"L’œuvre du prolétariat s’accroit nécessairement avec son pouvoir, et on peut dire que, dès maintenant, c’est dans le vaste horizon des intérêts humains que doit se mouvoir son regard et se développer son action."
En contre-point aux articles de Rosa Luxemburg de 1896, il est utile de donner accès aux positions de Jaurès à la même époque. Ainsi peut-on lire aisément les articles qu'il a consacrés à la Question d'Orient dans la Dépêche, dans l'ouvrage regroupant l'ensemble de ses articles dans ce journal et publié en 2009. L'ouvrage relève les occurrences suivantes :
19.03.1890 - 09.04.1890 -12.05.1892 -07.11.1896 - 13.01.1897 - 17.02.1897 - 24.02.1897 - 21.04.1897 - 09.02.1898.
Cet article reproduit dans un premier temps les extraits des articles du 7 novembre 1896 et du 13 janvier 1897.
On peut constater la différence très nette d'approche des deux penseurs.
Article paru dans La Dépêche le 7 novembre 1896 (extrait sur la Question d’Orient). Issu de « Jaurès, l’intégralité des articles de 1887 à 1914 publiés dans La Dépêche », P 388
… La démocratie suit une marche irrésistible : elle entend régler souverainement et en pleine lumière les intérêts de la France au dehors comme au dedans ; elle ne permettra plus à personne de disposer de la France sans la France. Et le premier devoir des représentants du pays sera de ne pas laisser se perdre ou s’amoindrir, mais de développer au contraire cette puissance de la démocratie française dans la conduite de la France. Le parti socialiste n’y manquera pas. Et dans la question même d’Arménie qui est posée devant la conscience européenne, le débat n’est pas clos ; au fur et à mesure que se développeront les événements, des explications nouvelles seront demandées. Il est d’autant plus urgent que la démocratie française et en particulier le prolétariat socialiste interviennent dans la marche générale des affaires européennes, que vraiment les gouvernements d’aujourd’hui ont manqué à tous leurs devoirs et ont attesté l’incapacité foncière de l’Europe actuelle, monarchique, capitaliste et bourgeoise, à accomplir sa fonction. Plus de cent mille créatures humaines ont été depuis deux ans massacrées, violées, torturées dans un pays auquel l’Europe, par la plus solennelle signature, avait promis il y a dix-huit ans, protection et sécurité. L’Angleterre voulait intervenir, mais elle était justement suspecte, pour tous ses actes à Chypre et en Egypte, d’une arrière-pensée égoïste et d’une combinaison peu loyale. La Russie par méfiance de l’Angleterre, a laissé systématiquement macérer dans le sang toute la population arménienne ; elle s’est opposée par tous les moyens dilatoires, à toutes les mesures qui auraient pu sauver quelques existences humaines. Je n’ai pu produire à ce sujet, devant la majorité qui se révolte contre toute critique de la politique russe, comme si la Russie était une idole, que les grands faits ; mais les détails de l’intrigue russe depuis trois ans pour écarter de l’Arménie, outragée, égorgée tout secours européen, est particulièrement affligeant et instructif aussi, et c’est l’honneur du parti socialiste de maintenir contre tous les partis pris et les mensonges complaisants le droit supérieur de la vérité ; il n’y a que la vérité qui sauve. Et, pendant que l’Angleterre et la Russie, chacun à leur manière, compromettent la vie de cent mille Arméniens, pendant que la France de M. Hanotaux ne donnait d’autre consigne à son ambassadeur à Constantinople, M. Cambon, que de suivre aveuglément l’ambassadeur, M. de Nélidoff, l’Arménie était soumise à un régime d’atrocités auquel on ne sait si les violences asiatiques des Mongols eux-mêmes sont comparables. L’heure n’est-elle donc point venue pour le prolétariat européen de mettre un terme aux convoitises, aux égoïsmes misérables et aux rivalités des gouvernements d’Europe pour leur imposer une tâche commune d’humanité ? A coup sûr le prolétariat a une oeuvre plus immédiate et plus décisive à accomplir ; il doit travailler d’abord à son propre affranchissement et à la conquête du pouvoir politique en vue de l’émancipation sociale. Ce n’est pas lui qui est le maître dans la société capitaliste, et, n’ayant pas la souveraineté, il ne peut avoir la responsabilité. Mais s’il ne peut encore agir directement pour le bien du monde et la paix humaine, il peut du moins, par voie réflexe, agir dès aujourd’hui en imposant peu à peu une attitude moins brutalement égoïste aux dirigeants de l’Europe actuelle. L’œuvre du prolétariat s’accroit nécessairement avec son pouvoir, et on peut dire que, dès maintenant, c’est dans le vaste horizon des intérêts humains que doit se mouvoir son regard et se développer son action.
Article paru dans La Dépeche le13.01.1897 (extrait sur la Question d’Orient). Issu de « Jaurès, l’intégralité des articles de 1887 à 1914 publiés dans La Dépêche », P 394
… Dans la politique extérieure, la situation du ministère est aussi difficile. M. Hanotaux s’est livré, et la France avec lui, à la politique russe. Or, il devient visible tous les jours que les charges de cette politique s’aggravent pour nous et que les avantages espérés se dérobent. La Russie nous a prêté, dans les affaires d’Egypte, un concours si incertain, si inefficace, que l’Angleterre a redoublé d’audace dans la vallée du Nil. Nous sommes à cette heure dans des termes si difficiles avec les Anglais que notre ambassadeur de Londres a dû se retirer, et, d’autre part les projets de la Russie en Orient deviennent très inquiétants pour nous. Le tzar, à son passage à Paris, avait fait à M. Hanotaux, pour le règlement des affaires turques, de vagues promesses verbales, dont notre ministre présomptueux a triomphé en propos mystérieux et superbes à la tribune de la Chambre. Or, tout cela, aujourd’hui, se réduit à rien. La Russie vient de refuser d’aider la France dans le règlement des finances turques ; la Russie avoue sans détour qu’elle a tout intérêt à laisser la Turquie se désorganiser dans le déficit et la servitude, comme elle a intérêt à laisser l’Arménie à la merci des égorgeurs. Elle espère que l’heure viendra ainsi où elle pourra, seule, sans l’intervention de l’Europe, imposer à la Turquie et à l’Asie le protectorat exclusif de l’influence russe. …
commenter cet article …


