C'est un texte majeur, à un moment crucial de la révolution. L'analyse de Rosa Luxemburg montre ce qui aurait dû être et prévoit ce qui va advenir. Il témoigne de sa conscience aigüe de ce qui aurait été nécessaire pour la réussite de la révolution.
Citation : L'analyse de Rosa Luxemburg de la réunion des Conseils d'ouvriers et de soldats d'où Karl Liebknecht et elle furent évincés et où le courant réformiste l'emporta.
"Dans l'atmosphère confuse de la révolution, les hommes et les choses mûrissent à une vitesse effrayante. Il y a seulement trois semaines, lorsque la Conférence des Conseils d'ouvriers et de soldats s'est achevée, Ebert et Scheidemann semblaient être au sommet de leur pouvoir. Les représentants des masses révolutionnaires d'ouvriers et de soldats de toute l'Allemagne s'étaient aveuglément soumis à leur direction. La convocation de l'Assemblée nationale, le blocage de la « rue », la dégradation du Conseil exécutif et, avec lui, des conseils d'ouvriers et de soldats en figures symboliques impuissantes – quel triomphe de la contre-révolution sur toute la ligne ! Les fruits du 9 novembre semblaient perdus et engloutis, la bourgeoisie respirait à nouveau tranquillement, les masses se tenaient là, désemparées, désarmées, amères et pourtant plongées dans le doute. Ebert-Scheidemann se croyaient au sommet du pouvoir."
Que font les dirigeants ? - (7 janvier 1919)
Dans l'atmosphère enfiévrée de la révolution, les hommes et les choses mûrissent à une vitesse extraordinaire. Il y a seulement trois semaines, lorsque la Conférence des conseils d’ouvriers et de soldats s'est achevée [2], Ebert et Scheidemann semblaient être au sommet de leur pouvoir. Les représentants des masses révolutionnaires d'ouvriers et de soldats de toute l'Allemagne s'étaient aveuglément soumis à leur direction. La convocation de l'Assemblée nationale, le blocage de la « rue », la dégradation du Conseil exécutif et, avec lui, des conseils d’ouvriers et de soldats en figures symboliques impuissantes – quel triomphe de la contre-révolution sur toute la ligne ! Les fruits du 9 novembre semblaient perdus et engloutis, la bourgeoisie respirait à nouveau tranquillement, les masses se tenaient là, désemparées, désarmées, emères et pourtant plongées dans le doute. Ebert-Scheidemann se croyaient au sommet du pouvoir.
Fous aveugles ! Moins de vingt jours se sont écoulés depuis, et leur pouvoir apparent s'est effondré du jour au lendemain. Car les masses sont le véritable pouvoir, le pouvoir réel en raison de leurs intérêts, en raison de la nécessité historique, en raison de l'« impératif » d'airain de l'histoire. On peut temporairement les enchaîner, priver formellement leur organisation de tout pouvoir, il leur suffit de bouger, de redresser la colonne vertébrale, pour que le sol se dérobe sous les pieds de la contre-révolution.
Quiconque a assisté hier à la manifestation de masse dans la Siegesallee, quiconque a ressenti cette conviction révolutionnaire inébranlable, cette ambiance magnifique, cette énergie qui émanait des masses, ne pouvait que conclure : les prolétaires ont énormément mûri politiquement à l'école des dernières semaines, des événements récents. Ils ont pris conscience de leur force et il ne leur manque plus qu'à en faire usage.
Les Ebert-Scheidemann et leur commanditaire, la bourgeoisie, qui ne cessent de hurler aux « putschs », vivent en ce moment la même déception que celle qu'a connue autrefois le dernier Bourbon, à qui son ministre répondit, alors qu'il s'indignait de la « rébellion » du peuple parisien : « Monsieur, ce n'est pas une rébellion, c'est une révolution !
Oui, c'est une révolution, avec tout son déroulement apparemment chaotique, avec ses flux et reflux alternés, avec ses tentatives momentanées de prise de pouvoir et ses reculs tout aussi momentanés de la vague révolutionnaire. Et à travers tous ces mouvements apparemment en zigzag, la révolution s'impose pas à pas, victorieuse, et avance inexorablement.
Les masses doivent apprendre, dans le combat lui-même, à lutter et à agir. Et on le sent aujourd'hui, la classe ouvrière de Berlin a largement appris à agir, elle a soif d'actions déterminées, de situations claires, de mesures radicales. Elle n’est plus la même que le 9 novembre, elle sait ce qu’elle veut et ce qu’elle doit faire.
Mais ses dirigeants, les organes devant exécuter sa volonté, sont-ils à la hauteur ? Les délégués révolutionnaires et représentants syndicaux des grandes entreprises, les éléments radicaux de l'USP ont-ils entre-temps gagné en énergie et en détermination ? Leur capacité d'action a-t-elle suivi le rythme de l'énergie croissante des masses ?
Nous craignons de ne pas pouvoir répondre à cette question par un oui catégorique. Nous craignons que les dirigeants soient toujours les mêmes que ce qu’ils étaient le 9 novembre, qu'ils aient peu appris.
Vingt-quatre heures se sont écoulées depuis l'attaque du gouvernement Ebert contre Eichhorn. [3] Les masses ont suivi avec fougue l'appel de leurs dirigeants, elles ont spontanément procédé à la réintégration d'Eichhorn par leurs propres moyens, elles ont spontanément occupé le Vorwärts de leur propre initiative, elles se sont emparées des rédactions bourgeoises et du WTB [4], elles se sont armées dans la mesure du possible. Elles attendent de nouvelles instructions et actions de la part de leurs dirigeants.
Qu'ont-ils fait entre-temps, qu'ont-ils décidé ? Quelles mesures ont-ils prises pour assurer la victoire de la révolution dans cette situation tendue où se décide, au moins pour la prochaine étape, le sort de la révolution ? Nous ne voyons et n'entendons rien ! Possible que les représentants des travailleurs délibèrent largement et précisément. Mais maintenant, il s’agit d’agir.
Les Ebert et Scheidemann ne perdent certainement pas leur temps en délibérations. Ils ne dorment certainement pas. Ils préparent en silence, avec l'énergie et la prudence habituelles des contre-révolutionnaires, leurs tracts, ils aiguisent leurs épées pour prendre la révolution par surprise, pour l'assassiner.
D'autres éléments vélléitaires sont certainement déjà à l'œuvre pour entamer des « négociations », pour aboutir à des compromis, pour jeter un pont au-dessus du gouffre sanglant qui s'est ouvert entre les masses ouvrières et de soldats et le gouvernement d'Ebert, pour inciter la révolution à un « compromis » avec ses ennemis mortels.
Il n'y a pas de temps à perdre. Des mesures énergiques doivent être prises immédiatement. Il faut donner des directives claires et rapides aux masses, aux soldats fidèles à la révolution, il faut orienter leur énergie et leur volonté de lutter vers les bons objectifs. Seule une action résolue et claire des organes révolutionnaires permettra de rallier à la cause sacrée du peuple les éléments indécis parmi les troupes.
Agir ! Agir ! Avec courage, détermination, cohérence – tel est le devoir des responsables révolutionnaires et des dirigeants honnêtes du parti socialiste. Désarmer la contre-révolution, armer les masses, occuper toutes les positions de pouvoir. Agir rapidement ! La révolution nous engage. Ses heures comptent pour des mois dans l'histoire mondiale, et ses jours pour des années. Que les organes de la révolution soient conscients de leurs hautes responsabilités !
Texte allemand : https://www.marxists.org/deutsch/archiv/luxemburg/1919/01/fuehrer.htm
1. Cet article n'est pas signé. Clara Zetkin cite Rosa Luxemburg comme autrice dans son ouvrage Um Rosa Luxemburgs Stellung zur russischen Revolution (Hambourg, 1922).
2. Du 16 au 21 décembre 1918 se tint à Berlin le premier congrès général des Conseils d'ouvriers et de soldats d'Allemagne, dominé par les représentants du SPD. En acceptant d'organiser le 19 janvier 1919 des élections à une Assemblée nationale chargée de régler la suite des événements et en élisant un Conseil central des Conseils d'ouvriers et de soldats, auquel seul le droit de délibérer sur les projets de loi importants du gouvernement était accordé, ce congrès trancha la question fondamentale de la révolution, à savoir Pouvoir des Conseils ou Assemblée nationale bourgeoise, en faveur de l'État bourgeois.
3. Le 4 janvier 1919, le chef de la police berlinoise Emil Eichhorn, qui appartenait à l'aile gauche de l'USPD, fut destitué par le gouvernement social-démocrate. Cette mesure visait à provoquer les ouvriers et soldats révolutionnaires de Berlin à se lancer dans des combats armés sans y être préparés. Les délégués révolutionnaires, la direction berlinoise de l'USPD et le siège du KPD appelèrent conjointement les travailleurs et les soldats à se mobiliser pour obtenir la réintégration d'Emil Eichhorn, le désarmement de la contre-révolution et l'armement des ouvriers. Le 5 janvier, des centaines de milliers de personnes manifestèrent à Berlin, se rassemblèrent dans la Siegesallee et marchèrent vers le siège de la police.
4. Bureau télégraphique de Wolff.

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