Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Assassinat de Rosa Luxemburg. Ne pas oublier!

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg a été assassinée. Elle venait de sortir de prison après presque quatre ans de détention dont une grande partie sans jugement parce que l'on savait à quel point son engagement contre la guerre et pour une action et une réflexion révolutionnaires était réel. Elle participait à la révolution spartakiste pour laquelle elle avait publié certains de ses textes les plus lucides et les plus forts. Elle gênait les sociaux-démocrates qui avaient pris le pouvoir après avoir trahi la classe ouvrière, chair à canon d'une guerre impérialiste qu'ils avaient soutenue après avoir prétendu pendant des décennies la combattre. Elle gênait les capitalistes dont elle dénonçait sans relâche l'exploitation et dont elle s'était attachée à démontrer comment leur exploitation fonctionnait. Elle gênait ceux qui étaient prêts à tous les arrangements réformistes et ceux qui craignaient son inlassable combat pour développer une prise de conscience des prolétaires.

Comme elle, d'autres militants furent assassinés, comme Karl Liebknecht et son ami et camarade de toujours Leo Jogiches. Comme eux, la révolution fut assassinée en Allemagne.

Que serait devenu le monde sans ces assassinats, sans cet écrasement de la révolution. Le fascisme aurait-il pu se dévélopper aussi facilement?

Une chose est sûr cependant, l'assassinat de Rosa Luxemburg n'est pas un acte isolé, spontané de troupes militaires comme cela est souvent présenté. Les assassinats ont été systématiquement planifiés et ils font partie, comme la guerre menée à la révolution, d'une volonté d'éliminer des penseurs révolutionnaires, conscients et déterminés, mettant en accord leurs idées et leurs actes, la théorie et la pratique, pour un but final, jamais oublié: la révolution.

Rechercher

Avec Rosa Luxemburg.

1910.jpgPourquoi un blog "Comprendre avec Rosa Luxemburg"? Pourquoi Rosa Luxemburg  peut-elle aujourd'hui encore accompagner nos réflexions et nos luttes? Deux dates. 1893, elle a 23 ans et déjà, elle crée avec des camarades en exil un parti social-démocrate polonais, dont l'objet est de lutter contre le nationalisme alors même que le territoire polonais était partagé entre les trois empires, allemand, austro-hongrois et russe. Déjà, elle abordait la question nationale sur des bases marxistes, privilégiant la lutte de classes face à la lutte nationale. 1914, alors que l'ensemble du mouvement ouvrier s'associe à la boucherie du premier conflit mondial, elle sera des rares responsables politiques qui s'opposeront à la guerre en restant ferme sur les notions de classe. Ainsi, Rosa Luxemburg, c'est toute une vie fondée sur cette compréhension communiste, marxiste qui lui permettra d'éviter tous les pièges dans lesquels tant d'autres tomberont. C'est en cela qu'elle est et qu'elle reste l'un des principaux penseurs et qu'elle peut aujourd'hui nous accompagner dans nos analyses et nos combats.

ATTENTION. PUBLICITES IMPOSEES.
Nous avons été avertis de la présence de publicités sur le blog. Elles sont particulièrement aggressives. Cela nous est imposé sans concertation par notre hébergeur. C'est une grave remise en cause de notre travail.  Nous avons le choix entre prendre une option payante, migrer. Nous continuons à animer ce blog, l'un des seuls en langue française et même au-delà à fournir un travail scientifique régulier. Car il est fréquenté quotidiennement. Aussi, nous vous remercions de rester fidèle à ce travail. Vous pouvez utiliser un bloqueur de publicités comme adblock.  c.a.r.l.
Parallèlement, vous pouvez consulter  et si possible vous abonner à notre nouveau site où nous continuons notre travail de recherche, de publication d'inédits et où nous reprenons les articles les plus importants du blog:

7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 09:07

Cet article se trouve sur le site de la CADTM. Il a été mis en ligne le 31 janvier 2009
URL: http://www.cadtm.org
Source : Solidarites.ch


L’impérialisme suisse ou les secrets d’une puissance invisible

 

L’impérialisme suisse a suscité très peu de recherches. Il n’existe pas de livre qui fasse l’histoire d’ensemble de cet impérialisme, essaie de discuter ses formes, son rôle et son poids à l’échelle mondiale et tente de cerner ses spécificités par rapport aux autres impérialismes. Même sur le strict plan informatif, on ne dispose que de connaissances lacunaires et éparpillées. S’il fallait citer trois titres sur ce sujet d’importance, je signalerais :

Richard Behrendt, Die Schweiz und der Imperialismus. Die Volkswirtschaft des hochkapitalistischen Kleinstaates im Zeitalter des politischen und ökonomischen Nationalismus, Leipzig/Stuttgart, Rascher, 1932.

Lorenz Stucki, L’empire occulte : les secrets de la puissance helvétique, Paris,R. Laffont, 1970.

François Hopflinger, L’Empire suisse, Genève 1978.

Il n’est donc pas possible de présenter une analyse globale, précise, rigoureuse et articulée, de l’impérialisme suisse. On ne peut que fournir un certain nombre de données factuelles, souvent éclatées, et essayer à partir de là de tracer quelques pistes interprétatives.


Un impérialisme masqué ou feutré


Proportionnellement à sa taille, mais aussi dans l’absolu, la Suisse fait partie des principales puissances impérialistes du monde depuis longtemps. J’y reviendrai. Mais il n’existe guère en Suisse, y compris au sein du mouvement ouvrier ou de la gauche, de conscience directe de ce phénomène. Plusieurs raisons contribuent à l’absence de cette conscience :

• La Suisse n’a jamais eu de véritables colonies et n’a donc pas été directement engagée dans la manifestation la plus claire du colonialisme ou de l’impérialisme, c’est-à-dire la guerre coloniale ou la guerre impérialiste.

• Au contraire, la bourgeoisie industrielle et bancaire suisse s’est depuis très longtemps avancée de manière masquée : masquée derrière la neutralité politique, c’est-à-dire avançant dans l’ombre des grandes puissances coloniales et impérialistes (G-B, FR, All., USA) ; masquée aussi derrière un discours propagandiste omniprésent essayant et réussissant souvent à faire passer la Suisse pour le pays de la politique humanitaire, à travers la Croix-Rouge, les Bons offices, la philanthropie, etc ; enfin, masquée par un discours, complément du précédent, que j’ai appelé la « rhétorique de la petitesse » |1| présentant toujours la Suisse comme un David s’affrontant à des Goliath, un petit Etat faible et inoffensif, etc.

Pour ces différentes raisons, certains auteurs ont caractérisé l’impéralisme suisse d’impérialisme secondaire, mais l’expression me semble mal choisie, car elle entretient l’idée que l’impérialisme suisse serait de peu de poids, marginal, bref beaucoup moins important que l’impérialisme des autres pays. Or la Suisse est une importante puissance impérialiste. Je préfère donc l’expression d’impérialisme masqué ou feutré.


Au coeur des impérialismes européens


Depuis des siècles, le capitalisme suisse est au coeur du développement du capitalisme européen. Au 16e siècle déjà, les grands marchands et banquiers de Genève, Bâle, Zurich, sont au coeur des réseaux internationaux de circulation des marchandises et des crédits. Dès le 17e siècle et surtout au 18e et jusqu’au milieu du 19e siècle, les milieux capitalistes bâlois, genevois, neuchâtelois, st-gallois, zurichois, bernois, etc, participent de manière dense à cette immense opération d’exploitation et d’oppression du reste du monde par le capitalisme ouest et sud-européen en plein essor, soit le commerce triangulaire. L’origine de la fortune de la grande famille bourgeoise des de Pury, l’un des inspirateurs du fameux Livre blanc de 1993, vient de l’exploitation de centaines d’esclaves importés de force d’Afrique dans d’immenses domaines agricoles en Amérique.

Grâce, notamment, aux capitaux accumulés dans l’exploitation et le commerce des esclaves, les milieux capitalistes suisses sont, après les Anglais, ceux qui réussissent le mieux la fameuse révolution industrielle, entre 1750 et 1850. Au cours du 19e siècle, la Suisse est, avec un petit nombre de pays – la G-B, la France, l’Allemagne, la Belgique, la Hollande et les USA – l’un des pays à la pointe du développement capitaliste et devient l’un des pays les plus industrialisés du monde, particulièrement puissant dans des secteurs de pointe de l’époque comme la production de machines et de moteurs, l’électro-technique et la chimie. La période qui va de 1850 à 1914 voit le développement prodigieux du colonialisme-impérialisme :

• la manifestation la plus tangible, c’est la course aux colonies : les pays capitalistes développés, avant tout la G-B et la France, font la conquête militaire de toute l’Afrique et d’une bonne partie de l’Asie.

• tous les pays capitalistes développés exportent massivement des capitaux, ce qui leur permet d’exercer une influence déterminente sur les pays non colonisés, mais moins ou non industrialisés, en particulier l’Amérique du centre et du Sud, l’Empire ottoman, la Perse, le Siam, voire la Chine.


Champion toutes catégories en 1913


Qu’en est-il du capitalisme suisse ? C’est ici qu’on voit apparaître sa première grande spécificité : D’un côté, la bourgeoisie suisse est tout aussi impérialiste que ses rivales. Les grands groupes suisses exportent des capitaux à grande échelle et investissent massivement à l’étranger. Ainsi, en 1913, la Suisse est le pays qui vient largement en tête du point de vue des investissements directs à l’étranger par tête d’habitant (en dollars) : |2| Suisse : 700

Royaume-Uni : 440

Pays-Bas : 320

Belgique : 250

France : 230

Allemagne : 70

Etats-Unis : 40

En 1900, la Suisse est le pays qui compte le plus de multinationales au monde par millier d’habitants. Nestlé est probablement la multinationale la plus internationalisée au monde, c’est-à-dire qui compte le plus de filiales à l’étranger.

Mais de l’autre côté, les milieux industriels et bancaires suisses sont entravés dans la course à la colonisation du monde par un gros obstacle : ils ne disposent que d’une puissance militaire relativement faible, et surtout, ils n’ont pas d’accès direct aux océans, à la différence de la Hollande ou de la Belgique, pays comparables dont le débouché sur la mer leur a permis de se lancer dans la conquête coloniale.

Durant la période qui va de la guerre franco-prussienne de 1870 aux débuts de la Première Guerre mondiale, les cercles dirigeants de la Suisse rêvent d’un aggrandissement territorial de la Confédération, soit du côté italien soit du côté français, qui leur donnerait accès à la mer (Gênes ou Toulon). En 1914 et 1915 par exemple, ils envisagent sérieusement d’abandonner la neutralité et d’entrer en guerre aux côtés de l’impérialisme allemand dans l’espoir d’obtenir, en cas de victoire, une part du butin, c’est-à-dire un couloir vers la Méditerrannée accompagné de quelques colonies en Afrique. |3| Mais ils jugent finalement l’aventure trop risquée, sur le plan intérieur et extérieur, et choisissent de poursuivre dans la voie de la neutralité. Ce choix se révélera rapidement extrêmement payant, puisqu’il permettra aux industriels et banquiers helvétiques de faire de formidables affaires avec les deux camps belligérants.


Dans l’ombre des puissants


C’est cette position particulière qui va marquer les formes et aussi le contenu de l’impérialisme suisse depuis la fin du 19e siècle jusqu’à aujourd’hui : comme la grande bourgeoisie industrielle et bancaire helvétique ne peut pas miser sur l’atout militaire, elle va apprendre et devenir virtuose dans l’art de jouer sur les contradictions entre grandes puissances impérialistes afin d’avancer ses propres pions. |4| Dans ce sens, elle utilise de manière combinée deux atouts :

• La politique de neutralité, alliée à celle des Bons offices et à la politique humanitaire (Croix-Rouge, etc.) permettent à l’impérialisme suisse de ne pas apparaître comme tel aux yeux de très larges pans de la population mondiale, ce qui lui confère une forte légitimité. Elles lui permettent aussi d’être fréquemment choisi pour jouer les arbitres ou les intermédiaires entre les grandes puissances impérialistes. Camille Barrère, Ambassadeur de France à Berne de 1894 à 1897, avait déjà compris cette stratégie lorsqu’il écrivait : « La marine de la Suisse, c’est l’arbitrage ». |5|

• La bourgeoisie industrielle et bancaire suisse est capable d’offrir une série de services spécifiques (secret bancaire, fiscalité plus que complaisante, extrême faiblesse des droits sociaux, etc.), dont les classes dominantes des grandes puissances impérialistes ont fortement besoin, mais qu’elles peuvent difficilement garantir dans leur propre pays, généralement pour des raisons politiques internes. L’impérialisme helvétique ne leur apparaissant pas comme un rival trop dangereux, en raison de sa faiblesse militaire notamment, ces puissances accepteront qu’il s’installe et se spécialise durablement dans plusieurs niches hautement profitables (celle de paradis fiscal et de place financière internationale, en particulier).


La Suisse-Afrique


Les exemples qui illustrent la manière et la précocité avec laquelle la bourgeoisie suisse a su avancer ses propres intérêts dans le sillage des grandes puissances impérialistes, en jouant au besoin sur leurs contradictions, sont nombreux. Prenons-en deux :

• Dès 1828, des Missionnaires bâlois, rapidement suivis par les commerçants d’une société, la Basler Handelsgesellschaft, fondée par le coeur de l’oligarchie bâloise (les familles Burckhardt, Merian, Iselin, Ehinger, Vischer), s’installent sur la côte de l’actuel Ghana. Ils vont jouer un rôle décisif dans la colonisation de cette région par la Grande-Bretagne. Dans les années 1860, ils entreprennent dans ce sens un véritable travail de lobbying, couronnée de succès, auprès du Parlement anglais et ils participeront directement à la longu guerre coloniale menée par l’Angleterre contre le Royaume Achanti. |6| En récompense, les négociants bâlois verront leurs affaires facilitées dans le Ghana placé sous tutelle britannique, de telle sorte que la Basler Handelsgesellschaft devient au début du 20e siècle l’une des plus grandes sociétés au mond d’exportation de cacao (le taux de profit net qu’elle dégage au Ghana atteint 25% en moyenne annuelle entre 1890 et 1910). Une anecdote permet à elle seule de mesurer l’influence acquise dans le pays par les négociants suisses et de montrer à quel point ils le considèrent comme leur pré carré. En mars 1957, le Ghana est la première colonie européenne d’Afrique à conquérir son indépendance. L’événement est historique. Cela n’empêche pas, quatre mois plus tard, lors de la fête organisée par les expatriés helvétiques pour le 1er août 1957, l’orateur suisse de conclure son discours devant des centaines d’invités par ces mots : « Vive le canton suisse Ghana ! ». |7|

• Mais en parallèle à la carte anglaise, le capitalisme helvétique sait aussi jouer de la carte allemande ou française. Les Suisses vont même jouer un rôle de premier plan dans la politique coloniale allemande en Afrique, ce qui leur permettra, en retour, de disposer de la bienveillance des autorités coloniales et de développer de florissantes affaires. C’est un commerçant zurichois, Conrad von Pestalozzi, qui contribua largement à la conclusion (c’est d’ailleurs lui qui le signe), en mars 1883, du premier contrat mettant un territoire africain, une partie de l’actuelle Namibie, sous « protection » allemande. Une année plus tard, c’est un négociant bâlois, Louis Baur, qui est chargé par le Gouvernement allemand de négocier et parapher deux traités rattachant une partie de l’actuel Sierra Leone à l’Empire allemand. En 1884 toujours, Carl Passavant, le fils d’un grand banquier bâlois, participe avec des troupes qu’il a recrutées sur place à la première guerre coloniale menée par le Reich, qui aboutira à l’annexion du Cameroun. |8| C’est aussi deux commerçants suisses que l’on retrouve à l’origine d’une des compagnies les plus actives dans l’expansion coloniale de la France en Afrique, la Société Commerciale de l’Ouest Africain (SCOA). |9| Dans la cour des grands

La stratégie évoquée ci-dessus s’est révélée particulièrement efficace, de sorte que la Suisse s’est transformée, au cours du 20e siècle, en une puissance impérialiste de moyenne importance, voire même, dans certains domaines, de tout premier plan.

En voici quelques illustrations :

• Les multinationales suisses appartiennent au tout petit nombre des sociétés qui dominent le monde dans une série de branches, que ce soit les technologies de l’énergie et de l’automation (ABB : 1er ou 2e rang mondial), de la pharmacie (Novartis : 4e rang ; Roche : 8e rang), du ciment et des matériaux de construction (Holcim : 1er rang), des produits alimentaires (Nestlé : 1er rang), de l’horlogerie (Swatch : 1er rang), de l’agro-industrie (Syngenta : 2e ou 3e rang), de la production et de la commercialisation des métaux (Xstrata : 3e ou 4e rang), de la banque (UBS : 4e ou 5e rang ; Crédit Suisse : 15e ou 16e rang), l’assurance (Zurich : 7e ou 8e rang) ou encore la réassurance (Swiss Re : 1er rang).

• Un autre instrument de mesure du poids de l’impérialisme suisse est fourni par le volume (le stock) des investissements directs à l’étranger. Par investissements directs, on désigne les prises de participation opérées par des entreprises nationales dans le capital de sociétés étrangères qui dépassent 10% de ce capital et assurent donc, dans la grande majorité des cas, le contrôle de ces sociétés.

Investissements directs à l’étranger en 2002 |10| (stocks, en milliards $) USA GB FR ALL H-K HOL JAP CH CAN
Stock à l’étranger 1501 1033 652 578 370 356 352 298 274
Stock de l’étranger dans le pays 1351 639 401 452 433 315 60 118 221
Stock net 150 394 251 126 -63 41 272 179 53

Comme le montre la première ligne du tableau, le volume des investissements directs suisses à l’étranger est très élevé. Atteignant presque 300 milliards de dollars en 2002, il se situe au 8e rang mondial. A l’étranger, les multinationales suisses, qui exploitent une main-d’oeuvre de près de 2,2 millions de salarié-e-s (plus du double de la main-d’oeuvre qu’elles exploitent en Suisse), « pèsent » un cinquième du poids des multinationales américaines, un tiers de celui des anglaises et la moitié des allemandes.

La mesure de la puissance de l’impérialisme helvétique se précise encore lorsqu’on examine le volume des investissements nets des sociétés suisses à l’étranger, soit le stock brut auquel on retranche le stock des investissements étrangers (ligne 3 du tableau). Sous cet angle, les multinationales suisses se situent au 4e rang mondial. Environ la moitié des 179 milliards d’investissements nets suisses à l’étranger est située dans les pays dépendants, essentiellement en Asie et en Amérique latine. |11|

• Dès la Première Guerre mondiale, la Suisse est également devenue une place financière internationale de premier plan, qui est aujourd’hui la quatrième ou cinquième plus importante au monde. Mais sur le plan financier, l’impérialisme helvétique présente à nouveau une spécificité. Les banques suisses occupent en effet une position particulière dans la division du travail entre centres financiers : elles sont le lieu de refuge de prédilection de l’argent des capitalistes et des riches de la planète entière et se sont donc spécialisées dans les opérations liées à la gestion de fortune.


Gérant de fortune pour le monde entier


Dans la gestion de la dite « fortune privée offshore », c’est-à-dire la fortune appartenant à des personnes qui n’est pas gérée dans le pays d’origine, la place financière helvétique occupe une position dominante à l’échelle mondiale : les estimations les plus courantes lui attribuent une part du marché international de l’ordre de 30%. Les autres centres importants – la Grande-Bretagne, les Etats- Unis, le Luxembourg, Hong-Kong— viennent loin derrière, avec des parts s’élevant entre 5% et 20%. Au total, les banques, les sociétés d’assurances et autres gestionnaires helvétiques gèrent, en Suisse et à l’étranger, des fonds atteignant un montant faramineux, de l’ordre de 10’000 milliards de francs, ce qui correspond à quelque 70% du Produit intérieurbrut des Etats-Unis. |12|

Les milieux possédants du monde entier confient depuis de nombreuses années une partie de leurs fonds à la gestion des banques suisses parce que ces dernières offrent une combinaison presque unique d’avantages : un secret bancaire en béton armé ; une fiscalité faible et complaisante à l’égard des fortunés ; une monnaie très solide ; une stabilité politique à toute épreuve ; un savoir-faire et un tissu de relations peaufinés à travers les générations. Trois aspects méritent d’être soulignés à propos de cette force financière de l’impérialisme suisse :

• Comme le note Le Temps, « les clients millionnaires des pays en développement apportent environ 70% des fonds gérés offshore » |13| par la finance suisse, soit une somme de l’ordre de 3000 milliards de francs. Cet argent est composé essentiellement – à hauteur de 80% environ – de capitaux qui échappent au fisc de leurs pays d’origine. Cela signifie que les pays pauvres voient un montant de quelque 40 milliards de francs de recettes fiscales leur échapper chaque année grâce à la complicité du paradis fiscal helvétique, soit 25 fois plus que la somme que la Confédération a daigné consacrer à « l’aide au développement » en 2006.

• Une partie importante de ces montants sont ensuite prêtés par les banquiers suisses aux Etats d’où ils proviennent, ce qui permet à la finance helvétique — ironie du mécanisme — d’exercer, grâce à ses créances, des pressions considérables sur la population de ces Etats afin de lui extorquer davantage de plusvalue.

• Il faut enfin noter que la position décrite ci-dessus donne un caractère particulier, fortement rentier ou parasitaire, à l’impérialisme suisse, caractère qui imprègne fortement la bourgeoisie helvétique mais déteint aussi sur de larges secteurs de la petite-bourgeoisie et même sur certaines couches supérieures du salariat.

Cynisme et corruption prospèrent à l’ombre du secret bancaire, de la fraude et de l’évasion fiscales, de toutes sortes de trafics douteux et de l’argent sale. Certains secteurs de la bourgeoisie helvétique n’hésitent d’ailleurs pas à aller de plus en plus loin sur le chemin de la transformation de la Suisse en république bananière, comme en témoigne la multiplication des forfaits fiscaux pour les richissimes étrangers ou les démarches récentes des dirigeants de l’UDC pour ancrer le secret bancaire dans la Constitution, c’est-à-dire de faire de l’escroquerie qu’est la fraude fiscale un des fondements de l’Etat fédéral.

Le cynisme de certains cercles bourgeois apparaît d’autant plus crû qu’il s’entoure d’un discours permanent sur la Suisse comme patrie des droits de l’homme et de l’humanitaire. Tout cela, alors que l’UBS et le Crédit Suisse figurent parmi les principaux bailleurs de fonds des compagnies pétrolières opérant au Soudan, grâce aux revenus desquelles le Gouvernement de ce pays mène une guerre de type génocidaire au Darfour. |14|


Exploitation massive d’une main-d’oeuvre étrangère


Reste à souligner un dernier aspect, très important, de l’impérialisme suisse. Le rapport impérialiste ne consiste pas seulement à aller, comme cela a été dit plus haut, vers la main-d’oeuvre taillable et corvéable à merci des pays pauvres. Il consiste aussi à faire venir sur place des travailleurs-euses étrangersères dans des conditions telles qu’ils/elles peuvent être exploité-e-s à peu près aussi férocement. Dans ce domaine également, le patronat helvétique s’est distingué en important massivement une main-d’oeuvre immigrée, fortement discriminée par un savant système de permis de séjour axé sur le maintien de la plus grande précarité et par l’absence de droits politiques. Bref, il s’est distingué par l’ampleur de la politique de « délocalisation sur place » |15|, selon l’expression parlante d’Emmanuel Terray, qu’il a menée depuis très longtemps. Dès la fin du 19e siècle, les travailleurs-euses étrangers-ères en Suisse représentent plus de 10% de la population (16% en 1913). Aujourd’hui, ils/elles constituent environ 20% de la population résidant en Suisse, soit environ un million de personnes, la plupart salariées, auxquelles il faut rajouter environ 200’000 travailleurs clandestins exploités dans des conditions proches de celles qui régnaient dans les anciennes colonies.


Sébastien Guex


Notes de bas de page:

|1| Cf. Sébastien Guex, « De la Suisse comme petit Etat faible : jalons pour sortir d’une image en trompe-l’oeil », in S. Guex (éd.), La Suisse et les Grandes puissances 1914-1945, Genève, Droz, 1999, p. 12.

|2| Cf. Paul Bairoch, « La Suisse dans le contexte international aux XIXe et XXe siècles », in P. Bairoch, M. Körner (éd.), La Suisse dans l’économie mondiale, Zurich, Chronos, 1990, p. 115.

|3| Cf. par exemple Documents Diplomatiques Suisses, vol. 6, pp. 146-148, 166-167 et 240-243.

|4| En 1916, dans sa célèbre étude sur L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine faisait remarquer à propos de la Belgique ou de la Hollande : « La plupart de ces petits Etats ne conservent leurs colonies que grâce aux oppositions d’intérêts, aux frictions, etc., entre les grandes puissances, qui empêchent celles-ci de se mettre d’accord sur le partage du butin », in Oeuvres choisies, Moscou, Editions du progrès, 1975, vol. 1, p. 718.

|5| Cité dans Jean-Claude Allain, « La politique helvétique de la France au début du XXe siècle (1899-1912) », in R. Poidevin, L.-E. Roulet (Dir.), Aspects des rapports entre la France et la Suisse de 1843 à 1939, Neuchâtel, La Baconnière, 1982, p. 99.

|6| Cf. Sébastien Guex, « Le négoce suisse en Afrique subsaharienne : le cas de la Société Union Trading Company (1859-1918) », in H. Bonin, M. Cahen (Dir.), Négoce blanc en Afrique noire, Bordeaux, Société française d’histoire d’outre-mer, 2001, p. 237.

|7| Hans Werner Debrunner, Schweizer im kolonialen Afrika, Basel, Basler Afrika Bibliographien, 1991, p. 19.

|8| Cf. Hans Werner Debrunner, « Schweizer Zeugen und Mitbeteiligte bei den Anfängen deutscher Kolonisation in Afrika », in P. Heine, U. van der Heyden (Hg.), Studien zur Geschichte des deutschen Kolonialismus in Afrika. Festschrift zum 60. Geburtstag von Peter Sebald, Pfaffenweiler, Centaurus Verlag, 1995, pp. 177-209.

|9| Cf. Catherine Coquery-Vidrovitch, « L’impact des intérêts coloniaux : SCOA et CFAO dans l’Ouest africain, 1910-1960 », Journal of African History, vol. 16, 1975, p. 596.

|10| Cf. Crédit Suisse, Direktinvestor Schweiz : Mitspielen in der obersten Liga, Spotlight, 2 février 2004.

|11| Cf. Neue Zürcher Zeitung, 15 octobre 2002.

|12| Cf. Steve Donzé, Wealth Management in Switzerland, Basel, Swiss Bankers Association, 2007.

|13| Le Temps, 28 octobre 2005, p. 31.

|14| Cf. « Darfour : pas de commerce avec la mort », Libération Afrique, 29 octobre 2007, www.liberationafrique.org.

|15| Emmanuel Terray, « Le travail des étrangers en situation irrégulière ou la délocalisation sur place », in E. Balibar et al., (éd.), Les Sans-papiers : l’archaïsme fatal, Paris, La Découverte, 1999, p. 9.

infos article
URL: http://www.cadtm.org

Source : Solidarites.ch

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Grève de masse. Rosa Luxemburg

La grève de masse telle que nous la montre la révolution russe est un phénomène si mouvant qu'il reflète en lui toutes les phases de la lutte politique et économique, tous les stades et tous les moments de la révolution. Son champ d'application, sa force d'action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l'on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. Tantôt la vague du mouvement envahit tout l'Empire, tantôt elle se divise en un réseau infini de minces ruisseaux; tantôt elle jaillit du sol comme une source vive, tantôt elle se perd dans la terre. Grèves économiques et politiques, grèves de masse et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combat, grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives pacifiques ou batailles de rue, combats de barricades - toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l'une sur l'autre c'est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants. Et la loi du mouvement de ces phénomènes apparaît clairement elle ne réside pas dans la grève de masse elle-même, dans ses particularités techniques, mais dans le rapport des forces politiques et sociales de la révolution. La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire et tout décalage dans le rapport des forces aux prises, dans le développement du Parti et la division des classes, dans la position de la contre-révolution, tout cela influe immédiatement sur l'action de la grève par mille chemins invisibles et incontrôlables. Cependant l'action de la grève elle-même ne s'arrête pratiquement pas un seul instant. Elle ne fait que revêtir d'autres formes, que modifier son extension, ses effets. Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant. En un mot la grève de masse, comme la révolution russe nous en offre le modèle, n'est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l'effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution. A partir de là on peut déduire quelques points de vue généraux qui permettront de juger le problème de la grève de masse..."

 
Publié le 20 février 2009