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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 09:46

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog;com

 

La participation à la révolution de 1905 de Rosa Luxemburg est un élément politique et biographique essentiel que le blog a déjà abordé. Elle est le témoignage par l'action que les mots de son grand texte "Réforme sociale ou révolution" ne sont pas pour elle que des mots. On peut trouver sur le net cet article de Parvus qui donne l'éclairage d'un autre militant.

 

Helphand_Parvus.jpg


Parvus sur le blog

Note sur parvus article - 25/06/08 - Note sur parvus - Sur le site smolny (voir liens) helphand Alexander Israel, né

Rosa luxemburg - questions d'organisation de la social-démocratie russe - 1904   article - 18/05/08 - de la lutte socialiste. On se refuse par exemple à examiner la question, posée par parvus, des changements de tactique à envisager au cas de l'abrogation du suffrage universel en…http://comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com/ext/http://classiques.chez-alice.fr/rosa/rosa8.html#1


La révolution russe de 1905, Parvus

mercredi 6 mai 2009, par Robert Paris http://www.matierevolution.fr/spip.php?article1122

Parvus 9 janvier 1905

 

Le Dimanche Sanglant du 9/22 janvier ouvre une ère nouvelle dans le destin historique de la Russie. Elle est entrée dans la période révolutionnaire de son développement. On assiste à la destruction de l’ordre ancien, et, rapidement de nouvelles formations politiques se mettent en place. Il y a peu, la propagande des idées de la révolution attendait les faits et semblait donc utopique ; maintenant les faits révolutionnent les esprits. Dans le même temps l’élaboration de la tactique révolutionnaire n’arrive pas à suivre le développement révolutionnaire. La révolution pousse en avant la réflexion politique. En l’espace de quelques journées révolutionnaires, l’opinion publique a accompli une critique fondamentale du pouvoir gouvernemental et a éclairci ses rapports avec lui ; plus que cela n’aurait pu être fait en des années de développement, même sous un régime parlementaire. L’idée des réformes d’en haut est rejetée, entraînant avec elle la foi dans la mission populaire du tsar. Ensuite, rapidement, l’opinion publique s’est défaite de l’idée d’une monarchie constitutionnelle ; et l’idée d’un gouvernement provisoire révolutionnaire et d’une république démocratique, qui semblait auparavant utopique, a acquis un caractère de réalité politique.

 

La révolution imprime son sceau sur tous les courants d’opinion politiques et sécrète ainsi le ferment unifiant l’opposition. Les différences de partis se dissimulent momentanément derrière les tâches révolutionnaires communes. En même temps, la révolution pousse en avant l’idéologie du libéralisme jusqu’à ses dernières extrémités politiques. Les partis libéraux semblent par eux-mêmes plus radicaux qu’ils ne le sont en fait ; ils promettent plus et s’assignent même des tâches plus importantes qu’ils ne peuvent accomplir vus les appuis sociaux dont ils bénéficient. La révolution déplace tous les partis d’opposition vers la gauche, les rapproche les uns des autres et l’idée révolutionnaire les unit.

 

La révolution rend le changement politique plus clair mais brouille les partis politiques. Cette loi historique n’a pas manqué d’apparaître également à l’époque révolutionnaire actuelle en Russie où quelques particularités du développement politique du pays la favorisent d’ailleurs.

 

En Russie, la claire répartition des forces politiques n’a pas eu lieu et ne pouvait avoir lieu. C’est justement une des tâches historiques du parlementarisme que de mener à terme cette classification des forces politiques de la société et de les opposer les unes aux autres selon leurs intérêts économiques particuliers. Sous la formule politique du gouvernement populaire, le parlementarisme attire toutes les couches de la société à la lutte pour le pouvoir politique. Dans cette lutte, légalisée et régulée, les rapports politiques mutuels des classes se définissent en même temps que se comptabilise leur force. En Russie, jusqu’à présent, les orientations politiques (à l’exception de la lutte de classe du prolétariat et de la social-démocratie dont nous parlerons plus tard) se sont développées dans les régions éthérées de l’idéologie et commencent juste à chercher un lien avec le peuple ou la "société" dans le sens étroit de ce mot, c’est à dire avec la bourgeoisie. Emportées ici ou là par le souffle de la politique, ces masses brumeuses, informes, volatiles éclatent en morceaux ou se condensent à nouveau tout aussi facilement. Leur politique du moment peut se trouver dans la contradiction la plus aiguë avec leur développement politique (lequel se définit par la couche sociale sur laquelle ils s’appuient essentiellement). Ainsi, par exemple, le zemstvo russe, principal appui du libéralisme en Russie en ce moment, annonce pour la Russie parlementaire un parti agraire avec des tendances conservatrices affirmées. L’absolutisme ne donnant pas de solution à la lutte des agrariens contre le capital industriel, il a fait des uns et des autres ses ennemis.

 

L’impossibilité de donner une expression politique à la lutte de la Russie agraire contre le capitalisme en plein développement, a, entre autres, accentué la critique littéraire du capitalisme industriel. Néanmoins, vue la division sociale des campagnes, sous l’influence du développement culturel de l’Europe Occidentale, et enfin selon la loi immanente du développement de n’importe quelle critique révolutionnaire, cette critique littéraire a pris un caractère démocratique. In fine, n’étant pas arrivée au socialisme ouvrier qui se développe en dehors de Russie, elle s’est réalisée dans l’enseignement tolstoïen. Celui-ci, qui ne trouve pas d’union culturelle hors du capitalisme, nie la culture en général, c’est à dire transforme son propre fiasco idéaliste en principe historique. Cette fantasmagorie littéraire, mélange en des couleurs bizarres, parfois, vives, le réflexe artistique de la vie aux illusions des visionnaires, l’élan vivant vers le développement au romantisme d’une antiquité morte. Ces idées se sont fourvoyées avec l’idéologie politique et ont d’autant plus masqué les soubassements de classe des intérêts politiques. Cette confusion de la critique littéraire et de la politique s’est répandue dans tous les partis (à l’exception tout de même de la social-démocratie) sous la forme d’un populisme dans lequel prédomine la critique littéraire par rapport à l’orientation politique plus radicale.


On le sait, le radicalisme politique en Europe Occidentale s’appuyait d’abord sur la petite bourgeoisie. Il s’agissait des artisans et plus généralement de toute cette partie de la bourgeoisie qui a été emportée par le développement industriel et en même temps écartée de la classe capitaliste. Il faut se souvenir qu’en Europe Occidentale, ce sont les artisans qui ont créé les villes, que les villes sous leur direction politique ont atteint un épanouissement significatif, et que les maîtres ont posé leur empreinte sur quelques siècles de la culture européenne. Il est vrai qu’au moment de l’introduction du régime parlementaire, la puissance des maîtres était depuis longtemps fanée. Mais le fait même de l’existence de villes nombreuses où prédomine la classe moyenne (prédominance disputée par le prolétariat en développement) avait une signification politique. Dans la mesure où ces forces sociales se dissolvaient dans les contradictions du capitalisme, une tâche s’offrait aux partis démocratiques : ou rejoindre les ouvriers et devenir socialistes, ou rejoindre la bourgeoisie capitaliste et devenir réactionnaires. En Russie, pendant la période précapitaliste, les villes se développaient plus à la chinoise qu’à l’européenne. C’était des centres administratifs, ayant un caractère purement bureaucratique sans la moindre signification politique ; et sous le rapport économique, des foires marchandes pour les propriétaires et les paysans environnants. Leur développement était encore insignifiant quand il fut suspendu par le processus capitaliste qui commença à créer des grandes villes sur son modèle, c’est à dire des villes manufacturières et des centres du commerce mondial. En définitive, nous avons en Russie une bourgeoisie capitaliste mais pas de bourgeoisie intermédiaire comme celle dont est née et sur laquelle s’est maintenue la démocratie politique en Europe Occidentale. Les couches moyennes de la bourgeoisie capitaliste en Russie, comme dans toute l’Europe, se composent des "professions libérales", médecins, avocats, littérateurs etc., de couches sociales situées hors des rapports de production, mais aussi du personnel technique et commercial de l’industrie et du négoce capitalistes ainsi que des branches qui s’associent à elles, comme les sociétés d’assurance, les banques etc. Ces éléments disparates ne peuvent avoir de programme de classe propre car leurs sympathies et antipathies oscillent entre le révolutionnarisme prolétarien et le conservatisme capitaliste. En Russie, il faut leur adjoindre les « raznotchintsy » [déclassés], déchets des ordres et classes de la Russie d’avant la Réforme, que le processus de développement capitaliste n’a pas encore eu le temps d’absorber.

 

En Russie, il faut fonder le radicalisme politique sur cette population urbaine qui n’est pas passée par l’école historique du moyen-âge ouest-européen, qui est sans relation économique, sans tradition héritée du passé, et sans idéal pour l’avenir. Il n’est pas étonnant que ce radicalisme recherche encore d’autres bases. D’un côté, il rejoint la paysannerie. Là s’exprime toujours plus le caractère littéraire du populisme russe qui remplace un programme politique de classe par l’apologie du travail et de l’indigence. De l’autre côté, le radicalisme politique essaie de s’appuyer sur les ouvriers d’usine.

 

Dans de telles conditions, la révolution russe accomplit son travail de rapprochement et d’union de courants opposés. La force de la révolution avant le changement de régime repose dans cette union d’éléments de nature différente. Avec le renversement du gouvernement contre lequel était dirigée la lutte générale, la divergence et l’opposition d’intérêts des courants politiques maintenus ensemble par la révolution apparaissent au grand jour ; l’armée de la révolution se désorganise et se sépare en divisions adversaires les unes des autres. Tel fut jusqu’à présent le destin historique de toutes les révolutions dans les sociétés de classe ; et il ne peut y avoir d’autres révolutions politiques.


Nous savons que cette lutte interne était déjà si forte pendant la révolution de 1848 qu’elle avait totalement paralysé la force politique de la révolution et avait rendu possible la réaction et la contre-révolution qui se sont terminées en France avec le massacre des ouvriers par la bourgeoisie, alors que ladite bourgeoisie venait de mener la lutte révolutionnaire au côté de ces mêmes ouvriers.

 

En Russie, après le renversement de l’autocratie, la bourgeoisie capitaliste ne se séparera pas moins vite du prolétariat qu’en 48 en Europe Occidentale, mais le processus de bouleversement révolutionnaire se prolongera. C’est dû à la complexité des tâches politiques que la révolution doit résoudre, car il s’agit non seulement d’un changement de régime politique mais avant tout de la création d’une organisation étatique embrassant toute la vie compliquée d’un pays industriel contemporain, afin de remplacer le système fiscal et policier vers lequel l’autocratie a uniquement tendu. Outre cela, c’est déterminé par la confusion des rapports agraires en Russie, par l’élaboration incomplète et l’absence de liens sociaux des courants politiques non-prolétariens du pays.


Dans ces conditions objectives de développement de la révolution en Russie, quelles sont les tâches du parti social-démocrate ? La social-démocratie ne doit pas avoir seulement en vue le renversement de l’autocratie, point de départ de la révolution, mais tout son développement ultérieur.


Elle ne peut faire coïncider sa tactique à un seul moment politique, elle doit se préparer à un développement révolutionnaire prolongé.


Elle doit préparer la force politique capable non seulement de renverser l’autocratie mais également de prendre la tête du développement révolutionnaire.


Cette force, dans les mains de la social-démocratie, ne peut être que le prolétariat, organisé comme une classe spéciale.


Conduisant le prolétariat au centre et à la tête du mouvement révolutionnaire de tout le peuple et de toute la société, la social-démocratie doit le préparer en même temps à la guerre civile qui suivra le renversement de l’autocratie, à la défection des libéralismes agraire et bourgeois, à la trahison des radicaux et démocrates politiques.


La classe ouvrière doit encore savoir que la révolution et la chute de l’autocratie ne se recouvrent nullement et que, pour mener à bien le bouleversement révolutionnaire, il faut au début se battre contre l’autocratie et ensuite, contre la bourgeoisie.


Plus important encore que la conscience qu’a le prolétariat de sa spécificité politique, il y a l’autonomie de son organisation, sa séparation réelle d’avec toutes les autres tendances politiques. On nous parle de la nécessité de concentrer en une seule toutes les forces révolutionnaires du pays, mais il nous importe plus de faire en sorte que l’énergie révolutionnaire du prolétariat ne soit pas morcelée.


En conséquence, l’isolement organisationnel et politique du prolétariat est indispensable non seulement dans l’intérêt de la lutte de classe (qui ne s’arrête jamais, ni avant, ni pendant, ni après la révolution), mais aussi dans l’intérêt du bouleversement révolutionnaire lui-même. Malgré tout, cela ne doit pas signifier que le prolétariat doive être étranger à la politique, et doive ignorer la lutte politique des autres partis.

 

Il est nécessaire de prendre la situation politique dans toute sa complexité et non de la simplifier pour faciliter la décision des questions tactiques. Il est facile de dire : "avec les libéraux" ou "contre les libéraux" ! C’est très simple, mais en même temps très unilatéral et, pour cette raison, c’est une solution trompeuse à la question. Il faut se servir de tous les courants révolutionnaires et oppositionnels, mais il faut en même temps préserver sa capacité d’action politique autonome. Pour faire simple, en cas de lutte commune avec des alliés d’occasion, on peut suivre les points suivants :

 

1) Ne pas mélanger les organisations. Marcher séparément, mais frapper ensemble. 2) Ne pas renoncer à ses propres revendications politiques. 3) Ne pas cacher les divergences d’intérêt. 4) Suivre son allié comme on file un ennemi. 5) Se soucier plus d’utiliser la situation créée par la lutte que de préserver un allié.


Et donc, avant tout, organiser les cadres révolutionnaires du prolétariat. Utiliser cette force pour larguer le ballast politique de la révolution. J’entends par là l’influence de ces couches sociales et partis politiques qui, allant avec le prolétariat jusqu’au renversement de l’autocratie, réfréneront, affaibliront et déformeront le bouleversement politique par leur manque de constance et de décision, après le renversement de leur ennemi principal. Pousser en avant toutes les tendances de la démocratie politique et du radicalisme.


Faire avancer les démocrates signifie les critiquer. Seulement, il y a des esprits bizarres qui pensent qu’il faudrait les attirer par des paroles caressantes, comme un petit chien de compagnie avec du sucre. Les démocrates sont toujours prêts à s’arrêter à mi-chemin ; si nous commençons à les féliciter pour ce bout de chemin qu’ils ont fait, alors ils s’arrêteront.


La critique des mots est insuffisante, il faut une pression politique. Et cela nous ramène une fois encore au parti révolutionnaire du prolétariat.


La lutte de classe du prolétariat russe s’est clairement définie déjà sous l’absolutisme. Le faible développement de la production artisanale, qui gênait le développement de la démocratie petite-bourgeoise, rendait service à la conscience de classe du prolétariat. Celui-ci était d’emblée concentré dans les usines. La propriété économique s’est présentée tout de suite à lui dans sa forme la plus contemporaine, celle du capitaliste étranger à la production. Idem concernant le pouvoir d’Etat, dans sa forme la plus concentrée : l’autocratie s’appuyant exclusivement sur la force armée. A tout cela, la social-démocratie ajouta l’expérience historique de l’Occident.


Le prolétariat russe a montré qu’il n’était pas passé par ces trois écoles en vain. Il est parti d’un pas sûr sur le chemin de la politique révolutionnaire autonome. Il a fait la révolution russe, il a réuni autour de lui le peuple et la société ; mais il n’a pas dissout ses propres intérêts de classe dans le mouvement révolutionnaire général, il a présenté le programme politique de la démocratie ouvrière. Il réclame la liberté politique dans l’intérêt de sa lutte de classe, il revendique une législation ouvrière de pair avec les droits civils.

 

Notre tâche est maintenant de faire de la journée de 8 heures, au même titre que le droit de regard parlementaire sur le budget, une revendication de base de la révolution.


Mais nous ne devons pas seulement donner un caractère prolétarien au programme politique de la révolution, nous ne devons en aucun cas rester en arrière du cours révolutionnaire des événements.


Si nous voulons isoler le prolétariat révolutionnaire des autres courants politiques, alors nous devons apprendre à être idéologiquement à la tête du mouvement révolutionnaire, être plus révolutionnaires que tous. Si nous prenons du retard sur le développement révolutionnaire, alors le prolétariat, justement en raison de son caractère révolutionnaire, ne sera pas attaché à nos organisations et se dispersera dans le processus spontané de la révolution. Une tactique de l’initiative révolutionnaire est nécessaire. Le premier acte de la Grande Révolution Russe est terminé. Il a posé le prolétariat au centre de la politique et à réuni autour de lui toutes les couches libérales et démocratiques de la société. C’est un double processus de consolidation révolutionnaire du prolétariat et de concentration autour de lui de toutes les forces d’opposition du pays. Si le gouvernement ne fait pas de concessions, ce processus révolutionnaire continuera de progresser. Le prolétariat gagnera toujours plus en union et en conscience. Notre tâche est d’utiliser cela pour l’organiser de façon révolutionnaire. La société libérale saura-t-elle suivre ce développement ou s’effraiera-t-elle de la force révolutionnaire croissante du prolétariat ? Je laisse cela en suspens. Selon toutes vraisemblances, elle oscillera de l’un à l’autre : avec ses peurs de la révolution, elle se tournera vers le gouvernement ; et elle se gardera des coups du pouvoir avec les révolutionnaires. Les éléments démocratiques resteront avec les ouvriers. Mais nous avons déjà remarqué qu’en Russie ces éléments sont très faibles. Les paysans seront entraînés en masses croissantes dans le mouvement. Mais ils sont seulement capables d’accroître l’anarchie politique dans le pays et ainsi d’affaiblir le gouvernement ; ils ne peuvent constituer une armée révolutionnaire ordonnée. C’est pourquoi, avec le développement de la révolution, une part toujours croissante du travail politique retombe à la charge du prolétariat. En même temps sa conscience politique s’élargit et son énergie politique grandit.


Le prolétariat russe a maintenant déjà développé une force révolutionnaire qui surpasse tout ce qui a été fait par d’autres peuples en des temps de soulèvement révolutionnaire. Il n’y eut jamais d’exemple où le peuple se soit levé dans tout un pays en de telles masses. Les peuples allemand et français ont conquis leur liberté avec beaucoup moins de victimes. La résistance du régime tsariste est sans conteste plus forte grâce à la puissance militaire dont il dispose ; mais cette opposition doit accroître d’autant plus l’énergie révolutionnaire du prolétariat. Quand le prolétariat russe aura enfin renversé l’autocratie, il sera une armée trempée par la lutte révolutionnaire, dotée d’un fort esprit de décision, toujours prête à soutenir par la force ses revendications politiques.

Déjà, en 48, le prolétariat français avait imposé des hommes à lui dans le gouvernement provisoire. Le gouvernement révolutionnaire ne pouvait exister sans le soutien des ouvriers ; c’est pourquoi il leur joua la comédie de la sollicitude étatique.


Les ouvriers russes, qui ont déjà ajouté leurs revendications prolétariennes au programme politique de la révolution, seront bien plus forts au moment du changement de régime et, en tout cas, ne montreront pas moins de conscience de classe que les ouvriers français en 48 ; ils nommeront sans aucun doute leurs hommes au gouvernement révolutionnaire. La social-démocratie sera devant un dilemme : ou bien prendre sur elle la responsabilité du gouvernement provisoire, ou bien rester sur le côté, à l’écart du mouvement ouvrier. Quand bien même la social-démocratie s’interdirait toute participation, les ouvriers considéreront ce gouvernement comme le leur. L’ayant créé par la lutte révolutionnaire et restant la principale force révolutionnaire du pays, ils s’assureront mieux de lui qu’ils ne le feraient par des bulletins de vote.


Seuls les ouvriers peuvent accomplir le bouleversement révolutionnaire en Russie. Le gouvernement révolutionnaire provisoire en Russie sera un gouvernement de démocratie ouvrière. Si la social-démocratie est à la tête du mouvement révolutionnaire du prolétariat russe, alors ce gouvernement sera social-démocrate. Si la social-démocratie reste à l’écart du prolétariat par son initiative révolutionnaire, alors elle se transformera en secte négligeable.


Un gouvernement provisoire social-démocrate ne pourra pas accomplir en Russie une révolution socialiste, mais le processus même de liquidation de l’autocratie et d’établissement d’une république démocratique lui donnera une bonne base pour le travail politique.


Nous tous qui nous battons en Europe Occidentale contre la participation au gouvernement bourgeois de représentants isolés de la social-démocratie, nous n’avons pas argumenté notre position en disant qu’un ministre social-démocrate ne doit s’occuper de rien excepté de la révolution. Non. Nous avons démontré que, restant en minorité au gouvernement et sans soutien politique suffisant dans le pays, il ne pourra rien faire et servira uniquement le gouvernement capitaliste pour couvrir le bruit de nos critiques.


La situation d’un gouvernement provisoire social-démocrate sera tout à fait différente. Ce sera un gouvernement homogène avec une majorité social-démocrate, créé dans une période révolutionnaire, quand la puissance gouvernementale est très grande. Il aura derrière lui l’armée révolutionnaire des ouvriers qui auront accompli une révolution politique, libérant ainsi une énergie sans exemple dans l’histoire. Et ce gouvernement aura devant lui des tâches politiques unissant tout le peuple russe dans la lutte révolutionnaire. Un gouvernement provisoire social-démocrate pourra évidemment accomplir ce travail bien plus radicalement que n’importe quel autre.


Si le régime tsariste cède bientôt la place, cela ne résoudra pas ipso facto les difficultés politiques ; cela rendra même la situation encore plus confuse. Le processus de reconstruction politique de la Russie, qui demande du temps même en période révolutionnaire, s’allongera encore si le gouvernement au pouvoir pose à chaque pas de nouveaux obstacles devant le développement progressiste ; dans le même temps, le processus de préparation des partis politiques, arrêté par la révolution, reprendra avec plus de force. Mais, avant que ces derniers tirent des limbes une idéologie politique selon leurs intérêts de classe, avant qu’ils parviennent à une intelligence claire de leurs interactions politiques et de leurs relations avec un gouvernement qui, lui-même, tanguera de gauche et de droite, le pays sera plongé dans des troubles ininterrompus. Et ce d’autant plus qu’il faudra se battre pour l’extension des droits politiques, les droits du parlement en particulier. Ce sera une longue période d’agitation politique dans laquelle le facteur dernier et décisif, bien que pas toujours évident, sera la force. Force militaire du côté du gouvernement, révolutionnaire du côté du peuple. En conséquence, le prolétariat aura un rôle politique actif à jouer en cette occasion. S’il conserve son indépendance politique, il pourra alors enregistrer des succès significatifs.


Dès aujourd’hui, on a commencé de deux côtés à courtiser les ouvriers. Le régime tsariste promet un élargissement de la législation ouvrière tandis que la presse libérale ou semi-libérale remplit ses colonnes d’articles sur les besoins des ouvriers, sur le mouvement ouvrier et le socialisme. L’une et l’autre attitude sont caractéristiques de la peur et du respect du régime et de la bourgeoisie devant l’énergie révolutionnaire du prolétariat.


La tactique de la social-démocratie dans cette situation doit consister à élargir les conflits politiques, et à essayer de les utiliser pour changer le cours des événements, renverser le régime et ainsi ouvrir un boulevard au développement révolutionnaire.


Quelle que soit l’évolution politique ultérieure, nous devons de toute façon nous soucier de faire bande à part dans le concert politique. Tant que la révolution efface les divergences politiques, il est d’autant plus important de présenter comment la tactique politique des partis a évolué jusqu’à la journée historique du 9 janvier. Grâce à la brochure du camarade Trotsky, on voit comment les libéraux et les démocrates ont mené leur lutte politique de façon molle et indécise, de pair avec une pression sur le régime pour mener des réformes d’en haut. Ils ne reconnaissaient pas d’autres possibilités, ne voyaient pas d’autres perspectives. Et quand le régime refusa fermement de prendre en compte leurs exhortations, requêtes et prétentions, coupés du peuple, ils s’avérèrent isolés dans un coin. Ils étaient sans force, incapables, semblait-il, d’opposer quoi que ce soit au régime réactionnaire. On voit d’un autre côté comment s’est développée la lutte politique des ouvriers russes, s’étendant toujours et gagnant en énergie révolutionnaire. La brochure fut écrite avant le 9 janvier. Mais elle rend compte du développement de la lutte révolutionnaire du prolétariat russe, si bien que les événements qui ont suivi ne nous étonnent plus, même si leur ampleur nous frappe. En ayant fait la révolution, le prolétariat a libéré les libéraux et les démocrates de leur situation sans issue. Maintenant, en collant aux ouvriers, ils trouvent une nouvelle méthode de lutte ainsi que de nouveaux moyens. C’est l’assaut révolutionnaire du prolétariat qui, seul, a rendu révolutionnaires d’autres couches sociales.


Le prolétariat russe a commencé la révolution. Sur lui seul repose son développement et son succès.

 

Janvier 1905

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009