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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 18:37

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

Partant de tous autres présupposés, certes, il apparaît cependant  dans l'approche de Rosa Luxemburg, des similitudes fortes, dans ll'attitude face au féminisme et au pacifisme. La centralité d'une approche globale est bien le pivot de l'action de l'une et de l'autre, pacifisme pour B. von Suttner comme le montre cet article, extrêmement étayé et précis, lutte de classes pour Rosa Luxemburg ...


Féminisme, pacifisme : même combat ? La place de Bertha von Suttner dans le débat

4 avril 2012
Par

 

Texte de Marie-Claire Hoock-Demarle, Université Paris7-Denis Diderot

Colloque : Féminismes allemands (1848-1933)

Date : 27 et 28 janvier 2012

Lieu : Lyon

Organisateurs : Anne-Marie Saint-Gille (université Lumière Lyon 2), Patrick Farges (université Sorbonne Nouvelle-Paris 3)

 

Programme du colloque

 

Dans son édition du 12 mars 1899, le Berliner Illustrierte Zeitung publiait les résultats d’une enquête lancée sous forme de questionnaire et dont la douzième et dernière question était : » Quelle est la femme la plus importante du siècle ? » Les lecteurs et lectrices classent en tête – Prusse oblige !- la Reine Louise qui, dans une Allemagne humiliée, avait su tenir tête, au début du siècle, à Napoléon. Vient en seconde position – et là, les liens dynastiques entre la famille impériale et le trône d’Angleterre sont déterminants – la Reine Victoria qui vient de fêter ses soixante ans de règne, suivie ex-aequo par Bertha von Suttner et George Sand . Ce classement tout à fait honorable qui fait de Bertha von Suttner une des quatre figures féminines les plus importantes du siècle est un hommage rare à la femme et à son engagement public, deux éléments jusque là peu compatibles et font mesurer l’impact qu’a pu avoir cette femme d’action qui n’a pas pour autant renié son identité féminine.

Pourtant, on ne trouve guère le nom de Bertha von Suttner parmi les figures marquantes des mouvements féministes (Frauenbewegungen) citées couramment à l’époque, pas plus que, jusque dans les premières années du 20ème siècle, il n’est officiellement associé au terme de pacifisme, lequel ne fait son entrée dans les discours publics qu’à partir – et timidement – de 1901.

Est-ce à dire que Madame la Baronne Suttner, qui incarne plus que tout autre la cause de la paix, crée (ou aide à la création) des associations des amis de la paix de par toute l’Europe (Vienne, 1891, Berlin 1892, Budapest 1896) et préside pendant près d’un quart de siècle à la bonne marche du Bureau international de la Paix de Berne, se tient à distance d’une histoire qui se développe précisément entre 1890 et 1914, de manière en partie parallèle, en partie conflictuelle ?

Mue par la seule cause qui, à ses yeux, valide son engagement public, la cause de la paix, quel regard Bertha von Suttner a-t-elle porté sur le(s) mouvement des femmes ayant alors une importance croissante dans la vie publique et dont elle a bien suivi les péripéties en Allemagne plus qu’en d’autres pays, y compris le sien, L’Autriche –Hongrie ?

Dans quelle mesure a-t-elle, un temps, pu voir dans les mouvements de femmes, dans leurs revendications sociales et politiques, une menace de détournement de ses propres revendications voire une concurrence préjudiciable à l’essor de son mouvement de la paix ?

A la suite de quelle expérience personnelle, va-t-elle nuancer une vision dichotomique jusque-là plutôt rigide, mouvement des femmes d’un côté, mouvement de la paix de l’autre et poser le débat en terme de rapprochement : féminisme, pacifisme: même combat ?

Quelle est, enfin, à travers les prises de position des femmes en 1914, la portée de ce débat, enclenché à la veille de la déclaration d’une guerre que Bertha von Suttner, ‘la Cassandre de notre temps’, selon la formule de Stefan Zweig, avait une décennie auparavant déjà qualifiée de Weltkrieg  et que, fort heureusement elle ne vivra pas?

Bertha von Suttner, regard sur les mouvements de femmes de son temps

Bertha von Suttner a, au cours de sa longue vie, rencontré beaucoup de femmes de toutes nationalités ayant, comme elle, mais sur des modes différents, fait leur entrée plus ou moins fracassante dans la sphère publique. Elle en évoque un certain nombre dans ses Mémoires et sa correspondance témoigne de l’existence de réseaux épistolaires féminins qui à leur manière construisent l’Europe et redéfinissent la place des femmes dans le nouvel espace social, voire politique, en formation. Elle en a croisé beaucoup, que ce soit à Vienne, à Berlin ou dans des congrès internationaux, mais elle ne les mentionne guère. Ainsi, elle s’est à Vienne liée d’amitié avec Marianne Hainisch, à la tête de la branche modérée du mouvement des femmes autrichiennes, qui fonde en 1902 Der Bund österreichschicher Frauenvereine, mais son nom n’est pas une seule fois mentionné dans les Mémoires. Il en va de même avec d’autres figures pionnières viennoises comme Auguste Fickert, avec laquelle une correspondance –réduite- existe où Bertha von Suttner, invoquant le poids du travail pour la cause de la paix, refuse de rejoindre le mouvement féministe autrichien ou encore avec la dirigeante de l’aile radicale du mouvement des femmes autrichiennes Rosa Mayreder, qui fonde le journal Neues Frauenleben dans lequel Bertha von Suttner publiera sur le tard quelques articles. Et alors que l’on trouve Bertha von Suttner évoquée à maintes reprises dans l’autobiographie de Lily Braun et que quelques lettres ont même été échangées, jamais le nom de la célèbre socialiste n’apparaît dans les Mémoires suttériennes.Pas plus du reste que n’est mentionné celui de Hedwig Dohm, qui avait publié très tôt des ouvrages sur la situation économique des femmes dans une Allemagne en forte industrialisation, un essai très polémique Die Antifeministen et s’élèvera violemment contre la guerre. Toutes ces femmes actives dans la sphère publique et qui, elles, se réfèrent à Bertha von Suttner comme à la figure pionnière, restent étonnamment dans l’ombre.

Certes, Bertha von Suttner participe à des congrès de femmes importants comme à la conférence internationale des femmes à Berlin en 1904 où son discours remporte – elle le note dans son journal- un ’triomphe’ –. Elle publie dans sa revue Die Waffen nieder ! des comptes rendus élogieux de la Frauenfriedenskundgebung (une dénomination bien faite pour lui plaire) qui se tient en marge des Conférences de La Haye en 1899 et en 1907. Mais tout cela semble faire partie d’un monde auquel la Friedensbertha paraît, au moins dans ses Mémoires, vouloir n’accorder qu’une importance mineure. C’est là, peut-être, la marque d’un trait de caractère, d’une méfiance, sinon d’un certain mépris, vis à vis de ce qui peut apparaître comme une forme de concurrence féminine Mais l’explication serait par trop simpliste et cette mise à distance, trop systématique pour être un simple oubli, suscite plutôt une interrogation sur le regard que Bertha von Suttner porte sur ces femmes et leur action au sein des Frauenbewegungen.

Un épisode , relaté en passant, dans les Mémoires, traduit bien ce désintérêt au moins apparent : en voyage en Suède en 1899, juste après la première Conférence de La Haye, elle rencontre dans une soirée la femme d’un plénipotentiaire allemand à Stockholm :

elle me parla du mouvement des femmes en plein progrès en Norvège ..elles n’étaient pas loin d’obtenir le droit de vote. Des épouses d’hommes d’Etat aux paysannes, toutes participent à la vie politique.

Sur quoi, Bertha von Suttner, imperturbable, détourne la conversation sur le conflit qui oppose alors la Suède et la Norvège .

Les raisons d’une telle attitude sont certes nombreuses et diverses. Les premières, très personnelles, tiennent à sa. personne, sa vie privée et à son statut social. D’abord, elle assume tout au long de sa vie une identité féminine qui n’est jamais remise en question, même si, habile à séduire, elle se garde bien d’en faire un instrument de son engagement public. Prononçant le discours d’ouverture au Congrès de Berne en 1892, Bertha von Suttner, mandatée par la Société autrichienne des amis de la paix, rectifie vivement et précise que cette société qu’elle a créée n’est pas une association de femmes, ajoutant à l’intention des congressistes :

Sans vouloir dénigrer une société de femmes, je suis d’avis que dans une question aussi essentiellement du ressort des hommes comme l’est la question de la guerre, une protestation venue exclusivement de la part du sexe faible manquerait singulièrement d’autorité. 

De même, elle ne fera, dans son discours de réception du prix Nobel de la Paix à Christiania/Oslo en 1906, aucune référence au fait d’être la première femme à être honorée d’un tel prix.

Elle a renoncé – ou dû renoncer vu son âge à l’époque, 43 ans- à être mère et s’en explique sans complexe: 

C’est un fait, l’absence d’enfant ne nous a pas arraché le moindre soupir. Je m’explique cela ainsi : non seulement par le fait que nous nous satisfaisions pleinement l’un de l’autre – mais aussi que le besoin de se projeter dans un futur, fondement du désir d’avoir des descendants et d’agir et œuvrer pour eux, ce besoin était chez nous entièrement satisfait par notre travail.

«Autorschaft anstelle von Vaterschaft », résume-t-elle lapidairement. Ainsi, les problèmes de protection maternelle, d’aide aux mères célibataires, n’entrent guère dans le champ des préoccupations de Bertha von Suttner alors même qu’elles sont une des grandes priorités du mouvement des femmes bourgeoises. Pas plus que n’entrent en considération, vu la solidité du couple et le poids intact de son statut social d’aristocrates autrichiens, les questions de réforme sexuelle, d’égalité dans le couple ou de juridiction réformée du mariage. Quant aux revendications des mouvements les plus radicaux, souvent proches des partis sociaux-démocrates revenus en force en Allemagne en 1890, qui touchent à la professionnalisation, au travail des femmes, à l’égalité des salaires, à la protection des femmes au travail, il semble bien que la compatriote de Adelheid Popp, auteur de la première autobiographie ouvrière, ne les aie pas vraiment perçues.

En fait, loin de ces revendications précises liées aux réalités économiques comme aux conflits de classes, Bertha von Suttner, qui est consciente de la nécessité d’une réforme en profondeur de la condition des femmes, pense celle-ci sur le plan quasi exclusif de l’éducation des filles et des femmes en vue d’une participation progressive à la ‘marche du progrès’ et à la vie politique. Le vote des femmes n’est pas pour elle un but immédiat mais une conséquence de l’avènement d’une humanité composée, à égalité, de Menschen et Menschinnen – expression forgée très tôt par elle dans son essai de 1888 intitulé das Maschinenzeitalter. Et, dans son dernier roman Der Menschheit Hochgedanken, paru en 1909, Bertha von Suttner, consciente de son champ d’action propre, revient encore sur sa conception d’un féminisme moderne:

Mon domaine n’est pas –comme vous l’avez vous même remarqué – celui du féminisme militant…Je n’ai pas l’habitude de plaider pour la conquête de professions et l’octroi de droits politiques – je laisse cela aux autres combattantes du mouvement des femmes. Mais une fois ces professions et ces droits peu à peu acquis par mes consœurs, il faudra bien aussi qu’elles apprennent à les exercer, il faut qu’elles y soient éduquées – et c’est pourquoi le seul devoir que j’expose à mes jeunes sœurs est celui d’apprendre à penser.

Quid du pacifisme dans les mouvements des femmes ?

Le grief fondamental de Bertha von Suttner vis à vis des mouvements de femmes qu’elle côtoie en Allemagne ou en Europe tient essentiellement au fait que la cause qui lui tient tant à cœur, celle de la paix, ne constitue pas alors une priorité des programmes et des actions des mouvements de femmes A quoi s’ajoute chez Suttner une conception du pacifisme très éloignée de celle qui avait alors cours dans les milieux féministes – quand on en parlait, ce qui restait rare.

La formule , plus tardive, de Lida Gustava Heymann «  denn weibliches Wesen, weiblicher Instinkt sind identisch mit Pazifismus » reflète bien une position qui range le pacifisme du côté du ‘principe féminin fait de sens maternel (la femme =donneuse de vie), d’aide mutuelle, de bonté instinctive’ opposé à un ‘principe destructeur masculin’, porteur de violence donc de guerre. On peut s’étonner de voir ainsi portée par des féministes une conception qui repose sur la division des sexes et leurs seuls rapports de forces, avec d’un côté l’autoritarisme, voire la violence accordée à l’homme dominant, de l’autre, l’instinct féminin, fait de sensibilité donc de faiblesse. La division culture/nature n’est pas loin et les théories misogynes d’un Otto Weininger de la femme, sexe faible par nature, inféodée à l’homme – le M dominant- semblent ici bien paradoxalement corroborées . Il est vrai, qu’ancrée dans l’ère de la violence et du militarisme à outrance, cette vision des rapports de sexes correspond à la structure profonde de la société existante. Mais n’était-ce pas une des priorités des mouvements féministes d’alors de mettre en cause cette situation et d’y remédier en la transformant de fond en comble?

Pour Bertha von Suttner, cette conception du pacifisme est inacceptable. Elle l’écrit dans un article de sa revue Die Waffen nieder ! paru en 1895 :

Au vu de mon expérience personnelle, il n’y a pas de différence de comportement face à la question de la paix entre les personnes de sexe masculin et les personnes de sexe féminin.

Son expérience personnelle, c’est son action au sein d’institutions comme le Bureau International de la Paix où il n’est fait aucune différence entre les sexes, même si l’équilibre en nombre est loin d’être atteint, ce sont ses interventions à la tribune des Congrès Universels pour la paix où elle présente à l’égal de ses collègues motions et amendements, ce sont aussi les grandes tournées de conférences où elle discute d’égal à égal avec les hommes comme avec les femmes – comme le notera l’auditeur fidèle qu’est Karl May lors d’une de ces conférences à Vienne en 1912. 

Bref, un terme comme »weiblicher Pazifismus » n’a pour Bertha von Suttner pas de sens, le pacifisme étant pour elle une œuvre commune aux deux sexes :

Il est vain d’attendre des femmes en tant que telles qu’elles fassent leur le mouvement pacifiste; elles n’arriveraient du reste à rien en se plaçant en opposition aux hommes dans cette démarche. Faire progresser l’ennoblissement de l’humanité est une tâche que seule une coopération des deux sexes, hommes et femmes au même rythme et égaux en droit, peut mener à bien.

N’y aurait- il donc, aux yeux de Bertha von Suttner, aucun rapprochement possible des deux mouvements, féministes et pacifistes, en vue d’une démarche et d’une action communes ?

Féminisme, pacifisme : même combat ?

On a souvent présenté Bertha von Suttner– déjà de son vivant- comme une personne figée dans ses convictions, animée jusqu’à en être ridicule de l’importance de sa mission, sorte de Don Quichotte de la paix, comme le note un témoin de l’époque, la Comtesse Salburg :

Je pense à Genève …sous le signe de Bertha Suttner, dont le talent a été de brandir une idée tout à fait valable jusqu’à la rendre vaine et presque ridicule…jusqu’à n’être plus que phrase et gesticulation.

Pourtant, ses Mémoires en témoignent amplement, elle reconnaît avoir été souvent amenée, par le hasard d’expériences vécues, à évoluer et même à modifier sa perception de certains phénomènes et sa vision des choses:

On a une bien curieuse caméra dans la tête.…Et, à condition que l’autobiographe soit sincère, on tire toujours [des influences extérieures] des connaissances et des leçons fort utiles. Ces dernières ne découlent que de faits incontestables.

C’est une de ces expériences vécues, en l’occurrence ses voyages aux Etats-Unis qui va amener Bertha von Suttner, vers la fin de sa vie, à voir autrement les rapports entre féminisme et pacifisme. Le premier voyage, effectué en 1904 –avant l’attribution du Prix Nobel de la paix- la conduit à Boston où elle participe au Congrès Universel de la paix, séjourne brièvement à New York et est reçue à Washington à la Maison Blanche par le Président Théodore Roosevelt. Le second effectué en 1912, deux ans avant sa mort, à l’invitation des associations de femmes américaines se transforme en une tournée de conférences de la lauréate du prix Nobel de la Paix qui dure de juin à décembre. Elle a, au cours de ses voyages, eu de nombreux contacts avec les sociétés de la paix qui, pour certaines datent du début du siècle (1816) et avec les associations des femmes nord-américaines qu’elle observe de près. Elle s’entretient avec les dirigeantes des plus importantes d’entre elles, Lady Aberdeen, femme du gouverneur du Canada et présidente –fondatrice du National Council of Women of Canada, qui essaimera dans tous les pays d’Amérique du Nord, puis présidente du International Council of Women. Elle rencontre Jane Addams à Hullhouse où celle-ci a fondé en 1899 un ‘settlement for women’, sorte de Maison des femmes, centre d’aide, de formation, d’enseignement et de culture pour les femmes, en général issues de l’immigration, de la région de Chicago. Proche de Theodore Roosevelt dont elle soutient la campagne présidentielle en 1912, Jane Addams s’impliquera largement dans le Woman’s Peace party créé en janvier 1915 et elle deviendra présidente de la Ligue Internationale des femmes pour la paix et la liberté. Lors de la Conférence Internationale des femmes de La Haye en 1915, c’est elle qui, à la tête d’une commission ad hoc, sera chargée de ‘trouver une issue à la guerre’. Elle sera en 1931 la seconde femme à recevoir le prix Nobel de la paix.

Ces rencontres, consignées dans le journal de Bertha von Suttner comme dans sa correspondance avec Lady Aberdeen et Jane Addams, ont beaucoup marqué la pacifiste venue d’Europe. Non seulement elle écrit à la suite de ses voyages un certain nombre d’essais comme An die organisierten und föderierten Frauen Americas mais elle leur rend déjà hommage dans son discours de réception du prix Nobel où elle déclare « vouloir s’attarder un peu auprès de l’Amérique». Car, ajoute-t-elle, lors de son voyage aux Etats-Unis d’Amérique l’année précédente, elle avait trouvé auprès du président, auprès des mouvements de femmes, dans « les campagnes menées avec programme et méthode » la réalisation de ce qui chez elle sonne comme une devise « Idéal dans la pensée, pratique dans l’action ». De sa plongée au sein du mouvement des femmes américaines, Bertha von Suttner a retenu essentiellement trois choses. C’est, d’abord, le sens de l’organisation, fédérale mais ferme, qui permet effectivement de toucher des femmes d’origine, de statut social, voire d’ethnie très diverses et de les rassembler au sein d’un mouvement qui gomme le choc de l’immigration en offrant l’espoir d’une identité neuve de femme américaine . Mais c’est aussi le poids de l’histoire particulière d’un mouvement qui a connu dans le passé des causes à défendre où les femmes ont forgé des stratégies propres, comme les luttes du milieu du siècle pour l’abolition de l’esclavage ou le mouvement contre l’alcoolisme. C’est enfin, encore très présent vers la fin du siècle, le traumatisme de la Guerre de Sécession qui a marqué la génération de femmes des années soixante, une guerre comme on n’en connaissait pas encore sur le vieux continent et qui impliquait toute la population civile, femmes et enfants compris, la première guerre moderne, en somme. Mais ce qui la convainc aussi de la force de ce mouvement mixte Friedens=Frauenbewegung c’est sa non-appartenance à quelque parti que ce soit et son orientation très internationale. Dans une lettre à Jane Addams, elle avoue s’adresser à une “ generation which is an international one which concerns an international issue, i mean the (world) universal peace movment”. Elle a donc trouvé sur le sol américain non seulement un gouvernement impliqué dans la cause de la paix -elle reviendra plus tard sur cette implication du Président Roosevelt trop pusillanime à ses yeux – mais aussi un mouvement bien structuré, engagé certes dans la conquête des droits tant publics que privés pour les femmes, droit de vote compris, mais agissant dans une coopération constante avec les hommes au pouvoir pour la cause de la paix. Dans son essai Die Friedensbewegung in America (1913), elle tente d’établir un parallèle entre les deux continents, soulignant l’efficacité du rapprochement entre les mouvements des femmes et les mouvements pour la paix aux Etats-Unis. Elle en profite aussi pour rappeler l’importance d’une organisation au niveau de l’international et la nécessité d’agir en commun avec les hommes, donc avec le monde de la politique et de la diplomatie. Mais elle n’en reste pas au stade du constat » ce que je veux raconter ici ce sont des faits, pas des contes de fée, si féerique que cela puisse paraître », dans la dernière décennie de sa vie, elle publie nombre d’articles au titres évocateurs Die Friedensfrage und die Frauen , Wie können die Frauen die Friedensbewegung fördern ?, Der Frauenweltbund und der Krieg dans des journaux grand public comme Die Frankfurter Zeitung , Neues Wiener Journal ou Berliner Tageblatt mais aussi dans des revues dirigées par des féministes autrichiennes radicales comme le Neues Frauenleben.

Quelles retombées du débat féminisme vs pacifisme en 1914 ?

Morte le 21 juin 1914, huit jours avant l’attentat de Sarajevo et à peine cinq semaines avant la déclaration de guerre, elle n’a pas vraiment pu établir un bilan des retombées européennes de ses nouvelles idées rapportées d’Amérique. Quelques éléments de rapprochement ont cependant marqué un léger changement dont elle est encore témoin et parfois acteur.

Il semble bien en effet que cette perception d’un pacifisme également porté par les hommes et les femmes, d’envergure internationale et au-dessus des partis, ait trouvé quelque écho dans les années 1911-1913, en Allemagne et même en Autriche. Ainsi, Bertha von Suttner et Marianne Hainisch travaillent ensemble dans la Commission pour la paix créée au sein du Bund österreichischer Frauenvereine ( ÖFV) et Marianne Hainisch siège dans le comité directeur de la société autrichienne des Amis de la paix. Bertha von Suttner est même l’invitée d’honneur de l’assemblée générale du Bund ÖFV en avril 1913. Ailleurs, en Allemagne, le thème de l’internationalisme est bien perçu par le mouvement des femmes socialistes mené par Clara Zedkin et Rosa Luxembourg et quelques voix se font entendre même parmi les femmes bourgeoises qui reprennent certains thèmes et accents suttnériens, comme Hedwig Dohm qui publie mais seulement en 1915 un vibrant plaidoyer contre la guerre Der Missbrauch des Todes qui se termine ainsi :

Que ceci soit notre proclamation à tous ceux qui vont venir :mort à l’abus de la mort dans la guerre.

De nombreux rassemblements et congrès de femmes traitent alors de la question de la paix et de l’antimilitarisme, comme, en mars 1915 à Berne, la Internationale sozialistische Frauenkonferenz dominée par le discours de Clara Zetkin pour une action internationale des femmes pour la paix et, en avril , le Ier congrès international des femmes (bourgeoises /modérées) à La Haye où L.G. Heymann lance un « appel aux femmes européennes » qui se clôt sur la création d’un Frauenweltbund zur Förderung internationaler Eintracht .

Mais derrière l’apparent rapprochement, la réalité est tout autre. Même une Lily Braun parle en 1915 « du rêve insensé de la sororité de tous les individus de sexe féminin ». Quant au discours de 1913 tenu par Bertha von Suttner devant l’association des femmes bourgeoises autrichiennes, ce discours,,très internationaliste – et en cela se rapprochant des positions prises par les sociaux-démocrates- heurte un public de femmes déjà rappelées par ailleurs à leurs tâches au sein de la nation, à sa défense et à la nécessité d’un «  weiblicher Kriegsdienst ». En octobre 1914, Bertha von Suttner a entre temps disparu, Marianne Hainisch s’adressera aux femmes autrichiennes en ces termes :

Au nom du Bund österreichschicher Frauenvereine, j’invite les femmes autrichiennes, qui ont toujours fidèlement été à nos côtés, de s’organiser pour le service en cas de guerre.

Si Bertha von Suttner s’était exprimée en faveur d’une meilleure organisation des femmes ce n’était évidemment pas dans le sens d’un sursaut nationaliste en cas de guerre mais bien afin d’éviter d’en arriver à la guerre.

Son pacifisme reposait essentiellement sur une notion simple, il n’est pas question d’aménager la guerre, de faire la guerre à une guerre déjà bien présente, de ‘l’humaniser’ en quelque sorte –c’est du reste ce qu’elle reprochera à Henry Dunant coupable à ses yeux d’avoir, en créant la Croix-Rouge, admis la guerre comme une fatalité dont il fallait alors soulager les souffrances. Toute l’action pacifiste de Bertha von Suttner tend à prévenir la guerre et ce, en s’en prenant aux chasses gardées des hommes, des hommes au pouvoir de surcroît : domaine de l’armement, de la discipline et du code d’honneur militaire, mais aussi domaine juridique, dont celui du Völkerrecht, du Droit public. C’est elle qui à La Haye I en 1899 a quasiment imposé la création de la Cour internationale d’arbitrage de La Haye et plaidé sans relâche pour une politique mondialisée des traités et des tribunaux d’arbitrage entre les nations. En se plaçant ainsi dans des domaines réservés de tout temps au pouvoir masculin, Bertha von Suttner ne facilitait pas le rapprochement entre la cause des femmes et celle de la paix.

La guerre exacerbant patriotismes et nationalismes met cruellement fin à ce qui, un court moment, avait pu constituer un rapprochement sur la base de l’expérience américaine. Et l’on sait que tous les partis socialistes –à l’exception de la Russie et la Serbie- ayant voté en août 14 les crédits de guerre, tous les mouvements de femmes, socialistes comprises, à l’exception d’un petit groupe où l’on compte Rosa Luxemburg et Clara Zetkin, ont suivi, bon gré mal gré.

D’une certaine manière, il est heureux que « l’amazone qui fait la guerre à la guerre » selon la formule d’Alfred Nobel, ait échappé de justesse à l’éclatement de cette première Weltkrieg qu’elle décrit prophétiquement comme une apocalypse dans son tout dernier essai Die Barbarisierung der Luft, ajoutant même, dans son dernier roman, la catastrophe programmée de l’explosion atomique. Il n’y avait vraiment plus de place pour un pacifisme à la Suttner.

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Clovis Simard 06/10/2012 18:56

Blog(fermaton.over-blog.com).No-8. - THÉORÈME SANDWICH.- La structure de la pensée.

Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009