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Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

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Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

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8 février 2009 7 08 /02 /février /2009 11:57

Guy Pervillé mercredi 11 avril 2007.
 
Ce texte a été écrit pour faire partie des Mélanges offerts en hommage à Jean-Baptiste Duroselle sous le titre Enjeux et puissances, pour une histoire des relations internationales au XXème siècle, Publications de la Sorbonne, novembre 1986 (pp. 41-56).

Le mot « impérialisme » appartient, par son origine et sa destination, au vocabulaire politique, voir polémique, de notre temps. La notion d’impérialisme est utilisée comme instrument d’analyse par des historiens, des « politologues » et des économistes spécialisés dans les relations internationales. Mais il n’est pas facile de faire un usage incontestablement scientifique d’un terme aux connotations marquées par des controverses passionnées. C’est pourquoi les universitaires ne réussissent pas mieux que les politiques à s’entendre sur la définition du concept qu’ils emploient, et sur l’opportunité de l’appliquer à tel ou tel cas. Pourtant, des recherches approfondies rapprochent les points de vue en améliorant notre connaissance des faits. Mais on peut être sûr que le dernier point de désaccord sera l’acceptation ou le refus de ce nom redoutable : l’impérialisme.

On aurait tort de juger futile cette querelle de mots, qui met en cause la nature des rapports qu’entretiennent inévitablement les sciences sociales avec les idéologies ambiantes. Dans un cas analogue, celui du « colonialisme », Maxime Rodinson dénonçait à juste titre « la pente quasi fatale de l’esprit au ’réalisme’, au sens scolastique du mot, qui alimente tant de visions ’métaphysiques’ de la réalité concrète. On raisonne comme si le colonialisme était un être de raison, une entité immédiatement reconnaissable [...] à une définition sans équivoque. Procédé courant qu’on n’arrive pas à déraciner, et qui n’a pas cessé de faire des dégâts dans les sciences sociales et les idéologies dans lesquelles elles baignent » [1]. En réaction, il recommandait la prudence dans le recours aux concepts : « Il n’y a pas de colonialisme et d’impérialisme en soi. Il y a une série de phénomènes sociaux montrant entre eux de multiples analogies, mais aussi d’infinies nuances, sur lesquels l’usage a prévalu d’apposer ces étiquettes. Au centre [...], un noyau sur lequel tout le monde est d’accord, mais à la périphérie, un dégradé insensible pour lequel la terminologie diffère selon les groupes, les écoles de pensée, les individus mêmes. D’où les définitions divergentes des dictionnaires » [2]. Pourtant, l’auteur de ce constat n’en tirait pas une leçon de scepticisme. Dans un autre ouvrage, il invitait à défendre la rigueur scientifique, contre le laxisme de l’usage idéologique :« Un des procédés les plus courants de l’obscurantisme contemporain consiste à jouer sur le flou dans lequel sont laissés intentionnellement les notions utilisées. Contre cette tendance, il nous faut revenir à l’exigence [...] de tout travail scientifique digne de ce nom : toujours définir les mots dont on se sert, et ne les utiliser que dans les sens ainsi définis » [3].

Mais les historiens peuvent-ils définir leurs propres concepts sans tenir compte de l’usage courant des mots qu’ils emploient, et des définitions adoptées par leurs collègues ? L’arbitraire absolu de chacun ferait du chantier historique une tour de Babel. Pour écarter ce danger, le meilleur moyen nous paraît de rechercher au préalable quand, comment, et pourquoi « l’usage à prévalu d’apposer ces étiquettes » ; de prendre les mots comme objets de l’histoire avant d’en faire des instruments de celle-ci. Telle est la tâche de l’histoire sémantique.

Ce type d’histoire a été illustré, notamment, par deux gros livres de Richard Koebner : Empire, Cambridge University Press, 1961, et Imperialism, The story and significance of a political word 1840-1960, Cambridge, 1964 [4] (ce dernier terminé par son disciple Helmut Dan Schmidt). Ils permettent de retracer avec précision la généalogie du mot impérialisme, et de montrer comment celui-ci a changé de sens en se transformant en concept. Pour vérifier leur démonstration, nous avons relu dans leur perspective la brochure de Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), dont les thèses largement répandues ont joué un rôle clé dans cette mutation sémantique. Mais celle-ci n’est pas définitivement acquise, parce qu’elle n’est pas unanimement acceptée. Notre propos est de montrer quels arguments s’y opposent, aujourd’hui plus que jamais.


L’impérialisme appartient à une série de noms abstraits en -isme, apparus au cours du XIXe siècle, comme son jumeau le « colonialisme », ainsi que le « capitalisme », le « socialisme », et beaucoup d’autres termes génériques désignant des phénomènes sociaux. Mais la racine du mot plonge dans un lointain passé : elle remonte jusqu’à l’imperium de la République romaine, dont sont dérivés le nom « Empire » et l’adjectif « impérial ». La place manque pour retracer les étapes du processus minutieusement reconstitué par Richard Koebner. Il en ressort qu’il serait vain de vouloir tirer de cette histoire un concept univoque d’empire.

En effet, le mot « imperium » a exprimé alternativement quatre notions distinctes, que l’on peut opposer deux par deux. Sur le plan interne, il signifiait d’abord le pouvoir de commander fondé sur l’autorité légitime des lois de la République. Puis il en vint à désigner au contraire le pouvoir despotique d’un chef militaire qui se place au dessus des lois, comme César et Auguste. Sur le plan externe, il exprimait au début la domination des Romains sur les peuples vaincus. Mais son sens évolua avec la fusion des uns et des autres dans une unité politique plus vaste, la « Romania » (fusion entérinée en 212 par l’édit de Caracalla).

Dans les langues modernes, le mot Empire hérita de ces quatre acceptions, mais d’abord des plus favorables [5]. Au contraire, l’impérialisme n’en retint que les sens péjoratifs. Il évoqua essentiellement le despotisme et le militarisme à l’intérieur, et l’usage ou la menace de la force armée par les États forts envers les plus faibles à l’extérieur.

L’adjectif « impérial », transcrit du latin dans les langues vulgaires à la fin du XIIIe siècle, fut rapidement substantivé pour désigner les « impériaux », serviteurs et soldats de l’Empereur du Saint Empire romain germanique. Mais dès le XVIe siècle, ce nom prit en français et en anglais une forme qui nous reste familière, « les impérialistes ». Les noms en -iste étant des noms de partis, l’apparition de celui-ci dans les deux royaumes les plus réfractaires aux prétentions de Charles Quint à la Monarchie universelle pourrait déjà traduire un parti-pris hostile (comme le mot « papistes » forgé par les protestants à la même époque). Quoi qu’il en soit, la défaite des Habsbourg d’Autriche et d’Espagne dans la Guerre de Trente ans raréfia pour longtemps les occasions de dénoncer les « impérialistes », qui cédèrent la place aux « impériaux » quand l’Empereur eut renoncé à toute souveraineté réelle en dehors de ses domaines héréditaires.

C’est en fait Napoléon Ier qui, en reprenant le titre impérial et en tentant de conquérir l’Europe, fit naître « l’impérialisme ». Ce mot fut mentionné pour la première fois en 1836 dans le Supplément au dictionnaire de l’Académie française de F. Raymond [6]. Il désignait alors l’opinion des « impérialistes », c’est-à-dire des nostalgiques de la grandeur impériale. Mais il n’impliquait pas la fidélité à la dynastie napoléonienne, appelée « bonapartisme ». Pendant la crise internationale de 1840, Thiers mena une politique « impérialiste » en défiant l’Angleterre et les autres grandes puissances du continent, sans être bonapartiste. C’est alors que l’expression : « le parti impérialiste » se répandit pour désigner tous les ennemis des traités de 1815.

Mais le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte et le rétablissement de l’Empire transformèrent l’impérialisme en synonyme de bonapartisme. Littré définissait les impérialistes comme « partisans du régime politique de l’Empereur Napoléon Ier et de sa dynastie » [7]. Le sens politique interne avait donc repris le dessus. Les opposants donnèrent alors au mot impérialisme des connotations défavorables qu’il a gardées : despotisme, militarisme, et démagogie.

C’est dans ce sens que « Imperialism » fut transposé en anglais par un article de la North British Review (mai 1851) sur la France depuis 1848, analyse pionnière des facteurs de l’élection de Louis-Napoléon et de la consolidation de son pouvoir [8]. D’autres études de sociologie politique se multiplièrent après le coup d’État - dont celle de Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte - qui vulgarisèrent le mot, avec des connotations généralement défavorables. Mais peu à peu, le sens externe reprit de l’importance à mesure que la politique extérieure de Napoléon III rappelait celle de son oncle en devenant plus aventureuse. Puis la chute du Second Empire, et la fondation de l’Empire allemand - « par le fer et par le sang » - firent appliquer le terme à la politique de Bismarck, assez mal vue en Grande-Bretagne. Évoquant les bruits de guerre dont celui-ci fit menacer la France en 1875, une caricature de Punch représenta un aigle coiffé d’un casque à pointe, avec cette simple légende : « Imperialism » [9].


Ainsi, l’impérialisme évoquait bien deux aspects complémentaires, despotisme et militarisme à l’intérieur, bellicisme à l’extérieur. Mais jusqu’alors, les vertueux insulaires ne l’appliquaient qu’à des phénomènes typiquement continentaux. Il fit son entrée dans le débat politique britannique sous le dernier gouvernement de Disraeli (1874-1880). Celui-ci prétendait mener une « politique impériale » que ses adversaires stigmatisèrent du nom infamant d’impérialisme. Ce nom confondait deux reproches : celui de mener une politique personnelle à l’insu du Parlement, et de faire courir au pays le risque d’une guerre contre la Russie pendant la crise orientale de 1878 [10]. Dès cette date, l’impérialisme était définitivement naturalisé britannique. Sa définition péjorative par les opposants (« Que signifie l’impérialisme ? [...] l’affirmation de la force absolue envers les autres ») [11] embarrassait les partisans de la « politique impériale », tels que Lord Carnavon, qui proposa de distinguer un « vrai » et un « faux impérialisme ». Ces deux acceptions contraires se concurrencèrent pendant vingt ans, mais l’idée « impériale » (ou impérialiste) semble avoir progressé dans l’opinion publique britannique, jusqu’à son apogée vers 1897 ou 1898 [12].


Pourtant, la multiplication des guerres « coloniales » et « impérialistes » finit par entraîner une réaction au tournant du siècle. En quelques années, une rapide succession de crises fit basculer le sens courant de l’impérialisme en sa défaveur, et le répandit dans le monde entier. La crise franco-britannique de Fachoda en 1898, puis de 1899 à 1901 la « guerre des Boers », soulevèrent des vagues croissantes d’indignation contre l’ « impérialisme » britannique. Simultanément, la guerre hispano-américaine, aboutissant à l’occupation de Cuba et à l’annexion de Porto-Rico et des Philippines par les États-Unis, suscita une réaction analogue contre l’ « impérialisme yankee ». C’est alors que ce mot emprunté aux opposants anglais et américains devint dans le reste du monde un slogan accusateur contre les deux grandes puissances anglo-saxonnes, métropoles successives du capitalisme mondial [13]. Ce qu’il est resté jusqu’à nos jours.

Deux nations semblent particulièrement avoir contribué à vulgariser ce slogan, l’Allemagne et la Russie soviétique. Les auteurs allemands, de droite ou de gauche, avaient beau jeu à dénoncer « Der Imperialismus » alors que le « Reich » allemand et son « Kaiser » poursuivaient la « Weltmacht » à travers leur « Weltpolitik », avant de protester contre la « paix impérialiste » de Versailles. Quant à l’Union soviétique, elle n’a pas cessé de dénoncer l’impérialisme capitaliste, mais en mettant l’accent alternativement sur celui de l’Allemagne ou sur celui des puissances occidentales. Depuis 1947, sa propagande oppose constamment le « camp socialiste », camp de la paix, au « camp impérialiste », camp de la guerre.


De nos jours, le mot est plus que jamais employé par les nouveaux États nés de la décolonisation. Leurs dirigeants et leurs élites partagent la définition donnée par le président Nasser : « L’impérialisme a signifié différentes choses à différentes époques. Plus récemment, il en est venu à signifier, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, l’asservissement des petites nations aux intérêts des plus grandes » [14]. Mais leur volonté d’affirmer leur souveraineté politique et d’acquérir leur indépendance économique paraît s’exercer davantage envers les anciennes métropoles coloniales et les États-Unis, centre du marché mondial capitaliste, qu’envers les États socialistes.

Depuis 1945, l’intégration croissante des économies capitalistes en un seul système centré sur les États-Unis fait le jeu des propagandes hostiles en facilitant la personnification de l’Impérialisme. « L’Impérialisme, c’est le diable, un diable politique », observaient Koebner et Schmidt. Qui ne l’a vu caricaturer sur une affiche, sous l’aspect d’une pieuvre dont les tentacules interviennent dans les pays de la « périphérie », et dont le cerveau se trouve « quelque part entre Wall Street et le Pentagone » (suivant l’expression de Maxime Rodinson) ? Les interventions américaines au Vietnam et en Amérique latine ont popularisé cette image.


Mais l’anti-impérialisme se manifeste également sous une forme plus sérieuse : la théorie économique de l’impérialisme. En effet, parallèlement à la généralisation du slogan, les critiques de l’impérialisme ont tenté de l’expliquer en le mettant en rapport avec les caractères les plus récents de l’économie capitaliste dans les pays les plus avancés. Leur effort aboutit à une nouvelle définition qui met l’accent sur les causes économiques présumées, au détriment des manifestations politiques et militaires du phénomène. Ces deux définitions semblaient au début strictement complémentaires ; mais aujourd’hui elles paraissent plutôt contradictoires. Les partisans de la seconde tendent à récuser la première, qu’ils jugent trop vague et superficielle. S’ils sont suivis, le mot « impérialisme » aura changé de sens, comme l’ont déjà fait avant lui « colonies » et « colonisation » [15]. Mais leur succès n’est pas encore assuré.

A l’origine de ce processus de mutation sémantique, on trouve les ouvrages consacrés aux ressorts économiques de la politique impérialiste par plusieurs auteurs anglo-saxons, dont le plus influent fut Imperialism, a study, publié en 1902 par John Atkinson Hobson [16]. Celui-ci était un économiste de formation libérale, et de sentiments démocratiques et sociaux, ainsi qu’un journaliste, qui suivit de près la guerre sud-africaine. Partisan de la théorie de la sous-consommation, il expliqua l’impérialisme britannique par les besoins de débouchés extérieurs pour les produits et les capitaux qui n’en trouvaient pas à l’intérieur, à cause de la mauvaise répartition des richesses. Mais, observaient Koebner et Schmidt, « Hobson évolua de l’idée que le capitalisme utilisait l’impérialisme à une position plus extrême, que l’impérialisme [...] était une forme d’expansionnisme capitaliste » [17]. Il aboutit ainsi à une nouvelle définition : « L’impérialisme est la tentative des grands maîtres de l’industrie d’élargir les voies pour le flux de leur excédent de richesse en cherchant des marchés extérieurs et des investissements extérieurs pour exporter les biens et le capital qu’ils ne peuvent vendre ou utiliser chez eux » [18]. En conséquence, il pensait que le syndicalisme et le socialisme étaient les ennemis naturels de l’impérialisme, « car ils enlèvent aux classes ’impérialistes’ les excédents de revenu qui forment le stimulant économique de l’impérialisme ».

C’est dans les partis socialistes du continent, surtout en Allemagne, Autriche-Hongrie et Russie, que les thèses de Hobson eurent le plus grand retentissement avant 1914. Allant plus loin que lui dans la même direction, Rudolf Hilferding étudia en 1910 la formation du « capital financier », et en tira le pronostic d’une guerre inévitable entre les puissances impérialistes. Rosa Luxembourg, ayant analysé « l’accumulation du capital » en 1913, conclut elle aussi à la « catastrophe imminente », occasion suprême de renverser le capitalisme par la révolution prolétarienne. Ce n’était plus une prédiction quand Boukharine étudia « L’économie mondiale et l’impérialisme » en 1916, ainsi que Lénine.

Pourtant, ces thèses extrêmes avaient rencontré de fortes résistances au sein des partis socialistes. Certains refusaient l’identification de l’impérialisme à une phase du capitalisme, arguant du fait que le premier avait existé à toutes les époques de l’histoire, donc précédé le second. Ainsi, l’impérialisme n’était pas le produit des plus récents développements du capitalisme, mais un héritage des anciennes structures socio-politiques et de la mentalité précapitaliste des vieilles classes dirigeantes, qui s’accrochaient au pouvoir dans presque tous les États d’Europe. Cette thèse, chère aux économistes libéraux, avait été partagée par de nombreux auteurs socialistes, y compris Marx. Elle fut systématisée après la guerre par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter [19], et récemment reprise par l’historien américain Arno Mayer, qui se réclame du marxisme [20].

Karl Kautsky, le « pape » de la social-démocratie allemande, prit parti contre l’équation « impérialisme = capitalisme ». D’après lui, l’impérialisme était une politique, la « politique préférée » du capitalisme contemporain, mais non la seule possible. Même après le déclenchement de la guerre mondiale, il écrivait : « Du point de vue purement économique, il n’est pas impossible que le capitalisme traverse encore une phase nouvelle, où la politique des cartels serait étendue à la politique extérieure, la phase de l’ultra-impérialisme, c’est-à-dire du super-impérialisme, de l’union et non de la lutte des impérialistes du monde entier, la phase de la cessation des guerres en régime capitaliste, la phase de « l’exploitation de l’univers en commun » par le capital financier uni à l’échelle internationale » [21]. L’impérialisme n’était donc pas nécessairement la « dernière phase du capitalisme ».

Au contraire, Lénine écrivit sa brochure : L’impérialisme, stade suprême du capitalisme [22], afin de démontrer « la nature économique de l’impérialisme » et la nécessité de supprimer le capitalisme pour mettre fin aux guerres impérialistes. Attaquant les thèses de Kautsky, il affirmait avec vigueur l’identité du capitalisme et de l’impérialisme : « S’il était nécessaire de donner une définition aussi brève que possible de l’impérialisme, il faudrait dire que c’est la phase monopoliste du capitalisme ». Plus précisément il énumérait cinq facteurs dont l’ensemble constituait l’impérialisme :

«  - 1° La concentration de la production et du capital, créant les monopoles dont le rôle est décisif dans la vie économique ; - 2° La fusion du capital bancaire avec le capital industriel et la réalisation sur cette base du capital financier, d’une oligarchie financière ; - 3° L’exportation du capital, devenue particulièrement importante, à la différence de l’exportation des marchandises ; - 4° La formation des monopoles capitalistes internationaux qui se partagent le monde ; - 5° Le partage territorial de la planète achevé par les plus grandes puissances capitalistes.

L’impérialisme est le capitalisme dans la phase du développement où s’est constituée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation du capital a acquis une haute importance, où le partage du monde entre les grands trusts internationaux a commencé, où le partage de tous les territoires de la planète entre les plus grandes puissances capitalistes s’est achevé » [23].

Lénine accusait Kautsky de démobiliser les militants et les masses en leur suggérant que la révolution n’était pas le seul moyen de supprimer la guerre. Au contraire, il affirmait que « les guerres impérialistes sont absolument inévitables sur cette base économique, aussi longtemps qu’existe la propriété privée des moyens de production » [24]. De plus, il lui reprochait de poser un faux problème en distinguant artificiellement la définition politique et les ressorts économiques de l’impérialisme, deux aspects indissociables dans sa pensée. S’il consacrait presque toutes ses analyses à « la question économique essentielle, sans l’étude de laquelle la guerre et la politique actuelles sont inintelligibles, la question de la nature économique de l’impérialisme » [25], il semblait le regretter dans son introduction : « Nous ne nous arrêterons pas au côté non-économique de la question comme il le mériterait » [26].

En tout cas, il ne récusait pas la définition politique couramment admise : « L’impérialisme est une tendance aux annexions ; ainsi se résume la partie politique de la définition de Kautsky. Elle est vraie, mais très incomplète, car l’impérialisme est en général une tendance à la violence et à la réaction » [27]. Le partage politique du monde entre les grandes puissances capitalistes était pour Lénine le dernier de ses facteurs constitutifs, mais non le moindre.


Depuis la révolution d’octobre 1917, les thèses de Lénine ont acquis un statut de vérités scientifiques et politiques en Union soviétique et dans tous les pays socialistes. Elles sont propagées comme telles par tous les partis communistes. Elles sont admises avec une autorité incontestée dans certains États du Tiers Monde, dont Maxime Rodinson qualifie l’idéologie de « nationalisme marxisant » (par exemple, en Algérie). Mais dans les pays occidentaux, elles restent très controversées, dans les milieux universitaires comme dans les milieux politiques.

Dans les pays anglo-saxons, la notion d’impérialisme économique s’est largement diffusée après Hobson, jusqu’à remettre en question le prétendu « libéralisme » de la période antérieure à Disraeli, avec les concepts d’ « informal empire » [28] et d’ « Imperialism of Free Trade » [29]. Mais le débat entre auteurs marxistes et non-marxistes y reste particulièrement vivant [30].

En France et dans les pays francophones, de nombreux historiens et politologues considèrent que la théorie de Lénine n’est pas vérifiée, faute de corrélation suffisante entre l’exportation des capitaux, les conquêtes coloniales, et le déclenchement de la première guerre mondiale. Ils y voient une raison d’attribuer une importance au moins égale aux facteurs non-économiques des guerres, et de maintenir la définition politique de l’impérialisme : « Politique d’un État visant à réduire d’autres États sous sa dépendance politique ou économique » [31] ; ou « Conduite diplomatico-stratégique d’une unité politique qui édifie un empire, c’est-à-dire qui soumet à sa loi des populations étrangères » [32].

Tel était l’avis de Raymond Aron, qui a traité la question dans le chapitre IX de Paix et guerre entre les nationsLénine et l’impérialisme [33]. Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle sont parvenus à des conclusions analogues [34]. Dans le cas particulier de l’expansion coloniale, un petit livre de Henry Brunschwig, Mythes et réalités de l’impérialisme colonial français [35] a remis en question les idées couramment admises sur ses motivations économiques (notamment ses liens avec le protectionnisme). (« Des ressources »). C’est encore celui de Jacques Freymond, qui a critiqué la méthode de Lénine dans une brève étude,


Cependant, un groupe d’historiens de l’économie, des relations internationales, et de la colonisation, s’est efforcé de vérifier par des recherches approfondies la validité des thèses de Lénine et des autres théoriciens socialistes de l’impérialisme : citons les travaux de Jean Bouvier, René Girault, Jacques Thobie, Catherine Coquery-Vidrovitch, Jacques Marseille, entre autres. Ces auteurs ont plus ou moins fortement nuancé les affirmations de Lénine, mais ils restent favorables à l’interprétation économique de l’impérialisme.

Ainsi, les historiens des deux tendances peuvent s’entendre sur l’explication de faits historiques précis, par exemple en élucidant les rapports entre les « décideurs » politiques et économiques. Mais le désaccord persiste sur la définition du concept d’impérialisme, parce qu’il n’est pas purement historique : il reste avant tout politique.

Les réflexions suivantes ne prétendent rien ajouter à la connaissance des faits. Elles partent des travaux des historiens marxistes ou marxisants, pour tenter d’apprécier dans quelle mesure l’adoption de leur concept d’impérialisme permettrait de mieux comprendre l’histoire contemporaine et l’actualité.

Aux objections des historiens « classiques », ceux de l’école marxiste ont dû faire une concession majeure. L’exportation des capitaux, pas plus que celle des marchandises, ne suffit pas à rendre compte de la course aux conquêtes coloniales parce que les capitaux placés à l’extérieur des métropoles avant 1914 allaient s’investir beaucoup moins dans les « colonies » que dans des États indépendants ou semi-indépendants [36]. C’est particulièrement vrai de la colonisation française, et particulièrement évident en Afrique noire. Il faut donc distinguer dans les affirmations de Lénine cellesqui sont erronées de celles qui restent valables.

Mais c’est ici que les conclusions des deux écoles divergent. Pour Jacques Freymond, « la thèse de Lénine est ainsi conçue qu’elle exige l’acceptation ou le refus en bloc » [37]. Pour Jean Bouvier et René Girault, une « révision critique » ne compromet pas la validité du concept léniniste, si l’on convient de « distinguer plus nettement impérialisme et colonisation » [38] en définissant le premier par la mainmise économique, et la seconde par la domination politique et militaire. Jean Bouvier peut ainsi constater : « L’expansion impérialiste française se dirigeait avant 1914 préférentiellement vers les pays semi-coloniaux et les pays en voie de développement (Moyen-Orient, Amérique latine, Scandinavie, Balkans, Chine, et surtout Russie) plutôt que vers l’empire colonial » [39].

Ce nouvel usage du mot ne semble pas contredire celui de Lénine, qui écrivait : « Le capital financier est [...] une force si décisive dans toutes les relations économiques internationales qu’il est capable de se subordonner, et qu’il se subordonne en effet jusqu’aux États jouissant d’une complète indépendance politique [...]. Mais il va de soi qu’il trouve les plus grands avantages et les plus grands profits à une subordination entraînant la perte de l’indépendance politique des pays et des peuples en question. A cet égard, les pays à demi-colonisés nous offrent un exemple typique de moyenne » [40].


Cependant, la marginalisation de la « colonisation » par rapport à l’ « impérialisme » minimise l’importance des facteurs politiques et renforce celle des facteurs économiques dans la définition du concept, au détriment de la stricte complémentarité affirmée par Lénine. Elle en déplace le champ d’application en excluant les cas non conformes à la définition économique léniniste, et en valorisant ceux qui répondent le moins bien à la définition politique. En effet, la poursuite du plus grand profit ne porte pas nécessairement atteinte à l’indépendance des peuples concernés ; et l’efficacité politique d’un « impérialisme » purement financier est très douteuse. On ne voit pas en quoi les investissements britanniques aux États-Unis étaient « impérialistes ». Même les placements français en Russie [41] n’ont pas un caractère « impérialiste » évident, bien qu’ils aient servi à fonder et à consolider l’alliance franco-russe. Le ministre des finances du Tsar, Witte, trouvait une différence essentielle entre la situation de son pays et celle d’une colonie : « La Russie est un État puissant, politiquement indépendant. Elle a le droit et la force de ne pas vouloir être l’éternelle tributaire des États économiquement développés. [...] Elle veut être elle-même une métropole » [42]. L’ambassadeur français Bompard notait avec inquiétude que la dépendance financière changeait de sens après chaque nouvel emprunt ; et la France fut incapable de récupérer ses capitaux après la révolution bolchévique. De même, la prépondérance des capitaux français dans l’Empire ottoman [43] n’en fit pas un satellite de la France. Au contraire, elle paraît l’avoir incité à rejoindre le camp allemand en 1914. Ensuite, la majeure partie de ses dépouilles échut aux Anglais, qui y avaient placé moins d’argent, mais l’avaient vaincu par leurs armes. Dès le printemps 1914, Henri de Peyerimhoff avait bien vu l’insuffisance de la puissance financière, « force fragile lorsqu’elle n’est pas appuyée sur les autres » : « Notre argent travaillera pour notre Empire, dans la mesure où notre Empire saura défendre notre argent » [44].


Le cas particulier de l’Afrique noire embarrasse les historiens marxistes, qui doivent y reconnaître « un bel exemple de colonisation où le capital financier ne joue pratiquement aucun rôle » [45] avant 1914. Mais ils ne renoncent pas à y appliquer le concept léniniste sur une plus longue durée : « Domination et exploitation coloniales, oui, impérialisme, non ; pas encore. Ce sera pour la période suivante, et surtout pour l’après-deuxième guerre mondiale », écrit Jacques Thobie [46]. Catherine Coquery-Vidrovitch a montré comment l’exception peut confirmer la règle [47]. Admettant que « le partage colonial n’eut pas, en lui-même, une signification impérialiste ( au sens léniniste du terme) », elle lui reconnaît un rôle « à la fois inévitable et indispensable au progrès de l’impérialisme ». La colonisation servit à créer les conditions de l’exploitation impérialiste, avant de l’entraver. Celle-ci prit son essor grâce à la « décolonisation », simple émancipation juridique, qui débarrassa la métropole des charges de la domination en laissant subsister les mécanismes d’exploitation. Le monde est entré, après la deuxième guerre mondiale, dans « l’ère de l’impérialisme véritable tel qu’il fut défini par Lénine (à l’exception du point 5) » [48]. Ainsi interprétée, sa théorie retrouve une valeur prospective. Un seul élément en est caduc : « l’avatar colonial », étape nécessaire entre « l’impérialisme britannique » des trois premiers quarts du XIXe siècle, et « l’impérialisme contemporain ».


Cette réinterprétation, plus brillante que convaincante, contredit partiellement la thèse de Lénine pour en sauver l’esprit : elle est léniniste, mais non « léninienne ». En effet, dans la pensée de celui-ci, il « allait de soi » que la domination politique directe était la forme la plus avantageuse et la plus efficace de l’impérialisme. Or, sur ce point, l’histoire de la décolonisation et de ses suites paraît lui donner raison. Le maintien des intérêts économiques des anciennes métropoles est très aléatoire, surtout quand l’indépendance a été arrachée au terme d’une longue lutte (comme en Algérie). Même dans les pays d’Afrique noire « décolonisés » à l’amiable, le « néo-colonialisme » s’est avéré un pari hasardeux. Si certains États restent dans l’orbite économique et politique de la France, il est plus difficile de voir sa « domination impérialiste » dans ceux qui souffrent d’une instabilité chronique, voire de la guerre civile endémique (comme au Tchad) ; et plus encore là où les dirigeants militaires ont opté pour le « socialisme scientifique ». « L’ère de l’impérialisme véritable » serait plutôt celle du déclin de l’impérialisme.

Les critiques de la thèse léniniste trouvent d’autres arguments dans l’évolution des États dits « impérialistes ». Par exemple, à considérer les institutions et la vie politique des pays capitalistes développés, il ne semble pas qu’ils aient succombé à la « tendance générale à la violence et à la réaction », après la destruction des régimes fascistes [49]. En outre, depuis 1945, tous les pays capitalistes avancés vivent en paix entre eux, et une nouvelle guerre « impérialiste » semble désormais impossible [50], à cause des multiples liens économiques, politiques, militaires, culturels, qui les unissent autour des États-Unis. On serait donc tenté d’écrire que « l’avatar impérialiste » du capitalisme est dépassé.

Assurément, les heurts d’intérêts économiques entre les pays capitalistes n’ont pas disparu, ils se sont même aggravés depuis 1971 ou 1974, mais aucun de leurs dirigeants ne croit pouvoir les résoudre par une « bonne guerre ». Si Michel Debré parle d’une « guerre économique » permanente et universelle, il ne s’agit heureusement que d’une métaphore. Les seuls conflits armés concevables et préparés par ces États pourraient les opposer à une « menace » venant du « camp socialiste » ou de certains pays du Tiers Monde.

Du point de vue de ces « ennemis potentiels », l’intégration des États « impérialistes » en un seul système dirigé par les États-Unis ne diminue pas la validité du concept d’impérialisme. Mais il faut rendre à Kautsky celui d’ultra - ou de super - impérialisme, et lui donner acte que les faits semblent lui donner raison, contre l’avis de Lénine. Or, cette constatation invite à remettre en question la responsabilité du capitalisme dans le déclenchement des deux guerres mondiales, ou du moins la nécessité de ces guerres en régime capitaliste.

Enfin et surtout, la théorie léniniste ne permet pas de rendre compte de l’ensemble des relations internationales depuis 1917, parce qu’elle exclut a priori la possibilité d’un impérialisme non-capitaliste. Or, l’expansion de l’Union soviétique et de son cortège d’États satellites ou alliés est un fait, particulièrement visible depuis 1945, et plus encore depuis une dizaine d’années. Il paraît aujourd’hui difficilement contestable que les moyens employés - combinaison de la propagande idéologique et de la force armée - relèvent de la définition politique de l’impérialisme. Quant aux buts, Hélène Carrère d’Encausse a montré qu’ils ne se bornaient pas à la récupération de l’héritage des Tsars, ni à l’édification d’un « glacis » protecteur contre une éventuelle agression capitaliste : la volonté de construire un système socialiste mondial suivant le modèle de l’Union soviétique et sous sa direction est officiellement proclamée [51].

Le caractère contraignant de ce projet a été révélé, non seulement par les révoltes des peuples d’Europe centrale (Allemagne de l’Est, Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne) et de l’Afghanistan, mais aussi par les refus que lui ont opposés plusieurs États socialistes (Yougoslavie, Albanie, Roumanie en Europe, Chine et Corée du Nord en Asie). Il est significatif que les contestations marxistes-léninistes de l’emprise soviétique aient hésité entre deux termes : « l’impérialisme » (ou le « social-impérialisme »), en principe réservé aux « capitalistes » ou aux « révisionnistes » ; et « l’hégémonisme », invention chinoise qui paraît viser le « grand frère » abusant de son rôle d’allié.

Ce problème de vocabulaire traduit l’embarras de la doctrine devant une situation qu’elle ne pouvait prévoir. Contrairement à ses promesses, les tensions et les conflits armés ne sont pas moins répandus dans le « camp socialiste » que dans le « camp impérialiste » [52]. Au contraire, si l’on compare les « centres » des deux systèmes, le plus pacifique semble être le camp capitaliste. « L’impérialisme, stade suprême du socialisme ? ». Un journaliste du Monde a osé poser cette question, qui méritait de l’être. La définition léniniste interdit de la poser. Mais les marxistes rigoureux ne sauraient accepter cet interdit, si le marxisme doit offrir une explication totale de l’Histoire.

Pour toutes ces raisons, la notion léniniste de l’impérialisme convient mieux aux besoins de la propagande qu’à ceux de l’histoire et de l’analyse politique. Raymond Aron a justement critiqué « la théorie ou le vocabulaire qui présente l’Occident impérialiste en tant que tel, parce qu’il constitue le centre, le foyer de l’économie mondiale et achète au tiers monde une fraction des matières premières qu’il transforme et sans lesquelles il serait d’un coup paralysé » : « A l’intérieur du système international, politique ou économique, la dépendance réciproque des États comporte une asymétrie, en faveur des forts et des riches. Mais, si l’on appelle impérialisme le fait même de la dépendance des exportateurs de matières premières par rapport à la conjoncture des pays industrialisés, ou finira par confondre sous le même vocable cette dépendance inévitable et l’envoi des chars soviétiques à Prague (ou, si l’on préfère, des marines à Saint-Domingue). La propagande use sciemment de cette confusion afin que l’empire soviétique cesse d’apparaître impérialiste et que les pays européens - Suisse incluse - continuent de l’être, en dépit de la décolonisation » [53].

L’analyse de Raymond Aron met bien en évidence les ressources qu’offre à la propagande la confusion entre l’analyse économique et la polémique politique, entre la « nature » présumée des systèmes socio-économiques et les actes des États. C’est l’inconvénient de la coexistence de plusieurs acceptions, qui permet de jouer sur l’ancienne et la nouvelle définition du même mot.

Pour sortir de cette confusion, faut-il achever la mutation sémantique entamée au début de notre siècle, en abandonnant la notion politique d’impérialisme ? C’est l’avis de Jean Bouvier, qui plaide « pour une utilisation stricte de ce mot. Le faux sens du mot ’impérialisme’ semble être celui-ci : l’impérialisme serait simplement une politique extérieure, une attitude diplomatique et ce serait toute politique extérieure de puissance [...]. En vérité, il faut restreindre, c’est-à-dire préciser le sens du mot impérialisme. Ce mot n’est apparu qu’à la fin du XIXe siècle et dans les premières années du XXe siècle, parce qu’il correspondait à des faits nouveaux [...]. L’impérialisme fut conçu comme un certain âge du capitalisme, un certain mode de vie et de conduite de ce dernier, arrivé à un niveau déterminé de développement » [54].

Ce choix de terminologie ne résout pas les objections déjà formulées, et il en soulève d’autres. Il a d’abord l’inconvénient de faire dépendre un concept d’une formation économique et sociale très précisément datée. Or, le monde qu’a connu Lénine différait sensiblement de celui de Marx, et du nôtre. D’où les difficultés qu’ont les auteurs marxistes à s’accorder sur les détails de leur terminologie. Le capitalisme actuel est-il « l’impérialisme véritable » ou le « néo-impérialisme » [55] ? Peut-on parler d’un « impérialisme britannique », d’un « Imperialism of Free Trade », avant Hobson ? Peut-on, comme Harry Magdoff, appeler « impérialisme » tout le processus de formation du marché mondial capitaliste depuis le XVIe siècle ? A plus forte raison, les auteurs marxistes devraient hésiter à étudier des impérialismes plus anciens, ou étrangers à la civilisation européenne, s’ils suivent l’avis de Lénine : « Il y avait une politique coloniale et un impérialisme avant la phase la plus récente du capitalisme, et même avant le capitalisme. [...] Mais les raisonnements « généraux » sur l’impérialisme, élaguant ou reléguant au second plan la différence fondamentale des formations social-économiques, dégénèrent infailliblement en banalités absolument vides ou en galimatias, telles que la comparaison de la grandeur romaine avec la grandeur britannique » [56]. L’histoire comparative a pourtant besoin de concepts généraux, comme celui d’empire, que les humanistes italiens du XVe siècle ont eu le mérite de dégager du mythe médiéval de l’Empire universel et providentiel [57]. Par un processus inverse, le concept léniniste de l’impérialisme risque de dégénérer en un nom propre, celui du « diable politique » de notre temps.

La définition politique de l’impérialisme avait au moins l’avantage d’être comprise et admise par tous, même par Lénine. Son abandon ne se justifierait que si le recours à la force dans les relations internationales avait disparu. Comme il n’en est rien, ce choix serait plus nuisible qu’utile, et ne pourrait s’imposer. Au contraire, le maintien de la définition politique n’entraînerait pas les mêmes inconvénients, si on comprend la politique dans son sens le plus large, impliquant tous les problèmes qui se posent aux États, parmi lesquels ceux de l’économie sont primordiaux.

En tout cas, les historiens admettront aisément avec Jean Bouvier que « ce débat finirait par devenir artificiel, si les tenants des deux thèses ne comprenaient pas les rapports réciproques entre l’économique, le social et le politique » [58]. Les facteurs que l’analyse tend à distinguer sont dans la réalité plus souvent associés que séparés, et l’on ne peut affirmer que l’un prévaut toujours sur les autres.

C’est pourquoi, plutôt que de préciser trop restrictivement le concept d’impérialisme, la prudence conseille de s’en tenir à une définition assez générale pour servir à tous, quelle que soit la problématique de chacun. Celle de Brailsford en 1914 (« l’acquisition d’avantages économiques par la pression politique ») est encore trop restrictive, puisqu’elle pourrait aussi bien être inversée. On peut parler d’impérialisme chaque fois qu’un État (ou ses ressortissants) impose ou tente d’imposer sa volonté à un autre, par quelque moyen que ce soit, et quel que soit son but. Les adjectifs ne manquent pas pour préciser s’il s’agit d’un impérialisme politique, militaire, économique, culturel, ou d’une combinaison de multiples éléments. Cette « définition » purement descriptive ne prétend apporter aucune réponse au grand problème historique et toujours actuel de l’impérialisme. L’important est qu’elle n’en exclue aucune.


Guy Pervillé.


[1] « Israël, fait colonial ? », Les Temps Modernes, n° 253 bis, 1967 (dossier : "Le conflit israélo-arabe"), p. 24.

[2] Ibid.

[3] Islam et capitalisme, Paris, Le Seuil, 1966, pp. 21-22.

[4] Cf. Le compte rendu par Henry Brunschwig, « Empires et impérialismes », Revue historique, juillet-septembre 1965.

[5] L’Empire romain, depuis Constantin, était considéré par l’Église comme une création providentielle, destinée à faciliter la diffusion du christianisme dans le monde.

[6] Koebner et Schmidt, op. cit., pp. 2 et 342.

[7] Cité par Koebner et Schmidt, op. cit., p. 344.

[8] Ibid., pp. 8-10 et 345.

[9] Ibid., pp. 118 et 149.

[10] Ibid., chap. V et VI.

[11] Article de Robert Lowe, cité par Koebner et Schmidt, op. cit., p. 149.

[12] Koebner et Schmidt, op.cit., chap. VIII.

[13] Ibid., chap. IX.

[14] Cité par Koebner et Schmidt, op. cit., p. XXIII (introduction).

[15] Sur le sens des mots « colonies », « colonisation », et « colonialisme », cf. Maxime Rodinson (« Israël, fait colonial ? ») et G. Pervillé (« Qu’est-ce que la colonisation ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, juill.-sept. 1975 ; et « L’irrésistible ascension d’un mot romain : colonie », L’Histoire, n° 61, nov. 1983).

[16] Koebner et Schmidt, op. cit., chap. X.

[17] Ibid., p. 252.

[18] Ibid., p. 253.

[19] Zur Soziologie des Imperialismus, 1919.

[20] La persistance de l’Ancien Régime, l’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Paris, Flammarion, 1983 (New York, 1981).

[21] Montage de citations fait par Lénine, d’après Die Neue Zeit, 1914 (II), p. 921 ; 1915 (II), p. 207 sq. ; 1915 (I), p. l4.

[22] Nous citons la première édition française : L’impérialisme, dernière étape du capitalisme, essai de vulgarisation, Paris, Librairie de l’Humanité, 1923, 139 p.

[23] Lénine, op. cit., pp. 94-95. C’est nous qui soulignons.

[24] Ibid., préface de 1920 aux éditions française et allemande (Éditions sociales, 1945, p. 9).

[25] Ibid., p. 6 (préface de l’édition russe, Petrograd, 1917).

[26] Ibid., p. 8 (Introduction).

[27] Ibid., p. 97.

[28] Cf. C. R. Fay, Cambridge History of the British Empire, 1940, t. II, p. 399.

[29] Article de John Gallagher et Ronald Robinson, Economic History Review, 2nd series, vol. VI, I(1953), pp. 1-15. Réimprimé dans The decline, revival and fall of the British Empire (articles de John Gallagher) Cambridge University Press, 1982.

[30] Koebner et Schmidt présentent le débat sur l’impérialisme économique (op. cit., pp. 271-273) et se prononcent contre la validité du concept, en citant Schumpeter, Viner, Winslow, Hancock et Frankel (références en notes pp. 380-381). L’économiste marxiste américain Harry Magdoff répond dans son recueil d’articles, L’impérialisme de l’époque coloniale à nos jours, aux critiques de son livre L’Âge de l’impérialisme (Monthly Review Press, 1969 et 1978, trad. française Maspéro, 1970 et 1979).

[31] René Capitant, cité par le dictionnaire Robert.

[32] Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann Lévy, 1962, p. 263.

[33] Lausanne, Payot, 1951, 134 p., bibliographie.

[34] Cf. Introduction à l’histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin, 1964, et J. B. Duroselle, Tout empire périra, Paris, Publications de la Sorbonne, 1981.

[35] Paris, Armand Colin, 1960. La thèse de Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français, histoire d’un divorce, Paris, Albin Michel, 1984, est une réponse à ce livre.

[36] Répartition des investissements extérieurs des trois grandes puissances capitalistes européennes en 1914 : Royaume Uni : 47 % dans l’Empire (dont les 3/4 dans les « dominions » autonomes) et 53 % à l’étranger ; France : 9 % et 91 % ; Allemagne : 1 % et 99 %.

[37] Freymond, op. cit., p. 81.

[38] L’impérialisme français d’avant 1914, Paris, Mouton, 1976, pp. 7-8.

[39] Ibid., pp. 328-329.

[40] Lénine, op. cit., p. 85.

[41] Étudiés par la thèse de René Girault, Emprunts russes et investissements français en Russie, 1887-1914, Paris, Armand Colin, 1973.

[42] Rapport de Witte à Nicolas II, « Sur la nécessité d’adopter une politique économique et de s’y tenir fermement », février 1899.

[43] Étudiés par la thèse de Jacques Thobie, Intérêts et impérialisme français dans l’Empire ottoman (1895-1914), Paris, Publications de la Sorbonne, 1977.

[44] Cité par Jean Bouvier, Initiation au vocabulaire et aux mécanismes économiques contemporains, Paris, SEDES-CDU, 3e édition, 1977, pp. 260-261 et 271-272.

[45] Jacques Thobie, La France impériale, 1880-1914, Paris, Mégrelis, 1982, p. 168.

[46] Ibid., p. 177.

[47] « De l’impérialisme britannique à l’impérialisme contemporain : l’avatar colonial », dans L’impérialisme français d’avant 1914, op. cit., pp. 85-119.

[48] Ibid., p. 114 (C’est nous qui soulignons l’exception).

[49] Nous ne prétendons pas pour autant qu’il y ait incompatibilité entre le régime démocratique (fait de politique intérieure) et l’impérialisme (qui relève de la politique extérieure).

[50] La guerre des Malouines (1982) ne parait pas réfuter cette appréciation, parce que l’Argentine n’était pas un État du « centre », ni par son régime politique, ni par sa situation économique.

[51] Hélène Carrère d’Encausse, L’empire éclaté, et Le grand frère, Paris, Flammarion, 1978 et 1983.

[52] Conflits soviéto-chinois, sino-vietnamien, khméro-vietnamien, etc.

[53] Plaidoyer pour l’Europe décadente, Paris, Laffont, 1977, repris et cité dans les Mémoires de Raymond Aron, Julliard, 1983, p. 668. Il ajoutait, parlant des pays du Tiers Monde : « Qu’empruntent-ils à l’Union soviétique, sinon l’idéologie de l’impérialisme, réquisitoire contre ceux auxquels ils demandent tout, apologie de ceux dont ils n’obtiennent rien ? »

[54] Initiation..., op. cit., pp. 261-262.

[55] Cf. J. M. Chevalier, « le néo-impérialisme », dans L’impérialisme, colloque d’Alger, 21-24 mars 1969, Alger, SNED, 1969, pp. 217-239.

[56] Lénine, op. cit., p. 85.

[57] Koebner, Empire, pp. 43-50, montre comment Léonardo Bruni, Lorenzo Valla et Aeneas Sylvius Piccolomini ont pris acte de la fin de l’Empire romain, et relativisé la notion d’empire en la généralisant.

[58] Initiation..., op. cit., p. 262.

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Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009