, tant et si bien que la culture populaire devint un outil de propagande politique, imprégnée de nationalisme et de patriotisme et réglée, si non dirigée, d’en haut. Le terme “populaire” acquérait ainsi un sens différent. Les rivalités entre Etats européen et le nationalisme, l’antisémitisme politique et le racisme étaient des préoccupations en elles-mêmes et par elles-mêmes mais aussi des manœuvres visant à neutraliser la lutte de classe et à transformer la solidarité de classe en solidarité nationale et raciale, pouvant ainsi être contrôlée d’en haut (cf. Nederveen Pieterse, 1989, chap. 9). (Pour autant qu’il pouvait sembler contrôlable durant les guerres mondiales). Ainsi, sur l’arrière-plan de l’époque expansionniste en Europe et aux Etats Unis, il y avait aussi la poussée du mouvement ouvrier qui, vers 1880-90, semblait avancer irrémédiablement. Pour les élites dominantes, le national-socialisme apparaissait une façon de neutraliser la lutte de classe et d’endiguer la vague croissante de la révolution sociale. L’histoire de la propagande politique moderne, que l’on a souvent fait remonter à la première guerre mondiale (Black, 1975; par exemple; pour des avis autres, cf.. Knightley, éd. rév. 1982, chap. 3; Kiernan, 1974, chap. 3) peut probablement être largement ramenée en arrière. La présence des conflits coloniaux dans la presseprestige national et au moral militaire sur un arrière-plan de rivalités croissantes dans l’Europe elle-même ... contribuait au
En ce qui concerne l’Afrique, l'image coloniale fondamentale de l'indigène est celle d’un ennemi. Les premiers épisodes du colonialisme étaient des scènes de bataille et les violences sanguinaires restèrent la réalité fondamentale du colonialisme même après la mise en place de l’autorité coloniale. Les rebellions étaient impitoyablement suffoquées. Rudyard Kipling a donné une formulation classique de l’image de l’ennemi dans le nouvel impérialisme qui est en nette opposition à celle noble que ce dernier donnait de lui ...
La course à l’Afrique
Entre 1880 et 1910, la course à l’Afrique, la compétition entre Etats européens pour s'emparer de territoires en Afrique impliquait toute une série de raisons. Considérations stratégiques: pour tenir les routes maritimes ouvertes vers l’Inde: l’Angleterre s’intéressait au Cap et à l’Egypte (Robinson et Gallagher, 1961). (2) Grandeur nationale: pour compenser la défaite dans la guerre franco-prussienne: la France se tourna vers les conquêtes hors de l’Europe (3) Grandeur nationale et bénéfice économique: Léopold II voulait transformer la Belgique en empire (“la capitale d'un immense empire”) en acquérant des territoires hors de l’Europe. Parmi les différents exemples il y a celui des petits Pays Bas qui paraissaient grands et florissants grâce à leur possession de l’immense archipel indonésien (Stengers, 1972). (4). La conjoncture économique et la politique interne: à une période de déclin économique, Bismarck introduisit une politique d’expansion pour établir une cohésion politique entre différents groupes d’intérêt du Reich et essayer de neutraliser l’avancée du mouvement ouvrier (Wehler, 1969). (5) Et puis l’instabilité en Afrique et l’impérialisme préventif joints aux considérations de politique interne jouèrent, en diverses combinaisons, un rôle dans toutes les initiatives impériales en Afrique ...
Selon une tendance en littérature qui pose l’accent sur cette interprétation du nouvel impérialisme (Doyle, 1986), les rivalités entre les Etats européens, avec l’Afrique comme principal terrain de conflit, étaient la question clef. Les vignettes et les caricatures de l’époque (après 1885), qui mettent invariablement l’accent sur les conflits à caractère diplomatique entre les Etats européens plus que sur l’expansion coloniale en soi, en sont une confirmation. Elles montrent de façon vivifiante la projection de l’équilibre de forces européennes sur la carte de l’Afrique. Dans l’imaginaire populaire, les conflits à caractère diplomatique entre Etats européens pesaient beaucoup plus que l’affrontement avec la population africaine.
Alors que le colonialisme du propre pays était généralement dépeint avec des couleurs patriotiques, le colonialisme des autres Etats, à part une satire sans méchanceté, était vu d’un œil critique. Le fait que la presse française ridiculisait le colonialisme allemand et qu’allemands et français critiquaient les britanniques - et ainsi de suite – était en soi le reflet des rivalités européennes ...
L'image prédominante en Europe était celle des colonies comme source de prospérité. Ayant été vaincu dans la première guerre mondiale, l’Allemagne avait perdu ses colonies, mais, même dans le cadre du programme national-socialiste, l’idée coloniale survécut. En 1934, Kolonial-Kalender de Köhler (Die Wildnis Ruft, Les rappels de la nature sauvage) synthétise cette idée: Ohne Kolonien, Volk in Not/ Kolonialbesitz, Arbeit und Brot [Sans colonies, gens angoissés / Avec les colonies, travail et pain.]. (Sur le frontispice, le Führer des Dritten Reiches nous informa: Die Stellung des Nationalsozialismus zur Kolonialfrage ist im allgemeinen durch den 3. Punkt des nationalsozialistischen Programms bestimmt. Wir fordern Land und Boden (Kolonien) zur Ernährung unseres Volkes und Umsiedlung unseres Bevölkerungsüberschusses)...
... Divers témoins européens nourrissaient peu d’illusions sur ce point. Marx commentait: «La profonde hypocrisie et la barbarie inhérentes à la civilisation bourgeoise se dévoilent à nous dans les colonies où elle se promène nue» Sartre notait: «Dans les colonies, la vérité était nue». Joseph Conrad parlait du colonialisme comme de la «plus vile course au butin ayant jamais défiguré l’histoire de la conscience humaine». La culture populaire occidentale a toutefois en grande partie suivi le modèle de la propagande coloniale...
Au début du XX siècle, John Hobson et Rosa Luxemburg avertissaient que le militarisme impérialiste et la barbarie se seraient retournés comme un boomerang contre l'Europe. Après la guerre de tranchée de 1914-18, la question se posa également dans les colonies de savoir ce qui avait rendu la civilisation aussi attrayante. Lorsque, dans la terre des “poètes et penseurs” il y eu six millions de sacrifices humains, la question surgit de savoir ce qui rendait les blagues occidentales aux dépens des peuples colonisés si amusantes. Césaire et Fanon reprirent la question là où Hobson et Luxemburg l’avaient laissée et interprétèrent le fascisme et le nazisme comme “impérialisme tourné vers l’intérieur ”. Il s’en suit que les blagues occidentales reflètent de la même façon leur provenance et se retournent contre elles-mêmes.
Ce texte constitue un chapitre du livre: J.N. Pieterse, White on Black: Images of Africa and Blacks in western popular culture, Yale U.P., 1992
A titre gracieux de l'auteur.
Traduction: Madeleine Carbonnier
Références