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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 09:07

comprendre-avec-rosa-luxemburg.over-blog.com

 

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Tardi

 

A lire et à discuter : Causes de la Première Guerre Mondiale : capitalisme, nationalisme et responsabilité des Etats. samedi 2 août 2014. Source : Jacques Serieys Sélection 3

 

 

Plan :


1) Boucherie !

2) Dire la souffrance mais aussi comprendre l’histoire

3) Comment expliquer une telle inhumanité ?

4) Le choc des impérialismes

5) Antagonismes et buts de guerre des belligérants

6) Le choc des nations et des nationalismes

7) La responsabilité des différents Etats dans le déclenchement de la guerre : exemple de l’Autriche-Hongrie

Conclusion


28 juillet 1914 L’Autriche Hongrie déclare la guerre à la Serbie et commence à l’envahir. La Russie, alliée des Serbes, débute la mobilisation de ses forces. 1er août 1914 L’Allemagne, alliée de l’Autriche, déclare la guerre à la Russie. La France, alliée de la Russie, décrète la mobilisation générale. 3 août : L’Allemagne déclare la guerre à la France et l’attaque...

Il est indispensable d’analyser les causes de cette 1ère guerre mondiale tant elle va influer sur le cours de l’histoire mondiale.


1) Boucherie !


Le mot n’est pas trop fort. Des millions d’Européens peuvent encore témoigner des récits de leurs pères et grands pères, voisins, amis.


Sur le déroulement de la guerre vécue par les poilus, je ne dirai rien de plus que la lettre d’Henri Barbusse, en date du 15 octobre 1915 :


- " Le ravin et les talus qui s’étendent sur plusieurs kilomètres ne sont plus qu’une vaste nécropole. Partout, des cadavres momifiés, squelettiques, réduits à l’état de petits tas mêlés de boue rougeâtre... parfois un pied ou bien un morceau d’étoffe émergent çà et là et indiquent un cadavre. Il y en a des quantités formidables... On voit une face à la Ramsès qui émerge d’un sac haché, recroquevillé dessous, des tibias, des fémurs, des os des mains ou des pieds serrés comme des osselets... Ce ne sont plus des cadavres mais des amas d’ordures désséchés... affreusement mutilés, la figure gonflée, noire comme une tête de nègre, la chair tuméfiée pleine d’insectes et de vers ramassés en tas..." Les récits allemands, russes, anglais, autrichiens... sont identiques.


La guerre s’éternisant, des armes de plus en plus destructrices sont utilisées. Tel est le cas des nuages de gaz :


" Avec la vague, la mort nous a enveloppés, elle a imprégné nos vêtements et nos couvertures, elle a tué autour de nous tout ce qui vivait, tout ce qui respirait. Les petits oiseuax sont tombés dans les boyaux de tranchée, les chats et les chiens, nos compagnons d’infortune, se sont étendus à nos pieds et ne se sont plus réveillés. Nous avions tout vu : les mines, les obus, les lacrymogènes, le bouleversement des bois, les noirs déchirements des mines tombant par quatre, les blessures les plus affreuses et les avalanches de fer les plus meurtrières, mais tout cela n’est pas comparable à ce brouillard qui, pendant des heures longues comme des siècles, a voilé à nos yeux l’éclat du soleil, la lumière du jour, la blanche pureté de la neige" (Le Filon, 20 mars 1917).


2) Dire la souffrance mais aussi comprendre l’histoire


Durant une grande partie du 20ème siècle, la majorité des publications concernant la guerre de 14 étaient des "livres de guerre". Aussi, ils insistaient par exemple sur le Plan Schlieffen, la prise des forts de Liège, la bataille de l’Ourcq et les marais de Saint- Gond, la course à la mer, la Somme, Verdun, Craonne, Joffre et French, Foch et Pétain... Ils participaient d’ une vision militariste, nationaliste et impérialiste de l’histoire.


Depuis une vingtaine d’années, ce sont plutôt les témoignages qui sont mis en avant, témoignage de la souffrance, du froid, des mauvaises conditions sanitaires, de l’inhumanité de la guerre de tranchées... Cette approche rappelle la forme donnée au "devoir de mémoire" concernant le nazisme et la Seconde guerre mondiale. Cela participe d’une vision plus humaniste mais essentiellement moralisante de l’histoire, ne donnant pas une priorité à l’ analyse du contexte, des causes et des conséquences.


La prise en compte de la façon dont des humains eux-mêmes ont vécu l’histoire est évidemment un élément central dans le croisement des sources pour approcher au mieux la connaissance d’une époque. Mais cela ne doit pas aller jusqu’à déshistoriciser l’histoire.


La description des sacrifices par une exposition chaque automne dans chaque préfecture, par un grand film chaque année ( La chambre des officiers, Joyeux Noël...) ne remplace pas une question :


- Pourquoi ? Quelles sont les causes de telles boucheries ?


3) Comment expliquer une telle inhumanité ?


a) La nature humaine ?


" Le fait est que les hommes dans leur grande majorité sont prêts à considérer, du moins en certaines circonstances, que le recours aux armes est une démarche légitime. Ce peut être le désir d’enrichir sa communauté et d’exalter son amour-propre... Ces considérations nous rappellent que la guerre est dans la nature humaine" (Robin Prior et Trevor Wilson ; Atlas des guerres ; La Première Guerre mondiale). Je comprends qu’un professeur d’Académie militaire fasse de la guerre une essence de la nature humaine. Mais, est-ce qu’en 1914 "les hommes dans leur grande majorité" ont fait délibérément le choix de la guerre ? Ayant beaucoup vécu enfant dans le monde des anciens combattants de 14, je suis en accord avec le récit de mon père ( Le chant des rivières) : " Le 1er août 1914, jour d’une grande foire à Entraygues, le tocsin sonna à trois heures de l’après-midi. Dès les premiers sons de cloche tout le monde comprit. Madame Marc passait en ce moment sur le trottoir où ma mère tenait une mercerie. Cette pauvre femme tomba évanouie. Pressentiment...? Peut-être. Son mari ne revint jamais... Cinq minutes après, le champ de foire était vide. Le silence, plus un bruit dans les cabarets... A la campagne, surpris à l’époque des grands travaux, les gens restaient comme assommés. Ce n’est que dans les casernes..."


b) L’engrenage des alliances ?


Ce fait-là, souvent mise en avant dans les manuels scolaires, ne constitue pas vraiment une cause. Depuis 1880, chaque "Etat" :


- avait choisi une alliance en fonction de ses intérêts ;

- avait maintenu ou pas cette alliance fonction de ses intérêts ( la diplomatie anglaise est essentiellement dirigée contre la France dans les années 1890 avant de s’allier à elle)

- a fait jouer ou pas ses alliances en 1914, fonction de ses intérêts ( l’Italie, alliée de l’Allemagne et de l’Autriche Hongrie jusqu’en 1914 n’entre pas en guerre avec elles puis s’allie à la France et à la Grande Bretagne).


De plus, même si ces alliances ont joué un rôle, reste à expliquer le pourquoi de celles-ci. De plus, des personnalités, des gouvernements ont concrètement pesé en faveur de la guerre et de l’engrenage des alliances. Ainsi, le 20 mai 1914, le chef d’état-major général allemand Moltke demande à la Wilhemstrasse de faire des préparatifs politico-militaires en vue d’une guerre préventive contre la Russie et la France. Ainsi, l’état-major autrichien voulait la guerre. Ainsi, le président de la République française Raymond Poincaré a pesé en faveur de la guerre au moment décisif fin juillet.


c) Un hasard malencontreux ?


Quiconque parcourt les ouvrages spécialisés récents peut constater la vogue d’une méthode importée des Etats Unis pour qui l’histoire et même ses conflits majeurs naissent essentiellement de la conjonction accidentelle d’évènements fortuits. A.J.P. Taylor en est l’exemple type lorsqu’il explique la Guerre de 14-18 comme l’aboutissement d’une succession de facteurs secondaires : hasards, incidents, manoeuvres diplomatiques manquées, déclaration de guerre visant plus à à intimider qu’à provoquer le conflit, plans de mobilisation soumis aux horaires de chemin de fer" pris pour une attaque en règle... De telles "explications" nécessitent d’empiler des centaines de pages de faits décousus pour ne donner, en fin de compte, aucune cohérence causale.


La méthode "américaine" non causaliste, pèse parmi les historiens français des 20 dernières années :


- "Plus un évènement est lourd de conséquences, moins il est possible de le penser du point de vue de ses causes" ( François Furet)

- " La question des causes de la guerre de 1914 est d’une extrême complexité et, dans une large mesure, il reste une part de mystère dans la manière dont les puissances européennes se sont laissées glisser vers la catastrophe" ( Stéphane Audouin et Annette Becker dans " La Grande guerre" chez Gallimard).



d) L’attentat de Sarajevo


Le type d’"explications" ci-dessus domine aujourd’hui dans les manuels scolaires ; aussi, l’assassinat de l’archiduc héritier d’Autriche a bon dos. Comme si un évènement mineur pouvait déclencher une guerre mondiale sans raisons plus profondes. D’ailleurs, plusieurs personnalités politiques autrichiennes avaient expliqué dès 1919 comment cet assassinat avait été un prétexte.


e) Le choix de la guerre par des régimes autocratiques confrontés aux mouvements sociaux et démocratiques

Ce choix d’une "bonne guerre" pour rassembler la "nation" autour de son "sauveur" ne fait pas de doute pour de nombreuses personnalités proches du pouvoir à Vienne et à Moscou en particulier. La Russie par exemple est secouée en juin et juillet 1914 par des grèves générales massives, y compris dans la capitale Saint Pétersbourg.


f) Comprendre le contexte socio-historique pour mieux cerner les causes de la guerre


Quelles sont les caractéristiques principales de la période 1900-1914 ?


- phase de développement économique très rapide alors que les institutions politiques, certaines encore empreintes de vestiges du mode de production féodal, ne s’adaptent pas aussi vite.


- phase de formation de nations. Les classes sociales favorisées détournent le mécontentement des couches populaires par l’exaspération du nationalisme. Dans ce processus apparaissent les courants militaristes préfascistes en Allemagne, Italie, France, Autriche... dont l’audience est réelle dans les milieux militaires par exemple.

- expansion impérialiste des nations capitalistes fondée sur la conquête coloniale de territoires, sur un rapport de force militaire, commercial et financier permanent pour gagner marchés et matières premières. " De nouvelles causes de conflit surgissent à chaque instant. Il s’élève des problèmes insolubles autant qu’il passe de jours ; une solution ici fait une crise ailleurs ; on ne dénoue qu’en nouant, comme dans la ficelle embrouillée" (Alain en 1913).


Ces grandes caractéristiques donnent-elles une grille de compréhension des causes profondes de la guerre ? A mon avis, oui.


4) Le choc des impérialismes


Les dirigeants socialistes ont tous insisté sur la responsabilité des antagonismes impérialistes dans l’engrenage qui va mener au déclenchement de la guerre " Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage" (Jean Jaurès).


En 1968, mon manuel d’histoire des classes terminales (dont l’auteur Carbonell se positionnait politiquement à droite) commençait par les raisons économiques le chapitre sur "les causes et responsabilités" : "Dans un monde où les jeunes nations industrielles, Etats Unis, Allemagne, Japon, se multiplient et où il ne reste guère de possibilités pour l’expansion coloniale, de sourdes luttes économiques opposent les grandes puissances au début du 20ème siècle. La lutte pour la conquête des marchés se transpose sur le plan politique. Ainsi, l’Allemagne chasse l’Angleterre du marché balkanique et de celui du Moyen Orient où l’or noir commence à couler..."


La "Belle époque" est marquée par un développement extrêmement rapide de l’économie capitaliste qui envahit peu à peu toutes les terres de la planète par la colonisation.


Le Royaume-Uni possède d’immenses colonies (Inde, Afrique de l’Est...), de puissants dominions ( Canada, Nouvelle Zélande, Australie, Afrique du Sud) et de nombreux points commerciaux ( Singapour, Gibraltar, Canal de Suez, Hong Kong...). L’Empire colonial français s’étend principalement sur une grande partie de l’Afrique.

L’Allemagne s’est constituée en nation de façon récente ; aussi, ses colonies sont moindres ( Cameroun, Namibie, Tanzanie, Togo, îles du Pacifique). Cependant, le développement de sa puissance industrielle, financière, commerciale, militaire devient de plus en plus contradictoire avec les intérêts de la France, de la Grande Bretagne et de la Russie (Balkans). Même les Etats Unis sont en opposition avec l’Allemagne dans leur "pré carré" d’Amérique du Sud.


Le romancier Stefan Zweig, né en 1881, a bien décrit le contexte économique et social de l’époque :


"L’essor avait peut-être été trop rapide. Les Etats, les villes avaient acquis trop vite leur puissance et le sentiment de leur force incite toujours les hommes comme les Etats à en user ou en abuser. La France regorgeait de richesses. Mais elle voulait davantage encore, elle voulait encore une colonie bien qu’elle n’eût pas assez d’hommes, et de loin pour peupler les anciennes. Pour le Maroc, on faillit en venir à la guerre. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexait la Bosnie. La Serbie et la Bulgarie se lançaient contre la Turquie...


La volonté de consolidation intérieure commençait partout, en même temps, comme s’il s’agissait d’une infection bacillaire à se transformer en désir d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, menaient une campagne de haine contre les Allemands qui s’engraissaient de leur côté parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons... Les compagnies de navigation hambourgeoises, avec leurs dividendes formidables, travaillaient contre celles de Southampton, les paysans hongrois contre les Serbes, les grands trusts les uns contre les autres ; la conjoncture les avait tous rendu enragés de gagner toujours plus dans leur concurrence sauvage".


5) Antagonismes et buts de guerre des belligérants


Le rôle des antagonismes entre nations européennes dans le déclenchement de la guerre est évident, antagonismes économico-financiers mais aussi géo-politiques. " Si l’orage surgit tout à coup, en juillet 1914, c’est que... les crises s’y succèdent depuis le début du siècle, de plus en plus violentes et rapprochées : dans les Balkans, les Russes ne veulent pas laisser les Autrichiens accéder à la Méditerranée en débouchant sur Salonique. Allemands et Autrichiens ne veulent pas davantage que les Russes pèsent sur les Détroits en dépeçant l’Empire turc malade. Les Anglais voient d’un mauvais oeil les Allemands prendre pied en Turquie..."

C’est sans doute en pointant les buts de guerre des belligérants que l’on comprend le mieux les antagonismes entre les impérialismes européens en 1914. Rappelons que plusieurs tentatives de médiation ont été faites, en particulier en 1916, et qu’elles ont achoppé sur ces antagonismes.


La France a communiqué ses objectifs à son allié russe : récupération de l’Alsace-Lorraine, annexion de la Sarre allemande ( mines de charbon, sidérurgie) convoitée par les maîtres des forges, création d’un Etat tampon sur la rive gauche du Rhin pour soustraire la Ruhr industrielle au capitalisme allemand. De plus, la France convoite des colonies allemandes et attise depuis longtemps les revendications identitaires des "nationalités" de l’Empire austro-hongrois ; ce dernier choix implique un soutien indéfectible de la France au nationalisme serbe.


L’Allemagne a annexé l’Alsace et la Lorraine en 1871, source d’une guerre à venir contre la France, a bien analysé Marx immédiatement. Elle veut vassaliser la Belgique ; la France et la Grande Bretagne ne peuvent l’accepter. Dans les Balkans, Serbie et Bulgarie sont en guerre en 1913, la première soutenue par la France, la Russie et la Grande Bretagne, la seconde par l’Autriche et l’Allemagne.


La Grande Bretagne pousse à l’éclatement de l’Empire ottoman en soutenant le nationalisme arabe et le sionisme. Pour se protéger, les Turcs s’allient à l’Autriche et à l’Allemagne.


Même sur les océans, l’antagonisme est réel. La Grande Bretagne vit dans le mythe exalté de l’île indomptable protégée par une marine maîtresse du monde. Le développement rapide de la flotte et du commerce allemands l’inquiètent. Aussi, lorsque le président américain Wilson demande à Londres ses buts de guerre, le désarmement de la marine de guerre allemande constitue un objectif primordial.


On pourrait faire le même type de remarque sur l’antagonisme des belligérants en ce qui concerne le Détroit des Dardanelles, le Caucase ou l’or d’Afrique du Sud.


On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels (Anatole France)


Dans sa thèse de doctorat, Félix Kreissler résume bien la question « S’il est vrai que l’empereur allemand, sous l’influence des généraux, des banquiers et des industriels qui voulaient conquérir de nouveaux marchés portent une responsabilité particulièrement grave, s’il est vrai que l’attitude arrogante de l’Autriche-Hongrie dans l’affaire de l’ultimatum à la Serbie a accéléré la déflagration, on ne peut en aucun cas dire que ces puissances centrales supportèrent à elles seules la responsabilité de la guerre... »


6) Le choc des nations et des nationalismes


La création des nations est un phénomène récent en 1914. Il est évidemment le produit du développement des économies nationales abordées ci-dessus et de l’aspiration des peuples à la constitution d’identités politiques dans lesquelles ils puissent améliorer leur sort.


La Russie, l’Autriche Hongrie et l’Etat ottoman sont des empires multiethniques sinon multinationaux avec une classe politique dirigeante présentant encore des aspects féodaux en 1914.


L’Allemagne a mené trois guerres successives avant de créer son empire en 1871. Comme dans les trois pays ci-dessus, le poids politique de l’armée et de l’orgueilleuse noblesse est très important. L’influence de courants nationalistes préfascistes ne doit pas être négligé. Voici par exemple une citation d’Ernst Hasse, président de la Ligue pangermaniste en 1905 : " L’égoisme sain de la race nous commande de planter nos poteaux frontières dans le territoire étranger, comme nous l’avons fait à Metz, plutôt... Ces terres coloniales de l’avenir se composent ... des vastes territoires occupés par les Polonais, les Tchèques, les Magyars, les Slovaques, les Slovènes, les Ladins, les Rhétiens, les Wallons, les Lituaniens, les Estoniens et les Finlandais. Tant que les territoires de ces petits peuples, mal faits pour créer des Etats nationaux, n’auront pas été répartis entre les grands Etats de l’Europe centrale, l’Europe ne pourra jamais avoir, n’aura jamais la paix. Cette répartition coûtera naturellement de dures guerres".


La Serbie, indépendante depuis 1878, a mené ensuite guerre sur guerre pour s’agrandir ; elle va jouer un rôle clef en 1914. L’étude de ce pays est intéressante car on suit très bien les objectifs de la bourgeoisie serbe, dans la constitution d’un marché spécifique, d’un Etat indépendant, d’une vision mythique et mystificatrice de "la" nation historique serbe.


Le royaume d’Italie se fonde en 1861. Une vision mythique et mystificatrice de la nation italienne a-t-elle été développée comme en Serbie ? Bien sûr. Voici par exemple un texte de Mazzini, extrait de République et royauté en Italie :


" L’indépendance, c’est à dire la destruction des obstacles intérieurs et extérieurs qui s’opposent à la constitution de la vie nationale, doit donc s’obtenir non seulement pour le peuple, mais par le peuple. La guerre par tous, la victoire pour tous...

" Créer : créer un peuple ! Il est temps, ô jeunes gens, de comprendre combien est grande, religieuse et sainte l’oeuvre que Dieu vous confie. Elle ne saurait s’accomplir... que par l’exemple vivant donné aux multitudes d’une vertu austère, par les sueurs de l’âme et les sacrifices du sang... par l’audace de la foi, par cet enthousiasme solennel, indomptable, inaltérable qui remplit le coeur de l’homme lorsqu’il ne reconnaît pour maître que Dieu..., pour unique but l’avenir de l’Italie".


La France développe aussi le sentiment national de 1870 à 1914 sur des mythes historiques ( Vercingétorix, Clovis, Jeanne d’Arc...) et des références souvent "spirituelles", xénophobes (pour la droite). Tel est le cas par exemple lors de la célèbre conférence d’Ernest Renan le 11 mars 1882 : "La nation comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale..." Entre cette conception de la nation et la conception allemande fondée sur le sang, il n’y a pas grande différence.


Pour terminer ce rapide tour d’horizon des nations et des nationalismes avant 1914, voici ce qu’écrivait l’historien suédois Harold Hjarne dans le journal Svenska Dagblade le 31 décembre 1899 : " En ces dernières heures du siècle, je voudrais méditer sur l’une des forces qui ont été à la fois les plus créatrices et les plus dissolvantes ... le nationalisme... Certes, les tendances nationales ont aussi servi la culture... Mais ces avantages pèsent moins lourds que les inconvénients qui en ont résulté et qui ont fait du nationalisme le facteur politique dominant. La haine de tout ce qui est étranger... transforme rapidement le sentiment national en un instinct qui échappe au contrôle de la raison... Le nationalisme, en se combinant avec d’autres forces, nous conduit irrésistiblement vers de nouvelles catastrophes.


7) La responsabilité des différents Etats dans le déclenchement de la guerre : exemple de l’Autriche-Hongrie


Dans tout travail historique, il faut éviter une démarche déterministe du type "ça ne pouvait se passer que comme ça". Ainsi, l’étude des responsabilités immédiates dans le déclenchement de la guerre montre le rôle plus important des "Empires" que des puissances capitalistes. Ecrire cela n’invalide pas les analyses précédentes mais les affine ; des pouvoirs politiques "impériaux" comme l’Autriche-Hongrie, la Russie et la Turquie étaient dépassés et menacés par les conséquences du développement capitaliste et par les revendications démocratiques ainsi générées.


Les Etats-Unis, déjà principale puissance capitaliste mondiale, ont essayé en 1914 d’éviter la guerre puis en 1916 de l’arrêter. Des historiens se sont penchés dans le détail sur le courrier et les démarches diplomatiques des heures ayant précédé la guerre ; ils en ont conclu que la Grande Bretagne avait essayé d’éviter l’engrenage guerrier. La preuve la plus évidente en est l’état d’impréparation militaire de ce pays : au début de la guerre, elle n’a de réserves ni en soldats, ni en uniformes, munitions, fusils, artillerie... Ces deux pays ne s’étaient pas préparés à une telle guerre ; c’est là une évidence.


Parmi les grandes puissances, l’Autriche Hongrie, moins impérialiste et plus marquée par l’héritage féodal, porte une lourde responsabilité. Pour des historiens comme Keith Wilson et Samuel Williamson, le gouvernement et l’état-major austro-hongrois "ont voulu la guerre, ont cherché le soutien allemand et ont su l’exploiter... Le comte Berchtold, ministre des affaires étrangères, a été le principal acteur de la crise de juillet 1914, en a fixé le rythme et a empêché toute solution diplomatique". En Autriche Hongrie comme dans tous les pays, la caste noble pèse lourd dans la folie guerrière ; le chef d’état-major Conrad Von Hoetzendorf s’en tient durant cette période critique à un mot d’ordre sans nuance : "la guerre, la guerre, la guerre".


Le 30 juin 1914, le comte Berchtold rencontre l’empereur et Conrad Von Hoetzendorf ; tous trois s’entendent pour utiliser l’assassinat de l’archiduc comme prétexte afin d’"éliminer la Serbie comme puissance politique" et rétablir ainsi la puissance austro-hongroise sur la scène européenne.


La Commission d’enquête autrichienne sur l’attentat de Sarajevo conclut le 13 juillet ne pas pouvoir prouver l’implication du gouvernement serbe. Pourtant le 19, le Conseil impérial envoie un ultimatum inacceptable à la Serbie. La Serbie faisant preuve de bonne volonté, de nouveaux prétextes sont inventés. Le 28 juillet, l’empereur François Joseph déclare la guerre à la Serbie, adressant à Berchtold cette déclaration cornélienne " Si la monarchie doit périr, elle doit au moins périr dignement".


En 1919, le comte Von Werburg, diplomate proche de Berchtold en 1914, livrait cette analyse :" C’est nous qui avons commencé la guerre, pas les Allemands et encore moins l’Entente ( France, Russie, Grande Bretagne) ; cela, je le sais".


Un excellent livre de Léon Schirmann paru en 2003 aux Editions italiques montre que le gouvernement russe a eu globalement la même attitude "va-t-en guerre". Les castes nobles et féodalo-bourgeoises d’Autriche Hongrie, Russie, Turquie... Prusse, France... constatent chaque jour un peu plus que leur monde s’effondre ébranlé par le nouveau pouvoir de l’argent, par les revendications démocratiques, par les luttes sociales, par les minorités culturelles et nationales... La guerre leur paraît l’ultime solution pour éviter l’inéluctable disparition de leur pouvoir. C’est sans doute le vieux Von Moltke qui a le mieux résumé cette exaspération " La guerre et qu’on en finisse".

 

Pour conclure


L’analyse des causes de la guerre touche à trois sujets que j’ai préféré ne pas aborder ici :


- La faiblesse du mouvement ouvrier et socialiste pour conjurer la catastrophe

- le poids des courants nationalistes préfascistes et traditionnalistes dans la presse, l’armée, les corps de l’Etat.

- le rôle social et les ressorts psychologiques du militarisme.


Jacques Serieys

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009