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Rosa Luxemburg :
"Quel que soit le prétexte religieux ou soi-disant civilisateur de la politique coloniale, elle n'est que l'extension du champ d'exploitation dans l'intérêt exclusif de la classe capitaliste": c'est ainsi que la Deuxième Internationale dénonce la colonisation et en désigne le capitalisme comme l'origine, lors de son congrès de Londres en 1896. Fondée en 1889, elle regroupe des partis ouvriers marxistes défendant l'idée qu'on ne peut instaurer le socialisme que par le renversement révolutionnaire du capitalisme par la classe ouvrière.
L'opposition des socialistes aux conquêtes et aux massacres s'exprime dans les réunions, les banquets et surtout, les résolutions parlementaires. La question coloniale ne prend pourtant que peu de place, au début, dans ses débats internationaux. Comme sur les autres sujets, elle laisse la plupart du temps ses partis membres choisir leur orientation en fonction de leur situation. La guerre des Boers en Afrique du Sud, face à la Grande-Bretagne, et celle des Boxers en Chine, face aux puissances occidentales et japonaises qui occupent une partie de ce pays, poussent l'Internationale à inscrire la question coloniale à inscrire la question coloniale à l'ordre du jour du congrès de Paris en 1900. La résolution finale condamne fermement l'expansion coloniale présentée comme un agent de l'impérialisme, c'est-à-dire de la nouvelle étape de développement du capitalisme. Mais cette condamnation est ambiguë en ce qu'elle laisse entendre qu'il pourrait y avoir une politique coloniale socialiste. Le congrès suggère par ailleurs aux partis socialistes d'organiser des commissions pour l'étude des questions coloniales et, si possible, de former des partis socialistes dans les colonies, ce qui restera à quelques exceptions près, lettre morte.
Quatre ans plus tard, les débats sur la question sont plus fournis au congrès d'Amsterdam. Mais si le Britannique Hyndman expose les crimes de son pays en Inde ("Nous fabriquons délibérément la famine pour nourrir l'avidité de nos classes privilégiées en Angleterre") et y condamne toute forme de colonisation, d'autres veulent une colonisation "moins cruelle" ou sous contrôle parlementaire. Il faut attendre trois ans de plus pour que le débat soit, formellement, tranché, au congrès de Stuttgart en 1907, Bernstein, délégué allemand, chef de file du révisionnisme, courant de la social-démocratie allemande qui, reniant les fondements révolutionnaires du marxisme, met en avant la lutte pour les réformes dans le cadre parlementaire ou syndical, prône l'adaptation des socialistes à la société capitaliste. Il argumente crûment : "Nous avons le devoir de pratiquer une politique coloniale positive. Nous devons abandonner l'idée utopique de rendre les colonies. La conséquence extrême de cette attitude aboutirait à rendre les Etats-Unis d'Amérique aux Indiens. Les colonies sont là, il faut accepter le fait. Les socialistes aussi doivent reconnaître la nécessité pour les peuples civilisés d'exercer une certaine tutelle sur les peuples non-civilisés ... Une grande partie de notre économie a pour base des produits coloniaux, produits dont les indigènes ne savent que faire." Cette motion fut soutenue par la majorité des délégués anglais et français, et la presque totalité des voix allemandes, belges et hollandaises. Si la position la plus radicale, condamnant toute forme de colonisation, l'emporte, c'est grâce aux voix des délégués de pays sans colonies. L'émergence des courants réformistes au sein du mouvement socialiste se traduit sur le terrain colonial aussi, par un ralliement aux vues de la bourgeoisie. Face à Rosa Luxemburg, qui dénonce toute politique coloniale '"Guerre et paix, le Maroc en échange du Congo ou le Togo pour Tahiti, ce sont là des questions où il y va de la vie de millions de personnes, du bonheur ou du malheur de peuples entiers. Une douzaine de chevaliers de l'industrie racistes laissent de fins commis politiciens réfléchir et marchander sur ces questions comme on le fait pour la viande ou les oignons, et les peuples attendent la décision avec angoisse tels des troupeaux de moutons conduits à l'abattoir", écrit-elle sur les négociations entre les puissances européennes à propos du Maroc en 1911), Le social-démocrate allemand David, député de Mayence, salue la colonisation comme un élément du but de civilisation poursuivi par le mouvement socialiste. "Sans colonies nous serions assimilables à la Chine", dit-il. La résolution finale du congrès fait pourtant obligation aux partis socialistes de combattre toute forme de colonisation. Elle demeurera la charte de la Deuxième Internationale jusqu'en 1928, alors que ses partis soutenaient depuis longtemps déjà la politique coloniale de leurs Etats.

