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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.
 
Voir aussi : http://comprendreavecrosaluxemburg2.wp-hebergement.fr/
 
2 septembre 2021 4 02 /09 /septembre /2021 20:48
Extrait du roman "Le feu" d'Henri Barbusse. En hommage à Karl Liebknecht pour le 150e anniversaire de sa naissance.

Dans le chapitre intitulé "Le feu" comme le titre même du roman, Henri Barbusse fait apparaître le nom de Liebknecht.  Et cela en pleine guerre, puisque le roman est publié sous forme de feuilleton dans le journal l'Oeuvre en  1916. Cela témoigne plus que tout autre fait de ce que représentait Liebknecht.

Barbusse s'était engagé à 41 ans, le roman est construit sur ses notes prises au jour le jour. C'est tout à la fin du roman que Bertrand, le caporal supérieur de Barbusse,  invoque Liebknecht.

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Barbusse et ses compagnons pénètrent dans une tranchée prise aux soldats allemands. Ils sont entourés de leurs cadavres et voient devant eux des files de prisonniers. Il se retrouve près de son officier Bertrand. Et c'est là que celui-ci évoque la figure, le combat de Liebknecht, l'espoir qu'il incarne.,

 

Sa voix s’élevait avec un tremblement contenu.
– Il le fallait, dit-il. Il le fallait – pour l’avenir. Il croisa les bras, hocha la tête.
– L’avenir ! s’écria-t-il tout d’un coup comme un prophète. De quels yeux ceux qui vivront après nous et dont le progrès – qui vient comme la fatalité – aura enfin équilibré les consciences, regarderont-ils ces tueries et ces exploits dont nous ne savons pas même, nous qui les commettons, s’il faut les comparer à ceux des héros de Plutarque et de Corneille, ou à des exploits d’apaches !


« Et pourtant, continua Bertrand, regarde ! Il y a une figure qui s’est élevée au-dessus de la guerre et qui brillera pour la beauté et l’importance de son courage... »

J’écoutais, appuyé sur un bâton, penché sur lui, recueillant cette voix qui sortait, dans le silence du crépuscule, d’une bouche presque toujours silencieuse. Il cria d’une voix claire :
– Liebknecht !

 

Il se leva, les bras toujours croisés. Sa belle face, aussi profondément grave qu’une face de statue, retomba sur sa poitrine. Mais il sortit encore une fois de son mutisme marmoréen pour répéter :


– L’avenir ! L’avenir ! L’œuvre de l’avenir sera d’effacer ce présent-ci, et de l’effacer plus encore qu’on ne pense, de l’effacer comme quelque chose d’abominable et de honteux. Et pourtant, ce présent, il le fallait, il le fallait ! Honte à la gloire militaire, honte aux armées, honte au métier de soldat, qui change les hommes tour à tour en stupides victimes et en ignobles bourreaux. Oui, honte : c’est vrai, mais c’est trop vrai, c’est vrai dans l’éternité, pas encore pour nous. Attention à ce que nous pensons maintenant ! Ce sera vrai, lorsqu’il y aura toute une vraie bible. Ce sera vrai lorsque ce sera écrit parmi d’autres vérités que l’épuration de l’esprit permettra de comprendre en même temps. Nous sommes encore perdus et exilés loin de ces époques-là. Pendant nos jours actuels, en ces moments-ci, cette vérité n’est presque qu’une erreur, cette parole sainte n’est qu’un blasphème !

Il eut une sorte de rire plein de résonances et de rêves.

Extrait du roman "Le feu" d'Henri Barbusse. En hommage à Karl Liebknecht pour le 150e anniversaire de sa naissance.

On peut lire sur Gallica les lettres de Barbusse à sa femme parues chez Flammarion en 1937. Ci -dessous les extraits de lettres consacrés au passage sur Liebknecht, où l'on voit que cela n'allait pas de soi et qu'il en craignait la censure.

 

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1133175/texteBrut

 

8 octobre

Je viens de voir L'Œuvre aujourd'hui. Il y a eu un petit coupachement de rigueur dans la sortie, mais pas trop encore, ma foi. J'appréhendais davantage. Attendons maintenant Liebknecht.

 

13 octobre

Figurez-vous que je n'ai pas encore L'Œuvre d'hier je n'ai pas encore pu me rendre compte de l'effet que présente la conversation Bertrand avec le mot Liebknecht renvoyé au prochain numéro Mais c'est très probablement une petite manœuvre jésuitique.

 

13 octobre au soir

2° J'ai vu que tout le passage de Bertrand, intégralement, a passé. Ça je n'en reviens pas. Autour de moi, on n'en revient pas non plus. Le passage a produit sur les camarades ici présents qui me demandent toujours le feuilleton pour le lire après que je l'ai lu, une grande impression « Ben, mon vieux, tu n'y vas pas par quatre chemins, tu dis carrément les choses » Ils trouvent, du reste, que j'ai raison, et que la substitution d'un idéal humanitaire et libéral au déroulèdisme borgne et crétin, est susceptible d'aider les soldats à accomplir leur terrible devoir. C'est curieux comme tous les soldats qui m'ont entouré depuis deux ans ont toujours été facilement influencés par la vérité que je leur expliquais Je crois, de plus en plus, que c'est l'heure de parler haut et grandement.

Extrait du roman "Le feu" d'Henri Barbusse. En hommage à Karl Liebknecht pour le 150e anniversaire de sa naissance.

Lire sur comprendre : https://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/article-20809931.html

En écho lire aussi les belles lignes de Rosa Luxemburg sur le devoir des prolétaires.

 

Les dernières lignes de la « brochure de Junius »

 

(Dont le titre exact est « La faillite de la social-démocratie », texte paru sous pseudonyme, car Rosa Luxemburg était emprisonnée)
 

La guerre mondiale se révèle être non seulement un crime grandiose mais aussi un suicide de la classe ouvrière européenne. Ce sont bien les soldats du socialisme, les prolétaires d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie, de Belgique, qui se massacrent les uns les autres depuis des mois sur ordre du capital, qui s’enfoncent  les uns les autres dans le cœur le fer glacial du meurtre, qui basculent ensemble dans la tombe en s’enlaçant les uns les autres d’une étreinte mortelle.

 

 » L’Allemagne, l’Allemagne par dessus tout! Vive la démocratie! Vive le tsar et le panslavisme! Dix mille toiles de tentes garanties standard! Cent mille kilos de lard, d’ersatz de café, livrables immédiatement! » Les dividendes montent et les prolétaires tombent. Et avec chacun d’eux, c’est un combattant de l’avenir, un soldat de la révolution, un de ceux qui libéreront l’humanité du joug du capitalisme qui descend dans la tombe.

 

Cette absurdité insensée, ce cauchemar infernal et sanglant ne cesseront que lorsque les ouvriers d’Allemagne et de France, d’Angleterre et de Russie se réveilleront enfin de leur ivresse et se tendront une main fraternelle, lorsqu’ils couvriront le chœur bestial des fauteurs de guerre impérialistes et le hurlement rauque des hyènes capitalistes par l’ancien et puissant cri de guerre du Travail : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »

 

Publié dans les Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, Tome IV, Agone, 2014, P 196/19

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L'extrait du chapitre Le feu

L'extrait a été repris du site : https://horizon14-18.eu/wa_files/barbusse-le-feu.pdf

 

Où est l’ennemi ? Il a laissé des corps  partout et on a vu des rangées de prisonniers : là-bas, encore, il s’en profile une, monotone,  indéfinie et toute fumeuse sur le ciel sale. Mais le gros semble s’être dissipé au loin. Quelques obus nous arrivent ici, là, maladroitement ; on s’en moque. On est délivrés, on est tranquilles, on est seuls, dans cette sorte de désert où des immensités de cadavres aboutissent à une ligne de vivants.


La nuit est venue. La poussière s’est envolée, mais elle a fait place à la pénombre et à l’ombre, sur le désordre de la foule étirée en longueur. Les hommes se rapprochent, s’asseyent, se lèvent, marchent, appuyés ou accrochés les uns aux autres. Entre les abris, bloqués par des mêlées de morts, on se groupe, on s’accroupit. Quelques-uns ont posé leur fusil par terre et vaguent aux abords de la fosse, les bras ballants ; de près, on voit qu’ils sont noircis, brûlés, les yeux rouges, et balafrés de boue. On ne parle guère, mais on commence à chercher.


On aperçoit des brancardiers dont les silhouettes découpées cherchent, s’inclinent, s’avancent, cramponnés deux à deux à leurs
longs fardeaux. Là-bas, à notre droite, on entend des coups de pioche et de pelle.


J’erre au milieu de ce sombre tohu-bohu.

Dans un endroit où le talus de la tranchée, écrasé par le bombardement, forme une pente douce, quelqu’un est assis. Un vague éclairement règne encore. La calme attitude de cet homme, qui regarde devant lui et pense, me semble sculpturale et me frappe. Je le reconnais en me penchant. C’est le caporal Bertrand.
 

Il tourne la figure vers moi et je sens qu’il me sourit dans l’ombre avec son sourire réfléchi.

– J’allais te chercher, me dit-il. On organise la garde de la tranchée, en attendant qu’on ait d s nouvelles de ce qu’ont fait les autres et de ce qui se passe en avant. Je vais te mettre en sentinelle double, avec Paradis, dans un trou d’écoute que les sapeurs viennent de creuser.
 

Nous contemplons les ombres des passants et des immobiles, qui se profilent en taches d’encre, courbés, pliés dans diverses poses, sur la grisaille du ciel, tout le long du parapet en ruines. Ils font un étrange remuement ténébreux, rapetissés comme des insectes et des vers, parmi ces campagnes cachées d’ombre, pacifiées par la mort, où les batailles font, depuis deux ans, errer et stagner des villes de soldats sur des nécropoles démesurées et profondes.


Deux êtres obscurs passent dans l’ombre, à quelques pas de nous ; ils s’entretiennent à demi-voix.
– Tu parles, mon vieux, qu’au lieu de l’écouter, j’y ai foutu ma baïonnette dans l’ventre, que j’pouvais plus la déclouer.
– Moi, i’s étaient quat’ dans l’fond du trou. J’les ai appelés pour les faire sortir : à mesure qu’un sortait, j’y ai crevé la peau. J’avais du rouge qui me descendait jusqu’au coude. J’en ai les manches collées.
– Ah ! reprit le premier, quand on racont’ra ça plus tard, si on r’vient, à eux autres chez nous, près du fourneau et de la chandelle, qui voudra y croire ? C’est-i’ pas malheureux, s’pas ?
– J’m’en fous, pourvu qu’on r’vienne, fit l’autre. Vitement, la fin, et qu’ça.


Bertrand parlait peu, d’ordinaire, et ne parlait jamais de lui-même. Il dit pourtant :
– J’en ai eu trois sur le bras. J’ai frappé comme un fou. Ah ! nous étions tous comme des bêtes quand nous sommes arrivés ici !


Sa voix s’élevait avec un tremblement contenu.
– Il le fallait, dit-il. Il le fallait – pour l’avenir. Il croisa les bras, hocha la tête.
– L’avenir ! s’écria-t-il tout d’un coup comme un prophète. De quels yeux ceux qui vivront après nous et dont le progrès – qui vient comme la fatalité – aura enfin équilibré les consciences, regarderont-ils ces tueries et ces exploits dont nous ne savons pas même, nous qui les commettons, s’il faut les comparer à ceux des héros de Plutarque et de Corneille, ou à des exploits d’apaches !


« Et pourtant, continua Bertrand, regarde ! Il y a une figure qui s’est élevée au-dessus de la guerre et qui brillera pour la beauté et l’importance de son courage... »

J’écoutais, appuyé sur un bâton, penché sur lui, recueillant cette voix qui sortait, dans le silence du crépuscule, d’une bouche presque toujours silencieuse. Il cria d’une voix claire :
– Liebknecht !

 

Il se leva, les bras toujours croisés. Sa belle face, aussi profondément grave qu’une face de statue, retomba sur sa poitrine. Mais il sortit encore une fois de son mutisme marmoréen pour répéter :


– L’avenir ! L’avenir ! L’œuvre de l’avenir sera d’effacer ce présent-ci, et de l’effacer plus encore qu’on ne pense, de l’effacer comme quelque chose d’abominable et de honteux. Et pourtant, ce présent, il le fallait, il le fallait ! Honte à la gloire militaire, honte aux armées, honte au métier de soldat, qui change les hommes tour à tour en stupides victimes et en ignobles bourreaux. Oui, honte : c’est vrai, mais c’est trop vrai, c’est vrai dans l’éternité, pas encore pour nous. Attention à ce que nous pensons maintenant ! Ce sera vrai, lorsqu’il y aura toute une vraie bible. Ce sera vrai lorsque ce sera écrit parmi d’autres vérités que l’épuration de l’esprit permettra de comprendre en même temps. Nous sommes encore perdus et exilés loin de ces époques-là. Pendant nos jours actuels, en ces moments-ci, cette vérité n’est presque qu’une erreur, cette parole sainte n’est qu’un blasphème !

Il eut une sorte de rire plein de résonances et de rêves.

– Une fois, je leur ai dit que je croyais aux prophéties – pour les faire marcher !

Je m’assis à côté de Bertrand. Ce soldat qui avait toujours fait plus que son devoir et pourtant survivait encore – revêtait en ce moment à mes yeux l’attitude de ceux qui incarnent une haute idée morale, et ont la force de se dégager de la bousculade des contingences, et qui sont destinés, pour peu qu’ils passent dans un éclat d’événement, à dominer leur époque.

– J’ai toujours pensé toutes ces choses, murmurai-je.


– Ah ! fit Bertrand.
 

Nous nous regardâmes sans un mot, avec un peu de surprise et de recueillement. Après ce grand silence, il reprit :
– Il est temps de commencer le service. Prends ton fusil et viens.



... De notre trou d’écoute, nous voyons vers l’est une lueur d’incendie se propager, plus bleue, plus triste qu’un incendie. Elle raye le
ciel au-dessous d’un long nuage noir qui s’étend, suspendu, comme la fumée d’un grand feu éteint, comme une tache immense sur le monde. C’est le matin qui revient. Il fait un froid tel qu’on ne peut rester immobile malgré l’enchaînement de la fatigue.

 

On tremble, on frissonne, on claque des dents, on larmoie. Peu à peu, avec une lenteur désespérante, le jour s’échappe du ciel dans la
maigre charpente des nuages noirs. Tout est glacé, incolore et vide ; un silence de mort règne partout. Du givre, de la neige, sous un  fardeau de brume. Tout est blanc. Paradis remue, c’est un épais fantôme blafard. Nous sommes tout blancs aussi, nous. J’avais placé ma musette sur le revers du parapet de l’écoute, et on la dirait enveloppée dans du papier. Au fond du trou, un peu de neige surnage, rongée, teinte en gris, sur le bain de pieds noir. Hors du trou, sur les entassements, dans les excavations, par-dessus la cohue des morts, une mousseline de neige est posée. Deux masses baissées s’estompent, mamelonnées, au travers du brouillard : elles se
foncent et arrivent à nous, nous hèlent. Ces hommes viennent nous relever. Ils ont la face brun-rouge et humide de froid, les pommettes
comme des tuiles émaillées, mais leurs capotes ne sont pas poudrées : ils ont dormi sous la terre.


Paradis se hisse dehors. Je suis dans la plaine son dos de bonhomme Hiver, et la marche de canard de ses souliers qui ramassent de blancs paquets de semelles feutrées. Nous regagnons, pliés en deux, la tranchée : les pas de ceux qui nous ont remplacés sont marqués en noir sur la mince blancheur qui recouvre le sol.
 

Dans la tranchée au-dessus de laquelle, par endroits, des bâches brochées de velours blanc ou moirées de givre, sont tendues à l’aide de piquets, en vastes tentes irrégulières, s’érigent, çà et là, des veilleurs. Entre eux, des formes accroupies, qui geignent, essayent de se débattre contre le froid, d’en défendre le pauvre foyer de leur poitrine, ou qui sont glacées. Un mort est affalé, debout, à peine de travers, les pieds dans la tranchée, la poitrine et les deux bras couchés sur le talus. Il brassait la terre quand il s’est éteint. Sa face, dirigée vers le ciel, est recouverte d’une lèpre de verglas, la paupière blanche comme l’œil, la moustache enduite d’une bave dure.
D’autres corps dorment, moins blanchis que les autres : la couche de neige n’est intacte que sur les choses : objets et morts.


– Faut dormir.
Paradis et moi, nous cherchons un gîte, un trou où l’on puisse se cacher et fermer les yeux.  
– Tant pis s’il y a des macchabées dans une guitoune, marmotte Paradis. Par ce froid-là, i’s’retiendront, i’s s’ront pas méchants.  Nous nous avançons, si las que nos regards traînent à terre. Je suis seul. Où est Paradis ? Il a dû se coucher dans quelque fond. Peut-être m’a-t-il appelé sans je l’aie entendu.


Je rencontre Marthereau.
– J’cherche où dormir ; j’étais d’garde, me dit-il.
– Moi aussi. Cherchons.
– Qu’est-ce que c’est de c’bruit et de c’shproum ? dit Marthereau.
Un murmure de piétinements et de voix, tassés, déborde du boyau qui débouche là.
– Les boyaux sont pleins d’bonhommes et d’types... Qui c’est qu’vous êtes ?
Un de ceux auxquels on se trouve tout d’un coup mêlé, répond :
– On est le 5e Bâton.
Les nouveaux venus font la pause. Ils sont en tenue. Celui qui a parlé s’assoit, pour souffler, sur les rotondités d’un sac de terre qui dépasse l’alignement, et pose ses grenades à ses pieds. Il
s’essuie le nez du revers de sa manche.
– Quoi qu’vous v’nez faire par ici ? On vous l’a dit ?
– Plutôt qu’on nous l’a dit : nous v’nons pour attaquer. On va là-bas, jusqu’au bout.
De la tête, il indique le Nord.

 

La curiosité qui les contemple s’accroche à un détail :
– Vous avez emporté tout vot’ bordel ?
– Nous avons mieu’ aimé l’garder, et voilà.
– En avant ! leur commande-t-on.
Ils se lèvent et s’avancent, mal réveillés, les yeux bouffis, les rides soulignées. Il y a des jeunes au cou mince et aux yeux vides, et des
vieux, et, au milieu, des hommes ordinaires. Ils marchent d’un pas ordinaire et pacifique. Ce qu’ils vont faire nous semble, à nous qui l’avons fait la veille, au-dessus des forces humaines. Et pourtant ils s’en vont vers le Nord.

 

– Le réveil des condamnés, dit Marthereau.
On s’écarte devant eux, avec une espèce d’admiration et une espèce de terreur. Quand ils sont passés, Marthereau hoche la
tête et murmure :
– De l’aut’ côté, y en a qui s’apprêtent aussi, avec leur uniforme gris. Tu crois qu’i’s s’en ressentent pour l’assaut, ceux-là ? T’es pas fou ?Alors, pourquoi qu’i’ sont venus ? C’est pas eux, j’sais bien, mais c’est euss tout de même pisqu’ils sont ici... J’sais bien, j’sais bien, mais tout ça, c’est bizoarre.

 

La vue d’un passant change le cours de ses idées :
– Tiens, v’la Truc, Machin, l’grand, tu sais ? C’qu’il est immense, c’qu’il est pointu, c’t’être-là ! Tant qu’à moi, j’sais bien que j’suis pas
grand tout à fait assez, mais lui, i’ va trop haut.Il est toujours au courant de tout, c’double-mètre ! Comme savement de tout, y en a pas un qui fasse la grille. On va y demander pour une cagna.


– S’il y a des gourbis ? répond le passant surélevé en se penchant sur Marthereau comme un peuplier. Pour sûr, mon vieux Caparthe. Y a qu’ça. Tiens, là – et déployant son coude, il fait un geste indicateur de télégraphe à signaux – Villa von Hindenburg, et ici, là : Villa Glücks auf. Si vous n’êtes pas contents, c’est qu’ces messieurs sont difficiles. Y a p’t’êtr’ quéqu’locataires dans l’fond, mais de locataires pasremuants, et tu peux parler tout haut d’vanteux, tu sais !


– Ah ! nom de Dieu !... s’écria Marthereau un quart d’heure après que nous fûmes installés dans un de ces fosses équarries, y a des
locataires qu’i’ nous disait pas, c’t’affreux grand paratonnerre, c’t’infini ! Ses paupières se fermaient, mais serouvraient, et il se grattait les bras et les flancs.


– J’ai la lourde ! Pourtant, pour ronfler, c’est pas vrai. C’est pas résistable. Nous nous mîmes à bâiller, à soupirer, et finalement nous allumâmes un petit bout de bougie qui résistait, mouillé, bien qu’on le couvât des mains. Et nous nous regardâmes bâiller.
L’abri allemand comprenait plusieurs compartiments. Nous étions contre une cloison de planches mal ajustées et, de l’autre côté,
dans la cave n°2, des hommes veillaient aussi : on voyait de la lumière filtrer dans les interstices des planches, et on entendait des
voix bruisser.


– C’est de l’autre section, dit Marthereau.
 

Puis on écouta, machinalement.
– Quand j’suis t’été en permission,
bourdonnait un invisible parleur, on a été triste d’abord, parce qu’on pensait à mon pauv’ frère qu’a disparu en mars, mort sans doute, et à mon pauv’ petit Julien, de la classe 15, qu’a été tué aux attaques d’octobre. Et puis, peu à peu, elle et moi, on s’est remis à être heureux d’être ensemble, que veux-tu ? Not’ petit loupiot, le dernier, qui a cinq ans, nous a bien distraits. I’voulait jouer au soldat avec moi. J’y ai fabriqué un petit flingot. J’y ai expliqué les tranchées, et lui, tout freluquant de joie comme un z’oiseau, i’m’tirait d’ssus en gueulant. Ah ! le sacré p’tit mec, il en mettait ! Ça fera un fameux poilu plus tard. Mon vieux, il a tout à fait l’esprit militaire !
Silence. Ensuite vague brouhaha de conversation au milieu desquelles on entend le mot de : « Napoléon », puis une autre voix – ou
la même – qui dit :


– Guillaume, c’est une bête puante d’avoir voulu c’te guerre. Mais Napoléon, ça, c’est un grand homme ! Marthereau est à genoux devant moi dans le chétif et étroit rayonnement de notre chandelle, au fond de ce trou obscur et mal bouché où passent par moment des frissonnements de froid, où grouille la vermine et où l’entassement des pauvres vivants entretient un vague relent de sarcophage... Marthereau me regarde ; il entend encore, comme moi, l’anonyme soldat qui a dit :

 

« Guillaume e st une bête puante, mais Napoléon est un grand homme », et qui célébrait l’ardeur guerrière du petit qui lui restait encore. Il laisse tomber ses bras, hoche sa tête lassée – et la lumière légère jette sur la cloison l’ombre de ce double geste, en fait une brusque caricature.


– Ah ! dit mon humble compagnon, nous sommes tous des pas mauvais types, et aussi, des malheureux et des pauv’ diables. Mais nous sommes trop bêtes, nous sommes trop bêtes ! Il tourne à nouveau son regard sur moi. Dans sa face toute plantée de poils, dans sa face de barbet, on voit luire deux beaux yeux de chien qui s’étonne, songe, très confusément encore, à des choses, et qui, dans la pureté de son obscurité, se met à comprendre.
 

On sort de l’abri inhabitable. Le temps s’est un peu adouci : la neige a fondu et tout s’est resali.
– L’vent a léché l’sucre, dit Marthereau.

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009